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Nirukta

Yāska

DomaineTraditions non-occidentales
SecteurSanskrit: travaux pré-paninéens, école paninéenne [4303]
Auteur(s)

Yāska

Datation: Entre 600 et 400 a.C. au plus tard

Grammairien indien, étymologiste et théoricien de la sémantique. Un problème non résolu est celui de sa relation avec Pāṇini, dont la datation n'est pas non plus établie avec certitude. Bien que Yāska se rattache à une phase en apparence plus "primitive" et moins formalisée de la réflexion sur le langage, il n'est pas nécessaire qu'il soit de beaucoup antérieur à Pāṇini. L'absence de citations mutuelles entre les deux auteurs peut être due à l'écart géographique, ou à la différence d'objet entre leurs deux disciplines, dont les objectifs étaient bien distincts.

Titre de l'ouvrageNirukta
Titre traduitExplicitation verbale
Titre courtNirukta
Remarques sur le titreNirukta: ce terme, dérivé de la racine vac- "parler", signifiant "expliquer" avec ce préverbe, fournit au monde indien, concurremment au nom d'action nir-vac-ana "analyse explicative", la désignation de l'étymologie. Celle-ci s'est constituée, à partir du début de notre ère, comme une science auxiliaire du Veda, littéralement "Savoir". L'étymologie est conçue comme une discipline qui sert à comprendre le sens des textes sacrés à partir de leurs éléments premiers que sont les mots, et les racines de ces mots. Elle se fonde sur l'idée que l'essence d'une chose réside dans son nom. Historiquement, la motivation du traité réside dans le sentiment de l'écart entre la langue des hymnes védiques et la langue contemporaine de Yāska, qui est une forme plus récente de l'indo-aryen, proche du sanskrit classique. Dans la controverse sur le sens ou le non-sens des formules sacrées (mantra), Yāska argumente pour démontrer qu'elles sont pourvues de sens, comme les énoncés de la langue courante (I.15-16). L'étymologie trouve ainsi sa justification.
Période|-6e s.|-5e s.|
Type de l'ouvrageTraité de sémantique lexicale et d'étymologie, fondé sur l'analyse des hymnes du Ṛgveda. De manière restreinte, le Nirukta se donne comme l'explication du vocabulaire contenu dans le Nighaṇṭu [Glossaire], ouvrage anonyme qui consiste en des listes de mots compilés à partir du recueil des hymnes (ṣaṃhitā) du Ṛgveda, le premier monument textuel de l'indo-aryen ancien (ca. 1500-1000 a.C.). Ces listes ne sont pas limitées aux noms et mêlent des formes grammaticales distinctes: substantifs, adjectifs, verbes (cités à la 3e personne), adverbes, particules. Elles témoignent d'une pratique primitive de la lexicographie, qui s'est ensuite appliquée à d'autres textes védiques.
Type indexéEtymologie | Sémantique
Édition originalePremière édition imprimée: Jâska's Nirukta sammt den Nighaṇṭavas, herausgegeben und erläutert von Rudolph Roth, Göttingen, Verlag der Dieterichschen Buchhandlung, 1852 (réimpr. Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1976), LXII (introduction: "Über das Nirukta und die verwandte Literatur, mit einer Abhandlung über die Elemente des indischen Accentes") + 228 (texte) + 230 (explications et index) p., sans traduction; environ 100 000 signes indiens pour le texte lui-même.
Édition utiliséeThe Nighaṇṭu and the Nirukta, the oldest Indian treatise on etymology, philology and semantics, critically edited from original manuscripts and translated for the first time into English, by Lakshman Sarup, 3 volumes: I. Introduction, London, Oxford University Press, 1920; II. English Translation and Notes, ibidem, 1921; III. Sanskrit Text, with an appendix showing the relation of the Nirukta with other Sanskrit works, Lahore, University of the Panjab, 1927 (réimpr. Delhi, Motilal Banarsidass, 1962-1967).
VolumétrieVol. I, 80 pages.; vol. II, III+259 p.; vol. III, 39+292 p. (pagination non continue).
Nombre de signes
Reproduction moderne
