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Prose della volgar lingua

Bembo, Pietro

DomaineGrammaires des langues européennes modernes
SecteurGrammaires italiennes [3203]
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Liber Liber (éd. électronique 1999)

Biblioteca Italiana (éd. électronique 2003)

Auteur(s)

Bembo, Pietro

Datation: 1470-1547

Auteur de traités et poète italien, né à Venise, mort à Rome. Après divers séjours dans les capitales culturelles et politiques d'Italie (Florence, Rome, Ferrare, Venise, Urbino, etc.) à la suite de son père ambassadeur, il embrasse la carrière ecclésiastique (ordre de Saint Jean de Jérusalem, 1508), devient secrétaire de Léon X (1513), et après son installation à Padoue (1522), historiographe de la République de Venise; nommé cardinal en 1539, puis successivement évêque de Gubbio et de Bergame, il meurt à Rome. Outre les Prose della volgar lingua (1525), il a écrit un autre dialogue (Gli Asolani, 1505) d'inspiration néo-platonicienne mêlant prose et vers, des compositions en vers (Rime, 1530) à l'imitation du Canzoniere de Pétrarque, et de nombreux ouvrages en latin.

Titre de l'ouvrageDelle Prose di M. Pietro Bembo nelle quali si ragiona della volgar lingua scritte al cardinale de' Medici che poi è stato creato a sommo pontefice et detto Papa Clemente settimo, divise in tre libri.
Titre traduitÉcrits de Monsieur Pietro Bembo, où l'on s'entretient de la langue "vulgaire", adressés au cardinal Jules de Médicis, qui fut élevé ensuite à la dignité de souverain pontife sous le nom de Clément VII, divisés en trois livres
Titre courtProse della volgar lingua
Remarques sur le titreL'ouvrage est cité normalement sous le titre abrégé Prose della volgar lingua.
Période|16e s.|
Type de l'ouvrageDialogue sur la question du choix d'une langue littéraire pour l'Italie, dont le livre III (objet de cette notice) définit la norme morpho-syntaxique, et parfois lexicale.
Type indexéGrammaire prescriptive
Édition originaleRédaction bien avancée en 1512 (Marti 1955, p. VIII); présentée au pape en 1524; première édition: 1525, Venise, Giovan Tacuino.
Édition utiliséeMs. autographe: Bibliothèque Vaticane; code Vat. Lat. 3210; 22,5 x 32 cm; feuillets 1-171; 1050 signes par feuillet; 180 000 signes env. pour tout l'ouvrage.
Volumétrie171 feuillets 22,5 x 32 cm. 1050 signes par feuillet.
Nombre de signes180000
Reproduction moderneÉdition moderne par C. Dionisotti 1989, Turin, UTET, selon l'éd. de référence de Florence 1548; Prose: 71-309; livre III: 183-309. Éd. par Claudio Vela, 2001, Bologne, CLUEB; Mirko Tavosanis, 2002, Pise, ETS; Antonio Sorella, 2004, Rome, Bulzoni.
DiffusionDeuxième édition revue par Bembo en 1539; troisième édition, pourvue d'une table des matières, un an après sa mort en 1548. Cas unique dans l'histoire de la grammaire italienne de la Renaissance, les Prose della Volgar lingua font l'objet d'une critique en règle de la part de L. Castelvetro qui publie en 1563, sans nom d'auteur, la fameuse Giunta fatta al ragionamento degli articoli et de verbi di messer Pietro Bembo. Rééditées de nombreuses fois à partir de la deuxième moitié du 16e s., elles figurent, avec les grammaires de Fortunio, d'Acarisio, de Gabriele et de Corso, dans la première anthologie italienne du genre, éditée par Francesco Sansovino, Le osservationi della lingua volgare di diversi huomini illustri (Venise, 1562 puis 1565), ainsi que dans le tome deux du grand recueil d'écrits linguistiques en six volumes publié à Venise en 1644, Della favella nobile d'Italia. Lettura necessaria per chi vuole bene scrivere, e parlare in questa lingua. Pas de traduction française (contrairement aux Asolani, traduits plusieurs fois).
Langues ciblesLangue littéraire (toscan)
MétalangueLangue littéraire (toscan)
Langue des exemplesLangue toscane de la fin du 13e s. et de la première partie du 14e s.
