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Brøndal, Viggo. Les parties du discours. Partes orationis – T01

| Table des matières | Fiche | Texte |

[Les parties du discours]

I Introduction

La vérité est plus répandue qu'on ne pense ; mais
elle est très-souvent fardée et très-souvent aussi enveloppée,
et même affaiblie, mutilée, corrompue par
des additions qui la gâtent ou la rendent moins utile.
En faisant remarquer ces traces de la vérité dans les
anciens, ou pour parler plus généralement, dans les
antérieurs, on tirerait l'or de la boue, le diamant de
la mine, et la lumière des ténèbres, et ce serait en
effet perennis quædam philosophia.
Leibiniz.

C'est un fait que le vocabulaire des langues les plus différentes est
divisé en classes. Il ne semble pas exister de langues sans classification.

Parmi ces classes, il en est certaines, comme celles du nom et du
verbe, qui reviennent dans un très grand nombre de domaines. Des mots
comme homme ou parle peuvent se traduire par des mots de classes
correspondantes dans plusieurs langues, par ex. en sémitique ou en
finno-ougrien.

D'un autre côté, toutes les classes ne reviennent pas partout. Ainsi,
les vraies prépositions et les négations indépendantes manquent dans
un grand nombre de langues exotiques. Et même des classes aussi répandues,
et pour nous aussi centrales, que celles du nom et du verbe,
font défaut par ex. dans beaucoup de familles de langues américaines
et en chinois.

Il ressort déjà de cette constatation que le schéma européen des
parties du discours n'a pas de validité universelle. Même si ce produit
de l'esprit grec était une expression adéquate des catégories de ce même
esprit, et même si ces catégories convenaient aussi bien au latin et aux
langues de l'Europe moderne, les auteurs européens ont eu tort d'appliquer
sans examen préalable les cadres de notre grammaire latine aux langues
exotiques.23

Ceci équivaut à poser sur le nombre et la nature des classes de mots,
la série suivante de problèmes :

Existe-t-il des classes de mots qui reviennent partout — donc un
minimum absolu — et, vice versa, y a-t-il un maximum absolu ?

Est-ce que les classes de mots forment des systèmes ? En forment-elles
un seul, donné une fois pour toutes, ou plusieurs, et sur quoi repose la
possibilité de ces systèmes ?

Y a-t-il, autrement dit, — puisque la langue réfléchit la mentalité —
une même base logique pour toutes les langues, ou y en a-t-il plusieurs ?

Ce sont ces problèmes que les pages qui suivent vont essayer d'éclairer.

Les grammairiens latins, par ex. Donat, étudié pendant si longtemps,
et à leur suite la plupart des auteurs modernes énumèrent 8 classes :
nomen, pronomen, verbum, participium, adverbium, coniunctio, præpositio,
interiectio. Ces noms et les notions qu'ils désignent remontent tous, à
l'exception d'interiectio, aux Grecs. Ils jouent dans toute grammaire un
rôle si central qu'il sera intéressant de suivre leur histoire : de l'Athènes
et de l'Alexandrie antiques aux universités de notre temps, en passant
par Rome et le Paris du moyen âge. Il convient ici d'étudier d'abord
l'histoire de la terminologie, ensuite celle des définitions et en dernier
lieu celle des tentatives de groupement 11.

I

Les notions de classes de mots remontent, comme il a déjà été dit,
toutes — à l'exception d'interiectio — aux Grecs. Ceux-ci sont les premiers
qui aient en Europe ressenti le besoin d'une analyse de la langue. Les
sophistes en avaient besoin pour leur rhétorique, les philosophes pour
leur logique. Les classes qui, à ce point de vue, durent les premières
attirer l'attention, sont les termes par lesquels on désigne un objet et
un énoncé, le sujet et le prédicat. Ainsi Protagoras, Kratyle et Platon
ne connaissent comme espèces de mots que les ỏνόματα ‘noms’ et les
ῥήματα ‘énoncés’. Aristote y ajoute les σύνδεσμοι ‘mots de liaison’ et
les ἄρθρα ‘articles’, — notions manifestement corrélatives, désignant des
éléments lieurs et liés. Ce sont ensuite les stoïciens qui créèrent de nouvelles
classes et de nouveaux termes (dont plusieurs ont par la suite disparu).
Enfin les philologues d'Alexandrie procédèrent à un choix, et l'école
24d'Aristarche établit la liste qui, depuis 2000 ans, est employée, sans
concurrent, dans nos écoles et, en partie, dans celles de l'Orient. Elle
nous a été conservée dans le petit manuel (τέχνη) de Dionysios Thrax.
Les notions de classes qu'on y rencontre seront ici examinées du point
de vue de leur origine, de leur emploi et de leurs divisions.

1. ὄνομα est le terme indo-européen héréditaire pour nom (lat. nomen,
sanskrit nāman-). Platon l'employait, comme il a été dit, pour désigner
une notion logique : le sujet. Ce n'est qu'avec Aristote que ce terme
commença à être employé pour désigner une classe de mots, celle des
objets dans un sens très large. Chez les grammairiens qui suivirent, cette
classe comprend en tout cas, non seulement des noms à proprement
parler, comme des noms de personne, mais aussi des désignations beaucoup
plus générales, comme celles d'objets et de qualités, ex. ἄνθρωπος
‘homme’ et ἀγαθός ‘bon’. Les Romains traduisirent tout naturellement
ὄνομα par le synonyme nomen, et ce terme employé dans la même acception
large que dans l'antiquité s'est maintenu jusqu'à l'époque moderne
chez la plupart de grammairiens.

Ce n'est qu'aux XVIIe et XVIIIe siècles que certains grammairiens
germaniques tentent de le traduire ; Peder Syv (1685) et Höysgaard
(1747) emploient le terme de Navn-Ord, Gottsched (1748) celui de
Nennwort, et il faut aller jusqu'au XIXe siècle pour trouver, en France,
une tendance à employer le terme de nom (opposé à celui d'adjectif)
dans un sens plus restreint.

La classe du nom fut dès l'antiquité divisée en deux : le stoïcien
Chrysippe distinguait la προσηγορία ‘dénomination’ (lat. appellatio)
de l'ὄνομα à proprement parler. Les termes techniques étaient
ὄνομα προσηγορικόν ‘nom appellatif’ et ὄνομα κύριον ‘nom à proprement
parler’. De là, dans la grammaire latine, la distinction entre nomen
appellativum et nomen proprium. — Par contre l'antiquité ne faisait pas
de distinction à l'intérieur des appellatifs entre noms de choses et noms
de qualités : ἐπίθετον, rendu par adiectivum chez Priscien, n'est qu'une
notion de rhétorique ; et substantivum que Priscien emploie au sujet
du mot qui, pour indiquer qu'il désigne un objet et non une qualité —
n'est jamais dans l'antiquité employé comme nom d'une classe. Ce n'est
que le moyen âge qui introduisit peu à peu la distinction entre nomen
substantivum et nomen adiectivum, sous-classes du nom. Au XVIIIe siècle
enfin, l'abbé Girard (1747), en France, et, en Suisse, Bodmer (1768),
font du substantif et de l'adjectif deux classes complètement indépendantes.
Le substantif est souvent conçu comme un mot indépendant,
25essentiel et est nommé Hauptwort, d'où le danois Hovedord (aujourd'hui
vieilli) ; l'adjectif, par contre, est compris comme quelque chose privé
d'existence propre, de secondaire et est appelé Beiwort. Höysgaard
distingue entre væsentlige ou selvstændige Navn-ord et Tillsegs-navn
(« nom essentiel » ou « indépendant » ; « nom annexe ») ; la grammaire
danoise moderne entre Navneord (= français nom) et Tillægsord.

2. ῥῆμα signifie ‘propos’, ‘énoncé’ (cf. ῥῆσις ‘discours’ et ῥήτωρ
‘orateur’). Ce terme est, comme nous l'avons déjà dit, employé par
Platon dans le sens de « prédicat logique ». Aristote et, avec lui, tous
les chercheurs grecs qui suivirent l'employèrent pour désigner des mots
comme être (verbe), qui étaient ainsi caractérisés comme des ‘termes
de prédication’, des ‘énonciateurs’ (danois Udsagnsord). Ceux-ci furent
donc mis en relation étroite avec la proposition et en devinrent la partie
centrale ; rien de plus naturel alors que les Romains aient traduit ῥῆμα
par verbum ‘propos, parole’. Le verbe est conçu comme le mot des
mots, le mot κατ' ἐξοχήν. Tandis que verbum comme nom de classe
de mots provient en latin de l'emploi au sens fort d'un des mots populaires
de la langue, ce mot devient, emprunté dans les langues modernes,
un terme purement technique, un mot savant, une étiquette que l'on
attache à la classe en question sans que cela suppose aucune définition
particulière. Ceci n'est, par contre, pas le cas pour une série d'essais
de traduction plus ou moins heureux. L'expression verbum temporale
(chez Varron) d'où le Zeitwort des Allemands, le tijdwoord des Hollandais
et le Tid-Ord de Peder Syv suppose ainsi la définition, déjà
proposée par Aristote, du verbe comme désignation de temps. Des
termes danois comme Hovedord ‘mot capital’ (Höysgaard 1747), Gerningsord
‘mot d'action’ (J. Baden 1785) ou Livord ‘mot vital’ (Lefolii
1871) dérivent de même de conceptions spéciales. Udsagnsord, largement
employé dans la grammaire danoise et norvégienne, a sa raison d'être
dans le fait qu'il représente la plus ancienne tradition grecque.

L'antiquité n'est pas arrivée à une claire subdivision du verbe. Elle
n'a pas su distinguer les sous-classes du verbe des voix ou genres. La
grammaire latine parle d'une part de genus activum et de genus passivum
qui renferment les mêmes verbes, à savoir les verbes d'action ou dynamiques,
et d'autre part de genus habitativum ou neutrum qui comprend
les verbes d'état ou statiques. Cette subdivision se retrouve dans toutes
les grammaires jusqu'au XVIIIe siècle où elle cède la place à celle de
verbes transitifs et verbes intransitifs. Ces termes ont été connus dès
l'antiquité, comme le prouve les désignations grecques μεταβατικά et
26ἀμετάβατα que Priscien traduit par transitiva et intransitiva, mais ils
ont été très peu employés. Adelung (1782) est le premier à faire une
distinction nette entre les formes transitives et intransitives du verbe et
les voix ou genres du verbe. Le concept de verbes auxiliaires était inconnu
de l'antiquité. Il a été introduit par le grammairien français
Pillot (1550) qui comprend sous ce terme les verbes être et avoir. Mais,
dans la grammaire allemande du XVIIe siècle, à la suite de Ritter
(1628), les limites de ce petit groupe de verbes se trouvent élargies de
façon intéressante, par l'introduction des verbes que nous dénommons
de nos jours modaux, désignation relativement moderne.

3. ἄρθρον ‘articulation’, d'où le latin articulus ‘articulation’, ‘article’,
et ἀντωνυμία, d'où le latin pronomen, désignent des notions qui se touchent
de si près qu'il convient de les traiter en même temps. Dans sa Poétique
(chap. 21), Aristote avait rangé ἄρθρον comme classe de mots à côté
de ὄνομα et de ῥῆμα ; comme exemples de ces ‘articulations’, il mentionne
des expressions comme ἡ μέν et ὅ περ (un élément de liaison entre évidemment
dans la première) et à un certain endroit, il semble mettre ἄρθρον
en relation étroite avec la 4e classe, celle du σύνδεσμος ‘mot de liaison,
conjonction’. Pendant longtemps le nom de ἄρθρον fut, chez les Grecs,
donné à toute une série de mots (ἐγώ ‘je’, οὗτος ‘ce’, αὐτός ‘même’,
etc.), qui ne sont ni des noms, ni des verbes, ni des mots de liaison.
Chez les Alexandrins cependant, le terme fut réservé à deux particules
abstraites : ὁ, ἡ, τό, que l'on appela ‘articles préposés’, et ὅς, que l'on
appela ‘article postposé’. Pour rendre tant bien que mal ὁ, ἡ, τό, la
grammaire scolaire latine employait hic, hæc, hoc, que l'on appelait ‘signes
de genre’ (notæ generum). Les mots plus ou moins correspondants des
langues nouvelles reçurent donc le nom d'article — ou parfois, par traduction
du terme latin, ceux de Skelord ‘mot distinctif’ (Pontoppidan
1668 et Peder Syv 1685), Kendeord ‘id.’ (chez Rasmus Rask et fréquent
par la suite) ou Könsord (rare, d'après l'all. Geschlechtswort, par ex. chez
Schottelius 1663). — Pour ce qui est des autres ‘articles’, la philosophie
linguistique grecque leur chercha longtemps un nom ; ἀντωνυμία
l'emporta enfin sur un assez grand nombre de propositions. Ce nom fut
rapidement compris comme signifiant ‘remplaçant du nom’, d'où le pronomen
des Latins ainsi que ses adaptations modernes : Hjælpe-Navn
‘nom auxiliaire’ chez Höysgaard (1747), Fürwort en allemand (plus
anciennement Vornennwort chez Gueintz 1641), For-Navnord (chez
Peder Syv 1685), Stedord ‘mot de remplacement’ en danois moderne.

Les limites de cette classe ont été fort débattues dans la grammaire
27antique. Apollonios Dyskolos, le plus important des grammairiens
grecs, ne compte au nombre des pronoms que les mots qui désignent
des objets individuellement déterminés : il fait donc abstraction de mots
indéfinis comme τις, ‘l'un ou l'autre’, envisage en premier lieu des mots
du type ἐγώ ‘je’, ensuite οὗτος ‘celui-ci’ et ἐκεῖνος ‘celui-là’ (donc les pronoms
dits déictiques ou démonstratifs) et enfin ἐμός ‘mon’, etc. (les pronoms
dits possessifs, grec κτητικαὶ ἀντωνυμίαι). D'autres auteurs avaient
par contre compris dans le nombre les pronoms interrogatifs et indéfinis.
Le même désaccord peut être constaté chez les Romains. Priscien, le
plus important des grammairiens romains et sur bien des points l'élève
d'Apollonios Dyskolos, cherche comme celui-ci à diviser les pronoms,
en premier lieu en dérivés et en simples, et ces derniers en démonstratifs
(δεικτικαί) et en relatifs (ἀναφορικαί). C'est sur un principe tout
différent que repose la répartition des pronoms en substantivaux et en
adjectivaux, tentée à l'époque de la Renaissance par Scaliger et qui
peu à peu s'impose en partie dans la grammaire.

4. σύνδεσμος signifie ‘liaison’, ‘mot de liaison’. Aristote, comme il
a déjà été dit, oppose ce terme à ἄρθρον en même temps qu'il l'en rapproche.
La notion qu'il désignait était, comme toutes les notions aristotéliciennes,
assez large ; elle embrassait dans la plus ancienne pratique
grammaticale tant des mots du type et, ou que du type avec, dans. Bientôt
ces derniers furent rangés dans un groupe à part, caractérisé par le
terme de πρόθεσις ‘placement devant’ comme des mots préposés. De
là la præpositio des Latins, que Gueintz (1641) rend par Vorwort,
Peder Syv (1685) par For-Ord et Höysgaard (1747) par Forsætnings-Ord
(par contre le Forholds-Ord danois et le Verhältniswort de certains
auteurs allemands dérivent d'une intéressante définition de la célèbre
Grammaire générale de Port-Royal). Le premier type (et, ou) garda
son nom originaire de σύνδεσμος ; celui-ci fut traduit par les Romains
en conjunctio, rendu à son tour par les expressions modernes : Föj-Ord
chez Peder Syv (1685), Bindings-Ord chez Höysgaard (1747), Bindeord
— correspondant à all. Bindewort — dans la grammaire danoise
moderne.

Tandis que les vraies prépositions forment une classe manifestement
homogène, les conjonctions ont des fonctions si différentes qu'on a, dès
l'antiquité, essayé de les subdiviser ; c'est ainsi que Dionysios a 8 à 9
sous-classes, Apollonios — d'après Priscien — 19, Donat par contre
seulement 5. Une séparation plus profonde semble indiquée par la définition
courante chez les grammairiens romains : « pars orationis nectens
28ordinansque sententiam ». Il y a là l'idée d'une fonction double : en
partie liante, en partie ordonnante. La répartition aujourd'hui courante
en conjonctions de coordination et conjonctions de subordination est
récente ; elle était encore inconnue au XVIIIe siècle.

5. ἐπίρρημα ‘addition à l'énoncé’ ne se trouve pas chez Aristote
comme terme grammatical. Ce vocable semble avoir été formé par les
grammairiens pour désigner les petits mots qui ne trouvaient place
dans aucune des quatre classes aristotéliciennes. Il est conçu comme
l'attribut du verbe (d'où son nom), comme une modification de toute
une proposition. Cette détermination rend la classe excessivement large,
disparate et, par là, peu claire. Pour cette raison les Stoïciens l'appelaient
tout bonnement ‘le réceptacle universel’ (πανδέκτης), c'est-à-dire la
catégorie résidue qui — comme les vers chez Linné — recevait tous
les éléments non classés par ailleurs. On y plaçait des mots exprimant
le degré, la manière, le lieu, le temps, l'affirmation, la négation, et même
des interjections ; Théodore Gaza, grammairien byzantin du XVe
siècle, employa pour classer les adverbes toutes les catégories logiques
d'Aristote, à l'exception de la substance (οὐσία), et certains auteurs
modernes ont souvent atteint un nombre de 20 à 30 classes. Le nom
d'aduerbium est une traduction directe de ἐπίρρημα ; il a été rendu en
allemand par Nebenwort ou Beiwort (ce dernier dans la Metaphysik
de Chr. Wolff), en danois par Hos-Ord (hos ‘chez’) (Peder Syv)
ou Biord (Rasmus Rask) ; Höysgaard dit, encore plus fidèle à la
tradition antique : Hovedords-Tillæg ‘addition au mot principal’.

6. Interjectio ‘intercalation’, ‘parenthèse’ est, comme il a déjà été
dit, la seule notion de classe qui ne remonte pas directement à un modèle
grec. Les Grecs désignaient les exclamations et autres mots semblables
par le terme de ἄλογοι, les caractérisant ainsi comme des mots situés
en dehors du λόγος, de la proposition, et, par là, en dehors du langage
articulé et de la raison, elle aussi appellée λόγος. Les Romains s'attachent
au manque de liaison avec le reste du discours présenté par ces mots
et les appellent pour cela des intercalations coupant le fil du discours.
Höysgaard (1747) et l'Allemand Weber (1759) ont exprimé la même
idée en traduisant par Mellemord (mellem ‘entre’), respectivement
Zwischenwörter.

Cette série de classes de mots est manifestement incomplète, déjà
d'un point de vue européen. Une lacune qui saute aux yeux est ainsi
l'absence de noms de nombres. Cette classe, très singulière et, dans nos
langues, autonome, était rangée par les grammairiens latins parmi les
29noms, par quelques anciens auteurs allemands comme Kromayer (1618)
et Brücker (1620) parmi les pronoms. Ce n'est qu'au XVIIIe siècle,
par ex. avec l'Allemand Bel (1730), qu'on en fait une classe indépendante,
on hésite cependant toujours sur les substantifs numéraux, les nombres
ordinaux et les adverbes numéraux. Le terme de numerale remonte
d'ailleurs au grec (ἀριθμητικόν), de même que celui d'ordinale (gr.
τακτικόν) ; par contre, l'expression numeri cardinales a été créée par
Priscien.

La terminologie de la grammaire européenne porte ainsi, sur plusieurs
points, l'empreinte du hasard. Certains noms sont dus à la situation
purement extérieure des mots dans la phrase, par ex. préposition ; d'autres
à des particularités de flexion (all. Zeitwort, da. Tidord) ou à leur emploi
dans la phrase (adverbe, Beiwort, Biord), d'autres enfin à une analyse
de leur contenu conceptuel. Parmi les noms de cette dernière catégorie,
certains reposent sur une interprétation erronée d'une terminologie plus
ancienne (ainsi nom propre, et plus encore all. Eigenname, da. Egennavn)
ou sur une restriction arbitraire de leur sens (article), d'autres
sur de véritables tentatives de définition dont il sera intéressant d'examiner
la valeur.

II

Déjà Aristote avait donné des définitions de ses quatre classes de
mots
12; les Stoïciens continuèrent dans cette voie, et de longues listes
de définitions sont citées et discutées chez Apollonios Dyskolos et
Priscien, les deux grands grammairiens de l'antiquité. Un choix de ces
définitions fut transmis à l'Europe du moyen âge par des manuels de
Dionysios Thrax et de Donat, souvent sous forme de médiocres compilations
pédagogiques. L'intérêt passionné de la scolastique pour la
logique formelle mena cependant à une étude renouvelée et approfondie
des rapports du langage et de la pensée, et un ouvrage comme la
grammaire spéculative de Duns Scot contient, sur plusieurs points, des
analyses d'une grande acuité et d'une grande subtilité. La Renaissance,
représentée par exemple par Philippe Melanchton, préfère, dans ce
domaine comme dans d'autres, la tradition antique à la tradition médiévale,
30et ignore ou méprise les efforts scolastiques. Cependant, dès le
XVIe s., l'intérêt pour les questions de philosophie de langage se ranime,
en particulier chez l'Italien Jules César Scaliger (1540) et l'Espagnol
Franciscus Sanctius (1587). Tous les deux subissent nettement
l'ascendant par la scolastique, qui exerce une influence importante et
contribue à la fondation d'une grammaire philosophique. Le produit le
plus célèbre de cette tendance, nous le devons à la France classique ;
c'est la Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal (1660), ouvrage
qui domine et anime la recherche pendant tout le XVIIIe siècle, et cela
pas uniquement en France. A cette époque en effet, Chr. Wolff en Allemagne
(Vernünfftige Gedancken, 1719), James Harris en Angleterre
(Hermes, 1751), et, en France, les Encyclopédistes, donnent des exposés
de grammaire générale. Le XIXe s. fut, sous influence du romantisme,
celui de l'histoire, et le terme de linguistique en vint, en une mesure
sans cesse accrue, à signifier linguistique historique. Wilh. von Humboldt
savait encore, et d'une façon géniale, maintenir aussi bien le
point de vue historique que le point de vue philosophique, et les combiner
d'une manière fructueuse, mais bientôt les préoccupations phonétiques
l'emportèrent à tel point sur le souci logique que toute philosophie
du langage en fut, pendant la plus grande partie du XIXe s.,
réduite à une existence tout à fait misérable. Un intérêt naissant pour
la sémantique (la « sémasiologie » des Allemands) ainsi que la nécessité
de traiter la syntaxe elle aussi de manière comparative ramena cependant
vers la fin du siècle automatiquement à la logique du langage. La Völkerpsychologie
de Wilh. Wundt (1900) posait de nouveau et sur une large
base les vieux problèmes, et une série d'intéressants ouvrages de philosophie
du langage, parus au cours des dernières années (Jespersen
1913-24, Sapir 1921, Cassirer 1923), montre que juste maintenant
l'intérêt porté aux catégories fondamentales de la langue et à leur définition
est plus vif que jamais.

De toutes les classes de mots, les quatre classes aristotéliciennes, à
savoir le nom et le verbe, le pronom et la conjonction, ont toujours eu
une place centrale dans la grammaire européenne. Ce sont donc les
définitions qu'on en a données qui doivent être examinées en premier
lieu. Ces définitions sont d'un caractère tantôt morphologique ou syntaxique,
tantôt logique.

I. La catégorie du nom

I. La catégorie du nom (ὄνομα) comprend des mots de nature si
différente au point de vue de leur emploi dans la phrase qu'on ne semble
31jamais avoir tenté de définition syntaxique de la classe entière. Les définitions
existantes sont soit morphologiques, soit logiques, soit à la fois
morphologiques et logiques.

Morphologiquement on définit le nom comme un « mot à cas » ;
par ex. chez Dionysios Thrax (πτωτικόν), chez la plupart des auteurs
latins (« cum casu ») et encore chez les Ramistes et Sanctius. — Cette
définition a le défaut décisif de convenir aussi bien à des classes comme
celles du pronom et du participe ; c'est pourquoi on ne l'emploie en
général qu'en liaison avec une définition logique. Elle était déjà nettement
en recul dans l'antiquité et peut être considérée comme insuffisante.

Logiquement on définit le nom comme un mot désignant une chose,
une qualité ou les deux à la fois.

a. La notion de chose est, dans une forme plus ou moins philosophique
la plus fréquemment employée. Dionysios Thrax dit d'une manière
populaire σῶμα ἢ πρᾶγμα ‘corps ou chose’, ce que les Latins rendent
par « res corporalis vel incorporalis » ; certains, comme Consentius,
disent simplement res ‘objet en général’ ; c'est la terminologie d'auteurs
ultérieurs comme Melanchton et Scaliger. Les philosophes employaient
pour cette notion, en grec οὐσία, en latin substantia. — Cette définition,
qui convient manifestement à un grand nombre de noms, est décidément
insuffisante en égard aux mots désignant des qualités comme bon. De
là une réaction qui se manifesta déjà dans l'antiquité.

b. La notion de qualité (ποιότης) de son côté est selon Apollonios
justement ce qui caractérise le nom en général : Tandis que le pronom
n'exprime que l'objet (οὐσία), le nom, selon lui, nous fait penser à
un complexe de qualités, tantôt générales (comme pour les noms communs),
tantôt particulières (comme pour les noms propres). — Cette
conception originale ne fut pas reprise par les grammairiens ultérieurs
de l'antiquité, pas même par le célèbre disciple romain d'Apollonios,
Priscien ; mais elle conduisit justement celui-ci à une idée des plus
fertiles.

c. Chose et qualité (substantia cum qualitate), tel est ce que, selon
Priscien, tout nom désigne. Priscien fut le seul, parmi ses compatriotes,
à soutenir cette thèse. Celle-ci redevint cependant actuelle au moyen
âge et pendant la Renaissance, lorsqu'on eut procédé à la séparation de
l'adjectif et du substantif et essaya de définir ces sous-classes.

Le substantif tire son nom de substance (substantia, οὐσία). Le
terme d'adjectif est, comme il a déjà été dit, une traduction de ἐπίθετον.
La notion de substantif est donc, dès l'abord, mise en relation avec le
32concept philosophique de chose, celle d'adjectif avec celui d'épithète.
Le problème est alors le suivant : quel est, à l'intérieur de la classe du
substantif d'un côte, et à l'intérieur de celle d'adjectif de l'autre, le
rapport entre substance (ou chose) et épithète (ou qualité) ? On a
essayé de résoudre ce problème en établissant une définition, tantôt
morphologique, tantôt syntaxique et tantôt logique, des deux espèces
de noms.

Morphologiquement on définit de nos jours l'adjectif en disant par
ex. qu'il peut être comparé, le substantif en disant qu'il ne le peut pas.
— Ceci n'est cependant pas une différence constante (que l'on songe
au latin senior, par ex., ou aux substantifs italiens en -issimo). La
distinction formelle des deux classes est variable selon les langues. Elle
doit être par rapport à la distinction logique considérée comme un effet,
non comme une cause, et ne peut donc pas servir de base à la définition.

Syntaxiquement on définit le substantif par sa fonction comme
sujet de la phrase, l'adjectif par sa faculté de déterminer un substantif
comme épithète ou comme attribut (ainsi chez Lenz 1920, §§ 72, 138,
et en partie déjà chez Meiner 1781, par ex.). — Cette doctrine présente
cependant des points faibles évidents : Un substantif ne fait pas nécessairement
fonction de sujet, mais aussi, par exemple, d'objet, d'épithète
ou d'attribut ; vice versa, un adjectif ne fait pas nécessairement fonction
d'épithète ou d'attribut, mais aussi bien de sujet ou d'objet. Une
telle définition amène par exemple à appeler substantifs des infinitifs
ou des noms de nombre employés comme sujets — et adjectifs des substantifs
ou des participes employés comme épithètes (comme cela a
souvent lieu dans la grammaire anglaise) 13. Ce n'est évidemment pas
un effet du hasard si une classe de mots donnée occupe avec plus
ou moins de facilité différentes places dans la phrase, mais ces préférences
syntaxiques sont, de même que les caractères morphologiques,
secondaires par rapport à la définition de la classe. Mettre la syntaxe
à la base de la classification des mots ne mène, comme il a été montré,
qu'à la confusion.

Logiquement on peut, si l'on s'en tient aux notions de chose et
de qualité, définir le substantif comme un mot désignant une chose,
l'adjectif comme un mot désignant une qualité — ou bien on peut trouver
33l'une des notions ou les deux à la fois chez le substantif et chez l'adjectif.
Toutes ces possibilités ont été tentées.

a. Il est tout naturel de rattacher le substantif à la notion de substance,
l'adjectif à celle de qualité, donc de distinguer entre noms de
choses et noms de qualité. C'est certainement ce point de vue qui, dans
les temps modernes, a mené à une distinction toujours plus stricte des
deux classes dans la grammaire courante. La classe du nom est ainsi
brisée, l'abstraction qu'elle représente est oubliée, et le terme de nom
(danois Navneord) est employé pour désigner les substantifs. — Cette
doctrine est cependant insoutenable. De nombreux faits linguistiques — historiques
ou autres — montrent que, dans la langue même, les deux
classes ont toujours été intimement associées. Ce serait décidément un
pas en arrière que d'abandonner la notion antique de nom.

b. En évitant, d'une manière caractéristique du positivisme moderne,
la notion de substance, on a ensuite essayé de définir aussi bien substantif
qu'adjectif comme des termes désignant des qualités 14. Selon
Hermann Paul 25, l'adjectif désigne la qualité simple, ou présentée comme
simple, le substantif un complexe de qualités, et Jespersen (1924,
p. 75) se range en un certain sens à cette opinion. — Celle-ci semble
cependant hautement criticable. Certains adjectifs, surtout les adjectifs
dérivés, peuvent être de nature très complexe au point de vue logique ;
par contre, des substantifs comme chose (angl. thing) peuvent être très
abstraits. Cette manière de définir les substantifs comme complexes
provient sans doute du fait que l'on songe avant tout, mais à tort, aux
objets concrets qu'ils désignent dans le discours et qui peuvent toujours
être d'une grande complexité psychologique.

c. Ceci nous mène à l'opinion selon laquelle substantifs aussi bien
qu'adjectifs désignent des objets, les substantifs n'en désignant qu'un
nombre restreint, les adjectifs en désignant un nombre plus élevé. Dans
sa Sprogets Logik (1913), Jespersen, s'appuyant sur la thèse logique
du rapport inverse de la compréhension et de l'extension des concepts,
a rapproché cette opinion de celle de Hermann Paul que nous venons
de voir. Les substantifs seraient ainsi plus spécialisés que les adjectifs
et applicables à un nombre plus restreint d'objets. Par la suite (1924,
p. 75-76) le linguiste danois a cependant reconnu que l'extension d'un
substantif quelconque n'est pas toujours et dans toutes les conditions
34moindre que celle d'un adjectif quelconque et qu'une comparaison
numérique de la sphère d'emploi de deux mots est dans bien des cas
exclue par la nature de la chose. — Par là-même, cette théorie a prononcé
son propre jugement. Pour qu'elle soit fructueuse, il faudrait que l'on
puisse indiquer exactement le nombre d'objets désignés par chaque
nom ; il faudrait en d'autres termes connaître dans toutes ses arcanes
le monde, tous les mondes, réels et pensables, pour pouvoir décider si
un nom est substantif ou adjectif. Ceci n'est pas seulement, comme
l'auteur le reconnaît, souvent impossible ; c'est au fond une entreprise
qui passe à côté de la nature de la langue. En effet, une langue est, tout
comme une géométrie, un système de notions que, de notre poste d'observation
et selon nos forces, nous appliquons au monde et avec lequel,
peut-être, nous créons ce monde. Ce n'est par contre pas une nomenclature,
une collection d'étiquettes que nous attachons de l'extérieur à un
monde donné une fois pour toutes et, par dessus le marché, mensurable. 16

d. Il ne reste plus à examiner que la théorie selon laquelle les substantifs
aussi bien que les adjectifs désignent toujours à la fois des substances
et des qualités. Déjà au moyen âge, celle-ci semble impliquée
chez Duns Scot qui, dans sa Grammaire spéculative, cite expressément
la « substantia cum qualitate » de Priscien, formule à laquelle il donne
son adhésion et sur laquelle il construit sa propre théorie. Les scolastiques
ont ensuite reconnu que quelques substantifs au moins (comme albedo
‘blancheur’) désignaient non seulement une substance, mais aussi une
qualité (cf. album), et qu'inversement au moins certains adjectifs
(comme humanus ‘humain’) ne désignaient pas seulement une qualité
mais aussi une substance (cf. homo). Ce sont, paraît-il, des considérations
scolastiques de ce genre qui ont amené Sgaliger à définir les substantifs
comme des « essentialia », les adjectifs comme des « denominativa » :
le mot albedo ‘blancheur’ serait ainsi un substantif, car il exprime
une « essentia » (terme à entendre manifestement comme : qualité conçue
comme substance), tandis que album ‘le blanc’ serait un « denominativum »,
donc un adjectif, puisqu'il est, logiquement parlant, dérivé
de albedo ‘blancheur’. Port-Royal formule une théorie un peu plus
claire, mais très proche de celle-ci. D'après elle (Logique I, 2) ; il existe
35trois espèces d'objets pour notre pensée : 1° les choses, 2° les modes,
3° les choses modifiées. La première espèce est formée de substances
existant en soi et par soi, la seconde est constituée par les attributs
d'une substance (ceux-ci ne pouvant pas exister par eux-mêmes), la
troisième est celle des substances telles qu'elles sont déterminées par
les modes. Les deux premières sont exprimées par des substantifs (chose,
rougeur), la troisième par des adjectifs (rouge). Rouge ne désigne donc
pas, comme rougeur, une qualité seulement, mais un objet, modifié ou
déterminé par rougeur. — On peut objecter à ces théories qu'elles ouvrent
la discussion avec les notions les plus abstraites, en partie hypostasiées
et suppose tout simplement que les substantifs appelés abstraits (blancheur)
sont définis. Mais cette définition est en elle-même un problème très
difficile qui mérite d'être posé de nouveau et que, à notre époque, les
logiciens ont soumis à une nouvelle discussion. Un résultat au moins serait
cependant atteint, si cette prétendue coexistence de la substance et de
la qualité à la fois chez le substantif et chez l'adjectif était une réalité :
la nécessité logique impérieuse qu'est l'unité du nom serait satisfaite.

II. Le verbe

II. Le verbe (ῥῆμα) occupe en général dans nos langues une place
centrale dans la phrase ; il peut sembler en former le membre le plus
important, celui qui « donne vie » au tout (d'où des noms comme Hovedord
‘mot capital’ chez Wolff et Höysgaard, Livord ‘mot vital’ chez
Lefolii). Cette circonstance était facile à apercevoir, et elle a été
aperçue de bonne heure. De même, certains caractères formels, la flexion
temporelle et personelle, ne pouvaient pas ne pas sauter aux yeux. Par
contre, il était plus difficile de faire abstraction de ces particularités
morphologiques et syntaxiques et de trouver le fondement logique sur
lequel chacune repose.

Pour ce qui est de la morphologie, les Grecs (Dionysios Thrax,
ou plus exactement l'auteur d'un remaniement ultérieur de son manuel),
et plus tard les Romains, ont déjà insisté sur trois particularités : 1) le
verbe n'a pas de cas (il est ἄπτωτον), 2) il indique le temps (ainsi déjà
chez Aristote), 3) il exprime une action ou un état affectif (ἐνέργεια ἣ
πάθος). — Ces déterminations représentent une approximation fort
grossière et ne se laissent vraiment défendre que d'un point de vue
pédagogique élémentaire ; considérées de plus près, elles se révèlent
comme tout à fait insuffisantes. Le manque de cas s'étend dans nos
langues à l'infinitif, mais pas au participe (par ex. en grec et en latin) ;
or, malgré les traités antiques, le participe ne se laisse pas séparer du
36verbe. Ensuite, toutes les formes verbales ne désignent pas, loin de là,
le temps — qu'on songe par ex. à l'infinitif dans les langues européennes
modernes — et nombre de langues, comme le sémitique, ne possèdent
pas de temps au sens dans lequel nous entendons le mot. Enfin, un verbe
n'est pas nécessairement l'expression d'une action ou d'un état affectif ;
ceci a été visiblement reconnu dès l'antiquité (de là la burlesque formule
de Donat : « agere aut pati aut neutrum (!) significans », avec laquelle
la définition tombe d'elle-même). Ajoutons à cela qu'il existe d'autres
mots sans cas (entre autres toutes les particules) et d'autres encore (en
particulier des substantifs) qui expriment aussi bien le temps que
l'activité et la passivité.

Syntaxiquement le terme de ῥῆμα définit déjà le verbe comme un
prédicat ou l'expression d'une prédication. Ceci a été formellement
exprimé dans le texte primitif de Dionysios Thrax (κατηγόρημα
σημαίνουσα ‘qui désigne un énoncé’), et c'est cette même manière de voir
qui s'exprime par ex. dans le terme danois de Udsagnsord ‘mot d'énonciation’.
— Il est clair que cette définition convient à la plupart des
formes verbales, temporelles et personnelles ; parfois aussi, mais pas toujours,
il s'en faut, elle s'applique à l'infinitif et au participe (de même
qu'au gérondif). Cela provient manifestement du fait que la grammaire
scolaire antique excluait ces formes de la classe du verbe. Toutefois, tant
dans l'antiquité qu'aux époques qui suivirent, on a reconnu le caractère
erroné de cette manière de voir, et on a cherché une définition plus large.

Logiquement on a essayé de définir le verbe, soit en partant de
la nature des objets désignés, soit en fixant le rapport du verbe et du
sujet parlant, soit en analysant la notion même du verbe.

a. Selon Consentius, le verbe désigne un fait ou un état (« factum
aliquod habitusve »), selon Scaliger ce qui s'écoule (« quae fluunt »,
cf. « nota rei sub tempore »), selon Girard (1747) et Bodmer (1768)
des actions ou des événements. C'est de cette manière de voir que
témoigne un nom comme le danois Gerningsord ‘mot d'action’, dont nous
trouvons des variantes modernes chez Sweet (« phenomena », « changing
attributes » ; terminologie analogue chez Lenz et Jespersen), Wundt
(« Zustände und Vorgänge ») et Meillet (« procès »). C'est là cependant
une manière de voir étroite et arbitraire. Certes, certains verbes — et
c'est à eux que l'on pense — expriment bien une réalisation ou une
actualité, tels faire, avoir, être, mais d'autres — et on les oublie — expriment
au contraire une condition ou une potentialité, par ex. vouloir
et pouvoir. Cette théorie ne montre qu'une chose, c'est qu'il est plus
37facile d'observer des actions ou des événements que les conditions qui
les règlent.

b. Un point de vue beaucoup plus profond s'exprime dans la définition
indiquée par Aristote (τῶν καθ' ἑτέρου λεγομένων σημεῖον ‘le signe
de ce que l'on dit sur quelque chose' : De interpretatione 3, cf. Poetica
20), définition reprise et formulée plus catégoriquement par Port-Royal.
Selon cette manière de voir, le verbe est l'expression d'une
affirmation (« vox significans affirmationem »). — Cette formule s'explique
évidemment par le fait que la proposition (dont le verbe est le
membre principal) est conçue comme l'expression d'un jugement logique.
Elle mène Aristote jusqu'à exclure de la classe du verbe les verbes à
la forme négative (comme οὐχ ὑγιαίνει). Pour être strict, il faudrait
aussi exclure toutes les formes impératives, subjonctives et interrogatives.
En effet, la notion d'affirmation, à moins d'être très étendue, ne saurait
embrasser toutes ces formes. Mais l'étendre ainsi mène à une notion
infiniment plus abstraite de la nature du verbe.

c. Cette notion se trouve indiquée par Aristote 17 lui-même quand
il décompose ὑγιαίνει en ὑγιαίνων ἐστί (cf. Pierre vit = Pierre est
vivant
de Port-Royal). En logique, cette analyse mena au résultat
gros de conséquences que tout jugement fut réduit à la formule : sujet
— copule — prédicat (les termes de subjectum, d'après le grec ὑποκείμενον,
et de praedicatum, d'après le grec κατηγόρημα, ont été introduits par
Boethius, copula par Abelard). Ceci conduit à son tour à l'idée tout
à fait arbitraire que le verbe être est un « verbe substantif » (verbum
substantivum) (cf. οὐσία ‘essence’, lat. essentia ou substantia), le plus
abstrait et à proprement parler le seul verbe véritable. Par ailleurs
cette théorie contenait une idée féconde : elle fit considérer le verbe
comme contenant deux éléments (cp. la substance et la qualité pour
ce qui était du nom) : un élément de liaison, exprimé par la copule, et
un élément de contenu ou de qualité, exprimé par le participe.

Les définitions des sous-classes du verbe on été tirées successivement
de la morphologie et de la syntaxe, mais très rarement de la logique.

Au point de vue de la morphologie, on a défini les sous-classes du
verbe par leurs rapports avec les diathèses ou genres du verbe. C'est
ainsi que procèdent généralement les grammairiens de l'antiquité. Ils
distinguent les verbes d'action qui peuvent avoir et la forme active et
la forme passive, des verbes d'état ou neutres qui n'ont que la forme
active : sedeo, ambulo, vivo. Il y a là évidemment quelque chose de juste,
38mais il vaut mieux, croyons-nous, y voir un simple effet de la définition
de ces sous-classes du verbe, effet qui ne se trouve pas toujours réalisé.
D'une part on a des verbes d'état déponents : morior, nascor, d'autre
part les verbes d'état qui ont régulièrement la forme active, peuvent
dans certains cas avoir la forme passive : curritur ‘on court’.

Connue de l'antiquité, mais peu employée, prédominante seulement
à partir du XVIIIe siècle, la définition syntaxique établit une distinction
entre les verbes transitifs ayant d'ordinaire un objet direct, et les verbes
intransitifs qui n'en ont pas. Mais de même qu'on trouve fréquemment
les verbes transitifs sans objet, il n'est pas rare de voir des verbes intransitifs
régir un objet direct : monter, descendre une malle ; vivre une vie
malheureuse
.

Une définition logique, enfin, fait le départ entre des verbes d'action
et d'état. Les grammairiens romains parlent de verba habitativa (cp.
habitus ‘état’), catégorie plus large que celles des verbes neutres
(toujours de forme active).

III. La définition de la notion de pronom

III. La définition de la notion de pronom (ἀντωνυμία) a, depuis
les Stoïciens, causé beaucoup d'embarras. Comment distinguer un
article d'un pronom ? Tous deux, comme on sait, ne formaient, dans
la grammaire la plus ancienne, qu'une seule classe. Comment délimiter
la catégorie du pronom ? En effet, les pronoms possessifs et réfléchis
sont, au point de vue logique, assez différents des pronoms personnels
et démonstratifs. Et enfin : si les pronoms, comme on dit, remplacent
les noms, pourquoi ne pas compter aussi avec des « proverbes » par ex.,
et ranger ceux-ci et ceux-là dans une classe supérieure de mots de remplacement ?
Pour résoudre tous ces problèmes, on a cherché des critères
tantôt morphologiques, tantôt syntaxiques et tantôt logiques.

Pour ce qui est de la morphologie, Aristarche a essayé de définir le
pronom comme un mot « fléchi en personne » (κατὰ πρόσωπα συζύγους).
Mais Apollonios Dyskolos faisait déjà remarquer avec raison que cette
définition conviendrait mieux au verbe. Pour sa part, Apollonios, comme
les historiens modernes de la langue, fait remarquer la flexion souvent
irrégulière des pronoms. Ceci ne montre cependant que l'autonomie de
la classe en question vis à vis des noms, mais ne révèle rien de sa nature.

C'est avant tout un essai de détermination syntaxique qu'il faut
voir dans l'opinion représentée par le terme de pronom (ἀντωνυμία,
danois Stedord). Selon celle-ci, un pronom est un « nomen vicarium » ;
il désigne directement un nom et, par là-même, indirectement un objet.
39Ainsi chez Apollonios et Dionysios, chez Donat et la majorité des
grammairiens de tous les pays. Une addition intéressante est due à
Melanchton (1525) : le pronom est employé pour éviter une répétition
du nom (« ubi nominis repetitio ingrata erat futura »). — Les premières
objections sérieuses à cette théorie ont été faites par Jules César
Scaliger (1540). Selon lui, la définition qui fait du pronom un remplaçant
du nom est insuffisante. En réalité, c'est le pronom qui a la
priorité, puisque nombre d'objets qui ne possèdent pas de nom peuvent
être désignés par des pronoms. Des mots comme moi et toi marquent
l'individualité beaucoup plus nettement qu'aucun nom propre. Scaliger
termine en établissant trois fonctions (« modi significandi ») du pronom :
en premier lieu, celui-ci dirige l'attention sur un objet présent, et cela
directement, sans l'entremise d'aucun nom ; en second lieu, il remplace
un nom mentionné antérieurement (fonction dont on a arbitrairement
fait la seule existante) ; enfin il peut figurer à côté d'un nom, par ex.
dans moi, César. Une synthèse de ces déterminations devait mener à
des essais de définition logique.

Comme il a été dit, ceux-ci ont été entravés par l'extension très
grande de la catégorie en question. Que les articles, tant les définis que
les indéfinis, soient comptés au nombre des pronoms est encore naturelle ;
en effet, là où ils existent, les articles proviennent normalement de
pronoms. Mais le caractère hétérogène de cette classe entraîne à des
élargissements encore plus importants : Si par ex. les possessifs français
sont des pronoms, pourquoi en et dont n'en sont ils pas. L'établissement
des pronoms relatifs amène de même à regarder le that anglais atone
et le danois som comme des pronoms. Les pronoms indéfinis entraînent
souvent avec eux les noms de nombres dans la catégorie des pronoms.
Enfin, des mots comme danois dèr ‘là’, da ‘alors’, hvor ‘où’ et naar ‘quand’,
classés d'habitude parmi les adverbes, sont considérés parfois, par ex.
par Jespersen (1924), comme pronominaux. On arrive ainsi à une
classe, ou plutôt à une série de classes de mots pronominaux, si étendue
et si hétérogène qu'une définition semble presque impossible. Plusieurs
ont été proposées, mais il faut plutôt y voir des essais généraux de
groupement de l'ensemble du vocalulaire que des tentatives spécialisées
de limitation de la classe des pronoms.

a. Déjà avant que Scaliger eût critiqué la notion de « mot de remplacement »,
Melanchton, entre autres, avait attribué aux pronoms une
fonction démonstrative (« in demonstranda re »). Perizonius constate
(dans son commentaire de la Minerva de Sanctius) que les pronoms
40« démontrent », tandis que les adjectifs « décrivent ». Et ceux-là sont
aussi appelés mots démonstratifs ou de renvoi chez Harris (1751),
et après lui en Allemagne chez Heyse (1838) et Delbrück (1893) ;
au Danemark on trouve la même terminologie chez Madvig (1841) et
Mikkelsen (1894) ; en Finlande Heikel (1856) parle de « mots
allusifs » (antydningsord) et en Suède Noreen (1904) de « sémèmes
de renvoi » (hänvisande semem). Cette manière de voir convient sans
aucun doute à certains pronoms, en particulier ceux du type de ce (t),
cette (justement appelés « démonstratifs ») et du type je, moi (pronoms
dits « personnels »). La question est seulement de savoir si elle convient à
tous ; si par exemple elle est adéquate vis à vis des pronoms indéfinis,
dont on peut peut-être dire qu'ils font allusion à un objet (cf. Heikel),
mais guère qu'ils le « démontrent ».

b. C'est justement ce caractère d'indéfinition, souvent manifesté par
les pronoms, qui les a fait appeler mots généraux. Cette manière de voir
a présidé par ex. à la formation du terme employé par les grammairiens
indiens, sarvanāmat ‘mots généraux’, et à celui proposé par le Danois
Kinch 1854-56, Alord ‘mot de totalité’ ; on la voit exprimée en Allemagne
par Aichinger (« allgemeine Benennungen », 1753), en Angleterre
par Sweet (« general nouns and adjectives », 1892). Une variante
intéressante est offerte par le terme de Formwörter, que Becker (1827)
et Heyse (1838) opposent aux noms de substances et aux noms de
notions. — Nous trouvons ici l'idée juste que les pronoms sont dépourvus
du contenu conceptuel spécial qui caractérise les noms ; ils sont à ce
point de vue vides, généraux, de simples formes. Cette définition contient
cependant un danger : Elle mène facilement à l'idée que n'importe quel
pronom est plus général, plus abstrait, qu'un nom (ou qu'un autre
mot) quelconque. Il n'en est cependant rien, et Wiwel (1901) soutient
avec raison que dans bien des cas on pourrait être tenté d'appeler les
pronoms, non des Alord (Kinch), mais des Særord ‘mots particuliers’.

