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Brøndal, Viggo. Essais de linguistique générale – T16

| Table des matières | Fiche | Texte |

XVI
Délimitation et subdivision
de la grammaire

Importance de la grammaire. Dans l'antiquité classique, la grammaire
grecque s'inspirait de la philosophie, tandis que la grammaire
latine était de caractère plutôt pédagogique. Au moyen âge, la grammaire
était pour la scolastique la science la plus importante (c'est ce
dont témoigne encore le grammar school anglais) et elle avait des rapports
très étroits avec la logique (qu'on pense aux nombreux traités
de modis significandi). Au temps de l'humanisme, la grammaire reprend
la tradition pédagogique de la grammaire latine (Melanchton).
Avec le rationalisme elle se tourne de nouveau vers la philosophie
(Port-Royal, du Marsais). Au XIXe siècle les linguistes
préfèrent la phonétique et l'étude historique de la langue à la
grammaire proprement dite. Enfin, au XXe siècle on a pu constater
un renouveau d'intérêt pour la grammaire et pour le problème de la
possibilité de lui donner une base théorique.

Le mot de grammaire : gr. γραμματικὴ (τέχνη) > (ars) grammatica
> grammaire. A l'origine ce terme a désigné la science de la langue
et de la littérature, bref la philologie. Pratiquement il s'est vite restreint
à la science de la langue comprise comme l'art de parler et d'écrire
correctement, comme la logique était l'art de penser de façon correcte.
Plus tard son domaine a été considérablement élargi, et il a désigné
un ensemble de règles pratiques (fr. grammaire de la Bourse, angl.
Grammar of Science). Enfin, sous la forme de grimoire, il a même
pu signifier ‘livre des magiciens’, d'où le sens de ‘discours obscur, écriture
illisible’. Le plus souvent pourtant il a été appliqué à la linguistique
à l'intérieur de laquelle on s'en est servi pour dénommer toutes les
disciplines, surtout celles en vogue. C'est ainsi qu'on a parlé de grammaire
134générale, raisonnée et philosophique, de grammaire comparée
(cf. agrégé de grammaire) et de grammaire historique.

Définitions. Pour éviter toutes les équivoques que comporte l'emploi
du terme de grammaire, nous proposons les définitions suivantes. Par
linguistique on comprendra la science du langage sous toutes ses formes
et étudiée de tous les points de vue. Par théorie du langage on comprendra
la recherche des concepts et principes fondamentaux du langage.
Enfin, par grammaire on comprendra la description et l'explication d'un
seul état de langue. Étant une science linguistique, elle se distingue des
autres sciences. Ayant pour objet un état linguistique, elle se distingue
des autres disciplines linguistiques.

Le langage présente quatre aspects. Le signe linguistique est à la
fois intérieur et extérieur, signifié et signifiant. Le langage est à la fois
système et rythme, langue et parole. On peut ajouter que les deux premiers
aspects sont complémentaires, comme le sont les deux derniers.
En combinant ces quatre aspects du langage, tous les quatre également
nécessaires pour le constituer, nous pourrons établir un tableau où entrent
à la fois les différentes disciplines de la grammaire, de la théorie
du langage et des sciences voisines.

Il ressort directement de ce tableau que la grammaire occupe une
place centrale parmi les sciences du monde intérieur et extérieur. C'est
que la réalité linguistique, objet de la grammaire, est toujours à la fois
intérieure et extérieure, à la fois système et rythme, les différentes disciplines
n'étant que des points de vue qu'on peut choisir pour étudier
cette même réalité.

Délimitation. Autour des disciplines grammaticales se groupent des
sciences qui ne réunissent pas les quatre aspects fondamentaux dont
nous venons de parler. Elles se distinguent, nous l'avons dit, des disciplines
grammaticales, mais en même temps elles leur sont voisines et
offrent une source d'inspiration féconde pour celles-là. Il s'agit d'abord
des sciences du monde extérieur ou sciences physiques : la physique
théorique, étudiant la mécanique des sons ou acoustique, la physiologie,
étudiant l'articulation des sons, et la physique expérimentale, étudiant
la dynamique de sons. C'est là-dessus que se base au fond la phonétique
classique, développée dans la deuxième moitié du XIXe siècle,
avec l'intérêt grandissant pour les sciences. En effet, elle est l'étude
de la prononciation par l'emploi pratique des sciences naturelles :
acoustique, physiologie des sons et phonométrie. Parmi les disciplines
grammaticales, la phonologie correspond à l'acoustique, la prosodie à135

tableau intérieur | extérieur | noétique | psychologie | monadologie | psychotechnique | technique | énergétique | rythme | syllogistique | syntaxe | rythmique | prosodie synt. | prosodie | métrique | physique expérimentale | dynamique | phonétique expérimentale | système | logique | mathématiques | sémantique | morphosyntaxe | rhétorique | harmonique | critique | symbolique | esthétique | phonosyntaxe | morphoprosodie | phonoprosodie | poétique | organique | phonique | physiologie | physique | idéologie | morphologie | morphonologie | systématique | physique théorique | mécanique | acoustique | eidétique | éthique | droit | politique | économie | cosmologie136

la phonétique expérimentale et la phono-prosodie à la physiologie des
sons.

