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De vulgari eloquentia

Dante Alighieri

DomaineGrammaires des langues européennes modernes
SecteurGrammaires italiennes [3230]
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Liber Liber (éd. électronique 1997)

Biblioteca Italiana (éd. électronique 2003)

Auteur(s)

Dante Alighieri

Datation: Fin mai 1265 – 13 septembre 1321

Poète, écrivain et homme politique italien, né à Florence, mort à Ravenne, est considéré comme le fondateur de la langue littéraire italienne. En 1274 il rencontre Beatrice, femme qui inspire la plupart de ses poèmes. En 1277 il se fiance avec Gemma Donati qu'il épouse vers 1283. Cette année-là, il écrit son premier sonnet, où l'on ressent l'influence de Guittone d'Arezzo, dominante jusqu'à 1287, année où il connaît à Bologne le style novateur de Guido Guinizzelli. Chevalier, il participe en 1289 aux batailles de Florence contre Arezzo (Campaldino) et contre Pise (Caprona). Après la mort de Beatrice en 1290, il conçoit un recueil commenté de ses poèmes, la Vita nuova, achevé en 1294. L'année suivante, il se lance dans la vie politique de sa ville, en obtenant la charge suprême de Prieur en 1300. Ses positions se rapprochant de plus en plus du parti des Guelfes Blancs, il prône l'autonomie de Florence de l'Eglise, la défense des institutions républicaines et l'ouverture vers les couches populaires. Lorsque, en 1302, le parti des Guelfes Noirs reprend le pouvoir, il est condamné a mort et contraint à l'exil. Il se réfugie alors chez les Oderlaffi à Forlì, puis chez les Scaligeri à Vérone. C'est à cette époque qu'il rédige le De vulgari eloquentia (1303-1304). Pendant les années suivantes, il voyage entre la région de Venise et la Toscane non-florentine, où il achève son ouvrage philosophique en italien, le Convivio (1304-1307) et la première «càntica» de la Comedia, l'Inferno (1307-1309). En 1312, après l'espoir et la déception provoqués par l'arrivée de l'empereur Henri VII et après un probable voyage à Paris, il s'installe de nouveau à Vérone, chez Cangrande della Scala, où il publie la rédaction définitive de l'Inferno (1314), suivie de celle du Purgatorio (1309-1315). Il entame ensuite la composition du Paradiso (1316-1321) et rédige son traité politique en latin, la Monarchia (1316-1318), avant de rejoindre Guido Novello da Polenta à Ravenne en 1318. Là, entouré d'un groupe de jeunes littéraires, il compose ses derniers ouvrages: les Ecloghe adressées à Giovanni del Virgilio (1319-1320) et la Questio de aqua et terra (1320).