En réalité, un pronom n'est pas seulement indéfini, comme le soutiennent
les partisans de cette théorie ; il est en même temps, et toujours,
défini. Le pronom renvoie certes sans décrire, mais ce renvoi ne va pas
sans une certaine spécification, différente d'un cas à l'autre (cf. les
mark-words de Sweet).

c. Cette spécification consiste, selon l'interprétation de certains
auteurs, en ce que le pronom ne décrit pas un objet, mais le place dans
une certaine relation. Aichinger (1753) parie ici d'une manière pas
très heureuse de rapport extérieur, Schoemann (1862) de rapport en
41général ; de même, les auteurs norvégiens Thaasen (1865) et Landmark
(1884), auxquels se joint Noreen (1904-23), parlent de rapport, en
partie avec le sujet parlant, en partie avec des points de l'espace. —
Toutefois, il est manifestement insuffisant de désigner avec Schoemann
les pronoms comme des Verhältniswörter ; cette définition conviendrait
beaucoup mieux aux prépositions (et plusieurs autres classes apparentées
avec celles-ci). Ce qu'on entend ici par rapport, ou relation, est manifestement
ce qu'Aristarche appelait « personnes », c'est à dire des
« rôles dans un drame », ensuite des « positions, par ex. dans l'espace ».
Mais ce genre de relation se trouve aussi, comme on sait, chez le verbe,
et, d'une manière tout à fait analogue, chez ce qu'on a coutume d'appeler
adverbes de lieu et de temps (ici, puislors, cf. moitoi).
La position n'est donc pas un trait caractéristique des pronoms. Aucune
relation spéciale, et moins que nulle autre celle d'espace, ne semble
susceptible d'être employée pour la définition d'aucune classe de mots.

d. Plus interne et plus profonde est la définition selon laquelle le
pronom désigne une substance (οὐσία). Ainsi, comme il a déjà été dit,
Apollonios Dyskolos soutenait que, tandis que les noms désignent
toujours une qualité, les pronoms ne désignent que des objets dont les
qualités ne sont qu'indirectement indiquées. Priscien, ici comme sur
tant d'autres points, s'est laissé inspirer de façon originale par son éminent
maître ; les pronoms désignent pour lui des substances dépourvues de
qualités et remplacent en particulier des noms propres. Cette manière
de voir est reprise et développée au moyen âge. Duns Scot, un des
esprits les plus pénétrants de la scolastique, soutient ainsi que le pronom
désigne un objet en soi-même, mais se distingue en même temps par
une certaine indéfinition. Cette dernière est définie comme une capacité
de recevoir une quelconque détermination formelle (« capacitas quaedam
formarum ») et l'auteur renvoie à la notion de corps simple, ou de matière
première (« materia prima »), dont c'est le trait caractéristique d'être
indéterminé mais cependant déterminable.

Cette définition du pronom comme désignant à la fois un objet en
lui-même ou une substance et l'objet d'une description ou « capacité de
forme » est sans doute une des contributions les plus importantes qui
aient été apportées à la théorie des classes de mots depuis l'antiquité.
Le problème de la division de la catégorie du pronom et celui de la définition
de la place de cette catégorie dans le système des classes de mots
nous montreront combien elle est fructueuse.

Les nombreux essais de classification rationelle des pronoms sont
42pour la plupart incohérents et sans intérêt ; deux seuls méritent d'être
discutés, un moderne et un antique.

a. Scaliger (1540) a voulu ranger tous les pronoms en substantifs
et adjectifs, et dès le XVIIe siècle, Helwig (1619) nous dit que c'est
l'opinion générale des grammairiens que tous les pronoms, à l'exception
de quid, sont de nature adjective. On retrouve cette doctrine dans de
nombreuses variations jusqu'à nos jours, par ex. chez Sweet (1894)
et Lenz (1920). — Elle est insoutenable. Un pronom est en effet toujours
un pronom, jamais un nom, c'est-à-dire jamais un terme descriptif ; il
n'est donc ni substantif ni adjectif. Ce qui a donné lieu à cette distinction
déroutante n'est la plupart du temps pas autre chose que la différence
entre l'emploi du pronom avec un substantif ou seul (emplois conjoint
et absolu selon la terminologie d'Adelung, dépendant et indépendant
selon celle de Sweet). Ce n'est là cependant, comme Jespersen (1924,
p. 99) l'a très bien vu, qu'une différence purement syntaxique ; elle
n'a rien à voir avec la classification des parties du discours.

b. Apollonios Dyskolos divisait tous les pronoms en déictiques et
en anaphoriques. Les premiers renvoient à un objet présent (ainsi en
particulier les pronoms personnels de la lère et de la 2e personne) les
seconds à un objet mentionné antérieurement (comme c'est souvent le
cas des pronoms de la 3e personne). Priscien traduit déictique par
démonstratif, anaphorique par relatif ; démonstratifs sont par. ex. ego,
tu et hic, iste, relatifs is et suus ; tantôt démonstratifs, tantôt relatifs
sont ille et ipse. Une autre classification, analogue cependant, se trouve
chez plusieurs grammairiens latins, par ex. Charisius et Donat ; ceux-ci
distinguent entre pronoms définis (comme ego, tu, ille) et pronoms
indéfinis (comme quis, qualis). Le fatras créé plus tard par l'introduction
de classes parallèles comme pronoms interrogatifs, possessifs etc. ne
présente pas d'intérêt pour nous. Une combinaison originale des deux
classifications antiques se trouve de nos jours chez Noreen (1904-23).
Abstraction faite des pronoms interrogatifs, celui-ci distingue entre 1°
pronoms définis et 2° pronoms indéfinis, et divise les définis en a. déictiques
ou démonstratifs et en b. anaphoriques ou pronoms « de rappel ».
Comme pronoms déictiques il cite par ex. moi, ici, comme anaphoriques
il, son, ainsi (et aussi oui et non !), comme indéfinis enfin quelque,
on. Même si on accepte une catégorie aussi large de mots pronominaux
(on discutera plus tard la valeur de cette catégorie), la distinction entre
déictique et anaphorique appelle ici la critique. Pour bien des mots,
cette différence ne se rattache manifestement pas aux mots eux-mêmes,
43mais seulement à leur emploi dans une certaine situation ou dans
un certain contexte ; le latin ille le français il renvoient tantôt
directement à une personne, qui par ex. est présente, tantôt indirectement
à cette même personne par l'intermédiaire d'un mot ou d'un membre
de phrase énoncé antérieurement. Mais ceci nous montre que la distinction
en question est de nature syntaxique, ou plus exactement stylistique,
et n'est pas pertinente pour ce qui est du système des parties du discours.
Ceci ne porte par contre en rien sur la classification des pronoms en
définis (ou démonstratifs) et indéfinis. Les premiers désignent avant
tout des objets en soi ; ils représentent, comme Priscien l'a remarqué,
des propria. Les seconds, les indéfinis, désignent de préférence l'objet
d'une description ou, avec le terme de Duns Scot, une capacité de
forme ; ceci les rapproche des noms de nombres.

IV. Les conjonctions

IV. Les conjonctions (σύνδεσμοι) sont, d'après Aristote à qui l'on
doit certainement le nom, des mots de liaison. Cette définition du génial
maître n'a jamais été contestée ; elle est tellement évidente qu'elle ne
saurait l'être. Il ne reste que les questions de caractère plus technique :
1° quels sont les termes qu'elles lient ? 2° Comment lient-elles (et quelle
différence y a-t-il entre leur manière de lier et celle des prépositions que
les Stoïciens déjà classaient à part) ? 3° quelles sont les espèces des
conjonctions qui existent ?

Selon les Stoïciens, ce sont les parties de la phrase (τὰ μέρη τοῦ
λόγου) qui sont liées. Cette expression (en latin partes orationis) est
cependant de très bonne heure comprise comme désignant les classes de
mots ; la chose est claire chez Priscien, qui définit les conjonctions
comme liant les autres parties du discours (« aliarum partium orationis »).
La grammaire scolaire, telle qu'on la voit chez Donat par ex., enseignait
cependant que les conjonctions lient et ordonnent la phrase (« sententiam »).
Ceci donna à Scaliger (1540) l'occasion d'une critique originale :
Les conjonctions ne lient pas, selon lui, des phrases ou leurs membres,
mais toujours plusieurs phrases ; opinion longtemps maintenue, par ex.
par Alsted (1630) et Vossius (1635). Ceci obligeait cependant
Scaliger à opérer avec des phrases potentielles, des sous-entendus,
ceux-ci souvent tout à fait artificiels ou même impossibles (une phrase
aussi simple que «  Lui et moi sommes frères » ne se laissait ainsi pas
accorder avec la théorie). A l'heure qu'il est, on a depuis longtemps
reconnu que les conjonctions peuvent lier aussi bien des membres de
44phrase, composés d'un ou de plusieurs mots, que des phrases entières ou
des complexes de phrases.

Les grammairiens d'époques plus rapprochées, et ici il faut commencer
à Melanchton, se contentent de définir les conjonctions comme
des mots de liaison. Ils se tiennent en cela au terme et à la tradition la
plus ancienne. Ils ne remarquent pas que cette définition convient aussi
bien aux prépositions, définies justement à l'époque la plus ancienne
comme des termes de liaison. — Les grammairiens de l'antiquité définissaient
par contre les conjonctions comme des mots servant à lier ou à
ordonner ; Apollonios distingue entre leur pouvoir, ou force, de liaison
(δύναμις) et leur pouvoir ordonnateur (τάξις). Donat le suit en
définissant la conjonction comme « adnectens ordinansque », de même
que Priscien à qui l'on doit un développement intéressant selon lequel
les conjonctions tantôt désignent la force ou la simultanéité (« vim »,
« simul esse »), tantôt l'ordre ou la suite (« ordinationem », « consequentiam »).
— Selon cette manière de voir, reprise aussi par Duns Scot,
ce qui est spécifique pour les conjonctions — à l'opposé des prépositions
qui ne font que lier —, c'est leur caractère ordonnateur. Là où on les
rencontre, on trouve toujours un terme premier, un point de départ,
une base.

Cette idée mérite aussi d'être employée comme base de classification.
Par contre les nombreuses subdivisions établies depuis l'antiquité
(conjonctives disjonctives et explétives, causales et rationnelles, etc.)
sont ici sans intérêt. Elles sont, dans certains exposés, si nombreuses
que chacune d'entre elles ne contient qu'un seul mot, et chaque mot
revient souvent, avec des fonctions différentes, dans plusieurs classes.

1. Au siècle dernier, on distinguait entre conjonctions de coordination
et conjonctions de subordination ; on le fait encore aujourd'hui dans
les grammaires françaises, anglaises et allemandes. Comme conjonctions
de coordination on peut citer des mots du type de et, ou, ni, mais ;
comme conjonctions de subordination, des mots du type de si,
quand, comme. D'après Sweet (1892), qui cherche à donner un fondement
à cette classification, une conjonction est dite de subordination,
quand le mot ou la phrase qu'elle introduit est logiquement « adjointe »
(adjunct) à ce qui précède (?) ; elle est dite de coordination, quand
ce n'est pas le cas. — Abstraction faite du point faible constitué par
la notion d'adjonction et la difficulté connexe que l'on rencontre lorsque
l'on veut définir celle de proposition subordonnée, il est clair que
cette théorie est purement syntaxique, nullement classificatrice ; elle
45classe des phrases, non des mots. Mais ici, pas plus que lorsqu'il
s'agissait des sous-classes du nom et du verbe, la place qu'un mot
occupe à un endroit ou à un autre de la phrase n'est pas ce qui est
décisif pour son classement. Des mots comme puis (que) et lors (que)
sont les mêmes mots et ils appartiennent à la même classe, qu'ils
introduisent une proposition subordonnée ou fassent fonction d'indicateurs
de situation dans une proposition principale. Le français que
et le danois som ‘qui, que’, ou at ‘que’, n'appartiennent pas à une classe
quand ils lient des propositions et à une autre quand ils lient des membres
de phrases.

2. Une autre division, plus profonde, se trouve indiquée chez Duns
Scot 18. Celle-ci se rattache intimement à l'idée antique que les conjonctions
sont des mots servant à la fois à lier et à ordonner. Celles de la
première espèce, les « conjunctiones per vim », ont leur caractère intrinsèque
dans la liaison elle-même. Ce sont des mots comme et, ou, mais.
Ici, ce n'est pas le sens inhérent aux termes reliés qui exige la liaison ;
celle-ci se présente pour ainsi dire comme le résultat d'une pression de
l'extérieur (cf. les termes de « vis » chez Priscien, de δύναμις chez
Apollonios). Les conjonctions de la seconde espèce, celles dites « per
ordinem », tiennent leur caractère autonome de ce qu'elles servent à
ordonner. Ce sont des mots comme si, quand, puis, lors. Là, c'est le
contenu intellectuel des membres reliés, des phrases, et l'on peut ajouter :
des situations données qui appelle l'ordre logique établi. Cette distinction
entre ce qu'on pourrait appeler conjonctions synthétiques et
conjonctions analytiques ou, avec des termes latins, copulatives et
situatives semble être d'une importance décisive. Elle repose sur le
caractère double, inhérent à toute conjonction. Elle s'harmonise en cela
bien avec les divisions systématiques que nous avons trouvées pour le
nom, le verbe et le pronom.

Les définitions présentées et critiquées ici concernent les quatre
classes centrales de la grammaire européenne, celles du nom et du verbe,
du pronom et de la conjonction, classes établies par Aristote sous le
nom de ὄνομα et ῥῆμα, ἄρθρον et σύνδεσμος. Ces classes formaient certainement,
pour un esprit systématique comme celui d'Aristote, un
tout organique, conçu comme une division du monde de la langue dans
sa totalité. Il semble, surtout par son introduction de la notion de
46σύνδεσμος et par son analyse du verbe (ῥῆμα) en ἐστί plus un participe,
avoir distingué entre termes de liaison et termes non de liaison ; la conjonction
(σύνδεσμος) et le verbe (ῥῆμα) étant des termes de liaison,
le nom (ὄνομα) et le pronom (ἄρθρον) étant eux des termes désignant
des objets. Par contre, il ne semble pas avoir aperçu un point de vue
très proche et complémentaire de celui-ci, à savoir que deux de ces
classes sont descriptives ou qualitatives, le nom et le verbe, les deux
autres, le pronom et la conjonction, étant non-descriptives ou formelles.

Au lieu d'étudier la structure de ce système, les successeurs d'Aristote
n'y virent qu'une liste, qu'une énumération dont il ne leur fut
pas difficile de constater les lacunes. Non seulement ils créèrent des
sous-classes (pour le verbe : participe et bientôt infinitif ; pour le nom,
beaucoup plus tard : adjectif et substantif), mais éprouvèrent la nécessité
de nouvelles classes autonomes. On commença par les prépositions et
les adverbes, qui obtinrent la sanction déjà des grammairiens d'Alexandrie ;
ce fut ensuite le tour des interjections, qui constituent l'apport
particulier de Rome. Ce n'est qu'aux approches de notre époque, au
XVIIIe siècle, que l'on commença à reconnaître aux noms de nombres
une certaine existence comme classe autonome. Quant à la séparation
des noms propres des noms tout court, elle ne peut guère encore être
considérée comme achevée.

Parmi ces classes non-aristotéliciennes, les interjections occupent, en
tant que « mots naturels », une place à part. Parmi les autres, les prépositions
ont, comme il a été dit, été extraites de la classe des conjonctions,
les adverbes en premier lieu de celles des noms (surtout des adjectifs),
les noms de nombres des noms ou des pronoms et les noms propres
des noms (surtout des substantifs). Examinons maintenant les définitions
qu'on a données de ces classes.

V. La préposition

V. La préposition (πρόθεσις) a, comme la plupart des classes, fait
l'objet d'essais de définition de nature morphologique, syntaxique et
logique.

Morphologiquement les prépositions ont en général été définies
comme des mots non fléchis ou invariables. — Strictement parlant, ceci
n'est peut-être pas toujours juste. Ainsi, les prépositions grecques perdent,
dans certaines fonctions, leur accent, ou le transportent à une
autre syllabe (κατά, κάτα) ; de même, parmi les prépositions danoises,
for ‘devant, avant’ a la forme fore- dans certains composés, et om devient
omme en fonction attributive. S'il y a là flexion, les prépositions
47peuvent dans certains cas être fléchies. Mais même si elles étaient toujours
invariables, cette définition ne serait pas suffisante. En effet, elle
ne fait que les placer sur le même rang que les conjonctions et les adverbes ;
mais il est plus que douteux qu'une classe aussi vaste de petits mots ou
de particules soit justifiée.

Syntaxiquement les Stoïciens définissaient déjà les prépositions
comme des mots préposés, plus anciennement comme des conjonctions
préposées. C'est de cette définition qu'elles tirent leur nom, que la plupart
des grammairiens se contentent de commenter ou de traduire. Vossius
(1635) et un grand nombre de grammairiens allemands ajoutent que
la préposition gouverne un cas. — A cela il est facile de répondre que
d'autres mots aussi, par ex. des verbes et des adjectifs, précèdent souvent
un régime et réclament celui-ci à une certaine forme casuelle. D'autre
part, les prépositions n'ont pas toujours de régime ; elles sont souvent
employées absolument ou, selon la terminologie commune, adverbiellement :
français il s'en est allé avec, anglais go on, in, off etc., danois gaa
paa, af, til, etc. Enfin, elles sont parfois placées après leur régime : latin
pax vobiscum, angl. whom are you speaking of ? danois hvem taler du om ?
(Dans des langues comme le finnois et le turc, le basque et le groenlandais,
ceci est même la règle, et l'on parle alors de postpositions ;
mais il est loin d'être sûr que celles-ci soient au point de vue logique
identique à nos prépositions simples). Une chose en tout cas peut être
affirmée : la définition syntaxique est, ici comme ailleurs, insuffisante
et, dans le cas qui nous occupe, particulièrement éloignée du centre de
la question et dépourvue de valeur philosophique.

Les essais de détermination logique de la nature de la signification
ou de la relation exprimée par les prépositions sont plus intéressants.

a. Selon Donat, une préposition est un terme modificateur de sens
(« significationem aut mutat aut complet aut minuit »). Ceci fut jugé
beaucoup trop vague dès le moyen âge. Petrus Helie proposa alors
de définir les prépositions comme des termes indiquant des circonstances
(« circumstantias rerum ») ; il fut suivi en cela par Mélanchton et,
même encore au XVIIIe siècle, par Wolff et Gottsched. — La notion
de « circonstances » n'est cependant guère moins vague que les « déterminations
secondaires » ou les « modifications de sens » de Donat, et
cette définition convient aussi bien, et a en fait été appliquée, aux conjonctions
désignant des situations et aux adverbes de qualité.

b. D'autres, comme Aristote et les Stoïciens, ont vu dans les prépositions
une sorte de mots de liaison et, en conséquence, les ont mis
48en rapport étroit avec les conjonctions. C'est de cette manière de voir
que provient le terme allemand de Haftwort (chez Fulda 1771), et
Jespersen par exemple, suivi de Wiwel (1901) et de Noreen (1904),
considère les prépositions et les conjonctions comme des classes inséparables.
Wiwel fait même des prépositions une sous-classe d'une sous-classe
des conjonctions (« ordforbindende underordnings-bindeord », § 213). —
Cette manière de voir contient certainement un élément de vérité, à
savoir que les prépositions, ayant pour fonction de lier, sont des mots
de liaison. Leur fonction n'est cependant pas, comme le veut Wiwel,
de lier avant tout des mots ; une expression comme le danois « fra jeg
kom, til jeg gik » (‘depuis le moment où je suis arrivé jusqu'à celui où
je suis parti’) montre clairement qu'elles peuvent lier des propositions.
Elles ne sont pas non plus nécessairement subordinatrices ou même
simplement ordinatrices dans le sens défini plus haut. C'est des conjonctions
copulatives que les prépositions se rapprochent le plus (« Il
vint avec (sans) moi », cf. « Lui et moi sommes venus, Lui ou moi est
venu ») ; mais elles sont même dépourvues de l'élément de force ordonnatrice
contenu dans celles-là.

c. Les prépositions ont enfin été définies comme indiquant des
relations. Primitivement on ne pensait qu'à des relations purement
spatiales. Scaliger, qui, à un endroit, avait très bien vu le caractère
extrêmement abstrait des prépositions (lat. a indiquant la cause agissante,
ad et propter la cause finale), leur fait, à un autre endroit, désigner le
lieu et particulièrement le mouvement et le repos. Ceci est repris par
Alsted (« motum aut quietem », 1620) et plus tard — non sans réserve
toutefois — par Harris (1751). Sous l'influence de la doctrine de John
Locke sur l'origine des concepts, selon laquelle ceux-ci proviendraient
de perceptions des sens 19, on a souvent interprété cette théorie en faisant
du sens local ou concret des prépositions le sens primitif, duquel est
sorti, mais plus tard seulement, leur sens temporel, modal ou abstrait ;
de plus, le rapport étroit entre les prépositions et les cas qu'elles régissent
amena tout naturellement à rapprocher cette doctrine de la théorie
localiste des cas. A l'origine toutes les prépositions auraient donc, de
même que tous les cas, indiqué uniquement des rapports dans l'espace
(lat. ad, cf. accusatif ; lat. de, cf. ablatif). — Un tel état de choses
n'a cependant jamais été montré même dans les langues les plus primitives.
De même qu'il ne sera pas facile d'indiquer le sens local
« primitif » du nominatif et du génitif, de même il ne saurait aller sans
49des difficultés insurmontables de dériver d'un point de départ sensoriel
chaque emploi temporel et modal d'une préposition. Si l'on maintient
le principe socratique de l'unité de la signification des mots (« un mot
est un mot ») 110 — et il semble bien que ce soit là le fondement de toute
philosophie de la langue qui ne veut pas tomber dans l'incohérence —,
on est obligé de poser, pour chaque préposition, un sens extrêmement
abstrait, permettant de rendre compte de tous les emplois susceptibles
d'être rencontrés, que ceux-ci soient locaux, temporels ou modaux 211.

d. Ce point de vue a été sanctionné par la définition de Port-Royal
qui dit : « C'est l'exposant d'un rapport considéré d'une manière abstraite
et générale, et indépendamment de tout terme antécédent et
conséquent ». Cette définition est adoptée en France par Girard (1747)
et plus tard par Silvestre de Sacy (1804), dans les pays de langue
allemande par Aichinger (1753) et Bodmer (1768) et plus tard Becker
(1827) ; au Danemark c'est elle qui se cache derrière le nom courramment
employé de Forholdsord, correspondant à l'allemand Verhältniswort
d'emploi moins fréquent (on le rencontre par ex. chez Sütterlin,
mais avec un sens peu clair). — Cette détermination définit le contenu
conceptuel d'une préposition comme une relation, ou rapport, quelconque.
Les relations exprimées par le système prépositionnel de chaque
langue sont naturellement variables ; il y a ici un sujet de recherches
excessivement fructueux, comme Pott le fait remarquer dans son
mémoire : De relationibus quae præpositionibus exprimuntur (1826) 312.
Mais partout la seule fonction des prépositions véritables est d'établir
un rapport, et dans cette mesure, une liaison, par ex. entre deux termes
(mots ou propositions). « Liaison » ne doit seulement pas être pris dans
le sens restreint de connexion (cf. avec) ; et la relation doit être entendue
comme étant de nature purement logique et point nécessairement syntaxique.
De là dépend le fait que certaines prépositions peuvent être
employées non seulement comme termes de rection (placées avant ou
50après leur régime), mais aussi absolument ou comme premier terme
d'un composé.

Ces deux derniers emplois des prépositions ont provoqué des divergences
d'opinion quant aux limites de la classe. On a souvent voulu
considérer comme des adverbes les prépositions sans régime, et on a eu
de la difficulté à distinguer des préfixes les prépositions employées comme
éléments composants.

a. Mélanchton déjà dit des prépositions que, lorsqu'elles perdent
leur régime, elles deviennent des adverbes (« cum amittunt casum,
fiunt adverbia »), et cette doctrine est professée généralement de nos
jours encore. Comme exemples on peut mentionner l'emploi impératif de
ἄνα ‘debout’ (chez Homère et les tragiques) ou le prédicatif ἔνι ‘est
dedans, se trouve’ ; ensuite les prépositions en union lâche avec un verbe,
ce qu'on appelle les préverbes, en grec ancien et en latin séparables du
verbe par « tmèse » 113 enfin les expression du type « go on », « gaa paa »,
etc., des langues modernes. — Il n'y a cependant absolument aucune
raison de séparer ces emplois des prépositions des autres. Ce qui est
exprimé ici sont des relations, spatiales ou autres, de la manière qui est
normale pour les prépositions. La seule différence est que le régime de
la préposition, c'est-à-dire le terme sur lequel porte la relation, n'est
pas exprimé directement. Mais ceci est, comme le montre l'expérience,
parfaitement autorisé par la notion de préposition. Autre chose est la
circonstance que des mots qui ne connaîtraient que cette fonction
tmètique, ou emploi absolu, et dont le régime ne serait donc jamais
explicite mais implicite, devraient être comptés comme une classe à
part. Nous examinerons dans un autre contexte si une telle classe existe.

b. A l'opposé des prépositions libres, on peut mentionner les prépositions
adhérentes : latin se- et di(s)-, re- et co(n)-, danois er- et be-(toutes
deux d'origine allemande), allemand ver- et zer-, ent- et ge-. Le
grec ne possédait qu'en proportion minime ce genre de prépositions, mais
les grammairiens grecs avaient cependant opéré une distinction entre prépositions
« en parathèse » et prépositions « en synthèse » (ἐν παραθέσει
ἤ ἐν συνθέσει). Ceci amena les Romains à créer la notion de « præpositiones
inseparabiles » qu'ils appliquaient aux particules en question.
Dans la grammaire de l'allemand, langue où celles-ci jouent un grand
rôle, cette notion était courante aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.
Priscien cependant vit la différence qui, sur ce point, sépare le grec
51et le latin, et reconnaît que ces préfixes ne méritent pas le nom de classe
de mots. Mélanchton et Vossius les exclurent pour cela de la classe
des prépositions, et, à partir de la fin du XVIIIe siècle (Fulda 1771),
les prépositions inséparables disparaissent aussi de la grammaire allemande.
— Les prépositions n'ont donc pas de sous-classes. Puisque leur
classe n'exprime qu'une seule chose, la relation, elle ne souffre pas de
subdivision. Toutes les prépositions sont des signes de relation et rien
d'autre.

VI. L'adverbe

VI. L'adverbe (ἐπίρρημα) a, depuis les Grecs, constitué la plus
hétérogène, on peut même dire la plus confuse, de toutes les classes de
mots, celle de beaucoup la plus difficile à limiter et, éventuellement, à
diviser. Son établissement fut en soi un progrès ; en effet, il était manifeste
qu'un grand nombre de mots ne trouvaient place dans aucune des quatres
classes aristotéliciennes, même dans leurs subdivisions. Mais la faute
fut que l'on créa une classe unique pour tous ces sans familles, une catégorie-reliquat
non analysée (le πανδέκτης des Stoïciens), qui contint
des mots de nature si différente que certains durent être désignés comme
qualitatifs (ex. εὐδαιμόνως ‘heureusement’) ou déterminatifs (ex. οὐκ
ou μή ‘ne — pas’), tandis que d'autres indiquaient le lieu et le temps
(ex. ἐνταῦθα ‘ici’, νῦν ‘maintenant’) ou le nombre (δίς ‘deux fois’)
ou encore servaient de réponse (ναί ‘oui’) ou d'exclamation (φεῦ
‘hélas !’). — D'autres critères morphologiques que l'invariabilité (d'ailleurs
douteuse vu la comparaison, fréquente chez les qualitatifs) n'ont
pu être trouvés, et il a été à peu près aussi difficile de constater des
traits communs syntaxiques ou logiques.

Une définition syntaxique est celle sur laquelle repose le nom de
ἐπίρρημα ‘ce qui est ajouté au verbe’, ‘détermination complémentaire
de l'énoncé’, ainsi que l'adverbium des Romains et le danois Biord.
D'après cette manière de voir, l'adverbe est en relation spéciale avec le
verbe, auprès duquel il est régulièrement placé et dont il détermine plus
exactement le sens. Tel est l'avis de Dionysios Thrax, de Donat et
de la plupart des grammairiens ultérieurs.

Au moyen âge déjà on remarqua que cette définition était trop
étroite. Les adverbes, par ex. les adverbes de négation, peuvent en
effet déterminer d'autres mots que des verbes ; ils peuvent en particulier
porter sur des adjectifs et même sur d'autres adverbes. Ceci est souligné
énergiquement par Scaliger (1540) et par le grammairien anglais
Linacre (XVIe s.) ; la même constatation est faite par ex. par Vossius
52(1635) et par Wolff (1720) et amène Girard (1747) à une définition
plus large selon laquelle l'adverbe désigne une « modification d'action
ou de qualification ». Ici se trouve peut-être le germe de l'exclusion tout
à fait nécessaire des mots pour le lieu, le temps et le nombre, mots qui
ne peuvent être appelés modifiants que de la façon la plus impropre.
D'autre part, même cette définition relativement abstraite est de tendance
nettement syntaxique ; par « action » on pense au verbe et par
« qualification » à l'adjectif. Mais la question est de savoir si les adverbes
à proprement parler se rapportent nécessairement à aucune partie de
la phrase ou à aucune classe de mots particulière ; ne déterminent-ils
pas plutôt la phrase ou l'idée dans son ensemble ? Si c'est le cas, une
définition purement logique sera nécessaire.

Les définitions logiques portent, comme les définitions syntaxiques,
l'empreinte de l'hétérogénéité du groupe de classes qu'on a cherché à
définir. Tantôt on s'arrête plutôt aux mots qui décrivent, tantôt à ceux
qui désignent une situation ; ou bien, si l'on pense aux deux et à d'autres
encore à la fois, on arrive à un vague complet.

a. Port-Royal (1660), suivi en France par Dumarsais (1769)
et en Allemagne par Hemmer (1775), définit l'adverbe comme l'équivalent
d'une préposition suivie de son régime (sagement = avec sagesse).
— Il est évident que l'on peut, avec cette sorte d'équations, illustrer
le sens, non seulement des adverbes qualitatifs, mais encore des petits
mots, communément comptés parmi les adverbes, pour le lieu, le temps
et le nombre (ici = à cet endroit ; puis = au moment suivant ; lat. bis,
angl. twice = par deux fois). Une illustration n'est cependant pas une
définition, et cette méthode ne se laisse appliquer que d'une façon tout
artificielle à des déterminatifs comme ne, allemand nur etc.

b. Un essai de définition, du même ordre et tout aussi vague, est dû
à Mélanchton (1525) : « Adverbium vocarunt quod actionis aut passionis
circumstantiam una voce effert », et un certain nombre de grammairiens
allemands des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles parlent de l'adverbe
comme d'un mot désignant la circonstance, manière de s'exprimer
qui convenait merveilleusement pour marquer les différences réelles qui
existent entre les diverses classes d'adverbes mais qui ne disait rien de
leur véritable nature. Le terme de circonstance avait, nous l'avons vu,
été employé aussi pour définir les prépositions ; si on l'entendait comme
équivalent de préposition + régime, on arrivait à la définition de Port-Royal.
Mais on s'exposait aussi aux objections qu'elle suscite.

c. Une manière de voir plus profonde se trouve indiquée d'une façon
53malheureusement peu claire, chez Apollonios Dyskolos. Elle semble
pouvoir être rendue de la manière suivante : « L'adverbe est un mot
sans flexion qui exprime, d'une manière générale ou particulière, certaines
modalités du verbe et qui, par là-même (par son rapport avec
ces modalités), amène l'idée à son terme » 114. Une définition approchante,
peut-être inspirée de celle-ci, est due au grammairien romain Scaurus :
« adverbium est modus rei dictionis ipsa pronuntiatione definitus » 215. Ce
qui fait l'originalité et la valeur de cette théorie est que la force déterminative
de l'adverbe ne porte pas sur le verbe lui-même, mais sur ses
modalités (ἐγκλίσεις), non sur les membres de phrase singuliers, mais
sur la phrase elle-même (dictio), ou plutôt sur la pensée elle-même
(διάνοια) ou sur la chose (res). Les mots qui répondent à proprement
parler à cette définition ne sont cependant que peu nombreux. De toute
la série de classes d'adverbes, seuls satisfont les exigences des déterminatifs
comme ne et très, peu et assez. Certes des mots de ce type
décrivent, mais cela d'une manière si abstraite que la chose décrite n'a
pas besoin d'être un objet déterminé ni indéterminé. Ils se rattachent,
d'une manière naturelle, modificatrice ou déterminative, aux verbes ou
à l'élément de liaison, ou copule, impliqué dans tout verbe, mais ils ne
sont pas eux-mêmes des éléments de liaison. Ils ne sont donc pas —
malgré Port-Royal — appaἀ῾rentés aux prépositions. Mais ils sont,
avec celles-ci, au nombre des mots les plus abstraits du vocabulaire.

Port-Royal et tous ses devanciers depuis les Stoïciens avaient,
comme nous l'avons fait remarquer plusieurs fois, pensé à plusieurs
autres espèces et groupes de mots. Ceux-ci doivent maintenant être
séparés de la classe des adverbes à proprement parler. Ils sont tous
moins abstraits. Ils peuvent être rangés dans les 5 classes suivantes 316.

1. Qualificatifs ou adverbes dérivés (par ex. grec εὐδαιμόνως, lat.
feliciter, français heureusement). — Les auteurs antiques déjà réservaient
aux mots de ce type une place spéciale à cause de leur caractère dérivé
(grec -ως, lat. -ē, , -ter), et Sweet les appelle spéciaux ou secondaires.
54Ils sont manifestement plus complexes que les déterminatifs ou même
que les adjectifs dont ils sont normalement dérivés.

2. Mots de relation absolus, entre autres préverbes (par ex. grec
ἄνω, ἄνα ‘vers le haut’, angl. up, danois op, oppe). — Ces mots sont
évidemment apparentés aux prépositions ; ils contiennent comme ceux-ci
un élément de liaison, une relation (et se développent pour cela facilement
en prépositions véritables). Mais ils contiennent en même temps
une notion d'objet implicite. Ils répondent donc, en un certain sens,
à la définition des adverbes donnée par Port-Royal, mais nullement,
par contre, à celle des adverbes véritables que nous venons de proposer.

3. Exposants de situation (ex. ici, , cf.  ; puis, lors, cf.
quand). — Ces mots pour le lieu et le temps ont, comme Sweet le fait
remarquer, une fonction ordonnatrice ; le temps et le lieu supposent en
effet, aussi bien que le nombre, la notion d'ordre. Ils s'écartent en cela
des adverbes véritables et se rattachent aux conjonctions qui, elles-aussi,
possèdent justement toujours une force ordonnatrice. Ils se rapprochent
aussi, comme Humboldt (1829) l'a montré, des pronoms.

4. Particules numérales multiplicatives (ex. grec δίς, τρίς, lat.
bis, ter, angl. once, twice, thrice). — Ces adverbes numéraux, comme on les
appelle, désignent manifestement une dénumération à l'intérieur d'une
série ou d'un ordre. Ils sont donc étroitement apparentés aux exposants
de situation dont nous venons de parler et encore plus aux noms de
nombres, mais n'ont par contre rien à faire avec les adverbes.

5. Interjections, en particulier mots de réponse (ex. grec φεῦ
‘hélas’, ναί ‘oui’). — Chez les Grecs, les interjections étaient parfois rangées
dans la classe universelle des adverbes ; il en est encore de même chez
Sanctius (1587). Encore de nos jours, c'est là que l'on place souvent
les mots de réponse oui et non ; c'est par ex. ce que fait Littré. Noreen
(1904), lui, a voulu en faire des pronoms. Mais comme l'a fait remarquer
Destutt de Tracy (1803) 117, ils forment à eux seuls — tout comme les
interjections — une phrase complète. Ce ne sont donc pas — comme
Girard (1747) déjà l'a soutenu — des adverbes, mais des interjections.

VII. Les noms de nombres

VII. Les noms de nombres (ἀριθμητικά chez Dionysios, numeralia
chez Priscien) ne forment pas, nous l'avons dit plus haut, de classe
particulière dans la grammaire traditionnelle. Dans les exposés antiques
et parfois encore de nos jours, ils constituent seulement une classe
sémantique des noms ; en effet, le nombre, la quantité et l'ordre —
55catégories exprimées par les noms de nombres — sont placés à côté
de la qualité et d'autres attributs plus spéciaux. La flexion en genre
de certains noms de nombre (latin duo, duae ; allemand zween, zwo,
zwei) fait qu'ils sont parfois traités comme des adjectifs, ainsi chez
Gottsched. Des auteurs isolés les ont cependant compris comme des
pronoms ; ainsi au XVIIe siècle Kromayer et Brücker et de nos jours
(avec des doutes cependant) Jespersen. A la position subalterne de
cette classe répond tout à fait sa pauvreté en définitions. On a manifestement
pensé qu'on pouvait partir de la notion populaire de nombre et
qu'une définition plus philosophique était superflue. Examinons cependant
quelques indications.

Un examen morphologique montre que certains noms de nombres
sont fléchis, tandis que d'autres ne le sont pas. Fléchis sont les nombres
ordinaux (comme premier, second etc.), les adjectifs numéraux (comme
lat. singuli, bini) et les substantifs numéraux (comme fr. douzaine etc.,
souvent les mots pour 100, 1000 ou des nombres plus élevés) parfois
enfin les noms des nombres les plus bas. Non-fléchis sont par contre,
d'un côté les multiplicateurs (ce qu'on appelle les adverbes numéraux :
lat. bis, etc.), de l'autre côté, normalement, les noms de nombres à
partir de 4 ou de 5 — abstraction faite des substantifs numéraux. —
Ce caractère disparate permet de se demander si nous sommes vraiment
en présence d'une classe homogène ou si nous n'avons pas — comme
pour la classe traditionnelle de l'adverbe — affaire à une série de classes
plus ou moins apparentées. A priori il est naturel de supposer que les
noms de nombres fléchis sont apparentés aux noms et aux pronoms et
que seuls les non-fléchis appartiennent à la classe autonome des numéraux.

Quant aux définitions syntaxiques, nous en trouvons une qui se
rattache étroitement à cette manière de voir chez Adelung : « Zahlwörter
im engsten und eigentlichen Verstande sind unconcrescirte Umstandswörter,
welche den Umfang des Appellativi bestimmen ; bekommt
ein solches Wort vollständige Biegungszeichen, und wird folglich der
Umstand als eine Eigenschaft dargestellt…, so gehöret es zu den Adjectiven » 118
. Ceci appelle la remarque suivante : Le nom de nombre n'a
en soi pas de rapport spécial avec les substantifs appellatifs (tout ce
qu'on peut dire c'est qu'on le place souvent devant ceux-ci). Un nom
de nombre est un nom de nombre exactement dans le même sens quand
il est placé devant un adjectif, quand il entre dans un mot composé
56(mille-pieds etc.) ou quand il est employé seul, comme lorsque l'on
compte ou numérote.

Cependant, cette définition contient aussi certains points de vue
logiques. Elle dit que les noms de nombres désignent : 1) la circonstance,
2) l'extension, et 3) qu'ils manquent de caractère concret. La notion
vague de circonstance — que nous avons vue précédemment employée
pour définir, tantôt les prépositions, tantôt les adverbes — indique
seulement ici que les noms de nombres sont opposés aux mots exprimant
la manière d'être. Ceci est indubitablement juste. C'est un trait essentiel
des noms de nombres, par opposition aux noms à proprement parler,
qu'ils ne désignent ni la manière d'être, ni la qualité ; ils sont (comme
les pronoms) descriptifs ou formels. Ce sont des grandeurs innommées
ou indéfinies en soi, de simples cadres pour la description. Avec ceci
s'accorde bien le caractère que leur attribue Adelung, savoir de désigner
l'extension ; par les noms de nombre, une classe est posée et seulement
à l'égard de sa limite et de son extension, non pas quant à
son contenu. Enfin l'attribut « sans caractère concret » semble indiquer
que les noms de nombres, contrairement aux noms et aux pronoms,
ne désignent pas des objets concrets. Ceci aussi est, dans un certain
sens, exact : En effet, tandis que les noms décrivent et que les pronoms
suggèrent des objets, le monde purement formel des nombres est
indépendant de ceux-ci. L'arithmétique serait possible même s'il
n'existait pas un seul individu 119.

Ce qui caractérise vraiment les noms de nombres est ainsi la « capacité
de forme », la faculté de former cadre, que nous avons déjà constatée
chez les pronoms, en particulier les pronoms indéfinis, et chez les conjonctions,
en particulier celles qui indiquent une situation. Les noms
de nombres sont, comme les pronoms, indéfinis ; comme les conjonctions,
ils ont pour fonction d'ordonner — et ces deux particularités sont étroitement
liées.

VIII. Les noms propres

VIII. Les noms propres sont, depuis l'antiquité, traités par tous les
auteurs comme une sous-classe des noms (plus tard des substantifs).
Ils constituent même le noyau primitif et propre de cette classe :
les « noms » ; c'est là le sens originel du terme nomen proprium (grec
ὄνομα κύριον). Ce sont des noms (nomina) au sens propre du mot —
par opposition aux appellatifs (vocabula chez Varron). Ce n'est que
57plus tard, par interprétation, que proprium (français nom propre, allemand
Eigenname) a été compris comme ‘nom particulier’, ‘nom d'un
seul individu’. — La notion de nom a, comme celle de nombre, semblé
si bien connue et si immédiatement compréhensible à la plupart des
grammairiens qu'ils ne se sont pas donné la peine de lui consacrer de
définition. Dès l'antiquité on trouve cependant certaines esquisses d'analyse ;
les logiciens se sont souvent intéressés à ce concept tout à fait
fondamental et les linguistes de notre époque 120 l'ont soumis à une nouvelle
discussion.

Une définition morphologique des noms propres n'est guère possible.
Certes, les noms propres sont souvent invariables, tels les noms des personnes
hébreux de la Septante (τοῦ Ἴσαακ), les noms de lieux barbares
dans le latin médiéval (locus qui dicitur …) ou les noms de langues
et de tribus exotiques dans le français moderne (les langues Bantou,
etc.). Les plus connus cependant sont en général assimilés à la flexion
des noms communs — sans pour cela être englobés dans cette classe.

Bertelsen (§ 13) fait valoir, comme critère formel des noms propres,
qu'ils manquent de forme définie au singulier. Ceci est à proprement
parler un essai de définition syntaxique ; en effet, Bertelsen veut dire
que les noms de personne danois ne prennent en général pas, au singulier,
l'article suffixe. — Cette définition cependant est, déjà pour le danois,
arbitraire. En effet, les noms de fleuves connus comme le Rhin et la
Tamise, la Seine et le Tibre — sans aucun doute des noms propres —
prennent régulièrement l'article : Rhinen, Themsen, Seinen, Tiberen. Et
en dehors du danois, elle ne se laisse pas maintenir pour les noms de
personne non plus ; encore aujourd'hui, l'article défini s'emploie très
souvent avec ces noms pour exprimer différentes nuances d'intimité ou
de familiarité. On dit ainsi, en allemand populaire et dialectal, die Lotte,
en français et en toscan populaire la Colomba ; en italien, on fait précéder
de l'article le nom des personnes célèbres (il Tasso, la Duse) ; en grec
moderne, tous les noms prennent l'article.

Pour ce qui est des définitions logiques, celles-ci sont fondées tantôt
sur le nombre ou le caractère des objets désignés, tantôt sur la nature
de la désignation ou sur le rapport entre elle et le sujet parlant, tantôt
sur le contenu du concept en question.58

A. L'objet désigne par le nom propre est de nature spéciale, c'est
un individu. On est d'accord là-dessus depuis l'antiquité ; Consentius
déjà dit : « Propria ab individuis manant ». L'individu est ici opposé
tantôt à une simple pluralité, tantôt à une collectivité ou à une matière.

Le nom propre est, selon la conception commune, un mot désignant
un être singulier par opposition à plusieurs. Ainsi, on peut lire chez
Donat : « Nomen unius hominis, appellatio multorum ». Le nom propre
est donc le nom d'un individu, le nom commun, celui de plusieurs individus
ou d'une classe. — Il n'est cependant pas difficile de se convaincre de
l'insuffisance de cette détermination. Pierre et Jean ont, depuis le christianisme
primitif, été le nom d'une infinité d'individus. Inversement,
il y a des noms communs (comme le meunier, la plage, le bois) qui, dans
des circonstances données sont employés pour désigner, éventuellement
comme noms propres, des objets individuels définis.

La conception populaire oppose l'individu à la collectivité, à
l'espèce ou à la matière. Ceci repose sur une conception trop massive
de la notion d'individu ou d'individualité. Cette notion ne peut naturellement
pas être réservée aux personnes seules (hommes ou dieux
par ex.) ; dans la théorie courante des noms propres, elle est déjà
étendue aux localités, et chez Bertelsen (§ 1), aux collectivités (comme
les familles et les institutions). Tous ces objets peuvent être conçus —
et par conséquent nommés — d'une manière individuelle ou d'une
manière générale, donc à l'aide de noms propres ou de noms communs.
En quoi consiste la différence qui sépare ces deux classes, c'est ce que
la conception commune, qui part de la nature des objets, n'a pas réussi
à élucider.

B. Passons maintenant aux tentatives faites pour approfondir le
problème en fixant l'essence de la dénomination, autrement dit en étudiant
la nature psychologique du nom propre.

On a soutenu que les noms propres, contrairement aux noms communs,
étaient choisis de manière arbitraire. C'est là l'opinion de Wiwel 121
et de Jespersen (1924). Il est certes indubitable que beaucoup de
noms propres sont donnés après réflexion et comme le résultat d'un
choix. Les parents choisissent le nom de leurs enfants, par ex. dans le
calendrier, dans l'histoire ou dans la littérature ; les colons donnent aux
endroits où ils s'établissent des noms apportés de leur ancienne patrie,
et les savants ont souvent honoré des collègues en attachant leur nom à
des phénomènes nouvellement découverts du monde géographique,
59historique, biologique ou mathématique (Détroit de Béring, loi de Grimm,
maladie de Basedow, nombres de Cantor). Il n'y a cependant pas eu ici,
en général, arbitraire absolu. Le choix a été déterminé de plusieurs
manières ; celui des parents par des traditions sociales et religieuses,
celui des savants par le droit de priorité. Chacun révèle par son choix
le caractère de ses préoccupations et les limites de son horizon. — Pour
éviter ces objections, Noreen a, à la suite de Sweet, atténué cette
définition. Selon lui, le point décisif est que le nom propre, quand on
le donne, tend — sans d'ailleurs y parvenir toujours — à être l'expression
spécifique d'un objet donné. — Contre cette thèse, Otto Funke a cependant,
dans son travail de 1925 mentionné plus haut, fait valoir un argument
décisif : la question de l'arbitraire plus ou moins grand du but
poursuivi ne concerne que le choix du nom, non son emploi de fait ;
c'est un problème génétique et non descriptif et qui, par conséquent,
n'a rien à faire avec la définition.

La définition préconisée par Funke lui-même essaie de caractériser
la nature actuelle de la désignation et l'intention du sujet parlant qui
l'emploie. De même que, à l'école, on a souvent expliqué les noms de
chose comme ce que quelqu'un ou quelque chose est, les noms propres
comme la manière dont quelqu'un ou quelque chose s'appelle, de même
le chercheur tchèque introduit dans une définition assez longue la détermination
« so und so Genanntsein » qu'il précise en disant que les noms
propres sont des étiquettes ou des numéros d'ordre que l'on peut se
représenter comme collés sur les individus pour les distinguer d'autres
individus à la manière des cotes d'une bibliothèque. — C'est cependant
un cercle vicieux évident que d'introduire des termes comme « nommer »
(« appeler », « s'appeler ») dans la définition d'un nom. L'image des
cotes est, elle aussi, d'une valeur très douteuse. Dans une bibliothèque,
celles-ci suivent en effet, en général, un système donné (technique,
chronologique ou alphabéthique — ou des combinaisons de ceux-ci).
Mais la question est justement de savoir si les noms propres, considérés
comme noms propres, c'est-à-dire du point de vue même de la langue,
constituent un système. En fait, le même nom est souvent appliqué à
des objets de nature tout à fait différente ; son emploi est donc, dans une
certaine mesure, arbitraire ou dépourvu de sens. Mercure par exemple
est depuis l'antiquité le nom d'un dieu et d'une planète ; plus tard il
a été donné à un métal et à des publications périodiques ; de nos jours
on le voit attaché aussi à des bateaux ou à des maisons de commerce.
On sait aussi de quelle façon le même nom est tantôt nom de lieu, tantôt
60nom de personne. Ces faits ne montrent pas que les noms propres aient
un contenu sémantique fixe et par conséquent soient de nature à former
des systèmes rationnels.