La grammaire se distingue encore des sciences du monde intérieur
ou sciences logiques. L'eidétique et l'idéologie sont les sciences des concepts
ou des catégories. Elles correspondent à la morphologie, science de
la forme intérieure. Le lien entre ces sciences a été noué dès le temps
de Platon et d'Aristote. La noétique ou logistique et la syllogistique
étudient les lois de la pensée discursive. Elles correspondent à la syntaxe
et lui ont rendu de grands services par l'intermédiaire des stoïciens
et de la grammaire philosophique. Les mathématiques sont l'étude de
l'emploi des concepts dans la pensée discursive et correspondent ainsi
à la morpho-syntaxe, science des fonctions des mots et des formes.
Cette source d'inspiration a été utilisée par Leibniz et Carnap. La tropique
est l'emploi pratique de toutes ces sciences logiques. Elle s'est
développée chez les Grecs, en relation étroite avec la philosophie.

La ressemblance entre les disciplines linguistiques et les sciences
voisines tient à ce que la pensée est toujours symbolique, se sert toujours
de signes fixes. C'est ainsi que la physique ne peut pas se passer de
concepts mathématiques ou logiques (cf. Newton et Hegel), tandis
que la logique et les mathématiques ont besoin d'une base de réalité
(cf. Poincaré). La différence est due à ce que la grammaire étudie
le symbole lui-même.

La grammaire présuppose, mais ne traite pas les disciplines linguistiques
purement théoriques qui s'occupent d'établir les règles, les méthodes,
les principes et les concepts de la grammaire, abstraction faite
de tout état linguistique générale. La phonique est l'étude des moyens
physiques dont se sert le langage. La symbolique ou science des signes
étudie les rapports entre l'intérieur et l'extérieur du langage. Elle
représente l'esthétique au sens large (cf. Croce). La systématique
étudie la langue au sens entendu par Ferdinand de Saussure, c'est-à-dire
le côté social du langage, et elle se confond ainsi avec la sociologie
générale (Durkheim, Lévy-Bruhl). La rythmique est l'étude de la
parole, la réalisation individuelle du langage. C'est la même chose que
la psychologie générale. L'harmonique s'attache à l'étude des rapports
entre les aspects sociaux et individuels du langage. C'est ainsi qu'elle
devient une science générale des arts ou des styles (cf. Valéry).

L'objet de la grammaire n'étant qu'un seul état linguistique, elle se
distingue des disciplines linguistiques qui comportent une comparaison
entre deux ou plusieurs états linguistiques. C'est le cas de la linguistique
137comparée — qui n'est pas nécessairement historique — qui présuppose
la description de deux langues, de la linguistique historique (qui est toujours
comparative, mais qui cherche en même temps une continuité)
qui présuppose la description de deux états de la même langue. Une
comparaison entre deux états linguistiques est d'ailleurs aussi à la base
du purisme dont le but est de changer un état linguistique actuel en
un état considéré meilleur, et de l'enseignement des langues étrangères
où il s'agit d'apprendre un certain état de langue à des personnes qui
en possèdent déjà un autre.

Comme le montre le tableau, la grammaire se trouve subdivisée en
chapitres primaires, définis par une simple combinaison des aspects
fondamentaux, et chapitres secondaires, obtenus par une combinaison
des chapitres primaires.

Parmi les chapitres primaires, la morphologie se définit comme
l'étude des systèmes intérieurs du langage : le système des parties du
discours (définies par les concepts génériques), les systèmes de mots
(définis par les concepts relationnels) et les systèmes de flexion et de
dérivation (où les définitions reposent sur les deux espèces de concepts).

La syntaxe étudie le rythme intérieur du langage, abstraction faite
des mots qui peuvent y entrer. Son but sera de définir la totalité rythmique,
la phrase, et les unités rythmiques, les membres de phrase et
les sous-membres (membres à l'intérieur d'un membre de phrase), et
d'étudier la combinaison de ceux-ci. Elle s'occupera de l'accent intérieur
(l'interrogation etc.). Enfin la question délicate de la nature des
mots composés relève certainement de la syntaxe. Dans la syntaxe l'étude
des mots composés tient une place parallèle, croyons-nous, à celle
des mots dérivés dans la morphologie.

La phonologie est l'étude des systèmes extérieurs du langage : le
système des classes de phonèmes (les voyelles, les occlusives, les liquides,
les fricatives, les nasales, les sibilantes etc., définies par les concepts
génériques), les systèmes de phonèmes (définis par les concepts relationnels).
Des phénomènes tels que l'accent des mots et le coup de glotte
s'expliqueraient par une flexion phonologique, et une dérivation phonologique
rendrait compte par exemple des voyelles nasales.

