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Jaucourt, Louis de. Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (9): Langage – T01

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[Encyclopédie (vol. 9)]

[Langage, s. m. (Arts. Raisonn. Philos. Metaphys.)]

Langage, s. m. (Arts. Raisonn. Philos. Metaphys.)
modus & usus loquendi, maniere dont les hommes se
communiquent leurs pensées, par une suite de paroles,
de gestes & d'expressions adaptées à leur génie,
leurs moeurs & leurs climats.

Dès que l'homme se sentit entraîné par goût, par
besoin & par plaisir à l'union de ses semblables, il
lui étoit nécessaire de développer son ame à un autre,
& lui en communiquer les situations. Après
avoir essayé plusieurs sortes d'expressions, il s'en tint
à la plus naturelle, la plus utile & la plus étendue,
celle de l'organe de la voix. Il étoit aise d'en faire
usage en toute occasion, à chaque instant, & sans
autre peine que celle de se donner des mouvemens
de respiration, si doux à l'existence.

A juger des choses par leur nature, dit M. Warburthon,
on n'hésiteroit pas d'adopter l'opinion de
Diodore de Sicile, & autres anciens philosophes,
qui pensoient que les premiers hommes ont vécu
pendant un tems dans les bois & les cavernes
à la maniere des bêtes, n'articulant comme elles que
des sons confus & indéterminés, jusqu'à ce que s'étant
reunis pour leurs besoins réciproques, il soient
arrivés par degrés & à la longue, à former des sons
plus distincts & plus variés par le moyen de signes ou
de marques arbitraires, dont ils convinrent, afin que
celui qui parloit pût exprimer les idées qu'il desiroit
communiquer aux autres.

Cette origine du langage est si naturelle, qu'un
pere de l'Eglise, Grégoire de Nicée, & Richard Simon,
prêtre de l'Oratoire, ont travaillé tous les
deux à la confirmer ; mais la révélation devoit les
instruire que Dieu lui-même enseigna le langage aux
hommes, & ce n'est qu'en qualité de philosophe que
l'auteur des Connoissances humaines a ingénieusement
exposé comment le langage a pu se former par des
moyens naturels.

D'ailleurs, quoique Dieu ait enseigné le langage,
il ne seroit pas raisonnable de supposer que ce langage
se soit étendu au-delà des nécessités actuelles de
l'homme, & que cet homme n'ait pas eu par lui-même
la capacité de l'étendre, de l'enrichir, & de le
perfectionner. L'expérience journaliere nous apprend
le contraire. Ainsi le premier langage des peuples,
comme le prouvent les monumens de l'antiquité,
étoit nécessairement fort stérile & fort borné :
en sorte que les hommes se trouvoient perpétuellement
dans l'embarras, à chaque nouvelle idée & à
chaque cas un peu extraordinaire, de se faire entendre
les uns aux autres.

[COLONNE 2]

La nature les porta donc à prévenir ces sortes d'inconvéniens,
en ajoutant aux paroles des significatifs.
En conséquence la conversation dans les premiers
siecles du monde fut soutenue par un discours entremêlé
de gestes, d'images & d'actions. L'usage & la
coutume, ainsi qu'il est arrivé dans la plûpart des
autres choses de la vie, changerent ensuite en ornemens
ce qui étoit dû à la nécessité ; mais la partique
subsista encore long-tems après que la nécessité
eut cesse.

C'est ce qui arriva singulierement parmi les Orientaux,
dont le caractere s'accommodoit naturellement
d'une forme de conversation qui exerçoit si bien
leur vivacité par le mouvement, & la contentoient
si fort, par une représentation perpétuelle d'images
sensibles.

