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Smith, Adam. Considérations sur la première formation des langues – T01

| Table des matières | Fiche | Texte |

Considérations
sur
la premiere formation
des langues,
et le différent génie des langues
originales et composées.

Assigner des noms particuliers pour
dénoter des objets particuliers, c'est-à-dire,
établir des noms substantifs, a été
probablement l'un des premiers pas vers
la formation des langues. Deux sauvages
qui n'avaient jamais appris à parler, et
qui avaient vécu éloignés des sociétés
des hommes, commencerent naturellement
à former cette langue, par laquelle
ils s'efforcerent de se faire connaître l'un
à l'autre leurs besoins mutuels, en prononçant
certains sons toutes les fois qu'ils
voulaient dénoter certains objets. Les
3objets seuls qui leur étaient les plus familiers,
et qu'ils avaient plus souvent occasion
d'observer, auront eu des noms
particuliers qui leur auront été assignés.
La caverne particuliere dont la voûte les
aura mis à l'abri du mauvais tems, l'arbre
particulier dont le fruit aura soulagé leur
faim, la fontaine particuliere dont l'eau
aura apaisé leur soif, auront été les
premiers désignés par les mots de caverne,
d'arbre, de fontaine, ou par tout autre
nom qui leur aura paru propre à les
désigner dans ce jargon primitif. Dans
la suite lorsque l'expérience plus étendue
de ces sauvages les aura portés à
observer, et que leurs besoins les auront
obligés, dans diverses occasions, de faire
mention d'autres cavernes, d'autres arbres
et d'autres fontaines, ils auront
naturellement donné à chacun de ces
nouveaux objets, le même nom par lequel
ils étaient accoutumés à exprimer l'objet
du même genre qu'ils connaissaient déjà.
4Les nouveaux objets n'avaient aucun
nom qui leur fût propre ; mais chacun
d'eux ressemblait exactement à un autre
objet qui avait un pareil nom. Il était
impossible que ces sauvages vissent les
nouveaux objets sans se rappeler les anciens,
et les noms de ces anciens avec
lesquels les nouveaux avaient tant de
ressemblance. Ainsi lorsqu'ils avaient occasion
de citer ou de se montrer l'un à
l'autre l'un de ces nouveaux objets, ils
prononçaient naturellement le nom des
anciens objets correspondans, dont l'idée
ne pouvait manquer, à cet instant, de se
présenter d'elle-même à leur mémoire
de la maniere la plus forte et la plus
vive ; chacun de ces mots, qui étaient
originairement les noms propres des individus,
devint donc insensiblement le
nom commun d'une multitude d'êtres.
Un enfant, qui commence à apprendre
à parler, appelle chacun de ceux qui se
présentent dans sa maison son papa ou
5sa maman, et il donne ainsi à toute l'espece,
ces noms qu'on lui a appris à appliquer
à deux individus. J'ai connu un
paysan qui ne savait pas le nom propre
de la riviere qui coulait devant sa porte :
C'est la riviere, disait-il, et il ne lui connaissait
pas d'autre nom : il paraît qu'il
n'avait pas eu occasion d'en observer
aucune autre. Il est donc évident que le
mot général de riviere était, dans son
acception, un nom propre signifiant un
objet individuel. Si cette personne avait
été conduite à une autre riviere, ne
l'aurait-elle pas nommée, sur le champ
riviere ? Supposons un individu vivant
sur les bords de la Tamise, assez ignorant
pour ne pas connaître le mot générique
de riviere, mais connaissant le mot
particulier de Tamise ; si on le menait sur
le bord d'une autre riviere, ne la nommerait-il
pas sur le champ Tamise ? Les
personnes à qui un terme générique est
familier, sont naturellement portées à
6faire la même chose. Un Anglais, décrivant
quelque grande riviere, qu'il peut
avoir vue dans quelque pays étranger,
dit naturellement que c'est une autre
Tamise ; les Espagnols, lorsqu'ils arriverent
pour la premiere fois sur la côte
du Mexique, et qu'ils virent la richesse,
la population et les habitations de ce beau
pays, si supérieur à celui des nations
sauvages qu'ils avaient découvertes quelque
tems auparavant, s'écrierent que
c'était une autre Espagne. En conséquence,
ce pays fut appelé Nouvelle
Espagne
 ; et ce nom est resté depuis
ce tems à cette malheureuse contrée.
Nous disons de la même maniere, d'un
héros, qu'il est un Alexandre ; d'un orateur,
qu'il est un Cicéron ; d'un philosophe,
qu'il est un Newton. Cette maniere
de parler, que les grammairiens appellent
antonomase, et qui est toujours extrêmement
commune, quoiqu'elle ne soit point
absolument nécessaire, démontre combien
7les hommes sont naturellement portés
à donner à un objet le nom d'un
autre qui lui ressemble beaucoup, et
à dénommer ainsi une multitude par ce
qui avait été originairement destiné à
désigner un individu.

C'est cette application des noms d'un
individu à une grande multitude d'objets,
dont la ressemblance rappelle naturellement
l'idée de cet individu, et du nom
servant à l'exprimer ; c'est, dis-je, cette
application qui paraît avoir donné lieu
à la formation de ces classes et assortimens,
qu'on appelle dans les écoles
genres et especes, et dont l'ingénieux et
éloquent Rousseau, de Geneve, (1)1 se
trouve lui-même si embarrassé d'expliquer
l'origine. Ce qui constitue une espece,
8est proprement un nombre d'objets
qui ont un certain degré de ressemblance
les uns avec les autres, et qui par ce motif
reçoivent un seul nom qu'on peut employer
à désigner chacun d'eux.

Quand, un nombre très-considérable
d'objets fut ainsi arrangé dans les classes
et assortimens qui lui convenaient,
distingués par de pareils noms génériques,
il fut impossible que la plus grande
partie de ce nombre presque infini d'individus,
compris sous chaque assortiment
ou espece particuliere, put avoir un nom
propre ou particulier, distinct du nom
général de l'espece. Lorsqu'on eut donc
occasion de parler d'un objet particulier,
ii devint souvent nécessaire de le
distinguer d'avec les autres objets compris
sous le même nom général, soit
d'abord par ses qualités particulieres,
soit ensuite par le rapport particulier
existant entre lui et quelques autres objets. Telle
fut l'origine nécessaire de deux
9mots, dont l'un exprimait la qualité et
l'autre le rapport.

Les noms adjectifs sont les mots qui
expriment la qualité considérée comme
qualifiante, ou, pour me servir des termes
de l'école, en concret avec quelque
sujet particulier. Ainsi le mot vert exprime
une certaine qualité considérée comme
qualifiante, ou en concret avec le sujet
particulier auquel elle est appliquée. Il
est évident que les mots de ce genre
peuvent servir à distinguer des objets
particuliers d'avec d'autres, compris sous
la même dénomination générale. Les
mots arbre vert, par exemple, peuvent
servir à distinguer un arbre particulier
d'avec les autres qui sont fanés ou brouis.

Les prépositions sont des mots qui
expriment le rapport considéré, de la
même maniere, en concret avec l'objet
corélatif. Ainsi les prépositions de, à,
pour
, avec, dessus, dessous, &c, dénotent
quelque rapport existant entre les objets
10exprimés par les mots entre lesquels les
prépositions sont placées, et ils dénotent
que ce rapport est considéré en concret
avec l'objet corélatif. Les mots de cette
espece servent à distinguer les objets particuliers
d'avec d'autres des mêmes especes ;
quand ces objets particuliers ne
peuvent être désignés d'une maniere assez
convenable par aucune qualité particuliere
qui leur soit propre. Lorsque nous
disons, par exemple, l'arbre vert de la
prairie
, nous distinguons un arbre particulier,
non-seulement par la qualité qui
lui appartient, mais encore par le rapport
qu'il a avec un autre objet.