DiffusionLes manuscrits connus ne sont pas très anciens, tous postérieurs au 15e s. p.C.; la quarantaine de manuscrits permettent de distinguer une recension brève et une recension longue, dont aucune ne représente le texte originel, avec des étapes successives dans les additions et interpolations, le stade ultime étant la refonte de l'appendice (pariśiṣṭa) et sa division en deux chapitres supplémentaires (XIII et XIV). Il a existé une tradition suivie de commentaires sur le Nirukta, distincte de la tradition sur la grammaire (vyākaraṇa) de Pāṇini. Les commentaires connus sont au nombre de trois, qui ont été rédigés, dans l'ordre chronologique, par Durga (6e s. p.C. au plus tard, date précise inconnue), Skandasvāmin et Maheśvara (responsables de différentes parties d'un même ouvrage; Sarup, 1928, 1931, 1934) et Nīlakaṇṭha (12e ou 13e s. p.C., en vers; Vijayapāla, 1982). Le premier est le plus important (Bhadkambar, 1918-1942), car c'est un commentaire mot à mot, qui donne donc le texte entier du Nirukta tel qu'il était connu par Durga (manuscrit le plus ancien datant de 1387 a.C.), ce qui permet de déceler les nombreuses interpolations qui se sont introduites ultérieurement dans les manuscrits; en particulier, Durga ne connaissait pas encore l'appendice (pariśiṣṭa). En outre, il a existé un commentaire indépendant du Nighaṇṭu, qui permet également de contrôler la tradition manuscrite, dû à Devarājayajavan, qui est postérieur à Sāyaṇa qu'il cite, commentateur de nombre d'ouvrages védiques (dont le Ṛgveda), et mort à Vijayanagar en 1387 de notre ère.
Langues ciblesIndo-aryen
MétalangueSanskrit
Langue des exemples
Sommaire de l'ouvrageL'ouvrage comprend 12 chapitres ou "lectures" (adhyāya), eux-mêmes subdivisés en "sections" (khaṇḍa), en nombre variable; l'ensemble, rédigé en prose, comporte quelque 3500 lignes de 30 syllabes en moyenne. La tradition enregistre une division bipartite en deux moitiés composées de six chapitres. Le Nighaṇṭu, que les éditions font figurer avant le Nirukta, comporte 5 chapitres (adhyāya), subdivisés en sections (khaṇḍa), en nombre variable (respectivement, 17, 22, 20, 3 et 6 sections), pour un total de 342 lignes de même longueur. Le Nirukta affecte de suivre la progression du Naighaṇṭu. Une sorte de table des matières est donnée en I.20. Après une longue préface théorique, occupant le chapitre I (20 sections) et le début du chapitre II, sections 1 à 4, la première moitié du Nirukta concerne le vocabulaire "appellatif". En premier lieu, le Naighaṇṭuka examine, dans les chapitres II.5-28 et III (22 sections) les mots tirés des 3 premiers chapitres du Nighaṇṭu: ce sont des "synonymes", plus exactement des mots groupés par affinités de sens en 69 listes. En second lieu, le Naigama examine, dans les chapitres IV, V, VI (respectivement, 27, 28 et 36 sections) les mots non classés, isolés, difficiles à comprendre ou à analyser, donnés dans le chapitre IV du Nighaṇṭu. Ce sont des mots (au nombre de 279) qui "comportent chacun plus d'un sens", et qui ne rentrent pas dans les groupements sémantiques précédents: la traduction par "homonymes" est réductrice. Dans la pratique, il s'agit souvent d'hapax legomena, dont le sens incertain doit être établi à chaque fois par une citation complète du passage où ils se trouvent. La seconde moitié du Nirukta est consacrée aux noms divins, ce qui donne à l'ensemble des chapitres VII à XII le titre de Daivata: c'est la glose correspondant aux six listes du chapitre V du Nighaṇṭu. Après une introduction théologique, au début du chapitre VII, sections 1 à 13, les noms en question sont groupés selon un classement par domaines spatiaux: dieux et entités terrestres (VII.14-31, puis chapitres VIII et IX, respectivement 22 et 43 sections), atmosphériques (chapitres X et XI, respectivement 47 et 50 sections), célestes (chapitre XII, 46 sections). Une fois le matériel lexical épuisé, le texte s'achève sans conclusion. Les chapitres XIII et XIV constituent une addition postérieure, formée de gloses de strophes difficiles ou ambiguës du Ṛgveda, qui sont censées comporter un enseignement ésotérique. Cet addendum (pariśiṣṭa), qui n'est pas pris en compte par le premier commentateur, est clairement étranger à l'œuvre originale. En dehors des "préfaces" à caractère général, dont la plus importante occupe tout le premier chapitre, et dont les autres occupent les ouvertures des chapitres II, IV et VII, le cœur du traité consiste en explications sémantiques, qui s'appuient essentiellement sur des strophes du Ṛgveda, citées soit intégralement, soit en partie (622 références). Les citations complètes, toujours placées en tête de section, sont comme des rubriques qui assurent les divisions internes du livre.
