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Brøndal, Viggo. Essais de linguistique générale – T13

| Table des matières | Fiche | Texte |

XIII
La constitution du mot

Qu'est-ce qu'un signe ? C'est la question fondamentale de la linguistique
générale, discutée depuis l'antiquité, et dans l'école genevoise
de nos jours on affirme : le signe est la synthèse de quelque chose d'extérieur
et d'intérieur, de signifiant et de signifié 11.

Or le signe sans plus est une tabula rasa, défini par le fait de n'être
pas défini, mais ayant la possibilité de recevoir une définition. Cette définition
peut se faire de diverses façons. On a en effet plusieurs systèmes
de signes : l'alphabet des sourds-muets, les signaux militaires etc. Mais
le propre du signe linguistique — et ce qui sera à son tour le propre
de l'homme même — est que son signifié est constitué par certains
concepts fondamentaux.

Les concepts fondamentaux dont il faut tenir compte — en somme
ceux sur lesquels a déjà insisté Aristote, fondateur de la doctrine des
catégories — sont d'une part les catégories les plus générales : la relation
et son objet (relatum), la description et son objet (descriptum) 22 ;
d'autre part les relations particulières, comme elles se présentent par
exemple dans l'espace, dans le temps, dans l'ordre ou d'une autre
manière quelconque : la symétrie, la transitivité etc. 33

Une question qui se rattache étroitement à celle de la définition du
signe linguistique, concerne l'opposition entre le mot en tant qu'unité
formelle et la pensée articulée, entre vox et ratio, entre δεῖξις et λόγος.
Cette question fondamentale encore en suspens demande certainement
à être reprise. Pour la résoudre il faudrait établir tout le système de
la grammaire. On verrait alors que le mot est l'unité de la morphologie,
tandis que le membre de phrase — chaînon de la pensée articulée —
117est l'unité de la syntaxe. Le mot entre dans le système morphologique,
le membre de phrase dans le rythme syntaxique. Système et rythme,
langue et parole, voilà les deux aspects complémentaires du langage.

Or, pour entrer dans le système morphologique du langage, pour
devenir un mot, il faut que le signe fasse partie à la fois d'un système
de parties du discours et d'un système de synonymie. Ce qui revient à
dire que le mot doit être défini et comme appartenant à une certaine
partie du discours et comme ayant une certaine signification spéciale.
Dans ce qui suit nous emploierons les termes de classe du mot et de
noyau du mot.

La classe du mot sera définie par les concepts génériques, les catégories
classificatoires dont nous venons de parler. Le mot contiendra
donc par sa définition même un élément classificatoire, il comporte
toujours et partout nécessairement un élément de partie du discours.
Un mot véritable est nécessairement ou nom ou verbe, ou pronom
ou conjonction, ou nom de nombre ou nom propre, ou enfin adverbe
ou préposition. Comme minimum — ou maximum, si l'on veut — on
aura une interjection.

La signification spéciale, ou le noyau du mot, sera définie par les
oppositions particulières, les concepts relationnels. C'est ainsi que nous
avons pu établir les systèmes de prépositions d'un très grand nombre
de langues 14. Mais la théorie implique la possibilité de procéder de
même pour les autres parties du discours. De cette façon on pourra
établir par exemple les systèmes des adverbes, des conjonctions, des
pronoms, des verbes statiques, etc.

Le signe linguistique est donc caractérisé de deux façons, par deux
espèces de concepts, et c'est là presque partout le cas. Mais parfois on
trouve des mots définis d'une seule façon, et alors les deux espèces de
concepts ne semblent pas être d'importance égale. On verra en effet
qu'un mot peut être privé de signification spéciale, mais jamais de
définition classificatoire. En réduisant la signification spéciale à zéro,
on aura les mots que nous avons appelés universels : de, la préposition
universelle, qui indique la relation sans plus, que, la conjonction universelle,
etc. 25 Mais si la définition classificatoire fait défaut on ne sera
plus en présence d'un mot. On aura une signification spéciale qui n'est
pas fixée dans le cadre que lui donne d'ordinaire la classe du mot.118

C'est là ce qu'on a appelé une racine. Mais de nos jours tout le monde
s'accorde à considérer les racines comme de pures abstractions qui n'ont
jamais existé en tant que mots réels. Il paraît donc que les langues ne
peuvent pas se passer d'une certaine classification de leur vocabulaire.
Cette classification peut être très réduite, comme c'est le cas en chinois,
mais elle ne peut jamais faire totalement défaut 16.

Un mot de la langue est toujours défini par une certaine classe et
par un certain noyau, mais la langue n'en reste pas là, elle se crée des
moyens morphologiques plus riches en ayant recours à une variation
de ce mot. Sous le terme de variation nous désignons l'ensemble de la
dérivation et de la flexion. Pour distinguer le mot lui-même de sa
variation, on fera remarquer que la classe et le noyau sont nécessaires
et suffisants pour constituer le mot, tandis que la variation n'est que
possible et insuffisante. La variation est seulement possible : en effet
on peut avoir des mots non dérivés ou simples et des mots non fléchis.
Elle est insuffisante : les éléments de la dérivation, les préfixes et les
suffixes, ne peuvent pas exister tout seuls, les éléments de la flexion
non plus.

