CTLF Corpus de textes linguistiques fondamentaux • IMPRIMER • RETOUR ÉCRAN
CTLF - Menu général - Textes

Brøndal, Viggo. Essais de linguistique générale – T02

| Table des matières | Fiche | Texte |

II
L'autonomie de la syntaxe 11

On peut étudier le langage (et une langue quelconque) sous trois
aspects différents : phonétique, morphologique et syntaxique ; on divise
donc généralement la grammaire (et la grammaire d'une langue donnée)
en trois parties principales : phonétique, morphologie, syntaxe.

Or, on est encore très loin d'être d'accord sur les limites de ces trois
domaines, souvent définis comme l'étude des sons, des formes et des
fonctions respectivement.

Il se pose par conséquent une série de problèmes concernant la
position mutuelle de ces domaines à l'intérieur du système grammatical,
— problèmes des rapports de la phonétique avec la morphologie et
avec la syntaxe et de la syntaxe avec la morphologie.

Parmi ces problèmes, aucun n'est plus délicat ni plus capital que
le dernier, celui du rapport entre morphologie et syntaxe. C'est à celui-ci
que nous voudrions consacrer ici quelques brèves remarques de caractère
général, remarques qui seront nécessairement assez sommaires et
tout à fait provisoires.

La thèse — déjà indiquée dans une petite contribution aux Mélanges
offerts l'année dernière à notre maître M. Jespersen 22 — que je
voudrais développer ici et illustrer par quelques exemples, est celle-ci :
Il faut nettement séparer Morphologie et Syntaxe, la Morphologie
étant définie théorie des formes et de leur sens, la Syntaxe étant comprise
comme théorie de la phrase et de ses membres. La Morphologie
étudie donc, par exemple, les cas, les mots, la dérivation, tandis que
la Syntaxe s'occupe exclusivement des propositions, de leur combinaison
et de leur analyse.8

Pour ce qui est de la Morphologie, théorie de la forme intérieure,
elle traite d'abord des formes des mots, et par exemple des cas ; cette
étude ne vise pas la forme extérieure qui n'a pas d'existence grammaticale,
mais essentiellement et exclusivement la forme intérieure, le sens,
la fonction, si l'on veut ; seulement il faut bien remarquer que fonction
morphologique ou sens fixe d'une forme grammaticale ne se confond
nullement avec fonction syntaxique ou rôle joué dans une phrase.

En effet, un cas donné ne remplit pas nécessairement et partout
une même fonction syntaxique. Le nominatif latin est tantôt sujet, tantôt
attribut. Un datif allemand est tantôt, dans la phrase, objet indirect,
tantôt, à l'intérieur d'un membre de phrase, régime (obligatoire ou
facultatif) d'une préposition. La même remarque est valable pour les
autres cas (observez par exemple les fonctions multiples du génitif)
et même pour les cas concrets des langues finno-ougriennes.

Il ne faut donc jamais définir un cas, ou en général une forme
grammaticale quelconque, par une fonction syntaxique déterminée. Il
n'y a pas, à proprement parler, de cas-sujet ni de cas-régime.

On peut corroborer cette considération par le fait que le système
casuel varie, dans l'évolution des langues, indépendamment du nombre
et du caractère des fonctions syntaxiques. Le système des cas peut en
effet être compliqué ou très compliqué (comme en indo-européen
à l'époque ancienne, ou en finno-ougrien), il peut être réduit ou
très réduit (comme dans nos langues de l'Europe moderne), il peut
même faire défaut tout à fait (comme en chinois), sans que les
fonctions des membres de phrase (sujet et objet, prédicat et attribut,
avec toutes leurs nuances) en soient affectées au moindre degré. Il
n'y a pas de datif en chinois, il n'y en a plus en anglais ou en danois ;
mais on a bel et bien des objets indirects (qu'il ne faut pas appeler
datifs) dans ces langues comme partout ailleurs.

La Morphologie doit aussi établir ses propres cadres, c'est-à-dire
étudier les mots et leurs espèces, le système des Parties du Discours.
Là encore il faut observer l'indépendance du morphologique et du
syntaxique. La nature ou le caractère fixe d'un mot donné n'entraîne
pas de fonction syntaxique unique et nécessaire. Le verbe n'est pas
— dans les langues où il existe — invariablement prédicat ; sous la
forme d'infinitif (qui est une vraie forme verbale, le prototype même
du verbe 13, et pas du tout une forme nominale), il fonctionne très souvent
9comme sujet, objet, attribut dans la phrase, ou comme régime à
l'intérieur d'un membre.