C. Ni la nature ni le nombre des objets désignés ni le caractère de
la désignation ne semblent donc suffisants pour donner une définition
satisfaisante des noms propres. Il faut examiner le contenu logique du
concept
même de nom propre. Ici, deux manières de voir diamétralement
opposées se sont affirmées, toutes deux indiquées déjà chez Aristote.
Selon l'une, le contenu significatif de ces mots est extraordinairement
riche ; ils seraient les plus saturés de sens de tous les mots. Selon l'autre,
leur contenu équivaudrait à zéro, et ils seraient les mots les plus vides
qu'il y ait.

La première opinion est exprimée dans l'antiquité sous la forme
suivante : les noms propres expriment des qualités spéciales (ἰδίαν
ποιότητα selon l'expression des Stoïciens, « propriam et circumscriptam
qualitatem specialiter significant », selon celle de Diomède). C'est
Jespersen (1913-24) qui a appliqué le plus systématiquement cette
manière de voir. Il la rattache à la théorie du rapport inverse entre
la compréhension et l'extension des concepts. Selon cette doctrine, les
noms propres forment le dernier terme d'une série qui comprend 1) les
articles, 2) les adjectifs, 3) les noms communs, 4) les noms propres,
série dans laquelle chaque membre aurait un sens plus spécial, et par
conséquent s'appliquerait à un nombre d'objets moindre que le précédent.
— Nous avons déjà vu (p. 34) que cette théorie était insuffisante pour
tracer la frontière entre adjectifs et substantifs. Le rapport entre articles
et adjectifs (respectivement pronoms) sera examiné plus tard. Ici, il
s'agit seulement de savoir si l'on peut dire de chaque nom propre qu'il
désigne un minimum d'objets et un maximum de contenu significatif.
Si on limite la fonction des noms propres à la désignation d'objets individuels
au sens le plus étroit du terme, essentiellement des personnes
et des localités, il est exact que chaque nom ne s'applique qu'à un nombre
relativement restreint d'objets (certains noms de personnes particulièrement
populaires, tant prénoms que noms de famille, peuvent cependant,
comme nous l'avons dit plus haut, avoir des milliers de porteurs, et un
nom comme Washington est porté par plus de 200 localités aux États-Unis).
Cette restriction populaire du concept de nom propre est
cependant, comme nous l'avons déjà dit, arbitraire au point de vue
logique.

L'autre aspect de la théorie, celui selon lequel les noms propres sont
61des concretissima 122 est contestable lui aussi. Certes il est vrai que le nom
singulier, dans le cercle et surtout dans la situation particulière où se
trouvent deux interlocuteurs, a ou peut acquérir un caractère extrêmement
spécialisé, une richesse illimitée de contenu, une empreinte de
« Einmaligkeit ». Mais ceci est dû au milieu et à la situation, non pas
au nom lui-même, et s'applique, exactement de la même façon et à un
degré presque aussi élevé, à certains pronoms et en particulier à certains
noms communs (comme le bailli, le meunier ; la ville, la plage, le bois).
Ceux-ci aussi peuvent, dans un cercle étroit et dans des circonstances
particulières, désigner sans ambiguïté des personnes et des lieux déterminés
et contenir, pour les intéressés, la même richesse individuelle de
nuances que les vrais noms de personnes. Et cependant, ces noms communs
employés de manière spécialisée (les « connected names » de Sweet)
ne sauraient être considérés comme des noms propres, tant que leur
signification est comprise et connue. Si on en a fait des noms propres,
compris dans le sens de concretissima, c'est qu'on n'a pas pris garde à
la différence fondamentale qui existe entre les associations psychologiques
variables suscitées par un mot et sa valeur logique fixe. Pour le sujet
parlant, dont la conception et les dispositions de chaque instant sont
déterminées par le milieu et la situation, un mot peut être psychologiquement
très riche, tout en étant excessivement pauvre pour la langue
elle-même, c'est-à-dire pour la norme. C'est le cas, à un degré particulièrement
élevé, des noms propres justement, et c'est pourquoi ils
sont si riches de sens dans une famille ou dans une région particulière
par ex., tandis qu'ils signifient si peu pour la communauté linguistique
dans son ensemble.

D'après la seconde opinion, le contenu significatif des noms propres
est justement extrêmement réduit et même égal à zéro. Elle semble
indiquée chez certains grammairiens du moyen âge, pour lesquels les
noms propres désignent une « substantia prima » (οὐσία πρώτη chez
Aristote) ; le seul terme conséquent de « substantia sine qualitate »
ne semble cependant pas avoir été employé dans l'antiquité ni au moyen
âge. John Stuart Mill a, dans sa Logique (I, § 5), formulé cette doctrine
en disant que les noms propres sont dénotatifs sans être connotatifs, tandis
62que les noms communs sont les deux. En d'autres termes, les noms
propres désignent sans signifier ; ils ne sont que des désignations d'objets,
non des descriptions. Henrik Bertelsen (1911, § 8-9) dit d'une
façon analogue, mais indépendante : « Un nom propre nomme son objet
sans indiquer les relations (mieux : qualités, V. B.) qui sont spéciales
à l'individu ou aux individus qu'on désigne par ce nom ». Le nom propre
selon Bertelsen, ne décrit pas son objet, il le renferme 123. — Ce qui a
fait obstacle à la constitution de cette doctrine, si claire pourtant, c'est
le point de vue exclusivement psychologique qu'on a adopté. On a,
ici comme bien souvent ailleurs, considéré les mots non pas du point
de vue de la communauté linguistique et de la langue elle-même, mais
du point de vue de la parole et de l'individu isolé. Ce n'est cependant
qu'en adoptant un point de vue purement logique — c'est-à-dire, en
même temps, social et normatif — qu'on parviendra à définir le système
de la langue et par là-même les classes qui le constituent.

Si la définition que l'on vient de voir est juste, les noms propres
constitueront — de même que les noms de nombres — une classe indépendante.
Les mots de ces deux classes sont non-descriptifs et, par
là-même, plus abstraits que les noms. Ils se rapprochent des pronoms, en
tant que désignateurs d'objets, mais s'en distinguent toutefois nettement,
les noms des nombres en faisant de l'indétermination, de la capacité
de forme, leur seul élément, les noms propres au contraire en ne désignant
que les objets déterminés ou individualisés.

IX. Les interjections

IX. Les interjections furent rangées par quelques auteurs grecs parmi
les adverbes, soit parce qu'elles se rattachent au verbe (?), soit parce
qu'un verbe est sous-entendu à côté d'elles (??). D'autres grammairiens
grecs, à plus juste titre, les plaçaient, comme ἄλογοι ou irrationnels,
en dehors des autres classes. Les Romains furent les premiers à en faire
une classe spéciale, la dernière de la série, celle des mots exprimant
des émotions (« significans mentis affectum », dit Donat). Ceci peut
demander des précisions, mais ne peut pas, en soi, être contesté. Seules
les particularités morphologiques et syntaxiques de la classe ainsi que
63sa position précise par rapport aux autres classes et par là-même à la
langue dans sa totalité peut être, et a été, objet de discussion.

Morphologiquement on caractérise souvent les interjections comme
des mots invariables ; c'est pourquoi on les voit communément rangées
dans la grande catégories des « petits mots » ou particules. Il convient
cependant de remarquer qu'elles présentent comparées à d'autres classes
un caractère de variabilité remarquable. Un oh ! ou un eh bien !, un
oui ! ou un non ! peuvent présenter une grande richesse de variantes
tant pour ce qui est du timbre que de l'intensité expiratoire, de la durée
et de l'accent musical. On n'admettra peut-être pas que ce soit là des
phénomènes de flexion : ces variations n'ont pas en effet la fixité et le
caractère systématique des formes des classes déclinées et conjuguées.
Elles représentent cependant des différences sémantiques nettes, et peut-être
trouverait-on, en étudiant la valeur expressive des sons dans cette
classe de mots naturels, l'explication d'un certain nombre des changements
phonétiques, réguliers et irréguliers, que l'on rencontre dans les
classes plus conventionnelles 124.

Syntaxiquement les interjections ont été comprises comme des
équivalents de phrases. C'est l'opinion de Vossius (1635) : « citra verbi
opem sententiam complens », et de Heynatz (1770) : « Zwischemvorter
drücken beständig einen ganzen Satz aus ». — Ceci est juste en ce sens
que, dans la phrase, les interjections ne combinent pas leur fonction à
celle des autres membres, mais viennent en interrompre l'enchaînement
et forment un tout en soi. Ceci n'est cependant qu'un symptôme du
caractère de l'interjection, non une définition de son essence. En effet,
des mots appartenant à d'autres classes, par ex. des impératifs et des
vocatifs, peuvent se comporter de la même manière, combler un vide
ou former des phrases d'un seul mot. Et si c'est la faculté de former
un membre complet dans la phrase qui est le point décisif, on est obligé
de ranger dans la catégorie des interjections toutes les interjections dites
secondaires, par ex. les invocations si courantes de pouvoirs cosmiques
ou religieux comme le ciel et l'enfer, les dieux et les diables, la mort,
la peste et le tonnerre. Mais celles-ci sont évidemment nominales. Certes,
des déformations euphémiques peuvent leur conférer quelque chose de
la variabilité qui caractérise les interjections (français parbleu, etc.) ;
64tant que le sens originel est reconnaissable, ne serait-ce que par allusion,
ce ne sont cependant pas des interjections.

Logiquement on peut les opposer à l'ensemble des autres classes ;
là-dessus tout le monde est d'accord. Elles n'entretiennent de rapports
spéciaux ni avec les verbes ni avec les pronoms, ni avec les noms ni
avec les conjonctions. Elles ne désignent pas des objets — à moins que
l'on n'entende par objet la situation générale. Elles ne sont ni descriptives
ni conjonctives — à moins que l'on ne veuille compter avec une
prédication qui ne porte sur aucun objet explicitement pensé. Les interjections
sont donc de nature très complexe, ou, plus exactement, indifférenciée.
Elles ne constituent d'autre part pas, comme Wundt 125 l'a
pensé, « eine vorsprachliche Stufe ». Elles ne sont pas identiques aux
exclamations animales qui ne sont que des exutoires d'une tension
intérieure du sujet parlant. Ceci ressort, comme Martinak 226 l'a fait
remarquer, du fait que nous n'employons les interjections de la langue
que rarement quand nous sommes seuls, mais la plupart du temps seulement
lorsque nous supposons la présence d'un auditeur sympathiquement
disposé à notre égard. Les interjections sont donc déjà un phénomène
social, linguistique ; ce ne sont pas des produits naturels, mais
elles portent déjà dans une certaine mesure l'empreinte de la convention
(d'où entre autres, les divergences que présentent les différentes langues
dans l'expression de la même sensation ; le français aïe ! se dit en latin
heu !, oi ! ou ei !, en grec αἰαῖ !, en danois av !). Indiquer la place
logique de cette classe limite dans le système de la langue est une des
tâches les plus intéressantes de la théorie des parties du discours.

Les définitions que nous venons de présenter nous ont amené à une
critique que nous pouvons résumer de la façon suivante :

La morphologie d'un mot n'est pas décisive pour sa classification.
— Notre examen a montré que les mêmes traits morphologiques caractérisent
plusieurs classes, parfois même des classes diamétralement
opposées. Ainsi la flexion personnelle n'est pas seulement employée dans
les verbes, mais dans certains pronoms, et on en trouve même un
pendant exact dans certains adverbes dits de lieu. Mais ceci n'autorise
pas à enlever chacun de ces mots à sa classe respective et à créer une
classe spéciale de mots fléchis quant à la personne. Inversement, l'invariabilité
— notion qui d'ailleurs est souvent discutable — n'est pas un
65critère suffisant pour la constitution d'une classe. Les conjonctions et les
prépositions, les adverbes et les interjections sont des mots de nature
si différente que leur réunion en un groupe ne ferait qu'entraîner la confusion.

La fonction syntaxique d'un mot ne saurait, elle non plus, être
déterminative de sa classification. — Il est tout à fait arbitraire d'attacher
le substantif à la fonction de sujet, l'adjectif à celle d'épithète, le verbe
à celle de prédicat, etc. C'est là une méthode qui, non seulement, met
le désordre dans toute la théorie des classes de mots, comme nous l'avons
vu, mais qui a des conséquences non moins fâcheuses pour la syntaxe.
Elle conduit à parler de phrases ou de membres substantifs, adjectifs
et adverbiaux. En d'autres termes, elle fait que l'on définit les éléments
syntaxiques par des éléments de classification et inversement. Bel exemple
de manque de logique ! Si on se sert si souvent de notions de classification
comme substantif, adjectif et adverbial en syntaxe, cela tient à ce que
la terminologie de celle-ci est trop pauvre ; il y a beaucoup de membres
et de phrases qui n'ont encore ni définition ni nom. Lorsque, réciproquement,
on donne des définitions syntaxiques aux classes de mots, cela
provient en partie de la vieille confusion des deux domaines, confusion
que l'on peut déjà constater dans le terme de parties du discours (lat.
partes orationis, du grec τὰ μέρη τοῦ λόγου), en partie de la nouvelle
théorie selon laquelle la réalité propre de la langue est le discours, non
les mots.

Wilh. von Humboldt a, comme on sait, dit 127 que la langue n'est
pas une œuvre (ἔργον), mais une activité (ἐνέργεια). Il considère
que « die eigentliche Sprache in dem Acte ihres wirklichen Hervorbringens
liegt », et il ajoute : « Das Zerschlagen in Wörter und Regeln ist nur
ein todtes Machwerk wissensehaftlieher Zergliederung ». Humboldt
reconnaît lui-même que cette définition ne s'applique, en premier lieu
et dans son sens strict, qu'à la parole, mais il pense qu'au sens le plus
profond (« im wahren und wesentlichen Sinne ») on peut considérer
la langue comme la totalité de toute parole. Ici, Humboldt, comme un
romantique qu'il était, a négligé une distinction essentielle ; il a voulu
saisir en une seule formule tout le contenu de la vie spirituelle, et cela
l'a empêché de voir les types fixes et leurs manifestations dans les expressions
en apparence les plus libres et les plus individuelles de l'esprit.
Comme Ferdinand de Saussure 228 l'a clairement montré, il faut distinguer
66entre la langue elle-même et la parole. Tandis que la parole change
sans cesse selon le milieu et la situation, tandis qu'elle est l'image des
pensées et des dispositions de l'individu, la langue, elle, constitue un
système fixe et harmonieux de signes, une norme obligatoire pour tous
les membres d'une communauté linguistique donnée. Ce système, cette
norme, n'ont pas moins de réalité que la multiplicité infinie de la parole.
De fait, la norme existe toujours sous la parole ; en effet, sans cette
norme commune, la compréhension mutuelle ne serait pas possible. La
norme, le système de signes, est donc le premier objet de toute linguistique.
Ce n'est qu'en étudiant les signes séparés, donc les mots indépendamment
de la phrase, et leur place dans le système que l'on comprendra la langue
dans sa totalité 129.

La valeur logique d'un mot est constante. — On a souvent méconnu
ce principe en supposant qu'un mot pouvait appartenir tantôt à une
classe, tantôt à une autre. Non seulement on fait fonctionner des adjectifs
comme des substantifs, c'est-à-dire comme des membres primaires, et
des substantifs comme des adjectifs, c'est-à-dire comme des épithètes,
mais encore on range souvent certains petits mots, qui ne comportent
aucune dualité dans leur valeur logique, tantôt dans une classe, tantôt
dans une autre. Ainsi les prépositions sans régime sont appelées adverbes,
et les conjonctions qui, comme le français que, l'anglais that atone et le
danois som, introduisent des propositions relatives, pronoms. Ou bien on
place un mot dans deux classes à la fois. C'est ainsi que les possessifs
sont rangés par beaucoup d'auteurs à la fois parmi les pronoms et parmi
les adjectifs. — Ces classifications, si peu satisfaisantes au point de vue
logique, sont dues en partie au fait que l'on manque de définitions nettes
des classes particulières, si bien que l'on se laisse guider par de vagues
analogies, en partie à celui que la notion de mot n'est pas suffisamment
déterminée.

Une des meilleurs définitions de cette notion a été donnée par Antoine
Meillet
230. D'après cet auteur « Un mot est défini par l'association
d'un sens donné à un ensemble donné de sons, susceptible d'un
emploi grammatical donné ». Il est clair que, de même que tout signe
est défini par l'union fixe d'un élément extérieur et d'un élément intérieur,
le mot est constitué par l'union d'un élément phonique et d'un élément
logique. Mais que signifient à proprement parler : 1° ensemble donné
67de sons ? (Est-ce que l'élément phonique a besoin d'être constant ?),
2° sens donné ? (Qu'entend-on ici par sens ?), 3° emploi grammatical ?
(Ce terme doit-il être entendu au sens morphologique, syntaxique ou
classificatoire ?). — On peut répondre à ces questions de la façon suivante :
1° La forme extérieure d'un mot varie en fait, non seulement
pour ce qui est de la terminaison (seul point sur lequel Lenz, § 45,
appuie), mais aussi pour ce qui est de son vocalisme intérieur, exposé
aux effets de la métaphonie et de l'apophonie, et même pour ce qui est
de l'initiale (comme c'est souvent le cas en celtique). Enfin, les formes
différentes d'un même verbe sont souvent formées au moyen de thèmes
supplétifs (français je vais, j'allais, j'irai ; lat. fero, tuli, latum).
La notion de mot ne réclame donc aucune constance phonétique 131. 2° La
forme intérieure d'un mot peut également sembler variable. Dans le
discours, un mot donné est de fait employé de manières très différentes ;
il assume différentes fonctions dans la phrase, et on l'emploie, selon le
milieu et la situation, pour désigner les objets les plus différents, objets
physiques ou psychiques, réels ou pensés seulement. Toute cette variation
psychologique n'empêche cependant pas la constance logique ; tous les
emplois spéciaux dépendent et peuvent être dérivés d'une signification
unique qui exerce partout son action, même si tous les sujets parlants
ne s'en rendent pas compte. 3e Cette constance logique n'entraîne pas,
comme nous l'avons déjà dit, la constance morphologique et syntaxique,
mais bien la constance classificatrice. « Un mot est un mot » ne signifie
pas seulement que tout mot, en toutes circonstances, conserve, dans
une langue à une époque donnée, son sens spécifique 232, mais aussi que
son appartenance de classe est constante. Le fait d'appartenir à une
68classe définie et à une seule semble être un élément nécessaire de la
définition d'un mot. De là vient que même les interjections forment
une classe distincte et qu'il n'y a pas de langue sans classification.

Si la langue est un système de signes, les classes doivent également
former, dans un état de langue donné, un tout dont chaque partie ne
prend existence et valeur que par les rapports qu'elle entretient avec
toutes les autres.

Ceci est méconnu de la grande majorité des grammairiens, ce qui
suffit à rendre leurs doctrines des classes de mots tout à fait insuffisantes.
Ces doctrines considèrent les classes comme des éléments mutuellement
indépendants, qui sont rangés dans un ordre plus ou moins fortuit ou
traditionnel et dont les définitions ne sont pas présentées dans leur
connexion naturelle et n'éclairent pas les rapports de ressemblance et
de dissemblance qui existent entre les différentes classes. Certains savants
poussent même si loin la tendance empiriste et positiviste qu'ils nient
complètement la possibilité de systèmes de classes de mots. Certains
semblent même, dans leur zèle révolutionnaire, vouloir rejeter la notion
de classe de mots. C'est ce que font Sapir (1921) et Brunot (1922)
par exemple ; le premier, au profit d'un système purement syntaxique,
auquel il n'est d'ailleurs pas toujours fidèle, le second, au profit d'un
système de notions de « sens commun », obtenu, selon ses propres termes,
par des « analyses sommaires et superficielles », et dans lequel réapparaissent
clairement ou sont introduites sous d'autres noms les classes de
mots traditionnelles 133.

Tant dans l'antiquité qu'à des époques plus récentes, on a cependant
ressenti le besoin d'ordonner systématiquement les classes constituées,
et on a tenté de les faire entrer dans des schémas de nature morphologique
ou logique, parfois aussi syntaxique.

Pour ce qui est des classifications morphologiques du vocabulaire,
on a essayé de les fonder sur la flexion en temps et en cas, sur le temps
et le genre ou, plus généralement, sur la déclinaison et la conjugaison.

a. Varron, le plus grand des érudits romains, posait 4 classes :

1. avec cas : noms ;
2. avec temps : verbes ;
3. avec temps et cas : participes ;
4. sans temps ni cas : particules.69

Cette caractéristique est, comme nous l'avons montré plus haut, insuffisante
en tous ses points. En tout cas, le schéma ne conviendrait,
comme Jespersen l'a fait remarquer, qu'au latin, au grec et aux langues
du type indo-européen ancien ; il est par contre impossible à faire cadrer
avec les traits présentés par les langues de l'Europe nouvelle ou, par ex.
les langues américaines.

b. Une variante moderne de cette classification, qui elle aussi n'a
guère en vue que le latin et le grec, est due à Leopold Schroeder
(1874) 134. Celui-ci distingue entre :

I. noms
1. proprement dits : avec genre, sans temps ;
2. pronoms personnels : sans genre ni temps ;
3. participes : avec genre et temps ;

II. verbes : sans genre, avec temps.

Ce schéma a les mêmes défauts que celui du savant Romain, et
d'autres encore ; il marque, par son omission des particules (qui semblent
devoir être rangées parmi les pronoms personnels !), un recul net. Partager
l'ensemble du vocabulaire en noms et en verbes (idée que l'on retrouve
chez Vendryes 235, c'est méconnaître complètement l'originalité des pronoms
et des conjonctions — pour ne rien dire de toute une série d'autres
classes qui ne sont pas davantage nominales ou verbales.

c. Tandis que ces deux essais sont restés isolés, un troisième prochement
apparenté a trouvé une très grande expansion. Il consiste en une
répartition de toutes les classes en 3 groupes, appelés noms, verbes et
particules ; le premier de ces groupes est caractérisé par la déclinaison
(genre, cas, nombre), le second par la conjugaison (personne et nombre,
temps et mode), le troisième par le manque de déclinaison et de conjugaison.
Cette disposition règne souverainement chez les grammairiens
arabes, qui l'ont sans doute emprunté à un modèle grec 336, mal compris
70ou simplifié ; elle est adoptée par l'Espagnol Sanctius (1587) et l'Allemand
Helwig (1619). On la retrouve, avec des justifications originales
que nous examinerons plus loin, chez le philologue allemand Gottfried
Hermann (1801) et chez le grammairien belge Burggraff (1863).
Elle a dernièrement été reprise, sous une forme comique, par une grammaire
française populaire 137 qui distingue entre mots un peu fléchis (noms),
mots très fléchis (verbes) et mots pas fléchis du tout (particules). C'est
ce système que l'on trouve encore, avec des modifications assez superficielles,
chez Jespersen (1924). Celui-ci pose :

image noms, substantifs avec noms propres, adjectifs, pronoms, avec noms de nombres et adverbes pronominaux, situatifs, verbes, particules, adverbes, prépositions, et, conjonctions, interjections

Ce schéma est, que son fondement soit morphologique, syntaxique
ou logique, particulièrement incomplet, disharmonieux et insuffisant.
Des classes autonomes, comme les noms propres et les noms de nombres,
sont ici rangées à l'intérieur de classes spéciales avec lesquelles elles
n'ont qu'un côté en commun. La classe pronominale, d'avance très
hétérogène, est rendue, par l'introduction des noms de nombres et des
situatifs, si vaste qu'il devient impossible de la définir. Enfin, la catégorie
restante des particules est maintenue — catégorie particulièrement
discutable qui renferme au moins trois espèces différentes de mots dont
les rapports précis avec les quatre autres classes sont, avec ce groupement,
complètement masqués.

Un fondement syntaxique de cette trichotomie a été tenté par
Gottfried Hermann dans son célèbre mémoire sur la réforme de la
grammaire grecque (1801). Il analyse, comme la logique traditionnelle,
chaque proposition en sujet, copule et prédicat. Il suppose ensuite —
à tort d'après ce qui a été démontré plus haut — qu'à chaque membre
de la proposition correspond une classe de mots, et une seule. Il pose
donc : 1) les noms — qui répondent au sujet, 2) les verbes — qui répondent
à la copule et 3) les particules — qui répondent au prédicat (!). — Tout
ceci est si faible et arbitraire qu'une critique détaillée paraît superflue.71

D'un intérêt plus grand sont les tentatives faites pour donner une
base logique à la trichotomie en question ou pour élaborer d'autres
systèmes à fondement logique. Ceux-ci consistent tantôt — comme
ceux de Port-Royal ou d'Adolf Noreen — en une réduction à une
dichotomie, tantôt — comme chez Adelung et Heyse — en une construction
plus compliquée.

a. Une tentative non dépourvue d'intérêt faite pour trouver un
fondement logique à la trichotomie est due au grammairien belge
Burggraff (1863). Pour lui le nom exprime un objet, le verbe l'existence
d'un rapport, la particule la nature d'un rapport 138. (Parmi les particules,
les prépositions expriment un rapport entre des pensées, les conjonctions
un rapport entre des propositions, tandis que les adverbes sont, d'accord
avec Port-Royal, définis comme l'expression d'une relation et d'un
relatum). — Cet essai systématique de groupement mérite en vérité une
plus grande attention que celle dont il a jusqu'ici fait l'objet. Il repose
sur la catégorie tout à fait fondamentale de relation ou détermination
de rapport ; et le verbe est caractérisé d'une manière très adéquate
comme désignant un rapport par opposition au nom, qui désigne un
objet. Par ailleurs, la simplification logique est ici poussée trop loin ;
si l'on n'opère qu'avec les concepts de relation et de relatum, on manquera
de moyens pour décrire l'opposition entre substantif et adjectif, entre
verbes transitifs et intransitifs et entre les différents objets désignés
respectivement par les termes de noms de nombres et de noms propres.

b. La distinction établie par les philosophes grecs entre la matière
et la forme (d'un côté ὕλη, materia, de l'autre εἶδος, species, ou μορφή,
forma) fut employée par Port-Royal (Grammaire II, 1) comme fondement
d'une classification des parties du discours. Parmi celles-ci certaines
désigneront donc les « objets » de la pensée, d'autres « la forme ou la
manière de notre pensée ». Dans le premier groupe, Port-Royal
range, non seulement les noms, les pronoms et les articles, mais aussi
les participes, les adverbes et les prépositions, dans l'autre, il place
les verbes, les conjonctions et les interjections. Les grammairiens
français du XVIIIe s. ont, pour l'essentiel, conservé cette classification 239.
72Dumarsais cependant, suivi en cela par Duclos, fit remarquer que les
articles et les prépositions devaient logiquement être rangés parmi les
mots de forme, et les adverbes, d'après la définition même de Port-Royal
(préposition plus régime, c'est-à-dire relation plus relatum),
être considérés comme appartenant aux deux groupes. En outre, Beauzée
(1757), peut-être sous l'influence de la doctrine de la nature et du sentiment
de Rousseau et de ses devanciers, faisait valoir la place autonome
des interjections comme mots de nature et de sentiment. — Des objections
de nature fondamentale peuvent être faites contre les notions de
matière (ou d'objet) et de forme (ou de modalité) elles-mêmes,
notions qui, on le sait, ont, en philosophie, causé pendant longtemps la
plus grande confusion. Que signifie matière, quand cette notion doit
embrasser non seulement des objets de nature aussi différente que ceux
que l'on désigne par les noms de nombres et les noms propres, mais
aussi toutes les déterminations et les rapports désignés par les adverbes
et les prépositions ? Il ne semble guère rester plus que la notion très
générale de signification ; mais c'était justement celle-ci qu'il s'agissait
de diviser. Et en quoi se distingue-t-elle de la forme ou modalité ? Ce
couple de concepts n'est donc manifestement pas propre à systématiser
les catégories linguistiques.

c. Un système qui, dans le détail, rappelle celui-ci, mais en diffère
totalement quant au principe est celui que James Harris (1751) a
emprunté à Priscien et à Apollonios Dyskolos. Celui-ci distingue
entre mots indépendants ou expressifs et mots dépendants ou accessoires.
A la première catégorie appartiennent les noms et les pronoms, les verbes
et les adverbes ; à la seconde, les articles, les conjonctions et les prépositions.
(C'est vraisemblablement par une simplification de ce système
que les Arabes ont créé leur trichotomie). — On peut ici se demander
s'il existe vraiment quelque chose de commun dans la définition de la
classe de mot à l'intérieur de chacun des deux groupes. Qu'y a-t-il par
exemple, dans le premier groupe, de commun entre les pronoms et les
adverbes, dans le second, entre les articles et les prépositions ? Ce à
quoi Apollonios et ses disciples ont pensé (aussi obscurément qu'on
voudra) est peut-être plutôt une distinction de nature tout à fait différente,
à savoir une distinction entre mots de sens spécial complexe
ou concret et mots de sens spécial simple ou abstrait ; ou, si l'on veut :
entre mots lourds et mots légers, entre mots riches et mots pauvres en
contenu. Une telle distinction, d'après laquelle il est manifeste que
c'est à bon droit que les articles sont rangés à côté des conjonctions et
73des prépositions, peut cependant être faite à l'intérieur de chaque classe.
Elle n'a donc rien à faire avec une classification systématique des parties
du discours elles-mêmes.

d. Au nombre des tentatives faites pour réduire les classes de mots
à un minimum, on peut, dans un certain sens, ranger aussi celle de
Noreen qui divise tous les mots ou expressions (« semèmes ») en expressifs
et pronominaux. Au nombre des termes expressifs, dont le sens
est fixe et ne se modifie que très superficiellement dans des emplois
occasionnels, appartiennent en premier lieu les noms propres, ensuite
des mots comme par ex. le cheval, un cheval ou les chevaux, employés
dans des propositions à sens général. Au nombre des expressions pronominales,
dont le sens est variable et déterminé essentiellement par la
situation, il faut compter le cheval, un cheval, des chevaux, employés
dans des propositions de sens particulier, très souvent les pronoms et
les articles, et enfin les mots de réponse oui et non. — La notion de
« pronominal » est ici très large et très peu claire. Il est cependant évident
que Noreen n'a pas ici en vue une classification des mots et de leurs
classes, mais seulement une répartition des expressions et des locutions,
et que cette répartition est de nature purement psychologique, non
logique. Il semble qu'il soit impossible de l'étendre à l'ensemble du
vocabulaire et elle reste en tout cas sans intérêt pour une classification
des parties du discours.

e. A l'opposé des auteurs qui cherchent à réduire au minimum le
nombre des classes en employant des notions très abstraites, nous trouvons
ceux, plus réalistes, qui parlent sans prétention des classes particulières
et essaient d'arriver graduellement à des groupes toujours plus
vastes. Au nombre de ceux-ci, il faut compter les grammairiens allemands
Adelung (1782) et Heyse (1838), qui nous proposent des systèmes
analogues.

Selon Adelung on peut poser un système où les mots désignent :

I. La substance : les substantifs.

II. La non-substance :

1) en et pour soi :

a) la qualité : les adverbes qualitatifs ;

b) la circonstance : « Umstandswörter » (c-à-d. les « situatifs ») ;
les prépositions et les conjonctions.

2) attributifs : les verbes.

3) attribués :74

a) la qualité : les adjectifs ;

b) la circonstance : les pronoms et les articles ; les noms de
nombres.

Pour Heyse, les interjections forment une classe à part ; les autres
mots, qui « constituent le langage raisonnable », se divisent en :

I. Substantifs : substantifs nominaux et pronominaux.

II. Attributifs :

1) les adjectifs ; parmi ceux-ci les qualitatifs, les quantitatifs ou
noms de nombres, et les pronominaux (parmi lesquels les
articles) ;

2) les verbes ;

3) les adverbes.

III. Particules : prépositions et conjonctions.

Ces systèmes ont tous deux emprunté à la tradition quelques éléments
de valeur ; par exemple, les mots de liaison comme les prépositions et
les conjonctions sont groupés ensemble comme déjà chez Aristote ; de
même, les pronoms et les articles ne sont pas séparés, mais rangés à
côté des noms de nombres. Adelung a aussi marqué un progrès particulier
en plaçant les situatifs non directement avec les adverbes, mais avec les
conjonctions, et les prépositions. Heyse marque également un progrès
quand il place les interjections, comme chez les Grecs, en opposition
avec toutes les autres classes et qu'il considère les verbes, d'une manière
beaucoup plus nette qu'Adelung, parallèlement avec les adjectifs
et les adverbes, comme des attributifs, c'est-à-dire des mots qui
décrivent.

Néanmoins, ces tentatives sont à beaucoup d'égards imparfaites. Ces
deux grammairiens séparent d'une façon tout à fait injustifiée les adjectifs
des substantifs, ce qui disloque la catégorie nominale de la grammaire
antique, et ils présentent à tort la majorité des pronoms comme
des attributifs ; Heyse les classe même parmi les adjectifs. Adelung
place assez fâcheusement les prépositions et les conjonctions à côté des
adverbes de qualité ; Heyse de son côté, les présente, sans définition
systématique, comme des particules.

On ne connaît généralement pas, de nos jours, ou on ne reconnaît
pas, les tentatives de groupement dont il vient d'être question. Aucune
75ne semble d'ailleurs devoir s'imposer à l'attention. Toutes sont basées
sur des langues déterminées, particulièrement sur des types anciens ou
modernes des langues indo-européennes, sans qu'il ait été fait le moindre
effort pour examiner ou prouver leur valeur dans d'autres régions du
monde des langues. A cela s'ajoute que leur structure a le caractère de
l'irrégularité ; on n'y trouve pas l'harmonie nécessaire à un système où
les membres se conditionnent les uns les autres. Un système linguistique
doit, comme tout autre système, avoir sa statique pour ne pas s'effondrer.
Enfin, ces tentatives de groupement ne renferment ni une définition des
concepts fondamentaux qui y sont appliqués, ni une démonstration qu'ils
sont suffisamment généraux pour être nécessaires dans un système de
classification quelconque.

V

Nous avons trouvé, dans l'histoire de la doctrine des classes de mots
(II. — IV.), une série de concepts fondamentaux qui sont plus ou moins
fréquemment employés. Quelques-uns apparaissent avec une grande constance
à toutes les époques. Ils jouent aussi, sous le nom de catégories,
un rôle central dans la philosophie depuis Aristote. La question de
savoir quelles catégories sont absolument nécessaires, c'est-à-dire inhérentes
à la nature même de la pensée humaine, est d'intérêt vital pour
toute philosophie. La philosophie du langage a pour objet de rechercher
le nombre des catégories linguistiques et leurs définitions. Si on peut
démontrer que ces catégories sont partout les mêmes, en dépit de toutes
les variations, on aura contribué d'une manière importante à caractériser
l'esprit humain.

L'exposé et la critique des définitions ont montré que certaines
notions fondamentales non seulement réapparaissaient avec une fréquence
particulière, mais encore permettaient entre toutes une définition précise
de la ressemblance et de la différence des classes. Les noms (noms propres
compris) ont ainsi toujours été définis tantôt par l'une des deux notions
de substance et de qualité, tantôt par les deux à la fois, les noms de
nombres étant définis par la quantité. Pour définir les pronoms, nous
avons trouvé tantôt la substance, tantôt la « capacité de forme » scolastique
ou l'indétermination. Les conjonctions ont été définies comme
des expressions de liaison ou, plus justement, de relation (moins bien :
de circonstance). Les verbes ont été habituellement conçus comme des
76termes de prédication ; mais déjà Aristote et plus tard Port-Royal
les ont décomposés en copule, c'est-à-dire relation, et attribut, c'est-à-dire
qualité. Enfin, nous avons trouvé qu'il fallait voir dans les vrais adverbes
ou déterminatifs l'expression, non pas de la circonstance, mais de la
qualité.

Si la notion de circonstance doit être exclue de la doctrine des classes
de mots, cela vient de son caractère trop spécial. Seul Campanella, le
philosophe de la Renaissance italienne, semble l'avoir comprise comme
une catégorie. Elle est étroitement apparentée aux catégories aristotéliciennes
de lieu et de temps (πού, ubi, et ποτέ, quando), qui se sont
également montrés impropres à définir les classes fondamentales de la
langue ; les verbes sont aussi peu des mots exprimant le temps que les
prépositions des mots exprimant le lieu. D'aussi peu de valeur pour le
but que nous nous proposons sont les quatres dernières catégories
d'Aristote, relativement très spéciales : l'action et la passion (ποιεῖν,
actio et πάσχειν, passio), l'état et l'habitus (κεῖσθαι status et ἔχειν,
habitus) ; nous avons vu que les verbes par exemple ne peuvent pas
être définis au moyen de concepts si spéciaux. Il en est naturellement
de même pour tous les concepts, si en faveur à notre époque, qui présupposent
le temps, tels que la causalité (Kant) et l'évolution (Spencer),
le changement (B. Erdmann) et le phénomène (Wundt). Ce sont
toujours des mots spéciaux à l'intérieur des classes, par ex. des prépositions
ou des verbes, mais non les classes elles-mêmes qui, dans la
langue, expriment ces sortes de relation particulière.

Si tous les concepts que l'on vient de voir sont, du point de vue de
la classification des mots, trop étroits, on peut en imaginer d'autres qui
seraient trop généraux. Tel est le cas des concepts de matière et de forme,
qui jouaient encore un rôle décisif dans la théorie de la connaissance
de Kant et que Port-Royal essaya sans succès d'appliquer au classement
des catégories linguistiques. On peut ajouter ici qu'une modernisation
de ces concepts en « substance » et « fonction » 140 ne serait guère plus
heureuse. Il faudrait alors réunir les objets désignés par les noms propres
et les noms de nombres dans la catégorie de substance, et les déterminations
exprimées par les vrais adverbes et les prépositions dans celle de
fonction. Mais cela équivaudrait à effacer les différences tout à fait
fondamentales qui s'affirment, d'un côté entre les noms de nombre et
les noms propres, de l'autre côté entre les prépositions et les vrais adverbes ;
inversement, on voilerait la relation qui rattache les vrais adverbes (y
77compris les négations) aux noms de nombre, et les prépositions aux
noms propres. Il ne reste donc que quatre catégories linguistiques au
sens le plus strict du mot :

1. la substance (cf. les noms propres)
2. la quantité (cf. les noms de nombres)
3. la qualité (cf. les adverbes)
4. la relation (cf. les prépositions).

Ces catégories semblent toutes absolument nécessaires pour la doctrine
de la classification des mots ; sans elles, on ne parviendrait pas à définir
les quatre classes aristotéliciennes ni surtout les quatre classes plus
abstraites dont on a depuis reconnu plus clairement l'existence.

Il se trouve aussi que ces quatres catégories sont justement celles
qu'Aristote lui-même nomma les premières et les seules qu'il traite en
détail dans son livre sur les catégories. Elles jouent aussi chez les philosophes
ultérieurs, et pas seulement chez les nombreux péripatéticiens de
l'antiquité et du moyen âge, un rôle décisif. Ainsi, par ex., le tableau
des catégories de Hegel commence par l'être (cf. οὐσία, substance),
la qualité et la quantité, la relation étant, chez lui comme plus tard
chez Hartmann, la catégorie fondamentale sur laquelle repose tout le
système. Herbart, suivi par des logiciens qui ont eu une aussi grande
influence que Lotze, Sigwart et Wundt, place au premier rang la
chose (cf. substance), la propriété (cf. qualité) et le rapport (cf. relation).
Il y aurait donc un intérêt particulier à examiner les exigences
que posent, pour une définition de ces catégories, les faits linguistiques
et leur analyse.

1. La substance (οὐσία, traduit en latin tantôt par essentia, tantôt et
plus souvent par substantia, qui à proprement parler répond à ὑπόστασις
‘existence indépendante’). — Aristote la place au premier rang de ses
catégories et la définit comme ce qui est indépendant, ce qui subsiste
par soi-même (« quod in se est et per se concipitur », dit Spinoza).
Cette définition oppose la substance à toutes les autres catégories, non
indépendantes, et la place même, en un certain sens, en dehors du cadre
des catégories. Celles-ci sont en effet, de par leur définition, les prédicats
les plus généraux (κατηγορίαι prædicamenta), tandis que la substance
est conçue comme un sujet fondamental (ὑποκείμενον) dont toutes
les autres catégories sont des prédicats, mais qui ne peut elle-même être
78prédicat. — Ce concept sert à Apollonios pour définir les pronoms ;
la plupart des autres grammairiens l'emploient pour caractériser le nom,
en particulier le nom propre, et le substantif a, comme on sait, été nommé
au moyen âge d'après la substance.

Le concept de substance qui, au XVIIe siècle encore, occupait une
place dominante, par ex. chez Descartes et d'une manière particulièrement
originale chez Spinoza, a, ultérieurement, été rejeté, en particulier
par les empiristes anglais et, à leur suite, par Kant et ses disciples, parmi
lesquels Renouvier et Høffding ; le rejet a été particulièrement radical
chez des philosophes populaires français comme Bergson et Le Dantec.
— Aussi certains linguistes de notre époque ont-ils essayé d'éviter ce
concept, déclaré vielli, cela même dans la définition du substantif et
du nom propre (H. Paul, Jespersen). Le seul résultat, cependant,
est qu'on a évité le Scylla métaphysique pour tomber dans le Charybde
psychologique : les objets qui n'existent que pour l'individu sont en
vérité aussi étrangers à la logique de la langue que les substances indépendantes.
D'importantes tendances au sein de la logique moderne (Bolzano
et Brentano, Meinong et Husserl) et un penseur aussi éminent
qu'Emile Meyerson affirment toutefois à nouveau la nécessité d'un
concept logique d'objet, et, en effet, la philosophie du langage ne semble
pas pouvoir se passer d'un concept de ce genre.

2. La quantité (ποσόν, ποσότης) — Comme Trendelenburg 141 l'a
montré, ce concept est, pour Aristote, la seconde catégorie. Le critère
de la quantité ou de la grandeur est déclaré être la divisibilité ; cependant,
le fondateur de la doctrine des catégories lui-même place, tant le concept
de position (θέσις) que celui d'ordre (τάξις) en relation étroite avec
cette catégorie. — Au point de vue grammatical, celle-ci définit naturellement
les noms de nombres, en partie aussi les corrélatifs (πόσον, quantum
et τοσοῦτον, tantum, etc.…). Au moyen âge, le concept de quantité
a été le thème de nombreuses spéculations. Ainsi, Duns Scot distinguait
nettement et à juste tite « l'unum comme principe de numération » de
« l'unum comme individu », créant déjà par là une possibilité de donner
au concept qui nous occupe une position centrale et bien définie. De
nos jours, la quantité et le nombre, aussi bien que le « situs » et l'ordre,
ont été définis d'une manière nouvelle et plus générale, qui se révélera
peut-être importante aussi pour la philosophie du langage.79

3. La qualité (ποιόν, ποιότης chez Platon ; qualitas chez Cicéron) 142
constitue, chez Aristote, le troisième concept fondamental ; elle est
définie, en gros, comme une différence (au point de vue de l'état, de
la force ou de la constitution). Comme expression de la propriété, ou
manière d'être, cette catégorie est employée tout naturellement dans
l'antiquité pour définir les noms, en particulier les appellatifs ; au moyen
âge, elle a surtout été appliquée aux adjectifs — qualitatifs par excellence
— et aux « nomina qualitatis » (albedo ‘blancheur’) qui en sont
dérivés, et enfin aux adverbes de différentes espèces. Cette application
a été rendue possible par le fait que le concept de qualité a souvent
été compris d'une façon assez vague comme l'expression de toutes les
différences, non seulement de degré et de manière, mais de lieu, de
temps et même de nombre 243. Cela a conduit à maintenir jusqu'à nos
jours le concept obscur de l'adverbe, dont les nombreuses sous-classes
répondent à cette hétérogénéité.

4. La relation (πρός τι) occupe la quatrième place chez Aristote,
parce que, d'après lui, ce concept présuppose la qualité. La logique
aristotélicienne, et par suite celle de l'École, sont en somme fondées sur
la qualité, tandis qu'elles mettent au second plan la relation. Aristote
n'a pas lui-même reconnu ce que l'historien anglais Grote 144 fait remarquer :
sur les 10 catégories, les 6 dernières, et en vérité toutes à l'exception de
la substance doivent être considérées comme des formes spéciales de la
relation. C'est en harmonie avec ce fait que, dans l'antiquité et au moyen
âge, la relation n'a pas été expressément appliquée à la définition d'une
classe quelconque de mots (on ne vit pas que cette catégorie est présupposée
par le concept de liaison inhérent aux conjonctions et aux prépositions
de même qu'à la copule contenue dans le verbe). Ce n'est
que Port-Royal (1660) qui définit les prépositions comme des mots
de relation, et le grammairien belge Burggraff (1863) semble avoir
été le premier à présenter clairement le verbe, parallèlement à la préposition
et à la conjonction, comme l'expression d'une relation. Au XIXe
siècle, le concept de relation a été regardé par beaucoup de philosophes
(Hegel, Hartmann et Renouvier) comme le concept le plus fondamental,
80et l'opposition contre la logique traditionelle est basée essentiellement
sur cette catégorie 145. Le mathématicien philosophe Henri Poincaré
a même, contrairement à toute tradition, considéré les relations
comme la réalité même.

Il pourrait donc sembler que ces quatre catégories universellement
reconnues constituent le minimum dont la doctrine de la classification
des mots a besoin, au moins pour définir les classes traditionnelles qui
d'ailleurs ne sont pas nécessairement les seules possibles. On pourrait
même être tenté de se demander si toute cette classification, où les
catégories aussi bien que les classes de mots nous viennent en somme
d'Aristote, n'a pas un caractère exclusivement européen 246. Quoi qu'il
en soit — le problème peut être repris plus tard sur une base plus large —,
ces quatre catégories ne peuvent en tout cas servir de fondement à une
théorie philosophique du langage que si elles remplissent les deux conditions
auxquelles doivent satisfaire tous les éléments logiques du langage.
D'abord, elles doivent être dépouillées de tout caractère métaphysique
et absolu, car le langage n'est que notre système de signes ou de symboles
d'un monde, non la copie ou l'image des choses en elles-mêmes. Ensuite,
il faut que les concepts fondamentaux, comme tous les concepts linguistiques,
soient définis dans une interdépendance étroite, car la langue est
un système de signes, c'est-à-dire de mots, dont l'existence — et ici
existence veut dire autant que valeur et signification — est constituée
uniquement par des rapports mutuels de ressemblance et de différence.

Le concept de substance a, comme on l'a vu, été employé pour désigner
des objets subsistant par eux-mêmes ; et le fait est qu'il est, dans l'usage
du moyen âge, souvent employé dans le sens de réalité ou d'existence 347.
De là provient son application en métaphysique, par ex. chez les scolastiques
et Spinoza. Souvent aussi il est confondu avec les concepts d'individu
81(ἄτομον) ou de personne (πρόσωπον), d'où son rôle fatal dans
les disputes sur la trinité chrétienne. Le concept de substance dont la
philosophie du langage ne peut se passer n'a naturellement pas ce caractère.
Il est, du point de vue de la langue, indifférent que les objets avec
lesquels elle opère soient réels ou imaginaires, personnels ou impersonnels,
corporels ou incorporels. Il n'est besoin que d'une espèce de points logiques
ou d'atomes qui puissent être donnés en objet à notre pensée.

Bien que les catégories qui suivent, quantité, qualité et relation,
soient, selon Aristote, les prédicats de l'existence, on a été plus tard
sensiblement moins enclin à leur attribuer une valeur ou une réalité
absolue. Il est clair que la philosophie du langage doit, ici aussi, rester
entièrement neutre ou agnostique : sa tâche, en effet, n'est pas de décider
du caractère plus ou moins objectif de nos qualités sensorielles 148 ni d'examiner
si les constructions des mathématiciens sont dues à des découvertes
ou à des inventions dans le monde des qualités et des relations.

La seconde condition que doivent remplir les concepts fondamentaux
de la théorie des classes de mots est que ceux-ci soient définis en étroite
relation mutuelle, qu'ils forment, en d'autres termes, un système. Toutefois,
cette condition ne signifie nullement qu'ils doivent tous être définis
en partant d'un même point de sorte qu'ils forment une seule série. La
relation et la qualité paraissent ainsi devoir conserver leur indépendance
réciproque — en tout cas du point de vue des classes de mots, la seule
qui nous occupe ici. La relation, ne peut pas, comme Aristote le supposait,
être ramenée à la qualité, et la qualité ne peut pas davantage,
comme le pensait Porphyrios, être déduite de la relation plus la quantité.
La réduction, proposée par Port-Royal, de la qualité à la relation plus
un relatum (sagement = avec sagesse) ne semble pas non plus être suffisamment
fondée. Par contre, on peut montrer que les différentes espèces
d'objets peuvent être comprises et définies par leurs seuls rapports
respectifs avec la relation et la qualité.

