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Brøndal, Viggo. Essais de linguistique générale – T14

| Table des matières | Fiche | Texte |

XIV
Théorie de la dérivation

Au chapitre précédent nous avons surtout parlé de la flexion dont
le propre est de prêter au mot une certaine spécialisation, de l'orienter
dans une certaine direction, en en laissant intacts la classe et le noyau.
La spécialisation prêtée au mot peut être de caractère analytique ou
synthétique.

La dérivation, elle, est une variation à la fois analytique et synthétique.
L'élément nouveau qu'elle apporte s'introduit au sein même
du mot primitif. La classe et le noyau ne restent plus intacts, mais sont
frappés par la variation. Il ne s'agit plus d'une spécialisation du mot,
mais d'une modification radicale de celui-ci. La classe et le noyau du
mot ne restent pas les mêmes, mais sont changés.

Nous avons vu plus haut qu'un mot se définit par l'identité de sa
classe et de son noyau. Or le propre de la dérivation est de changer
la classe et le noyau du mot sur lequel s'opère la variation. C'est donc
dire que nous voici en présence d'un mot nouveau, parce que sa classe
et son noyau sont autres que ceux du mot primitif.

Cette modification ou ce changement du mot peut frapper le noyau
seul ou la classe seule ou bien les deux en même temps. Comme le
noyau est défini par les concepts relationnels et comme la classe est
définie par les concepts génériques, nous pourrons donc appeler les
trois espèces de modification : la dérivation relationnelle, la dérivation
générique et la dérivation à la fois relationnelle et générique.

La dérivation relationnelle qui frappe le noyau du mot se réalise
au moyen des préfixes. En effet, un préfixe ajoute au mot primitif un
élément synonymique en ne changeant rien à la classe du mot. Il faut
d'ailleurs remarquer que les préfixes ne se préposent pas à des mots
de n'importe quelle partie du discours. Ce qu'il faut souligner, c'est
que la partie du discours à laquelle ils s'ajoutent est sauvegardée.

La dérivation générique qui modifie la classe du mot est surtout
124connue sous la forme de la dérivation postverbale. Des formes courtes
telles que trot, trouble, vol ne se distinguent des verbes simples trotter,
troubler, voler que par leur classe.

Enfin, par la suffixation sont changés et le noyau et la classe du
mot. Un suffixe ajoute au mot primitif et un élément synonymique
et un élément classificatoire.

Ces trois espèces de dérivation peuvent entrer en combinaison. On
pourra par exemple avoir un mot pourvu et de préfixe et de suffixe.
Quant à la formation d'un tel mot, trois procédés sont possibles. Premièrement
la préfixation peut être antérieure à la suffixation. Avec l'adjectif
juste on forme d'abord injuste et ensuite injustice. Deuxièmement la suffixation
peut précéder la préfixation. De l'adjectif noir on tire le verbe
noircir qui fournira à son tour la base de dénoircir. La troisième possibilité
consiste en la simultanéité de la préfixation et de la suffixation.
Dans ce cas on parle de formation parasynthétique. Dans un mot
comme démembrer on ne peut pas dire que la préfixation soit antérieure
à la suffixation ou inversement, puisqu'il n'y a pas de mots *démembre
ou *membrer. Nous nous hâtons de souligner que cette non-existence
de formes pourvues d'un seul élément de dérivation ne représente
pas un critère absolu des formations parasynthétiques. Des verbes
tels que dénommer et délimiter sont parasynthétiques malgré l'existence
de nommer et limiter. Ceux-ci ne sont pas le point de départ de
ceux-là. Au contraire, leur point de départ à tous deux est le même,
à savoir le substantif : nom, limite. On voit donc que la formation
parasynthétique ne se définit pas de façon extérieure, mais par la force
dynamique intérieure qui lie les deux éléments de dérivation au mot
de base.