De même, par exemple, l'adjectif : là où il se dégage bien comme
forme descriptive du nom, il ne figure pas uniquement comme attribut
et épithète ; bien souvent il joue le rôle de membre descriptif dans la
phrase ou dans un membre (frapper dur ; fort bien), — dans ce
cas il n'est nullement adverbe ou adverbisé ou adverbial ; ou bien
l'adjectif fonctionne comme sous-membre « matériel » (le. beau), —
dans ce cas aussi il reste adjectif, et ne devient pas substantif ou substantivé.

On peut en conclure — nous y avons insisté dans un volume récent 14
qui va paraître en français — que les Parties du Discours ne comportent
pas, malgré ce qu'exprime ce terme démodé, de définition à base
syntaxique.

Quoi qu'en disent la plupart des grammaires, le verbe n'est pas
suffisamment caractérisé par sa position centrale ou fonction prédicative
dans la phrase ; et malgré l'affinité évidente entre les termes traditionnels
sujet, et substantif (cf. ὑποκείμενον), épithète et adjectif (adjectif
traduit précisément ἐπίϑετον), un substantif n'est nullement en soi un
mot-sujet, un adjectif nullement un mot-épithète.

Ce qui doit amener encore à condamner toute définition syntaxique
d'un mot en tant que mot, c'est l'extrême variabilité des systèmes de
mots en regard de la grande constance, déjà constatée, des éléments de
la phrase. On trouve en effet des systèmes de Parties du Discours tantôt
très compliqués (systèmes à plusieurs niveaux, comme en indo-européen
ancien et moderne), tantôt très simples (système à un seul niveau,
comme en chinois, où le niveau est très élevé) ; la distinction, capitale
dans nos langues, du nom et du verbe tantôt existe, tantôt
n'existe pas. Et néanmoins, le système des fonctions syntaxiques reste
toujours immuable. En chinois ou en basque, on distingue, comme en
français, sujet et objet, prédicat et attribut, etc.

S'il faut ainsi séparer la Morphologie de la Syntaxe et employer
en Morphologie des notions purement morphologiques, il s'ensuit que,
d'autre part, il faut distinguer la Syntaxe de la Morphologie et opérer
en Syntaxe sur une base et avec une terminologie exclusivement syntaxiques.10

En d'autres termes, on est amené à revendiquer l'Autonomie
de la Syntaxe.

La Syntaxe — théorie de la phrase — s'occupe d'abord des propositions
(et de leur combinaison) et par exemple de la définition de
la phrase même.

Ici une remarque importante s'impose, c'est qu'une proposition, en
tant que telle, n'exige aucunement, comme membre nécessaire et constitutif,
un élément morphologique, par exemple un mot, déterminé. On
répète un peu partout que le verbe est normalement nécessaire à toute
proposition, que la position centrale ou fonction prédicative en est toujours
remplie par un verbe à mode personnel. Or, d'une part, beaucoup
de langues n'ont pas de verbe (au sens indo-européen de ce terme) :
elles forment néanmoins des phrases parfaites avec prédicat, représenté
alors par d'autres mots, comme membre central. D'autre part, même
dans nos langues, les phrases sans verbe sont innombrables (phrases exclamatives :
Attention ! phrases dites nominales : omnia prœclara rara).

Il faut évidemment en tirer cette conséquence qu'une proposition
(phrase en général, ou type de phrase) ne doit pas être définie par
des éléments morphologiques. Une phrase n'est pas déterminée au point
de vue syntaxique — seul point de vue qui importe — par la présence
ou l'absence d'un mot, ni par l'analogie avec l'une quelconque des
Parties du Discours. Une proposition n'est jamais — en tant que proposition
— ni nominale ni verbale, ni conjonctionnelle ni prépositionnelle ;
car la présence, ou l'absence, d'un nom ou d'un verbe, d'une
conjonction ou d'une préposition ne change en rien la structure purement
syntaxique d'une phrase. Une proposition qui peut parfaitement
être membre ou même sous-membre de phrase (sujet, objet, etc.)
n'est jamais ni substantive, ni adjective, ni adverbiale ; car l'analogie
vague avec la fonction soi-disant normale soit d'un substantif, soit d'un
adjectif, soit d'un adverbe ne suffit pas pour caractériser une phrase
ou type de phrase comme telle.

On peut en conclure — et les faits que nous avons déjà indiqués,
sont là pour le confirmer — que le système des propositions possibles
ne dépend pas d'un système morphologique donné. Ainsi, il n'y a pas
partout des pronoms et des conjonctions mutuellement différenciés,
mais on trouve partout des phrases relatives (ou conjonctives) et des
phrases interrogatives.