La qualité ni le rapport ne pouvant
exister abstractivement, il est naturel de
supposer que les mots qui les dénotent,
considérés en concret, état dans lequel
nous les voyons toujours, doivent avoir
été plus anciennement inventés que ceux
qui les expriment considérés abstractivement,
état dans lequel nous ne les trouvons
11jamais. Les mots vert et bleu doivent,
suivant toute probabilité, avoir
été inventés plus tôt que ceux de verdure
et d'azur des cieux ; les mots dessus et dessous
doivent aussi avoir été inventés avant
ceux de supériorité et d'infériorité. Pour
inventer des mots de ce dernier genre,
il faut un beaucoup plus grand effort
d'abstraction que pour en inventer du
premier. Il est donc probable que des
termes si abstraits sont d'une invention
beaucoup plus récente ; cela est aussi
prouvé en général par leurs étymologies,
la plupart étant dérivés d'autres qui sont
concrets.

Cependant, quoique l'invention des
noms adjectifs soit beaucoup plus naturelle
que celle des noms abstraits substantifs,
qui dérivent d'eux, elle a encore
demandé un degré considérable d'abstraction
et de généralisation. Ceux, par
exemple, qui les premiers ont inventé les
mots vert, bleu, rouge, et les autres noms
12de couleurs, doivent avoir observé et
comparé ensemble un grand nombre
d'objets, avoir remarqué leurs ressemblances
et leurs dissimilitudes par rapport
à la qualité de la couleur, et enfin les
avoir rangés dans leur esprit en différentes
classes et divers assortimens, suivant
ces ressemblances et ces dissimilitudes.
Un adjectif est de sa nature un mot
général, et en quelque sorte abstrait, et
présuppose nécessairement l'idée d'une
certaine espece ou assortiment de choses,
à toutes lesquelles il est également applicable.
Le mot vert ne pouvait pas,
comme nous avons supposé que c'était
le cas du mot caverne, être originairement
le nom d'un individu, et ensuite
être devenu, par ce que les grammairiens
appellent une antonomase, le nom d'une
espece. Ce mot vert dénotant, non pas
le nom d'une substance, mais la qualité
particuliere d'une substance, doit, dès
l'origine, avoir été un mot générique,
13et considéré comme également applicable
à toute autre substance ayant la même
qualité. L'homme qui le premier distingua
un objet particulier par l'épithete
de vert, doit avoir observé d'autres objets
qui n'étaient pas verts, d'avec lesquels
il a voulu le séparer par cette appellation.
L'établissement de ce nom suppose donc
une comparaison ; il suppose pareillement
quelque degré d'abstraction. La
personne qui la premiere inventa cette
maniere d'appeler, doit avoir distingué
la qualité d'avec l'objet auquel il appartenait,
et doit avoir conçu l'objet comme
capable de subsister sans la qualité. Ainsi
l'invention même des plus simples noms
adjectifs a nécessairement exigé plus de
métaphysique que nous ne sommes portés
à l'imaginer. Les différentes opérations
mentales d'arrangement ou de classement,
de comparaison et d'abstraction, doivent
avoir été toutes employées avant
qu'on ait pu former même les noms des
14différentes couleurs, les moins métaphysiques
de tous les noms adjectifs. Je
conclus de tout cela, que quand les
langues commencerent à se former, les
noms adjectifs ne furent point les mots
les premiers inventés.

Il y a un autre moyen de dénoter les
différentes qualités des différentes substances,
moyen qui, n'exigeant point
d'abstraction, ni qu'on conçoive aucune
séparation de la qualité d'avec le sujet,
paraît plus naturel que l'invention des
noms adjectifs, et dont, par cette raison,
on n'a guere pu manquer de s'aviser
avant de penser à eux, lors de la premiere
formation des langues : ce moyen
est de faire quelque changement sur le
nom substantif même, suivant les différentes
qualités dont il est doué. C'est
ainsi que dans beaucoup de langues les
qualités, tant du sexe que du manque
de sexe, sont exprimées par différentes
terminaisons dans les noms substantifs,
15terminaisons qui dénotent les objets ainsi
qualifiés. Dans le latin, par exemple,
lupus, lupa ; equus, equa ; juvencus, juvenca ;
Julius, Julia ; Lucretius, Lucretia :
dans le français, Louis, Louise, etc., dénotent
les qualités de mâle et de femelle
dans les personnes et les animaux auxquels
ils appartiennent, sans qu'on ait
besoin de mettre encore un adjectif pour
remplir ce but. D'un autre côté, les
mots forum, pratum, dénotent par leur
terminaison particuliere l'absence totale
du sexe dans les objets où cette terminaison
est placée. Le sexe et le manque
de tout sexe étant naturellement considérés
comme des qualités modificatives
et inséparables des substances particulieres
à qui elles appartiennent, il était
naturel de les exprimer plutôt par une
modification dans le nom substantif que
par aucun mot générique ou abstrait,
indiquant cette espece particuliere de
qualité. Il est évident que de cette maniere,
16l'expression a une analogie plus
exacte avec l'idée ou l'objet qu'elle dénote
que dans l'autre. La qualité paraît
dans la nature comme une modification
de la substance, et elle est ainsi exprimée
dans la langue par une modification
du nom substantif qui dénote la substance ;
la qualité et le sujet sont, dans
ce cas, liés ensemble, si je puis le dire,
dans l'expression comme ils paraissent
l'être dans l'objet et dans l'idée. De là
l'origine des genres masculin, féminin
et neutre dans toutes les anciennes langues ;
par ce moyen, la plus importante
de toutes les distinctions, celle des substances
en animées et en inanimées, et
celle des animaux en mâles et en femelles,
paraît avoir été suffisamment marquée
sans le secours des adjectifs, ou d'aucun
autre nom générique, dénotant ces especes
de qualifications, qui sont les plus
étendues de toutes.

Il n'existe que ces trois genres dans
17toutes les langues que je connais ; c'est-à-dire
que la formation des noms substantifs
ne peut, par elle-même et si elle
n'est pas accompagnée d'adjectifs, exprimer
d'autres qualités que celle de mâle,
de femelle, et d'êtres qui ne sont ni
mâles ni femelles. Je ne serais cependant
pas surpris que dans d'autres langues
que j'ignore, la différente formation des
noms substantifs fut susceptible d'exprimer
beaucoup d'autres différentes qualités :
les différens diminutifs de l'italien,
et de quelques autres langues, expriment
quelquefois réellement une grande variété
de modifications dans les substances
dénotées par ces noms, qui subissent de
pareilles variations.

Il était cependant impossible que les
noms substantifs pussent, sans perdre
tout à lait leur forme originaire, subir
un assez grand nombre de variations
pour suffire à exprimer cette variété
presque infinie de qualités, par lesquelles
18il devient nécessaire, dans différentes occasions,
de les spécifier et de les distinguer.
Quoique la différente formation des noms
substantifs ait donc pu, pendant quelque
tems, empêcher qu'il ne fût nécessaire
d'inventer des noms adjectifs, il était
impossible de détruire cette nécessité.
Quand les noms adjectifs vinrent à être
inventés, il était naturel qu'ils fussent
formés de maniere à avoir quelque similitude
avec les substantifs auxquels ils
étaient destinés à servir d'épithetes ou
de qualifications. On devait naturellement
donner aux adjectifs les terminaisons
des substantifs auxquels ils furent
d'abord appliqués ; et cet amour de la
ressemblance des sons, ce plaisir qu'on
trouve dans le retour des mêmes syllabes,
qui est le fondement de l'analogie dans
toutes les langues, devait porter à varier
la terminaison du même adjectif, suivant
qu'on avait occasion de l'appliquer à un
substantif masculin, féminin, ou neutre.
19On a donc dit magnus lupus, magna lupa,
magnum pratum, quand on a voulu exprimer
un grand loup, une grande louve,
un grand pré.

