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Brøndal, Viggo. Essais de linguistique générale – T03

| Table des matières | Fiche | Texte |

III
Structure et variabilité
des systèmes morphologiques

On est d'accord, entre linguistes, surtout depuis les remarques décisives
de Ferdinand de Saussure, que dans un état de langue donné
tout est systématique ; une langue quelconque est constituée par des
ensembles où tout se tient : systèmes de sons (ou phonèmes), systèmes
de formes et de mots (morphèmes et sémantèmes).

Qui dit système, dit ensemble cohérent : si tout se tient, chaque
terme doit dépendre de tout autre. Or on voudrait connaître les modalités
de cette cohérence, les degrés possibles et variables de cette dépendance
mutuelle, en d'autres termes il faudrait étudier les conditions
de la structure linguistique, distinguer dans les systèmes phonologiques
et morphologiques ce qui est possible de ce qui est impossible, le contingent
du nécessaire.

On essayera ici d'établir cette distinction, de formuler ces conditions
en ce qui concerne les systèmes morphologiques les plus simples ou
élémentaires. Par système élémentaire on comprendra un système dont
les termes sont tous définis sous un même rapport, c'est-à-dire par
l'application de différentes formes d'une seule et même relation fondamentale.

Les relations fondamentales dont l'analyse forme un chapitre important
de la logique ou logistique, sont représentées dans la morphologie
des langues par des catégories telles que mode, aspect et temps, nombre
et personne. C'est donc la structure des systèmes formés par ces catégories
qu'on étudiera ici. (Pour ne pas compliquer les choses outre
mesure, on ne considérera que les cas les plus simples, et par conséquent
on laissera de côté d'une part tout croisement de deux catégories [comme
p. ex. d'aspect et de temps en latin et en roman], d'autre part des
catégories de caractère plus compliqué telles que les genres, les cas, les
diathèses).

Le fait fondamental qui domine toute espèce de structure, c'est la
différence entre deux côtés opposés, le « gauche » et le « droit », la
différenciation de deux termes contraires, qui seront p. ex., le négatif
15et le positif. C'est ainsi qu'en morphologie linguistique on oppose le
singulier au pluriel, le prétérit au présent, le perfectif à l'imperfectif.

Or il est évident que tout n'est pas limité à cette simple dualité ou
polarité. La définition des faits linguistiques, beaucoup plus complexes,
exige impérieusement des moyens logiques plus riches et plus souples.

Il faut d'abord admettre un terme neutre qui s'oppose à la fois au
négatif et au positif (« négatif » et « positif » désignent ici des contraires
quelconques 11), et qui est défini par la non-application de la relation
donnée. Ce terme-zéro de la morphologie est d'une importance non
moindre que celle du degré-zéro en phonologie — et on peut ajouter :
que celle du zéro numérique en arithmétique et en algèbre : parmi les
modes, c'est l'indicatif, parmi les personnes, c'est la troisième.

L'indicatif, forme amodale, c'est-à-dire indéterminée au point de
vue du mode, sera donc défini par le fait de n'être ni impératif ni
subjonctif ; la troisième personne, forme impersonnelle ou indéfinie au
point de vue de la catégorie de personne ou de « position », sera définie,
d'une manière analogue, par le fait de n'être ni la première ni la
deuxième.

En plus de ces trois termes — négatif, positif et neutre — , il faut
en admettre un quatrième : le complexe. Si le terme neutre est défini
par le fait de n'être ni négatif ni positif, le terme complexe sera défini
inversement par le fait d'être à la fois négatif et positif. Les caractères
opposés ou contraires, nettement séparés par les termes polaires et exclus
par le terme neutre, sont intimement réunis par le terme complexe.
L'existence de cette espèce de termes ambigus ou synthétiques
sera d'un intérêt capital pour la logique (je n'ai qu'à évoquer le
grand nom de Hegel), elle sera avant tout importante pour la solution
du problème à la fois sociologique et linguistique de la mentalité
ou des mentalités, problème toujours actuel depuis les études de M.
Lévy-Bruhl.
Or il paraît que, dans certaines langues et surtout dans
certains types de langues, les termes complexes ainsi définis sont loin
d'être rares. Parmi les modes, c'est l'optatif ; parmi les aspects, c'est
probablement l'itératif ; parmi les temps (au sens strict), c'est le
prétérito-présent ; parmi les nombres, c'est le duel ; parmi les personnes,
c'est l'inclusive qu'on pourrait appeler la quatrième.