Titre de l'ouvrageDe vulgari eloquentia
Titre traduitDe l'éloquence vulgaire / De l'art de parler en vulgaire
Titre courtDe vulgari eloquentia
Remarques sur le titreDe vulgari eloquio (porté par le manuscrit Trivulziano). Le titre De vulgari eloquio prévaut au 19e s.
Période|14e s.|
Type de l'ouvrageTraité dont le premier livre est un manifeste argumenté en faveur du ‘vulgaire illustre’, et le second livre est un énoncé des règles de construction et de métrique du style ‘tragique’, le reste du traité, inachevé, devait être consacré aux autres types de vulgaire.
Type indexéStylistique
Édition originaleLe manuscrit original, perdu, a été rédigé sans doute à Vérone en 1304. Trois copies du 14e siècle nous sont parvenues et sont conservées aux bibliothèques de Berlin (lat. folio 437), de Grenoble (n.580), et à la Trivulziana de Milan (n. 1088).
Édition utiliséeDe Vulgari eloquentia. I: Introduzione e testo, par Pier Vincenzo Mengaldo (éd.), Padova, Antenore, 1968.
Volumétrie59 pages, 1180 signes par page.
Nombre de signes69620
Reproduction moderneTraité de l'éloquence vulgaire, manuscrit de Grenoble publié par Maignien et Prompt, Venise, Olschki, 1892.
DiffusionL'ouvrage a eu une diffusion limitée avant la Renaissance, comme le montre le nombre très faible de manuscrits (3; contre les 21 du Monarchia, les 44 du Convivio et les 827 de la Comedia). L'édition de la traduction italienne a précédé celle de l'original latin. Traduction italienne [par Gian Giorgio Trissino]: De la volgare eloquenza, Vicenza, Tolomeo Ianiculo, 1529. Editio princeps [par Iacopo Corbinelli]: De vulgari eloquentia, Paris, apud Io Corbon, 1577. Traductions françaises: Irène Rosier-Catach, Anne Grondeux, Rudi Imbach (éd.) Dante Alighieri, De l'éloquence en vulgaire, Paris, Fayard, 2011. Claude Malherbe, Jacqueline Malherbe-Galy, Jean-Luc Nardone (éd.). Sur la langue italienne. Grenoble, J. Millon, 2008.
Langues ciblesItalien
MétalangueLatin médiéval
Langue des exemplesItalien et dialectes italiens (de Milan, Brescia, Padoue, Parme, Forlì, l'Istrie, Florence, Pise, Lucca, Sienne, Arezzo, Ancona, Rome, Naples, la Sicile, la Sardaigne), provençal, français, latin; occasionnellement, allemand.
Sommaire de l'ouvrage[Les chapitres ne portent pas de titres originaux]. Liber primus. 1 Personne n'a traité auparavant le vulgaire, langue naturelle plus noble que la «gramatica» (c.-à-d. le latin), qui est une langue artificielle. 2 Seuls les hommes ont besoin du langage, et non les anges, ni les animaux. 3 L'homme étant à la fois sensible et rationnel, il doit se servir des signes, qui sont des sons sensibles véhiculant arbitrairement des significations rationnelles. 4 C'est Adam et non Eve qui parla le premier, en prononçant le nom hébreu de Dieu, El. 5 Nécessairement, Adam dut s'adresser à Dieu. 6 Dieu créa la langue parlée par Adam et par ses descendants jusqu'à Babel, l'hébreu. 7 A Babel, les langues furent dispersées selon les différents métiers des hommes, qui s'éloignèrent d'autant plus de la vérité qu'ils occupaient des degrés hiérarchiques plus élevés. 8 Trois groupes s'installèrent en Europe: le septentrional («Sclavones, Hungaros, Teutonicos, Saxones, Anglicos…»), l'oriental («Grecos») et le méridional («Yspani, Franci et Latini», càd provençaux, français et italiens). 9 Les langues d'oc, d'oil et de exhibant une même origine, elles démontrent que le langage varie dans l'espace et dans le temps: c'est pourquoi les docteurs inventèrent la «gramatica», langue savante, qui est «une inaltérable identité de parler dans le temps et l'espace». 10 Même à l'intérieur de l'italien il y a plusieurs variétés régionales, au moins quatorze, toutes variant ultérieurement dans les villes et les quartiers pour arriver à plus de mille variétés. 11 Si on cherche le vulgaire le plus «illustre», il faut exclure les parlers grossiers de Rome, de la Marque d'Ancone, du Ducat de Spoleto, de la Lombardie, du Frioul, de l'Istrie, et également celui de la Sardaigne, qui n'est pas un vulgaire mais une imitation du latin. 12 Le sicilien littéraire mérite un statut différent, mais non le sicilien parlé, et il en est de même pour le vulgaire des Pouilles. 13 La prétention des toscans est vaine, comme celle des genevois. 