La variation s'obtient par deux moyens : par les concepts génériques
et les concepts relationnels. On aura ainsi une variation générique et
une variation relationnelle. Elle se produit de deux façons : elle est
ou bien analytique, obtenue par une analyse du mot primitif, ou bien
synthétique, s'ajoutant simplement au mot primitif.

En combinant ces deux moyens et ces deux formes de variation
on aura le schéma suivant où trouvent place toutes les espèces de dérivation
et de flexion :

tableau variation | relationnelle | rel.-gén. | générique | analytique | thème | genre analytique | état | anal.-synth. | dérivation relationnelle | dérivation rel.-gén. | dérivation générique | synthétique | flexion spéciale | genre synthétique | cas119

Il ressort de ce tableau que la flexion au sens le plus large du mot est
ou analytique ou synthétique. Dans les deux cas la classe et le noyau
du mot sont respectés, et la flexion opère une spécialisation à partir du
mot primitif. Dans le premier cas la spécialisation est obtenue par une
analyse du mot primitif, dans le second elle s'ajoute à celui-ci sans un
rapport particulier avec lui. Au contraire la dérivation est analytique
et synthétique à la fois, elle apporte une modification au mot primitif
même, en en changeant et la classe et le noyau.

Pour la dérivation nous renvoyons au chapitre suivant qui traitera
de la théorie de la dérivation. Ici nous nous bornerons à passer en
revue les différentes espèces de flexion.

Le thème représente une flexion relationnelle analytique. Il s'agit
des conjugaisons et des déclinaisons. La conjugaison ou la déclinaison
d'un mot résulte en effet d'une analyse de la définition relationnelle du
mot, c'est à dire de sa signification spéciale, qui repose, nous l'avons
dit plus haut, sur les espèces de relation (symétrie, transitivité, etc.).
Les conjugaisons et les déclinaisons opèrent une répartition du vocabulaire
en de grands groupes synonymiques. Il est tout naturel que cette
répartition se réalise surtout dans les classes qui contiennent un nombre
élevé de mots, à savoir les verbes et les noms.

Le genre analytique se trouve dans la langue comme le genre fixe
des substantifs et comme la diathèse fixe des verbes : les verbes exclusivement
passifs, dits déponents, ou exclusivement actifs. Nous faisons
remarquer que dans le dernier cas on parle souvent des genres du
verbe. Le genre résulte d'une analyse de la définition relationnelle du
mot, mais il ne s'agit plus des espèces de relation, ce sont les formes de
relation (négative, positive, neutre, complexe) 17 dont il est question.
Or il se trouve qu'il existe une affinité profonde entre les formes de
relation et les concepts génériques 28. A la forme négative correspond
l'objet propre (R, relatum), à la forme positive la relation (r), à la
forme complexe la description (d), à la forme neutre l'objet de description
ou quantité (D). C'est ainsi que le genre est à la fois relationnel
et générique. Si les formes négatives prévalent dans la définition d'un
mot, il sera du masculin ou, si c'est un verbe, il n'aura que la diathèse
active. Les formes positives donneront le féminin et le passif, les formes
120complexes le genre commun et le médium, les formes neutres le genre
neutre et la voix neutre.

Sous état nous comprenons avant tout les formes fondamentales du
verbe : infinitif, participe etc. (ces formes seront traitées dans le XVe
chapitre du présent recueil), mais cette espèce de flexion est aussi possible
à l'intérieur d'autres classes de mots. C'est ainsi que nous avons
une flexion d'état des prépositions et des conjonctions situatives danoises :
overovre, opoppe 19. Nous serions enfin enclin à voir une
telle flexion dans l'état absolu et l'état construit des noms dans les
langues sémitiques. Partout cette flexion se fait au moyen des concepts
génériques : les formes courtes des situatives danoises sont relatives
(Rr), les formes longues descriptives (dD).

La flexion spéciale est une spécialisation du mot primitif au moyen
des concepts relationnels. On aura toute une série de flexions selon
l'espèce de relation employée. La symétrie définira le mode : l'impératif
est asymétrique, le subjonctif symétrique, l'optatif complexe, l'indicatif
neutre. La transitivité définira l'aspect : l'aspect perfectif est
intransitif, l'aspect imperfectif transitif, l'aspect itératif complexe. La
connexité définira le temps : le prétérit est inconnexe, le futur connexe,
le prétérito-présent complexe, le présent neutre. La variabilité définira
la détermination : la forme déterminée des adjectifs en danois ou en
allemand par excemple est invariable, la forme indéterminée est variable.
La pluralité définira le nombre : le singulier et le pluriel sont les formes
négative et positive de cette espèce de relation, le duel est complexe,
réunit les deux formes. La généralité définira la personne ou la position :
la première personne est particulière, la deuxième est générale, la personne
dite inclusive est complexe, la troisième personne est neutre. La
continuité définira la comparaison : le superlatif est discontinu, le comparatif
continu, le positif neutre ; une forme complexe se trouve par
exemple en français où la forme dite comparative n'est ni un comparatif
ni un superlatif, mais les deux à la fois 210.