Dans cette hypothèse, l'optatif ou mode complexe réunirait les caractères
16de l'impératif et du subjonctif ; l'itératif tiendrait à la fois du
perfectif et de l'imperfectif ; le prétérito-présent serait ainsi nommé
comme synthèse du prétérit et du présent ; le duel serait à proprement
parler un collectif ou singulier-pluriel ; et la quatrième personne serait
appelée inclusive parce qu'elle inclut la deuxième dans la première.

A ces quatres termes — dont deux polaires ou solidaires et deux
isolés ou libres — , il faut encore en ajouter deux, tous les deux complexes
et mutuellement solidaires. La possibilité en est donnée par le
fait que, à l'intérieur d'un terme complexe qui par définition comprend
deux éléments opposés, on peut porter l'attention sur le côté négatif
ou sur le côté positif. On aura donc — comme une dernière possibilité
—, à côté du terme complexe indivisé ou inaccentué, deux termes
complexes accentués ou subdivisés : un complexe-négatif et un complexe-positif.
Comme exemple de ces derniers termes ultra-complexes,
qui dans nos langues semblent extrêmement rares, on pourrait alléguer
les deux modes qui, en hongrois, s'ajoutent à l'optatif comme formes
plus spéciales de celui-ci, et qui donne au système modal de cette langue
un caractère d'originalité unique en Europe.

Comme on le voit facilement, les six termes ainsi définis — qui
épuisent, semble-t-il, toutes les possibilités à l'intérieur d'une seule et
même catégorie simple — forment quatre groupes — deux à un, deux
à deux termes — groupes, qui sont par ordre de complexité croissante
ou d'abstraction décroissante :

A - neutre ;
B - négatif et positif ;
C - complexe ;
D - complexe-négatif et complexe-positif.

Il est manifeste — par le principe même de la formation des systèmes
— que les groupes à un terme unique (A et C) sont libres, c'est-à-dire
indépendants tant entre eux que par rapport aux autres groupes,
les termes des groupes binaires sont, au contraire, polaires, c'est-à-dire
mutuellement solidaires. Un terme soit neutre soit complexe peut donc
exister ou ne pas exister sans aucune conséquence pour aucun autre
groupe ; mais un terme négatif — simple ou complexe — n'existera
jamais sans le terme positif correspondant, et vice versa.

De ce principe très simple on peut tirer des conclusions d'une portée
considérable en ce qui concerne les systèmes qu'il sera possible ou impossible
de former à base de nos six termes.

Si toutes les combinaisons des six termes étaient possibles, on aurait,
17selon la règle de Leibniz, un nombre de systèmes différents égal à 2G-1,
ou 63. Si l'on tient compte de la restriction conditionnée par la solidarité
ou polarité des termes accouplés ou conjoints, 48 de ces systèmes seront
absolument exclus. Il n'en reste de réalisables que les 15 que voici : 12

(1) 1° A ; 2° C [autres systèmes, qui seraient constitués par
un seul terme soit négatif, soit positif, sont exclus].

(2) 1° AC ; 2° B ; 3° D [12 systèmes exclus].

(3) 1°AB ; 2° AD ; 3° BC ; 4° CD [16 exclus].

(4) 1° ABC ; 2° ACD ; 3° BD [12 exclus].

(5) 1° ABD ; 2° BCD [4 exclus].

(6) ABCD [système maximum, seul possible].