L'Ecriture-sainte nous fournit des exemples sans
nombre de cette sorte de conversation. Quand le faux
prophete agite ses cornes de feu pour marquer la
déroute entiere des Syriens, ch. iij. des Rois, 22.
11
 : quand Jérémie cache sa ceinture de lin dans le
trou d'une pierre, près l'Euphrate, ch. xiij : quand
il brise un vaisseau de terre à la vûe du peuple, ch.
xjx
 : quand il met à son col des liens & des joncs,
ch. xxviij : quand Ezéchiel dessine le siége de Jérusalem
sur de la brique, ch. jv : quand il pese dans
une balance les cheveux de sa téte & le poil de sa
barbe, ch. v : quand il emporte les meubles de sa
maison, ch. xij : quand il joint ensemble deux bâtons
pour Juda & pour Israël, ch. xxxviij ; par toutes ces
actions les prophetes conversoient en signes avec le
peuple, qui les entendoit à merveille.

Il ne faut pas traiter d'absurde & de fanatique ce
langage d'action des prophetes, car ils parloient à
un peuple grossier qui n'en connoissoit point d'autre.
Chez toutes les nations du monde le langage des sons
articulés n'a prévalu qu'autant qu'il est devenu plus
intelligible pour elles.

Les commencemens de ce langage de sons articulés
ont toûjours été informes ; & quand le tems les a
polis & qu'ils ont reçu leur perfection, on n'entend
plus les bégaiemens de leur premier âge. Sous le
regne de Numa, & pendant plus de 500 ans après
lui, on ne parloit à Rome ni grec ni latin ; c'étoit
un jargon composé de mots grecs & de mots barbares :
par exemple, ils disoient pa pour parte, & pro
pour populo. Aussi Polybe remarque en quelqu'endroit
que dans le tems qu'il travailloit à l'histoire, il
eut beaucoup de peine à trouver dans Rome un ou
deux citoyens qui, quoiquè très savans dans les annales
de leur pays, fussent en état de lui expliquer
quelques traités que les Romains avoient fait avec
les Carthaginois ; & qu'ils avoient écrits par conséquent
en la langue qu'on parloit alors. Ce surent les
sciences & les beaux arts qui enrichirent & perfectionnerent
la langue romaine. Elle devint, par l'étendue
de leur empire, la langue dominante, quoique
fort inférieure à celle des Grecs.

Mais si les hommes nés pour vivre en société
trouverent à la fin l'art de se communiquer leurs pensées
avec précision, avec finesse, avec énergie, ils
ne surent pas moins les cacher ou les déguiser par
de fausses expressions, ils abuserent du langage.

L'expression vocale peut être encore considérée
dans la variété & dans la succession de ses mouvemens :
voilà l'art musical. Cette expression peut recevoir
une nouvelle force par la convention générale
des idées : voilà le discours, la poésie & l'art
oratoire.

La voix n'étant qu'une expression sensible & étendue,
doit avoir pour principe essentiel l'imitation des
mouvemens, des agitations & des transports de ce
qu'elle veut exprimer. Ainsi, lorsqu'on fixoit certaines
inflexions de la voix à certains objets, on devoit
242se rendre attentifs aux sons qui avoient le plus de rapport
à ce qu'on vouloit peindre. S'il y avoit un idiome
dans lequel ce rapport fût rigoureusement observé,
ce seroit une langue universelle.

Mais la différence dés climats, des moeurs & des
tempéramens fait que tous les habitans de la terre
ne sont point également sensibles ni également affectés.
L'esprit pénétrant & actif des Orientaux, leur
naturel bouillant, qui se plaisoit dans de vives émotions,
durent les porter à inventer des idiomes dont
le, sons forts & harmonieux fussent de vives images
dés objets qu'ils exprimoient. De là ce grand usage
de métaphores & de figures hardies, ces peintures
animées de la nature, ces fortes inversions, ces comparaisons
fréquentes, & ce sublime des grands écrivains de l'antiquité.

Les peuples du nord vivans sous un ciel très-froid,
durent mettre beaucoup moins de feu dans leur langage ;
ils avoient à exprimer le peu d'émotions de
leur sensibilite ; la dut le de leurs affections & de
leurs sentimens dut passer nécessairement dans l'expression
qu'ils en rendoient. Un habitant du nord
dut répandre dans sa langue toutes les glaces de son
climat.