Sommaire de l'ouvrage[Livre III:] Introduction, p. 183-186: forma particolare della fiorentina lingua; nom, 186-194; adjectif, 194-198; article et article contracté, 199-205; pronom personnel, 205-221; autres sortes de pronoms: démonstratif, relatif, interrogatif, 222-228; verbe au présent, 229-234; imparfait, 234-235; parfait, 236-242; temps composés, 243-245; futur, 246-247; impératif, 247-248; infinitif, 248-251; conditionnel présent, 252-254; imparfait du subjonctif, 254-256; subjonctif présent, 256-259; subjonctif composé, 259; gérondif, 260-261; passif et impersonnel, 261-262; verbes irréguliers, 262-265; verbes en ire/isco, 265-266; participe présent, 266-267, passé (accord), 267; participe absolu, 268; adverbe (lieu, temps, manière), 269-283; conjonction de subordination, 283-287; préposition et locution adverbiale ou prépositionnelle, 288-293; interjection, 294-302; préfixe, 303-304; locutions redoublées, 307-309. Les lettres, l'accent et la syllabe ont été traités au livre 2 (§ 10, § 14-16 et § 17 respectivement).
Objectif de l'auteurProposer une norme pour la langue littéraire de l'Italie, fondée essentiellement sur Pétrarque pour la poésie et sur Boccace pour la prose.
Intérêt généralLe traité linguistique sans doute le plus influent de la Renaissance italienne, pour le meilleur et pour le pire. La différence d'aperture des e et des o en toscan est connue et, depuis Trissino, un lieu commun des discussions sur la réforme de l'orthographe. Bembo est le premier à l'expliquer et à la mettre en lien avec le vocalisme de l'étymon latin. Inversement, c'est aussi l'inventeur des «marques de cas», qui postulent que l'italien est une langue à déclinaison à l'instar du latin (et qui ont traîné dans les grammaires italienne jusqu'au 18e s.). La fameuse règle que l'on pourrait appeler soit «2 ou rien» soit «et… et ou ni… ni» – qui veut que l'article défini précède le complément du nom si et seulement s'il est déjà présent devant le premier nom: la corona dello alloro (énoncée au § 12 du livre 3) –, est sans doute la plus citée de la grammaire italienne de la Renaissance: critiquée justement par Acarisio en 1543 puis par Salviati en 1586, elle est répétée telle quelle par Tani, Dolce, Giambullari, etc.
Parties du discoursComme son prédécesseur et rival Fortunio, Bembo ne traite pas au livre 3 des Prose della Volgar lingua toutes les parties du discours qu'il a reconnues incidemment au livre 2 – «Et de même, dans la disposition des mots, aucune des huit parties du discours, aucune séquence, aucune manière de dire, aucune figure ne doit être utilisée en permanence et à tout bout de champ» (II 18) –, mais surtout les parties variables. L'adverbe, «la particule du discours qui se construit avec les verbes sous plusieurs formes» (56), et le reste des parties invariables, désignées de manière sibylline comme «des autres particules que l'on utilise en parlant de quelque façon que ce soit» (56), sont rassemblés pêle-mêle à la fin du traité. Si l'on épluche le troisième livre pour en dégager la structure, on arrive à six ou sept classes de mots: noms (3-8), articles y compris sous les formes contractées avec les «marques de cas» (9-12), «mots qui s'emploient au lieu des noms» (pronoms: 13-26), verbe (27-52), «mots qui par leur sens participent de l'un et de l'autre» (participe et gérondif: 53-55), adverbes et autres parties invariables (56-78).
Innovations term.Par classicisme et souci de réalisme (le traité est censé être un dialogue entre non-spécialistes), Bembo refuse la terminologie traditionnelle et choisit le plus souvent de désigner les concepts grammaticaux par une périphrase descriptive, soit de son cru («que nomi, i quali, col verbo posti, in pie soli star possono e reggonsi da se senz'altro» ‘adjectifs’, «la particella del parlare; che a verbi si da in piu maniere di voci» ‘adverbe’, «delle altre particelle anchora; che si dicono ragionando come che sia» ‘autres parties invariables’, «che senza termine si