La théorie ainsi développée suppose :

que dans une langue quelconque un système morphologique
de caractère élémentaire — système par exemple de mode, d'aspect ou
de temps pur, système de nombre ou de personne — sera constitué par
six termes au maximum ;

que par la solidarité des termes de groupes binaires, le système
morphologique n'est pas constitué par des termes isolés, mais par des
groupes indivisibles ; d'où il s'ensuit que tout système élémentaire doit
être conforme à un des 15 systèmes définis par le total des combinaisons
possibles des groupes A, B, C et D (à savoir — outre les systèmes à
un seul groupe : A, B, C, D ; — AB, AC, etc. ; — ABC, ABD, etc. ; —
ABCD).

Ici une vaste vérification ou confrontation avec les faits s'impose.
Par ce travail certainement fécond la théorie qui est rigide, pourrait être
ou bien réfutée, ou bien confirmée. Ce sera pour le grammairien d'une
langue particulière l'occasion de réviser les définitions des formes grammaticales
et notamment de poser la question si celles-ci correspondent
vraiment à l'état de la langue actuelle, analysée sans préjugé et surtout
indépendamment de toute considération des concepts obtenus par l'analyse
d'une langue traditionnelle ou « classique ».

On peut voir un commencement de cette vérification dans l'observation
que dans toutes sortes de langues on trouve le perfectif associé
à l'imperfectif, le singulier au pluriel, la première à la deuxième personne.
De même on ne trouve pas de prétérit sans présent, ni de véritable
présent sans prétérit. Et on n'a pas de superlatif sans comparatif.

Certaines grammaires présentent pourtant ici des exceptions apparentes,
18en contradiction flagrante, paraît-il, avec la théorie ici préconisée.
On parle souvent, p. ex. à l'infinitif, d'un présent auquel ne correspond
aucun prétérit simple (il va sans dire — ou plutôt : il devrait aller
sans dire — qu'une « forme » comme avoir aimé, calquée sur amauisse,
n'est pas une forme verbale, c'est une circonlocution de caractère syntaxique).
Dans la grammaire du germanique ancien, on oppose à
l'impératif (et à l'indicatif) non pas un subjonctif, mais un optatif,
continuation manifeste de l'optatif indo-européen ; ce qui est évidemment
contraire à la théorie. Et à l'impératif la forme unique est régulièrement
désignée comme 2e personne — sans qu'il y en ait de première.

Or il faut remarquer que ces définitions qui sont incompatibles
avec la théorie sont très loin d'être satisfaisantes. Le prétendu présent
de l'infinitif des langues modernes n'a rien d'un véritable présent (bien
qu'il puisse fonctionner comme présent aussi bien que de toute autre
manière) ; privé du support d'un prétérit en contraste, il n'est qu'une
forme neutre, non temporelle ou achronique (précisément ce que M. Jespersen a désigné par le néologisme danois U-tid). Pour ce qui
est de l'optatif de l'ancien germanique, il faut le considérer comme un
subjonctif — le système étant le même (AB) comme en latin ou en
roman. Il est vrai qu'au point de vue purement formel, c'est le subjonctif
qui est perdu et l'optatif qui est conservé. Mais celui-ci n'a pas
gardé le caractère complexe qu'avait l'optatif indo-européen et grec ;
privé du contraste avec le subjonctif ancien, il a dû s'adapter au nouveau
système plus simple, et forcément l'ancien optatif est devenu le subjonctif
germanique. En ce qui concerne enfin la 2e personne de l'impératif
dans les cas fréquents où il n'y correspond pas de 1re, il semble
tout indiqué de la considérer ou bien comme neutre, ou bien comme
complexe, c'est-à-dire comme une synthèse de la première personne
qui commande et de la deuxième qui doit obéir. En définissant ainsi
la prétendue 2e personne, on obtient un système parfaitement viable
aussi dans des cas comme latin estote, sunto — formes dites 2e et 3e
personnes : ici estote est complexe comme souvent la prétendue 2e personne —,
sunto est neutre, comme toujours la 3e personne. Nous avons
donc là un système du type AC — type remarquable par le contraste
de caractère plutôt indirect ou oblique des deux éléments, par le style
plus libre de la structure.