Cette variation dans la terminaison de
l'adjectif, suivant le genre du substantif,
variation qui a lieu dans toutes les anciennes
langues, paraît avoir été principalement
introduite par l'amour d'une
certaine similitude de sons, d'une certaine
espece de rime, qui naturellement
flatte beaucoup l'oreille. Il est à observer
que le genre ne peut proprement appartenir
à un nom adjectif, dont la signification
est toujours précisément la même,
à quelque espece de substantif qu'il soit
appliqué. Quand nous disons a great
man
, a great woman, un grand homme,
une grande femme, le mot grand (great)
a précisément le même sens dans les deux
cas : et la différence de sexe dans les sujets
auxquels il peut être appliqué, n'apporte
aucune différence dans sa signification.
20De la même maniere, magnus, magna,
magnum sont des mots qui expriment précisément
la même qualité, et le changement
de terminaison n'est accompagné
d'aucune espece de variation par rapport
à leur sens ; le sexe et le genre sont des
qualités qui appartiennent aux substances,
mais qui ne peuvent appartenir aux qualités
des substances. En général aucune
qualité, quand elle est considérée dans
la forme concrete, (in concret) ou comme
qualifiant quelque sujet particulier, ne
peut elle-même être conçue comme le
sujet d'aucune autre qualité, quoique cela
puisse avoir lieu quand elle est considérée
abstractivement : aucun adjectif ne peut
donc qualifier un autre adjectif. Un grand
bon homme
signifie un homme qui est tout
à la fois grand et bon ; les deux adjectifs
qualifient le substantif, mais ils ne se
qualifient pas l'un l'autre. D'un autre
côté, quand nous disons la grande bonté
d un homme, le mot bonté dénotant une
21qualité considérée abstractivement, qui
peut être elle-même le sujet d'autres
qualités, est par cette raison susceptible
d'être qualifiée par le mot grand.

Si l'invention originaire des noms adjectifs
dût être accompagnée de tant de
difficultés, celle des prépositions en offrait
encore plus ; chaque préposition, comme
je l'ai déjà observé, dénote quelque relation
considérée en concret avec l'objet
corélatif. La préposition dessus, par exemple,
dénote la relation de supériorité, non
abstractivement comme elle est exprimée
par le mot de supériorité, mais en concret
avec quelque objet corélatif. Par exemple
dans cette phrase : l'arbre au dessus de la
caverne
, le mot au dessus exprime une
certaine relation entre l'arbre et la caverne,
et il exprime cette relation en
concret avec l'objet corélatif, la caverne.
Une préposition exige toujours, afin de
compléter le sens, quelque autre mot
qui la suive, comme on peut l'observer
22dans ce membre de phrase cité : l'arbre
au dessus de la caverne
. Or je dis que
l'invention de pareils mots a dû exiger
un effort encore plus grand d'abstraction
et de généralisation, que celle des noms
adjectifs. D'abord, une relation est en
elle-même un objet plus métaphysique
qu'une qualité ; personne ne sera embarrassé
d'expliquer ce qu'on entend par
une qualité ; mais peu de gens seront
eux-mêmes en état d'exprimer, d'une
maniere très-claire, ce que c'est qu'une
relation ou un rapport : les qualités sont
presque toujours les objets de nos sens
extérieurs ; les rapports ne le sont jamais ;
il n'est donc pas étonnant que l'un de
ces genres d'objets soit beaucoup plus
facile à comprendre que l'autre. Secondement,
quoique les prépositions expriment
toujours le rapport dans lequel
elles sont en concret avec l'objet corélatif,
elles n'ont pu être formées originairement
sans un effort considérable
23d'abstraction : une préposition dénote
une relation, et rien qu'une relation ;
mais avant que les hommes aient pu créer
une espece de mots qui signifiait une relation,
et rien qu'une relation, ils ont
dû être capables, en quelque sorte, de
considérer cette relation, abstraction faite
des objets avec lesquels la relation a
lieu, puisque l'idée de ces objets ne
doit entrer, à aucun égard, dans la signification
de la préposition : l'invention
d'un pareil mot doit donc avoir exigé un
degré considérable d'abstraction. Troisièmement,
une préposition est de sa
nature un mot général qui, d'après sa
premiere institution, doit avoir été regardé
comme également applicable pour
dénoter toute autre semblable relation.
L'homme qui le premier inventa le mot
dessus, doit non-seulement avoir distingué
en quelque sorte la relation de supériorité
de la part des objets entre lesquels existait
ce rapport, mais il doit avoir aussi
24distingué cette relation d'avec les autres
relations, telles que celle de l'infériorité
dénotée par le mot dessous, de la relation
de juxta-position exprimée par le mot
à côté, etc. ; il doit donc avoir conçu ce
mot comme exprimant une espece particuliere
de relation, distinguée de toute
autre, ce qui ne pouvait se faire sans
un effort considérable de comparaison et
de généralisation.

Quelles que fussent par conséquent les
difficultés qu'on avait à surmonter pour
la premiere invention des noms adjectifs,
les mêmes et un plus grand nombre doivent
s'être rencontrées dans celle des prépositions.
Si donc les hommes, lors de
la premiere formation des langues, paraissent
avoir éludé pendant quelque tems
la nécessité des noms adjectifs, en variant
la terminaison des noms des substances,
suivant que celles-ci variaient dans quelques-unes
de leurs plus importantes qualités,
ils se trouvaient bien plus fortement
25contraints d'éluder, par quelque expédient
semblable, l'invention encore plus
difficile des prépositions. La différence
des cas, dans les anciennes langues, est
précisément un procédé du même genre ;
les cas du génitif et du datif, dans le grec
et le latin, tiennent évidemment la place
des prépositions ; et par une variation
dans le nom substantif, variation qui
équivaut au terme corélatif, ils expriment
la relation qui subsiste entre ce qui est
désigné par ce nom substantif, et ce qui
est exprimé par quelque autre mot dans
la phrase. Par exemple dans ces expressions :
fructus arboris, le fruit de l'arbre ;
sacer Herculi, consacré à Hercule, les changemens
opérés dans les mots corélatifs
arbor et Hercules, expriment les mêmes
rapports qui sont exprimés en français
par les prépositions de et à.

il ne fallait aucun effort d'abstraction
pour exprimer de cette maniere une relation ;
elle n'était pas exprimée ici par
26un mot particulier dénotant la relation
uniquement, mais par une variation dans
le terme corélatif ; elle était exprimée ici
comme elle paraît dans la Nature, non
comme quelque chose de séparé et de
caché, mais comme étant entiérement
mélé avec l'objet corélatif. (2)2

Exprimer la relation de cette maniere
n'exigeait aucun effort de généralisation ;
les mots arboris et Herculi, en même
tems qu'ils renferment dans leur signification
la même relation ou le même
rapport qui est exprimé par les prépositions
françaises de et à, ne sont pas
comme ces prépositions des mots génériques,
qu'on peut employer à exprimer
le même rapport entre tous les objets
dans lesquels on le voit exister.

Exprimer la relation de cette maniere
27n'exigeait aucun effort de comparaison ;
les mots arboris et Herculi ne sont pas
des mots génériques, destinés à désigner
une espece particuliere de relation, que
les inventeurs de ces expressions se soient
proposé, en conséquence de quelque
espece de comparaison, de séparer et de
distinguer de toute autre sorte de relation.
A la vérité, l'exemple de ce procédé
aura probablement été bientôt suivi ;
et quiconque avait l'occasion d'exprimer
une semblable relation entre quelque
autre objet que ce fut, aura été porté à
le faire en adaptant une semblable modification
au nom de l'objet corélatif ;
cela, dis-je, sera vraisemblablement, ou
plutôt certainement arrivé ; mais sans aucune
intention ou prévoyance particuliere
dans ceux qui les premiers en donnerent
l'exemple, et qui n'entendirent
jamais établir aucune regle générale. La
regle générale se sera établie elle-même
lentement et insensiblement, par suite
28de cet amour pour l'analogie et la similitude
des sons, qui est, sans contredit,
le fondement de la plus grande partie
des regles de la grammaire.

Le procédé d'exprimer la relation par
une variation ou modification de l'objet
corélatif, n'exigeant ni abstraction, ni
généralisation, ni comparaison d'aucune
espece, était donc d'abord beaucoup plus
naturel et plus facile que celui de l'exprimer
par ces mots généraux appelés
prépositions, dont la premiere invention
doit avoir exigé toutes ces opérations jusqu'à
un certain degré.

