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Jaucourt, Louis de. Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (5): Ecriture – T01

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[Encyclopédie (vol. 5)]

Ecriture, sub. f. (Hist. Anc. Gramm. & Arts.)

Nous la définirons avec Brebeuf :

Cet art ingénieux
De peindre la parole & de parler aux yeux,
Et par des traits divers de figures tracées,
Donner de la couleur & du corps aux pensées
.

La méthode de donner de la couleur, du corps,
ou pour parler plus simplement, une sorte d'existence
aux pensées, dit Zilia (cette Péruvienne pleine
d'esprit, si connue par ses ouvrages), se fait en
traçant avec une plume, de petites figures que l'on
appelle lettres, sur une matiere blanche & mince que
l'on nomme papier. Ces figures ont des noms ; & ces
noms mêlés ensemble, représentent les sons des paroles.

Développons, avec M. Warburthon, l'origine de
cet art admirable, ses différentes sortes, & ses changemens
progressifs jusqu'à l'invention d'un alphabet.
C'est un beau sujet philosophique, dont cependant
les bornes de ce livre ne me permettent de prendre
que la fleur.

Nous avons deux manieres de communiquer nos
idées : la premiere, à l'aide des sons : la seconde, par
le moyen des figures. En effet l'occasion de perpétuer
nos pensées & de les faire connoître aux personnes
éloignées, se présente souvent ; & comme les sons
ne s'étendent pas au-delà du moment & du lieu où
ils sont proférés, on a inventé les figures & les caracteres,
après avoir imaginé les sons, afin que nos
idées pussent participer à l'étendue & à la durée.

Cette maniere de communiquer nos idées par des
marques & par des figures, a consisté d'abord à dessiner
tout naturellement les images des choses ; ainsi
pour exprimer l'idée d'un homme ou d'un cheval,
on a représenté la forme de l'un ou de l'autre. Le
premier essai de l'écriture a été, comme on voit, une
simple peinture ; on a su peindre avant que de savoir
écrire.

Nous en trouvons chez les Mexiquains une preuve
remarquable. Ils n'employoient pas d'autre méthode
que cette écriture en peinture, pour conserver
leurs lois & leurs histoires. Voyez le voyage autour du
monde
, de Gemelli Carreri ; l'histoire naturelle & morale
[COLONNE 2]des Indes
, du P. Acosta, les voyages de Thevenot,
& d'autres ouvrages.

Il reste encore aujourd'hui un modele très-curieux
de cette écriture en peinture des Indiens, composé
par un Mexiquain & par lui expliqué dans sa langue,
après que les Espagnols lui eurent appris les lettres.
Cette explication a été ensuite traduite en espagnol,
& de cette langue en anglois. Purchas a fait graver
l'ouvrage, qui est une histoire de l'empire du Mexique,
& y a joint l'explication. Je crois que l'exemplaire
original est à la bibliotheque du roi.

Voilà la premiere méthode, & en même tems la
plus simple, qui s'est offerte à tous les hommes pour
perpétuer leurs idées.

Mais les inconvéniens qui résultoient de l'énorme
grosseur des volumes dans de pareils ouvrages, porterent
bien-tôt les nations plus ingénieuses & plus civilisées
à imaginer des méthodes plus courtes. La
plus célebre de toutes est celle que les Egyptiens ont
inventée, à laquelle on a donné le nom d'hiéroglyphique.
Par son moyen, l'écriture qui n'étoit qu'une simple
peinture chez les Mexiquains, devint en Egypte
peinture & caractere ; ce qui constitue proprement
l'hiéroglyphe. Voyez ce mot & l'article suivant Ecriture
des Egyptiens
, qui est entierement lié à
celui-ci.

Tel fut le premier degré de perfection qu'acquit
cette méthode grossiere de conserver les idées des
hommes. On s'en est servi de trois manieres, qui à
consulter la nature de la chose, prouvent qu'elles
n'ont été trouvées que par degrés, & dans trois tems
différens.

La premiere maniere consistoit à employer la
principale circonstance d'un sujet, pour tenir lieu
du tout. Les Egyptiens vouloient-ils représenter
deux armées rangées en bataille : les hiéroglyphes
d'Horapollo, cet admirable fragment de l'antiquité,
nous apprennent qu'ils peignoient deux mains, dont
l'une tenoit un bouclier, & l'autre un arc.