La chose, ou substance, peut être conçue comme un simple objet
de relation. Penser est en effet, comme l'a dit Fichte, établir des rapports ;
la chose pensée est donc nécessairement un relatum. Ainsi, le concept
de substance est dépouillé, non seulement de son caractère métaphysique,
mais encore du double sens qu'il avait chez Aristote, où il désignait
d'une part la chose ou objet proprement dit, d'autre part l'objet de prédication
ou sujet. Si la chose est conçue comme un simple relatum (« das
82Bezogene »), elle prend un caractère purement objectif dans ce sens
qu'elle s'applique aux seuls objets de la pensée. Quant au caractère et
à la nature de ces objets, il n'en est rien préjugé ; ils sont purement
individuels, indéfinis et sans relation mutuelle. Ils sont, comme les
monades de Leibniz, « sans fenêtres ». Ils n'ont d'autre fonction que
de constituer ensemble un monde provisoirement non-analysé.

Il s'agit maintenant d'opposer nettement à cette notion le second
concept d'objet, celui d'objet subjectif. Il peut être considéré d'une
part comme sujet (cf. angl. subject) ou thème de développement,
d'autre part — ce qui finalement revient au même — comme quantité
ou ordre. A quel point ces concepts se rapprochent l'un de l'autre, c'est
ce dont on se convaincra en analysant les expressions scolastiques
suivantes 149.

1. supposition. — Ce terme est, comme subjectum, une adaptation
latine du grec ὑποκείμενον. Il indique la base d'une prédication, le
cadre d'un contenu.

2. materia prima (ou primo prima). — Tel est le terme employé
par Duns Scot pour désigner la matière toute primordiale, le corps
encore indéterminé.

3. materia quantitate signata. — C'est la matière déterminée quantitativement
et non encore qualitativement.

4. capacitas formarum. — La « capacité de forme » est, comme nous
l'avons vu, chez Duns Scot, l'expression d'une certaine possibilité neutre
de détermination quelconque. (Nous avons vu précédemment l'importance
primordiale de ce concept pour la définition des noms de nombre, des
pronoms et des conjonctions).

Ces déterminations sont toutes en opposition frappante avec le concept
d'objet proprement dit, ou d'objet « objectif » ; elles peuvent être
réunies sous le nom d'indétermination ou de capacité de détermination
(indeterminatum ou determinandum). Or, c'est là justement ce qui,
d'après les derniers théoriciens 250, caractérise les objets des mathématiques.
Ceux-ci sont, comme on sait, innommés ou indéterminés, si bien que
les mathématiques peuvent, à juste titre, être appelées la science dans
laquelle on ne sait jamais de quoi on parle. Que cette science traite de
nombre, d'espace ou de « structure », qu'elle le fasse comme d'éléments
chaotiques ou ordonnés, statiques ou dynamiques, ces objets sont toujours
83dépourvus de qualité, subjectifs en ce sens que comme le sujet
d'une proposition, ils n'ont pas encore été caractérisés plus exactement.
Ils ne sont que des formes ou des cadres, que l'on crée (ou que l'on trouve
tout faits) et que l'on tient prêts à recevoir un contenu descriptif. Ce sont
des objets de description (descripta), non des descripteurs (descriptores).

En comprenant de cette façon les deux sortes d'objets et leur étroit
rapport de corrélation avec les deux sortes de fonction, on crée deux
domaines, le relatif ou celui de la relativité et le descriptif ou celui de
la « descriptivité », — domaines que l'on doit, dans un certain sens,
considérer comme constituant ou plutôt embrassant ensemble le monde
du langage. Dans ces deux domaines, il y a un concept de substance
et un concept de fonction corrélatif de celui-ci ; un objet proprement
dit ou un objet « objectif » est défini par le seul fait d'être un relatum ;
un objet subjectif ou un objet de description par le seul fait d'être un
descriptum. Sur le terrain objectif ou relatif, on ne trouve donc que des
oppositions entre membres liés et membres liants (cf. ἄρθρα et σύνδεσμοι
chez Aristote) ; sur le terrain subjectif ou descriptif les seules oppositions
qui règnent sont celles qui séparent membres décrits et membres
qui décrivent.

Nous proposons donc de considérer ces quatre concepts et eux seulement
comme fondamentaux. Nous supposons — après l'argumentation qu'on
vient de lire — qu'ils sont les catégories constantes du langage, les seules
indispensables et suffisantes pour définir le système de classes de mots
d'une langue quelconque
.

Nous proposons en outre, sur le terrain relatif, de symboliser le terme
de liaison ou relator par
r, l'objet ou relatum par R, et, parallèlement,
sur le terrain descriptif, la qualité ou le descriptor par
d, la « capacité
de forme », la quantité ou le descriptum par D.

De même que la langue elle-même est l'instrument le plus important
de la pensée, de même un système de signes scientifique, pourvu qu'il
soit fondé sur une analyse correcte, a souvent montré sa grande efficacité,
non seulement pour formuler d'une façon brève et précise les résultats
acquis, mais aussi pour en aquérir de nouveaux.

Voici donc formulée une hypothèse de base, très simple et très générale,
sur le fondement de la théorie des classes de mots, hypothèse appuyée
sur des catégories qui semblent avoir le rapport le plus étroit avec la
nature de la pensée. Reste à savoir si cette hypothèse résistera à l'épreuve
des réalités linguistiques.84

II Théorie

La nature a coutume de recourir aux moyens les
plus simples pour produire les plus grands effets.
Leibniz.

I

Un contrôle de la théorie qui vient d'être établie pourrait déjà être
entrepris sur la base de l'exposé donné dans l'introduction, et le lecteur
attentif aura certainement remarqué que les classes aristotéliciennes ont,
en fait, été définies par une double application des quatre premières
catégories et que les classes plus abstraites que l'on a reconnues par
la suite répondent exactement à ces catégories mêmes. Il serait cependant
prématuré de tenter, dans le détail, la vérification d'une hypothèse aussi
générale avant d'avoir montré clairement par l'analyse ce qu'elle contient.

Pour se faire une idée nette des conséquences de l'hypothèse en
question, il faut rechercher d'après quels principes les catégories qui
viennent d'être établies doivent être employées. Il est clair, d'un côté,
qu'elles ne doivent pas seulement être employées isolément, mais aussi en
combinaison ; d'autre part, il est évident que toute langue — abstraction
faite de la plus rudimentaire — doit employer non pas une, mais plusieurs
combinaisons. Deux questions se posent alors :

Quelles sont, en principe, les combinaisons possibles des catégories
linguistiques ?

Quelles combinaisons sont en même temps possibles ?

La première question réclame un critérium de combinaison qui
indique les exemples et les espèces de combinaison pensables en général ;
en d'autres termes, nous revenons ici au problème du maximum et du
85minimum de classes de mots posé à la page 24. La seconde question exige
un critérium de groupement par lequel serait décidé quelles combinaisons
ou quelles totalités les premières combinaisons peuvent former — ou
quelles combinaisons sont nécessaires quand certaines combinaisons sont
données. C'est donc le problème de la possibilité de la formation de
systèmes à l'intérieur des classes de mots qui se pose ici de nouveau.

Pour résoudre ces problèmes, une méthode purement empirique ne
saurait être employée. Elle mènerait à une fâcheuse dépendance de faits
spéciaux et ainsi à un rétrécissement arbitraire de l'horizon, tandis que
la mission d'une théorie est au contraire, non seulement d'approfondir
l'analyse, mais encore d'élargir l'horizon.

Par contre, on emploiera avec avantage comme critères deux principes
directeurs qui ont fait leurs preuves dans l'histoire de la science : le
principe de continuité et celui de symétrie. D'après le premier, que l'on
trouve, dès la Renaissance, indiqué chez Comenius et qui conduisit
Leibniz à la découverte du calcul différentiel 151, on doit toujours essayer
de résoudre les différences et les oppositions données en supposant des
membres intermédiaires et des termes de transition en aussi grand nombre
que possible (ce qui ne doit naturellement pas mener à une croyance
dogmatique en un continuum absolu 252, à la négation de points de repos
commes les atomes et les quanta). Le second principe, le principe de
symétrie qui, dans toute biologie et en particulier dans la théorie des
cristaux, joue un rôle décisif, a été formulé par le zoologue Cuvier comme
le principe de la corrélation des formes, et c'est un principe analogue,
le principe de correspondance, qui a guidé le physicien Niels Bohr 353.
D'après ce principe, un certain équilibre s'affirme toujours dans toute
totalité viable ; pour chaque membre (simple ou composé) d'un système,
on doit toujours s'attendre à trouver un autre membre correspondant
de nature ou de forme opposée. Ceci n'entraîne d'ailleurs vraisemblablement
pas une harmonie ou une perfection absolue. Ce principe s'oppose
certes catégoriquement à la conception purement mécanique de la nature,
mais ne justifie pas non plus l'entité extra-naturelle qu'étaient les causes
finales des anciens.86

Il découle du principe de continuité qu'il n'y a pas de raison de
s'arrêter à une combinaison binaire des catégories ; il faut compter
avec la possibilité de combinaisons à 3 et 4 termes, en d'autres termes
avec des classes de mots à 1, 2, 3 et 4 dimensions.

De là s'ensuit encore que les classes de mots théoriquement possibles
se situent sur 4 degrés logiques différents selon qu'elles emploient 1, 2,
3 ou 4 concepts fondamentaux à la fois ; d'où leur définition :

I. Au premier degré, on trouve 4 classes formant 2 groupes de 2 :
un groupe relatif (r et R) et un groupe descriptif (D et d) ; on peut
les appeler les classes abstraites.

II. Au second degré, nous trouvons 6 classes, que l'on peut appeler
concrètes. Elles se divisent en deux groupes. Le premier groupe est constitué
de deux classes qui n'emploient que des catégories d'un seul
domaine, celui de la relativité ou celui de la descriptivité ; leurs définitions
respectives sont rR et Dd et nous les appellerons homogènes. Le second
groupe contient quatre classes, toujours définies par une catégorie relative
et une catégorie descriptive (Rd, rd, RD, rD) ; on peut les appeler
hétérogènes.

III. Au troisième degré, nous trouvons, comme au premier, 4 classes
divisées en 2 groupes de 2. Les deux premières (définies Drd et DRd)
ont un membre central relatif et des membres latéraux descriptifs, la
constitution des deux autres (rDR et rdR) étant inverse. Elles seront,
dans ce qui suit, appelées classes complexes.

IV. Enfin, au quatrième et dernier degré, nous trouvons une seule
classe (rRDd). Elle contient simultanément toutes les catégories, tant
les relatives que les descriptives ; elle sera donc désignée comme la classe
indifférenciée.

Ces 15 classes constituent, selon la théorie, le nombre le plus élevé
possible, le maximum absolu des classes de mots. Réunies, elle formeraient
le système le plus complet qu'on puisse imaginer. La possibilité d'un
tel système n'est en aucune manière entravée par le principe de symétrie.
Si, par contre, une ou plusieurs des 15 classes manquaient, cette absence
entraînerait, dans la plupart des cas, celle d'autres classes. Le nombre
total théoriquement possible de groupements des 15 classes d'après la
doctrine combinatoire de Leibniz 154 (215 - 1 = 32767) n'est naturellement
pas réalisable ; le principe de symétrie doit le réduire de façon relativement
très considérable. Tandis que le principe de continuité n'entraîne
87que la possibilité d'un nombre de classes dont le maximum sera de
15, le principe de symétrie, lui, implique une nécessité à l'intérieur
de certaines limites. Certains groupes de classes sont solidaires, de sorte
que l'existence ou la non-existence d'une classe donnée entraîne nécessairement
l'existence ou la non-existence de certaines autres classes.

I. Parmi les classes abstraites, les deux classes relatives (r et R)
sont mutuellement solidaires, de même que les deux classes descriptives
(D et d).

II. Parmi les classes concrètes, les 4 classes hétérogènes (Rd, rd, RD
et rD) sont solidaires, circonstance qui se révélera d'une grande importance ;
en effet, chacune d'entre elles a, par suite de l'emploi simultané
constant d'une catégorie relative et d'une catégorie descriptive, non pas
une seule contre-partie, mais trois. Par contre, il n'existe point de solidarité
entre les classes hétérogènes et les classes homogènes ni entre
les deux classes homogènes (rR et Dd).

III. Les classes complexes comprennent, comme les classes abstraites,
deux couples solidaires : Drd appelle DRd et inversement, et il en est
de même de rDR et de rdR.

IV. La classe indifférenciée (rRDd) enfin est, contrairement à toutes
les autres, seule à son degré de l'échelle logique. Elle échappe par conséquent
à toute solidarité ; elle peut être présente ou absente sans conséquence
pour aucune classe de degré logique plus élevé.

II

Lorsqu'il s'agit de rapprocher les conséquences de l'hypothèse avec
les définitions auxquelles nous ont mené un examen critique de l'histoire
de la grammaire et par là (bien qu'indépendamment) avec les particularités
des langues, nous rencontrons, entre autres, un terrain où la tâche
devient particulièrement facile. C'est le terrain des classes abstraites ou
à une dimension. Ici, la vérification est pour ainsi dire faite d'avance,
puisque chacune de ces classes répond à un de nos concepts fondamentaux.
Il est déjà assez généralement reconnu que les noms propres désignent
l'objet ou la substance, les noms de nombres la grandeur ou la quantité,
les adverbes authentiques la constitution ou la qualité et les prépositions
le rapport ou la relation. Cependant il faut encore, pour chacune de ces
classes, examiner quels types de mots en font vraiment partie et quels
autres doivent en être exclus.88

I. Prépositions (r)

I. Prépositions (r). — Une classe de termes de liaison purs ou
relatores (r) ne doit contenir que des mots dont la seule fonction est
d'exprimer un rapport ou une relation ; ces mots ne doivent pas, en
même temps, désigner un objet (R) qui, par ex. serait régi par ce
rapport ; ils ne doivent pas non plus contenir d'élément descriptif, soit
déterminatif (d), soit situatif (D).

Cette définition convient aux prépositions du type abstrait représenté
par le français de, c'est-à-dire des mots désignant des rapports aussi
généraux que à, en, vers, dans et sur. Ceux-ci sont pour cette raison
désignés par Port-Royal comme des mots de relation — définition
que rappelle le terme danois de Forholdsord. Ce n'est manifestement
pas par hasard que la catégorie de relation elle-même, seule de toutes
les catégories, est définie par Aristote au moyen d'une préposition
(πρός τι). Cette définition a plus de portée que la définition syntaxique
(préposition = mot placé avant), ce qui ressort entre autres du fait
que cette place normale elle-même peut être déduite de la définition
de la préposition comme mot de relation. Une relation en effet, est toujours,
implicitement ou explicitement, orientée vers un certain terme ;
un relator a toujours un relatum ; et ce terme sera, quand il apparaît
explicitement dans la proposition, c'est-à-dire comme régime, tout
naturellement placé après le terme de rection. C'est pour cette raison
que, dans de nombreuses langues, la conjonction ouvre la subordonnée
et le verbe est placé avant son objet.

Les prépositions expriment donc des relations pures sans égards
directs à des objets (R) ou à des situations (D). Elles ne sont donc
à aucun point de vue, pas même au plus abstrait, locales ou spatiales.
Elles n'ont en elles-mêmes rien à faire avec l'espace, ni donc avec le
mouvement ou le repos. Elles peuvent désigner des directions (lat.
ad) ou des « points de concentration » (à) ; mais ces directions, ces
« points » et tous les autres rapports susceptibles d'être désignés par
une préposition, ne sont pas liés à l'espace ni au temps (c'est au contraire
en employant ces relations abstraites que les concepts d'espace
et de temps ou « d'espace-temps » peuvent être constitués). Ces relations
peuvent aussi bien s'appliquer à une série mathématique par ex., série
qui n'est pourtant ni locale ni temporelle ; les directions et les points
peuvent être déterminés par rapport à un point zéro purement idéal.
Mais même dans une série idéale de ce genre ce ne sont que les relations,
non les positions, qui sont exprimées par des prépositions. Il est donc
parfaitement arbitraire de diviser les prépositions en prépositions locales,
89temporelles et modales (et par ex. d'attribuer aux langues primitives
des prépositions purement locales) ; de même il est injustifié de voir
dans l'acception concrète (ou plus exactement : l'emploi local) l'origine
de toutes les autres.

Il n'y a qu'un nombre relativement restreint de langues qui, d'après
cette définition, ont des prépositions véritables. Les postpositions des
langues finno-ougrienne et turque, du basque et des langues américaines
sont de nature plus complexe et doivent être rangées ailleurs. Le sémitique
ne semble avoir constitué de véritables mots de relation qu'à une date
tardive 155, et dans l'indo-européen le plus ancien, les mots qui sont historiquement
identiques avec les prépositions des langues plus jeunes (grec
ἀνά, ἀπό, ἐν, etc.) sont d'une nature plus indépendante ; ils ne sont pas
nécessairement liés à un nom comme recteurs ou à un verbe comme préfixes.

Parmi les nombreux mots que les grammaires traitent comme des
prépositions, plusieurs n'ont pas droit à ce nom. Le fait, par exemple,
que des expressions nominales ou verbales gouvernent un cas de la même
manière que les prépositions n'est pas suffisant pour en faire des prépositions.
En premier lieu, il faut exclure les tournures et les mots composés
dont les prépositions ne constituent qu'un membre ; ainsi le français
parmi, hormis, le danois omkring ; il convient d'écarter aussi les termes
composés de deux prépositions, comme l'anglais into ou le latin vulgaire
de-ex, de-ab (d'où le français dès, l'italien da, qui sont devenus de véritables
prépositions). En outre, il convient d'exclure les mots purement
nominaux : adjectifs comme l'anglais round ‘en faisant le tour de’, le
français sauf ou l'allemand laut ‘d'après’, substantifs comme le latin
causa, le danois trods ‘malgré’ ou l'allemand kraft ‘en vertu de’, ou combinaisons
d'adjectifs et de substantifs comme le français malgré. Enfin
on ne saurait compter au nombre des prépositions des participes comme
le français excepté (angl. except) ou des gérondifs comme durant (angl.
during), moyennant ou suivant, concernant ou touchant, danois vedrørende
ou angaaende.

La tâche la plus difficile, mais aussi la plus importante, est celle
90d'éliminer des vraies prépositions certains mots qui s'en rapprochent
beaucoup en ce sens qu'ils désignent des relations et qui, comme les
prépositions, sont souvent employés avec un régime qui les suit ou les
précède. Comme exemples on peut citer le grec ἄνω (mais pas ἀνά).
le français sus (mais pas sur), l'anglais up, le danois op ou oppe (mais
par contre pas la forme allemande historiquement identique auf qui est
préposition). Les mots de ce type, qui souvent sont d'anciennes prépositions
ou sont destinés à en devenir, se distinguent de ces purs termes de
relation en indiquant un but ou un placement, considéré tantôt comme
poursuivi (op ‘vers le haut’, ned ‘vers le bas’), tantôt comme atteint
(oppe ‘en haut’, nede ‘en bas’). Ce sont donc des situatifs. Ils constituent
une classe particulière, apparentée aux prépositions, et dont nous
essaierons plus tard de fixer la place systématique.

II. Noms propres (R)

II. Noms propres (R). — Une classe de relata purs (R) ne doit
contenir que des mots dont la seule fonction est de désigner des objets
propres, c'est-à-dire qui n'impliquent ni liaison (r) ni description (d)
et qui, par leur indépendance réciproque, se distinguent nettement des
objets subjectifs ou ordonnés (D). Ces objets au sens strict répondent
entièrement aux objets éternels que le logicien A. N. Whitehead 156 a
décrit dans les termes suivants : « Each eternal object is an individual
which, in its own peculiar fashion, is what it is. This particular individuality
is the individual essence of the object, and cannot be described
otherwise than as being itself ».

Cette définition convient manifestement aux noms propres. Un nom
est de cette façon le signe d'un objet non décrit. Il s'ensuit, en partie
que le nom propre particulier n'a, pour ce qui est de son contenu significatif
spécial, aucune définition fixe et obligatoire au point de vue de
la norme, en partie que l'objet désigné par ce nom peut être de nature
quelconque : personne ou lieu, dieu ou globe, élément ou classe. De là
différents caractères particuliers aux noms propres (cf. p. 57-63).

Ce caractère de non-défini et d'arbitraire des noms propres explique
l'empreinte d'obscurité et de mystique qu'ils ont souvent pour l'individu.
Ils sont souvent, comme l'a fait remarquer Ludwig Tobler 257, très vieux ;
on pourrait ajouter : ou au contraire très jeunes ; ils sont souvent étrangers
à la norme nationale et privés de toute vie pour l'usager de la langue.
91Ceci s'applique par ex. dans beaucoup de pays aux plus anciennes couches
de noms de personnes ou de lieux, noms dont l'étude réclame pour cette
raison non seulement une méthode stricte, mais encore beaucoup de tact
et de résignation, et qui se transforme très facilement en un tissu d'hypothèses
arbitraires, la joie des dilettantes régionaux. La liberté de la
position des noms propres vis-à-vis de la norme explique aussi leur
grande irrégularité tant pour ce qui est de la signification que pour
ce qui est de la forme. Au point de vue sémantique, les noms propres
sont — avec les mots d'emprunt dont nous verrons dans un instant le
rapport avec ceux-ci — le champ classique des réinterprétations. Au
point de vue phonétique et, partant, orthographique, ils sont souvent
sans droit ni loi ; les noms de personnes sont ainsi sujets à un arbitraire
individuel, les noms de lieux à un arbitraire local, et une régulation
orthographique se heurte souvent avec eux à de sérieuses difficultés.
Partout où s'affrontent des antagonismes nationaux, et en particulier
dans les régions frontières, on pourra constater le caractère variable du
matériel onomastique ; les noms de lieux et de personnes sont, à chaque
changement d'orientation, l'objet de traductions, de réinterprétations
ou de régulations, à moins d'être entièrement remplacés par de nouveaux.

Les personnes ou les familles désignées par les noms propres peuvent
être réelles ou imaginaires, elles peuvent même être des animaux si
ceux-ci sont considérés comme des personnes. De même, les noms de
lieux peuvent se trouver sur terre, dans le ciel ou bien dans des pays
utopiques. Enfin, les noms propres désignent toutes sortes d'autres
objets, tels que des navires, des machines, des institutions etc.

Les noms propres doivent être, comme les mots de toutes les autres
parties du discours, des mots simples. Il faut donc exclure de cette classe
des combinaisons de mots telles que la tour Eiffel, la reine Marie Antoinette,
des mots composés, comme Ville-franche, New-port, Deutschland,
Abbe-ville, Angle-terre, Cam-bridge, des mots dérivés enfin, par
exemple : Ital-ie, Turqu-ie.

On ne doit pas compter au nombre des noms propres des appellatifs,
en général des substantifs, qui appartiennent à la langue commune et ne
sont employés pour désigner un objet déterminé qu'avec une constance
plus ou moins grande et dans des milieux plus ou moins larges. C'est le
cas d'un grand nombre de noms de divinités (lat. Venus ‘grâce’) et
vraisemblablement celui de tous les noms de divinités indo-européennes
à l'origine 158 ; c'est le cas aussi des surnoms et d'un grand nombre de noms
92de lieux récents, entre autres de ceux qui sont accompagnés de l'article
défini, et vraisemblablement de tous les noms de personnes et de lieux
indo-européens à l'origine. Ainsi le nom de famille Lefèvre (latin Faber,
danois Smed) n'est pas un nom propre aussi longtemps qu'il conserve
la même prononciation (et connexement la même forme graphique) et
le même contenu conceptuel que l'appellatif fèvre, donc aussi longtemps
que la profession de forgeron est celle de l'homme ou de la famille en
question, ou tout au moins aussi longtemps que persiste la tradition
d'une telle profession dans le passé de la famille. De même, le nom de
lieu Le Château (Castellum, Borg) n'est pas un vrai nom propre, tant
que le château qui est à l'origine du nom, ou le souvenir de ce château,
ainsi que le nom commun qui le désigne sont présents dans la conscience
des gens. Ce n'est que lorsque le forgeron et le château originels sont
oubliés que le nom devient un nom véritable, alors seulement il a acquis
son existence libre et irrégulière de pure désignation d'individu indépendamment
de la norme nationale et de l'orthographie officielle en
cours à l'époque (français Lefébure, danois Schmidt ; français Le Cateau,
danois Borre, etc.).

Plus difficile encore à distinguer des noms propres que les noms
communs ordinaires est une sous-classe particulière des noms communs,
à savoir les noms techniques. Il s'agit du vocabulaire spécial que possède
chaque technique et chaque science, les termes de l'histoire naturelle,
de la chimie, de la linguistique, les noms des objets techniques, des
instruments et des produits, jusqu'aux nuances de couleur qui ne sont
connues que par un cercle étroit ou qui sont le résultat d'un courant
de la mode. Par exemple : oesophage, pylore, phosphate, oxyde, aoriste,
chiasme etc. Cette sous-classe de mots est en quelque sorte à cheval
entre les noms communs et les noms propres. Pour la majorité de la
nation ils ont le même caractère non-descriptif que les noms propres,
mais pour le cercle restreint des hommes du métier ils ont un élément
de description qui leur permet de s'en servir comme de noms communs.
Le vulgaire, surtout à des époques et dans des régions conservatrices,
ne les comprend ou ne les connaît pas — à moins qu'ils n'appartiennent
justement à son métier particulier. Très souvent, ils sont d'origine étrangère
et récente. Ils sont prononcés, écrits et compris de manière variable,
voire même individuelle. Ils constituent, comme on sait, le terrain de
chasse favori des puristes, qui, par traditionalisme ou nationalisme,
essaient de les éliminer ou tout au moins de les camoufler par tous les
moyens possibles. Lorsque cette entreprise, comme il arrive parfois,
93réussit (on peut citer par ex. ce qui s'est passé en grammaire dans un
certain nombre de pays), c'est en général au détriment de la technique
touchée, à laquelle le procédé fait facilement perdre sa précision, et pour
un avantage bien piètre pour le vulgaire, dont les connaissances réelles
en choses techniques ne s'approfondissent guère ou plutôt deviennent
encore plus superficielles par l'imprécision de cette terminologie puriste 159.

Nous avons vu plus haut qu'un nom commun peut devenir un nom
propre en perdant son contenu descriptif. Inversement un nom propre
en acquérant une valeur qualitative peut devenir un nom commun, le
plus souvent un nom technique. En effet, les termes techniques sont
parfois à l'origine les noms des inventeurs de la chose ou du procédé
en question, comme ampère et ohm, macadam et maillechort. Parfois
aussi le lien est autre entre le nom propre originel et le nom technique,
comme c'est le cas du terme d'imprimerie cicéro, caractère typographique
de la même espèce que celui de la première édition imprimée de Cicéron.

Jusqu'ici nous avons parlé de tous les mots qui ne sont pas des noms
propres. D'autre part il y a des cas ou l'on a affaire à des noms propres,
et non à des noms communs, malgré l'interprétation traditionnelle. Il
s'agit de phrases telles que : « C'est un Hercule, un (autre) Platon, un
Napoléon ». Quand les noms célèbres de la mythologie et de l'histoire
— et, de façon analogue, de la géographie et de l'astronomie — évoquent
en nous certaines images ou certaines associations, cela ne dépend pas
en effet des noms eux-mêmes, qui souvent apparaissent, de façon assez
déroutante, dans plusieurs de ces domaines, mais provient de nos connaissances
et de notre imagination. La précision de ces images, la richesse
de ces associations sont en effet variables au plus haut point ; elles dépendent
des sujets d'intérêt de mon époque et de ma classe sociale, de
ma formation spéciale, de mes capacités individuelles. Elles ne sont par
contre pas ancrées dans le havre sûr de la norme ; elles sont exposées
au vent ou aux vagues, et des mouvements de marée relativement
insignifiants peuvent en provoquer la perte totale. Aussi commode et
pittoresque qu'il puisse être d'orner son style de ce genre d'allusions —
les allusions mythologiques ont, c'est une chose connue, joué un rôle
de tout premier plan dans la poésie de certaines époques — , celles-ci
garderont toujours un certain caractère privé ou ésotérique. Elles n'ont
cours qu'au sein d'une certaine technique ; leur définition est de caractère
purement historique et provisoire ; en un mot, ce sont des noms propres.
94Elles n'ont pas de sens fixe et clair pour l'ensemble de la communauté
linguistique ; elles ne sont donc pas devenues des noms communs.

III. Noms de nombres (D)

III. Noms de nombres (D). — Une classe de purs descripta (D)
ne saurait contenir que des mots dont la seule fonction est de désigner
des cadres, c'est-à-dire des objets subjectifs ou des objets de description ;
par contre, ces mots ne doivent contenir aucune indication d'orientation
vers des objets objectifs ou proprement dits (R), ni non plus d'élément
de description (d) ou de relation (r).

Cette définition s'applique avant tout aux objets des mathématiques,
que ceux-ci soient arithmétiques, géométriques ou seulement situatifs
(non-métriques) ; dans cette catégorie il faut donc placer les notions
de nombre de toutes sortes, des nombres entiers de la série numérale
courante aux grandeurs infinies et transfinies et, en outre, les formes
vides que les mathématiciens ont convenu d'appeler n, n + 1…,
α, b,…, x, y…, etc. Elle convient aussi à tous les concepts scientifiques,
qui, comme ceux des mathématiques ont été déterminés de façon précise
et systématique et sont généralement reconnus dans le cercle des initiés.
Les symboles astronomiques et chimiques en sont un exemple, et dans
la mesure où une science se rapproche de sa forme définitive, les concepts
qui la constituent pourront être exprimés en signes simples et commodes,
pouvant entrer dans des formules ou dans des équations 160. A cette catégorie
appartiennent aussi les unités de mesure et de poids en usage dans la vie
scientifique et pratique, telles que celles du système métrique, les étalons
monétaires nationaux et les chiffres internationaux (arabes). Malgré toutes
les différences qu'ils peuvent présenter, il s'agit dans tous ces cas de
grandeurs dont la constance est d'une importance décisive à l'intérieur
des cadres donnés et dont la valeur dépend de l'usage ou d'une convention.

Quel est maintenant le rapport que ces symboles entretiennent avec
la langue ? Et quels sont ceux de nos mots désignant des nombres qui,
d'un point de vue strict, doivent être rangés au nombre de ces symboles ?
Est-ce que la définition s'applique à la fois aux nombres cardinaux
et aux nombres ordinaux, aux nombres précis et approximatifs, aux
noms de nombres substantifs et adjectifs, pronominaux et adverbiaux ?

Les symboles pratiques et scientifiques ne peuvent pas être considérés
95comme situés en dehors du domaine des langues de culture
modernes ; ils constituent un élément important de notre culture internationale
et sont le premier et unique germe d'un système de signes
international. Mais, de même que les noms propres, ils constituent une
enclave singulière dans la langue. Les deux classes peuvent — contrairement
à toutes les autres — englober un nombre infini de membres
ou, le cas échéant, pas un seul. La langue — ou plutôt : certaines langues
de culture — ont ici créé deux classes dont les membres sont libres tant
pour ce qui est du nombre que d'une définition spéciale. La seule différence
est que, tandis que les noms propres (R) sont mutuellement
isolés, comme les monades de Leibniz réfléchissant le monde chacun
de son point de vue particulier, les noms de nombres sont interdépendants,
forment les membres d'un système. Ce système peut être vaste ou pauvre,
conséquent ou contradictoire — cela dépendra de l'organisation des
concepts pratiques et scientifiques dans la culture en question — , il ne
sera jamais fixe ni obligatoire du point de vue de la norme nationale.
De même que les noms propres (y compris les noms d'espèces, etc.)
caractérisent notre horizon historique, botanique, etc., de même les noms
de nombres (y compris les symboles de différentes sortes) donnent
la mesure de notre culture mathématique et scientifique.

Parmi les mots dont le langage dispose pour désigner des nombres
il n'y a cependant qu'une seule espèce qui réponde à cette définition et,
par conséquent, peut être comptée comme classe de noms de nombres
à proprement parler ; c'est la série, en principe infinie, mais en fait souvent
très courte, des nombres cardinaux. Là seulement, on trouve la liberté
constructive et l'indépendance vis-à-vis du reste de la langue qui est
la marque caractéristique de la classe D. La possession de cette classe,
donc d'une série de nombres à proprement parler, prolongeable indéfiniment,
semble, pour une langue, indiquer un niveau de culture fort élevé.
En effet, nous voyons souvent comment des noms de nombre, surtout
les plus élevés, sont empruntés à un centre culturel par des langues de
civilisations plus primitives ; une grande quantité de nombres chinois
sont employés au Japon et en Corée, et les nombres arabes sont très
répandus en Afrique. Un mot comme 1000 est souvent d'acquisition
tardive, par ex. dans les différentes langues indo-européennes (lat. mille,
sanscrit sahásram, le danois Tusind, etc.). Certains dialectes lapons ont
emprunté ce mot au suédois, d'autres au finnois, et le finnois tuhat
(tuhante-) est lui-même un vieil emprunt au baltique ; dans le Caucase,
certaines langues modernes (comme d'ailleurs le gothique de Crimée) ont
adopté le persan hazār, d'autres le grec χίλια. Tandis que le mot pour 100
96en indo-européen remonte manifestement à la langue mère (lat. centum,
sanscrit çata-), de nombreuses familles de langues en étaient originairement
dépourvues ; c'est ainsi que les langues finno-ougriennes et plusieurs
dialectes kolariens (dans l'Inde centrale) ont dû emprunter çata- à
l'indo-arien. La plupart des langues possèdent des mots autochtones pour
10, mais même cette notion peut, dans des circonstances primitives,
être si haute qu'elle est empruntée à un autre peuple ; plusieurs dialectes
samoyèdes ont ainsi emprunté le mot au turc 161. Nous nous approchons
ici de l'état représenté par les langues de différentes tribus de l'Australie
et de l'Amérique du Sud où les noms de nombres font entièrement défaut 262.
Des conditions approchantes semblent se trouver chez un grand nombre
de peuples primitifs ; ainsi, on signale très généralement pour les langues
des indigènes de certaines régions de l'Asie et de l'Afrique 363, de Mélanésie
et de Polynésie, de l'Amérique du Nord et de l'Amérique du Sud, que
leur série numérale s'arrête à 4, 3 ou même 2. Ici, il n'est certainement
pas question de noms de nombres à proprement parler, mais d'expressions
de nature plus complexe. Le savant américain L. L. Conart 464, en effet,
a trouvé dans plusieurs cas, non seulement — ce qui est universellement
connu — que les mots pour 5 signifient ‘main’, 10 ‘les deux mains’ et
20 par ex. ‘un homme entier’, mais encore que les nombres 1 — -3 sont,
dans beaucoup de cas, des noms communs : 1 ‘commencement’, ‘pièce’
ou ‘existence’, 2 ‘paire’, ‘partage’ ou ‘répétition’, 3 ‘collection’ ou tout
simplement ‘beaucoup’. Le fait que les noms de nombres inférieurs sont
souvent fléchis comme des adjectifs ou des pronoms dépend évidemment
de la nature nominale ou parfois pronominale de ces nombres. Qu'une
langue puisse posséder les premiers nombres sans avoir pour cela de
série numérale à proprement parler, c'est ce que rend probable la circonstance
que l'on peut tout naturellement fléchir un pronom (ou un nom)
en nombre, ce qui donne la série : 1, 2, plusieurs ou 1, 2, 3, plusieurs
— série qui répond au système singulier, duel, (éventuellement) triel
et pluriel. La chose est confirmée encore par le fait que le duel, qui, de
nos jours, est très rare en Europe 565, et le triel, qui y est inconnu, jouent
97un grand rôle justement dans les langues primitives dont la série numérale
est courte ou strictement inexistante.

En dehors de la classe des noms de nombre au sens strict on trouve
d'abord les nombres composés : dix-sept, vingt-et-un, soixante-dix, quatre-vingts,
deux cents etc., et les numéraux dérivés, d'une part des adjectifs
comme les nombres ordinaux : deuxième, troisième etc., de l'autre des
substantifs comme douzaine, vingtaine, millier. Parmi les mots simples
on peut distinguer quatre groupes d'après le genre de nombre et la
manière de compter. Ils désignent des nombres concrets, la répartition,
les rapports de nombre et les nombres-objets.

Nombres concrets. — Le plus près des purs noms de nombre, il
y a le un de beaucoup de langues (latin unus, allemand ein). Ce n'est
pas un pur numéral, il participe de la nature des pronoms. Il n'indique
pas seulement un nombre, il n'offre pas seulement, comme les noms de
nombre, un cadre vide ; il désigne en même temps, comme les pronoms,
les objets qui entrent dans le cadre, qui sont comptés. Il faut donc
ranger ce mot parmi les pronoms indéfinis, comme quelque, autre, tout.

La répartition. — Les « distributifs », lat. singuli, bini, trini, appartiennent
à un autre groupe, connexe, mais cependant distinct des
noms de nombres. Il est évident que ceux-ci sont étroitement apparentés
aux noms de nombres (et à ce qu'on appelle les adverbes numéraux) ;
ils n'ont cependant pas le caractère abstrait des noms de nombres authentiques.
Ils semblent être de nature pronominale et leur définition doit
faire ressortir ce caractère.

Le rapport numéral. — Dans un troisième groupe on peut placer
les multiplicatifs comme lat. bis, ter, quater, angl. once, twice, thrice.
Dans ces mots, l'élément numéral est manifestement central, mais il
vient s'y ajouter comme un élément actif : la numération. La numération
ou le rapport numéral, peut, à son tour, être considéré, soit par
rapport à d'autres membres de la série numérale (comme lorsque bis
est employé en français pour l'italien da capo), soit comme un résultat
(comme lorsque bis, ter et quater sont employés dans un numérotage
pour introduire de nouveaux membres dans la série). — Par ailleurs,
on ne saurait, de ces multiplicatifs, séparer les « corrélatifs », qui, eux-aussi,
désignent des rapports numéraux ou des quantités considérées
relativement. Les termes latins toties et quoties ‘tant, combien de fois’
ne peuvent pas être séparés de bis, ter, quater ; mais cela entraîne tot
et quoi, tantum et quantum qu'il faut alors placer dans la même classe.
Tous ces mots désignent la proportionalité ou la relativité. Ils forment
98deux séries. La première a son centre de gravité dans le résultat de la
numération ; les mots qui la constituent sont des noms de nombres
démonstratifs ou définis (cf. les pronoms indo-européens en t-). La
seconde place par contre l'accent principal sur d'autres actes ou d'autres
degrés de numération ; ses membres sont des noms de nombres relatifs
(cf. les pronoms indo-européens en qu-).

Nombres-objets. — Il faut vraisemblablement comprendre ainsi
ce qu'on est convenu d'appeler les substantifs numéraux qui jouent
un grand rôle dans les langues indo-chinoises, transindiennes et malayo-polynésiennes
de même que dans la langue parlée aux Nicobares.
Ceux-ci sont employés pour accompagner un nom dès que celui-ci est
lié à un nom de nombre, et ils divisent ces noms en une série de classes ;
c'est comme si l'on disait 10 « pièces » d'hommes, d'animaux, d'arbres,
de bateaux etc. avec, pour « pièce », un mot nouveau pour chaque classe.
Ces mots ne désignent pas la notion de nombre elle-même, mais les
objets dès que ceux-ci sont comptés ; ils forment une sorte d'intermédiaire
entre les noms de nombres et les noms communs. Il faut tenir compte
de cette circonstance pour déterminer leur place dans le système.

IV. Adverbes (d)

IV. Adverbes (d). — Une classe de purs qualitatifs ou descripteurs
(d) ne doit contenir que des mots qui déterminent ou décrivent,
limitent ou nuancent la pensée dans sa totalité ; par contre, il faut en
exclure tous les mots dont la seule fonction, ou une des fonctions, est
de désigner une relation (r) ou des objets de nature subjective (D)
ou objective (R).

Les qualités purement logiques ou les nuances de la pensée que nous
devons rechercher ici semblent être étroitement apparentées, voire même
identiques à ce qu'en logique on appelle les modalités du jugement. Une
phrase de la Logique de Port-Royal (II, 1) montrera ce qu'il faut
entendre par là : « Après avoir conçu les choses par nos idées, nous comparons
ces idées ensemble, et trouvant que les unes conviennent entre
elles, et que les autres ne conviennent pas, nous les lions ou délions, ce
qui s'appelle affirmer ou nier et généralement juger ». En d'autres termes,
on peut examiner la validité d'un concept dans un contexte ou dans
une situation donnée (par rapport à un ou plusieurs autres concepts
ou par rapport à une synthèse déjà donnée de ceux-ci). On pourra
alors sentir et constater un rapport entre le premier concept, qui est
l'objet d'un intérêt particulier (le prédicat) et les autres concepts qui
constituent l'arrière-fond donné (le sujet) — rapport qui confère à
99l'acte de jugement sa couleur subjective ou qualité logique particulière.
On peut par ex. trouver le complexe de concepts examiné valable sans
condition (idéellement réalisé) ou seulement sous certaines conditions
(potentiel) ; d'où une opposition entre jugements apodictiques et
jugements conditionnels. On peut trouver le rapport immédiatement
évident, si bien qu'on l'accepte automatiquement, ou, au contraire, on
peut ne le trouver valable qu'indirectement en ce sens qu'il dépend d'une
appréciation de facteurs opposés ; d'où les jugements assensoriques d'un
côté et les jugements problématiques de l'autre. En outre on peut trouver
qu'il y a des raisons de compter avec une seule possibilité ou, au contraire,
avec plusieurs ; d'où les jugements assertoriques et dubitatifs. Enfin
on peut penser le rapport de façon tout à fait neutre, en le posant comme
une supposition 166 et en s'abstenant consciemment de lui donner aucune
nuance subjective : apodictique ou conditionnelle, assertorique ou dubitative,
etc.

Les mots qui expriment ces nuances, on les trouvera parmi les adverbes
de nos grammairiens (cp. l'intéressante définition, examinée
plus haut, d'Apollonios Dyskolos, qui parle de modalités et conclusion
de la pensée). La validité inconditionnelle d'un prédicat ou d'un jugement
est exprimée par l'anglais quite (le danois ganske, de l'all. ganz, lui
aussi développé assez tard en allemand) ; la validité conditionnelle ou
limitée est exprimée en anglais par only (en danois par kun, qui lui aussi,
comme l'allemand nur, et le hollandais maar, est de date récente). Quant
à la qualité assensorique d'un jugement, son acceptation immédiate, le
grec l'exprime par δή, ἄν exprimant la réserve qu'on observe à son
égard, sa nature problématique. C'est comme des formes plus spéciales
de la particule de renforcement δή que l'on peut considérer les mots
indiquant le degré ou l'intensité du type du fr. très et trop, moins et
plus, et des expressions de la disharmonie ou des négations comme ne
et guère (all. nicht, kaum ; danois ikke, næppe ; lat. non, ne, haud,
vix) d'un côté et, de l'autre, des expressions de l'harmonie et de la
satisfaction comme bien, assez (danois vel, nok ; lat. bene, satis)
peuvent être regardées comme des formes plus spécialisées de la particule
de réflexion ou de réserve ἄν. Un certain nombre d'autres nuances,
d'autres variations ou d'autres combinaisons de ces types peuvent
être imaginées et se rencontrent en fait dans les langues ; l'étude
de la psychologie des nations ne sera pas la discipline qui trouvera le
100moins d'avantage à examiner lesquelles de ces nuances se rencontrent
et sont de préférence employées dans les langues et dans les formes de
langue particulières, lesquelles au contraire font défaut ou sont plus
rarement exprimées. Il y a là un des champs où l'on pourrait avec un
profit tout particulier, essayer d'apporter une contribution à la « allgemeine
Physiognomik der Volker aus ihren Sprachen » dont, après
Bacon et Leibniz, Herder s'est fait le champion. Le nombre de qualitatifs
de cette sorte dans les différentes langues et états de langue, leur
développement progressif (en partie leur emprunt à des langues de
culture) et leur répartition dans le cadre des sous-classes particulières
donne déjà lieu à d'intéressants problèmes. Comment expliquer par ex.
que le latin a trois adverbes négatifs (non, ne, haud), le grec deux (οὐκ,
μή) et les langues indo-européennes modernes seulement un (fr. ne,
angl. not, etc.) ? Et pourquoi les particules de nuancement logique
grecques (δή, ἄν) ou de petits mots anglais comme quite et rather sont-ils
intraduisibles dans la totalité des autres langues d'Europe ? On ne peut
pas s'empêcher de relier étroitement des questions de ce genre à la faculté
d'abstraction plus ou moins grande des différents peuples et à l'intérêt
qu'ils portent, ou ne portent pas, aux subtilités de certaines nuances
logiques.

Les adverbes authentiques sont de caractère entièrement abstrait et
subtil. Ils sont, dans nos langues, peu nombreux et rarement très anciens ;
dans les langues non indo-européennes, ils semblent être encore plus
rares et même, à certains endroits, manquer complètement. Les nuances
négatives, limitatives et dubitatives (avec leurs contraires), que nous
exprimons par des particules, sont ainsi, dans de nombreuses langues,
incorporées au verbe ou, là où celui-ci fait défaut, au nom verbal.
La plupart des langues ouraliennes par ex. n'ont pas de négations libres,
mais en revanche une conjugaison négative, avec, à ses côtés, une positive
(le finnois a encore aujourd'hui, vraisemblablement comme un reste de
cet état un verbe substantif négatif ‘ne pas être’ ; on dit par ex. mina
en tule ‘je ne viens pas’, he eivät tule ‘ils ne viennent pas’). De manière
analogue, on trouve une conjugaison négative et une conjugaison positive
dans les langues dravidiennes 167 ; et la flexion limitative du Fulbe (Afrique),
dubitative des dialectes algonquins (Amérique du Nord), doivent aussi
être rangées ici. Il faut manifestement une faculté d'abstraction peu
101méprisable pour distinguer les purs qualitatifs, y compris les négations,
de l'ensemble du complexe formé par la proposition et en particulier de
son membre central, le verbe.

Dans nos langues aussi, on verra que l'élément qualitatif est, dans
la plupart des cas, exprimé, non pas analytiquement, mais synthétiquement ;
c'est-à-dire, il ne dispose pas d'un mot à soi, mais doit se contenter
d'une expression indirecte par un mot de nature plus concrète ou
plus complexe. La difficulté qu'il y a à délimiter la classe des adverbes,
difficulté qui se manifeste si nettement dans l'histoire de la grammaire,
est évidemment une conséquence directe de ce fait.

Il faut d'abord écarter de la classe des purs adverbes des combinaisons
de mots comme neque (cp. l'allemand nur, qui est un adverbe),
à peine, de même, tout à fait etc., des mots composés tels que peut-être,
et des adverbes dérivés : heureusement, féliciter, happily. Puis des mots
qui n'ont pas le moindre contenu qualitatif, tels que les situatifs : ici,
, puis, lors, tôt, tard. Enfin il a été difficile de distinguer les adverbes
de tous les autres mots qualitatifs qui outre la qualité expriment soit
l'objet, soit la relation.

Objet — Au lieu de purs adverbes, on trouvera très souvent des
adjectifs, ainsi quand bien est remplacé par bon (dans une réponse, cp.
dan. godt pour vel) ou quand ‘seulement’ est exprimé en grec par μόνον,
d'autres exemples étant fr. parler haut, angl. work hard. Cet emploi
syntaxique ne transforme pas ces adjectifs en adverbes, pas plus que le
français sauf, par ex., ou l'anglais round ne deviennent des prépositions
parce qu'ils sont suivis d'un régime. Ce ne sont que des adjectifs employés
dans une fonction syntaxique qu'il serait fallacieux d'appeler
adverbiale.

Relation. — Les participes et les gérondifs, formes flexionnelles
du verbe, sont souvent employés adverbialement, c'est-à-dire comme
membre descriptifs joints au verbe de la phrase, à un adjectif ou à un
adverbe : tout flambant neuf, danois straalende smukt, allemand er spielt
glänzend.

Il est donc avéré que les langues — en tout cas les langues de culture
— ont réalisé les quatres classes abstraites : prépositions et noms propres,
noms de nombres et adverbes.

Ces classes présentent entre elles des différences profondes ; elles
représentent même à l'intérieur des classes de mots un maximum de
différence. Une quelconque de ces quatres classes abstraites n'a aucun
102élément de définition en commun avec aucune des trois autres, et il
n'y a qu'une analogie lointaine, d'un côté entre les objets désignés respectivement
par les noms propres et les noms de nombres, de l'autre,
entre les fonctions exprimées par les prépositions et les adverbes.