14 Le langage littéraire de la Romagne et de Venise est plus choisi, mais non leur langage parlé. 15 Le vulgaire de Bologne est peut-être le meilleur, mais il ne coïncide pas avec le vulgaire illustre. 16 Le vulgaire illustre doit être découvert par la raison: comme l'un principe de toutes choses, il est commun à tous et propre à chacun, et peut émaner dans un plus que dans l'autre. 17 Il est «illustre» parce qu'il illumine les esprits grâce à son autorité. 18 Il est «cardinal» parce qu'il est comme le gond (lat. cardo) régissant la porte des vulgaires particuliers, il est «aulicum» et «curiale» parce qu'il convient à la Cour (lat. aula, curia). 19 L'on traitera donc, d'abord, ce vulgaire commun à toute l'Italie, qui est le plus élevé, ensuite les variétés particulières et familières. Liber secundus. 1 Le vulgaire illustre ne convient qu'aux écrivains exprimant les pensées les plus élevées. 2 Il ne convient qu'aux sujets les plus dignes, «salus, venus, virtus» (armes, amour, morale). 3 Il s'adapte à la forme métrique la plus noble, qui est la chanson, faisant l'objet de ce tome. 4 La chanson appartient au style tragique ou élevé. 5 Le vers qui convient à la chanson est l'hendécasyllabe, qui est le plus noble, et doit se mélanger avec l'heptasyllabe en restant dominant. 6 L'ordre des mots est fade s'il est linéaire, il ne devient savoureux que grâce aux inversions. 7 Le choix des mots doit exclure ceux qui sont familiers ou rustres, lisses ou râpeux, en faveur des mots urbains, bien peignés ou hirsutes. 8 La chanson est la partie verbale de l'action de chanter. 9 La chanson se compose de «stantiae» (strophes) s'adaptant aux variations de la mélodie. 10 Le point où la mélodie change s'appelle «diesis», avant le «diesis», on a deux «pedes» (pieds), ou une «frontem» (front), après le «diesis», on a deux «versus» (voûtes), ou une «sirma». 11 La quantité et la position des hendécasyllabes et des heptasyllabes peut varier. 12 Toutefois, elle doit rester identique dans les deux «pedes» et dans les deux «versus». 13 Il en est de même de la quantité et de la position des rimes. 14 La longueur des strophes dépend du sujet, l'invective doit être brève, la louange longue.
Objectif de l'auteurL'objectif de Dante, au lendemain de l'exil, est d'élaborer une langue littéraire qui lui permette de projeter ses idéaux politico-culturels sur une dimension nationale. Il s'agit de construire la dignité théorique de la langue vulgaire -naturelle et populaire – en l'émancipant de ses bornes municipales, sociologiques et stylistiques. La conception initiale en quatre livres montre qu'il vise à produire une description générale des usages vulgaires, jusqu'au registre familier (I, 19: «Quibus illuminatis, inferiora vulgaria illuminare curabimus, gradatim descendentes ad illud quod unius solius familie proprium est»). S'il s'arrête au traitement du vulgaire «illustre», c'est peut-être que les variétés inférieures vont désormais faire l'objet d'un traitement bien plus excellent dans l'Enfer.
Intérêt généralLa conscience de la nouveauté de sa tâche (I, 1: «Puisque nous trouvons qu'avant nous personne n'a traité quoi que ce soit sur l'art de l'éloquence en vulgaire…») oblige Dante à entamer son sujet en abordant des questions fondamentales: il combine le récit de la Genèse avec la formulation aristotélicienne de l'arbitraire du signe, en empruntant aux considérations philosophiques sur le langage des animaux, et surtout théologiques sur le langage des anges. (I, 3: «Ce ‘signe’ est précisément le sujet noble dont nous parlons: en effet, il est quelque chose de sensible parce qu'il est un son et il est quelque chose de rationnel parce qu'il semble signifier quelque chose de façon arbitraire»). Le récit très libre, voire consciemment contre l'exégèse ordinaire, de l'épisode de la création du langage montre que la locutio est vue comme interlocution, et non comme simple nomination. De même le récit de Babel se singularise par la distinction entre la confusion, résultat de la confusion-punition, et la variation, qui est naturelle à l'homme en tant qu'homme. On a également vu dans le récit de Babel une conception antimunicipale qui a mené à poser la division en métiers (I, 7: «Le genre humain fut alors divisé