Le nombre des cas est différent dans
les différentes langues : il y en a cinq dans
le grec, six dans le latin ; et on dit qu'il
y en a dix dans l'arménien. Il a dû naturellement
arriver qu'il s'est trouvé un
plus grand ou un plus petit nombre de
cas, suivant que, dans les terminaisons
des noms substantifs, les créateurs d'une
langue ont établi un plus grand ou un
29plus petit nombre de variations, afin
d'exprimer les différens rapports qu'ils
avaient eu occasion d'observer avant l'invention
de ces prépositions plus générales
et abstraites qui pouvaient en tenir lieu.

C'est peut-être une chose qui mérite
d'être remarquée, que ces prépositions,
qui dans les langues modernes tiennent
lieu des anciens cas, sont les plus générales,
les plus abstraites, et les plus métaphysiques
de toutes, et que par conséquent
elles doivent avoir été les dernieres
inventées. Demandez à un homme d'une
sagacité ordinaire, quel est le rapport
exprimé par la préposition dessus ? il répondra
sur le champ, celui de supériorité ;
par la préposition dessous ? il répondra
tout aussi vite, celui d'infériorité mais
demandez-lui quel est le rapport exprimé
par la préposition de ; et s'il n'a pas auparavant
réfléchi long-tems sur ces objets,
vous pouvez hardiment lui accorder une
semaine pour songer à sa réponse. Les
30prépositions dessus et dessous ne dénotent
aucun des rapports exprimés par les cas
dans les anciennes langues ; mais la préposition
de dénote le même rapport qui
y est exprimé par le cas du génitif, et
qui, suivant qu'il est aisé de l'observer,
est d'une nature très-métaphysique ; la
préposition de dénote le rapport en général,
considéré en concret avec l'objet
corélatif ; elle marque que le nom substantif
qui le précede a un rapport quelconque
avec celui qui le suit, mais sans
spécifier à aucun égard, comme le fait
la préposition dessus, quelle est la nature
particuliere de ce rapport. Nous l'appliquons
donc souvent à exprimer les rapports
les plus opposés, parce que les
rapports les plus opposés ont cela de
commun, que chacun d'eux renferme
lui-même l'idée générale ou la nature
d'un rapport. Nous disons le pere du fils,
et le fils du pere ; les pins de la forêt, et
la forêt des pins : évidemment le rapport
31que le pere a avec le fils, est un rapport
entiérement opposé à celui que le fils a
avec le pere. Celui que les parties ont
avec le tout, est absolument opposé à
celui que le tout a avec les parties. Cependant
le mot de sert très-bien à marquer
tous ces rapports, parce qu'il ne marque
par lui-même aucun rapport particulier,
mais qu'il indique seulement le rapport en
général ; et toute l'idée d'un rapport particulier
que de pareilles expressions peuvent
fournir à l'esprit, il la tire non de la préposition
elle-même, mais de la nature et
de l'arrangement des substantifs entre
lesquels la préposition est placée.

Ce que j'ai dit concernant la préposition
de, peut en quelque sorte s'appliquer
aux prépositions à, pour, avec, et
à toutes les autres prépositions dont on
fait usage dans les langues modernes pour
tenir lieu des anciens cas. Toutes expriment
des rapports très-abstraits et très-métaphysiques,
que tout homme qui
32prendra la peine de les examiner, trouvera
extrêmement difficile d'exprimer par
des noms substantifs, de la même maniere
que nous exprimons le rapport que
marque la préposition dessus, par le nom
substantif supériorité. Cependant toutes
expriment quelque rapport spécifique ;
en conséquence aucune d'elles n'est aussi
abstraite que la préposition de, qu'on
peut regarder comme beaucoup plus métaphysique
que toutes les autres prépositions :
aussi les prépositions qui sont
capables de tenir lieu des anciens cas,
étant plus abstraites que les autres prépositions,
devaient naturellement être
plus difficiles à inventer ; en même tems
les rapports que ces prépositions expriment
sont de tous les rapports ceux que
nous avons le plus souvent occasion de
rappeler. Dans les langues modernes,
on fait beaucoup plus rarement usage
des prépositions dessus, près, dedans, dehors,
contre, etc. que des prépositions
33de, à, pour, avec. (3)3 Une des prépositions
de la premiere espece, que nous
venons de citer, ne se trouvera pas deux
fois dans une page, tandis que nous pouvons
à peine composer une seule phrase
sans le secours d'une ou deux des dernieres.
Si donc ces dernieres prépositions,
qui suppléent aux cas, étaient si difficiles
à inventer à cause de leur abstraction,
il y avait un besoin indispensable de
trouver quelque expédient pour en tenir
lieu, à cause des occasions fréquentes
qui se présentent de prendre connaissance
des rapports qu'elles dénotent ; mais il
n'y a pas d'expédient qui se présente aussi
facilement que celui de varier la terminaison
de l'un des principaux mots. (4)4

Il n'est peut-être pas nécessaire d'observer
34qu'il y a, dans les anciennes
langues, quelques cas qui ne peuvent
être représentés par aucunes prépositions :
ces cas sont le nominatif, l'accusatif
et le vocatif. Dans ces langues
modernes, qui n'admettent aucune semblable
variété dans les terminaisons de
leurs noms substantifs, les rapports correspondans
sont exprimés par la place
des mots, et par l'ordre et la construction
de la phrase.

Comme les hommes ont autant d'occasions
de faire mention de plusieurs
objets que d'un seul, il devint nécessaire
qu'ils eussent quelque moyen d'exprimer
le nombre. Le nombre peut être exprimé
ou par un mot particulier, exprimant
le nombre en général, tel que les mots
beaucoup, plusieurs, etc., ou par quelque
modification dans les mots qui expriment
les choses comptées. C'est vraisemblablement
ce dernier expédient auquel les
hommes ont eu recours dans l'enfance
35de la langue. Le nombre considéré en
général, sans être rapporté à aucune suite
particuliere d'objets comptés, est l'une
des idées les plus abstraites et les plus
métaphysiques que l'esprit de l'homme
soit capable de former ; et par conséquent
ce n'est pas une idée qui doive se présenter
promptement aux hommes grossiers
qui ne font que commencer à former
une langue ; ainsi ils ont dû naturellement
distinguer, quand ils parlaient d'un
seul objet ou de plusieurs, non par aucun
adjectif métaphysique tel que ceux des
Anglais a, an, many, (un, plusieurs)
mais par une variation dans la terminaison
du mot qui signifiait les objets comptés.
Telle est l'origine des nombres singulier
et pluriel dans toutes les langues anciennes ;
on a conservé également la
même distinction dans toutes les langues
modernes, au moins dans la plus grande
partie des mots.

Toutes les langues primitives, et non
36composées, paraissent avoir un duel ainsi
qu'un pluriel : c'est le cas du grec, et, à
ce qu'on m'a dit, de l'hébreu, du gothique
et de beaucoup d'autres langues.
Dans les commencemens grossiers de la
société, un, deux et plus, ont peut-être
été toutes les distinctions numériques que
les hommes ont eu occasion de remarquer ;
ils trouverent plus naturel de les
exprimer par une variation dans chaque
nom substantif particulier, que par des
mots génériques et abstraits, tels que un,
deux, trois, quatre, etc. Quoique l'habitude
nous ait rendu ces derniers mots
familiers, ils expriment peut-être les
abstractions les plus subtiles et les plus
rafinées que l'esprit humain soit capable
de former. Que chacun considere, par
exemple, en lui-même ce qu'il entend
par le mot trois, qui ne signifie ni trois
hommes, ni trois chevaux, ni trois sous,
ni trois deniers, mais trois en général,
et il conviendra aisément qu'un mot qui
37dénote en général une abstraction si métaphysique,
ne peut être une découverte
ni si facile à faire, ni si ancienne. J'ai lu
qu'il y avait quelques peuples de sauvages
dont la langue ne pouvait exprimer que
jusqu'à trois ; mais je ne me rappelle pas
d'avoir rien vu qui pût déterminer si cette
langue exprimait ces distinctions par trois
mots généraux, ou par des modifications
du nom substantif, qui servissent à marquer
les choses comptées.

Comme tous les rapports qui subsistent
avec un objet peuvent subsister avec plusieurs,
il est évident qu'il y a lieu au
même nombre de cas pour le duel et le
pluriel que pour le singulier. De là vient
la difficulté et la complication des déclinaisons
dans toutes les anciennes langues.
Dans le grec, il y a cinq cas dans chacun
de ces trois nombres, et par conséquent
quinze en tout.

