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Wagner, Robert-Léon. Langage et science du langage – T21

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Avant-propos

Une fois mis à jour, l'opus édifié pièce à pièce par M. G. Guillaume
portera suffisamment témoignage sur la nature exceptionnelle de l'esprit
qui l'a conçu. De cette œuvre, une partie (la moins volumineuse) est déjà
accessible ; il reste à publier l'autre, ce qui ne tardera pas à se faire. Les
livres et les articles qui composent la première fixent les vues successivement
prises à partir de quelques points favorables sur les conditions
qui rendent possible le fonctionnement du langage. On possède ainsi deux
versions d'une thèse relative au système du nom et au moins trois versions
d'une étude psycho-systématique du temps verbal. Ces reprises attestent
que la curiosité investigatrice de M. G. Guillaume devenait, d'année en
année, plus rigoureuse et plus exigeante. Il est hors de doute que ce progrès
fut dû, en grande partie, au fait qu'il eut l'occasion d'enseigner dans le
cadre de l'Ecole des Hautes Etudes. La nécessité de revenir périodiquement
sur les principes d'une discipline devant un auditoire averti qui se renouvelle,
les objections qui naissent de cet auditoire sont pour un maître
autant de motifs qui le contraignent à ne pas se satisfaire d'à peu près. Le
champ de recherches qu'avait élu ce savant est en apparence très étroit,
mais sa profondeur est grande et ses difficultés d'approche considérables.
Le terme en est l'atteinte, à travers tout idiome et en-deçà de lui, du seuil
où ce que les hommes ont à exprimer (ce « brouillard sans langage, sans
mots et sans vocabulaire
 » dont parle Cl. Simon) parvient justement à
pouvoir se formuler. Le moyen de parvenir à ce but consiste à découvrir
dans chaque langue des systèmes qui, par leur équilibre toujours compromis
mais toujours rétabli, permettent d'entrevoir les exigences premières
auxquelles doit satisfaire la représentation linguistique des signifiés. Voici
en quels termes l'auteur de Temps et Verbe définissait pour moi le sens
de cette recherche :

« Chaque langue est un traitement particulier de mécanismes généraux
dont la définition et le renouvellement appartiennent à l'histoire de la
civilisation, rapportée finement à ce qu'elle comporte d'obligé. Une
connaissance du particulier suppose donc une vue suffisamment claire
de ces mécanismes généraux masqués toujours sous le traitement subi,
et dont j'ai eu la témérité de poursuivre la découverte. » (Lettre du
12 août 1947.)

Pour tenter une voie difficile entre toutes il fallait un esprit riche de
connaissances exactes et doublement armé : rompu à l'analyse autant qu'à
7l'observation ; une intelligence à qui les mécanismes du penser fussent
aussi familiers que ceux de l'expression. Gomme l'avait pressenti A. Meillet,
M. G. Guillaume fut cet homme-là, et il se révéla tel à point nommé peut-on
dire, juste au moment — c'était vers 1932 — où la psychologie et la
linguistique découvrirent qu'elles sont des sciences solidaires et
complémentaires.

Ce serait une erreur de tenir pour définitive une œuvre inachevée. Sans
doute, parmi les inédits qu'a laissés G. Guillaume, en existe-t-il un qui
conduit presqu'à sa fin le travail de synthèse qu'appelaient toutes les études
analytiques antérieures. Le public savant y trouvera fondées les bases de
la psycho-systématique. Cette œuvre elle-même, toutefois, fruit d'une peine
opiniâtre, représente moins une conclusion qu'un point de départ ;
M. G. Guillaume eût souri, un peu ironiquement, si l'on avait affirmé
qu'avec elle la discipline dont il avait eu l'idée atteignait déjà son faîte.
D'abord, un esprit tel que le sien ne s'avouait jamais content, mais nous
savons aussi que pour lui la parole, avec ce qu'elle a de libre dans sa
spontanéité, était un moyen (et des meilleurs) d'avancer dans la connaissance.
Il courait dans la conversation de M. G. Guillaume une dialectique
agile, il y éclatait des lueurs vives et des aperceptions, toutes choses que
la plume amortit. La parole et l'écriture ne sont pas propres à découvrir
les mêmes secrets. A celle-ci M. G. Guillaume demandait seulement de
réaliser d'une manière rigoureuse ce à quoi elle est destinée dans les
sciences : fixer au moyen de signes aussi denses que précis le nœud d'une
pensée, cerner au plus juste le point où, d'une comparaison entre des faits
bien observés, bien mis en rapport, bien interprétés à la lumière d'exigences
rationnelles simples, se manifeste l'ordre profond de leur sens. Il disait
volontiers que la langue est apte à tout traduire hormis ces propriétés qui
font d'elle, chez l'homme, le moyen d'expression le plus haut. Par un
effort (auquel les lecteurs de son œuvre doivent eux-mêmes se soumettre),
il a toutefois adapté la sienne à cette tâche très délicate en effet, puisque
les mécanismes mentaux qui conditionnent l'exercice du langage préexistent
nécessairement à tout emploi de la langue.

