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Brøndal, Viggo. Les parties du discours. Partes orationis – T02

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Avant-propos

A la première page du Discours de la Méthode, on peut lire que la
raison humaine est partout et toujours identique à elle-même : « toute
entière en vn chascun ».

Cette opinion avait été — consciemment ou inconsciemment — celle
des péripatéticiens de l'antiquité et des scolastiques du moyen âge ; elle
fut conservée — de manière plus ou moins dogmatique et justement
sous l'influence de Descartes — par les rationalistes du xviiie siècle
et domina même l'esprit des plus révolutionnaires des penseurs de l'époque.
C'est ainsi qu'un empiriste aussi radical que David Hume pourra dire :
« Si l'on veut connaître les Grecs et les Romains, il faut étudier les Français
et les Anglais d'aujourd'hui ; les hommes que nous peignent Polybe
et Tacite ressemblent à ceux que nous voyons autour de nous ». Et
il n'est pas jusqu'à Jean-Jaques Rousseau lui-même, le fossoyeur du
rationalisme, pour déclarer : « Il n'y a plus aujourd'hui de François, d'Allemands,
d'Espagnols, d'Anglois même, quoiqu'on en dise ; il n'y a que des
Européens ». Même au XIXe siècle, le siècle réaliste, cette théorie, ou ce
dogme, de l'unité absolue de l'esprit humain eut encore beaucoup de partisans ;
ni le positivisme (Auguste Comte), ni l'école anthropologique
anglaise (Tylor, Lang et Frazer) ne trouvèrent de raison de la reviser.
Les nombreux mouvements internationaux du XIXe siècle y purent trouver
leur fondement théorique — comme c'est sur elle que, sans s'en rendre
compte, le cosmopolitisme de l'antiquité et du siècle des lumières de
même que les missions chrétiennes de tous les temps avaient fait fond.

Cependant l'orientation empirique et historique qui — justement et
surtout sous l'influence de Hume et de Rousseau (en partie par l'intermédiaire
de Kant) — devint dominante au XIXe siècle, détourna peu
à peu les esprits de ce postulat comme de beaucoup d'autres postulats
rationalistes. C'est ainsi que Taine critique l'ancienne psychologie, qui
simplifiait trop les choses : « On connaissait l'homme, on ne connaissait
9pas les hommes ». Les résultats toujours plus importants des recherches
ethnographiques qu'il fut nécessaire de rassembler, de trier et d'analyser
pour fonder la sociologie esquissée par Auguste Comte amenèrent les
chercheurs à reconnaître que l'esprit humain est qualitativement différent
tant pour ce qui est de son contenu que pour ce qui est de sa
manière d'opérer, et cela d'époque à époque, de peuple à peuple, de
groupe à groupe et même d'individu à individu. La nouvelle orientation
des mathématiques semblait, elle aussi, devoir appeler la même conclusion :
Le monde des Grecs, le monde clair et simple de la géométrie
euclidienne, n'était pas le seul possible ; d'autres, peut-être même beaucoup
d'autres, pouvaient être pensés et décrits avec autant de conséquence.
On fut alors amené à se demander si les catégories de la philosophie
(et de la langue) et les axiomes des mathématiques n'avaient
pas un caractère moins évident et moins général qu'on ne l'avait jusqu'alors
supposé.

L'école sociologique française (Durkheim, Mauss et surtout Lévy-Bruhl)
élabora des idées de ce genre en une théorie particulièrement
intéressante et qui s'est révélée très fructueuse. Selon celle-ci il existe
dans les sociétés de type inférieur des fonctions de l'esprit particulières,
de nature « prélogique », formant une mentalité qu'on est convenu
d'appeler primitive. Cette forme de l'esprit, qui de notre point de vue
peut être caractérisée comme magique et mystique, est extrêmement
difficile à comprendre pour nous hommes « modernes » et à exprimer
dans les langues de l'Europe occidentale, saturées de culture grecque.
Cette théorie cherche en d'autres termes à établir une division de la
raison humaine en deux types : le type logique — que nous avons hérité
des Grecs et qui a conditionné le fondement de la philosophie et de la
science théorique en Europe — est séparé du type prélogique ou primitif
et considéré comme de nature essentiellement différente de celui-ci.