Cependant ces classes constituent, comme le réclame la théorie, deux
couples distincts. Les mots du premier groupe, prépositions (r) et
noms propres (R), ont un caractère relatif ou objectif : ils représentent
les rets de notre pensée et les objets que nous capturons ; par eux se
constitue le monde du donné (sur la réalité duquel ceci n'autorise
naturellement aucune conclusion). Les mots de l'autre groupe, noms
de nombres (D) et adverbes (d), sont par contre de nature descriptive
ou subjective : ils représentent nos concepts et les formes de nos jugements,
donc les éléments de notre conception du monde (sur la question
de la validité desquels la philosophie du langage reste nécessairement
neutre). Toutes ces classes sont, d'après leur définition, très abstraites ;
elles sont par conséquent fondamentales pour tous les systèmes où elles
entrent et pour la théorie des classes de mots dans son ensemble. Elles
offrent pour cette raison un intérêt philosophique considérable, dont on
ne s'est d'ailleurs aperçu que tard. Et c'est sans doute justement à cause
du caractère abstrait de ces classes que les grammairiens ne sont arrivés
que peu à peu et par l'analyse des classes concrètes à reconnaître leur
originalité et leur autonomie.

Les classes abstraites forment, comme il ressort de ceci, un monde
à part ; elles constituent le plus haut degré logique qu'on puisse
imaginer. Il découle du principe de continuité que si la faculté d'abstraction
est faible elles seront réduites ou même disparaîtront complètement.
Or nous avons justement vu que de nombreuses langues
primitives tendent vers un état où les prépositions pures ainsi que les
noms non descriptifs sont inconnus ou bien où les noms de nombres
purs aussi bien que les adverbes véritables (entre autres les négations
libres) n'existent pas. — On peut admettre que ces réductions ou
minima au sein des quatre classes abstraites sont en connexion mutuelle
et constituent un important critérium de civilisation. Inversement ce
principe amène à supposer qu'une faculté d'abstraction très développée
doit répondre à un état dans lequel ce monde abstrait serait le seul
existant et représenterait donc les voies habituelles de la pensée. Nous
examinerons plus tard si ce système se trouve réalisé.103

III

Nous avons déjà vu (p. 85) qu'en vertu des définitions les plus
conséquentes, chacune des quatre classes aristotéliciennes était déterminée
par deux concepts : le nom par la substance et la qualité, le verbe
par la relation et la qualité (comme il ressort de l'analyse de la prédication),
le pronom par la substance et la quantité (ou mieux le
« situs »), la conjonction par la relation et le « situs ».

Les classes ainsi définies répondent exactement — comme on s'en
apercevra facilement — aux classes hétérogènes de la théorie que nous
venons d'exposer, c'est-à-dire les quatre des classes à deux dimensions
dont la définition contient à la fois un élément relatif (donc r ou R)
et un élément descriptif (D ou d). Un nom sera donc défini comme
désignant un relatum — un descriptor (Rd), un verbe comme relator +
descriptor (rd), un pronom comme relatum + descriptum (RD) et une
conjonction comme relator + descriptum (rD). Il nous reste maintenant
à examiner quels types de mots entrent, d'après cette définition, dans
chacune de ces classes et quels types il faut au contraire en exclure.

Chacune de ces classes concrètes ou à deux dimensions peut à son
tour être subdivisée. En parlant des classes abstraites ou à une dimension
nous n'avons pas rencontré de sous-classes ; c'est que l'unique élément
de leur définition (R, d, r, D) ne saurait varier : il existe ou n'existe
pas. Mais à l'intérieur des classes à deux dimensions, des sous-classes
peuvent être définies par une accentuation variée des deux éléments
constitutifs. En mettant en relief d'une part l'élément relatif, de l'autre
l'élément descriptif on aura deux sous-classes polaires et solidaires
(noms : substantifs élémentaires (Rd) et adjectifs métriques (Rd),
verbes : dynamiques (rd) et statiques (rd), pronoms : définis (RD)
et indéfinis (RD), conjonctions : copulatives (rD) et situatives (rD)).
Entre ces deux sous-classes on peut avoir une sous-classe neutre ne
soulignant aucun des éléments constitutifs (noms : fonctionnels (Rd),
verbes : neutres ou fonctionnels (rd), pronoms : neutres (RD), conjonctions :
neutres (rD)). Dans une sous-classe complexe, les deux
éléments seront accentués à la fois (noms : personnels ou organiques
(Rd), verbes : complexes ou personnels (rd), pronoms : personnels
(RD), conjonctions : subordonnantes (rD)). De même que les deux
premières sous-classes nommées flanquaient pour ainsi dire la sous-classe
neutre, la sous-classe complexe se trouve être flanquée, elle aussi, par
deux sous-classes complexes et polaires, obtenues par une accentuation
104alternative des éléments de la classe complexe (noms : techniques (Rd)
et adjectifs intuitifs (Rd), verbes : modaux (rd) et expressifs (rd),
pronoms : personnels disjoints (RD) et conjoints (RD), conjonctions :
déductives (rD) et inductives (rD)).

On aura donc un total possible de 6 sous-classes à l'intérieur de
chaque classe à deux dimensions. Mais elles ne doivent pas forcément
exister en même temps. Elles forment quatre groupes : deux couples
dont les membres sont solidaires : les sous-classes polaires simples et
les sous-classes polaires complexes, et deux sous-classes isolées : la sous-classe
neutre et la sous-classe complexe.

Ces 6 sous-classes forment deux couches : une couche synthétique ou
simple, constituée par la sous-classe neutre avec les sous-classes polaires
simples, et une couche analytique ou complexe, constituée par la sous-classe
complexe avec les sous-classes polaires complexes. La signification
des mots appartenant aux sous-classes de la couche synthétique ou
simple semble toujours être limitée à un seul plan logique, concentrée
sur un seul niveau de la pensée. La signification des mots appartenant
à la couche analytique ou complexe, au contraire, semble toujours être
caractérisée par une espèce de double fond, par l'existence de deux plans
logiques. A l'intérieur des noms, les noms fonctionnels désignent les
éléments fondamentaux de la vie, les substantifs élémentaires les éléments
pour ainsi dire extérieurs dont nous construisons notre monde ou un
monde quelconque, et les adjectifs métriques enfin désignent les qualités
simples, aisément mesurables, des objets. Appartenant à la couche
analytique ou complexe, les adjectifs intuitifs, au contraire, expriment
des qualités beaucoup plus compliquées, des qualités perçues par une
appréciation personnelle. Les noms personnels ou organiques désignent
des objets individuels porteurs d'une qualité, surtout des personnes,
donc des objets de plus de profondeur que ceux désignés par les substantifs
élémentaires. Enfin, le caractère double des noms techniques
ressort de leur position intermédiaire entre les noms propres et les noms
communs. — A l'intérieur des verbes, les verbes statiques et dynamiques
désignent des états et des forces simples, les verbes neutres ou fonctionnels
les fonctions élémentaires de la vie, telles que les sensations.
Les verbes expressifs ne se contentent pas de décrire un état, mais le
décrivent de façon caractéristique ; les verbes modaux n'expriment pas
seulement une force, mais encore la force qui a déclenché celle-ci ; et
les verbes complexes ou personnels désignent les fonctions plus élevées
de la vie, telles que les sentiments. — A l'intérieur des pronoms, les
105pronoms définis et indéfinis posent des objets d'une façon assez simple,
tandis que les pronoms personnels, complexes, plus caractérisés, indiquent
les profondeurs de la personnalité. — Parmi les conjonctions, enfin, les
conjonctions copulatives et situatives indiquent un ordre et un placement
qui maintiennent le même niveau (les conjonctions copulatives sont
coordonnantes) ; le propre des conjonctions subordonnantes est de
changer de plan.

I. Noms (Rd)

I. Noms (Rd). — Une classe de relata (R) descriptores (d) ne doit
contenir que des mots dont la seule fonction est de désigner simultanément
deux éléments, à savoir une chose ou une substance (R) et un
contenu descriptif ou une qualité (d). Par contre, ces mots ne doivent
exprimer ni un cadre de description (D) ni une relation (r).

Il est hors de doute qu'un grand nombre des appellatifs de l'indoeuropéen,
du sémitique et du finno-ougrien répondent à cette définition.
De simples noms de choses comme sac (= phénicien saq, finnois säkki),
un qualitatif non dérivé comme grand (cf. arabe kabīr, finnois iso)
peut être traduit par des mots de la même classe dans toutes les
langues de ces familles et peut-être d'autres encore. Partout, nous constatons
que les noms désignent, non seulement un objet — comme les
noms propres —, mais aussi une qualité, et non une qualité seule —
comme les adverbes —, mais une qualité attachée à un objet. Cette
classe est, comme on sait, souvent divisée en substantifs ou noms de
choses et en adjectifs ou noms de qualités, les substantifs désignant de
préférence la substance ou l'objet, les adjectifs insistant surtout sur la
qualité ou la propriété. Mais, comme nous l'avons souligné plus haut
(p. 36), la logique ne permet pas de séparer complètement ces deux
classes. Même si l'adjectif a un caractère spécialement descriptif, et est
donc, dans une certaine mesure et dans un certain sens, un qualitatif,
il a toujours en même temps — contrairement à l'adverbe (d) — un
élément objectif plus ou moins caché ; d'où la possibilité de ce qu'on
appelle « l'emploi comme substantif » des adjectifs (le beau, les bons
etc.) 168. Et même si le substantif fait ressortir l'élément objectif, et porte
donc à bon droit son nom, il possède toujours — contrairement aux
noms propres (R) — un élément descriptif à l'arrière plan ; d'où la
possibilité de ce qu'on appelle l'emploi du substantif comme adjectif,
106c'est-à-dire comme épithète ou comme attribut (fr. un meeting monstre ;
angl. an iron bridge ; fr. je suis plus poète que lui, avec des expressions
analogues dans les autres langues).

On a voulu trouver des noms et particulièrement des substantifs
dans un grand nombre de langues en dehors des grandes familles indoeuropéennes,
sémitiques et finno-ougriennes, pratiquement même dans
toutes les langues. C'est ainsi que Wundt 169 pensait que le substantif
était, dans la langue de tous les peuples, le support propre de la pensée
et que c'était la seule forme de mot qui fût, toujours et partout, complètement
développée ; sur cette base, il va même jusqu'à imaginer un
« gegenständliches Denken », une pensée par substances, comme une
forme de pensée caractéristique de la mentalité primitive. — Il convient
cependant de remarquer que la base de tout ce raisonnement est au
plus haut point douteuse. Même si toutes les langues d'Afrique, d'Amérique
et d'Australie ont des mots qui peuvent être traduits par nos substantifs
animal, arbre et pierre (ou tout au moins par des mots désignant des
espèces particulières de ces choses), on ne saurait en conclure sans
examen plus approfondi que ces langues ont des noms dans le même
sens que nous. Les « noms » des langues primitives semblent en réalité
être de nature sensiblement plus complexe que les nôtres, et cela, non
seulement aux points de vue sémantiques et syntaxiques, mais aussi
au point de vue de la classe. En particulier, ils semblent contenir un
élément pronominal, ce qui explique l'adjonction de suffixes et de préfixes
qui leur est constamment faite, respectivement dans les langues
américaines et dans les langues africaines. Par ailleurs — et c'est là
peut-être un phénomène qui repose sur le même caractère logique — ils
semblent aussi contenir un principe de classification et en réclamer
l'application ; d'où, en Amérique et surtout en Afrique, les nombreuses
classifications de quasi-substantifs qui sont radicalement différentes de
la division d'après le genre grammatical en indo-européen et en sémitique.
Il y a donc un problème important à résoudre sur la question de la place
systématique de ces pseudo-noms.

On a rarement compté parmi les noms de simples combinaisons de
mots, mais en revanche on a très souvent appelé noms des mots composés,
comme gratte-ciel, chemin de fer, après-midi. Nous avons là, à notre avis,
des combinaisons syntaxiques de mots, d'un genre particulier, il est
vrai. Des mots dérivés ne doivent pas non plus être compris dans une
classe de purs noms : machiniste, machinerie, machinismevirilis,
107fulvaster, ἀνδρεῖος, π ύρριχος — albedo. λευκότης — actio, π ρᾶξις etc.
Il faut aussi exclure les formes flexionelles du verbe qu'on a appelées
nominales : le participe, traité habituellement d'adjectif, et l'infinitif,
traité de substantif. Ces mots restent des formes du verbe, bien qu'ils
soient employés là où nous trouvons d'ordinaire des adjectifs ou des
substantifs. Quant aux mots simples, il s'agit surtout de séparer les noms
des adverbes (d) et des pronoms (RD), classes qui ont chacune un
élément en commun avec les noms.

Adverbes (d). — Les purs adverbes semblent dans quelques cas
jouer le rôle de noms, tantôt comme adjectifs (elle est bien, un homme
très bien), tantôt comme substantifs (le bien, le mal). Il est pourtant
clair que là adjectif veut dire employé comme épithète ou attribut, et
substantif que le mot est employé « materialiter » (cp. un cinq, son oui,
grec τὸ νῦν, etc.). Il s'agit donc simplement là d'une confusion entre
les points de vue de la syntaxe et de la classification.

Lorsqu'un adverbe (d) prend, dans certains cas, la place d'un nom
(Rd) et que, par conséquent, le concept d'objet n'est pas exprimé, nous
constatons que le phénomène relève d'une règle générale : un mot peut
toujours être remplacé par un autre plus abstrait — ici : d'une classe
plus abstraite. Certes, le nombre des composants exprimés est dans ce
cas diminué d'au moins une unité, mais le contexte supplée à cette
absence — avec plus ou moins de facilité selon le contexte. C'est pour
cela que l'on emploie, dans la langue technique par exemple, des nombres
(D) au lieu de pronoms (RD) ; c'est pour cette raison aussi que des
prépositions (r) peuvent remplacer des conjonctions (rD) dans des
locutions danoises comme « fra jeg kom, til jeg gik » (‘de [puis le moment
où] je suis arrivé à [celui où] je suis parti’).

Pronoms (RD). — Ici, on doit ranger une série de pronoms assez
différents les uns des autres que l'on a appelés pronoms substantifs
(cf. p. 42, la théorie antique d'Apollonios Dyskolos et de Priscien
selon laquelle les pronoms en général expriment la substance) ; les
pronoms démonstratifs (comme celui), personnels (comme je et tu)
et relatifs (comme qui) semblent tous — bien que de façons très
différentes — désigner des objets et par conséquent se rapprocher des
substantifs ou plus exactement des noms propres. Cependant ceci dépend
uniquement de l'élément (R) commun à tous les noms et à tous les
pronoms ; il est donc tout à fait injustifié d'appeler les pronoms, ou
certains pronoms, des termes substantifs. Les diviser en substantifs et
en adjectifs (comme on le fait souvent avec les possessifs français) est
naturellement aussi injustifié ; la dualité substance : qualité qui est à
108la base de la distinction entre substantif et adjectif manque justement
chez les vrais pronoms qui ne font que désigner des objets et ne les
décrivent pas.

Les sous-classes du nom formeront une sorte de transition graduelle
entre les noms propres (R) et les adverbes (d) : Rd, Rd, Rd, Rd, Rd, Rd.

Noms techniques (Rd). — Les noms techniques doivent à cette
définition où l'élément de description se trouve presque effacé par rapport
à l'élément d'objet, leur très grande ressemblance avec les noms
propres. Ce sont des noms communs qui se trouvent seulement dans
des cercles restreints. On pourra donner comme exemples des mots
comme cyprinidé, nitrate, nominatif.

Substantifs élémentaires (Rd). — Voici la sous-classe nominale la
plus vaste ; elle comprend des mots qui désignent tout ce dont un monde
est construit : des matières (sable, eau, terre, bois), des formes géométriques
(angle, point), des domaines (forêt, lande), des déterminations
de temps et d'espace (temps, jour, nuitlieu, distance). C'est donc
une classe plus étendue que les noms de matière dont on parle d'ordinaire.

Noms personnels et organiques (Rd). — La sous-classe précédente
correspondait aux noms de matière, celle-ci correspond aux noms d'individus,
seulement elle aussi est de plus grande étendue. Les concepts
d'objet et de qualité étant accentués à la fois, les mots appartenant à
cette classe désignent des objets individuels porteurs d'une qualité. En
premier lieu, ces mots désignent des personnes (homme, femme, roi,
esclave), et des animaux (ours, cerf), mais puis aussi des instruments
(charrue, épingle) et des organes (tête, bras, jambe).

Noms fonctionnels (Rd). — Etant donné que les mots de cette
sous-classe n'accentuent aucun élément de la définition, on pourrait les
appeler des noms abstraits, et ils correspondent en effet jusqu'à un
certain point aux noms qu'on a dénommés ainsi. Il faut seulement faire
remarquer que la plupart des mots qu'on appelle d'ordinaire noms
abstraits sont des mots dérivés, et par conséquent au fond plutôt concrets
(sottise, chaleur, bonté). Mais si l'on fait abstraction de ces derniers,
restent des mots comme vie, mort, âme, esprit, fièvre, douleur, désignant
des fonctions de vie dans un sens très étendu.

Adjectifs métriques (Rd). — Cette sous-classe comprend des adjectifs
qui se rapportent au monde mesurable au sens large. Ce sont des
mots comme grand, petit, large, court, étroit, profond, haut. Ils correspondent
à ce qu'on a appelé dans la philosophie les qualités sensorielles
primaires.

Adjectifs intuitifs (Rd). — Les mots de cette dernière sous-classe,
109au contraire, correspondent aux qualités sensorielles secondaires de la philosophie,
qualités qui dépendent d'une appréciation subjective : beau, joli,
laid, bon, mauvais, brave. Les noms de couleur trouveraient probablement
aussi leur place dans cette sous-classe. C'est la sous-classe nominale
qui se rapproche le plus des adverbes, puisqu'elle exprime presque
exclusivement la qualité. C'est la raison pour laquelle on trouve souvent
des mots apparentés dans ces deux classes (bonbien, mauvaismal).

II. Verbes (rd)

II. Verbes (rd). — Une classe de relatores (r) descriptores (d) ne
doit contenir que des mots fonctionnant en même temps comme des
termes de liaison et de description, donc exprimant simultanément la
relation (r) et la qualité (d). Par contre, ils ne doivent désigner, ni
des objets proprement dits (R), ni des objets de description (D).

Il ne fait guère de doute que cette définition convient aux verbes
des langues indo-européennes, finno-ougriennes et sémitiques, et, à
l'intérieur de ces verbes, aussi bien aux formes verbales proprement dites
ou finies qu'aux participes et aux infinitifs invariables. Par contre, il
faut réserver son appréciation pour ce qui est des « verbes » de la plupart
des autres langues, par exemple un certain nombre de formes verbales
des langues turkes et hamitiques, et en particulier les prétendus infinitifs
ou gérondifs, participes ou adjectifs verbaux.

Le trait caractéristique des verbes authentiques est qu'ils n'établissent
pas seulement une relation ou gouvernent un régime — comme les prépositions
—, mais en même temps décrivent et qualifient 170 ; le verbe
être n'a donc pas entièrement le droit, aussi abstrait qu'il soit par ex.
en grec, en latin ou en français, d'être considéré comme une simple
copule ou de représenter le « nexus » pur (r). Par ailleurs, le verbe n'est
pas seulement descriptif, il n'indique pas seulement un contenu — comme
les adverbes authentiques, y compris les négations — ; c'est en même
temps, et toujours, un terme de relation. C'est pourquoi toutes les formes
verbales véritables, participes et infinitifs aussi bien que les autres,
peuvent faire fonction de prédicats, ainsi par ex., en latin, dans l'ablatif
absolu et dans les propositions infinitives.

On est en général d'accord pour reconnaître que le verbe authentique
est rare en dehors de l'indo-européen, du sémitique et du finno-ougrien
110et moins développé en turk et en hamitique par ex. 171. La langue des
anciens Egyptiens elle-même — qui cependant représentait une culture
relativement élevée — n'a probablement pas eu de verbes au sens où
nous employons le mot, mais seulement une espèce de substantifs verbaux
ou pseudo-participes auxquels on attachait des suffixes possessifs 272.
En général, ce sont différentes espèces de noms verbaux, — rappelant
tantôt nos gérondifs, tantôt faisant penser à des adjectifs conjugués,
— qui, dans la plupart des langues exotiques, expriment ce que
nous rendons par des verbes. C'est manifestement le caractère relativement
complexe de ces mots, qui, les rendant aptes à remplir la proposition,
explique qu'ils attirent régulièrement à eux comme affixes certains
éléments pronominaux. Ces éléments peuvent être préposés, par exemple
dans les nombreuses langues à classes de l'Afrique, entre autres le Bantou,
et, en Amérique du Nord, dans le Chinook ; cette espèce de préfixes
pronominaux semble être de nature personnelle ou subjective (cp. nos
pronoms réfléchis), et le verbe prend alors un caractère actif. Les affixes
peuvent au contraire être postposés, comme par exemple dans les langues
des Hottentots, des Esquimaux et des Algonquins ; ces suffixes pronominaux
semblent alors avoir un caractère possessif ou objectif (cp.
nos pronoms possessifs), et le quasi-verbe doit dans ce cas être plutôt
conçu comme impersonnel ou passif 373.

Les formes quasi-verbales qu'il faut distinguer des purs verbes sont
donc à regarder comme des classes à trois dimensions, définies comme
notre classe de verbes (rd), mais avec un élément de plus. Cet élément
est tantôt la capacité de forme (D) ; alors on se trouve en présence
des « verbes » des différentes langues exotiques qui sont des espèces de
gérondifs ou de quasi-infinitifs. Tantôt c'est le concept d'objet (R), qui
caractérise les adjectifs conjugués de beaucoup de langues exotiques 474.111

Il faut remarquer que des formes verbales telles que le verbe à un
mode personnel, le participe, l'infinitif et le gérondif, de même que les
deux supins du latin et les adjectifs verbaux du grec, ne représentent
pas des sous-classes du verbe, mais des formes flexionnelles de celui-ci,
formes qui se trouvent à l'intérieur de n'importe quel verbe, sans égard
à la sous-classe à laquelle appartient le verbe. Dans l'histoire de la grammaire
ces formes ont souvent été comprises comme des parties du discours
à part. La raison en est, croyons-nous, que les éléments du système
flexionnel qu'elles constituent sont définis par les mêmes concepts génériques
qui définissent aussi les parties du discours.

Enfin, il faut, comme toujours, écarter de la classe des verbes purs
les mots composés (entr'ouvrir, sauvegarder) et les mots dérivés (rougir,
grec ἐρυθριάω, lat. rubesco, finnois punartuachantonner, latin cantitare,
finnois laulella).

A l'intérieur du verbe on peut, comme à l'intérieur du nom, distinguer
six sous-classes :

Verbes expressifs (rd). — Les verbes expressifs sont des verbes
qui désignent le phénomène en question d'une façon particulièrement
caractéristique. La structure phonologique de ces verbes a souvent une
valeur symbolique : happer, frapper, gratter, toquer, it. frappare, zeppare,
frettare, beffare, allemand kläffen, klaffen, kratzen, klopfen, blotzen, etc.
Ces mots sont le plus souvent d'origine spontanée, et cette sous-classe
verbale est donc un des domaines où le vocabulaire peut s'enrichir et
s'élargir, sorte de porte d'irruption de mots nouveaux, de même que
les noms techniques.

Verbes statiques (rd). — Les verbes statiques ou d'état soulignent
le concept de description en mettant à l'arrière-plan le concept de relation.
C'est pourquoi, employés dans la phrase, leur fonction est surtout de
décrire le sujet, mais rarement de régir un objet. Ils correspondent donc
à un certain degré aux verbes intransitifs. Ce sont des verbes comme
être, aller, venir, cesser, commencer, devenir, durer, sembler, paraître, —
latin esse, stare, jacere, sedere, ire — allemand sein, werden, bleiben, gehen
— anglais be, become etc.

Verbes dynamiques (rd). — Ces verbes, opposition polaire des
verbes statiques, correspondent aux verbes transitifs : avoir, prendre,
tenir, mettre, poser, garder — anglais have, get, take, keep, — allemand
haben, bekommen, stellen, setzen, legen etc. C'est la grande sous-classe
des verbes, elle renferme beaucoup plus de mots que celle des verbes
statiques, de même que les substantifs élémentaires sont plus nombreux
que les adjectifs métriques. Ce fait s'explique comme un effet de compensation.
112Le concept de qualité (d) étant plus complexe que les autres
concepts fondamentaux (il peut être posé comme égal à relation + relatum
(rR)), les classes qui contiennent ou qui font ressortir ce concept
sont plus caractérisées que les classes qui ne le contiennent pas ou qui ne
le soulignent pas. Or, le principe de compensation veut qu'une catégorie ou
classe fortement caractérisée soit moins différenciée, qu'elle comprenne
moins d'éléments, qu'une catégorie ou classe faiblement caractérisée 175.

Verbes neutres ou fonctionnels (rd). — Cette sous-classe qui
n'accentue ni le concept de description ni celui de relation, est représentée,
semble-t-il, par les verbes de sensation et de déclaration : voir,
regarder, entendre, écouter, sentir, dire, parler, taire etc.

Verbes complexes ou personnels (rd). — Cette sous-classe comprend
surtout les verbes de sentiment, y compris les verbes de croyance :
craindre, espérer, douter, aimer, croire, etc.

Verbes modaux (rd). — Selon cette définition, les verbes modaux
seront caractérisés par une double accentuation du concept de relation.
Ce sont en quelque sorte des verbes dynamiques, mais on y discerne
deux forces : une force profonde déterminant une force plus superficielle.
Le nombre des verbes modaux est, semble-t-il, très restreint dans toutes
les langues. Cette sous-classe se prête donc particulièrement bien à une
étude de la synonymie verbale, étude qui, vue la différence frappante
des systèmes, sera bien faite pour éclaircir l'originalité des langues. Les
verbes modaux français sont : pouvoir, vouloir, devoir, savoir, falloir,
valoir, ceux de l'anglais : will, shall, can, may, must, ought, en allemand
on trouve : können, wollen, sollen, müssen, mögen, dürfen, en danois
ville, skulle, kunne, maatte, turde, burde, gide, monne.

III. Pronoms (RD)

III. Pronoms (RD). — Une classe de relata (R) descripta (D) ne
doit contenir que des mots qui désignent simultanément des objets au
sens objectif et au sens subjectif, donc des « substantifs » conçus, d'un
côté comme des objets en soi (R), de l'autre comme des objets de description
(D). Par contre ces mots ne doivent exprimer de « fonction »
d'aucune sorte, que ce soit relative (r) ou descriptive (d).

Cette définition, qui s'accorde exactement avec celle donnée des pronoms
par Apollonios Dyskolos qui fait de ces mots des expressions
de substance (οὐσία), semble correspondre en premier lieu à deux
types de pronoms, noms d'objets ni descriptifs ni relatifs, que l'on rencontre
au moins dans les langues indo-européennes. L'un de ces types
est constitué par les pronoms dits démonstratifs (ex. : indoeuropéen
113to-, finnois se). L'autre trouve sa désignation la plus propre dans le
terme d'indéfini, même si les pronoms qui le composent font souvent
fonction d'interrogatifs et de relatifs (ex. : lat. quis etc. ; finnois
kuka). Ces deux types — mais non les types réfléchis et possessifs —
doivent être, selon la définition que nous venons de donner, considérés
comme les classes centrales de la catégorie des pronoms. L'élément
commun à ces pronoms authentiques est le fait qu'ils indiquent ou fixent
toujours un objet (R) que l'on se représente comme décrit ou que l'on
cherche à décrire ; ils sont donc en même temps définis et indéfinis ;
ils désignent en même temps des individus ou des objets objectifs (R)
et des formes ou cadres subjectifs (D).

Selon cette définition, les pronoms sont des termes désignant en même
temps une chose et une « capacité de forme » ; ils indiquent simultanément
l'unité réelle qui caractérise les individus et par là-même les noms propres,
et l'unité formelle qui caractérise les quantités, donc les noms de nombres.
Les pronoms sont — pour employer l'expression d'Apollonios Dyskolos
et de Priscien — des termes de substance, à savoir si l'on prend, comme
Aristote, le terme de substance (οὐσία) à la fois au sens objectif et
au sens subjectif (R + D). Ils acquièrent ainsi un certain caractère
substantiel, corporel ou « massif » ; on pourrait, pour les désigner, employer
une image empruntée à la chimie et les appeler les molécules de
la langue (les noms de nombres et les noms propres étant alors deux
espèces d'atomes). Ils s'opposent nettement aux termes de fonction, en
particulier aux verbes (rd).

De tels pronoms authentiques ou non-fonctionnels se révèlent assez
rares dans les langues. La plupart des mots appelés pronoms sont en
effet d'un autre type ; ils sont, d'une manière ou d'une autre, fonctionnels.
Ces pseudo-pronoms se divisent à leur tour en plusieurs types.
Certains ont un caractère relativement abstrait — ils sont peut-être
justement bi-dimentionnels comme les pronoms véritables — ; ils ont
pour cela une masse phonétique assez faible, sont inaccentués et se
rattachent souvent à d'autres mots de la phrase, par exemple, surtout
dans les langues exotiques, au « verbe » primitif (à proprement parler
un gérondif ou un adjectif verbal). D'autres ont un caractère plus complexe
et, pour cette raison, plus autonome dans le contexte. Ils semblent
être des pronoms en ce sens qu'ils désignent des objets aux deux sens
du mot ; seulement ils ont en même temps un caractère fonctionnel, en
ce sens qu'ils expriment aussi, soit une qualité (d), soit une relation (r).

Une qualité (d). — Ici, il faut manifestement ranger ce qu'on
114appelle les substantifs personnels, employés en javanais, en japonais et
dans plusieurs autres langues asiatiques dans des cas où nous nous servirions
de pronoms personnels. On dit par ex. « votre serviteur » pour
je, « sieur » ou « personne » pour tu 176. Il semble tout à fait évident qu'il
s'agisse ici de substantifs, donc de termes objectifs descriptifs, employés
pronominalement, et la fréquente réduction phonétique de ces mots
peut certainement être interprétée comme un signe d'une espèce d'usure
qui leur a fait perdre une partie de leur contenu descriptif. Par ailleurs,
ils n'en sont pas encore arrivés au stade des pronoms véritables, non-descriptifs.

Une relation (r). — Une autre classe complexe est représentée
par les substantifs possessifs qui, dans beaucoup de langues sont employés
de façon analogue aux substantifs numéraux traités précédemment.
Ainsi, dans de nombreuses langues mélanésiennes et polynésiennes
surtout, on ajoute, au terme qui désigne un objet possédé, un mot qui
indique, non seulement le rapport entre celui-ci et son possesseur, mais
encore la classe de l'objet ; il existe par ex. un classificateur possessif
pour les membres de la famille, un autre pour les instruments, un pour
les objets comestibles, un autre pour les liquides susceptibles d'être bus 277.
Il est clair que ce qui est désigné ici n'est pas seulement une chose (R)
placée dans un « rapport de possession », donc de relation (r), mais
en même temps un principe de classification ou une systématisation
(D ; cf. les substantifs numéraux et les vrais noms de nombre).

Ayant fait le départ entre les pronoms purs et les mots complexes
ou à trois dimensions qui leur sont apparentés, il nous faut maintenant
distinguer ceux-là des autres parties du discours à deux dimensions, et
surtout de deux classes, les réfléchis et les possessifs, proches parents
des pronoms au sens strict, étant donné qu'ils contiennent tous deux
un élément d'objet, mais s'en distinguant pourtant par une nature
nettement fonctionnelle. Les pronoms possessifs (Rr) désignent un
objet (R), mais en même temps un rapport (r) avec cet objet, les
pronoms réfléchis posent un cadre (D) qui a reçu une description (d),
mais manquent l'élément démonstratif ou déterminé (R) des pronoms
proprement dits.

Enfin il faut enlever de la classe des pronoms des adjectifs comme
certain, allemand mancher, des conjonctions comme que, danois der, som,
des mots dérivés tels que quiconque, allemand meinig, latin quisque,
115quidam, des mots composés ou de simples combinaisons de mots : lequel,
quelqu'un, danois hinanden, hverandre, allemand derjenige, derselbequi
est-ce qui, qui que ce soit, danois ingenting, allemand was für ein etc.

Les sous-classes pronominales sont les pronoms définis (RD) et
indéfinis (RD), les pronoms personnels (RD) qui peuvent être répartis
sur trois sous-classes (RD, RD, RD), et enfin les pronoms neutres (RD).

Pronoms définis (RD). — Les pronoms définis ou démonstratifs
sont caractérisés par le fait qu'ils désignent un objet individuel et déterminé
(c'est ce qu'on entend en disant qu'ils sont démonstratifs), tandis
que l'indétermination, c'est-à-dire la possibilité d'une description qui
viendrait s'ajouter au premier élément, passe au second plan. Les démonstratifs
se rapprochent donc beaucoup des noms propres (dont ils
se distinguent surtout par leur division en personnes ou « positions » ;
voir Aristarque, cité p. 39) ; ils sont souvent employés à la place
des noms propres (hic ou iste pour Pierre ou Paul ; voir Priscien, cité
p. 42). Ce sont des mots comme le, ce, celui, latin iste, is, ille, allemand
dieser, der, jener.

Pronoms indéfinis (RD) 178. — Les pronoms indéfinis insistent au
contraire sur un cadre vide, une simple possibilité de description, tandis
que l'objet qui peut remplir le cadre ou (indirectement) peut réaliser
la possibilité de description, reste à l'arrière-plan. Les pronoms indéfinis,
parmi lesquels, nous l'avons vu, on doit ranger un, se rapprochent ainsi
fortement des noms de nombre qu'ils remplacent souvent aussi (quelques
pour un nombre indéterminé, nul pour zéro). Comme exemples de mots
appartenant à cette classe, d'ordinaire plus étendue que celle des démonstratifs,
nous nommerons : nul, aucun, quelque, plusieurs, autre, tout,
chaque, un, latin nemo, ullus, quis, alius, quidam, omnis, unus, solus,
totus, anglais one, other, no(ne), all, some, any, every, each, grec εἷς, ὅλος,
τις, ὁ δεῖνα, ἕκαστος, πᾶς, danois en, anden, ingen, nogen, al, hver, hel.

Pronoms personnels (RD). — Des mots comme latin ego, tu,
anglais I, you, he, allemand ich, du, er, désignent de façon caractéristique
l'individu (R) et la possibilité ou attente de description (D). C'est
cette union marquée de la chose objective ou réalité extérieure (R)
et du cadre ou possibilité intérieure (D) qui constitue la conscience,
fait central de la personnalité telle qu'elle s'exprime par les pronoms
personnels. Nous avons déjà, à plusieurs reprises, eu l'occasion de parler
de sous-classes qu'on pourrait appeler personnelles : les noms personnels
ou organiques (Rd), les verbes complexes ou personnels (rd), dans
116tous les cas nous avons eu affaire à la classe complexe, d'où on peut
conclure que le concept de personnalité doit être mis en étroit rapport
avec celui de complexité 179.

et 5° Les pronoms personnels conjoints (RD) et disjoints (RD)
se trouvent en français dans les deux séries je, te, ilmoi, toi, lui, ce
qui représente une sorte de scission de la classe des pronoms personnels
dont nous venons de parler.

Pronoms neutres (RD). — En dernier lieu il faut mentionner la
sous-classe des pronoms neutres, sous-classe la plus abstraite et par
conséquent peu représentée dans les langues. Leur caractère abstrait est
encore cause qu'ils ont une très grande faculté de variation syntaxique,
ils peuvent être successivement indéfinis, interrogatifs et relatifs. On n'a
donc pas à proprement parler de pronoms interrogatifs ou relatifs, mais
seulement des pronoms neutres qui peuvent avoir ces deux fonctions
syntaxiques. Nous citerons comme exemples : qui (quoi), anglais who,
which, allemand wer (was), welcher, danois hvem (hvad), hvilken.

IV. Conjonctions (rD)

IV. Conjonctions (rD). — Une classe de relatores (r) descripta
(D) contiendra exclusivement des mots désignant en même temps un
rapport et un cadre, en d'autres termes une relation (r) et un « situs »
(D). Elle ne saurait par contre englober des mots qui expriment une
description et un objet, c'est-à-dire une qualité (d) et une substance
au sens propre ou objectif (R).

Une classe de mots qui, comme nous l'avons vu plus haut, remplit
entièrement ces conditions est la classe traditionnelle des conjonctions
que les anciens (voir p. 45) définissaient aussi comme comprenant
des mots de liaison et d'ordination. Liaison ou force (δύναμη ‘vis’)
signifie ici relation (r) ; ordre (τάξις ‘ordinatio’) équivaut à « situs »
ou « capacité de forme »(D)). On constate nettement ce double caractère
des conjonctions en analysant des conjonctions caractéristiques
telles que le français comme ou le danois som ‘comme’ ; ces mots sont,
comme on sait, tantôt comparatifs, donc relatifs (grand comme…),
tantôt temporels, donc situatifs (juste comme…), tantôt enfin introducteurs
de qualité, c'est-à-dire des expressions d'un sujet ou « capacité
de forme » (Platon comme logicien). Ici, le premier emploi répond à
l'élément de relation (r) les deux autres au cadre, « situs » ou « capacité »,
donc à l'élément de description (D).

En dehors des conjonctions ordinaires il faut admettre dans la classe
117des conjonctions les soi-disant adverbes de lieu et de temps, comme ici,
, puis, lors. Ce sont des conjonctions qui accentuent le concept de
« situs », des conjonctions situatives, qui forment ainsi l'opposition
polaire des conjonctions coordonnantes ou copulatives.

D'une part donc il faut élargir la classe traditionnelle des conjonctions.
De l'autre il faut en exclure nombre d'éléments qui ne sont pas
des conjonctions au sens strict. D'abord il y a les combinaisons de mots
ou les mots composés : comme si, même si, bien que, pourvu que, pour
que
, quoique, pourtant, toutefois etc. Puis les mots appartenant à d'autres
parties du discours : des formes verbales comme soit (soit…soit),
des prépositions comme avec (le singe avec le léopard), etc.

Les principales sous-classes conjonctionnelles sont les conjonctions
copulatives ou coordonnantes, les conjonctions situatives et les conjonctions
subordonnantes qui peuvent à leur tour être réparties dans trois
classes.

Conjonctions copulatives (rD). — Ces conjonctions, en même temps
qu'elles ordonnent, expriment surtout une simple relation établie entre
deux éléments, une coordination. Elles pourront être additives (et,
latin -que, grec καί, finnois ja), disjonctives ou alternatives (ou, lat.
-ve, grec ἤ, finnois eli, tai, vai) ou bien adversatives (mais, latin sed,
tamen, grec δέ, finnois mutta, vaan).

Conjonctions situatives (rD). — Opposition polaire de la sous-classe
précédente, ces conjonctions soulignent le « situs » ou la situation ;
elles expriment une situation, souvent dans le temps ou dans l'espace,
mais souvent aussi en dehors de ces mondes. Les conjonctions situatives
sont d'ordinaire beaucoup plus nombreuses que les conjonctions copulatives.
Français : ci, , ailleurs, loin, près, puis, lors, tôt, tard, jusque, hors,
sus, latin : tunc, nunc, jam, huc, hunc, istuc, istunc, hic, hac, ibi, intra,
extra, cis, anglais : here, there, hence, thence, allemand : hin, her, hier, da,
jetzt, nun, schon, danois : ud, bort, frem, hen, op, ned, ind, hjem 180, hid,
did, her, der, tit, ofte, før, siden, da, nu, etc.

Conjonctions neutres (rD). — Dans cette classe dont aucun des
éléments n'est accentué, on trouve par exemple la conjonction française
que, qui est, pour ainsi dire, copulative et situative, coordonnante et
subordonnante à la fois.

Conjonctions inductives (rD). — Ici se trouvent la plupart des
conjonctions qu'on appelle d'ordinaire conjonctions de subordination :
par leur double accentuation du concept de cadre vide (D), elles sont
118particulièrement prédisposées à introduire des propositions subordonnées.
Le français n'en possède que quatre : si, quand, , comment, d'autres
langues en ont beaucoup plus : latin : si, quando, dum, ubi, cum, ne, ut,
anglais : if, why, when, where, how, as, allemand : wenn, als, wie, wo,
ob, da, danois : hvis, naar, mens.

Conjonctions déductives (rD). — Ces conjonctions sont aussi à un
certain point de vue subordonnantes, mais en même temps elles établissent
un rapport particulièrement marqué entre deux éléments, d'ordinaire
entre deux phrases ; elles s'emploient souvent pour faire la transition
entre la première et la deuxième partie d'un jugement logique. Elles
sont moins nombreuses que les conjonctions inductives : français or,
donc, car, aussi, encore, latin ergo, enim, grec γὰρ.

Conjonctions subjointes (rD). — Voici une sous-classe intermédiaire
entre les conjonctions inductives et déductives. On y trouvera
des mots comme le français dont, le danois jo, des.

Les quatre classes que nous venons d'examiner et de délimiter, celles
que l'on appelle aristotéliciennes, se sont toutes révélées de degré logique
plus bas que les quatre classes abstraites. Tandis que les prépositions
et les noms propres, les noms de nombres et les adverbes forment ensemble
le degré le plus élevé possible, degré où chaque classe n'est définie
que par un seul élément, les noms et les verbes, les pronoms et les conjonctions
sont situés au degré immédiatement inférieur, degré où chaque
classe est définie par deux éléments. Il s'ensuit que — puisque partout
on ne compte qu'avec les mêmes quatre catégories — chacune des quatre
classes aristotéliciennes peut être comprise comme formée par la combinaison
de deux classes abstraites. Un nom commun équivaut donc à
nom propre + adverbe ; en effet, il désigne un individu (R) — comme
le nom propre — et comme l'adverbe — un contenu qualitatif (d). Un
verbe égale préposition + adverbe, car, comme la préposition, il contient
un terme de liaison (r), et comme l'adverbe, un terme de description
(d). Un pronom est à son tour égal à nom propre + nom de nombre ;
en effet, il contient, comme le nom propre, une désignation d'individu
(R) et, comme le nom de nombre, une indétermination (D). Enfin une
conjonction est logiquement égale à préposition + nom de nombre,
puisqu'elle réunit toujours la notion de relation contenue dans la préposition
(r) et le cadre vide du nom de nombre (D).

Ce rapport entre les classes à une et à deux dimensions apparaît
encore plus nettement si l'on considère la subdivision constatée au sein
de chacune des quatre classes hétérogènes. Les noms communs se divisent
119habituellement, comme on le sait, en substantifs et en adjectifs ; parmi
ces mots, les substantifs se rapprochent des noms propres (R) comme
désignant spécialement la substance, tandis que les adjectifs, en tant
que termes avant tout qualitatifs, se rapprochent des adverbes. Parmi
les sous-classes verbales, les verbes dynamiques accentuent le concept
de relation, c'est pourquoi ils ont une tendance naturelle à gouverner
un régime, tout comme les prépositions (r), les verbes statiques au
contraire ne tendent pas vers un tel régime, de même que les adverbes
(d). Parmi les pronoms, les démonstratifs sont, dans un sens spécial,
des termes d'individualisation ; ils se rapprochent donc des noms propres
(R) ; par contre, les pronoms indéfinis sont plutôt l'expression d'unités
purement formelles ; ils sont donc synonymes des noms de nombres
(D). Enfin, les conjonctions sont tantôt copulatives, et se rapprochent
alors des prépositions (r) comme termes exprimant un rapport, tantôt
« situatives » et proches des noms de nombres (D) comme termes faisant
ressortir la situation ou le cadre.

Les quatre classes établies par Aristote occupent manifestement une
place centrale dans toutes les langues indo-européennes ; elles ont joué,
depuis les Grecs, un rôle essentiel dans la grammaire européenne et il
est tout naturel que ce soit ces classes qu'un Européen s'attende à
trouver dans les langues étrangères et qu'il croit aussi — à tort ou à
raison — bien souvent y rencontrer. Certes, on constate avec certitude
l'existence de ces classes dans les langues finno-ougriennes et sémitiques ;
en outre, elles semblent exister jusqu'à un certain point dans les langues
turques et dans les langues hamitiques modernes (pour ces dernières
on peut penser à une influence sémitique). Par contre, la plupart des
autres langues, par exemple déjà le basque et le caucasien, ne connaissent
pas de distinction nette entre le nom et le verbe ni, comme il semble,
entre les vrais pronoms et les vrais conjonctions. La théorie réclame, on
s'en souvient, une solidarité absolue entre ces quatre classes, non pas
entre elles deux à deux, mais entre les quatre à la fois. Une langue ne
doit donc pas pouvoir manquer de verbe sans manquer en même temps
et pour la même raison, non seulement de nom, mais aussi de pronom
et de conjonction ; inversement, on ne peut avoir par exemple de véritables
pronoms sans avoir en même temps de véritables conjonctions, des noms
et des verbes. Un essai de vérification de cette hypothèse dans le plus
grand nombre possible de familles de langues serait certainement du
plus grand intérêt, non seulement pour toute théorie linguistique générale,
mais aussi parce qu'elle entraînerait la révision d'un grand nombre de
120définitions vagues de classes de mots dans la grammaire des langues
exotiques et amènerait peut-être une conception plus exacte de la position
systématique de bien des formes.

Les langues particulièrement nombreuses de l'Afrique, de l'Amérique
et de l'Australie qui ne distinguent pas entre le nom et le verbe semblent
de fait, en bien des cas, ne pas connaître non plus de pronoms et de conjonctions
indépendantes. Les mots que, de notre point de vue « aristotélicien »,
nous avons tendance à appeler conjonctions ne sont souvent
que des sortes de verbes d'introduction ou de transition, c.-à-d. en même
temps des verbes et des conjonctions 181. Et là où nous verrions des pronoms,
il n'y a souvent — abstraction faite des affixes pronominaux
fonctionnels qui occupent une position particulière — que des noms
pronominaux, par exemple des substantifs personnels cérémonieux ou
mots semblables.

Si ce rapport de solidarité entre le nom et le verbe se trouve confirmé
partout — et bien des signes indiquent qu'il doit en être ainsi —, la
question si longtemps discutée de la priorité du nom ou du verbe devient
un problème absolument illusoire. Tant les grammairiens sémitiques
qu'indiens — et à leur suite un grand nombre de comparatistes européens
— ont, comme on sait, supposé que les éléments primitifs de la langue
— les « racines », qui d'ailleurs ne sauraient jamais avoir eu d'existence
indépendante — étaient de nature verbale, et un linguiste aussi éminent
que Hugo Schuchardt 282 a, de nos jours encore, soutenu que les mots
les plus anciens — les membres uniques des phrases primitives — devaient
être de nature verbale ou du moins non-nominale. Inversement, Leibniz 383,
qui, dans sa langue logique universelle, voulait exclure tous les verbes
sauf est, dit : « Radix Hebraeis est verbum, sed malim eam esse nomen »,
et Wundt a construit une partie essentielle de sa philosophie du langage
sur la supposition que les concepts d'objets et par conséquent les noms
sont partout plus anciens et dans les langues beaucoup plus répandus
que les verbes. Nous avons déjà vu (p. 107) que cette dernière supposition
repose sur une illusion. Toute la discussion suppose cependant
que les noms peuvent exister avant les verbes et indépendamment de
ceux-ci, ou inversement que les verbes peuvent exister avant les noms,
et indépendamment d'eux. Or, si le nom et le verbe, comme il a été
121supposé et rendu probable ici, sont solidaires, c'est-à-dire apparaissent
toujours de conserve et ne peuvent être séparés dans aucun système
linguistique, le problème s'évanouit tout simplement, il existe, comme
nous l'avons dit, de nombreuses langues où le nom et le verbe ne sont
pas différenciés et où l'on doit toujours employer une sorte de nom-verbe
ou de verbe-nom ; on semble même n'être arrivé qu'assez tard à cette
différenciation qui, comparée à la complexité primitive, reflète une
faculté d'abstraction assez élevée. Mais il n'y a certainement pas de
langue primitive — et on n'a pas le droit de supposer de langue originelle
— où régnerait le nom seul (Wundt) ou le verbe seul (Schuchardt).
Ce serait-là une impossibilité logique, et l'observation critique n'a d'ailleurs
jamais rien révélé de semblable.

Les quatre classes aristotéliciennes, qui sont définies ici comme les
classes hétérogènes au sein du groupe bi-dimentionnel, forment ainsi une
sorte de degré logique moyen. Au-dessus d'elles, elles ont les classes
abstraites, dont elles peuvent être formées par combinaison logique.
Au-dessous, elles ont, comme nous l'avons fait entrevoir, différentes
classes plus complexes dont elles peuvent constituer les éléments. D'après
notre théorie, il doit cependant exister encore deux classes — les classes,
homogènes parmi les classes bi-dimentionnelles —, classes dont le degré
n'est ni inférieur ni supérieur à celui des classes aristotéliciennes. Notre
tâche est maintenant de les retrouver dans le monde des langues.