Cette figure sévère sous laquelle son œuvre le fera survivre et l'image
conservée par ceux d'entre nous qui ont eu le privilège de connaître
M. G. Guillaume ne sont pas tout à fait superposables. C'est qu'entre elles
la mort a déjà posé et élargi une différence irréductible. Rien ne peut
plus rendre, telles que nous les aimions, les qualités naturelles, éminemment
personnelles et rares, que la vie animait dans la personne de
M. G. Guillaume. Du moins les témoignages que l'on réunira sur elles
attesteront-ils l'attirance assez mystérieuse qu'exerçait cet homme, le
respect instinctif que la dignité de son maintien suscitait et aussi l'affection
qu'appelait en retour une confiance qu'il était toujours prêt à accorder.
Cette confiance il la manifestait dans son regard, dans le geste d'ouverture
de ses bras, dans sa joie à communiquer. Signes d'autant plus touchants
qu'une infirmité (qui lui fut pesante) le privait de pouvoir suivre des
colloques et des discussions collectives. Image paisible, donc, et empreinte
d'une douceur, d'une chaleur qui tempèrent ce qu'avait aussi d'austère la
figure de M. G. Guillaume. Image complexe, ajouterai-je, tant il est vrai
8que la vie se plaît à mettre au centre de l'homme le plus volontairement
simple et le plus résolu, un nœud de contradictions. Chez cet homme fort,
en effet, on était surpris de découvrir le besoin constant d'être soutenu,
encouragé, entouré. La plus grande joie qu'il ressentit, ces dernières années,
lui fut donnée par les amis, lointains ou proches, dont les visites, les lettres,
les témoignages publics de fidélité l'aidaient à poursuivre son œuvre. Ces
amitiés comblaient à point la solitude où une surdité grandissante risquait
de l'enfermer.

En dépit des apparences, M. G. Guillaume acceptait volontiers la
contradiction. Une résistance, même vive, à ses idées, ne le peinait pas
plus qu'elle ne l'effrayait, pourvu qu'elle fût sympathique et compréhensive.
Il s'en servait comme d'un moyen en vue d'éclairer davantage son système.
Il accueillait moins bien des objections présentées comme devant affaiblir
ses thèses, quand elles s'avéraient tout compte fait ne pas les atteindre
ou même aller dans leur sens. Mais son humeur se dissipait vite dans le
plaisir d'intégrer bientôt à ses vues les faits qu'on lui avait opposés. Si, au
contraire, ou par refus d'entrer dans sa pensée ou (plus fréquemment)
faute de saisir avec discernement le point d'application de la psycho-systématique
on récusait la légitimité de cette recherche il souffrait, là,
réellement. Il eut, à mon sens, la faiblesse de réagir trop tôt et trop dur
à des attaques qu'il eût mieux valu laisser s'émousser. Quand il me
rappelait l'appui d'A. Meillet, la sympathie que lui témoigna toujours
J. Vendryes, je lui suggérais que ces approbations et d'autres devraient
lui suffire. S'il passa outre, quelquefois, à ces avis discrets de ne pas user
d'un droit de réponse, il arriva qu'il me dit ensuite (je cite ses termes) :
« Peut-être votre conseil était-il bon. On ne travaille bien, en effet, que
dans la sérénité ».