Les noms adjectifs dans les anciennes
langues variant leurs terminaisons suivant
38le genre du substantif auquel ils sont appliqués,
ils le font également suivant le
cas et le nombre. Ainsi chaque nom
adjectif, dans la langue grecque ayant
trois genres et trois nombres, et cinq cas
dans chaque nombre, peut être considéré
comme ayant quarante-cinq modifications
différentes, les fondateurs des
langues paraissent avoir varié la terminaison
de l'adjectif, suivant le cas et le
nombre du substantif, par la même raison
qui la leur fit varier suivant le genre,
savoir l'amour de l'analogie et d'une
certaine régularité de sons. Dans la signification
des adjectifs, il n'y a ni cas ni
nombre, et le sens de pareils mots est
toujours précisément le même, malgré
toute la variété des terminaisons sous lesquelles
on les voit. Magnus vir, magni viri,
magnorum virorum ; a great man, of a great
man
, of great men ; (a)5 dans toutes ces
39expressions les mots magnus, magni, magnorum,
ainsi que le mot great ou grand,
ont précisément une même et unique
signification, quoiqu'il n'en soit pas de
même pour les substantifs auxquels ils
sont appliqués. La différence de terminaison
dans le nom adjectif n'est accompagnée
d'aucune espece de différence dans
le sens ; un adjectif dénote la qualification
du nom substantif ; mais les différens rapports
dans lesquels le nom substantif peut
se trouver suivant l'occasion, ne peuvent
produire aucune espece de différence sur
sa qualification.

Si les déclinaisons des langues anciennes
sont si compliquées, leurs conjugaisons
le sont encore plus ; et la complication
des unes est fondée sur le même principe
que celle des autres, la difficulté de créer
des termes génériques et abstraits, lors
de l'origine d'une langue.

Les verbes doivent nécessairement être
du même tems que les premiers efforts
40faits pour la formation d'une langue. On
ne peut exprimer une affirmation sans le
secours de quelque verbe. (5)6 Nous ne
parlons jamais que pour exprimer notre
opinion que quelque chose est ou n'est
pas ; mais le mot marquant cet événement
ou ce fait, qui est le sujet de notre
affirmation, doit toujours être un verbe.

Les verbes impersonnels qui expriment
en un seul mot un événement complet,
qui conservent dans l'expression cette
simplicité et cette unité parfaite existant
toujours dans l'objet et dans l'idée, et
qui ne supposent point d'abstraction ou
de division métaphysique de l'événement
dans ses différens membres constituans de
41sujet et d'attribut, furent, suivant toute
apparence, la premiere espece de verbes
inventée. Chacun des verbes suivans :
pluit, il pleut ; ningit, il neige ; tonat, il
tonne
 ; lucet, il fait jour, exprime une
affirmation complette, la totalité d'un
événement, avec cette simplicité et cette
unité parfaites, avec lesquelles l'esprit la
conçoit dans la Nature. Au contraire,
les phrases, Alexander ambulat, Alexandre
marche ; Petrus sedet, Pierre est assis, partagent
l'événement, pour ainsi dire, en
deux parties, savoir, la personne ou le
sujet, et l'attribut ou le fait qu'on affirme
du sujet ; mais dans la Nature, l'idée ou
la conception d'Alexandre marchant est
parfaitement et d'une maniere aussi complette,
une simple conception que celle
d'Alexandre ne marchant pas ; ainsi la
division de cet événement en deux parties
est tout à fait artificielle, et l'effet de
l'imperfection de la langue, qui, dans
cette occasion, comme dans beaucoup
42d'autres, supplée par plusieurs mots au
manque d'un seul, qui puisse exprimer
seul tout un fait qu'on se propose d'affirmer.
Chacun peut remarquer combien
l'expression pluit, il pleut, est plus naturelle
que les expressions artificielles, imber
decidit, la pluie tombe
, ou tempestas est
pluvia, la maniere d'être du tems est la
pluie
, etc. Dans ces deux dernieres expressions,
le simple événement ou le fait est
divisé artificiellement, savoir dans la premiere
en deux parties, et dans la seconde
en trois ; dans chacune d'elles il est exprimé
par une espece de circonlocution
grammaticale, dont la signification est
fondée sur une certaine analyse métaphysique
des parties composant l'idée
exprimée par le mot pluit, il pleut ; ainsi
les premiers verbes, peut-être même les
premiers mots dont on a fait usage lors
de l'origine des langues, ont dû probablement
être de pareils verbes impersonnels ;
aussi ai-je entendu dire par des
43grammairiens hébreux, que les mots radicaux
de leur langue, dont tous les
autres sont dérivés, sont tous des verbes,
et des verbes impersonnels. (6)7

Il est facile de concevoir comment,
dans le progrès du langage, ces verbes
impersonnels sont devenus personnels.
Supposons, par exemple, que le mot
venit, il vient, fut originairement un verbe
impersonnel, et qu'il dénotât, non l'arrivée
de quelque chose en général comme
à présent, mais l'arrivée d'un objet particulier
tel qu'un lion ; nous supposerons
donc que quand les premiers inventeurs
du langage, qui vivaient dans l'état sauvage,
voyaient approcher ce terrible animal,
ils étaient accoutumés à crier l'un
44à l'autre, venit, c'est-à-dire, le lion vient ;
et que ce mot exprimait ainsi un événement
complet sans le secours d'aucun
autre. Dans la suite, quand d'après les
progrès ultérieurs de la langue ils eurent
commencé à donner des noms aux substances
particulieres, toutes les fois qu'ils
observerent l'approche de quelque objet
terrible, ils joignirent naturellement le
nom de cet objet au mot venit, et s'écrierent,
venit ursus, venit lupus ; l'ours vient,
le loup vient. Ce fut ainsi que le mot venit
parvint par degrés à signifier l'arrivée de
tout objet terrible, et non pas uniquement
l'arrivée du lion ; il signifia donc
ainsi non l'arrivée d'un objet particulier,
mais l'arrivée d'un objet d'une espece particuliere ;
étant devenu plus général dans
sa signification, il ne fut plus dorénavant
propre à représenter aucun événement
particulier distinct, par lui-même et sans
le secours d'un nom substantif, qui pût
fixer d'une maniere certaine et déterminer
45sa signification : il devint donc alors un
verbe personnel, au lieu d'un verbe impersonnel.
Nous pouvons aisément concevoir
comment, lors des progrès ultérieurs
de la société, il put acquérir encore
une signification plus générale, et parvenir
à exprimer, comme à présent, l'approche
de tout objet, tant bon que mauvais ou
indifférent.

Il est probable que c'est d'une maniere
pareille à celle-ci que presque tous les
verbes sont devenus personnels, et que
les hommes ont appris par degrés à diviser
presque tous les événemens en un
grand nombre de parties métaphysiques,
exprimées par les différentes parties du
discours, diversement combinées dans les
différens membres de chaque phrase et
de chaque pensée. (7)8 On paraît avoir
46fait la même espece de progrès dans l'art
de penser que dans l'art d'écrire. Quand
le genre humain commença à exprimer
ses idées par l'écriture, chaque caractere
représenta un mot tout entier ; mais le
nombre des mots étant presque infini, la
mémoire elle-même se trouva tout à fait
surchargée par la multitude de caracteres
qu'elle était obligée de retenir. La nécessité
apprit donc aux hommes à diviser
les mots dans leurs élémens, et à inventer
des caracteres qui représentassent non les
mots eux-mêmes, mais les élémens dont
ils étaient composés. En conséquence de
cette invention, chaque mot particulier
47devint représenté, non par un seul caractere,
mais par une multitude de caracteres ;
et l'expression de ce mot dans
l'écriture devint beaucoup plus compliquée
qu'auparavant ; mais quoique les
mots particuliers fussent ainsi représentés
par un plus grand nombre de caracteres,
la totalité de la langue était exprimée par
un beaucoup plus petit, et environ vingt-quatre
lettres furent trouvées capables de
tenir lieu de cette multitude immense de
caracteres qui étaient auparavant nécessaires.
De la même maniere, lors du commencement
des langues, les hommes
paraissent avoir essayé d'exprimer chaque
événement particulier qu'ils avaient eu
occasion d'observer, par un mot particulier
qui exprimait tout à la fois la totalité
de cet événement. Mais comme le
nombre des mots doit dans ce cas être
devenu réellement infini, en conséquence
de la variété réellement infinie des événemens,
les hommes se trouverent eux-mêmes
48en partie forcés par la nécessité,
et en partie conduits par la nature, à
partager chaque événement en ce qu'on
peut appeler ses élémens métaphysiques,
et à établir des mots qui dénotassent,
non pas tant les événemens, que les
élémens dont ils étaient composés.
L'expression de chaque événement particulier,
devint plus compliquée par ce
procédé ; mais tout le systême de la langue,
fut plus cohérent, plus lié, et plus
facile à retenir et à comprendre.