IV

Il existe, en vertu de la théorie que nous avons exposée, deux catégories
de classes à deux dimensions : les classes hétérogènes, qui réunissent
toujours un élément relatif et un élément descriptif, et les classes homogènes,
définies par deux éléments relatifs (rR) ou deux éléments descriptifs
(Dd). Tandis que les quatre classes hétérogènes ont immédiatement
pu être identifiées avec les quatre classes aristotéliciennes bien
connues, les classes homogènes sont moins connues. Elles doivent, d'après
les définitions, toutes deux désigner aussi bien une substance (R, D)
qu'une fonction (r, d). Elles doivent alors se distinguer à la fois des
noms (Rd) et des vrais pronoms (RD). Il semble qu'il faille se les
représenter comme une sorte de particules nominales qui mettent un
objet — tantôt objectif (R), tantôt subjectif (D) — en fonction, —
122fonction de nature tantôt relative (r), tantôt descriptive (d). Ce
signalement semble convenir à ce qu'on appelle les affixes pronominaux,
respectivement possessifs et réfléchis.

I. Possessifs (rR)

I. Possessifs (rR). — Une classe de relatores (r) relata (R) ne
saurait contenir que des mots qui désignent à la fois un rapport et un
objet, une relation (r) et un relatum (R). Par contre, elle ne saurait
englober de mots qui expriment un élément subjectif ou descriptif, un
cadre (D) ou un contenu (d).

Il se trouve que cette définition semble répondre exactement au
concept de « possessif », si on prend ce terme dans le sens large que les
langues, aussi bien anciennes que modernes, européennes et exotiques,
exigent manifestement. Il est clair qu'un terme possessif comme mon
exprime, dans n'importe quelle langue, un rapport (r) à un objet (R).
Ce rapport peut être celui du possesseur à l'objet qu'il possède — et
c'est à celui-ci que les grammairiens grecs se sont arbitrairement arrêtés
lorsqu'ils ont donné leur nom à ces termes — ; mais il peut aussi être
un rapport très général d'appartenance ou connexion, il peut être subjectif,
objectif ou prédicatif, lâche ou étroit, passager ou durable, etc. 184.
C'est en un mot un rapport dont la nature est aussi variable que celle
des prépositions par exemple.

Si ceci est exact, c'est alors par erreur que l'on a attribué au nom
de possessif une valeur de définition et que l'on a cherché à faire dériver
toutes les autres relations — qui de ce point de vue devaient paraître
étonnantes — de la relation possessive au sens restreint. C'est ainsi que
Wundt 285 dit quelque part : « Das Besitzverhältnis ist für diese Betrachtungsweise
das wichtigste, dem häufig auch andre Arten der Beziehung
sich unterordnen ». Meyer-Lübke 386 pense même qu'il faut recourir à
l'analogie purement mécanique (imitation de constructions avec préposition)
123pour expliquer les cas fréquents où, en roman, les possessifs
sont employés dans un sens non-possessif ; on peut citer, comme exemple
tiré du français : son obligé ‘ein durch ihn Verpflichteter’, mon aîné ‘une
personne qui est plus âgée que moi’, ses nouvelles ‘des nouvelles de lui,
d'elle’. Des cas de ce genre, où les possessifs sont des équivalents d'une
préposition abstraite, comme le fr. de, plus un objet, doivent surprendre
si on se place au point de vue traditionnel qui ne parvient à y voir qu'une
sorte d'« emploi figuré ». Par contre, si on définit les possessifs comme
l'expression de relation + relatum (rR), toutes les difficultés s'évanouissent.
Au lieu de l'étonnement superflu provoqué par un point de vue
arbitraire, on pourra se livrer à une étude fructueuse des différentes
formes de relation — variables selon le style employé (?) — que les
possessifs peuvent exprimer. De même que le génitif, qui dans le système
de la déclinaison remplit une fonction proche de celle des possessifs 187,
peut être subjectif, objectif et par ex. qualitatif (lat. vir excellentis
ingenii), de même un possessif peut exprimer un rapport tantôt subjectif,
tantôt objectif (mon amour peut ainsi être employé des deux
façons), tantôt qualitatif, tantôt prédicatif. Si l'on peut employer en
danois des exclamations du type Dit Bæst ! (‘Animal, Brute !’) (cf.
portugais sua besta) et si les Suédois peuvent dire Min stackare ! (‘Pauvre
que je suis !’), il n'y a pas ici d'emploi métaphorique, surprenant ni
d'extension de la notion de propriété 288, ni non plus d'analogie mécanique
sur le modèle d'expression prépositionnelle (Meyer-Lübke), mais par
contre une nuance qualitative de la relation possessive, nuance qui est
aussi justifiée que les nuances subjectives, objectives ou possessives au
sens strict. Quand Schuchardt 389 parle d'« Elementarverwandtschaft »
entre l'emploi prédicatif des possessifs en nordique et par ex. en portugais,
il a raison dans la mesure où il n'est pas nécessaire de supposer
de lien historique, mais seulement une exploitation parallèle et indépendante
des possibilités renfermées partout dans les « éléments » ou dans
la définition des possessifs eux-mêmes.

Il est clair maintenant que la définition qui a été donnée des possessifs
comme des expressions de relator — relatum, c'est-à-dire d'un rapport
124objectif en même temps que de son objet, s'applique avant tout aux
affixes possessifs (en général des suffixes) qui jouent dans les langues
américaines et ouralo-altaïques par ex. un rôle si important et qui, pour
exprimer « l'objet », sont accolés au substantif verbal impersonnel ou
passif. Ainsi ce que nous exprimons au moyen d'un pronom sujet + un
verbe (je tue), est exprimé dans ces langues par une espèce de gérondif
ou d'adjectif verbal + un possessif (« tuage-mon », ‘cædes mea’, cf.
occidendum mihi), — mode d'expression dont le français son obligé
constitue un intéressant parallèle. Si cette catégorie de possessifs apparaît
dans les langues primitives comme des affixes, cela provient
certainement du fait qu'ils sont, par rapport aux noms-verbes complexes,
de nature relativement abstraite. Pour cette raison, rien ne s'oppose
sérieusement à ce que l'on voie, dans nos possessifs modernes inaccentués,
en roman et en germanique par exemple, des parents logiques de ces
affixes. Dans des expressions modernes comme mon père (da. min Far,
angl. my father), les possessifs ne semblent rien contenir en plus des
deux éléments (r, R) qui définissent les possessifs dans leur forme la
plus simple.

La délimitation de la classe des possessifs fait rarement de difficultés.
Comme toujours, il faut exclure des combinaisons de mots telles que le
mien etc. C'est mien, et rien d'autre, qui est possessif.

A l'intérieur de chacune des classes homogènes on peut avoir, de
même que pour les classes hétérogènes, six sous-classes. La couche synthétique
ou simple est assez facile à établir.

Parmi les langues romanes, le français, le provençal, l'espagnol,
l'italien ancien et dialectal, parmi les langues germaniques, l'anglais, ont
deux séries de possessifs : une série inaccentuée ou conjointe (fr. mon
— angl. my) et une série accentuée ou absolue (fr. mien — angl. mine).
Par contre, l'italien littéraire et par ex. le nordique ne possèdent qu'une
seule série. Ces deux séries sont, là où elles existent, nettement différentes
en sens et en emploi. La question est seulement de savoir comment il
faut les distinguer. Appeler mon adjectif et mien substantif — comme
on le fait souvent dans la grammaire populaire — n'est évidemment pas
satisfaisant ; une tournure comme un mien ami témoigne décidément
là-contre, et les possessifs sont, aussi peu que les vrais pronoms (RD),
des termes nominaux. Par contre, il est très tentant et naturel de supposer,
à l'intérieur de cette classe homogène, une subdivision répondant
à celle que nous avons trouvée au sein de chacune des classes hétérogènes.
On pourrait donc distinguer deux séries de possessifs (rR), l'une insistant
125sur l'élément r ou le rapport (cf. fr. de), l'autre faisant ressortir
l'élément R ou l'objet (cf. les noms propres). Or, ceci semble s'accorder
avec les meilleures définitions qui ont été données et en même temps
avec la réalité. Dire que les formes inaccentuées ou faibles sont conjointes
(on pourrait aussi les appeler fonctionnelles (rR)) signifie en effet
qu'elles sont avant tout relatives ; elles ont une fonction analogue à
celle d'une préposition (r) et sont pour cela normalement placées
avant leur régime. Que les formes accentuées ou fortes soient par contre
absolues (nous proposerons pour elles le nom substantielles (rR), mais
non « substantives ») veut dire qu'elles sont avant tout objectives ; pour
cela, elles sont souvent précédées de l'article, comme les substantifs,
et non suivies de nom.

Quand les possessifs de certaines langues modernes comme l'italien
littéraire et le danois n'ont qu'une seule série de formes, celle-ci doit
tout naturellement être conçue comme neutre (rR) par rapport à la
dichotomie dont il vient d'être question. C'est pourquoi elles peuvent
être tantôt conjointes (mio cavallo, min Hest), tantôt absolues (il
cavallo è mio, Hesten er min).

La couche analytique ou complexe semble plus difficile à établir.
Pourtant, on trouve dans les langues certains mots dont l'analyse est
délicate, mais qui semblent s'approcher des possessifs, dont nous venons
de parler, en ce qu'ils désignent en même temps un rapport et un
objet. Ce sont des mots comme anglais own, danois egen, une particule
comme le français en, et les désinences ou mots très curieux que sont
l'anglais ou le danois s dit de génitif. L'anglais own et le danois egen
semblent encore plus indépendants et absolus que les possessifs substantiels,
on pourrait les appeler disjoints (rR). L's de génitif, au contraire,
des deux mêmes langues paraît être encore plus atone et conjoint
que les possessifs fonctionnels, on pourrait l'appeler conjoint (rR). Il
se rapproche encore plus que les possessifs ordinaires du génitif. Enfin,
la classe intermédiaire, les possessifs complexes (rR), sera représentée
par le français en, mot qui exprime le rapport avec une chose d'une
manière particulièrement caractéristique.

II. Réfléchis (Dd)

II. Réfléchis (Dd). — Une classe de descripta (D) descriptores
(d) doit uniquement contenir des mots qui désignent un cadre en même
temps que son contenu, c'est-à-dire simultanément une capacité de forme
(D) et une qualité (d). Par contre, ces mots ne doivent exprimer
aucun élément objectif ni relatif, ni rapport (r), ni objet objectif (R).
126Si l'on fait un moment abstraction de la question de classe, cette
définition semble s'accorder avec la notion de subjectivité. Que les deux
notions subjectives (D, d) réunies définissent la subjectivité, c'est ce
qui semble probable à priori. Le sujet de la phrase doit — qu'on le définisse
grammaticalement, logiquement ou psychologiquement — toucher
de très près au concept de subjectum (ὑποκείμενον), tant au sens de
« sujet de développement » qu'à celui de base des phénomènes de conscience.
Quelles que soient les expressions que l'on emploie, comme des
approximations plus ou moins grossières, pour décrire la subjectivité,
toutes ramènent à la notion de « capacité de forme » (D) 190 ; celle-ci
embrasse en effet fondement et potentialité aussi bien que cadre et lieu.
Le concept de subjectivité se trouve ainsi rattaché étroitement au concept
syntaxique de sujet, qui, comme on sait, désigne le terme d'introduction
ou fondement de la phrase (D) par rapport à une description
attendue (d). En même temps, il est rapproché du concept psychologique
de réflexion, qui est la faculté de replier la pensée sur elle-même et
d'insérer des actes de jugement (d) dans un tout donné (D) 291.

La classe de mots qui répond le plus clairement à cette définition
est sans nul doute celle des réfléchis, comme lat. se et sibi, fr. se et soi,
da. sig ou l'anglais -self dans one-self, myself, etc. Ces mots sont réfléchis,
c.-à-d. qu'ils renvoient au sujet grammatical ou logique. Ils sont subjectifs
en ce sens qu'ils maintiennent et rappellent le sujet ou fondement
(D) sur lequel s'appuie le contenu prédicatif (d).

D'après notre définition, les réfléchis doivent être des termes descriptifs
ou des expressions de descriptivité, descriptivité signifiant la
station ou l'entrée d'un contenu dans un cadre, la peinture (d) d'une
situation (D). C'est sans aucun doute cette fonction qu'ils ont dans
les expressions synonymiques comme le latin vulgaire vadere se, le français
s'en aller et le danois gaa sig en Tur ; des verbes français comme
s'écrier, s'endormir, se mourir ou l'allemand sich fürchten (cf. russe bojat'sja)
expriment en quelque sorte la subjectivation de l'action verbale
qui est caractéristique du médium des langues archaïques. C'est ce
même caractère des réfléchis qui explique qu'ils peuvent, en liaison
avec le verbe, former une espèce d'équivalent du passif ; ainsi lat. vulg.
127se facere pour fieri ou français « la maison se bâtissait ». C'est lui aussi
qui fait que l'on peut former un nouveau passif par agglutination de
réfléchis, comme en nordique : danois kaldes (de kalla-sk) (‘être appelé’)
et peut-être dans un certain nombre d'autres langues indo-européennes
nouvelles et anciennes 192.

Parmi les réfléchis ou les mots pronominaux préposés il faut aussi
compter les affixes pronominaux qui jouent un si grand rôle dans un
grand nombre de langues africaines et très particulièrement en bantou,
où ils forment la base d'un système de classification et de concordance
souvent très compliqué, surtout chez les tribus les plus primitives. Veut-on,
dans une telle langue à classes, dire par ex. : « Ce lion féroce qui est venu
ici est mort », il faut employer 6 fois un préfixe pronominal de classification
rappelant que le lion appartient à la classe des animaux, à savoir
devant le démonstratif, devant le substantif, devant l'adjectif, devant
le pronom relatif et enfin devant les deux verbes (nous faisons naturellement
toute réserve sur ces 6 désignations de classe ; toutes ne sont
vraisemblablement qu'approximatives). Ces préfixes pronominaux, que
l'on retrouve avec une fonction analogue par ex. en chinook (langue
parlée sur les bords du fleuve Columbia dans l'ouest des Etats-Unis) 293,
sont de nature nettement subjective ou réfléchie. Ce sont — selon le
terme de Jespersen 394 — des rappeleurs (angl. reminders), c.-à-d. des termes
qui ramènent sans cesse l'attention à un sujet et par là-même à une
classe ou à une sphère déterminée (D) où se déroule l'ensemble du
procès exprimé par la phrase. Si ces mots sont indispensables dans les
langues de ce type, c'est sans doute que les autres classes de mots n'ont
pas atteint un degré de différenciation suffisant — surtout par le développement
des quatre classes hétérogènes ou aristotéliciennes — pour
que toute cette œuvre de soutènement et de mise au point devienne
superflue 495.

Les trois sous-classes synthétiques ou simples des réfléchis sont,
128comme les sous-classes correspondantes des possessifs, faciles à établir.
Dans ce cas encore, on a dans certaines langues deux séries de mots,
des formes atones ou faibles (se) et des formes toniques ou fortes (soi),
dans certaines d'autres une seule espèce (latin se, allemand sich, danois
sig).

Les formes accentuées ou fortes ne sont pas absolues (cf. mien),
mais substantielles (Dd), c'est-à-dire qu'elles font ressortir un objet
subjectif, une base ou un cadre (D) ; elles soulignent l'attente vague
d'une description et se rapprochent par là des noms de nombres et des
vrais pronoms. Les formes inaccentuées ou faibles ne sont pas conjointes
au sens propre du terme (cf. mon), mais fonctionnelles (Dd), ce qui
veut dire qu'elles insistent sur l'élément descriptif ou qualitatif (d) ;
elles font ressortir un contenu subjectif ou personnel et se rapprochent
en cela des adverbes et des verbes, et le fait est qu'en français elles
sont employées comme des espèces d'affixes et placées en connexion
étroite avec le verbe, d'une manière qui rappelle beaucoup l'emploi
d'adverbes comme ne.

La différence singulière qui, en français moderne, sépare se et soi
s'explique par cette dichotomie. Tandis que se est médial ou descriptif
(se mourir, etc.), soi est, comme on sait, indéterminé. Normalement
cette forme n'est employée que pour renvoyer à des pronoms ou à des
expressions indéfinies comme on, chacun ou tout le monde ou encore à
des objets qui ne sont pas conçus comme individuels (de soi, le vice
est odieux) ; on l'emploie aussi dans la locution généralisante et indéterminée
en soi (cf. lat. per se et all. an sich) et en connexion avec des
noms pour indiquer un rapport avec un moi (être sûr de soi, amour de
soi). Tous ces emplois ne font visiblement ressortir qu'un sujet nonindividuel,
une unité purement formelle, donc une indétermination
(D), c'est-à-dire justement la catégorie qui, lorsqu'elle est soulignée,
rend indéfinis les vrais pronoms. De là découle son affinité indiscutable
avec les pronoms désignés par ce terme.

La sous-classe intermédiaire entre les sous-classe substantielle et
fonctionnelle, sous-classe que nous appellerons neutre (Dd), comprendra
les réfléchis appartenant à des langues où l'on n'en a qu'une
série (latin se, allemand sich, danois sig).

Les sous-classes de la couche analytique ou complexe pourront être,
comme les sous-classes possessives correspondantes, disjointe (Dd) ou
conjointe (Dd). Dans la première se rangent des mots comme l'anglais
self, le latin ipse, le danois selv. Ils accentuent le concept d'objet subjectif
129ou fondement (D). Dans la seconde on trouve des mots comme
anglais same, latin idem, danois samme, mots qui mettent en relief la
fonction descriptive ou qualitative (d) et qui se rapprochent ainsi des
adverbes ou des adjectifs. Enfin, dans une sous-classe intermédiaire de
possessifs complexes (Dd), les concepts de cadre et de description seront
d'égal poids. Le français même semble appartenir à cette classe. On
l'emploie en effet assez curieusement d'une double façon, à la fois mettant
une base (moi-même) et donnant une description, comme le fait un
adverbe (il m'a même frappé).

Les deux classes homogènes à deux dimensions que nous venons ainsi
d'identifier comme possessifs et réfléchis sont radicalement différentes
entre elles. Elles n'ont aucun élément commun. En effet, tandis que
la première de ces classes est purement relative et « objective » (rR),
la seconde est descriptive et « subjective » (Dd). Les possessifs appartiennent
donc — comme les prépositions et les noms propres et parce
qu'ils sont équivalents de prépositions + noms propres — au monde du
donné ; ils servent en d'autres termes à lier choses et rapports, éléments
(R) et relations (r) et par là à constater des faits. Les réfléchis, au
contraire, constituent — comme les adverbes et les noms de nombres
— une conception du monde ; ils servent à placer de nouveaux jugements
(d) dans de vieux cadres (D) et par là à créer de la connaissance. Ceci
semble établir une différence significative entre les langues qui — comme
l'esquimau et le turc — emploient de préférence des possessifs suffixes,
donc des particules objectives ou relatives, et les langues qui — comme
le chinook et le bantou — préfèrent les réfléchis préfixés, donc des termes
subjectifs ou descriptifs. Dans le premier cas, on commence par un bloc
que l'on taille et auquel on donne une forme ; dans le second, on construit,
comme l'architecte, pierre par pierre, aile par aile. Comme Sapir
(p. 155) l'a fait remarquer, on ne peut guère manquer de voir là le
témoignage d'une différence fondamentale dans la forme de l'esprit —
une différence entre une pensée ou une mentalité objective et subjective
dont on peut aussi relever des traces dans des domaines linguistiques
plus proches de nous.

Si les deux classes homogènes sont ainsi dans une opposition absolue
pour ce qui est de leur contenu logique, inversement elles vont de pair
quant à leur rang logique ou leur degré d'abstraction. Elles sont toutes
deux situées plus bas que les classes abstraites dont elles peuvent être
tirées par combinaison logique, mais d'autre part elles occupent un
130échelon plus élevé que les classes complexes comme les pronoms-noms
et les substantifs possessifs. Elles sont situées exactement sur le même
plan logique que les classes hétérogènes ou aristotéliciennes. Il ne saurait
guère faire de doute que, loin de représenter un niveau inférieur de la
mentalité primitive, elles constituent, dans beaucoup de langues, — par
leur caractère fonctionnel léger qui en fait des affixes tout trouvés pour
les substantifs verbaux primitifs ou complexes —, l'élément relativement
abstrait qui donne à la phrase et par là-même à la pensée de la cohérence
et de la souplesse.

V

Comme nous l'avons déjà fait remarquer, il découle du principe de
continuité qu'il n'y a pas de raison de supposer que les combinaisons
deux par deux des quatre catégories soient les seules possibles ; autrement
dit, on ne doit pas seulement compter avec les classes à une et
deux dimensions qui viennent d'être traitées et qui, pour l'essentiel,
correspondent aux classes traditionnelles, mais aussi avec des classes à
trois dimensions. Nous avons (p. 87) appelé complexes les classes de
ce degré logique et avons trouvé, par l'application de la théorie des
combinaisons, qu'elles doivent former en tout quatre classes, deux d'entre
elles étant définies par un membre central relatif et deux membres
extrêmes descriptifs (donc respectivement Drd et DRd qui seront figurés
ici par les abréviations r et R), les deux autres par un membre central
descriptif et deux membres extrêmes relatifs (donc rDR et rdR, en
abrégé D et d). Enfin, menés par le principe de symétrie, nous avons
supposé que ces quatre classes devaient constituer deux groupes, autrement
dit, qu'il devait y avoir solidarité, d'une part entre r et R, d'autre
part entre D et d.

Déjà lorsque nous discutions des limites à donner aux classes abstraites
et encore plus lorsque nous avons traité des classes concrètes
(hétérogènes et homogènes), nous avons été amenés à supposer l'existence
de classes complexes, c'est-à-dire des classes dont la définition n'est pas
épuisée par deux éléments. Les plus importantes peuvent être rangées
en quatre groupes :

I. Verbes situatifs (Ddr = r)

I. Verbes situatifs (Ddr = r). — Les mots contenant un relator
(r) comme terme central, un descriptum (D) et un descriptor (d)
comme termes extrêmes doivent être une espèce de formes verbales à
fonction situative (D + rd) ; ils peuvent aussi être considérés comme
131des conjonctions (Dr) auxquelles est attachée une description (d). Ils
doivent, comme éléments, contenir les quatre catégories à l'exception de
l'objet objectif (R). Ils doivent donc s'opposer nettement aux démonstratifs
et surtout aux noms propres ; par contre ils doivent être en
rapport étroit avec les verbes, les conjonctions et, partant, les prépositions
(r, cf. r).

Cette définition semble convenir aux verbes de beaucoup de langues
exotiques qui doivent être plutôt compris comme des espèces de quasi-infinitifs
(cp. p. 111). Ils jouent en dehors de l'indo-européen et du
finno-ougrien un rôle très important. En turc, ils font une concurrence
très active aux formes verbales propres ou personnelles ; en mongol,
ils apparaissent avec une fonction analogue à celle des propositions subordonnées,
en toungouse et en manchou, ils sont employés comme une
espèce d'infinitifs fléchis 196. Les nombreuses langues exotiques qui manquent
de verbes authentiques trouvent fréquemment dans les formations
gérondives, c'est-à-dire dans des verbes conjonctifs situatifs, une sorte
d'équivalents ou de remplaçants. Lorsqu'on dit que, en japonais par
exemple, « le verbe est impersonnel et indique un fait » 297, il faut sans
doute entendre par là que le verbe est moins abstrait que dans nos langues
et qu'il implique toujours comme un cadre pour le contenu indiqué par
le verbe (« il est agi, pensé … par moi »). Des deux espèces de quasi-verbes
que l'on rencontre dans les langues bantou l'une, dont on dit
qu'elle décrit l'état d'un sujet agissant et qui peut être comparée à une
sorte de prépositions attributives 398, semble aussi appartenir à notre
classe ; « état » renvoie en effet à la notion de situs (D), et le caractère
prépositionnel trouve son explication naturelle dans l'élément relatif
central (r).

II. Noms situatifs (DRd = R)

II. Noms situatifs (DRd = R). — Des mots formés d'un relatum
(R) comme membre central, d'un descriptum (D) et d'un descriptor
(d) comme membres extrêmes doivent être une sorte de noms indiquant
la situation ou la base (DRd) ; on peut aussi les considérer comme
des pronoms (DR) auxquels est annexée une description (d) : ‘celui,
celle ou ce qui…’. Comme éléments, ces mots contiendront les quatre
catégories à l'exception de la relation (r). Ils doivent donc s'opposer
132aux verbes, aux conjonctions et en particulier aux prépositions (r) et
aux verbes situatifs (r) que nous venons d'étudier. Par contre, ils doivent.
se rapprocher des substantifs, des démonstratifs (‘une chose ou celui
qui…’) et avant tout des noms propres (R. cf. R).

Cette définition semble convenir aux noms pronominaux de cérémonie
qui, dans beaucoup de langues, surtout asiatiques, jouent un si grand
rôle. Ce sont des mots qui, désignant le moi ou la personne, le maître
ou le serviteur, sont employés pronominalement et à la place de moi
et toi. Certaines langues, surtout des langues asiatiques comme le japonais
et le javanais, font, comme il a été dit plus haut (p. 114-15),
un emploi étendu de ces « ceremonialia », et en indonésien (tant à
Java qu'à Madagascar) ils sont de plus représentés par ce qu'on appelle
les articles personnels, c.-à-d. des petits mots que l'on place devant les
noms propres pour leur donner un certain rang 199. Ces mots ne semblent
pouvoir être compris que comme des noms-pronoms, c'est-à-dire comme
des appellatifs (Rd) auxquels est ajouté un élément hiérarchique (D)
développé, soit d'une partie du sens spéciel du nom (‘Seigneur’, ‘serviteur’),
soit d'un possessif absorbé (cf. français M- dans Monsieur ; esp.
u- dans usted, de vuestra merced).

III. Substantifs possessifs (rDR =D)

III. Substantifs possessifs (rDR = D). — Des mots contenant
un descriptum (D) comme terme central et, comme termes extrêmes,
un relator (r) et un relatum (R) doivent être des espèces de pronoms
(DR) corrélatifs (r). On peut aussi les considérer comme des situatifs
(rD) auxquels sont attachés des objets (R) : iciceci, cela. Ils
doivent s'opposer nettement aux verbes, aux noms et surtout aux vrais
adverbes (d). Par contre, ils doivent être très près des conjonctions,
des pronoms et, partant, des numéraux (D, cf. D).

Cette définition semble convenir aux substantifs possessifs de beaucoup
de langues exotiques (cp. p. 115). Il est aussi probable que les
substantifs numéraux indonésiens et des autres langues de l'Asie méridionale,
qui ont été cités plus haut (p. 99), trouveront leur place ici.
Ils se rapprochent d'un côté des noms de nombre (D), de l'autre des
noms (Rd), mais ils semblent aussi contenir un élément de dénombrement.

IV. Adjectifs verbaux ou verbes de relation (rdR = d)

IV. Adjectifs verbaux ou verbes de relation (rdR = d). — Une
classe de mots dont le terme central est un descriptor (d) et les termes
133extrêmes respectivement un relator (r) et un relatum (R) doit être
formée d'espèces de verbes nominaux ou de noms verbaux (rd + R ou
Rd + r). Ceux-ci doivent contenir toutes les quatre catégories à l'exception
du cadre ou de l'objet subjectif (D). Ils doivent donc s'opposer
aux conjonctions, aux pronoms et particulièrement aux noms de nombres,
tant abstraits (D) que complexes (D) ; d'autre part, ils doivent, comme
nous venons de le dire, se rapprocher des noms et des verbes et, par
conséquent, des adverbes déterminatifs et qualitatifs (d).

Il est clair qu'il faut ranger dans cette classe de qualitatifs complexes
les adjectifs conjugués qui jouent un grand rôle dans de nombreuses
langues exotiques, par ex. en Amérique. Dans ces langues, ‘rouge’ ne
peut pas se dire de notre manière abstraite, mais la notion de qualité
et d'objet (dR) doivent toujours être accompagnées d'une notion de
rapport (r) ; on dit à peu près ce que nous rendrions par ‘étant rouge’
ou ‘rougissant’ 1100.

Les quatre classes complexes ou à trois dimensions définies ci-dessus
peuvent toutes être regardées comme des combinaisons deux à deux des
classes à deux dimensions. Un verbe situatif (Drd) peut ainsi être compris
comme conjonction (Dr) + verbe (rd) ou comme une forme verbale
situative. Un nom situatif (DRd) peut être conçu comme pronom
(RD) + nom (Rd) ou comme un pronom descriptif. Un substantif
possessif (rDR) peut, de manière analogue être considéré comme conjonction
(rD) + pronom (DR) ou comme un pronom corrélatif. Enfin,
les adjectifs verbaux (rdR) ont la valeur de verbe (rd) -f nom (Rd).

Plus profonde que ces équations approximatives est cependant une
analyse qui, dans la définition des classes complexes distingue un élément
central et deux éléments extrêmes. Selon l'élément central, les verbes
situatifs peuvent alors être compris comme des pseudo-prépositions (r),
les noms situatifs comme des pseudo-noms propres (R), les substantifs
possessifs comme des pseudo-numéraux (D) et les verbes-noms comme
des pseudo-adverbes (d).

Ce qui fait ici des prépositions et des noms propres véritables les
classes à trois dimensions ou pseudo-classes correspondantes, ce sont les
deux concepts subjectifs ou descriptifs (D—d) ; les classes complexes
ont ici un caractère plus personnel et sont plus riches en contenu que
les classes abstraites. Ce qui transforme les noms de nombre en pseudo-numéraux
et les adverbes véritables en pseudo-adverbes, ce sont au
134contraire les deux concepts objectifs ou relatifs (r—R) ; les classes
complexes prennent ici, par rapport aux abstraites, un caractère de
réalisation. — Nous sommes ici en face d'une dualité répondant aux
deux paires de classes complexes que réclame la théorie et que la réalité
nous a montrées réalisées. Une langue peut posséder ou développer particulièrement
l'une de ces paires ou bien elle peut posséder les deux
paires. Il serait à ce sujet très important de rechercher quelles langues
et quels types de langues préfèrent l'un ou l'autre de ces groupes. Ces
préférences doivent vraisemblablement dépendre de l'emploi des classes
homogènes dont l'une, à savoir celle de possessifs, est de caractère
objectif (rR) et l'autre, celle des réfléchis, de caractère subjectif (Dd).

Au point de vue logique, les classes complexes ou à trois dimensions
sont situées plus bas que toutes celles dont nous avons précédemment
traité, au-dessous des classes à une dimension ou abstraites et des classes
à deux dimensions ou concrètes. La possession de classes complexes
signifie, pour les langues qui ont aussi les classes abstraites et concrètes,
une richesse. Au contraire, dans des langues auxquelles manquent les
classes à une et deux dimensions — ce qui, comme nous l'avons vu, est,
abstraction faite des classes homogènes, le cas de la plupart des langues
en dehors des familles indo-européennes, finno-ougriennes et sémitiques
— ces classes complexes peuvent presque être regardées comme l'unique
brebis du pauvre.

Pour la pensée primitive qui n'a pour s'exprimer que ces classes de
mots, tout est complexe et compliqué. Il n'existe pas pour elle, comme il
existe pour nous, de simples rapports et des objets sans qualité, des
nombres abstraits et des déterminatifs simples.

Comme Steinthal l'a dit quelque part 1101 : pour le nègre il n'existe
pas de nombres, mais seulement des ensembles numériques. Ce qui plus
est, il n'existe pas non plus pour lui d'objets caractérisés uniquement
par certaines propriétés — tels que ceux que nous désignons par nos
noms — ni de pures relations qualitatives — comme celles que nous
exprimons par nos verbes — ; pour eux, un objet doit être déterminé
à la fois relationnellement et qualitativement, et un rapport doit toujours
être accompagné d'indications de qualité et d'objet. En d'autres termes,
il n'existe pas, pour cette forme d'esprit, d'objets abstraits, qu'ils soient
de nature objective ou subjective ; la série infinie de nos noms propres
dépourvus de qualité et les systèmes illimités de nos concepts numéraux
sont impensables ici ; à ce stade de développement de l'esprit humain,
135l'histoire et les mathématiques et les sciences en général ne peuvent se
développer. Il y a d'un côté des « faits » (d), c.-à-d. des associations
fixes d'objets et de propriétés ou de rapports, de l'autre des « situations »
(D), dans lesquelles ces faits viennent prendre place, c.-à-d. des cadres
fixes pour les rapports et les objets. A un autre point de vue, il y a des
« objets complexes » (R), nécessairement accompagnés, non seulement
de propriétés (comme dans nos noms), mais en même temps de notions
de classification — et, comme pendants à ceux-ci, des « rapports complexes »
(r) qui entrent toujours nécessairement dans des cadres remplis
d'une manière déterminée.

On ne peut guère manquer de voir, dans ces conséquences de l'emploi
exclusif de classes de mots à trois dimensions, une caractéristique d'une
forme d'esprit qu'on peut avec raison appeler complexe et qui répond
assez exactement à ce que Lévy-Bruhl a décrit sous le nom de « mentalité
primitive ». C'est un caractère intrinsèque de celle-ci que l'expérience
immédiate y est, dans un certain sens, plus riche que chez nous 1102. En
effet, ce qu'on vient de vivre est immédiatement interprété au moyen
de combinaisons, données à l'avance, de relations avec des qualités et
des choses, de choses avec des qualités et des relations, etc. Tandis que
notre expérience — par exemple celle sur laquelle une science est construite
— peut consister en observations relativement peu nombreuses
et simples avec lesquelles nous créons, par l'analyse et la combinaison,
de riches systèmes, l'expérience de l'homme primitif consiste souvent en
impressions vécues, nombreuses et très riches — impressions qui, en
revanche, sont interprétées, automatiquement et sans doute aucun, de
manières peu nombreuses et données à l'avance (que nous appellerions
arbitraires). L'analyse et la combinaison active ne jouent ici pour ainsi
dire aucun rôle, car, à ce degré de développement, la langue et la pensée
ne connaissent pas de concepts analytiques, et les combinaisons que
l'on peut ou doit réaliser sont en général fournies toutes faites par la
tradition.

Il semble donc que des traits essentiels de la mentalité primitive
soient nécessairement liés au fait indiscutable que la langue de la plupart
des peuples primitifs ne connaît pas de classes de mots à une ni à deux
dimensions, mais seulement à trois. — Il nous reste maintenant à chercher
s'il existe un degré encore plus bas, en d'autres termes, si la classe indifférenciée
ou à quatre dimensions se trouve réalisée dans les langues.136

VI

Tandis que tous les degrés logiquement les plus élevés doivent, d'après
la théorie, contenir, et contiennent en effet plusieurs classes (respectivement
4, 6 et 4), le degré le plus bas ou indifférencié n'en doit contenir
qu'une seule.

Les mots de cette classe première devront être caractérisés par le
fait qu'ils exprimeront en même temps toutes les notions linguistiques
fondamentales. Ils ne seront ni spécialement relatifs, ni spécialement
descriptifs, mais auront les deux fonctions en même temps ; ils ne seront
ni particulièrement liés, ni particulièrement décrits, mais seront à la fois
des termes de liaison et des descriptions ; donc, simultanément, des
expressions du rapport (r) et de la chose (R), du cadre (D) et du
contenu (d).

Cette définition semble mieux convenir à une phrase entière — composée
par exemple d'un sujet et d'un prédicat — qu'à un mot isolé. Une
phrase, en effet, est justement une synthèse à la fois relative et descriptive
(DrdR). Il n'est pas nécessaire qu'elle soit, comme on l'a supposé longtemps
(après Dionysios Thrax), une combinaison de plusieurs mots,
ni qu'elle soit — comme le pensait par ex. Gottfried Hermann — composée
de plusieurs membres et formée comme un jugement de la logique
aristotélicienne, c'est-à-dire qu'elle comprenne un sujet, une copule et
un prédicat. La phrase peut, comme tout le monde aujourd'hui l'a reconnu
depuis longtemps, être composée d'un seul membre (lat. amo,
fr. viens !, Messieurs !), donc être remplie par un seul mot. Cependant,
il est évident qu'un mot isolé ne constitue pas en soi une phrase, que
ce soit sur une enseigne, sur la page-titre d'un livre ou sur une carte
de visite. Même une phrase à un seul membre doit toujours contenir
une liaison d'idées, une articulation interne ; elle doit former un tout.
Les membres qui forment cette liaison ou ce tout sont en partie de nature
subjective, en partie de nature objective. Il y a, dans toute phrase, un
fondement sur lequel on construit, un cadre (D) dans lequel la pensée
place une description (d), et pour autant, la phrase est descriptive ou
analytique. Mais elle contient toujours aussi le résultat d'une pensée
ou objet (R) vers lequel on tend (r), c'est-à-dire deux éléments (ou
plus) embrassés dans un même mouvement de l'esprit, et pour autant,
la phrase est relative ou synthétique. Ce ne serait voir qu'un côté de
la chose que de mettre en relief la seule fonction analytique, comme l'a
fait Wundt (« Gliederung einer Gesammtvorstellung »), ou de n'attacher,
137comme la grammaire traditionnelle, de l'importance qu'à la fonction
synthétique. Une phrase est un tout de nature à la fois analytique et
synthétique, une combinaison de substance et de fonction, tant au sens
subjectif qu'au sens objectif ; elle est définie : DrdR 1103.

La question est maintenant : Existe-t-il une classe de mots qui réponde
à cette description, dont les membres soient donc, par définition,
des équivalents de phrases entières ?

Cette classe a été reconnue depuis longtemps : c'est celle des interjections.
Vossius déjà (1635) les a définies, comme équivalant à une
phrase, et c'est aussi pour cela que les grammairiens romains les appelèrent
interjectiones, c'est-à-dire termes interrompant le cours de la phrase,
autrement dit incidentes ou parenthèses. Quand les interjections sont
regardées par les Grecs comme « alogiques » et par un grand nombre
de modernes comme des « mots de nature » — c'est-à-dire des mots
situés en dehors de la langue de la raison —, cela s'accorde en réalité
fort bien avec la définition qui en fait une classe indifférenciée. Elles
sont le chaos originel, le fonds naturel primitif, dont toutes les autres
classes sont sorties par différenciation. Elles contiennent simultanément
tous les éléments que les classes « logiques » réalisent de manière plus
ou moins isolée (1, 2 ou 3 à la fois). Une interjection peut donc, au
point de vue syntaxique, être regardée comme la concentration d'une
phrase entière, l'expression complexe et simultanée d'un sujet, d'une
copule et d'un prédicat ; c'est le seul point sur lequel syntaxe et doctrine
des classes de mots semblent coïncider, étant donné que l'interjection
a la même définition comme mot et comme membre total de la phrase.
Et pourtant ce n'est là qu'une apparence ; en réalité, l'analyse doit
faire une distinction nette entre le point de vue syntaxique, qui fait de
l'interjection le membre total de la phrase, et le point de vue de classification,
qui oppose l'interjection à d'autres mots en en faisant la classe
indifférenciée (mais non pour cela non définie). Au point de vue de
la classe, une interjection peut donc être remplacée par deux autres mots
qui ensemble réunissent toutes les catégories, par ex. un pronom (RD)
et un verbe (rd) ou une conjonction (rD) et un nom (Rd) : « Hélas ! »
peut par ex. être approximativement remplacé par « Je suis affligé »,
le cri « Hé là ! » par « Compagnie ici ! » ou l'exclamation d'étonnement
« Oh ! » par « Comme c'est curieux ! »

Puisque toutes les classes différenciées ou « logiques » se sont révélées
138susceptibles d'être divisées en sous-classes, il faut chercher si, dans la
classe indifférenciée, un ou plusieurs des quatre éléments de la définition
peuvent être souligné.

Théoriquement les possibilités de subdivision sont beaucoup plus
grandes que pour aucune des autres classes. Tandis que les classes à une
dimension ou abstraites n'offrent, de par leur nature, aucune possibilité
de division — l'élément unique de la définition est toujours nécessairement
accentué ou, si l'on veut, inaccentué — et que les classes à deux
et à trois dimensions ne peuvent être subdivisées que par l'accentuation
d'un élément sur deux — étant donné que l'élément central des classes
à trois dimensions peut toujours être considéré comme accentué — , rien
ne semble à priori empêcher que l'on puisse, selon le principe de symétrie,
accentuer 1, 2 ou 3 des 4 éléments de la définition de la classe à quatre
dimensions. Dans ces conditions, nous obtenons une série de 14 variétés
d'interjections, dont chacune a une parenté éloignée avec une des classes
« logiques » et en constitue pour ainsi dire le prototype.

I. Sous-classes pseudo-abstraites. — On peut désigner ainsi les types
d'interjections qui n'accentuent qu'un des quatre éléments de la définitoin.
Nous avons 4 types : les copulatives (rRDd) et les résultatives
(rRDd), les situatives (rRDd) et les qualitatives (rRDd). Vu leur
caractère relativement abstrait, on peut supposer que ce sont des espèces
de particules grammaticales, seulement plus exclamatives et plus lourdes
de sens que par exemple les vrais adverbes.

II. Sous-classes pseudo-concrètes. — Celles-ci seront de deux sortes,
l'une accentuant les deux éléments qui constituent les classes homogènes,
l'autre appuyant sur ceux qui forment les classes hétérogènes. Si nous
reprenons les termes que nous venons d'employer, les deux classes homogènes
d'interjections seront les copulativo-résultatives (rRDd) et les
situativo-qualitatives (rRDd). Qu'une exclamation soit à la fois copulative
et résultative, cela signifie qu'elle attire (r) l'attention sur un
objet déterminé (R) ; un mot semblable peut être appelé démonstratif.
Inversement, qu'une exclamation soit situative et qualitative signifie
qu'elle place un contenu décrit (d) dans un cadre (D) ; on peut l'appeler
imitative. — Les autres sous-classes pseudo-concrètes, donc les hétérogènes,
peuvent être à leur tour comprises comme des combinaisons
des classes pseudo-abstraites. Une d'entre elles sera ainsi résultativo-descriptive
(rRDd) et se rapprochera des noms ; une autre sera copulativo-qualitative
139(rRDd) et par conséquent pseudo-verbale. Une troisième
sera résultativo-situative (rRDd) et donc parente des pronoms, et une
quatrième, enfin, copulativo-situative (rRDd), soit pseudo-conjonctionnelle.
— Si cette partie de notre théorie est exacte, il existe des
types de mots de nature à partir desquels on passe facilement aux classes
concrètes.

III. Sous-classes pseudo-complexes. — A l'intérieur de ce groupe, on
ne pourra distinguer qu'entre deux paires, l'une composée de petits mots
imitatifs (Dd), l'autre de démonstratifs (rR). La première catégorie
consistera en un type résultativo-imitatif (rRDd) comparable aux noms
situatifs et en un type copulativo-imitatif (rRDd) qui se rapproche des
verbes situatifs. La seconde catégorie, essentiellement démonstrative, contiendra
un type qualitativo-démonstratif (rRDd) rappelant les adjectifs
verbaux et un type situativo-démonstratif (rRDd) qui fait penser aux
substantifs possessifs. — Cette partie de notre théorie suppose 4 types
qui constituent une espèce d'intermédiaire entre les interjections proprement
dites, qui sont des termes indifférenciés, et les classes complexes.

Or la réalité semble bien confirmer qu'il soit possible de distinguer
entre d'un côté les interjections proprement dites ou primaires, qui
sont de véritables exclamations, des expressions de douleur, de peine
ou d'étonnement (aïe ! hélas ! oh !) et de l'autre des mots de nature,
soit plutôt démonstrative, soit plutôt imitative, qui nous conduisent
pour ainsi dire aux groupes des classes « logiques ». 4 types (autour
desquels pourront être groupés tous les autres que réclame la théorie)
semblent pouvoir être dégagés de façon particulièrement nette ; ils
répondent exactement à ceux que nous venons de désigner comme pseudo-complexes.
Des mots comme crac ! boum ! sont par ex. en même temps
imitatifs et résultatifs (rRDd) : ils imitent le bruit d'une chute et indique
un résultat ; c'est de cette dernière fonction que provient le fait que
ce type forme si facilement des substantifs, de nombreux substantifs
sont certainement sortis d'interjections de ce type ou en ont tout au
moins subi l'influence. Un mot comme teuf-teuf ! est par contre de nature
copulativo-imitative (rRDd) ; il imite le bruit d'un moteur et indique
en outre — à l'instar d'un verbe situatif — l'action verbale qui produit
ce bruit. C'est pour cette raison que ce type sert si souvent à former des
verbes (cf. han, d'où ahaner) ; par ex. la plupart de ceux qui — sous
une forme « stylisée » ou conventionnelle — indiquent des cris d'animaux
140ont certainement été formés de cette manière. Un mot comme allô ! est
par contre d'un autre type ; on peut l'appeler démonstrativo-qualitatif
(rRDd). Certes, il attire l'attention sur une réalisation, par exemple la
présence d'un objet ou d'une personne, en particulier celle de celui qui
parle, mais cette réalisation ou cette présence sont désignées en même
temps comme une réponse à une question, l'élimination d'un doute ou
un objet d'étonnement (Allô ! Te voilà !) ; autrement dit, il contient,
outre l'élément démonstratif, une sorte de description encadrée, donc
quelque chose de qualitatif. Enfin le type très proche représenté par
un mot comme psitt ! peut être considéré comme simultanément démonstratif
et situatif (rRDd). Une exclamation comme celle-ci appelle l'attention
— exactement comme allô ! — ; elle est pour autant démonstrative.
Mais au lieu de confirmer la situation d'un contenu à l'intérieur d'un
cadre, elle indique un vide qui doit être rempli ; elle est donc situative
en ce sens qu'elle souligne — négativement — l'existence d'un cadre
qui n'est pas encore rempli de façon attendue ou satisfaisante.

Outre ces quatre types fondamentaux, probablement les plus complexes,
d'interjections différenciées, on peut, comme nous l'avons dit,
en trouver toute une série d'autres, cependant très proches. On peut
entre autres penser aux mots dits onomatopéiques, c'est-à-dire phono-symboliques,
qui peut-être ont disparu depuis longtemps comme mots
indépendants ou qui au moins n'ont jamais été écrits, mais qui vivent
encastrés dans des « noms » et des « verbes ». Un grand nombre de mots
dont on cherche en vain l'étymologie jusque dans les stades les plus
reculés d'une langue se révéleront certainement comme les produits spontanés
d'une « création première » comme il peut s'en produire dans la
langue populaire et comme on en constate continuellement chez les
enfants de tous les temps et de tous les pays 1104.

Que des particules phono-symboliques puissent même remplir une
fonction grammaticale, c'est ce qu'on voit par exemple dans plusieurs
langues africaines. Ainsi, selon Meinhof 2105, on ajoute, dans la langue
haussa, un i au « verbe d'action », lorsque l'action verbale émane de
celui qui parle, mais un o, quand elle est dirigée vers lui. Dans les langues
mande 3106, on trouve certains petits mots de renforcement analogues qui,
accollés au « verbe » expriment la simultanéité ou son contraire. Il est
141vraisemblable qu'il faille aussi ranger ici le -ι deictique qui, en grec, se
place, dans un but de renforcement, après les pronoms, et qui symbolise
sans doute (comme i opposé à u ou a dans les pronominaux de nombreuses
langues) ce avec quoi on est en relation ou en connexité immédiate.

Les interjections sont donc — si l'on y comprend les phono-symboles
en partie de nature grammaticale — loin d'être de purs mots de nature.
Comme Sapir (1921) l'a fortement souligné, elles ne sont nullement
identiques aux appels ou aux cris purement instinctifs, à l'expression
purement animale d'une émotion (cf. la définition antique : « significans
mentis affectum », p. 63). Les interjections sont conventionelles et
fixées aussi bien que n'importe quelle classe des mots de la langue ; elles
sont — en dépit des Grecs — de nature logique et non seulement psychologique.
Ceci n'empêche cependant pas qu'elles représentent le degré le
plus bas et le moins différencié des classes de mots, l'élément le plus
primitif et le plus proche de la nature. C'est la classe — et ceci s'applique
surtout à la forme neutre — où l'usage et la norme se manifestent avec
le moins de force. C'est aussi pour cela la classe qui s'approche le plus
d'un rapport immédiat entre son et signification, donc de mots dont la
forme est, dans une certaine mesure, déterminée naturellement et commune
à toute l'humanité. Les interjections constituent un fonds naturel
à l'influence duquel les classes plus conventionnelles — et avant tout
les classes complexes ou à trois dimensions — ne peuvent jamais se
soustraire complètement. Il ne faut donc pas considérer cette classe
comme située en dehors de la langue (Wundt) ou comme une simple
« marge décorative » (Sapir) ; ce n'est que sa position limitée et le rôle
minime qu'elle joue dans la littérature qui ont amené à cette manière
de voir. En réalité, les interjections doivent être regardées comme le
fondement même sur lequel repose la structure de la langue, le fonds
où elle puise sans cesse, souvent certes par des voies cachées, de nouveaux
éléments.