Objectif de l'auteurL'ouvrage se donne dès la première phrase (I.1) comme un commentaire du Nighaṇṭu, mais il offre à la fois moins et plus. En effet, il n'analyse pas effectivement chacun des termes des listes du Nighaṇṭu, et le traitement des mots affines par le sens (ceux des trois premiers chapitres) n'est pas exhaustif: Yāska se contente de justifier le mot qui sert de rubrique à un groupe. Dans tout le traité, des citations sont commentées en grand nombre. Yāska affirme que l'essentiel de son travail est de rendre compte en profondeur du sens (artha), ou des sens, d'un mot, et quand il s'agit d'un nom, d'expliquer ce sens par l'identification d'une racine verbale (exprimée sous la forme d'un nom d'action). Sur le plan formel, l'étymologiste est en droit de s'appuyer sur le rapprochement d'une seule syllabe, voire d'une seule consonne, commune au nom et au verbe: il ne doit jamais renoncer au projet de dériver un nom à l'aide de l'identification de son noyau sémantique (II.1). L'analyse des noms à partir des racines verbales ne se limite pas aux processus dérivationnels formulés par la grammaire (vyākaraṇa), d'après laquelle les noms sont constitués rigoureusement par l'addition de suffixes à des bases. S'il existe un rapprochement sémantique, on peut admettre les processus phonétiques les plus aberrants pour rendre compte d'une dérivation (exemples de cette méthode en II.1-4). Ailleurs, Yāska dit explicitement (I.15) que "cette science [l'étymologie] est le complément de la grammaire". Il se range, après discussion (I.12-14), du côté de la tradition des étymologistes, qui pose que tous les noms sont d'origine verbale. Font exception les noms tirés d'onomatopées, comme les noms d'oiseaux (III.18).
Intérêt généralLe Nirukta est le premier ouvrage d'étymologie et de sémantique de la tradition indienne. Bien qu'il s'appuie sur les données d'un texte religieux, il représente une forme de sécularisation par rapport aux paronomases à caractère mystique et magique. Yāska envisage l'ensemble de la langue, et prend parti dans des débats concernant les catégories sémantiques, et même, plus largement, l'activité de langage. Le traité n'a pas de vocation pédagogique: il est réservé aux spécialistes de l'exégèse du Ṛgveda et aux théoriciens du langage. L'étymologie, telle que la conçoit Yāska et avec lui la tradition indienne, ne consiste pas à retracer l'histoire du mot en remontant à son origine. La perspective est a-chronique, puisque la référence à une "racine" est destinée à confirmer le sens présent et permanent d'un mot donné. Il serait donc erroné de confronter les connexions étymologiques posées par Yāska avec celles produites par la linguistique historique, telle qu'elle s'est développée depuis le 19e s. de notre ère en Europe: les coïncidences dans les résultats concrets ne doivent pas dissimuler la différence des présupposés théoriques.
Parties du discoursLe Nirukta donne sans sa préface (I.1) le premier classement connu des mots en quatre catégories: verbe (ākhyāta), nom (nāman, incluant le substantif et l'adjectif, avec une subdivision pour le pronom), préverbe et préposition (upasarga), particule (nipāta). Cette quadripartition sera reprise par tous les grammairiens et philosophes du langage. Le verbe et le nom sont distingués (I.2) par la notion (upadeśa) qu'ils désignent et par la procédure de substitution: ils expriment respectivement le "devenir" (bhāva), ce qui implique une séquence temporelle, et la "substance" ou "existence" (sattva), produit figé d'une action achevée. Les deux autres parties du discours sont définies en extension. Les 20 préverbes sont énumérés et glosés (I.3): Yāska leur attribue une signification propre, indépendante du verbe qu'ils modifient. Quant aux 22 particules, elles font l'objet d'une longue étude (I.4-11), qui les distribue en quatre catégories sémantiques, en s'appuyant en partie sur l'emploi dans la langue courante.