Je me fis connaître à l'auteur de Temps et Verbe au moment où
j'essayais d'interpréter la valeur des modes qui alternent, en ancien français,
dans les phrases hypothétiques. Son ouvrage m'était alors d'un grand
secours. Une lettre que je lui adressai suscita de sa part une de ces
réponses-fleuves dont il avait le secret. Nous communiquâmes jusqu'en 1940
soit épistolairement, soit verbalement, après les séances de la Société de
Linguistique qu'il suivait encore assidûment mais déjà avec peine. Je le
vois encore là, salle Gaston Paris, présidant une séance et tentant de suivre
une communication étincelante d'E. Pichon. Durant la guerre ce fut surtout
la correspondance qui nous unit. Je ne quittais guère Caen, il vivait alors
à Bellevue dans une maison de style ancien au fond d'un profond jardin
à la végétation luxuriante et capricieuse. Ses lettres commençaient à crier
famine. Un de mes étudiants, normand, auquel j'avais fait lire Le Problème
de l'article
en vue d'un Diplôme, eut l'idée généreuse de le ravitailler tous
les quinze jours en colis de beurre et de viande. A partir de ce moment
la linguistique reprit dans ses lettres la place qu'avaient temporairement
usurpée des récriminations contre le rutabaga. Par infortune tout ce dossier
a disparu, à Caen, dans l'incendie où s'abîma notre Université.

Etabli à Paris, en 1943, je retrouvai M. G. Guillaume et le visitai
souvent à Bellevue. J'ai parlé de son jardin. Il régnait sur lui et sur ses
richesses (quelques arbres à fruits, un modeste poulailler, un non moins
modeste clapier) avec la majesté d'un magicien des anciens temps. Au fond
de moi, sans le moindre irrespect, je l'identifiais au grand mage de
l'Illusion comique :9

ce mage qui d'un mot renverse la nature…

Un jour qu'il était détendu, rieur, je lui confiai ce secret. Il voulut bien
s'en divertir et me dit ne pas répugner au titre de mage. Nous ne cessâmes
plus de nous voir jusqu'au jour où certaines décisions douloureuses qu'il
dut prendre et l'obligation pour moi de restreindre mes sorties rétablirent
entre nous l'habitude de communiquer par lettres. Celles que je conserve
iront grossir une correspondance générale d'où il faudra extraire, classer
et retenir nombre de textes révélateurs. On suivra mieux par leur moyen
le cheminement de sa pensée entre deux versions d'une même étude, ainsi
que le progrès des réflexions qui se rapportèrent à son enseignement à
l'Ecole des Hautes Etudes.

De ces relations (dont je ne me suis permis de parler que parce qu'elles
remontent assez haut et qu'elles étaient assez étroites, très libres et franches)
il me reste un souvenir net et précieux. Rien de trop familier ne s'y
est heureusement jamais glissé. Il était sur sa vie quotidienne d'une
extrême discrétion et ne cherchait pas à percer ma propre réserve. Nous
devinions d'instinct, lui en moi, moi en lui, une résistance instinctive à
mêler nos affaires personnelles aux questions qui nous unissaient. J'appris
de lui toutefois qu'il s'était intéressé de près aux mathématiques et aux
sciences qui requièrent leur application. Cela m'éclaira sur sa manière de
procéder dans ses démonstrations. Non qu'il assimilât un domaine où
règne la qualité à ceux où la quantité est en cause. Mais il cherchait à
conférer au qualitatif ainsi qu'aux définitions auxquelles celui-ci se prête
la rigueur qu'exigent les sciences exactes. Il rappelait souvent là-dessus un
mot de Meillet : que les linguistes et les physiciens ont au fond la même
forme d'intelligence.

Rien n'est plus naturel que de souffrir de la disparition d'un homme
qu'on estimait, qu'on admirait, qu'on aimait. Ce regret ne doit pas conduire
à immobiliser dans l'absolu ses vertus et ses pouvoirs. Il me reste l'impression
très vive de la manière dont M. G. Guillaume avait ressenti lui-même
la mort d'A. Meillet et avait réagi contre elle. Il semblait que, pour lui,
Meillet ne fût point mort et en conséquence il n'en fit jamais l'oraison
funèbre. Il m'en a toujours parlé comme d'un vivant avec qui il continuait
à s'entretenir, à discuter. Cette façon de nier la mort est bonne. Pour ma
part j'ai chassé la dernière image que j'ai eue de lui. De toutes celles,
antérieures, que je conserve, aucune n'est celle d'un homme qui eût tout
dit et dont on dût simplement répéter l'évangile. Ce qu'ont à faire, me
semble-t-il, ceux qui furent les amis de G. Guillaume est de poursuivre,
chacun comme il peut, les voies qu'il a frayées en entretenant avec lui,
comme s'il vivait encore, ces relations intérieures contre lesquelles la mort
elle-même n'a pas de prise.

R.-L. Wagner.10