VII

Ainsi se trouve épuisé l'ensemble des possibilités de notre théorie.
Si celle-ci est exacte, un mot quelconque doit donc pouvoir trouver place
dans une des classes que nous venons de définir. Une vérification absolument
complète de cette théorie ne sera, de par la nature même de la
chose, peut-être jamais possible ; aucun linguiste, aucun groupe de
142linguistes n'aura jamais une connaissance suffisante de toutes les langues
qui sont ou ont été parlées. Pourtant, les cadres donnés ici semblent si
larges que plusieurs types de mots qui ne sont pas reconnus comme
indépendants par la grammaire traditionnelle trouvent ici leur définition
précise. Ces cadres sont en même temps si souples que des langues de
types très différents pourront y déployer leurs particularités — sans
autres contraintes que l'harmonie naturelle qui caractérise toute langue.
La vérification provisoire et nécessairement très incomplète qui a été
tentée ici semble en tout cas montrer qu'un certain nombre de phénomènes
linguistiques dont la grammaire gréco-latine n'avait pas soupçonné
l'existence trouvent, grâce à cette théorie, leur place naturelle et
leur explication.

Cependant il y a certains types de mots — mots abstraits qui jouent
un rôle important surtout dans les langues européennes modernes —
dont il n'a pas jusqu'ici été donné de définition dans cette étude. Ces
mots sont avant tout de trois types : articles, particules génitives et
mots de réponse.

1. Articles. — Le nom d'article (lat. articulus) vient, comme il a
été dit plus haut, d'un mot grec désignant originellement le pronom
(ἄρθρον ‘membre’). Celui-ci a ensuite été employé pour désigner des
petits mots comme ὁ, ἡ, τὸ et les démonstratifs latins du type hic, haec,
hoc. Ce n'est qu'à l'époque moderne que les grammairiens ont distingué
deux types : l'article défini, représenté par ex. par le fr. le, l'angl. the,
l'all. der, et l'article indéfini, représenté par le fr. un, l'angl. a, l'all. ein.
Ces mots ont tous un caractère pronominal. Cependant ils se distinguent
tous d'une certaine manière des pronoms véritables (RD).

2. Particules génitives. — Des affixes comme l's du génitif de l'anglais
ou du danois qui peuvent apparaître comme des éléments non pas
attachés à un mot séparé mais à tout un groupe de mots (the king of
England's navy) peuvent être regardés comme des mots indépendants.
Ils ont autant droit à une définition de classe que par exemple l'article
suffixe, et ils peuvent, pour ce qui est de la fonction, être comparés aux
possessifs inaccentués qui, comme on le sait, apparaissent dans beaucoup
de langues comme des affixes agglutinés. Pour ce qui est du sens, on peut
penser, d'une part à des prépositions (r) comme le fr. de ou l'angl. of,
d'autre part à une particule possessive comme le fr. en.

3. Mots de réponse. — Des mots comme oui et non (all. ja, nein),
complètement inconnus d'un grand nombre de langues anciennes comme
par ex. le latin, n'ont pas trouvé de place satisfaisante au sein de la
143grammaire traditionnelle. On en fait tantôt des adverbes (Littré),
tantôt des particules (J. Grimm), et Noreen a voulu, comme nous
l'avons dit plus haut (p. 74), y voir des termes pronominaux. Il ne
semble cependant pas que l'on puisse s'abstenir de les rattacher étroitement
aux interjections ; comme celles-ci, en effet, elles remplissent normalement
une phrase entière (cp. p. 55). Cependant elles ont un
caractère plus logique, moins naturel, que les vraies interjections —
primaires, démonstratives ou imitatives.

Les trois types de mots que nous venons de voir sont tous formés
de petits mots ; au point de vue phonétique, ils ont un caractère relativement
inaccentué et dans plusieurs cas ils proviennent historiquement de
la réduction de mots plus massifs. Or, s'il existe, comme plusieurs signes
semblent l'indiquer, une relation entre réduction phonétique et réduction
logique ou entre le volume extérieur d'un mot et son contenu intérieur,
on peut supposer que ces mots ont un caractère relativement abstrait
ou pauvre en contenu. On se rappelle ici une théorie d'Apollonios
Dyskolos, reprise par James Harris, selon laquelle il faut distinguer
entre mots indépendants et mots accessoires ; cette théorie, inutilisable
pour l'établissement des classes de mots (voir p. 73), trouve ici son
application. Les articles pourraient en effet être compris comme des
formes abstraites de pronoms, les particules génitives comme des formes
abstraites de prépositions ou de possessifs et les mots de réponse comme
des interjections abstraites.

En généralisant cette supposition on arrive à l'hypothèse suivante :
A l'intérieur de chaque classe ou sous-classe de mots, il y aura une série
de degrés possibles d'abstraction. Au plus bas, on trouvera des mots
définis par un grand nombre d'éléments (5 ou 10, peut-être même 15),
au plus haut, on aura des mots définis par un minimum. Ce minimum
peut dans certains cas être zéro ; le mot en question — et il ne peut,
de par la nature de la chose, y en avoir qu'un dans chaque classe ou
sous-classe — n'aura alors aucune définition spéciale, mais seulement
celle de sa classe. Il sera une sorte de représentant général de celle-ci
et on pourra l'appeler son terme universel ou « universale ». Un tel mot
se distinguera nécessairement des autres mots de la classe par sa grande
généralité logique et son caractère s'écartera d'une façon particulièrement
nette de celui des plus concrets d'entre ceux-ci.

I. Universaux abstraits

I. Universaux abstraits. — Ceux-ci ne pourront naturellement se
rencontrer que dans les langues relativement peu nombreuses qui possèdent
144les quatre classes abstraites, donc prépositions (r) et noms
propres (R), numéraux (D) et adverbes (d), et où par ailleurs la
faculté d'abstraction a, sur cette base, atteint une certaine force. Les
universaux abstraits compris de cette façon semblent aussi complètement
inconnus de la plupart des langues extra-européennes, et en Europe ils
ne paraissent développés qu'en français moderne. Là, de est comme on
sait la préposition universelle (r), plus abstraite que toutes les autres
prépositions françaises ou étrangères. Le français possède aussi un mot
qui désigne exclusivement un objet déterminé (R), concept qui définit
le nom propre. Ce nom propre universel est ce, ancien pronom démonstratif
(RD) qui a perdu toute trace d'indétermination (D). De façon
toute parallèle le il neutre désigne un objet indéterminé (D) et peut
être regardé comme le nom de nombre universel. C'est un ancien pronom
indéfini (RD) qui a perdu toute valeur démonstrative (R). On l'emploie
dans les propositions impersonnelles (il pleut, il faut, il est bon de…).
Il apparaît uniquement comme sujet provisoire, donc comme un terme
posant un cadre indéterminé ou vide (D) que viendra remplir une
description ultérieure. L'adverbe universel (d), qui en est inséparable,
doit désigner une qualité ou une détermination en général ; ce mot ne
saurait guère être autre que le si qualitatif (si bien). Ce si, qu'il faut
naturellement distinguer du si conditionnel et du mot de réponse homonyme,
ne semble, pas plus que le il neutre, avoir d'équivalents de même
degré d'abstraction dans les autres langues européennes ; l'allemand so
et le danois saa sont, de même que l'anglais so et thus par exemple,
de nature beaucoup plus spéciale.

II. Universaux concrets

II. Universaux concrets. — Ici, il faut distinguer, d'une part entre
classes hétérogènes et classes homogènes, d'autre part entre classes
indivisées et classes subdivisées. Autrement dit, on recherchera des formes
universelles de noms et de verbes, de pronoms et de conjonctions ainsi
que de possessifs et de refléchis, et, à l'intérieur de ces 6 classes, des
formes générales de substantifs et d'adjectifs, etc.

Dans les domaines des classes hétérogènes non subdivisées, il ne peut
y avoir que quatre universaux. Ils semblent tous exister en français.
Chose (du latin causa) est ici le nom général (Rd), plus abstrait qu'aucun
substantif, mais plus riche de contenu que ce neutre (R). Qui (quoi)
peut être regardé comme le pronom général, comprenant à la fois le
pur objet qui est exprimé par ce (R) et l'objet de description qui est
exprimé par il (D) ; qui n'accentue ni le concept d'objet déterminé
145(cp. ce) ni celui d'objet indéterminé (cp. il), mais peut être tour à
tour défini (qui dort dine, cp. celui qui) et indéfini (ils arrivaient, qui
à pied, qui à cheval
, cp. quelques-uns). Le verbe universel (rd) est faire,
plus abstrait que les mots correspondants d'autres langues (anglais
domake, allemand tunmachen), employé justement comme verbe
vicaire, remplaçant tous les autres verbes. Que enfin est — comme il
est généralement reconnu 1107 — la conjonction (rD) générale, terme de
liaison comme de (r) et d'introduction comme il (D).

Les quatre universaux dont nous venons de parler appartiennent plus
spécialement à la sous-classe neutre des classes hétérogènes. En français
on trouvera aussi des universaux dans trois autres sous-classes, à savoir
les deux autres classes de la couche synthétique ou simple et la classe
complexe. — Parmi les noms (Rd), tel peut être regardé comme le
substantif élémentaire général (Rd), il est voisin de ce (R) et des pronoms
démonstratifs (RD). Quel (du latin qualis, cp. qualité) est l'adjectif
métrique universel (Rd), voisin de si (d) et des pronoms indéfinis
(RD, cp. quelque). Enfin, le mot universel de la sous-classe des noms
personnels ou organiques (Rd) est personne (et rien, autre forme du
même mot). — Parmi les verbes (rd), être est le verbe statique (rd)
par excellence, avoir le verbe dynamique (rd). Ils sont tous deux plus
abstraits que les verbes correspondants d'autres langues : être correspond
à l'allemand seinwerden, l'anglais bebecome, avoir correspond à
l'allemand habenbekommen, l'anglais haveget. Le verbe général
de la sous-classe complexe (rd) semble être laisser. — Nous avons déjà
montré qu'il fallait, à l'intérieur des pronoms véritables, distinguer entre
les définis et les indéfinis. Cette dualité se retrouve exactement dans
les formes générales : Le pronom universel objectif ou défini est le, qu'on
appelle article défini, et le pronom universel cadre ou indéfini est un,
l'« article indéfini ». Les articles peuvent — tout au moins en français
— être compris comme les formes les plus abstraites des pronoms ; la
variété définie étant le représentant général des démonstratifs, donc un
terme se rapprochant des noms propres, et la variété indéfinie étant la
forme générale des pronoms désignés aussi comme indéfinis, donc un
terme se rapprochant des numéraux. Enfin, le pronom personnel (RD)
par excellence est on, à l'origine un nom (Rd, du latin homo), mais
passé à la classe des pronoms en perdant tout contenu descriptif et en
acquérant en revanche le concept de base vide. — Parmi les conjonctions,
les situatifs (rD) se résument en y (du latin ibi, mot beaucoup plus
146concret), les copulatifs (rD) en et, les conjonctions subordonnantes
(rD) en dont.

Pour ce qui est maintenant des classes homogènes (possessifs et réfléchis),
qui ne sont solidaires ni entre elles, ni avec les classes hétérogènes,
il n'est pas nécessaire d'en attendre des représentants universels
français. Le possessif et le réfléchi généraux ne semblent en fait pas être
réalisés en français. Ils semblent exister en allemand (seinsich) et
en latin (suusse).

Il semble possible de trouver des universaux dans toutes les autres
cinq sous-classes des classes homogènes. Les formes générales des possessifs
fonctionnels (rR) et substantiels (rR) se retrouvent naturellement
dans les possessifs français son et sien. Les possessifs disjoints
(rR) ont pour représentant général l'anglais own, les possessifs conjoints
(rR) l'anglais s de génitif. Enfin, la sous-classe des possessifs
complexes (rR) est représentée par le mot français très caractéristique
en. — Les réfléchis fonctionnels (Dd) ont pour mot universel se, les
substantiels (Dd) soi, les disjoints (Dd) l'anglais self, les conjoints
(Dd) l'anglais same, les complexes (Dd) le français même qui traduit
à la fois l'anglais self et same.

Comme on vient de le voir, la plupart des universaux se trouvent
en français. Ceci ne semble pourtant pas exclure la possibilité d'en trouver
en d'autres langues. Les pronoms danois en, den, man 1108 peuvent ainsi
être regardés comme des mots absolument neutres à l'intérieur des sousclasses
des pronoms indéfinis, démonstratifs et personnels. De même il
ne semble pas nécessaire qu'il y ait solidarité entre les universaux des
différentes sous-classes. La conjonction danoise at paraît être neutre et
isolée dans la sous-classe des conjonctions inductives (rD), sans qu'il
y ait un mot comparable dans la sous-classe solidaire des conjonctions
déductives (rD).

Toutes les classes et sous-classes depuis le degré le plus élevé ou
abstrait jusqu'au degré le plus bas ou indifférencié se sont révélées
capables d'avoir des membres universaux ou substituts généraux. Des
mots de ces catégories représentent, chacun dans sa classe, le degré
suprême de généralité. On les trouvera donc là où la faculté d'abstraction
a atteint, dans le domaine intéressé, son développement le plus élevé.
147Ceci s'accorde bien avec le fait que tous ces universaux font défaut dans
la plupart des langues autres que celles de l'Europe moderne ; ainsi, pas
un seul d'entre eux ne semble pouvoir être ramené au stade le plus
ancien de l'indo-européen, du sémitique ou du finno-ougrien. Nous
sommes donc là en présence d'un groupe de mots qui offre un intérêt
tout à fait spécial pour une caractéristique des langues et dont l'existence
ou la non-existence constitue un important critérium de civilisation.148

III Conséquences

A mesure que l'on a plus d'esprit, l'on
trouve plus de beautés originales.
Pascal.

Toute science — pour autant qu'elle mérite ce nom — est un système
de définitions ; à leur base, il y a une série de concepts fondamentaux
ou catégories dont le nombre et les rapports mutuels doivent être de
temps à autre soumis à une révision.

La doctrine de la classification des mots, qui constitue une partie
essentielle de la théorie du langage, est ainsi un réseau de définitions,
et celles-ci reposent — comme nous avons essayé de le montrer — sur
un minimum de catégories.

Il ne suffit cependant pas que les définitions d'une science forment
un système harmonieux et qu'elles soient fondées sur des notions logiquement
satisfaisantes. Ces définitions doivent en même temps pouvoir
s'appliquer aux faits du domaine étudié, aussi multiples et individuels
que ceux-ci puissent être.

Dans le cas de la théorie du langage, ceci signifie qu'il n'est pas suffisant
que toute la série de classes de mots soit posée comme un système
harmonieux de termes corrélatifs et que la définition de chacune de
celles-ci puisse être comprise comme une combinaison de certains concepts
fondamentaux. Il faut aussi examiner si les variations présentées
par les langues ou les formes de langues particulières se laissent définir,
pour ce qui est des classes de mots, par ces moyens logiques.

Les variations sont de nombreuses espèces et de caractère très complexe.
Il semble cependant que l'on puisse les comprendre comme formant
trois plans :

Les types de langues. — Il existe, comme on sait, des types de
langues très différents. Habituellement on distingue les langues isolantes
comme le chinois des langues agglutinantes comme le mongol et les
149langues à flexion comme les langues indo-européennes des langues polysynthétiques
comme les langues américaines. Cette division, qui en
réalité repose sur la structure supposée de ce qu'on appelle la « racine »,
est cependant — comme on le reconnaît aujourd'hui — assez contestable.
Il faut chercher si on ne peut pas construire une meilleure typologie en
prenant le mot lui-même (y compris sa définition de classe) comme
base de classement. Et si les différents degrés de classes de mots ont
quelque rapport avec les types de langues, il est tout naturel de se demander
s'il n'existe pas une relation entre type de langue et mentalité.

Les langues nationales. — Chaque type de langue — par ex. les
langues à flexion — peut comprendre un grand nombre de langues caractérisées
chacune par sa norme. Et ces normes peuvent différer très fortement,
par exemple si on prend une langue à un état ancien et à un état
moderne ; que l'on pense seulement aux langues synthétiques ou archaïques
et aux langues analytiques ou modernes à l'intérieur de notre
famille indo-européenne. Il faut examiner quelles différences dépendent
des classes de mots (existence de sous-divisions, d'universaux, etc.) et
si les variations sont liées à des différences logiques.

Les styles. — Toute langue nationale est parlée habituellement
sous une série de variantes locales et connaît — surtout là où elle est
devenue une langue littéraire — différents styles ; on peut même dire
que, strictement parlant, chaque homme parle et écrit à sa manière
propre. Ces variations, infiniment nombreuses et délicatement nuancées,
se rencontrent naturellement dans tous les domaines, par exemple sur
le terrain lexicologique et syntaxique. Il serait intéressant ici de rechercher
si ces phénomènes ne dépendent pas en partie d'une variation caractéristique
dans l'emploi des classes de mots et, au cas où il en serait
bien ainsi, s'il n'y aurait pas, dans le domaine du style, quelque rapport
entre la doctrine des classes de mots et la psychologie.

Tant les dialectes et les styles que les langues nationales et les types
de langues nous fournissent donc l'occasion de mettre à l'épreuve le
rendement de la théorie des classes de mots. Et partout il sera intéressant
de poser le problème central de la philosophie du langage : celui du
rapport entre le langage et la pensée.

I

Deux hommes qui parlent la même langue, et par conséquent s'efforcent
de suivre la même norme, ne parlent jamais tout à fait de la même
150façon. Même si tous les membres d'une communauté linguistique donnée
connaissaient et comprenaient correctement les systèmes de sons, de
formes et de mots qui constituent la norme, il y aurait toujours pour
eux la possibilité de préférer telle ou telle nuance à l'intérieur de la marge
de correction permise par chaque élément particulier des systèmes en
question. Des individus ou des groupes d'individus qui vivent relativement
isolés et ne sont pas continuellement astreints à tenir compte d'un
cercle plus grand, pourront pousser à l'extrême certaines particularités
de leurs langues qui rendront leur parler difficilement compréhensible,
même pour leurs compatriotes. Ceci s'applique, tant aux formes spontanées,
généralement locales, que l'on appelle dialectes, qu'aux formes,
le plus souvent littéraires, résultant d'un choix conscient, que l'on appelle
styles. Les styles aussi bien que les dialectes sont toujours des variations
à l'intérieur d'une même norme (des variations qui dépasseraient les
bornes de la norme seraient des fautes de langue) ; ils proviennent
toujours d'une préférence ou d'un choix au sein des possibilités offertes
par la norme d'une langue nationale 1109.

Notre tâche étant maintenant d'étudier les variations qui proviennent
d'un emploi différent des classes de mots, nous aurons à faire,
tantôt à des variations dues à une préférence faisant choisir un degré
logique plutôt qu'un autre (degré abstrait, concret, complexe ou indifférencié),
tantôt à des divergences qui sont indépendantes d'un tel
choix et, par conséquent, pourront se rencontrer à n'importe quel niveau.
A l'intérieur de la première série de variations, le style sera caractérisé
par l'apparition fréquente de classes dont la définition contient un nombre
donné d'éléments. Dans la seconde série par contre, le trait caractéristique
sera le retour continuel de certaines catégories (r ou R, D ou d) dans
la définition des classes préférées.

I. Si un style est caractérisé par son choix de classes de mots et que
ce choix soit indépendant du niveau logique, il préférera, dans le cas
le plus simple, des classes qui toutes contiennent un élément déterminé.
Nous obtiendrons ainsi un style copulatif (+r) et un style résultatif
(+R), un style situatif (+D) et un style descriptif (+d). Si la préférence
porte en même temps sur plusieurs éléments apparentés, on
151pourra distinguer entre un style substantiel (+RD) et un style fonctionnel
(+rd), un style objectif (+rR) et un style subjectif (+Dd).

A. Parmi les styles unilatéraux, le style copulatif (+r) sera caractérisé
par l'importance qu'il donne à la structure, à la construction
architectonique de la phrase où tout est enfermé dans un réseau de
relations. Là les prépositions (r), les verbes dynamiques (rd) et modaux
(rd) (par exemple vouloir, devoir, pouvoir, savoir) jouent un grand
rôle ; de même les conjonctions copulatives (rD) (et, ni, ou, mais etc.)
et déductives (rD) (or, donc, car, latin ergo etc.). Ce qui est indiqué
ici est en d'autres termes les rapports des choses et des idées ainsi que
les conditions dans lesquelles ils sont valides ou non-valides. Un style
de ce genre, ou « tectonique », est caractéristique de la prose philosophique 1110
et juridique 2111. On en trouve d'assez bons exemples dans le style antique
et le style classique français.

A l'extrême opposé de ce genre de style, le style résultatif ou démonstratif
(+R) est caractérisé par l'insistance à laquelle il s'applique
à faire ressortir les choses elles-mêmes, les éléments de fait d'un monde
donné. Les noms propres (R) et les noms techniques (Rd) joueront ici
un rôle essentiel, de même que les substantifs élémentaires (Rd) et les
pronoms personnels (RD, RD) et démonstratifs (RD), y compris
l'article défini. Ce sont donc les objets et les espèces que l'on fait ressortir
ici, les institutions et les qualités qui se sont révélées une fois, chacune
de ces notions étant présentée pour elle-même sans égard spécial à leur
rapport interne. Ce style « atectonique », qui dans les cas extrêmes mène
à une simple énumération de noms, se recontre dans les catalogues et
dans les exposés purement schématiques de l'histoire ou des sciences
naturelles classificatrices. Il est naturel que les sciences doivent attacher
leur attention à leurs matériaux, les rassembler et apprendre à bien les
connaître, avant que l'analyse logique et le classement systématique
152puissent avoir lieu. Ceci s'accorde bien avec le fait que le style de l'exposé
à ce stade primitif est peu philosophique.

Un style situatif (+D) mettra au premier plan les cadres vides
ou l'ordre dans lequel les choses prennent place, et pour cela, le nombre,
le temps et l'espace. Les noms de nombres (D), parmi lesquels nous
avons vu qu'il faut ranger les symboles scientifiques et pratiques, joueront
ici un rôle particulièrement important, de même que les conjonctions
situatives (rD) (ici, etc.) et inductives (rD), les pronoms et articles
indéfinis (RD) (nul, tout). Le monde est réduit à sa forme schématique
la plus simple ; seuls les contours, son « squelette », sont tracés. Ce style
« linéaire » a naturellement un caractère alittéraire ; que l'on pense seulement
à l'effet comique que ferait en poésie un nom de nombre, une
formule mathématique ou une expression scientifique linguistiquement
artificielle 1112, ou à la phobie pour les dates et les indications d'heures qui
caractérise par ex. le style de la tragédie française ou même de certains
historiens de l'antiquité et du moyen âge. Ce n'est certainement pas
l'effet d'un hasard si le style situatif se rencontre dans les ouvrages de
mathématique et de statistique ; la statistique s'occupe comme son nom
l'indique, de « status », et les mathématiques sont justement la science
des cadres vides ou « situs ».

Le style descriptif (+d) enfin, qui en est l'opposé, se préoccupe
du contenu descriptif, de l'indication des nuances et de la peinture d'une
richesse interne. Il entraîne un emploi d'adverbes (d), de même que
d'adjectifs métriques (Rd) et intuitifs (Rd), et de verbes statiques
(rd) et expressifs (rd) ; ici, tout vise, non à fixer les choses elles-mêmes
et leurs rapports objectifs, mais leurs qualités subjectives, les impressions
qu'elles produisent et les jugements qu'elles provoquent. On rencontre
ce style « pittoresque », avec des nuances différentes, dans un grand
nombre d'œuvres de la littérature moderne, tant romantique que réaliste ;
les descriptions romantiques de la nature et les scènes de milieu
du réalisme appartiennent toutes à ce style 2113.153

B. Un style peut avoir en même temps un penchant pour les
classes résultatives et situatives (+RD) ou pour les copulatives et
les descriptives (+rd). Dans le premier cas, il sera « atectonique-linéaire »
ou substantiel, dans le second, « tectonique-pictural » ou
fonctionnel 1114.

Un style substantiel, c'est-à-dire un style à la fois résultatif (+ R)
et situatif (+D), manifestera un intérêt prédominant pour la matière,
à la fois dans sa multiplicité et dans sa systématisation. Ceci mène, sur
le plan abstrait, à un emploi développé de noms propres (R) et de noms
de nombres (D). Les ouvrages scientifiques, tant historiques que biologiques
et mathématiques, doivent nécessairement être substantiels dans le
sens que nous donnons à ce mot ; les termes techniques et étrangers,
souvent nouveaux et inconnus pour la grande majorité des membres
de la communauté linguistique, y ont leur place indiquée et la pensée
ne saurait les éviter (cp. p. 93-94). Par contre, ils sont, à cause de
leur caractère ésotérique, déplacés dans le style populaire et poétique ;
les auteurs d'ouvrages de vulgarisation scientifique ou, par exemple de
cantates universitaires sont pour cela contraints d'employer des paraphrases
tirées de parties plus centrales du vocabulaire. — A l'échelon concret,
le style substantiel aura une prédilection marquée pour les pronoms
(RD), surtout les pronoms personnels (RD), les substantifs élémentaires
(Rd) ainsi que les conjonctions situatives (Dr). La langue parlée
populaire semble souvent avoir ces caractéristiques ; elle accumule volontiers
les pronoms et les articles (Pierre il…,die Lotte etc.), et les
situatifs (çacela). C'est peut-être le signe d'une certaine démocratisation
de la littérature de notre époque, si l'on peut y déceler de telles
tendances « substantielles » ; on constate ainsi dans la littérature française
et anglaise moderne une prédominance marquée de constructions
nominales 2115, et le futuriste italien Marinetti a même posé comme un
154idéal une écriture employant uniquement des substantifs 1116. Le résultat
en serait une littérature toute en lueurs passagères, une série d'instantanés
incohérents, l'achèvement de l'influence que le cinéma — de même
que précédemment la peinture et la musique — semble exercer sur la
littérature européenne de ces dernières années.

Le style fonctionnel ou formel, à la fois copulatif (+r) et descriptif
(+d), cherche au contraire à pénétrer la contexture (r) et la nature
(d) de la matière et à lui donner vie. Il emploiera donc, à l'échelon
abstrait, un grand nombre de prépositions pour lier les éléments de la
matière et un grand nombre d'adverbes, y compris les négations, pour
en exprimer les nuances. Par contre, il évitera les termes techniques et
étrangers et transcrira dans une large mesure les noms propres par des
appellatifs 2117. Les efforts des puristes, par exemple de ceux du classicisme
français (Malherbe, Vaugelas), sont manifestement tendus dans ce
sens. — Aux échelons logiques inférieurs, le style formel se distinguera
par une prédilection pour le verbe, en second lieu pour les adjectifs et
les conjonctions de liaison. Et de fait, on a observé que le verbe joue un
rôle prédominant dans le style classique français 3118 — et on sait comment
celui-ci tire sa force des épithètes correctement placées, mais
non accumulées, et de la structure harmonieuse des périodes articulées
au moyen de copulatifs.

C. Un style peut aussi favoriser simultanément les deux catégories
relatives (+rR) ou les deux catégories descriptives (+Dd). Dans le
premier cas, on peut l'appeler objectif, dans le second subjectif.

Un style objectif (+rR) témoignera d'un intérêt prépondérant
pour le monde du donné, pour les choses et leurs relations. Des classes
155abstraites, il préférera les deux classes objectives ou relatives, à savoir
les prépositions (r) et les noms propres (R), et parmi les classes concrètes,
c'est aux possessifs (rR), aux substantifs (Rd) et aux verbes
dynamiques (rd) qu'il donnera la préférence. Ceci semble être une
caractéristique de la calme largeur et de la progression régulière de la
narration qui distingue le style épique. Dans celui-ci, ce ne sont ni le
temps, ni l'espace, ni le cadre, ni la description pour elle-même qui sont
mis en relief, mais par contre des personnes, désignées par des noms
propres et des démonstratifs (+R), ensuite des événements, exprimés
par des formes verbales proprement dites, enfin le rapport entre ces
personnes et ces événements, rapport représenté par des possessifs et
des copulatifs (+r). Ce style objectif ou épique semble avoir quelque
chose d'antique ou archaïque que notre époque moderne en Europe ne
peut rendre qu'avec peine et par des moyens plus ou moins artificiels
et où les écrivains modernes ont tendance à introduire des éléments
subjectifs 1119.

Un style subjectif (+Dd) témoigne au contraire d'un intérêt
prédominant pour une interprétation du monde, pour le contenu de la
conscience qui observe. Sur le plan des classes abstraites, il favorisera
les deux classes subjectives ou descriptives, à savoir les noms de nombres
(D), dont le mot universel est il neutre, et les adverbes véritables
(d) ; sur le plan concret, il préférera, en premier lieu, les réfléchis (Dd),
en second lieu, les adjectifs (Rd) et les verbes statiques (rd) et expressifs
(rd), les pronoms indéfinis (RD) et personnels (RD, RD) et les situatifs
(rD). Ceci s'applique au style personnel et émotionnel qui est caractéristique
de la poésie lyrique et que l'on a aujourd'hui tendance à identifier
avec le style poétique en général. Là, on commence souvent par
un introducteur ou un pronom personnel qui, dès l'abord, donne le ton
subjectif (Il y avait une fois un roi…Es war ein König in Thule…
Ich weiss nicht was soll es bedeuten,…) ; des pronoms indéfinis et des
situatifs renforcent l'impression de subjectivité (une fois, un roi ; maintenant
et alors, ici et ) ; des réfléchis produisent une résonnance intime
(det var sig…, han red sig…dans les « Folkeviser » [‘chansons populaires’]
danoises), et des qualitatifs, tant adverbes qu'adjectifs et participes,
enlèvent aux verbes à un mode personnel et aux substantifs
quelque chose de leur caractère objectif. Tandis que le style objectif a un
156caractère antique, le style subjectif semble caractériser l'Europe moyenâgeuse
et moderne ; la poésie épique et didactique perd par là du terrain,
tandis que le lyrisme est toujours florissant. Pour l'homme moderne, la
subjectivité est d'après le mot de Kierkegaard, la vérité.

II. Si un style est caractérisé par le niveau logique qu'il choisit, on
pourra, dans le cas le plus simple, distinguer entre un style abstrait et
un style concret. L'opposition entre abstrait et concret dans le domaine
des styles peut cependant être de diverses natures de même que peut
varier la distance qui sépare ces échelons. Ainsi, un style sera abstrait,
s'il fait un usage étendu d'universaux qui, on l'a vu, marquent, à l'intérieur
de chaque classe, l'échelon logique le plus élevé. Ce sera aussi
un signe d'abstraction, si, à l'intérieur d'une classe subdivisée, un style
emploie de préférence la forme neutre qui — justement par suite de
son caractère neutre — est logiquement plus élevée que les sous-classes.
L'abstraction aura des assises encore plus profondes, si elle se traduit
par une préférence généralisée pour un degré, plus élevé de classes de
mots, par ex. pour les classes à une dimension, ou abstraites, par opposition
aux classes à deux dimensions ou concrètes.

A. 1° Un style dont le caractère abstrait est dû à l'emploi qu'il fait
d'universaux ne pourra naturellement se rencontrer que là où ceux-ci
existent, c'est-à-dire seulement dans un nombre relativement réduit de
langues de civilisation. C'est dans une langue comme le français moderne
que le phénomène pourra être le mieux observé ; cette langue a en effet
un nombre élevé d'universaux, soit même presque tous ceux qui sont
possibles aux échelons abstraits et concrets. Un style abstrait sera donc,
pour le français, un style qui fait un emploi étendu d'universaux, soit,
à l'échelon abstrait : de et ce, il et si (adverbe), à l'échelon concret :
chose, qui, que, faire ; tel, quel, personne (rien) — le, un, onet, y,
dontêtre, avoir, laisser ; son, sien, ense, soi, même. Quiconque connaît
le français moderne verra immédiatement que ce sont justement ces
mots qui dominent entièrement le style 1120. On les rencontre tous (peut-être
avec une exception pour soi) à chaque page, souvent plusieurs
fois ; un mot comme de — dans un certain sens le plus abstrait de tous
157— peut parfois être compté plusieurs fois dans une seule ligne 1121. Les
combinaisons de ces petits mots 2 par 2 ou 3 par 3 font aussi partie de
l'ordinaire de la prose française moderne : on entend, ou on lit, continuellement
il y en a.., s'en, que l'on, ce que, tel que, un tel, lequel, etc. ;
et des groupes comme Qu'est-ce que c'est que cela ? avec que et ce répétés
3 fois (ce qui est loin d'être le maximum) ne sont pas choses rares dans
le langage parlé. Ces particules françaises sont manifestement caractérisées
par une légèreté logique 2122 et un manque de contenu concret tels
que le langage parlé est obligé de les accumuler pour produire l'effet
pratique qui, dans d'autres langues et styles plus concrets, est atteint
au moyen de mots moins nombreux et séparément plus massifs. Le
chinois parlé moderne 3123 semble ici présenter un intéressant parallèle au
français ; dans les deux langues, l'esprit analytique a créé des mots
d'un degré d'abstraction très élevé, et le langage vulgaire moderne
s'est vu obligé de réagir en accumulant ces mots en vue d'obtenir plus
de concrétion.

Un style relativement concret résultera, inversement, de l'omission
des universaux, donc, entre autres, des articles et des mots de réponse,
des particules relatives et génitives. Un style de ce genre contrastera
avec le caractère nettement analytique du français moderne ; il fera
ressortir ce qui est immédiatement palpable et on peut s'attendre à le
rencontrer dans le langage populaire et dans les états anciens de langues,
dans les textes archaïsants et dans la haute poésie. Or, dans le langage
populaire français, on voit souvent les petits mots très abstraits remplacés
par des expressions plus expressives ; ici on peut compter des phénomènes
comme à au lieu de de (le fils à Marie), machin pour chose et l'omission
du il neutre (y a bon, faut pas…) ; l'omission de de ou de l'article
158est, comme on sait, un trait caractéristique d'un grand nombre d'expressions
archaïques 1124.

Spécialement en ce qui concerne l'article défini, c'est un fait que le
style poétique grec, en particulier celui du lyrisme élevé, l'évite. L'imitation
d'Homère, chez qui l'article ne se trouve que faiblement représenté,
peut certainement avoir joué ici un certain rôle ; l'essentiel semble cependant
être le fait que l'on a voulu, par ce mode d'expression archaïque,
produire un effet stylistique particulier, obtenir une forme moins analytique,
moins intellectuelle, moins dissociante. Comme l'a fait remarquer
Wackernagel 2125, c'est un trait caractéristique général de la poésie élevée
que d'éviter les termes formels abstraits.

Auprès des substantifs dits abstraits, c'est-à-dire les noms de qualités,
on omet souvent l'article dans les langues modernes : Noblesse oblige.
Behaghel a voulu y voir une influence latine ; cependant, on suppose
en général avec Lessing (Vorbericht von der Sprache des Logau) que
ce mode d'expression a pour but de personnifier les qualités ou d'en
faire des noms propres. La vérité semble cependant être tout le contraire :
tandis que l'article défini, étant de nature démonstrative (R),
confère toujours au substantif auquel il est adjoint un caractère de nom
propre, inversement, le manque d'article suscite une notion moins individualisée.
Un concept, par ex. un concept de qualité, qui est exprimé
par un mot sans article est pris plutôt dans son objectivité immédiate,
sans la liaison ou l'« articulation » spécificatrice qu'établit l'article. Dans
le second Faust, où Goethe — comme en général dans ses dernières
œuvres — a voulu éviter une analyse 3126 trop intellectuelle pour la poésie,
on rencontre souvent des expressions comme : « Zerstreut sich tapferes
Heer im Feld » ou « So oft auch That sich grimmig selbst gescholten… » ;
ce n'est pas comme des objets individuels, mais comme de larges images
que Goethe cherche ici à présenter ses sujets.

Les proverbes enfin, comme on sait, omettent régulièrement l'article
dans un grand nombre de langues : χεὶρ χεῖρα νίζει ‘manus manum
lavat’. Pauvreté n'est pas vice. Voir dans cet usage un simple archaïsme,
159donc y voir un héritage d'une période plus ancienne qui n'employait pas
l'article, est sans doute une explication aussi insuffisante ici que lorsqu'il
s'agissait du lyrisme grec. Il doit y avoir un facteur positif, agissant
constamment dans toutes les langues, qui explique cette omission régulière
dans ce genre d'expressions. Celui-ci doit être cherché dans le
caractère même des proverbes. Les proverbes sont des échantillons de
sagesse populaire de caractère universellement valable. Il ne faut donc
pas que les notions ou les objets qu'ils mentionnent semblent être présentés
comme ne valant que dans tel ou tel cas ; il est au contraire d'une
importance décisive que l'expression ait un caractère de généralité aussi
net que possible. Ceci pourrait être indiqué au moyen de pronoms indéfinis
de nature généralisatrice (chaque, quiconque, etc.). Un effet
analogue peut cependant être obtenu, d'une manière plus populaire, en
posant simplement la notion dans son objectivité immédiate. Or ceci a
justement lieu — comme les exemples précédents l'ont montré — au
moyen de l'omission de l'article. Celle-ci s'accorde donc bien tant avec
le caractère populaire et archaïque des proverbes qu'avec leur caractère
général.

Nous voyons donc partout comment l'omission de l'article — et des
universaux en général — crée un style vigoureux et concentré. Tant le
peuple que les poètes réagissent ici, consciemment ou inconsciemment,
contre l'esprit analytique des langues modernes.

B. 1° Enfin, un style peut être abstrait en ce sens qu'il préfère les
classes abstraites aux concrètes (et, à un échelon plus bas, les concrètes
aux complexes). Il emploie donc plutôt des noms propres que des noms
communs, plutôt des noms de nombre que des pronoms, et use largement
des prépositions et des adverbes, y compris les négations. Ceci est une
caractéristique de ce qu'on pourrait appeler le style technique — style
que l'on peut aussi bien rencontrer dans le domaine pratique, entre
autres commercial, que dans le domaine scientifique. Ici, on emploie
des noms et une terminologie technique pour désigner les objets, les
espèces ou les marchandises souvent nombreux dont on a à traiter,
et des symboles consacrés sont nécessaires pour indiquer rapidement
leur quantité et leur valeur (100 ʉ, £, etc.). Les prépositions jouent
un grand rôle pour indiquer par exemple le rapport entre le poids et le
prix (ainsi, dans la langue commerciale moderne, fr. à ; dans l'antiquité,
gr. κατά, qui fut adopté par le latin : espagnol cada, etc.). Enfin, la
langue technique emploie nécessairement beaucoup d'adverbes, et parmi
160ceux-ci de négations, pour apporter plus de précision ; il n'est que de
penser au plus et au moins des mathématiciens et au non des logiciens.

Inversement, le style populaire, auquel la poésie se rattache souvent,
préférera le degré logique le plus bas, donc un mode d'expression plus
concret. Ainsi, il remplace les noms propres par des noms communs ou
des pronoms personnels et les vrais numéraux par des substantifs numéraux
ou des pronoms indéfinis. Le langage populaire dit plutôt le menuisier
ou l'Allemand que Schulze pour désigner le menuisier allemand de ce
nom ; ou bien, s'il emploie le nom propre, il y ajoute un pronom :
français ou italien la Colomba (cp. all. die Lotte). Le peuple préfère
aussi dire une douzaine plutôt que 12, une vingtaine que 20 ; c'est
ainsi que le mot sorok, qui proprement signifie ‘40 peaux’, a, en russe,
pu supplanter le terme héréditaire pour 40 1127. Un autre témoignage que
les numéraux fournissent du caractère populaire des vieilles langues
slaves 2128 est le remplacement des vieux noms de nombres indo-européens
de 5 à 10 par des dérivés (pętĭ, de *penktis ‘cinqu-aine’, etc.). C'est
aussi un trait du langage populaire que de remplacer les vraies prépositions
par des locutions plus lourdes de nature nominale ou verbale
ou par des groupes de prépositions (étant donné que chacune prise
séparément serait trop abstraite) ; citons par ex. ὑπ-έκ chez Homère,
insuper en latin vulgaire et les combinaisons d'où sont sortis le fr. dès
(de-ex) ou avant (ab-ante). Enfin, c'est aussi une caractéristique du
langage populaire que d'employer des pronoms négatifs à la place des
négations libres ; c'est ce qui se passe, lorsque le latin archaïque peut
employer nullus pour non (nulli scitis, ‘vous ne savez pas’ chez le poète
archaïsant Apulée 3129), ou lorsque des dialectes danois et la langue parlée
populaire de manière analogue emploient intet (inte, itte) [‘aucun’] au
lieu de ikke (‘ne…pas’). L'accumulation pléonastique de négations
que l'on constate dans un grand nombre de langues doit, elle aussi.
être rangée ici.

Si le style populaire est caractérisé par l'emploi des classes et sousclasses
logiques les plus basses, les interjections doivent aussi y être
fréquentes. Or, on sait que celles-ci reviennent plus souvent dans le
langage du peuple et des enfants que dans le style littéraire et solennel
(beuh ! hop ! un oua-oua, etc.). Elles sont pour cela fréquentes dans
les œuvres littéraires qui, comme les comédies de Plaute, rendent le
161langage populaire (heus ! eho !proh !) ou, comme les contes d'Andersen,
s'adressent aux enfants (poum ! le voilà par terre, Oh ! ; oui et non y
sont aussi souvent employés comme termes de transition).

Les différentes manières de faire usage des classes de mots d'une
norme donnée crée ainsi une série de styles différents : subjectif et objectif,
substantiel et formel, abstrait et concret, et un nombre pratiquement
infini de nuances peuvent naturellement résulter de leur combinaison.

On pourrait ici être tenté de se poser encore une question, à savoir :
Y a-t-il un style neutre au point de vue de toutes ces oppositions ? Autrement
dit, peut-on imaginer un écrivain qui ne choisirait jamais les
mots pour eux-mêmes, qui jamais ne se laisserait guider par son tempérament
ou par la mode, mais seulement par la pensée ou l'état d'âme
déterminé qu'il veut exprimer à un moment donné ? 1130. Un écrivain de
ce genre n'est guère possible psychologiquement ; l'équation personnelle se
fait toujours valoir à un degré quelconque. Un tel style universel hypothétique
ne serait d'ailleurs pas un style, puisque le style est toujours
choix. C'est la langue même, la norme dans son universalité idéale. C'est
le fondement même sur lequel tout style repose, le système commun dont
chaque style et chaque dialecte ne sont que des variations. La description
d'un style ou d'un dialecte quelconque doit donc commencer par une
étude de ce système idéal. La norme est l'alpha et l'oméga de toute
stylistique et de toute dialectologie de même que de toute linguistique
en général 2131.

II

Si, à l'intérieur d'une langue donnée, les styles et les dialectes se
développent dans des directions différentes sans qu'aucune ne l'emporte
au point de vue de la fréquence ou du prestige social, cette langue conservera
un certain équilibre et la norme restera inchangée à travers les
162générations. Cette constance est certainement le cas le plus fréquent, si
l'on ne considère que les parties centrales de la langue, à savoir le système
morphologique et les parties essentielles du vocabulaire ; seule une
attention exclusivement et arbitrairement attachée aux parties extérieures
de la langue, à sa phonétique et aux domaines les plus superficiels
du vocabulaire a pu donner au dogme romantique de l'éternel
développement une certaine apparence de raison.

Réciproquement, une partialité systématique dans l'usage d'une
langue ne pourra, à la longue, manquer d'amener de réels changements.
Certes, ceux-ci seront, dans un très grand nombre de cas, contrecarrés
et neutralisés par la structure même de la langue. Une classe de mots
solidaire d'une ou de plusieurs classes corrélatives ne pourra ainsi, par
la nature des choses, être acquise ou perdue sans que celles-ci ne soient
également acquises ou perdues. Le grand usage que notre époque technique
et matérialiste fait des noms propres et des substantifs ne saurait
donc apporter de changement vraiment profond dans la structure des
langues européennes et dans la mentalité des nations européennes. Il y
a cependant une catégorie très importante de différences stylistiques qui
peuvent assez facilement exercer leur influence sur la norme ; c'est
l'opposition entre le style concret et le style abstrait. Lorsqu'une norme,
comme c'est la règle en Europe, renferme plusieurs degrés logiques —
classes principales, sous-classes et universaux — les degrés les plus
élevés, les sommets logiques, qui sont les meilleurs témoignages de la
faculté d'abstraction, peuvent, ou bien faire l'objet d'un usage étendu
et constant, ou bien être systématiquement négligés. Dans le premier
cas où le style abstrait prédomine, l'abstraction de la norme pourra être
poussée à un degré encore plus élevé ; la pensée pourra se créer des instruments
pour de nouvelles conquêtes. Dans le cas opposé, où domine
le style concret ou intuitif, le désir et la faculté d'abstraction iront sans
cesse en décroissant, et la pensée pourra être obligée d'abandonner telle
de ses conquêtes antérieures. Les progrès de la civilisation, ou son déclin,
doivent donc pouvoir être suivis dans le monde des langues, si l'on étudie
le sort — épanouissement ou éclipse — des mots et des classes de mots
abstraits.

A. Si l'on choisit comme exemple d'universaux les articles, on se
rappellera tout de suite qu'ils ont partout où ils sont employés, un
caractère intellectuel. En particulier, il est intéressant de constater que
l'article grec s'est révélé comme un instrument de pensée de grande valeur
163pour la philosophie ; il n'est que de rappeler que les auteurs de la latinité
tardive 1132, les Scolastiques et même Leibniz emploient fréquemment
l'article grec dans un contexte latin pour indiquer qu'un concept doit.
être pris « materialiter » (similis τῷ A). Ceci s'accorde bien avec le fait
que partout l'article semble être de développement récent et n'est connu
et conservé que dans les langues qui représentent un certain niveau de
culture 2133.

C'est ainsi que la plupart des langues extérieures à l'Europe et à
l'indo-européen ne possèdent point d'articles (toutefois, certaines particules
chinoises et indonésiennes 3134 peuvent fort bien être comparées à nos
articles). Comme le montrent les études comparatives, l'article doit
aussi avoir fait défaut au hamitique et au sémitique primitifs de même
qu'aux formes les plus anciennes du finno-ougrien et de l'indo-européen.
Cet état primitif est, à l'époque historique, conservé en vieil égyptien,
en assyrien et, à l'heure qu'il est, dans une langue relativement barbare
comme l'éthiopien, en finnois et dans plusieurs de ses parents orientaux
et, à l'intérieur de notre famille de langues, en arien, en latin et par ex.
dans les langues baltes et la plupart des langues slaves. Toutes ces langues
représentent de fait une culture intellectuelle relativement inférieure.

L'article postposé se rencontre par exemple en sémitique, dans
l'araméen, en indo-européen dans plusieurs langues balcaniques (albanais,
bulgare, roumain) et en nordique 4135, enfin en basque et dans
certaines langues caucasiennes. Tous ces territoires linguistiques peuvent,
au point de vue culturel, sans aucun doute être caractérisés comme
relativement périphériques ; toutefois, ils ont tous subi l'influence de
grands centres de civilisation voisins, et il est justement probable que
l'article, en nordique, provienne — comme Gudmund Schütte 5136 le suppose
— d'un emprunt à des langues germaniques méridionales, et que
— comme on le reconnaît généralement — il soit en basque dû à une
influence romane. Les langues balcaniques et peut-être aussi celles du
Caucase peuvent de manière analogue avoir imité le grec ; quant à
l'araméen et à l'arabe du sud, ils peuvent, sur ce point, avoir subi l'ascendant
164des langues sémitiques, plus centrales et représentant une culture
plus élevée.

En effet, ces langues, à savoir l'hébreu et l'arabe, le gothique et le
germanique occidental (le slovène et le hongrois ont certainement reçu
l'article sous l'influence de l'allemand), le roman et, comme on sait, déjà
dans l'antiquité, le grec — possèdent l'article préposé. Celui-ci est, en un
mot, caractéristique des principales langues de civilisation de l'Europe
et du proche Orient. Parmi celles-ci, aucun doute que le grec ne soit,
à l'époque ancienne, la plus importante. On est donc presque nécessairement
amené à se demander si une partie des articles des autres langues,
au moins en Europe, mais peut-être aussi en Asie, ne sont pas dus à
une influence grecque. La civilisation grecque rayonnait en effet sur
toute la Méditerranée ; avec l'empire d'Alexandre et les Romains, elle
s'étendit à des régions plus septentrionales. De même que l'article est,
du roman, passé au basque et de l'allemand au hongrois et au Slovène,
il pourrait très bien se faire qu'en germanique il vienne du latin vulgaire
(peut-être aussi bien par la voie de l'est que par celle de l'ouest), et
en latin vulgaire, du grec.

B. Un changement encore plus radical serait celui que subirait une
langue qui à force de négliger les classes abstraites viendrait à les perdre
complètement. Ce faisant, non seulement une nouvelle norme apparaîtrait,
mais aussi un type de langue différent et inférieur. Une modification aussi
profonde mérite cependant d'être traitée avec plus d'amplitude que
nous ne pourrions le faire ici.

III

Il reste à examiner un problème important et particulièrement difficile :
Quel rapport y a-t-il entre les types de langues et les systèmes
de classes de mots d'un côté, et de l'autre, entre ces types et ces systèmes
et les types de mentalité ? 1137 On peut à priori supposer que l'emploi de
165classes abstraites est en relation avec la faculté d'analyse et, inversement,
que l'usage de classes complexes est lié à celle de synthèse.