Dans la formation d'un mot dérivé on peut distinguer un point
de départ et un point d'aboutissement, un terminus a quo et un terminus
ad quem
. Ces deux termes sont, par définition, différents. Le mot
simple et le mot dérivé diffèrent ou bien par leur noyau ou bien par
leur classe ou bien par les deux. Cela est évident en ce qui concerne la
préfixation : un préfixe apporte toujours quelque chose de nouveau
à la signification spéciale du mot simple. Pour la suffixation l'exigence
de différence entre les deux termes est d'un plus grand intérêt.
Comme nous l'avons vu, la théorie implique que le point d'aboutissement
d'un suffixe diffère toujours de son point de départ. Il faut donc
que la classe du mot soit changée par un suffixe. Voilà ce qui, au
prime abord, peut paraître un peu surprenant. C'est pourquoi il nous
125faut expliquer ce que nous comprenons exactement par terminus a
quo et terminus ad quem. Le terminus ad quem d'un suffixe, au point
de vue de sa classe, est toujours une certaine sous-classe de partie du
discours, non pas la partie du discours entière. Comme, à l'intérieur
des classes à deux dimensions on peut avoir jusqu'à six sous-classes 11, on
voit que le point d'aboutissement est beaucoup plus restreint qu'on ne
le croirait. Si l'on a un verbe dérivé d'un verbe par exemple, les deux
verbes n'appartiendront pas à la même sous-classe verbale. Inversement
le terminus a quo sera souvent quelque chose de très étendu, parce qu'il
indiquera l'ensemble des parties du discours dont on peut combiner
les mots avec le suffixe en question.

Ces deux termes, le point d'aboutissement et le point de départ,
serviront de critère à la subdivision des éléments de dérivation. On les
classera d'abord selon le point d'aboutissement, c'est-à-dire la classe du
mot dérivé, puis selon le point de départ. Pour les préfixes ces deux
points sont identiques, mais néanmoins la subdivision classificatoire
s'impose : on verra par exemple que certains préfixes (comme in-
négatif) ne s'ajoutent qu'à des adjectifs, tandis que la majorité des préfixes
préfèrent les verbes. Pour les suffixes une première classification
les rangera selon le résultat de la dérivation : on aura ainsi des suffixes
d'adjectifs, des suffixes nominaux répartis sur plusieurs sous-classes, des
suffixes verbaux etc. A l'intérieur de ces groupes on opérera une deuxième
classification selon le point de départ des suffixes : certains suffixes
s'ajoutent aux mots d'une seule partie du discours (comme -ième qui
a pour seul point de départ les noms de nombre), d'autres s'ajoutent
aux mots de presque n'importe quelle classe (comme -isme). Le résultat
de ces deux opérations sera que nous ne serons plus en présence
que de groupes très restreints de suffixes.

Finie la subdivision classificatoire, la classification synonymique
nous reste. Les éléments de dérivation que nous avons fini par placer
dans la même sous-classe, formeront à leur tour des systèmes synonymiques.
La plupart des préfixes (en français p. ex. dé-, pro-, pré-,
con-, dis- etc.) doivent former un système ou chaque préfixe sera défini
par une certaine combinaison de concepts relationnels. Des petits
groupes de suffixes il faut tirer de petits systèmes de synonymie où les
suffixes se distinguent entre eux par des définitions relationnelles différentes.126

Signalons au passage qu'étant donnée la simplicité de ces systèmes
de suffixes, ils nous offrent la meilleure occasion de vérifier notre théorie
du genre analytique (voir p. 120), le genre des suffixes devant
résulter de leur définitions relationnelles.

Ces systèmes de préfixes et de suffixes seront établis, caractérisés
et vérifiés selon les mêmes principes que les systèmes de mots 12.

L'étude morphologique des mots s'arrête avec l'établissement et la
vérification du système synonymique. Ensuite viendrait l'étude de la
variation sémantique du mot dans la phrase, étude qui n'appartient pas
à la morphologie. Mais pour les éléments de dérivation on peut aller
plus loin que pour les mots. On peut en effet étudier la variation sémantique
des préfixes en combinaison avec les mots. Telle partie de
la définition d'un préfixe sera mise en relief, s'il se combine avec tel
mot, telle autre s'il se combine avec tel autre mot.127

1(1) voir ici-même p. 24.

2(1) voir « Théorie des Prépositions » p. 55 ss.