Cette doctrine a dans les dernières années rencontré une certaine
opposition, à la fois de la part d'historiens de la technique (L. Weber)
et de la part d'ethnologues initiés à la psychologie (F. C. Bartlett,
R. Allier). D'un côté, on peut en effet se demander s'il n'existe pas
en réalité toute une série de formes différentes de primitivité et même
des formes de l'esprit fort éloignées de la mentalité européenne sans que
celles-là soient pour cela inférieures à celle-ci ni primitives ? D'un autre
côté, il est permis de se demander si ces variations, aussi nombreuses
et importantes qu'elles soient, ne peuvent pas en réalité être contenues
à l'intérieur d'une forme de l'esprit commune à toute l'humanité ? Les
10psychologues n'ont en tous cas pas — malgré toutes les découvertes et
toutes les théories sociologiques — pu être amenés à abandonner l'idée
d'un fond de la vie psychique humaine essentiellement le même partout.

La grande difficulté qu'il y a à rassembler psychologues et sociologues
autour d'une solution commune définitive de ce problème dépend pour
une part essentielle de la nature des sources avec lesquelles on est obligé
d'opérer ; celles-ci, comme on sait, sont souvent des récits de voyageurs
et de missionnaires, où faits et interprétation sont mêlés d'une façon
tout-à-fait dépourvue d'esprit critique. Il arrive même que les chercheurs
en soient réduits à employer sur une vaste échelle des traductions
de témoignages originaux, c'est-à-dire des transpositions plus ou
moins subjectives dans des formes de pensée étrangères. La seule voie
praticable pour sortir de cette difficulté semble à l'heure actuelle être
que le spécialiste de psychologie des peuples (ethnologue, sociologue)
se fasse linguiste — ou au contraire que le linguiste se fasse ethnologue.
Car la langue elle-même — ses systèmes sémiologiques et ses catégories
— doit être le témoin le mieux informé d'une mentalité donnée : de même
que chaque individu a son style, chaque peuple a sa langue nationale
et chaque groupe ethnique son type linguistique. C'est avec raison que
Wilhelm von Humboldt a dit : « Die Geisteseigenthümlichkeit und
die Sprachgestaltung eines Volkes stehen in solcher Innigkeit der Verschmelzung
in einander, dass wenn die eine gegeben wäre, die andere
müsste vollständig aus ihr abgeleitet werden können ».

Si ceci est juste — c'est en tout cas le principe qui a inspiré la recherche
dont nous présentons ici les résultats —, c'est une analyse des
catégories fondamentales qui se révèlent dans une langue donnée et
dans le langage en général qui doit jeter le plus de lumière sur le problème
de la mentalité. Ces catégories doivent être les notions à l'aide desquelles
on classe l'ensemble du vocabulaire. Un examen de la classification
opérée ainsi dans les différentes langues et des bases de classification
employées se révèle en d'autres termes nécessaire ; et on peut s'attendre
à ce qu'il mène à des résultats d'un certain intérêt philosophique.

Parmi mes maîtres danois, Harald Höffding m'avait introduit dans
l'histoire de la doctrine philosophique des catégories, Otto Jespersen
dans la révision critique de la grammaire traditionnelle. Une synthèse
et un approfondissement de ces idées me conduisirent à chercher l'ὄργανον
général de la classification linguistique ; et il y a bientôt dix ans déjà
que j'ai cru avoir trouvé les fondements d'une théorie. Suivirent de longs
11voyages dans le monde des langues et dans l'histoire de la grammaire
dans lesquels je cherchais confirmation de mon hypothèse. La quantité,
le caractère dispersé et fragmentaire des matériaux rassemblés de même
que les attaches locales et la peur positiviste de l'analyse de la plupart
des chercheurs modernes me suscitèrent cependant de sérieuses difficultés ;
ce n'est que peu à peu que — suivi en cela par quelques-uns
de mes amis — je pris confiance en la méthode que j'avais trouvée.

Si j'ose enfin, maintenant, présenter au public un exposé de cette
méthode — méthode que sans aucun doute les philologues trouveront
trop philosophique et les philosophes trop philologique et dont je connais
et déplore plus que quiconque le laconisme et les lacunes —, cela est
dû aux exhortations pressantes de ces amis et en particulier à l'encouragement
qu'a été pour moi l'intérêt actif qu'ils ont porté aux échantillons
de mon travail que je leur ai montrés au cours des années. Je les prie
ici de recevoir mes remerciements les plus sincères. Je me fais aussi un
devoir, et un plaisir, d'ajouter à ceux-ci l'expression de ma profonde
gratitude envers la direction du fonds Carlsberg à l'aide confiante de
qui ces pages doivent de voir le jour.

Charlottenlund, juillet-septembre 1926.
Paris, janvier-mars 1928.
Viggo Brøndal12