La seconde partie de la Syntaxe étudie les membres de phrase :
sujet et objet, prédicat et attribut, circonstanciel. Ici l'observation nous
11montre encore une fois la grande indépendance du syntaxique et du
morphologique. Chacune des fonctions dans la phrase peut être remplie
par des mots d'ordre différent. Le sujet est parfois un nom (substantif
ou adjectif), parfois un verbe (surtout à l'infinitif), très souvent un
pronom. Le circonstanciel (de lieu ou de temps, de manière ou de
condition) présente une variation morphologique extrême. Et même
le prédicat — membre central de la phrase — peut être non seulement
un verbe, mais par exemple une interjection (dire que non, que oui).

On définit donc à tort les membres de phrase par les Parties du
Discours (ou en général par des éléments morphologiques). Le prédicat
n'est pas suffisamment défini par son caractère soi-disant verbal (allemand
« Satzverbum »), le circonstanciel n'est pas un (membre)
adverbial. De même, le sujet n'est pas, selon la définition médiévale,
un nominativus verbi ; et il n'existe pas de membre datival.

La grande variété des formes qui peuvent remplir le rôle de membres
de phrase en face de l'extrême monotonie de ces membres mêmes
confirme encore une fois ces considérations. Le verbe au sens propre
manque à la plupart des langues du monde (au chinois aussi bien
qu'aux langues américaines par exemple) ; le datif manque à plusieurs
de nos langues modernes (anglais, danois) ainsi qu'au chinois. Mais
on trouve partout, en Chine comme en Europe et en Amérique, des
prédicats et des objets indirects.

Passons enfin au dernier chapitre de la Syntaxe, celui qui examine
les sous-membres de phrase ou éléments des éléments syntaxiques. La
nécessité d'en faire un chapitre spécial découle de la différence fondamentale
entre l'élément qui joue un rôle direct et indépendant dans
la phrase et celui qui n'y joue qu'un rôle indirect et secondaire : à l'intérieur
et par l'intermédiaire d'un membre primaire.

Remarquons, ici comme ailleurs, que la fonction syntaxique n'exige
pas d'une façon absolue un mot ou une forme spécifiques. Prenons
deux exemples typiques, à savoir l'épithète ou sous-membre descriptif
et le « thème » syntaxique : sous-membre objectif ou matériel. Dans
la dernière fonction le subtantif est évidemment fréquent, dans nos
langues même habituel (il ne faut pas dire : normal) ; il n'y est
nullement privilégié, car on emploie d'une manière absolument identique
au point de vue syntaxique une foule d'autres mots, on dit par
exemple le bleu et le beau, le souvenir, et le sourire, le moi et le soi, le
mien
et le tien, le bien et le mieux, le quatre et le cinq, le pour et le
contre
, le oui et le non ; ajoutez-y les hors d'âge, le qu'en dira-t-on, etc.,
12etc. Ces mots qui sont de toutes les espèces possibles, ces groupes, ces
phrases jouent le rôle d'un sous-membre spécial ; ils sont, à l'intérieur
d'un membre, le support des déterminations. Ils sont pris materialiter,
selon l'expression de l'Ecole, mais ils ne sont pas « substantivés », selon
la malencontreuse terminologie moderne. D'autre part, en fonction
d'épithète ou de sous-membre descriptif, l'adjectif de nos langues est
évidemment fréquent et même prédominant ; il est cependant loin
d'être seul à remplir cette fonction. Rappelons des expressions telles que
un meuble Renaissance, un homme machine, un homme bien, un
homme de goût
, un monsieur vieux jeu, etc., expressions où des noms
(ou noms propres), des adverbes ou des groupes jouent le rôle d'épithètes.
Mais il ne faut y voir ni des adjectifs ni des mots soi-disant
adjectivés.

Ici aussi il convient donc d'épurer les définitions syntaxiques de
tout mélange morphologique. On a besoin d'une définition de l'épithète
entièrement indépendante de celle de l'adjectif ; il faut caractériser le
thème syntaxique ou sous-membre principal syntaxiquement, le substantif
morphologiquement. D'une manière générale, il n'est pas admissible
de désigner les sous-membres comme adnominaux par opposition aux
membres indépendants, désignés alors comme adverbaux. Cette différence
capitale (qui est celle, par exemple, entre attribut, membre
direct de la phrase, et épithète, qui n'en est qu'un membre indirect)
ne dépend pas de la présence ou de l'absence d'un verbe, élément morphologique ;
c'est une différence hiérarchique de caractère purement
syntaxique.