Il est tout à fait inadmissible et fallacieux de ranger les types de
langues d'après les caractères physiques des hommes qui les parlent
comme l'a fait Fr. Müller dans son célèbre Grundriss. Même si l'on
fait abstraction du fait que les races sont toujours des produits de croisements,
il est évident pour bien des raisons que les mêmes types de langues
sont employés par des populations anthropologiquement différentes et
que des peuples sensiblement de même race parlent des langues de types
différents.

Classer les langues d'après la nature de la « racine » et, ce faisant
poser des types isolants et fléchissants, agglutinants et polysynthétiques
— comme il a longtemps été d'usage 1138 — n'est guère plus justifié. La
notion de « racine » est, comme il a été dit plus haut (p. 68), très discutable ;
en réalité, c'est une fiction. La seule réalité linguistique sur laquelle
on puisse asseoir une classification est le mot. Celui-ci est toujours déterminé,
d'une part par une définition spéciale — qui évidemment n'entre
pas en ligne de compte ici — d'autre part par la définition de la classe
à laquelle il appartient. C'est aux variations de cette dernière qu'il faut
s'attacher pour découvrir la véritable hiérarchie ou système naturel des
types de langues.

Nous avons vu que les classes de mots analysées dans ce qui précède
apparaissent à presque tous les degrés en indo-européen et en sémitique.
En réalité, ces deux familles de langues semblent être les seules qui
aient atteint à un plein développement à la fois des classes abstraites
et des classes concrètes (on peut ici faire abstraction de la classe indifférenciée
unique qui partout constitue le fond commun). Chez les peuples
qui parlent des langues de ces deux familles, il faut s'attendre à trouver
des facultés analytiques et synthétiques. En d'autres termes, on devra
trouver chez les Sémites et les Indo-Européens une mentalité plus complète,
une diversité de facultés plus grande que chez les autres peuples.
— A ceci semble répondre le fait indiscutable que, depuis l'antiquité,
les Sémites et les Indo-Européens sont les peuples dirigeants du proche
166Orient et de l'Europe d'abord, du monde entier ensuite. Comme l'a dit
Ernest Renan 1139 : « Imaginer une race sauvage parlant une langue sémitique
ou indo-européenne est une fiction extraordinaire, à laquelle refusera
à se prêter toute personne initiée aux lois de la philologie comparée et
à la théorie générale de l'esprit humain ». Leur faculté d'analyse, les
Sémites l'ont montré en Palestine et en Arabie en créant le monothéisme,
les Indo-Européens en Grèce et aux Indes en créant la philosophie et
la science théorique. Quant à leurs dons de synthèse, nous en avons des
témoignages dans les Empires que des peuples de ces deux familles ont
fondés dès l'antiquité (Babylone et Carthage, l'Empire d'Alexandre et
Rome). Enfin, leur sens pratique nous est révélé par ex. par le commerce
méditerranéen des Grecs et des Phéniciens et par le rôle joué par les
Arabes comme propagateurs de sciences et de techniques.

Le type de langue sémitique-indo-européen peut être regardé comme
relativement complet. Par opposition on peut avoir d'une part des types
caractérisés par l'absence des niveaux logiques les plus abstraits, de
l'autre des types moins complets.

L'absence des niveaux logiques les plus abstraits est caractéristique
des langues très nombreuses dont le propre est d'avoir des affixes pronominaux ;
ces mots réfléchis et possessifs sont les seules classes à deux
dimensions de ces langues ; toutes les autres classes sont d'un rang
inférieur. Autrement dit, et c'est là un point essentiel, nous n'avons ici
ni noms ni verbes, et la langue est dominée par des mots situés sur le
même plan que le nom-verbe complexe. C'est le cas du basque, de plusieurs
langues caucasiennes et d'un très grand nombre de langues américaines
et, en Afrique, tant du vieil-égyptien que des langues à classificateurs
comme le bantou. Nous nous rapprochons ici — certes de manières très
différentes et à des degrés très divers selon le rôle plus ou moins grand
des éléments à deux dimensions et du rang logique plus ou moins bas
des classes à trois dimensions — de la mentalité primitive qui a été
caractérisée plus haut (p. 134) comme enchaînée à des liaisons très
précises, fixées par la tradition (des « préliaisons » selon le terme de
Lévy-Bruhl), de notions objectives, relatives et qualitatives. Pour
cette mentalité, non seulement notre « analyse », mais encore nos « données
immédiates » (exprimées avant tout par le nom et par le verbe),
sont des phénomènes inconnus ; seule règne une synthèse de caractère
si fixe et infrangible que la forme de pensée toute entière nous paraît
167magique et mystique. Elle ne procède que par des combinaisons dont
les éléments lui sont inconnus. Toute science théorique et toute religion
tant soit peu élevée ne sauraient se développer dans de telles conditions :
mais un certain épanouissement militaire et politique n'est pas exclu.
On peut ici penser, d'une part à l'infériorité de la plupart des peuples
africains vis-à-vis de la culture sémitique et européenne ou à la pénétration
victorieuse des Indo-Européens par ex. aux Indes et en Amérique,
d'autre part à des états comme l'Egypte, le Mexique et le Pérou.

Le degré suivant, qui est le plus bas que l'on puisse imaginer, serait
représenté par des langues où les affixes pronominaux (à deux dimensions)
eux-mêmes feraient défaut et où les classes à trois dimensions
seraient donc seules régnantes. Ceci semble, autant que l'insuffisance
de notre information nous permet d'en juger, être le cas de certaines
langues australiennes 1140. Mais les tribus australiennes offrent justement
un des exemples les plus nets de culture et de mentalité primitives 2141.

Si l'on cherche maintenant des types de langues qui sont moins
complets que le type sémitique-indo-européen, sans pour cela être plus
primitifs ou logiquement moins élevés que celui-ci, deux types principaux
se présentent comme possibles : On peut imaginer un type exclusivement
concret et un type exclusivement abstrait.

Le type concret est représenté par les langues finno-ougriennes, turques
et mongoliques. Elles n'ont ni prépositions, ni adverbes purs (par
exemple elles n'ont pas de négation indépendante) et par conséquent
ni les purs noms propres ni les véritables noms de nombre. Ce type de
langue non abstrait implique nécessairement une absence de la faculté
analytique. Elle semble aussi être étrangère aux peuples ouralo-altaïques.
Tandis que les Turcs et les Mongols se sont, comme on le sait, fortement
imposés politiquement et militairement dans l'Europe orientale et dans
presque toutes les régions de l'Asie — l'empire de Kublai-Khan s'étendait
à la fois sur la Chine, la Perse et la Russie — ils ont au contraire, quant
à la culture intellectuelle plus élevée qui présuppose toujours l'analyse,
été dépendants des peuples méridionaux, soit des Sémites et des indoeuropéens,
soit des Chinois. Qu'on pense par exemple aux nombreux
168emprunts de mots de civilisation faits par le finnois, le lappon et le hongrois,
aux éléments arabes et persans que contient l'osmanli, ou à l'infériorité
de civilisation par rapport à la Chine dont témoignent les inscriptions
vieux-turc.

C'est justement en chinois et en chinois seulement que l'on trouve
le type exclusivement abstrait. Le chinois est dépourvu, non seulement
de classes complexes, mais aussi de classes concrètes. Là, ni
noms ni verbes, ni pronoms ni conjonctions au sens que nous donnons
à ces termes. Ce que les traducteurs européens rendent par des mots
de ces classes sont du point de vue chinois des expressions plus abstraites.
Inversement, il est injustifié de dénier au chinois — comme l'ont fait
certains théoriciens du langage européen — toutes classes de mots et
par suite tout système morphologique ou grammatical 1142. Le chinois a
en réalité 4 classes de mots et 4 seulement. Celles-ci sont définies de la
façon la plus simple possible : comme relator et relatum, descriptum et
descriptor ; elles répondent donc à nos prépositions et à nos noms propres,
à nos numéraux et à nos adverbes. Ce qui doit rendre, et de fait a rendu,
difficile la reconnaissance de ce fait est la circonstance que ces 4 classes
abstraites constituent tout le vocabulaire du chinois, on doit, dans des
langues de notre type « complet », les rendre aussi souvent par des
mots de caractère concret — donc par des concepts tout différents et
beaucoup plus lourds — que par des mots véritablement abstraits.
Une particule relative logique comme seu (r), qui parfois sert simplement
à terminer une phrase — le chinois a plusieurs particules grammaticales
très abstraites de ce genre —, doit souvent être rendue par un verbe
(rd) comme penser ou par un nom d'action comme pensée. Un mot
descriptif comme chang ‘plus’, qui pour un chinois est toujours un qualitatif
abstrait (d), fait sur un Européen tantôt l'effet d'un adjectif (Rd)
qu'il traduit par meilleur ou éminent, tantôt d'un verbe (rd) comme
ajouter, monter ou apprécier hautement. Le même phénomène se manifeste
nettement lorsqu'il s'agit de désignations d'objets. Le relatum seu (homonyme,
mais différent du précédent) désigne un objet (R) délimité
169d'une certaine manière ; ceci épuise, au point de vue du chinois, sa
définition. On peut le traduire par exemple par les pronoms français
ce ou cela ; il n'est cependant pas pour cela un véritable pronom (RD).
En effet, à d'autres endroits, il vaudra mieux le rendre par un adjectif
comme petit ou insignifiant (Rd) ou par une combinaison de relator et
de relatum comme pour cela (rR etc.).

Ce système de classes, que les exposés européens de grammaire
chinoise 1143 ne dégagent pas assez mais qu'on peut vérifier dans n'importe
quel texte chinois 2144, semble être reconnu par les Chinois eux-mêmes. En
effet, ils voient dans la grammaire l'art de distinguer les mots vivants
(r) des mots morts (R), les mots vides (D) des mots pleins (d). On
a naturellement prétendu qu'il n'y avait là que des concepts purement
syntaxiques que toute la grammaire chinoise devait être réduite à la
syntaxe et que le chinois était donc une langue « amorphe » 3145. Cette manière
de voir renferme cependant un certain nombre d'invraisemblances. Une
langue qui s'élève au dessus du niveau purement animal — et c'est
bien le cas d'une langue de civilisation comme le chinois — ne saurait
se passer d'oppositions entre classes de mots. En effet, un mot véritable,
même une interjection, ne peut pas être dépourvue de définition de classe
(p. 68-69), et l'invariabilité des mots chinois ne saurait prouver que
la forme interne de la langue est « amorphe » ou indifférenciée. De plus,
il est invraisemblable que les Chinois en divisant leurs mots en 4 classes,
n'auraient à l'esprit que des notions syntaxiques. Une telle division
serait tout à fait insuffisante pour rendre compte de la multiplicité de
membres de phrase que le chinois possède exactement au même titre
que les autres langues. Georg von der Gabelentz 4146 fait une concession
dans ce sens lorsqu'il dit : « Die Kategorie ist…dem Worte unwandelbar
anhaftend, die Funktion bei vielen Wörtern wechselnd ».

Si cette manière de concevoir la structure de la langue chinoise —
manière qui semble être celle des Chinois eux-mêmes — est la bonne,
la langue de l'Empire céleste représente un degré d'analyse dont on ne
connaît pas de pendant. Même les plus analytiques des langues modernes
de l'Europe — parmi lesquelles le français occupe, comme nous l'avons
vu, la première place — ne se rapprochent que de très loin de ce système ;
170le fait qu'à côté des classes abstraites elles possèdent et emploient
largement des classes concrètes les rend beaucoup plus complètes,
mais par ailleurs beaucoup moins analytiques. — Que l'esprit d'analyse
ait régné en Chine pendant des siècles, c'est ce dont témoigne, à un degré
éminent, l'écriture chinoise, un système logique de signes où chaque
symbole est formé par la combinaison de ses éléments supposés les plus
simples et qui faisait à juste titre l'admiration de Leibniz. De même
la culture chinoise dans son ensemble semble partout rechercher les
rapports les plus simples, les éléments fondamentaux ; c'est par exemple
ce que l'on constate dans la morale et dans l'art. Une culture qui, par
l'analyse, est arrivée à ces éléments et qui sait les employer comme
fondement de toute pratique aussi bien que de toute théorie n'est pas
« figée ». Au contraire, elle a atteint un stade définitif et, ce faisant, est
entrée en possession des conditions nécessaires à une expansion poursuivie
et à une existence stable, ce dont l'histoire témoigne avec assez
de netteté. Elle est arrivé à une profondeur ou à une élévation, qui,
dernièrement, a fait dire au penseur anglais E. N. Whitehead 1147 : « The
more we know of Chinese art, of Chinese Literature, and of Chinese
philosophy of life, the more we admire the heights to which that civilization
attained…Having regard to the span of time, and to the population
concerned, China forms the largest volume of civilization which
the world has seen ».

Nous avons donc vu comment une série d'exemples, variés et caractéristiques,
tendaient à prouver que la mentalité — le fondement le
plus profond d'une culture — répond à différents types de langues.
Cette correspondance est, en grand, exactement analogue à ce que nous
avons précédemment constaté en petit, elle est la conséquence du fait
que la norme représente le niveau culturel logique d'une nation et que
le style réfléchit les tendances psychologiques de l'individu ou du groupe.171

IV Conclusion

Ἐν ἀρχῇ ἧν ὁ λόγος… πάντα δι'
αὐτοῦ ἐγένετο, καὶ χωρὶς αὐτοῦ ἐγένετο
οὐδὲ ἕν.
Éν. selon Saint Jean I, 1, 3.

Maintenant que notre hypothèse fondamentale se trouve ainsi vérifiée
dans plusieurs domaines du monde des langues, il convient de revenir
brièvement aux problèmes principaux que toute théorie des classes de
mots a pour tâche de résoudre.

Nous nous sommes demandé : Y a-t-il des classes de mots qui reviennent
partout ? et : Y a-t-il un minimum et un maximum absolu de classes ?
Nous pouvons maintenant répondre : Il n'y a pas une seule classe de
mots (abstraction faite des interjections) ni un seul groupe de classes
qui se retrouvent nécessairement partout, comme on le supposait dans
l'antiquité, au moyen âge et dans la grammaire générale du rationalisme.
Au contraire, on constate une très grande variabilité. Ainsi, on peut
trouver, tantôt moins, tantôt plus, beaucoup plus, que les 8 ou 10 classes
traditionnelles, et les 4 classes aristotéliciennes — le seul groupe qui
ait été entièrement reconnu par toute grammaire européenne — sont si
peu universelles qu'elles font entièrement défaut, tant dans les langues
primitives que dans les langues logiquement les plus élevées. Comme
minimum une langue doit — outre les interjections — contenir deux
classes corrélatives, par ex. deux des classes complexes — car sans cela
la classe des interjections n'aurait pas le terme opposé nécessaire qui
seul en fait une véritable classe linguistique. Inversement, il faut admettre,
comme maximum les 15 classes qui, réunies, remplissent les quatre degrés
logiques : les 4 (2 - 2) abstraites et les 6 (4 - 2) concrètes, les 4 (2 + 2)
complexes et la classe indifférenciée unique. Tandis que ce maximum
ne dépasse pas très sensiblement le nombre des classes de la grammaire
traditionnelle — ce sont surtout les classes complexes qui attendent
encore d'être reconnues comme indépendantes —, les choses se présentent
tout autrement si l'on fait entrer en ligne de compte les subdivisions
172qui, dans beaucoup de langues — par ex. en indo-européen — , jouent
un rôle important. Dans ce cas, il faut en effet compter avec un très
grand nombre de nuances, au maximum 79, soit les 4 classes abstraites,
6 sous-classes pour chacune des classes concrètes, 6 pour chacune des
complexes — c'est ce qui rend les langues « primitives » si différentes
les unes des autres — et enfin 15 pour la classe indifférenciée.

Nous nous sommes aussi demandé : Les classes de mots forment-elles
des systèmes ? En forment-elles un simple, donné une fois pour
toutes, ou plusieurs ? et : Sur quoi repose la possibilité de ce ou de ces
systèmes éventuels ? Nous pouvons maintenant répondre : Une langue
est un système de signes, et ces signes sont toujours divisés en classes.
Autrement dit : Une langue est toujours divisée en classes, et celles-ci
forment toujours des systèmes
. Mais aucun de ces systèmes n'est donné
à priori ; il n'y en a pas un, mais plusieurs, et ces systèmes varient de
langue à langue et encore plus de type de langues à type de langues.
Cette possibilité de variation dépend du fait que ce qui est invariable,
ce n'est pas les combinaisons, mais les éléments combinés
. Ces éléments —
que seul le type chinois emploie dans leur pureté absolue —, nous les
avons trouvé
dans 4 concepts fondamentaux : la substance et la relation,
la quantité et la qualité, concepts aussi essentiels pour la pensée que
pour la langue et que nous avons définis, de manière strictement corrélative,
comme : relatum et relator, descriptum et descriptor.

Enfin, nous avons demandé : Y a-t-il un fondement commun pour
toutes les langues, ou y en a-t-il plusieurs ? La réponse est déjà donnée :
Quel que soit le nombre des variations possibles et réalisées en fait,
types de langues, normes, dialectes, le fondement logique est partout le
même. Là où il y a langue, il y a nécessairement formation de phrases.
Or celle-ci, qui est une synthèse relative et en même temps descriptive,
est constituée par les quatre éléments qui, séparément ou (plus souvent)
en combinaison, sont à la base de n'importe quelle classe de mots. La
diversité du mode de combinaison et d'accentuation des catégories
entraîne la diversité des classes, et c'est de la combinaison de ces classes
que dépendent les multiples systèmes possibles. Les combinaisons sont
ici aussi nombreuses que la base est simple. A cette multiplicité de combinaisons
correspond la grande plasticité de l'esprit humain, la variabilité
presque infinie des formes de l'esprit et, par suite, des langues. A la
simplicité du fondement répond par contre le logos : l'esprit humain, ou
la raison, partout identique à elle-même ou, pour citer les mots de
Descartes : « toute entière en vn chascun ».173

11 Pour ce qui suit nous avons avant tout utilisé les travaux de Schoemann,
Egger, Jeep et Jellinek ; voir la bibliographie.

21 Comme la suite le montrera, Wilamowitz-Moellendorff est injuste quand
il dit : « …Die Grammatik hätte sehr gut der Logik wertvolle Dienste leisten können.
Sie ist in der Akademie nicht gefördert, übrigens auch nicht durch Aristoteles » (Platon,
Berlin 1919, I, p. 502).

31 Deutschbein (1917, § 95) parle, par une sorte de compromis, des substantifs
employés epithètement comme des termes intermédiaires entre les adjectifs et les
substantifs. Jespersen (1924, chap. VII) introduit avec raison une terminologie
purement syntaxique (« The three Ranks »).

41 On revient ici, plutôt inconsciemment, à la doctrine d'Apollonios Dyskolos
exposée plus haut.

52 Principien der Sprachgeschichte, 2. Aufl., Halle 1886, p. 305.

61 Je puis pleinement adhérer à la remarque suivante de Ogden et Richards :
« It must be remembered, disconcerting though the fact may be, that so far from
a grammar — the structure of a symbol system — being a reflection of the world,
any supposed structure of the world is more probably a reflection of the grammar
used »(1923, p. 195).

71 De interpr. 5, 17 a ; 10, 19 b ; cf. Piat : Aristote, Paris 1903, p. 220.

81 Cf. K. Werner : Die Sprachlogik des Johannes Duns Scotus, Vienne 1877,
p. 234.

91 Cf. Essay concerning Human Understanding (1690). III, 9, sect. 21.

101 Voir par ex. le Ménon de Platon, p. 72 Β ff. et passim, et les Memorabilia
de Xénofon, IV, 6.

112 En particulier depuis John Locke (Essay…1690), on soutient généralement
que toutes les relations sont, ou ont été, locales ; de nos jours, on trouve cette
doctrine sous une forme tempérée par ex. chez S. Alexander (Space, Time and Deity,
I, p. 239), selon qui « in the end all relation is reducible to spatio-temporal terms ».

123 Ce sujet, Viggo Brøndal devait lui-même l'aborder quelques années plus
tard, dans Præpositionernes Theori, Copenhague, 1940. Ce livre doit paraître prochainement
en traduction française. (Note du traducteur).

131 Pour plus de détails, voir J. Wackernagel : Vorlesungen über Syntax. 2.
Reihe, Basel 1924, ch. XIX.

141 Ἐπίρρημά ἐστι λέξις ἄκλιτος, κατηγοροῦσα τῶν ἐν τοῖς ῥήμασιν
ἐγκλίσεων, καθόλου ἢ μερικῶς, ὦν ἄνευ οὐ κατακλείσει διάνοιαν ; cf. Egger
(1854), p. 189.

152 Cité par Diomedes ; cf. Jeep (1893), p. 269.

163 Nous faisons ici abstraction de tentatives isolées (comme celles de Funk
1763 et de Fulda 1773) de faire des adverbes d'adjectifs invariables et de concevoir
le gérondif comme un adverbe verbal (Lenz 1920).

171 Elémens d'Idéologie. II. Grammaire, p. 75.

181 Umständliches Lehrgebäude der Deutschen Sprache, Leipzig 1782. I. p. 584.
cf. 648.

191 Cf. Bertrand Russell : Introduction to Mathematical Philosophy. London
1919, p. 203.

201 Cf. H. Bertelsen : Fællesnavne og egennavne, Copenhague 1911 ; Jespersen
(1913-24) ; Noreen (1904-23) ; O. Funke : Zur Definition des Begriffes « Eigenname »
(Probleme der engl. Sprache u. Kultur = Festschrift Johs. Hoops, Heidelberg
1925, p. 72-79).

211 Hjælpebog i Modersmaalets Sproglære, Copenhague 1904, p. 60.

221 Cette théorie exclusivement psychologique semble aussi être représentée par
Ogden et Richards, qui disent : « Even references for which we use simple symbols
(names), e. g. Dostoevski, are perhaps always compound, distinct contexts being
involved severally determinative of distinct characters of the referent » (The Meaning
of Meaning
, Londres 1923, p. 165).

231 Cf. aussi Russell, selon qui les objets individuels les plus spéciaux sont
complètement dépourvus de noms : « Particulars might have proper names, and no
doubt would have, if language had been invented by scientifically trained observers
for purposes of philosophv and logic. But as language was invented for practical
ends, particulars have remained one and all without a name ». (The Analysis of Mind,
Londres 1921, p. 193).

241 Voir en particulier les travaux importants de Maurice Grammont : Onomatopées
et Mots expressifs
(Revue des Langues Romanes 1903) ; Le Vers Français11,
Paris 1923. Cp. aussi F. Sommer : Laut und Stimmung (Germanisch-Romanische Monatsschrift
VIII, 1920, p. 129 ss., 193 ss.).

251 Völkerpsychologie, Die Sprache, I3, p. 320.

262 Psychologische Untersuchungen zur Bedeutungslehre, Leipzig 1901, p. 86.

271 Sprachphilosophische Werke, éd. Steinthal, Berlin 1884, p. 262-63.

282 Cours de Linguistique générale, Lausanne 1916, p. 32.

291 Cette distinction fondamentale a complètement échappé à Ogden et Richards :
The Meaning of Meaning, Londres 1923, p. 5-11.

302 Revue de Métaphysique et de Morale, 1913, p. 11.

311 Il s'ensuit de ceci selon nous qu'on ne peut attribuer une existence indépendante
aux « racines », c'est-à-dire l'élément phonétique commun à plusieurs mots. Déjà
Franz Bopp les a désignées (dans les Mémoires de l'Académie de Berlin 1824) comme
de pures abstractions grammaticales. A. F. Pott et de même plus tard Brugmann
et Vilh. Thomsen se sont prononcés dans le même sens. Néanmoins, des savants
comme Delbrück, Sütterlin et le père W. Schmidt ont de nos jours supposé
l'existence d'une, « période de racines » (Wurzelperiode). Voir à ce sujet Wundt
I3, p. 107.

322 Quand, à notre époque « antiintellectualiste », on affirme avec tant de force
qu'un mot n'a pas seulement un contenu conceptuel, mais aussi et surtout un sens
secondaire et une valeur affective (Erdmann : Die Bedeutung des Wortes, 3. Aufl.,
Leipzig 1922 ; Ch. Bally : Le Langage et la Vie, 2. édition, Paris 1926 ; H. Sperber :
Einführung in die Bedeutungslehre, Bonn 1923), c'est là une remarque fort justifiée
en soi. Seulement ces valeurs et ces associations purement psychologiques, qui n'appartiennent
qu'à la parole et à l'individu, doivent toujours être dérivées de la valeur
logique qui seule est normative.

331 Voir la judicieuse critique qu'entre autres choses Millardet (Linguistique
et Dialectologie Romanes
, Montpellier 1923, p. 435 ss., 437 ss.) fait de cette déclaration
révolutionaire de Brunot : « Les parties du discours ont fait leur temps. C'est une
scolastique qui doit à son tour disparaître ».

341 Die formelle Unterscheidung der Redetheile im Griechischen u. Lateinischen,
Leipzig 1874.

352 Le Langage, Paris 1921, p. 139.

363 Cf. E. Renan : « Il n'est pas impossible, sans doute, que certaines notions
générales, telles que la division des trois parties du discours (nom, verbe et particule),
division qu'on attribue à Ali, ne soient venues originairement de la Grèce….
(Histoire générale des Langues sémitiques, 3. éd., Paris 1863, p. 379).

371 Tribouillois et Rousset : Apprenons la Grammaire ! Paris 1926.

381 Une opinion semblable se trouve indiquée chez Leibniz, pour qui les éléments
irréductibles de la grammaire rationnelle sont le nom ens, le verbe est et les particules ;
cf. Opuscules et Fragments, éd. Couturat, Paris 1903, p. 280-90.

392 Cp. aussi Leibniz : « Voces constituunt materiam, particulæ formam orationis »
(cité d'après le ms. d'Hanovre par Couturat, La Logique de Leibniz, Paris 1901,
p. 71).

401 Cf. Ernst Cassirer : Substanzbegriff u. Funktionsbegriff, Berlin 1910.

411 Geschichte der Kategorienlehre, Berlin 1846, p. 79 — ouvrage que nous avons
employé pour l'ensemble de ce chapitre ; cf., du même auteur, Logische Untersuchungen.
Berlin 1840, II, p. 81.

421 Sur l'histoire de ce mot voir A. Meillet dans Revue des études latines III (1925),
p. 214-20 (« Une création grecque, une adaptation latine, un intermédiaire français,
ainsi se sont faits souvent les mots de la civilisation européenne »).

432 Voir par ex. Høffding : Den menneskelige Tanke, Kbh. 1910 (= La Pensée
humaine
, Paris 1911), III. C. b.

443 Aristotle, London 1872, I., p. 115-22.

451 Cf. Bertrand Russell : « Thus propositions stating that two things have
a certain relation have a différent form from subject-predicate propositions, and the
failure to perceive this difference or to allow for it has been the source of many errors
in traditional metaphysics » (Our Knowledge of the External World, Chicago 1914,
p. 45).

462 Fr. Mauthner soutient à juste titre que si Aristote avait parlé chinois
ou une langue du Dakota, sa logique, et surtout sa doctrine des catégories, auraient
eu un caractère tout à fait différent (Beiträge zu einer Kritik der Sprache III, Zur
Grammatik u. Logik
, Stuttgart 1902, p. 4).

473 Cf. L. Rougier : La Scolastique et le Thomisme, Paris 1925, p. 424, 454 (ouvrage
riche et instructif).

481 Fritz Mauthner, l. c, considère assez étrangement et arbitrairement le
monde des adjectifs comme réel, celui des substantifs et des verbes comme irréel.

491 Cf. Rougier, l. c, p. 461, 607 ; E. Gilson : Index scolastico-cartésien, Paris
1913, s. v.

502 Cf. J. B. Shaw : Lectures on the Philosophy of Mathematics, Chicago 1918.

511 Cf. Piat : Leibniz, Paris 1915, p. 56-57.

522 Je n'ose pour cela pas suivre entièrement Schuchardt quand il exprime sa
conception de la langue dans les mots suivants : « Die Sprache bildet eine Einheit,
ein Continuum »  (Schuchardt-Brevier, Halle 1922, p. 254).

533 Cf. Holst et Kramers : Bohrs Atomteori, Copenhague 1922, p. 91-93 et
Kramers : The atom and the Bohr theory of its structure, London 1923, p. 138-40.

541 De arte combinatoria (1666).

551 Cf. Brockelmann : Grundriss der vergl. Grammatik der semit. Sprachen I,
Berlin 1907, § 252 ; Lenz (1920), § 317 ; Delbrück : Vergleichende Syntax I, p. 665 ;
Meillet : Introduction3 p. 172. Cp., au sujet des « prépositions » en égyptien, une
remarque de A. Wiedemann (dans Recueil de Travaux relatifs à la philologie et à l'archéologie
égyptiennes et assyriennes
, IX, 1887, p. 196) : « Ich verwende diese Bezeichnung
nur weil sie einmal rezipirt ist, richtiger wäre es diese Wortklasse, welche in ihrer
Verwendung im Aegyptisehen nur zum Teil den Präpositionen anderer Sprachen
entspricht mit einem besonderen Namen zu benennen ».

561 Science and the Modem World, Cambridge 1926, p. 222.

572 Voir son mémoire « Ueber nomina propria u. appellativa » dans Zeitschrift für
Völkerpsychologie
IV (1866), p. 68 ss.

581 Cf. Usener : Götternamen, Bonn 1896.

591 H. Diels : Ansprache, dans Sitzungsberichte d. preuss. Ak. d. Wiss. 1918,
p. 677-87 (Leibniz als Vorkämpfer für das deutsche Reich und die deutsche Sprache).

601 Cf. Ogden et Richards : « In æsthetics, politics, psychology, sociology, and
so forth, the stage of systematic symbolisation with its fixed and unalterable definitions
has not been reached » (1923, p. 224).

611 Cf. Fr. Müller : Grundriss der Sprachwiss., Wien 1876-84, II, 2, p. 183.

622 Cf. Lévy-Bruhl : Les fonctions mentales…(1918), p. 204.

633 Cf. Marianne Schmidt : Zahl und Zählen in Afrika (Mitteilungen der anthropologischen
Gesellschaft in Wien
. Vol. 45, 1915, p. 165-209).

644 The number concept : its origin and development, New York 1896, p. 28-99
(cité ici d'après Lévy-Bruhl).

655 Sur le duel comme trait primitif, voir A. Meillet : Aperçu d'une histoire de la
langue grecque
, Paris 1913, p. 189, 226, 303-05 ; Lévy-Bruhl : l. c., p. 155-59 : en
outre, certains ouvrages de Humboldt, Fr. Müller, Tesniere (cf. la bibliographie).

661 Voir à ce sujet l'important ouvrage de A. Meinong : Ueber Annahmen, Leipzig
1902.

671 Parmi ces langues, le kurukh cependant n'a, comme le finnois, qu'un verbe
signifiant ‘ne pas être’ ; cf. Meillet et Cohen : Les Langues du Monde, 1924, p. 357
(Jules Bloch).

681 Cf. Leibniz « Omne adjectivum habet substantivum simile expressum vel
suppressum » (Manuscrit de Hanovre, cité par Couturat, Logique de Leibniz, Paris
1901, p. 70).

691 Völkerpsychologie II1, p. 6-7, 161, 202, 275, cp. Cassirer (1923), p. 231.

701 Cp. la définition, en réalité identique, de Wilh. von Humboldt : « Das Verbum
ist das Zusammenfassen eines energischen Attributivum (nicht eines bloszen qualitativen)
durch das Sein » (Sprachphilosophische Werke, éd. Steinthal, Berlin 1884,
p. 558).

711 Cp. Humboldt (1836), § 21 ; Fr. Müller I-III passim ; Misteli (1893),
§ 13 ; Wundt II1, p. 152-56.

722 Sur les « verbes » égyptiens, voir A. Erman : Ägyptische Grammatik3. Berlin
1911, et A. H. Gardiner : Egyptian Grammar, Oxford 1927 ; dans ces deux ouvrages,
le traitement théorique est cependant fortement influencé tant par la grammaire
indo-européenne que par la grammaire sémitique.

733 Sur l'opposition entre les langues à préfixes et à suffixes, voir les intéressantes
observations de Sapir (1921), p. 134-135 ; sur le caractère passif des verbes transitifs
en caucasien, voir Schuchardt dans les Sitzungsberichte der kaiserl. Akademie der
Wiss
., Phil.-hist. Kl., vol. 133 (1895), Wien 1896, p. 1-91.

744 Cp. Sapir (1921), p. 124 ; et Fr. Müller : l. c., par exemple I, 2, 12 (hottentot),
142 (mande) ; II, 2, 174 (samoyède).

751 Voir l'auteur : Essais de linguistique générale, Copenhague 1943, p. 107.

761 Cp. Fr. Müller : Grundriss…II, 3, p. 121 et 313.

772 Cp. Ray dans American Anthropologist XXI (1919), 349 et s.

781 Voir aussi l'auteur : Omnis et totus. dans Essais de linguistique générale, Copenhague
1943, p. 25-32 et 147-48.

791 Voir l'auteur : Le concept de « personne » en grammaire, dans Essais de linguistique
générale
, Copenhague 1943, p. 98-104, surtout page 104.

801 Pour l'opposition entre op :oppe etc., voir l'auteur : Essais de linguistique générale
(1943), p. 121.

811 Voir par exemple Sapir (1921), p. 126, note 39 (sur le Yana, Amérique du
Nord), Wundt II3, p. 219-21, 349.

822 Schuchardt-Brevier, Halle 1922, p. 214-17 ; cp. R. de la Grasserie : Du
verbe comme générateur des autres parties du discours
…, Paris 1914.

833 Opuscules et fragments, éd. Couturat, Paris 1903, p. 289.

841 Cp. Søren Kierkegaard : Ou bien…Ou bien, Copenhague 1843, p. 425,
Traduit du danois par F. et O. Prior et M. H. Guignot, Paris 1943, p. 316 : « Ma
Cordélia ! « Ma » Cordélia, — quelle signification attribuer à ce mot : « Ma » ? Il ne
désigne pas ce qui m'appartient, mais ce à quoi j'appartiens, ce qui embrasse toute
ma nature pour autant qu'elle est à moi, pour autant qui je lui appartiens. Mon
Dieu n'est bien pas le Dieu qui m'appartient, mais bien le Dieu à qui j'appartiens,
et c'est ainsi aussi quand je parle de : ma patrie, mon chez-moi, ma vocation, mon
désir, mon espoir. S'il n'y avait pas eu auparavant d'immortalité, cette pensée que
je suis à toi romprait bien le cours habituel de la nature. Ton Johannes. »

852 Völkerpsychologie, Die Sprache II3, p. 301.

863 Grammatik der romanischen Sprachen III, Leipzig 1899, § 77-78.

871 Cp. Kr. Sandfeld : « Le pronom possessif apparaît à la place de nombreuses
variétés de génitifs et d'expressions génitives. » (Dania VII, p. 22).

882 Jacob Grimm pensait ici, de manière bien romantique, au double de la personne
en question (Deutsche Grammalik IV, p. 296 : cp. Deutsche Mythologie, lère éd.,
p. 509).

893 Schuchardt-Brevier. p. 198 : cp. A. Tobler : Vermischte Beiträge zur französischen
Grammatik
II, Leipzig 1896, p. 68-79.

901 Cp. Aristote (De anima Γ. 4, 429-30), qui parle de la raison comme quelque
chose en un certain sens indéterminé ou passif ; voir aussi St. Thomas d'Aquin :
Comment. De An. p. 157, et Piat : Aristote, Paris 1903, p. 210.

912 Cp. la définition de la pensée chez Leibniz : « Cogitans est, quod est conscium
suarum actionum seu habet actum reflexivum » (Opuscules, éd. Couturat, p. 438).

921 Sur une tendance russe dans ce sens, voir Holger Pedersen : Russisk Grammatik,
Copenhague 1916, § 104 ; sur l'indo-européen ancien, Michel Bréal : Essai
de Sémantique
, Paris 1897, p. 95-96.

932 Cp. Sapir (1921), p. 122.

943 Progress in Language, London 1894, p. 41.

954 Cp. la déclaration suivante de J. Przyluski au sujet de l'amoncellement d'éléments
pronominaux dans les langues munda de l'Inde : « De tels groupes paraissent
dus à la multiplication des pronoms jugés nécessaires pour donner, à la phrase, plus
de cohésion, de clarté et de relief, comme il arrive fréquemment dans le langage populaire »
(Les Langues du Monde, Paris 1924, p. 403).

961 Cp. Les Langues du Monde, éd. Meillet et Cohen, Paris 1924, p. 229, 242
(« converbia ») (J. Deny).

972 ib., p. 247, cp. 258 (S. Elisséèv).

983 ib., p. 573 (Louise Homburger).

991 ib., p. 429 (Gabriel Ferrand).

1001 Cp. Sapir (1921), p. 124-26.

1011 Die Mandenegersprachen, Berlin 1867, § 142.

1021 Cp. Lévy-Bruhl : La Mentalité primitive, Paris 1922, p. 48-49.

1031 Sur l'histoire des définitions de la phrase, voir Wundt (1900) II1, p. 222-31 ;
Noreen (1923), p. 232-50 ; Ries : Was ist ein Satz, Prague 1931.

1041 Cp. l'intéressant chapitre sur la symbolique des sons chez Jespersen : Language,
London 1922, p. 396-411, en particulier p. 410.

1052 Archiv für Anthropologie, N. F. IX, p. 198, colonne 2.

1063 Cp. Steinthal : Die Mandenegersprachen, Berlin 1867. p. 136.

1071 Voir par exemple Brunot (1922), p. 702 : « Que conjonction universelle ».

1081 Voir l'auteur : « Morphologie des pronoms danois » (en danois, dans le bulletin
de Selskab for nordisk Filologi 1942).

1091 Il est donc particulièrement illégitime de parler d'un style national (Karl
Vossler
 : Die Nationalsprachen als Stile dans Jahrbuch für Philologie I, Munich 1925,
p. 1 ss ; Fritz Strohmeyer : Der Stil der französischen Sprache, Berlin 1910).

1101 Sur celle-ci, Goethe s'exprimait dans les termes suivants (Nov. 1806, à Riemer) :
« Den Verstandesphilosophen begegnets und musst es begegnen, dass sie undeutlich
aus gar zu grosser Liebe zur Deutlichkeit schreiben…Beispiele geben Kant und
Hegel. Aristoteles ist noch mässig mit seinen demis und γάρ. Sie weben eigeutlich
nicht den Teppich, sondera, sie dröseln ihn auf und ziehen Fäden aus » (Cp. G. Rausch :
Goethe und die deutsche Sprache, Leipzig 1909, p. 117).

1112 L'amoncellement obscur de prépositions est particulièrement fréquent chez les
juristes allemands » « Aus in vor dem Landgericht anhängig gewesenen Sachen ».
« Der Beklagte hat diese Arbeiten viele Jahre hindurch durch durch seinen Verwalter
beaufsichtigte Leute ausführen lassen ». (Cp. Otto Schroeder : Vom papiernen Stil,
Berlin 1896, p. 8).

1121 Cp. Leopardi : « La bella letteratura, e massime la poesia, non hanno che fare
colla filosofia sottile, severa ed accurata, avendo per oggetto il bello, ch'è quanto
dire il falso, perché il vero, cosi volendo il tristo fato dell'uomo, non fu mai bello »
(Zibaldone, III, 18 ; sur cet ouvrage peu connu, voir F. Colagrosso : Le dottrine
stilistiche del Leopardi e sua prosa
, Firenze 1911).

1132 « Depuis le romantisme, on a monstrueusement abusé des épithètes. Les réalistes
en ont fait une consommation effrayante. Adjectifs et participes encombrent encore
la prose contemporaine » (A. Albalat 1921, p. 64). Brunetiere a remarqué avec
raison que l'on pouvait, chez certains auteurs, par exemple dans les sermons de Massillon,
retrancher des séries entières d'adjectifs d'ornamentation sans nuire au sens
(Études critiques, 2e série, Paris 1889, p. 83).

1141 Les oppositions établies ici entre style copulatif et résultatif et style situatif
et descriptif ont, chez Heinrich Wölfflin (Kunstgeschichtliche Grundbegriffe. 5. éd.
München 1921), un pendant assez exact dans les oppositions entre tectonique et
atectonique, linéaire et pictural. Ces oppositions semblent donc être situées sur un
plan plus élémentaire que celui de la langue et se manifestent peut-être dans chaque
branche de l’art et dans chaque forme d'expression.

1152 Cp. Hachtmann : Die Vorherrschaft substantivischer Konstruktionen im modernen
französischen Prosastil
(Romanische Studien XII, Berlin 1912) ; et Deutschbein
1917, § 21.

1161 Les Mots en liberté futuristes, Milan 1919 (p. 13-14 : Destruction de la syntaxe.
Il faut abolir l'adjectif, l'adverbe. Chaque substantif doit avoir son double. Ex. : homme-torpilleur,
femme-rade, porte-robinet ; p. 19 : maximum de désordre, obsession lyrique
de la matière ; p. 25 : haïr l'intelligence).

1172 Cp. ce que Pascal écrit au sujet de l'emploi abusif de cette dernière figure de
style : « Il y a des lieux où il faut appeler Paris, Paris, et d'autres où il la faut appeler
capitale du royaume » (Pensées, éd. Port Royal 1670, XXXI 28 ; éd. L. Brunschvicg,
I, Paris 1904, p. 54). Ce qui fait dire à Voltaire (1778) : « Ceux qui écrivent en beau
français les gazettes pour les propriétaires de fermes ne manquent jamais de dire :
« Cette auguste famille entendit vêpres dimanche…On fit l'opération de la fistule
à son Éminence » ».

1183 G. Lanson : L'Art de la Prose, Paris 1909, p. 259-64 ; A. Albalat 1921,
p. 21-26 (Le rôle des verbes dans le style. Les verbes de Bossuet) ; Gonzague Truc :
Anatole France, Paris 1924, p. 26 ss.

1191 Cp. l'analyse profonde et subtile que W. V. Humboldt a faite du Hermann
und Dorothea
de Goethe (Ästhetische Versuche I. Braunschweig 1799, en particulier
p. 132 ss., 333 ss.).

1201 D'où une analogie entre le français et les mathématiques comme Goethe déjà
le faisait remarquer : « Die Mathematiker sind eine Art Franzosen : redet man zu
ihnen, so übersetzen sie es in ihre Sprache, und dann ist es alsobald ganz etwas Anderes »
(édition de Weimar II, vol. 11, p. 102).

1211 A. Albalat constate, chez les stylistes sévères, une réaction contre cet usage :
« Une chose vous frappe, quand on lit les bons écrivains du dix-neuvième ou du vingtième
siècles, Chateaubriand, Anatole France ou Renan, c'est la structure droite et
naturelle de leurs phrases. Lorsqu'on y regarde de près, on s'aperçoit que cette netteté
sans effort est due surtout à l'absence des de et des à… » (1921, p. 93). « Brunetière
fut un maniaque du régime indirect. Il n'écrivait que par détours, par escaliers, avec
des de, des, du etc. » (ib., p. 98). Cp. Marcel Boulenger : Les quatre maladies du
style
, Paris 1904, p. 16.

1222 Le philosophe français Alfred Fouillée met le doigt sur quelque chose de central
dans l'esprit français, lorsqu'il écrit : « Nous aimons la lucidité jusqu'à exclure
tout ce qui est simplement suggestif…L'amour du raisonnement entraîne souvent
l'oubli de l'observation » (Psychologie du Peuple français, Paris 1898, p. 184-85).

1233 Cp. G. v. d. Gabelenz : Chinesische Grammatik, Leipzig 1881, passim.

1241 Cp. Vossler : Gesammelte Aufsätze zur Sprachphilosophie, 1923, p. 194.

1252 Vorlesungen über Syntax, II, p. 148.

1263 Cp. Ernst Lewy : Zur Sprache des alten Goethe, Berlin 1913, p. 14 ; l'auteur
a tout à fait raison de concevoir le style de la vieillesse de Goethe comme une fonction
de sa mentalité, par contre il va certainement trop loin, lorsque — sous l'influence
de Byrne et Finck (cp. ici p. 159) — il conclut : « die Sprache des alten Goethe
ähnelt mehr dem türkischen Typus als dem Bantutypus, und zwar in höherem Masse
als unser gewöhnliches Deutsch ».

1271 Cp. Holgek Pedersen : Russisk Grammatik, Copenhague 1916, p. 99.

1282 Cp. A. Meillet : Le Slave Commun. Paris 1924, p. 111, cp. 322.

1293 Cp. J. Wackehnagel : Yorlesungen. II (1924), p. 67.

1301 On se rappelle ici la scène comique où un visiteur curieux demande à Goethe :
« wie es Seine Exzellenz nun angefangen habe, einen so schönen Stil zu schreiben »,
à quoi le Maître répondit : « Das will ich Ihnen sagen, mein Lieber. Ich habe die Gegenstände
ruhig auf mich eimvirken lassen und den bezeichnendsten Ausdruck dafür
gesucht » (W. Bode : Goethes Gedanken, Berlin 1907, II, 87).

1312 C'est d'une méconnaissance totale de ce principe que provient la conception
révolutionnaire de la linguistique et de la grammaire défendue par Croce, Vossler
et l'école « idéaliste ». Voir Il Concetto della Grammatica (articles de Vossler, Vidossich,
Trabalza, Rossi et Gentile avec une préface de B. Croce), Città di Castello 1912.

1321 Cp. Berger : Stylistique latine,3e éd., Paris 1910. p. 11.

1332 Cp., aussi pour ce qui suit, l'intéressant exposé de J. Wackernagel : Vorlesungen
II (1924). p. 128-52.

1343 Cp. R. Brandstetter : Der Artikel des Indonesischen (Monographien zur
indonesischen Sprachforschung X). Luzern 1913.

1354 Le nordique et le roumain possèdent cependant aussi un article préposé.

1365 Jysk og odansk Artikelbrug. Copenhague 1922.

1371 James Bykne (General Principles of the Structure of Language, I, London
1885, Préface) dit de la langue : « It penetrates to the roots of history in the mental
character of the various races, and ascertains definite characteristics of mental action
[NB] with which, as they vary from race to race, all the other phenomena of national
life must harmonize ». Malheureusement, le savant irlandais s'attache plus aux différences
de tempérament, innombrables et variables d'individu à individu (‘degrees
of quickness of mental excitability’) qu'aux types vraiment fondamentaux de structure
spirituelle. Les conférences originales de Franz Nikolaus Finck (Der deutsche
Sprachbau als Ausdruck deutscher Weltanschauung
, Marburg 1899) sont fortement
influencées par Byrne.

1381 Voir l'ouvrage célèbre de Friedrich Schlegel : Ueber die Sprache und Weisheit
der Indier
, Heidelberg 1808, et ep. H. Steinthal : Die Classification der Sprachen,
Berlin 1850.

1391 Histoire générale des Langues Sémitiques, 3e éd., Paris 1863, p. 496 ; cp. De
l'origine du langage
, 2e éd., Paris 1858, p. 208.

1401 Le Père W. Schmidt : Die Personalpronomina in den australischen Sprachen
(Ak. d. Wiss. in Wien. Ph.-h. KL Denkschriften 64, 1 ; 1919), § 322-27 ; Die Gliederung
der australischen Sprachen
. Vienne 1919.

1412 Cp. E. Durkheim : Les formes élémentaires de la vie religieuse, Paris 1913 ;
A. Sommerffelt : La langue et la société. Oslo 1938.

1421 Ce point de vue est soutenu à tort par H. Steinthal entre autres, qui en tire
des conséquences psychologiques tout à fait arbitraires : « Das Princip der chinesischen
Sprache müssten wir also bei ihrem Mangel der nothwendigsten [ ?] Scheidungen
als die bewegungslose, unterschiedlose [ ?] Einheit bezeichnen. Dieses selbe Princip
zeigt sien in dem praktischen Leben der Chinesen so. dass Substantialität und Subjectivität,
Staatsgesetz oder allgemeiner Wille und Moralität oder der einzelne Wille,
Staat und Familie, Staat und Religion in unmittelbare Einheit liegen » (Die Sprachwissenschaft
Wilh. v. Humboldt's und die Hegel'sche Philosophie
, Berlin 1848, p. 133).

1431 Je pense ici par exemple à Stanislas Julien : Syntaxe nouvelle de la langue
chinoise
, Paris 1869-70.

1442 Mes exemples sont tirés des Quatre Livres, éd. Couvreur, Ho Kien Fou 1910.

1453 Voir aussi Guillaume de Humboldt : Lettre à M. Albert Rémusat, Paris 1827.

1464 Voir en particulier Chinesische Grammatik, Leipzig 1881, § 251-53.

1471 Science and the modem World, p. 8.