Ce type généralement méconnu semble d'ailleurs réalisé aussi par
le système de comparaison des adjectifs et des adverbes romans. Tandis
que le latin, comme l'indo-européen en général et le finno-ougrien
19p. ex., possédait un système de comparaison à trois termes : positif,
comparatif, superlatif (bonus, melior, optimus), — où le positif, forme-base,
est évidemment le terme neutre —, le roman a perdu le superlatif
en tant que superlatif (car ottimo en italien ne veut pas dire « le
meilleur » ; comme les formes en -issimo, c'est un intensif). Le néolatin
ne conserve donc que deux formes : bon, meilleur (ital. buono,
migliore) ; bien, mieux (ital. bene, meglio). Il est vrai que dans les
grammaires usuelles on trouve toujours le système complet : bon, meilleur,
le meilleur ; bien, mieux, le mieux. Mais ce n'est là qu'un simple
calque sur le latin, condamné depuis longtemps par la bonne méthode
linguistique. En réalité le système latin à trois termes (du type AB)
a été remplacé par un système à deux termes (du type AC). Le positif
est resté neutre (A), mais la dualité comparatif-superlatif (B) a cédé
à une forme unique et synthétique (C), qui est à la fois comparatif
et superlatif. Melior, melius n'étaient des comparatifs que par l'opposition
à optimus, optime ; une fois ces dernières formes sorties du
système, melior, melius restent seuls maîtres du terrain, en présence de
la forme neutre exclusivement. Dans cette situation il ne reste qu'une
seule possibilité : la transition à la complexité. C'est ainsi que meilleur,
mieux sont venus à faire fonction tantôt de comparatifs, tantôt (et
surtout avec l'article) de superlatifs.

Si ces exemples du système neutre-complexe sont justifiés, comme
nous le supposons, par la réalité des faits, il s'ensuit — conséquence
d'un certain intérêt peut-être pour la logique générale — que dans un
système à deux termes (où l'on peut dire : tertium non datur), le
contraste entre les deux termes n'est pas nécessairement de ce caractère
direct et absolu qu'on désigne par le terme contradictoire ; l'opposition
peut revêtir cette nature plus atténuée qui règne entre le non-déterminé
ou neutre et l'ambigu ou complexe.

Jusqu'ici nous avons considéré le système de formes comme invariable,
l'état de langue comme fixé pour l'éternité. C'est là une
abstraction absolument nécessaire, mais — avouons-le franchement —
une telle abstraction synchronique qui dirige l'attention vers le général
et l'essentiel, laisse forcément de côté des nuances multiples, des séries
de variations beaucoup plus accessibles à l'observation immédiate que
les schémas de la théorie morphologique.

En considérant ces variations il faut distinguer trois séries de faits
qu'il importe de ne pas confondre :20

On trouve d'abord des variations de caractère individuel,
sporadique et temporaire. Ces fluctuations qui forment partout la grande
masse des variations de fait, ne comportent pas en général de direction
précise ou tendance prononcée : elles se compensent donc mutuellement
et n'affectent en rien les cadres à l'intérieur desquels elles jouent.

On constate en outre des variations plus profondes de caractère
social et persistant, variations par lesquelles certains éléments d'un
système sont atrophiés, d'autres, au contraire, hypertrophiés. Ces cumulations
qu'on a mal interprétées bien qu'elles présentent un intérêt
considérable au point de vue de la théorie de l'histoire linguistique en
général, ne constituent en réalité que des changements apparents. Le
simple fait d'être peu usité ou même inusité ne signifie nullement la
mort d'un élément linguistique, et l'usage arbitraire d'un système — et
tout usage est nécessairement plus ou moins arbitraire — ne suffit pas
pour le changer.

On a enfin des variations véritablement systématiques, mutations
relativement très rares, définies par le changement, en qualité ou
en quantité, des éléments d'un système. Par mutation quantitative un
système perd ou gagne en nombre de termes ; par mutation qualitative
un ou plusieurs termes changent de définition.