Le système des sous-membres possède d'ailleurs la même invariabilité
que celui des membres propres (et des phrases). Il ne dépend en
rien des mots ni des formes d'une langue donnée. On n'a pas partout
de substantifs ni d'adjectifs (ils sont remplacés dans beaucoup de
langues par des mots plus lourds, rarement — comme en chinois —
par des mots plus légers) ; mais on a partout des épithètes, et par
conséquent des supports. La grande majorité des langues non-indoeuropéennes
(à commencer par le finno-ougrien) n'ont pas de prépositions
(elles sont remplacées par des mots plus lourds, gérondifs, etc.) ;
mais on a partout des membres subdivisés en deux éléments dont l'un
est régime tandis que l'autre le régit.

Avant de conclure, je voudrais prévenir une objection que, sans
doute, on aura formulée, mais que je crois incapable d'atteindre le
13fond de ma thèse. On constatera qu'il y a une certaine affinité — même
une affinité certaine — entre mots et membres, entre éléments morphologiques
et syntaxiques ; le verbe correspond par exemple incontestablement
au prédicat, le substantif (et le nom propre), bien que
beaucoup plus vaguement, au sous-membre que j'ai appelé thème ou
support ou élément principal. Mais cette affinité très réelle, cette correspondance
qui n'est pas du tout négligeable, est de caractère purement
indirect ; il s'agit plutôt d'une homologie que d'une analogie, d'un
parallélisme entre termes qui ne se touchent pas, qui restent au contraire
dans deux domaines qui ne se confondent nullement.

Ceci dit, je conclus fermement à la nécessité d'une révision des
limites de la morphologie et de la syntaxe. Dans le domaine de la
Syntaxe, théorie de la phrase, il ne faut pas faire entrer l'étude de la
signification des mots et des formes ; un mot, une forme reste identique
quelle qu'en soit la fonction syntaxique à un moment donné. Il faut
respecter la pureté, l'autonomie de la Syntaxe, ainsi d'ailleurs que celle
de la Morphologie, ce qui en est le corollaire.

On serait peut-être porté à croire que c'est là une simple question
de terminologie ou plutôt de répartition plus ou moins commode des
chapitres bien connus de la grammaire traditionnelle. Le problème touche
au contraire le fond même de la doctrine, et la solution proposée ici
exige non seulement quelques légères retouches en Morphologie, elle présuppose
et indique surtout la nécessité de l'élaboration d'un système beaucoup
plus complet de définitions non-morphologiques de tous les éléments
possibles de la Syntaxe, c'est-à-dire de la proposition, des types
de propositions, des membres et des sous-membres de phrase. Cet instrument
une fois forgé, on pourra procéder à une analyse purement syntaxique
de tous les éléments (de rang différent) d'une phrase quelconque,
sans y mêler aucune question de mots ou de formes.

On arrivera par là, je crois, à une connaissance plus riche, plus
souple et plus approfondie d'une langue donnée et même du langage
humain. On arrivera surtout à distinguer plus nettement d'une part les
systèmes de termes fixes, c'est-à-dire de mots et de formes qui varient
avec les époques et les nations, avec les civilisations dont ils constituent
la norme essentielle, — d'autre part les procédés, les mouvements de
pensée qui mettent en œuvre ces termes, c'est-à-dire les fonctions propositionnelles,
la faculté même de phrase qui restent partout et toujours
identiques à elles-mêmes, universelles et permanentes, parce que inhérentes
à la pensée humaine permanente et universelle.14

1(1) Les idées qui sont esquissées dans cet article ont été développées dans un
mémoire danois (Morfologi og Syntax, programme de l'Université de Copenhague,
novembre 1932 ; un tirage à part, XVI + 111 pp., a paru chez G. E. C. Gad, ib.,
1932). [J'en prépare actuellement une édition italienne.]

2(2) Le Système de la Grammaire (dans : A Grammatical Miscellany offered to
Otto Jespersen on his seventieth Birthday
, Copenhagen, 1930). [Article réimprimé
comme Ier chapitre du présent volume.]

3(1) [Le problème de la définition de l'infinitif est repris dans le chapitre XV du
présent recueil.]

4(1) Ordklasserne. Partes Orationis. Avec un résumé en français, Copenhague,
Gad, 1928. [La traduction française, depuis longtemps en préparation, sera publiée
prochainement chez Munksgaard dans une forme entièrement revue par l'auteur.]