La seconde maniere imaginée avec plus d'art,
consistoit à substituer l'instrument réel ou métaphorique
de la chose, à la chose même. Un oeil & un
sceptre représentoient un monarque. Une épée peignoit
le cruel tyran Ochus ; & un vaisseau avec un
pilote, désignoit le gouvernement de l'univers.

Enfin on fit plus : pour représenter une chose, on
se servit d'une autre où l'on voyoit quelque ressemblance
ou quelque analogie ; & ce fut la troisieme maniere
d'employer cette écriture. Ainsi l'univers étoit
représenté par un serpent roulé en forme de cercle,
& la bigarrure de ses taches désignoit les étoiles.

Le premier objet de ceux qui imaginerent la
peinture hiéroglyphique, fut de conserver la mémoire
des évenemens, & de faire connoître les lois,
les réglemens, & tout ce qui a rapport aux matieres
civiles. Par cette raison, on imagina des symboles
relatifs aux besoins & aux productions particulieres
de l'Egypte. Par exemple, le grand intérêt
des Egyptiens étoit de connoître le retour ou la durée
du vent étésien, qui amonceloit les vapeurs
en Ethiopie, & causoit l'inondation en soufflant sur
la fin du printems du nord au midi. Ils avoient ensuite
intérêt de connoître le retour du vent de midi,
qui aidoit l'écoulement des eaux vers la Méditerranée.
Mais comment peindre le vent ? Ils choisirent
pour cela la figure d'un oiseau ; l'épervier qui étend
ses aîles en regardant le midi, pour renouveller ses
plumes au retour des chaleurs, fut le symbole du
vent étésien, qui souffle du nord au sud ; & la huye
qui vient d'Ethiopie, pour trouver des vers dans le
limon, à la suite de l'écoulement du Nil, fut le symbole
du retour des vents de midi, propres à faire
écouler les eaux. Ce seul exemple peut donner une
idée de l'écriture symbolique des Egyptiens.358

Cette écriture symbolique, premier fruit de l'Astronomie,
fut employée à instruire le peuple de toutes
les vérités, de tous les avis, & de tous les travaux
nécessaires. On eut donc soin dans les commencemens
de n'employer que les figures, dont l'analogie
étoit le plus à portée de tout le monde ; mais cette
méthode fit donner dans le rafinement, à mesure
que les Philosophes s'appliquerent aux matieres de
spéculation. Aussi-tôt qu'ils crurent avoir découvert
dans les choses des qualités plus abstruses, quelques-uns,
soit par singularité, soit pour cacher leurs connoissances
au vulgaire, se plurent à choisir pour caracteres
des figures dont le rapport aux choses qu'ils
vouloient exprimer, n'étoit point connu. Pendant
quelque tems ils se bornerent aux figures dont la nature
offre des modeles ; mais dans la suite, elles ne
leur parurent ni suffisantes, ni assez commodes pour
le grand nombre d'idées que leur imagination leur
fournissoit. Ils formerent donc leurs hiéroglyphes de
l'assemblage mystérieux de choses différentes, ou de
parties de divers animaux ; ce qui rendit ces figures
tout-à-fait énigmatiques.

Enfin l'usage d'exprimer les pensées par des figures
analogues, & le dessein d'en faire quelquefois
un secret & un mystere, engagea à représenter les
modes mêmes des substances par des images sensibles.
On exprima la franchise par un lievre, l'impureté
par un bouc sauvage, l'impudence par une mouche,
la science par une fourmi ; en un mot, on imagina
des marques symboliques pour toutes les choses
qui n'ont point de forme. On se contenta dans ces
occasions d'un rapport quelconque : c'est la maniere
dont on s'étoit déjà conduit, quand on donna des
noms aux idées qui s'éloignent des sens.

Jusque-là l'animal ou la chose qui servoit à représenter,
avoit été dessinée au naturel ; mais lorsque
l'étude de la Philosophie, qui avoit occasionné
l'écriture symbolique, eut porté les savans d'Egypte à
écrire sur beaucoup de sujets, ce dessein ayant trop
multiplié les volumes, parut ennuyeux. On se servit
donc par degré d'un autre caractere, que nous
pouvons appeller l'écriture courante des hiéroglyphes ;
il ressembloit aux caracteres chinois ; & après avoir
été formé du seul contour de la figure, il devint à la
longue une sorte de marque.