Les trois types de variations présentent, on le voit, des différences
notables au point de vue de leur importance pour l'ensemble d'un
système. Tandis que les fluctuations ne représentent que le va-et-vient
continuel de la vie même, et que les cumulations ne font que préparer
des événements (qui se produiront ou avorteront), ce sont les mutations
seules qui constituent de véritables événements. On peut appeler historiques
ces changements profonds ; les cumulations seraient alors pseudo-historiques
et les fluctuations non-historiques.

Puisque parmi les diverses espèces de variations, ce ne sont ainsi
que les mutations qui intéressent le système, elles sont seules à être
soumises aux restrictions qui dépendent de la structure morphologique.
Fluctuations et cumulations peuvent se produire irrégulièrement dans
une ou plusieurs parties d'un système (elles peuvent se produire régulièrement
aussi — ce qui pose alors des problèmes spéciaux, d'ordre
plutôt psychologique). Les mutations sont au contraire liées à des
règles qui se déduisent de la nature même des systèmes.

Une mutation ou changement systématique est défini, en effet,
comme la transition d'un système initial ou de départ à un système
final ou d'aboutissement. Or, puisque le nombre total des systèmes élémentaires
21se réduit à 15, et puisque la mutation doit se produire par
le passage d'un de ces systèmes à un autre, il s'ensuit que le nombre de
mutations élémentaires est exactement de 15X14 = 210. Un fait quelconque
de morphologie historique — s'il relève des systèmes de caractère
élémentaire exclusivement visés ici — doit donc être conforme à un
de ces types. L'histoire des langues gagnerait beaucoup en précision,
croyons-nous, s'il était possible dans chaque cas d'indiquer le type de
mutation dont il s'agit.

Les mutations seront, on l'a vu, quantitatives ou qualitatives —
modifiant tantôt le nombre, tantôt la définition des éléments d'un
système. Une phase donnée de l'histoire d'une langue pourra donc être
caractérisée par la prédominance de l'une ou de l'autre de ces espèces
de mutations. Dans certains cas, c'est surtout le nombre des formes qui
augmentent ou diminuent, de sorte que le système se complique ou se
simplifie. Dans d'autres cas, c'est plutôt la nature logique des formes
qui se modifie ; on préfère alors p. ex. les termes polaires aux termes
isolés, ou inversement, c'est-à-dire que le système peut tendre tantôt vers
une structure rigoureusement antithétique, tantôt vers une forme ou
style plus libre.

Parmi les mutations qualitatives, les plus importantes sont sans aucun
doute celles qui aboutissent à des différences de degré d'abstraction ou
de niveau logique. Puisque les quatre groupes d'éléments forment une
série (A, B, C, D) de complexité croissante ou d'abstraction décroissante,
il s'ensuit que les 15 systèmes possibles forment la série analogue
que voici :

image

On voit qu'entre les niveaux extrêmes — le type A ou neutre et le
type D ou complexe antithétique — il y a trois niveaux principaux : un
niveau moyen constitué par les types AD, BC et AD+BC (=ABCD)
22et deux niveaux intermédiaires : le niveau mi-complexe formé par les
types C, BD et C+BD (=BCD), et enfin le niveau mi-abstrait
formé par les types B, AC et B+AC (=ABC).

Pour ce qui est des transitions entre ces divers niveaux, il est évident
qu'un degré supérieur d'abstraction est atteint si à D on ajoute ou
substitue C, B ou A, si à CD on ajoute ou substitue B ou A, etc. Inversement,
on arrive à un niveau inférieur si à A on ajoute B, C ou D,
à AB : C ou D, etc.

Il s'ensuit que, étant donné un niveau inférieur ou moyen, la perte
de D ou C constituera un mouvement vers l'abstraction, et, étant donné
un niveau supérieur ou moyen, la perte de A ou de B constituera un
mouvement vers la complexité.

Ici il faut remarquer que, parmi les groupes qui peuvent faire partie
d'un système morphologique, tous ne sont pas également stables : à
l'intérieur d'un groupe à deux termes — termes forcément polaires et
par conséquent solidaires — il y aura toujours une force de cohérence
inconnue aux groupes à un seul terme. Il s'ensuit que la tendance vers
la complexité sera le plus souvent marquée par la perte de A ou par
l'acquisition de C, et qu'inversement la tendance vers l'abstraction sera
marquée par l'acquisition de A et par la perte de C.