Un françois placé au centre des deux extrémités,
dut s'interdire les expressions trop figurées, les mouvemens
trop rapides, les images trop vives. Comme
il ne lui appartenoit pas de suivre la véhémence & le
sublime des langues orientales, il a du se fixer à une
clarté élégante, à une politesse étudiée, & à des
mouvemens froids & delicats, qui sont l'expression
de son tempérament. Ce n'est pas que la langue françoise
ne soit capable d'une certaine harmonie & de
vives peintures, mais ces qualités n'établissent point
de caractere général.

Non seulement le langage de chaque nation, mais
celui de chaque province, se ressent de l'influence
du climat & des moeurs. Dans les contrées méridionales
de la France, on parle un idiome auprès duquel
le françois est sans mouvement, sans action.
Dans ces climats échauffés par un soleil ardent,
souvent un même mot exprime l'objet & l'action ;
point de ces froides gradations, qui lentement examinent,
jugent & condamnent : l'esprit y parcourt
avec rapidité des nuances successives, & par un seul
& même regard, il voit le principe & la fin qu'il exprime
par la détermination nécessaire.

Des hommes qui ne seroient capables que d'une
froide exactitude de raisonnemens & d'actions, y
paroîtroient des êtres engourdis, tandis qu'à ces
mêmes hommes il paroîtroit que les influences du soleil
brûlant ont dérangé les cerveaux de leurs compatriotes.
Ce dont ces hommes transplantés ne pourroient
suivre la rapidité, ils le jugeroient des inconséquences
& des écarts. Entre ces deux extrémités,
il y a des nuances graduées de force, de clarté
& d'exactitude dans le langage, tout de même que
dans les climats qui se suivent il y a des successions
de chaud au froid.

Les moeurs introduisent encore ici de grandes variétés ;
ceux qui habitent la campagne connoissent
les travaux & les plaisirs champêtres : les figures de
leurs discours sont des images de la nature ; voilà le
genre pastoral. La politesse de la cour & de la ville
inspire des comparaisons & des métaphores prises
dans la délicate & voluptueuse métaphysique des
sentimens ; voilà le langage des hommes polis.

Ces variétés observées dans un même siecle, se
trouvent aussi dans la comparaison des divers tems.
Les Romains, avec le même bras qui s'étoit appesanti
sur la tête des rois, cultivoient laborieusement
le champ fortuné de leurs peres. Parmi cette nation
féroce, disons mieux guerriere, l'agriculture fut en
honneur. Leur langage prit l'empreinte de leurs
[COLONNE 2]moeurs, & Virgile acheva un projet qui seroit
très-difficile aux François. Ce sage poëte exprima
en vers nobles & héroïques les instrumens du
labourage, la plantation de la vigne & les vendanges ;
il n'imagina point que la politesse du siecle d'Auguste
pût ne pas applaudir à l'image d'une villageoise
qui avec un rameau écume le moût qu'elle fait bouillir
pour varier les productions de la nature.

Puisque du différent génie des peuples naissent les
différens idiomes, on peut d'abord décider qu'il n'y
en aura jamais d'universel. Pourroit-on donner à
toutes les nations les mêmes moeurs, les mêmes sentimens,
les mêmes idées de vertu & de vice, & le
même plaisir dans les mêmes images, tandis que
cette différence procede de celle des climats que ces
nations habitent, de l'éducation qu'elles reçoivent,
& de la forme de leur gouvernement ?

Cependant la connoissance des diverses langues,
du moins celle des peuples savans, est le véhicule
des sciences, parce qu'elle sert à démêler l'innombrable
multitude des notions différentes que les hommes
se sont formées : tant qu'on les ignore, on ressemble
à ces chevaux aveugles dont le sort est de ne
parcourir qu'un cercle fort étroit, en tournant sans
cesse la roue du même moulin.

(D. J.)243