dicono» ‘infinitif’, etc.), soit déjà employées à l'époque (numero del meno/numero del più ‘singulier/pluriel’, par exemple, se trouvent chez Fortunio, etc.). Ou alors il emploie des mots communs dans une acception grammaticale, ainsi proponimenti ‘prépositions’ (au lieu de prepositione, utilisé par ses prédécesseurs, qui l'a emporté) ou maniera ‘conjugaison’ (pour coniugazione). Il n'est donc pas étonnant que le legs terminologique des Prose della Volgar lingua soit maigre. On peut citer, comme termes qui n'ont pas survécu, accompagnare ‘associer’, accozzare pour costruire ‘construire’, adoperare ‘avoir comme effet’, fornire ‘avoir comme terminaison’, diritto pour retto ‘(cas) direct’, mescolato ‘hybride’, nombre d'adverbes attivamente/passivamente ‘à l'actif/au passif’, feminilemente/maschilemente ou maschiamente/neutralmente ‘au féminin/au masculin/au neutre’, comunalmente ‘indifféremment’, conditionalmente ‘en exprimant une condition’, troncamente ‘de manière abrégée’, etc. Les termes qui se sont imposés en italien se comptent sur les doigts des deux mains: assolutamente ‘absolument’, fine ‘terminaison’, giro di parole ‘tournure’, membro ‘membre d'une proposition, syntagme’, ordine ‘ordre (des mots dans la phrase)’, particella ‘particule, petit mot invariable’ (mais Fortunio a particola), possessivo ‘possessif’, reggere ‘régir’ et semplice ‘simple’ (dit d'une forme verbale en un seul mot, par opposition à ‘composé’, mais Fortunio l'emploie déjà pour le mot de base d'un composé, comme chi par rapport à chiunque), outre segno di caso ‘marque de cas’.
Corpus illustratifLe plus étendu d'une grammaire italienne du 16e s. jusqu'aux Avertissements de Salviati, soixante ans plus tard. Les exemples sont, dans leur quasi-totalité, tirés des auteurs des 13e et 14e s., Siciliens, Dolce stil novo, Dante (outre Pétrarque) pour la poésie, Brunetto Latini, Villani, Crescenzio (outre Boccace) pour la prose. Pour les syntagmes brefs, il arrive que Bembo recoure à sa propre connaissance (acquise) du florentin. Les exemples sont très nombreux (plus d'une dizaine par page) et longs (un ou plusieurs vers, le plus souvent). Le nom de l'auteur est indiqué, mais pas celui de l'œuvre.
Indications compl.Plus qu'une grammaire, le livre 3 des Prose della Volgar lingua se veut un manuel pour apprendre à un non-Toscan, en l'occurrence Ercole Strozzi, romagnol, «la forme et la constitution particulières de la langue florentine, et ce dont vous, qui êtes Italien, avez besoin pour parler toscan» («Quello che io a dirvi ho preso, è M. Hercole, se io dirittamente stimo, la particolare forma et stato della Fiorentina lingua, et di cio che a voi, che Italiano siete, a parlar Thoscanamente fa mestiero»: III 3). Et c'est un authentique Florentin, le cardinal Giuliano de' Medici (1479-1516), troisième fils du duc Laurent (et cadet de Giovanni, futur pape Léon X), qui s'y emploie avec toute son autorité (il est qualifié de Magnifico tout au long du dialogue). Ce que le lecteur doit oublier, grâce à l'effet de réel suscité par ce nom connu, c'est que, derrière l'autochtone florentin, c'est bien un «Italien» de Venise qui nous «parle toscan», et que l'auteur Bembo, par sa situation linguistique, est en réalité plus proche de Strozzi que de Julien.
La volonté de prévenir toute contestation sur ce sujet, ô combien sensible, de la légitimité se manifeste également dans le genre choisi: une fiction plutôt que la forme didactique qu'on attendrait pour un traité grammatical. Ce qui autorise le cardinal Giuliano à expliquer le toscan à ses interlocuteurs, originaires d'autres régions (les Bembo sont vénitiens, F. Fregoso, d'origine ligure), c'est uniquement sa compétence innée dans sa langue maternelle, dirait-on aujourd'hui. Il ne saurait pour autant parler comme un disciple de Priscien ou de Donat. C'est donc par un souci stylistique et poétique, à la fois de vraisemblance sociolinguistique et de cohérence esthétique