Lorsque les verbes, après avoir été
originairement impersonnels, furent ainsi
devenus personnels par la division de
l'événement dans ses élémens métaphysiques,
il est naturel de présumer qu'on
les employa à la troisieme personne du
singulier. On ne se sert jamais impersonnellement
d'aucun verbe dans notre
langue, ni, du moins que je sache, dans
aucune langue moderne. Mais dans les
langues anciennes, tout verbe dont on
49fait usage impersonnellement est toujours
à la troisieme personne du singulier.
La terminaison de ces verbes, qui
sont toujours impersonnels, est constamment
la même que celle de la troisieme
personne du singulier des verbes personnels.
La considération de ces circonstances,
jointe à la nature de la chose
elle-même, peut servir à nous convaincre
que les verbes devinrent d'abord personnels
dans ce qu'on appelle maintenant
la troisieme personne du singulier.

Mais comme l'événement ou la matière
du fait peut être affirmé, soit de la
personne qui parle, soit de la personne
à qui on parle, ainsi que de toute autre
personne ou objet, il devint nécessaire
de trouver quelque moyen d'exprimer
ces deux rapports particuliers de l'événement.
On remplit communément ce
but dans la langue anglaise, en mettant
ce qu'on appelle les pronoms personnels
devant le mot générique, qui exprime
50l'événement affirmé. Prenons pour exemple
ces mois ; i came, you came, he or
it came
 ; je vins, vous vîntes, il ou cela
vint
 : le fait d'être venu est affirmé,
savoir dans la premiere de ces trois
phrases de celui qui parle ; dans la seconde,
de celui à qui on parle, et dans la troisieme
de quelque autre personne ou
objet. On peut présumer que les premiers
formateurs de la langue ont pu faire la
même chose ; et qu'en mettant de la
même maniere les deux premiers pronoms
personnels avant la même terminaison du
verbe, qui exprimait la troisieme personne
du singulier, ils ont pu dire ego
venit
, tu venit, aussi bien que ille ou illud
venit
, et je ne doute pas qu'ils ne
l'eussent fait, si, en même tems qu'ils
eurent la premiere occasion d'exprimer
ces rapports du verbe, ils avaient eu
dans leur langue des mots tels que
ceux d'ego ou de tu, c'est-à-dire de moi
ou de vous. Mais il n'est point du tout
51vraisemblable qu'on connut aucun mot
pareil à cette époque ancienne de leur
langue dont nous parlons maintenant.

Quoique l'habitude nous les ait maintenant
rendus familiers, chacun de ces
deux mots moi et tu exprime des idées
extrêmement métaphysiques et abstraites.
Le mot moi, par exemple, est un mot
d'une espece très-particuliere. Quiconque
parle peut syndiquer lui-même par ce
pronom personnel. Le mot moi est donc
un mot générique, susceptible d'être
employé comme le prédicament (suivant
l'expression des logiciens) pour une variété
infinie d'objets. Il diffère cependant de
tous les autres à cet égard, que les objets
dont il peut être prédicable ne forment
aucune espece particuliere d'objets, distinguée
de toutes les autres. Le mot moi
ne dénote point, comme le mot man ou
on une classe particuliere d'objets, séparée
de toutes les autres par des qualités
particulieres qui lui appartiennent. Il
52est loin d'être le nom d'une espece ; mais
au contraire toutes les fois qu'on en fait
usage, il dénote toujours un individu
précis, la personne particuliere qui parle
alors. On peut dire qu'il est tout à la
fois, ce que les logiciens appellent un
terme singulier et ce qu'ils appellent un
terme commun ; et qu'il réunit dans sa
signification les qualités qui paraissent
opposées de l'individualité la plus précise
et de la généralisation la plus étendue.
Ainsi ce mot exprimant une idée si
abstraite et si métaphysique ne pouvait
pas se présenter aisément et promptement
aux premiers formateurs de la langue.
On peut observer, que ce qu'on appelle
les pronoms personnels est au nombre des
derniers mots dont l'enfant apprend à
faire usage. Un enfant parlant de lui-même
dit : Henry marche, Henry est assis,
au lieu de je marche, je suis assis. De
même donc que lors de l'origine des
langues, les hommes ont paru éluder
53l'invention au moins des prépositions
les plus abstraites, et avoir exprimé les
mêmes rapports qu'elles sont maintenant
destinées à exprimer, en variant la terminaison
du terme corélatif, ainsi ils ont
naturellement essayé d'éluder la nécessité
d'inventer ces pronoms plus abstraits en
variant la terminaison du verbe, suivant
qu'on se proposait d'affirmer de la premiere,
de la seconde ou de la troisieme
personne, l'événement qu'il exprimait.
Tel paraît être aussi la pratique universelle
de toutes les anciennes langues.
Dans le latin ; veni, venisti, venit, dénote
suffisamment, sans aucune autre addition,
les différens événemens exprimés par
les phrases françaises, je suis venu, vous êtes
venu
, il est venu. Le verbe par la même
raison varia ses terminaisons suivant
qu'on se proposait d'affirmer l'événement
de la premiere, de la seconde ou de la
troisieme personne du pluriel ; et ce qui
est exprimé par les phrases françaises,
54nous vinmes, vous vintes, ils vinrent, était
exprimé par les mots venimus, venistis,
venerunt. Ces langues primitives, qui par
rapport à la difficulté d'inventer des
nombres pluriels, ont inventé le duel ainsi
que le pluriel dans la déclinaison de
leurs noms substantifs, firent probablement
la même chose par analogie dans
la conjugaison de leurs verbes. Ainsi
nous pouvons nous attendre à trouver
dans toutes ces langues originales, au
moins six, si nous ne trouvons pas même
huit ou neuf de ces variations dans la
terminaison de chaque verbe, suivant
qu'on avait pour but d'affirmer de la
premiere, de la seconde ou de la
troisieme personne du singulier, du
duel, ou du pluriel, l'événement dont
on parlait. Ces variations étant de nouveau
répétées avec les autres dans tous ces
différens tems, dans tous ces différens
modes, dans toutes ces différentes voix,
doivent nécessairement avoir rendu leurs
55conjugaisons encore plus compliquées
que leurs déclinaisons.