L'effet naturel que produisit cette écriture courante,
fut de diminuer beaucoup de l'attention qu'on
donnoit au symbole, & de la fixer à la chose signifiée ;
par ce moyen l'étude de l'écriture symbolique
se trouva fort abregée, puisqu'il n'y avoit alors presque
autre chose à faire qu'à se rappeller le pouvoir
de la marque symbolique : au lieu qu'auparavant il
falloit être instruit des propriétés de la chose ou de
l'animal qui étoit employé comme symbole ; en un
mot, cela réduisit cette sorte d'écriture à l'état où est
présentement celle des Chinois. Voy. plus bas Ecriture
Chinoise
.

Ce caractere courant est proprement celui que
les anciens ont appellé hiérographique, & que l'on a
employé par succession de tems dans les ouvrages
qui traitoient des mêmes sujets que les anciens hiéroglyphes.
On trouve des exemples de ces caracteres
hiérographiques dans quelques anciens monumens ;
on en voit presque à tous les compartimens
de la table isiaque, dans les intervalles qui se rencontrent
entre les plus grandes figures humaines.

L'écriture étoit dans cet état, & n'avoit pas le moindre
rapport avec l'écriture actuelle. Les caracteres
dont on s'étoit servi, représentoient des objets ;
celle dont nous nous servons, représente des sons :
c'est un art nouveau. Un génie heureux, on prétend
que ce fut le secrétaire d'un des premiers rois de l'Egypte,
appellé Thoït, Thoot, ou Thot, sentit que
le discours, quelque varié & quelque étendu qu'il
[COLONNE 2]puisse être pour les idées, n'est pourtant composé
que d'un assez petit nombre de sons, & qu'il ne s'agissoit
que de leur assigner à chacun un caractere représentatif.
Il abandonna donc l'écriture représentative
des êtres, qui ne pouvoit s'étendre à l'infini,
pour s'en tenir à une combinaison, qui quoique très bornée
(celle des sons), produit cependant le même
effet.

Si on y refléchit (dit M. Duclos, le premier qui
ait fait ces observations qui ne sont pas moins justes
que délicates), on verra que cet art ayant été une
fois conçu, dut être formé presqu'en même tems ;
& c'est ce qui releve la gloire de l'inventeur. En effet,
après avoir eu le génie d'appercevoir que les
sons d'une langue pouvoient se décomposer & se
distinguer, l'énumération dut en être bien-tôt faite ;
il étoit bien plus facile de compter tous les sons d'une
langue, que de découvrir qu'ils pouvoient se
compter. L'un est un coup de génie ; l'autre un simple
effet de l'attention. Peut-être n'y a-t-il jamais
eu d'alphabet complet, que celui de l'inventeur de
l'écriture. Il est bien vraissemblable que s'il n'y eut
pas alors autant de caracteres qu'il nous en faudroit
aujourd'hui, c'est que la langue de l'inventeur n'en
exigeoit pas davantage. L'orthographe n'a été parfaite
qu'à la naissance de l'écriture.

Quoi qu'il en soit, toutes les especes d'écritures
hiéroglyphiques, quand il falloit s'en servir dans les
affaires publiques, pour envoyer les ordres du roi
aux généraux d'armée & aux gouverneurs des provinces
éloignées, étoient sujettes à l'inconvénient
inévitable d'être imparfaitement & obscurément entendues.
Thoot, en faisant servir les lettres à exprimer
des mots, & non des choses, evita tous les inconvéniens
si préjudiciables dans ces occasions, &
l'écrivain rendit ses instructions avec la plus grande
clarté & la plus grande précision. Cette méthode eut
encore cet avantage, que comme le gouvernement
chercha sans doute à tenir l'invention secrete, les
lettres d'état furent pendant du tems portées avec
toute la sûreté de nos chiffres modernes. C'est ainsi
que l'écriture en lettres, appropriée d'abord à un pareil
usage, prit le nom d'épistolique : du moins je n'imagine
pas, avec M. Warburthon, qu'on puisse donner
une meilleure raison de cette dénomination.