Innovations term.La terminologie créée par Yāska introduit des notions philosophiques dans la grammaire. En revanche, le terme désignant la "racine" (dhātu) n'a pas de portée métaphysique: d'une façon assez vague, il signifie "élément" ou "partie" (constitutive). Le traitement du matériel lexical est parfois déconcertant, même s'il se fonde toujours sur l'emploi des mots. Yāska n'hésite pas à proposer plusieurs dérivations, à partir de racines différentes, pour les divers sens, plus ou moins éloignés, d'un seul et même nom (II.7), et pose un grand nombre d'homonymes, au lieu de reconnaître une distinction entre un sens primaire et des sens secondaires, par voie de métaphore, de restriction ou d'élargissement sémantique. En outre, il propose même pour un nom doté d'un sens stable et univoque des étymologies concurrentes, qui sont toutes admises comme correctes, puisqu'elles peuvent être justifiées sémantiquement.
Corpus illustratif
Indications compl.
Influence subieLe Nirukta est le premier document connu de la tradition étymologique indienne, qui avait déjà une histoire: dans sa préface, Yāska cite 17 savants qui l'ont précédé dans les domaines de l'exégèse védique, de l'étymologie, de la grammaire, de la philosophie du langage. Yāska se rattache en partie à la tradition d'interprétation inaugurée par les commentaires ritualistes et théologiques, Brāhmaṇa et Upaniṣad, car il croit à la transparence idéale du lexique. Le souci principal de Yāska reste l'interprétation des hymnes védiques, dont l'étymologie n'est qu'un moyen, destiné à tirer des mots le maximum de signification. Le Nirukta comporte dans sa dernière partie un ensemble d'explications mythologiques. D'un autre côté, Yāska offre pour la première fois dans le monde indien une théorie cohérente de la langue. Quelle que soit sa relation précise avec la grammaire pāṇinéenne, il se fait l'écho de débats sur la dérivabilité générale des noms, sur la valeur propre des préverbes, qui sont repris par Pāṇini. Quand il discute des formations régulières, il montre une certaine connaissance de la technique et de la terminologie, sinon de Pāṇini lui-même, du moins d'un prédécesseur proche. De plus, il partage un certain nombre de présupposés avec le système de dérivation formulé par Pāṇini, notamment sur le caractère combinatoire du sens, et sur l'idée que les sens des éléments d'un mot ou d'une unité signifiante leur appartiennent essentiellement, plus intimement que les sens obtenus par combinaison dans le mot complet ou dans le syntagme.
Influence exercéeDans la postérité du Nighaṇṭu et du Nirukta s'inscrit toute la lexicographie indienne, qui combine dictionnaire et encyclopédie dans le même genre d'ouvrage. La distinction entre les deux types de mots étudiés dans la première moitié du Nirukta est l'ébauche de la classification des lexiques (kośa) du sanskrit classique, dont le plus connu est l'Amarakośa, en mots "homonymiques" et "synonymiques". La théorie des quatre parties du discours sera constamment reprise et discutée, en particulier pour les deux principales, le nom et le verbe: cette différenciation sera davantage examinée par les philosophes du langage, en particulier Patañjali (dans la préface de son commentaire à l'Aṣṭādhyāyī) et Bhartṛhari. En revanche, l'étymologie proprement dite fut en quelque sorte submergée par la dérivation selon le système de Pāṇini, qui admet que nombre de mots sont des formes toutes faites, qui n'ont pas d'étymologie, c'est-à-dire qu'elles ne peuvent pas être dérivées de manière régulière d'une racine verbale, par l'addition d'un affixe.
Renvois bibliographiques→ Références
Bhadkamkar H. M. & Bhadkamkar R. G. (éd.) 1918; Bronkhorst J. 1981; Deeg M. 1995; Kahrs E. 1998 {p. 13-54, 98-174}; Pinault G.-J. 1989 {p. 314-319}; Renou L. 1951; Renou L. 1961; Scharfe H. 1977 {p. 117-123}; Sköld H. 1926; Thieme P. 1931 {p. 26-29}; Thieme P. 1935; Thieme P. 1935 {p. 23-24}; Varma S. 1953
Rédacteur

Pinault, Georges-Jean

Création ou mise à jour2000