en autant d'idiomes qu'ils étaient les différents métiers qui participaient au travail»). Mais c'est surtout la tentative de classement empirique des vulgaires italiens, précédant la découverte/invention de la langue «totius Ytalie», qui constitue la partie la plus novatrice du premier livre, celle qui ne peut s'appuyer sur aucune tradition (I, 9: «nous souhaitons chercher à connaître des choses, à propos desquelles nous ne pouvons nous appuyer sur aucune autorité»). L'intérêt linguistique du deuxième livre, dont le sujet est la technique de la «cantio» (chanson), concerne surtout le chapitre 6, où l'on soutient que l'inversion syntaxique est nécessaire pour atteindre l'élégance, et le chapitre 7, qui présente un tri stylistique et euphonique du lexique.
Parties du discours
Innovations term.
Corpus illustratif60 vers en italien, florentin, milanais, sicilien, napolitain, provençal, français; environ 70 mots ou expressions, parfois familiers, en italien, latin, français, provençal, allemand et dans les dialectes de Rome, d'Ancona, de l'Istrie, de la Sardaigne, de Florence, de Pise, de Lucca, de Sienne, d'Arezzo, de Forlì, de Brescia, de Padoue, de Parme.
Indications compl.L'ouvrage est inachevé; conçu en 4 livres, il s'interrompt au chapitre 14 du livre 2.
Influence subieL'auteur commence en disant qu'il ne connaît personne qui ait traité son sujet auparavant (I, 1); il martèle ensuite ce concept au moment d'entamer sa comparaison des vulgaires romans (I, 9). En effet, en ce qui concerne ses repères théoriques, il ne cite que la Bible (Gn 3,1-5 et Nm 22,28-30 in I, 4; Gn 11,1-9 in I, 7), Ovide (Metamorphoses 5,296-299 in I, 2 et Fasta 1, 493 in I, 6), Horace (Ars poetica 38 in II, 4), Virgile (Aeneis VI, 126-130 in II, 4 et Aeneis I, 1 in II, 8), Lucain (Pharsalia 2, 399-424 in I, 10) et Aristote (Physica 1 in II, 10). Parmi les sources non citées, mais sans aucun doute connues, il faut pourtant mentionner au moins Augustin, Boèce, Pierre Lombard, Vincent de Beauvais, Uguccione da Pisa, Thomas d'Aquin, Gilles de Rome pour le premier livre; Cicéron, Priscien, Brunet Latin, Guido Fava et Geoffroi de Vinsauf pour le second.
Influence exercéeLe De vulgari a joué un rôle important dans le débat italien sur la «question de la langue» à partir du début du 16e siècle. Il a fourni un argument décisif aux partisans d'une langue «commune» s'opposant au classicisme mono-linguistique de Pietro Bembo (1525), modelé sur le florentin du 14e siècle. En effet, Dante y soutient que son modèle linguistique n'est pas le florentin, mais la partie la plus choisie de plusieurs dialectes. Copié par Bembo (vers 1516-1517) sur le manuscrit acquis par Trissino (en 1513-1514), qui le ressuscite dans le Castellano et l'édite en traduction italienne (1529), critiqué par Machiavel (1524), et soupçonné d'être un faux jusqu'à la fin du 17e siècle, l'ouvrage a été brandi efficacement contre la tradition archaïsante par les savants des 18e-19e siècles, tels que Muratori (1706), Gravina (1708), Cesarotti (1785) et Perticari (1827), permettant ainsi l'élaboration d'un nouveau type de monolinguisme modernisant par Alessandro Manzoni, qui brosse également une nouvelle critique de l'ancien traité (1868). Entre-temps la première édition italienne du texte latin sort à Florence (1840), suivie par la première édition critique, due à Pio Rajna (1896). Encore au 20e s., Pier Paolo Pasolini se sert du titre traditionnel Volgar'Eloquio pour étayer sa défense des dialectes.
Renvois bibliographiques→ Références
Alessio G. C. 2001; Del Popolo C. 1990; Dragonetti R. 1961; Ferrero G. G. 1935; Folena G. 1991; Gensini S. 2009; Grayson C. 1963; Grayson C. 1965; Imbach R. & Rosier-Catach I. 2005; Inglese G. 1998; Malherbe C., Malherbe-Galy J. & Nardone J.-L. (éd.) 2008; Marazzini C. 1990; Mengaldo P. V. 1968; Mengaldo P. V. 1978; Mengaldo P. V. 1989; Nardi B. 1921; Pagani I. 1982; Petrocchi G. 1983; Pistolesi E. 2000; Raffi A. 2004; Rosier-Catach I. 2006; Rosier-Catach I., Grondeux A. & Imbach R. (éd.) 2011; Stepanova L. 1996; Tavoni M. 1987; Tavoni M. 1989; Tavoni M. 1990; Tavoni M. & Pallarès J. G. 1995
Rédacteur

Nobile, Luca · Rosier-Catach, Irène · Vallance, Laurent (rév.)

Création ou mise à jour2015-06 | 2007-04