Le genre synthétique correspond exactement au genre analytique
et se réalise au moyen des mêmes concepts. La seule différence est que
le genre synthétique ne dépend pas d'une analyse du mot primitif, mais
s'y ajoute librement. C'est ainsi que le même mot peut avoir plusieurs
genres. On aura deviné qu'il s'agit du genre des adjectifs et des diathèses
121des verbes ordinaires qui possèdent la forme active et passive à
la fois.

La dernière espèce de flexion dont il nous reste à parler est le cas.
Voilà encore une flexion synthétique, une spécialisation qui s'ajoute au
mot primitif. Les différents cas sont définis par les concepts génériques :
le nominatif (dD), l'accusatif (Rr), le datif (Rd), le génitif (dr),
l'instrumental (RD), le locatif (rD), le vocatif (RdrD). C'est là un
seul exemple d'un système casuel. On pourra en avoir beaucoup d'autres
en combinant les concepts autrement. C'est ainsi que la théorie
sera même capable de rendre compte des cas nombreux du finnois par
exemple.

Tout ce que nous avons dit ci-dessus appartient nettement à la
morphologie, puisque le mot est l'unité de la morphologie. La morphologie
est le côté système du langage, tandis que la syntaxe est le
côté rythme. Dans la syntaxe tout se présente dans un ordre irréversible :
le sujet avant le verbe, le verbe avant l'objet etc. Dans la morphologie
les éléments ne viennent pas dans un ordre fixe, au contraire
ils sont réversibles, existent en même temps, non pas les uns après
les autres. C'est ainsi que se révèle vaine toute la discussion sur l'ordre
des cas par exemple. Les cas ne sont pas placés dans un ordre, mais dans
un système, où le datif et le génitif sont placés l'un à côté de l'autre,
mais non l'un après l'autre.

Mais malgré tout il semble que les différentes espèces de flexion
forment une certaine hiérarchie entre elles, les unes s'ajoutant au mot
primitif avant les autres. Ceci est évident en ce qui concerne les flexions
analytiques confrontées aux flexions synthétiques. La flexion analytique
est primaire, puisqu'en rapport étroit avec la classe et le noyau du mot,
la flexion synthétique est secondaire, ne présentant pas un tel rapport.
Un substantif latin appartient à une certaine déclinaison avant que
d'être fléchi en nombre ou en cas.

Or, il paraît qu'on peut aller encore plus loin. Les flexions relationnelles
semblent précéder, dans la constitution du mot, les flexions génériques.
En prenant pour exemple la forme latine hortatus, on verra
que cette forme est tout d'abord un mot appartenant à la classe des
verbes et ayant une certaine signification spéciale ‘demander, sommer
(q. de faire qch.)’. A cause de son noyau ce verbe rejoint la
première conjugaison latine dont la voyelle thématique est a. Il résulte
des formes de relation constituant ce noyau que le verbe est déponent
122et n'a que la diathèse passive. La forme en question est un participe,
une des formes fondamentales du verbe. Ce participe est un participe
passé, ce qui représente une forme de temps ou peut-être d'aspect. Ce
participe passé est au masculin et au singulier (ce qui montre que cette
hiérarchie n'est pas d'une nécessité absolue), enfin il est nominatif.123

1(1) voir p. ex. Charles Bally : Sur la motivation des signes linguistiques, Bulletin
de la Société de Linguistique de Paris, tome XLI, 1941, pp. 75 sv.

2(2) voir « Parties du Discours » (1928, en danois) p. 63-73.

3(3) voir « Théorie des Prépositions » (1940, en danois) p. 32-35.

4(1) voir «Théorie des Prépositions » p. 125 ss.

5(2) voir Le Français langue abstraite, Copenhague 1936, p. 31.

6(1) on peut se référer à la célèbre discussion entre Guillaume de Humboldt
et Abel Rémusat (Humboldt, Lettre à M. Abel Rémusat sur la nature des formes
grammaticales en général et sur le génie de la langue chinoise en particulier
, 1827,
ap. Werke V), plus tard entre MM. Maspero et Simon (Bulletin de la Société de
Linguistique de Paris 39 (1938) p. 209-13, Philological Society's Transactions
1937, p. 99-119) où c'est décidément M. Simon qui a raison.

7(1) voir « Théorie des Prépositions » p. 36-38.

8(2) ib. p. 80.

9(1) ib. p. 16.

10(2) ib. p. 38-39, 118. Ici-même p. 15 ss, 100.