La prosodie est l'étude du rythme extérieur du langage dont la
totalité est la syllabe, et les unités les positions dans la syllabe (position
initiale, médiane et finale). De son domaine relève l'accent extérieur de
138la syllabe et de la phrase. En étudiant la combinaison des syllabes, elle
rencontrera le problème des coupes forte et faible.

Nous tenons à souligner que ces quatre chapitres primaires de la
grammaire ne sont en somme que ceux de la grammaire antique :
étymologia, syntaxis, de litteris (orthographia), prosodia.

La morpho-syntaxe est l'étude de l'emploi des mots dans la phrase,
de l'harmonie entre les éléments morphologiques et les éléments syntaxiques,
de la variation sémantique des mots dans la phrase, de la rection
et de l'accord. Tandis que la syntaxe étudie l'ordre des membres de
phrase, la morpho-syntaxe étudie l'ordre des mots. Cette discipline correspond
donc à peu près à la syntaxe de la grammaire traditionnelle. 11

La phono-prosodie est, comme la morpho-syntaxe, de caractère
harmonique. Elle est l'étude de l'emploi des phonèmes dans la syllabe,
de l'harmonie entre les phonèmes et les positions syllabiques et enfin de
la variation des phonèmes par suite de cet emploi. 22

La morphonologie est l'étude de l'emploi des phonèmes dans les mots.
Cette étude a déjà été inaugurée par quelques travaux de Troubetzkoy.
Cette discipline est de caractère proprement symbolique, étant donné
que son principal but est de rechercher dans quelle mesure les phonèmes
servent à exprimer la signification du mot. Elle étudiera donc de
préférence les mots expressifs et les onomatopées.

La prosodie syntaxique est l'étude de l'emploi de la syllabe dans
la phrase. Ici se placent les questions de sandhi, de liaison, d'élision, de
traitement intérieur de la syllabe etc.

La morpho-prosodie est l'étude des rapports qui peuvent exister
entre le mot et la syllabe. On sait qu'un mot peut comprendre plusieurs
syllabes, mais inversement la syllabe peut parfois comprendre plusieurs
mots, comme par exemple fr. du, au. 33

La phonologie syntaxique, enfin, est l'étude de l'emploi des phonèmes
dans la phrase, de l'harmonie entre les éléments phonologiques et
les positions syntaxiques. Parfois l'ordre des mots dans la phrase dépend
139de la construction phonologique des mots. Nous pensons à des expressions
comme tic tac, tohu-bohu etc. 14

Un onzième et dernier chapitre de la grammaire réunirait les quatre
aspects constitutifs. En effet, on se trouve parfois en présence de problèmes
dont la résolution demande des considérations d'ordre à la fois
morphologique, syntaxique, phonologique et prosodique. On peut dire,
d'ailleurs, que c'est cette dernière discipline qui s'approche le plus possible
de la réalité linguistique où se trouvent toujours réunis, nous l'avons
dit déjà, les quatre facteurs. Le langage réel, objet direct de l'étude
linguistique, est toujours à la fois morphologique, syntaxique, phonologique
et prosodique.

Le langage est le propre de l'homme. Quelle est donc l'importance
des disciplines grammaticales pour connaître la nature de l'homme ?
On sait qu'un grand débat s'est élevé entre les psychologues et les sociologues,
ces derniers préconisant la diversité de l'humanité, tandis que
les premiers soutiennent que l'homme est toujours identique à lui-même.
C'est que la sociologie est en rapport avec le côté système du langage,
la psychologie avec le côté rythme. Or, le système d'une langue la
distingue de toutes les autres langues, tandis que le rythme linguistique
est commun à toutes les langues. Le langage est d'une part caractéristique
de la nation, d'autre part de l'humanité entière. De même
l'homme appartient d'une part à un peuple, d'autre part à l'humanité.
Donc, ni les psychologues, ni les sociologues n'ont raison, ou plutôt : les
deux ont raison. La diversité et l'identité de l'humanité sont deux vérités
complémentaires.140

1(1) cf. John Ries : Was ist Syntax ? Ein kritischer Versuch. Marburg 1894.

2(2) cf. Menzerath : Der Diphtong. Phonetische Studien 2. — 1941. Bonn und
Berlin.

3(3) cf. Wackernagel : Wortumfang und Wortform. Nachrichten der Göttinger
Gesellschaft der Wissenschaften 1906, p. 147-84. — W. Horn : Sprachkörper
und Sprachfunktion
. Berlin 1921.

4(1) cf. Wackernagel : Zur Wortfolge, besonders bei den Zahlwörtern. Festschrift
Binz, Basel 1935, p. 33-54. — Voir aussi notre article « Syntaxe et phonologie »
(en danois) dans In memoriam Kr. Sandfeld, 1943, p. 76-79.