Il faut donc s'attendre à voir le progrès de l'esprit humain — et
l'on peut définir ce progrès par progrès en abstraction — s'exprimer
dans la langue par l'acquisition de formes neutres et par la perte de
formes complexes. Une langue qui reflète ce genre de progrès sera
caractérisée par l'acquisition et le maintien de formes neutres telles que
l'indicatif, l'infinitif achronique, la 3e personne ; elle rejettera et n'acceptera
plus des formes complexes telles que l'optatif, le prétérito-présent,
le duel, la personne inclusive. Si cela est, on a là un véritable
baromètre linguistique de la civilisation.

Or il est facile de constater que dans les langues de type moderne
les formes neutres jouent un rôle de plus en plus important. Des formes
indéterminées au point de vue du mode, de l'aspect et du temps, des
formes impersonnelles dominent des langues telles que l'anglais et le
français ; elles ont éliminé toutes les autres formes dans la grande
langue de civilisation ancienne qu'est le chinois. D'autre part les formes
neutres étaient beaucoup moins répandues dans les anciennes langues
indo-européennes, et il existe des langues primitives (négro-africaines
p. ex.) où, pour certaines catégories comme le mode, elles ne sont pas
encore dégagées.23

Inversement on constate qu'en règle générale les formes ambiguës
ou complexes sont inconnues ou en voie de disparition dans les langues
de type moderne. Nous n'avons, ou n'avons plus, dans nos langues d'Occident
ni optatif, ni itératif, ni prétérito-présent, ni duel, ni personne
inclusive. Ce sont toutes des formes caractéristiques de langues de type
nettement archaïque.

Je suis heureux de rejoindre ici la pensée de M. Antoine Meillet,
chef de l'École française, qui — selon M. Tesnière, auteur d'une belle
thèse sur le duel — « s'est toujours attaché à mettre en évidence, avec
la finesse et la précision qui caractérisent sa méthode, l'étroite dépendance
des faits linguistiques des faits sociaux : plus qu'aucun linguiste
il a montré l'influence profonde exercée par le progrés de l'esprit humain
et par sa marche vers l'abstraction sur le développement du langage et
sur la disparition progressive des catégories concrètes ».

J'ai cru pouvoir corroborer ces idées lumineuses par l'analyse systématique
de la structure morphologique, j'ai essayé d'expliquer ces
grands faits de langue et de civilisation par des considérations de morphologie
générale qui auront été en même temps des études de logique.
Je me suis efforcé d'établir des règles valables pour la structure d'un
système élémentaire quelconque d'une langue quelconque. Je suis arrivé
par là au structuralisme préconisé de nos jours par le Prince
Troubetzkoy ; d'autre part je me trouve d'accord avec l'universalisme
exigé et pratiqué il y a cent ans par le grand maître de linguistique
générale qu'était Guillaume de Humboldt.

Postscriptum 1942.

Postscriptum 1942. — De nombreuses recherches et méditations
postérieures m'ont conduit à maintenir l'ensemble des principes généraux
exposés ici. Par analogie il semble même possible de les appliquer
aux concepts génériques (base p. ex. de la classification des mots)
aussi bien qu'aux concepts relationnels. Dans l'édition française de mes
« Parties du Discours » (à paraître en 1943) je me propose donc de
les appliquer à la doctrine des sous-classes de mots : à l'intérieur de
chaque classe à deux dimensions (noms, verbes, etc.) on trouvera un
maximum de six sous-classes.24

1(1) [J'ai précisé le sens de ces termes en définissant les formes (et espèces) de
relations qui constituent le fond de toute synonymie ; voir « Théorie des Prépositions »
(en danois), Copenhague, Munksgaard, 1940, § 32 et suiv.]

21 (1) (2) etc. = système à 1 2…termes.