Le lecteur apperçoit à présent que l'opinion commune,
qui veut que ce soit la premiere écriture hiéroglyphique,
& non pas la premiere écriture en lettres,
qui ait été inventée pour le secret, est précisément
opposée à la vérité ; ce qui n'empêche pas que
dans la suite elles n'ayent changé naturellement leur
usage. Les lettres sont devenues l'écriture commune,
& les hiéroglyphiques devinrent une écriture secrete
& mystérieuse.

En effet, une écriture qui en représentant les sons
de la voix peut exprimer toutes les pensées & les objets
que nous avons coûtume de désigner par ces
sons, parut si simple & si féconde qu'elle fit une fortune
rapide. Elle se répandit par-tout ; elle devint
l'écriture courante, & fit négliger la symbolique,
dont on perdit peu-à-peu l'usage dans la société,
de maniere qu'on en oublia la signification.

Cependant, malgré tous les avantages des lettres,
les Egyptiens long-tems après qu'elles eurent
été trouvées, conserverent encore l'usage des hiéroglyphes :
c'est que toute la science de ce peuple se
trouvoit confiée à cette sorte d'écriture. La vénération
qu'on avoit pour les hommes, passa aux caracteres
dont les savans perpétuerent l'usage ; mais ceux
qui ignoroient les Sciences, ne furent pas tentés de
se servir de cette écriture. Tout ce que put sur eux
l'autorité des savans, fut de leur faire regarder ces
caracteres avec respect, & comme des choses propres
à embellir les monumens publics, où l'on continua
359de les employer ; peut-être même les prêtres
égyptiens voyoient-ils avec plaisir que peu-à-peu ils
se trouvoient seuls avoir la clé d'une écriture qui conservoit
les secrets de la religion. Voilà ce qui a donné
lieu à l'erreur de ceux qui se sont imaginés que les
hiéroglyphes renfermoient les plus grands mysteres.
Voyez l'article Hiéroglyphe.

On voit par ces détails comment il est arrivé que
ce qui devoit son origine à la nécessité, a été dans la
suite du tems employé au secret, & enfin cultivé
pour l'ornement. Mais par un effet de la vicissitude
continuelle des choses, ces mêmes figures qui
avoient d'abord été inventées pour la clarté, & puis
converties en mysteres, ont repris à la longue leur
premier usage. Dans les siecles florissans de la Grece
& de Rome, elles étoient employées sur les monumens
& sur les médailles, comme le moyen le plus
propre à faire connoître la pensée ; de sorte que le
même symbole qui cachoit en Egypte une sagesse
profonde, étoit entendu par le simple peuple en Grece
& à Rome.

Tandis que ces deux nations savantes déchiffroient
ces symboles à merveille, le peuple d'Egypte
en oublioit la signification ; & les trouvant consacrés
dans les monumens publics, dans les lieux des assemblées
de religion, & dans le cérémonial des fêtes qui
ne changeoient point, il s'arrêta stupidement aux figures
qu'il avoit sous ses yeux. N'allant pas plus loin
que la figure symbolique, il en manqua le sens & la
signification. Il prit cet homme habillé en roi, pour
un homme qui gouvernoit le ciel, ou regnoit dans
le Soleil ; & les animaux figuratifs, pour des animaux
réels. Voilà en partie l'origine de l'idolatrie,
des erreurs, & des superstitions des Egyptiens, qui
se transmirent à tous les peuples de la terre.

Au reste le langage a suivi les mêmes révolutions
& le même sort que l'écriture. Le premier expédient
qui a été imaginé pour communiquer les pensées
dans la conversation, cet effort grossier dû à la nécessité,
est venu de même que les premiers hiéroglyphes ;
à se changer en mysteres par des figures & des
métaphores, qui servirent ensuite à l'ornement du
discours, & qui ont fini par l'élever jusqu'à l'art de
l'éloquence & de la persuasion. Voyez Langage,
Figure, Apologue, Parabole, Enigme, Métaphore.
Voy. le parallele ingénieux que fait Warburthon
entre les figures & les métaphores d'un côté,
& les différentes especes d'écritures de l'autre : ces
diverses choses qui paroissent si éloignées d'aucun
rapport, ont pourtant ensemble un véritable enchaînement.

Article de M. le Chevalier de Jaucourt.360