La langue serait vraisemblablement
restée en cet état dans tous les pays, et
elle ne serait point devenue plus simple
dans ses déclinaisons et ses conjugaisons,
si elle n'était pas devenue plus compliquée
dans sa composition, en conséquence du
mélange de plusieurs langues entre elles,
occasionné par le mélange de différentes
nations. Tant qu'une langue quelconque
fut parlée seulement par ceux qui l'avaient
apprise dans leur enfance, la complication
de ses déclinaisons et conjugaisons ne
pouvait occasionner beaucoup d'embarras.
La très-grande partie de ceux qui
avaient occasion de la parler, l'avaient
apprise dans un âge si peu avancé, d'une
maniere si insensible et par des degrés si
lents, qu'ils en sentaient à peine la
difficulté. Mais quand deux nations vinrent
à se mêler l'une à l'autre, soit par
la conquête, soit par la migration, le cas
56était très-différent. Chaque peuple, pour
se faire entendre lui-même de ceux avec
qui il lui était nécessaire de converser,
était obligé d'apprendre la langue de
l'autre. La très-grande partie des individus
apprenant la nouvelle langue, non
par art, ou en remontant à ses rudimens
ou ses premiers principes, mais par routine
et par ce qu'ils entendaient dire dans
la conversation, était extrêmement tourmentée
par la complication de ses déclinaisons
et de ses conjugaisons. Ces individus
s'efforcerent donc de remédier à
leur ignorance de celle-ci, par les moyens
que la langue pouvait leur procurer. Ils
suppléerent naturellement à leur ignorance
des déclinaisons par l'usage des
prépositions ; et s'il arrivait qu'un lombard
essayant de parler latin, et ayant besoin
d'exprimer que tel homme était citoyen
ou bienfaiteur de Rome, ne connut point
les cas du génitif et du datif du mot
Roma, il était naturellement porté à y
57suppléer en mettant les prépositions ad
et de devant le nominatif ; et au lieu de
roma, il disait ad Roma et de Roma : aussi
al Roma et di Roma. Telle est la maniere
dont les italiens actuels, les descendans
des anciens Lombards ou Romains, expriment
ce rapport et tous les autres semblables.
C'est de cette maniere que les
prépositions paraissent avoir été introduites
à la place des anciennes déclinaisons.
J'ai appris qu'on avait fait la
même altération dans la langue grecque
depuis la prise de Constantinople par
les Turcs. Les mots sont en grande partie
les mêmes qu'auparavant, mais la grammaire
a entiérement disparu, les prépositions
ayant remplacé les anciennes
déclinaisons. Ce changement est incontestablement
une simplification de la
langue, par rapport aux rudimens et
au principe. Au lieu d'une grande variété
de déclinaisons, il en introduit une seule
qui est la même dans chaque mot, quel
58que soit son genre, son nombre et sa
terminaison.

Un pareil expédient met les hommes
qui sont dans la situation dont il vient
d'être parlé, en état de se délivrer de
tout l'embarras de leurs conjugaisons.
Il existe dans toutes les langues un
verbe connu par le nom de verbe
substantif, en latin sum, en français
je suis. Ce verbe exprime non l'existence
d'aucun événement particulier,
mais l'existence en général. Ainsi c'est le
plus abstrait et le plus métaphysique de
tous les verbes, et par conséquent ce ne
peut être un mot qui ait été inventé de
bonne heure. Cependant quand il fut
inventé, comme il avait tous les tems et
les modes de tous les autres verbes, en
étant joint au participe passif, il put tenir
lieu de toute la voie passive ; et mettre
autant de simplicité et d'uniformité dans
leurs conjugaisons, que l'usage des prépositions
l'avait fait dans leurs déclinaisons.
59Un lombard qui voulait dire je suis aimé,
mais qui ne pouvait pas se rappeler le
mot amor, s'efforçait naturellement de
suppléer à son ignorance en disant : ego
sum amatus
 ; io sono amato est aujourd'hui
l'expression italienne qui répond à la
phrase française ci-dessus rapportée.

Il y a un autre verbe qui existe de
même dans toutes les langues et qui est
distingué par le nom de verbe possessif,
en latin habeo, en français j'ai. Ce verbe
exprime aussi un événement d'une nature
extrêmement abstraite et métaphysique ;
on ne peut par conséquent supposer que
c'ait été un mot inventé de très bonne
heure. Cependant lorsqu'il fut inventé,
en l'appliquant au participe passif, il était
en état de tenir lieu d'une grande partie
du verbe actif, comme le verbe substantif
tenait lieu de tout le passif. Un lombard
qui voulait dire j'avais aimé, mais qui ne
pouvait se rappeler le mot amaveram,
s'efforçait d'y suppléer en disant ou ego
60habebam amatum
ou ego habui amatum :
io aveva amato ou io ebbi amato sont aujourd'hui
les expressions italiennes qui y
correspondent. Ainsi d'après le mélange
des différentes nations l'une avec l'autre,
les différens verbes auxiliaires firent
approcher les conjugaisons de la simplicité
et de l'uniformité des déclinaisons.

En général on peut établir pour maxime,
que plus une langue est simple dans
sa composition, plus elle doit être compliquée
dans ses déclinaisons et ses conjugaisons ;
et qu'au contraire plus elle est
simple dans ses déclinaisons et ses conjugaisons,
plus elle doit être compliquée
dans sa composition.

Le grec paraît en partie une langue
simple et non composée, formée du
jargon primitif de ces anciens sauvages
errans, les anciens Helléniens et Pelages,
dont on dit que la nation grecque est
descendue. Tous les mots dans la langue
grecque sont dérivés d'environ trois cents
61primitifs ; preuve évidente, que les Grecs
formerent leur langue presque entiérement
parmi eux, et que quand ils avaient
besoin d'un nouveau mot, ils n'étaient
pas accoutumés, comme nous le sommes,
à l'emprunter de quelque langue étrangère,
mais le formaient, soit en le composant,
soit en le tirant d'un ou plusieurs
mots pris dans leur propre langue. Aussi
les déclinaisons et les conjugaisons du
grec sont-elles beaucoup plus compliquées
que celles d'aucune des langues
de l'Europe que je connais.

Le latin est un composé du grec et de
l'ancien toscan. Ses déclinaisons et ses
conjugaisons sont par conséquent beaucoup
moins compliquées que celles du
grec. Il a laissé le duel dans les deux ;
ses verbes n'ont point de mode optatif,
distingué par aucune terminaison particuliere ;
ils n'ont qu'un seul futur ; ils
nom point d'aoriste distinct du prétérit
parfait ; ils n'ont point de tems moyen,
62et même beaucoup de leurs tems au
passif sont formés de différentes parties,
comme dans les langues modernes, par
le secours du verbe substantif joint au
participe passif. Dans l'actif et dans le
passif, le nombre des infinitifs et des
participes est beaucoup moins considérable
dans le latin que dans le grec.

Les langues française et italienne sont
composées toutes deux, l'une du latin et
de l'idiôme des anciens Francs, l'autre du
même latin et de la langue des anciens
Lombards. Comme ces deux langues
française et italienne sont plus compliquées
dans leur composition que la
latine, elles sont pareillement plus simples
dans leurs déclinaisons et leurs conjugaisons.
Quant à leurs déclinaisons,
elles ont toutes deux perdu entiérement
leurs cas ; et quant à leurs conjugaisons
elles ont toutes les deux perdu la totalité
de leur passif, et une partie des voix
actives de leurs verbes. Elles suppléent
63entiérement au manque du passif par le
verbe substantif joint au participe passif,
et elles forment une partie de l'actif, de
la même maniere, avec le secours du verbe
possessif et du même participe passif.

L'anglais est composé du français et
de l'ancien saxon. Le français fut introduit
en Angleterre par la conquête des
Normands ; et il continua, jusqu'au tems
d'Edouard III, à être la seule langue des
lois et la principale langue de la cour.
L'anglais qu'on parla ensuite, et qu'on
parle encore aujourd'hui, est un mélange
de l'ancien saxon et de ce français normand.
Aussi comme la langue anglaise
est plus compliquée dans sa composition
que la française et l'italienne, elle est
pareillement plus simple dans ses déclinaisons
et ses conjugaisons. Ces deux
langues retiennent au moins une partie
de la distinction des genres ; et leurs
adjectifs varient leur terminaison suivant
qu'ils sont appliqués à des substantifs masculins
64ou féminins ; mais on ne trouve
point de pareille distinction dans
la langue anglaise, dont les adjectifs
n'admettent point de variété de terminaison.
Le français et l'italien ont tous
les deux les restes de la conjugaison,
et tous ces tems de l'actif qui ne peuvent
être exprimés par le verbe possessif joint
au participe passif, ainsi que beaucoup
de ceux qui sont dans ces langues
marqués par la variation des terminaisons
du verbe principal. Mais presque tous
ces autres tems sont, dans l'anglais, exprimés
par d'autres verbes auxiliaires,
de sorte qu'on trouve à peine dans
cette langue les restes de la conjugaison :
i love, i loved, loving ; j'aime, j'aimais,
aimant, sont toutes les variétés de terminaison
qu'admet la très grande partie
des verbes anglais. Toutes les différentes
modifications de sens, qui ne peuvent
être exprimées par aucune de ces trois
terminaisons, doivent être formées par
65différens verbes auxiliaires joints à quelqu'une
d'elles. Deux verbes auxiliaires
suppléent à tout ce qui manque aux conjugaisons
française et italienne ; il en faut
plus de douze pour suppléer à celle des
Anglais qui, indépendamment des verbes
substantifs et possessifs, font usage de do
did
 ; will, would ; schall, schould ; can,
could
 ; may, might.