avec son parti-pris d'un dialogue italien à bâtons rompus entre honnêtes hommes, dans la continuité des deux premiers livres, moins techniques, qui traitent des langues en général et du Volgare en particulier, que Bembo refuse si ostensiblement, dans le livre 3, ce qui, à l'époque, tient encore largement du jargon latinisant. Le paradoxe, c'est que maintes périphrases de substitution, étirées ou confuses, viennent encore alourdir le texte, parfois déjà compliqué par la longueur des phrases ou leur syntaxe, transformant le purisme en rocaille. Si, d'une part, en tâchant d'imiter les modèles latins dans la langue et le style de Boccace, Bembo illustre le maniérisme littéraire (qui a son pendant poétique dans le pétrarquisme), en évitant à tout prix, par son parti-pris anti-grammatical, les termes précis et pertinents au profit d'ersatz génériques ou de tournures descriptives contournées, il anticipe, d'autre part, la préciosité qui fleurit dans la littérature européenne au siècle suivant. De ces deux points de vue, les Prose della Volgar lingua, publiées pourtant au début du 16e s. (en 1525), annoncent déjà le crépuscule de la Renaissance.
Influence subieBembo ne fait allusion à la langue latine que pour montrer la supériorité de la «langue vulgaire» (par ex. emploi dans la phrase conditionnelle de deux types de formes différentes, amassi et amerei). Ses maîtres sont les poètes et les prosateurs florentins du passé, non les grammairiens.
Influence exercéeTous les grammairiens italiens ultérieurs ont lu les Prose della Volgar lingua et il n'y en a pas un qui ne s'en soit inspiré ici ou là (à l'exception peut-être de Trissino). Ainsi Gaetano a-t-il repris l'usage des pronoms personnels complément toniques et atones ou la valeur de dove, del Rosso, Delminio et Florio, Corso et Ruscelli, la distinction de quatre classes de conjugaison selon l'infinitif, del Rosso, le genre des lettres, Matteo, l'emploi de (co)lui, (co)lei, costui pour des choses ou la formation et le sens de frastornare, Tani, Alessandri et Citolini, l'élision de la voyelle initiale du nom après l'article, Ruscelli, la relativité du passé antérieur qui nécessite une détermination temporelle ou la différence entre questi et questo, Matteo et Salviati, la réunion du conditionnel et du subjonctif par la présence d'une condition… Sur d'autres points, en revanche, notamment le refus exacerbé de la terminologie grammaticale, l'impératif à deux personnes ou l'imparfait comme temps entre le présent et le passé, il n'a guère été suivi. Influence au siècle suivant sur Buonmattei. Plus qu'un système de règles abstraites à appliquer rigoureusement, les Prose della Volgar lingua proposent un modèle stylistique à imiter qui a connu un grand succès. Dans le débat sur la langue qui agite les lettrés des années 1515-1530, ce sont en effet les positions défendues par Bembo qui l'ont emporté, déterminant pour trois siècles le caractère de la langue littéraire italienne. Arioste déjà remanie l'Orlando furioso pour tenir compte des prescriptions de Bembo. Le courant opposé au primat du toscan (ancien ou non) et favorable à une prise en compte des parlers régionaux ne reprend vigueur que dans la deuxième moitié du 18e s., surtout en Lombardie.
Renvois bibliographiques→ Références
AA.VV. (éd.) 1989; Alfieri G. 1984 {chap. III, p. 205-280}; Bongrani P. 1982; Cian V. 1885; Cian V. 1909; Dionisotti C. 1967; Dionisotti C. (éd.) 1989; Gazzeri C. 2007; Gensini S. 2009; Marti M. (éd.) 1955; Mazzacurati G. 1965; Morgana S., Piotti M. & Prada M. (éd.) 2000; Pecoraro M. 1968; Pozzi M. 1978; Pulsoni C. 1997; Russo L. 1958; Sansone M. 1950; Santangelo G. 1961; Sorella A. (éd.) 2004; Tavosanis M. (éd.) 2002; Trabalza C. 1908; Vela C. (éd.) 2001; Vitale M. 1978 {p. 97-110 "Il Cinquecento", p. 213-252 "Il Settecento", p. 346-480 "L'Ottocento"}
Rédacteur

Lazard, Sylviane · Vallance, Laurent (rév.)

Création ou mise à jour2015-06 | 1998