C'est de cette maniere que la langue
devient plus simple dans ses rudimens
et ses principes, justement dans la proportion
qu'elle devient plus compliquée
dans sa composition ; et elle éprouve le
même effet qu'on voit communément
produit dans les instrumens mécaniques.

Toutes les machines, lorsqu'elles sont
inventées, sont extrêmement compliquées
dans leurs principes ; et il y a souvent
un principe particulier de mouvement,
pour chaque mouvement particulier
qu'on s'est proposé de leur faire exécuter.
Ceux qui les perfectionnent ensuite,
66observent qu'on peut appliquer un principe
de maniere à produire plusieurs de
ces mouvemens. De cette maniere la
machine devient, peu à peu, de plus en
plus simple, et produit ses effets avec
un plus petit nombre de roues, et moins
de principes de mouvement. De même
dans la langue, chaque cas de chaque nom,
et chaque tems de chaque verbe était originairement
exprimé par un mot particulier
et distinct, qui servait à cet objet, et non à
aucun autre. Mais l'observation subséquente
montra qu'un seul assortiment de
mots pouvait suppléer à tout ce nombre infini,
et que quatre ou cinq prépositions, et
une demi-douzaine de verbes auxiliaires
pouvaient tenir lieu de toutes les déclinaisons
et de toutes les conjugaisons des anciennes
langues. Cependant, quoique cette
simplification des langues ait dû peut-être
son origine à des causes semblables, elle
n'a point du tout produit les mêmes
effets que la simplification des machines.
67Cette simplification des machines les rend
de plus en plus parfaites ; mais cette
simplification des rudimens des langues
les rend de plus en plus imparfaites,
et d'autant moins propres à remplir
beaucoup des buts de la langue, et
cela par les raisons suivantes.

D'abord cette simplification rend les
langues plus prolixes, plusieurs mots
devenant nécessaires pour exprimer ce
qui l'avait été auparavant par un seul.
C'est ainsi que les mots dei et deo en latin
montrent suffisamment, sans qu'on y
ajoute rien, quel rapport l'objet signifié,
est présenté comme ayant avec les objets
exprimés par les autres mots dans le
discours. Mais pour exprimer ce rapport
en français, en anglais, et dans presque
toutes les autres langues modernes,
nous devons faire usage au moins de
deux mots et dire de dieu, à dieu ; of god,
to god. Ainsi en ce qui concerne les
déclinaisons, les langues modernes sont
68beaucoup plus prolixes que les anciennes.
La différence est encore beaucoup plus
grande par rapport aux conjugaisons.
Ce qu'un romain exprimait par un seul
mot, amavissem, un français est obligé
de l'exprimer par trois mots différens
j'aurais aimé, et un anglais par quatre i
should have loved
. Il n'est pas nécessaire
de se donner la peine de montrer combien
cette prolixité doit énerver l'éloquence
dans toutes les langues modernes.
Tous ceux qui ont quelque habitude de
composer savent combien la beauté de
toute expression dépend de sa concision.

Secondement, cette simplification des
principes des langues les rend moins
agréables à l'oreille. La variété de terminaisons,
produite dans le grec et le
latin par leurs déclinaisons et leurs
conjugaisons, donne à ces langues une
douceur qui est entiérement inconnue
aux nôtres, et une variété qu'on ne
trouve dans aucune autre langue moderne.
69Par rapport à la douceur, peut-être
que l'italien surpasse le latin, et égale
presque le grec ; mais pour la variété,
cette langue moderne est bien inférieure
aux deux anciennes.

Troisièmement, non seulement cette
simplification rend les sons de notre
langue moins agréables à l'oreille, mais
elle nous empêche aussi de ranger les
sons que nous avons, de la maniere qui
pourrait flatter davantage. Elle enchaîne
beaucoup de mots à une situation particuliere,
quoique souvent, s'ils eussent
été placés dans une autre, il en fût résulté
plus de beautés. Dans le grec et le
latin, quoique l'adjectif et le substantif
soient séparés l'un de l'autre, la correspondance
de leurs terminaisons montre
toujours leur rapport mutuel, et leur séparation
n'occasionne nécessairement aucune
espece de confusion. C'est ainsi que dans
ce premier vers des Eclogues de Virgile :

Tytire, tu patulœ recubans sub tegmine fagi,70

nous voyons aisément que tu se rapporte à
recubans, et patulœ à fagi, quoique les mots
qui ont des rapports soient séparés par
l'intercallation de plusieurs autres, parce
que les terminaisons montrant la correspondance
de leurs cas, déterminent leur
rapport mutuel. Mais si vous traduisez
littéralement ces mots en français, en laisant
subsister les inversions, Œdipe lui-même
ne pourrait trouver le sens de cette égnime,
parce qu'il n'y a point de différence de terminaison,
qui puisse indiquer à quel substantif
répond chaque adjectif. Il en est
de même par rapport aux verbes. En latin
on peut souvent placer le verbe dans
toutes les parties de la phrase, sans qu'il
y ait d'inconvénient ni d'ambiguïté, mais
en anglais et en français sa place est presque
toujours déterminée d'une maniere
précise. Il doit, presque dans tous les cas,
suivre le membre de la phrase qui est le
sujet, et précéder celui qui est l'objet.
Ainsi dans le latin, que vous disiez Joannem
71verberavit Robertus
, ou Robertus verberavit
Joannem
, le sens est précisément le
même, et la terminaison montre dans
les deux cas, que c'est Jean qui est le
battu : mais en français Jean bat Robert
et Robert bat Jean n'ont point du tout
le même sens. Par conséquent la place
des trois principaux membres de la phrase
est presque toujours déterminée d'une,
maniere précise dans la langue française,
et par la même raison dans les langues
anglaise et italienne, tandis que les anciennes
langues ont une plus grande latitude à
cet égard, et que la place de ces membres
y est souvent indifférente en grande partie.
Les anglais sont forcés d'avoir recours à
Horace pour interpréter quelques endroits
de la traduction littérale suivante, d'une
ode de ce poëte par Milton :

Who now enjoys thee credulous all gold,
Who always vacant, always amiable,
Hopes thee ; of flattering gales
Unmindful
.

Ce sont là des vers qu'il est impossible
72d'expliquer par aucune des regles de la
langue anglaise. Il n y a point dans la
langue anglaise de regles par lesquelles
ou puisse découvrir, 1° que, dans le
premier vers, credulous se rapporte à
who, et non à thee, ou que all gold se
rapporte à quelque chose ; 2° que dans
le quatrieme vers unmindful se rapporte
au mot who du second et non au mot
thee du troisieme ; 3° qu'au contraire
dans le second vers always vacant, always
amiable
se rapportent toujours à thee qui
est dans le troisieme et non à who qui se
trouve également dans le second. A la
vérité tout cela est assez clair dans l'original
latin que voici :

Qui nunc te fruitur credulus aureâ,
Qui semper vacuam, semper amabitem
Sperat te, nescius auræ
Fallacis
. (1)973

Cette clarté du passage latin vient de
ce que les terminaisons dans cette langue
fixent le rapport de chaque adjectif à
son substantif, ce qu'il est absolument
impossible à un anglais de faire.

Il est difficile d'imaginer combien cette
faculté de transposer l'ordre de leurs mots
doit avoir facilité la composition des
anciens, tant en vers qu'en prose. On
sent aisément que leur versification doit
en être devenue beaucoup plus facile ;
et qu'en prose, toutes les beautés qui
dépendent de l'arrangement et de la
construction des divers membres de la
période, doivent s'être présentées à eux
avec beaucoup plus de facilité, et dans un
plus grand degré de perfection, qu'à
ceux dont les expressions sont constamment
gênées par la prolixité, la contrainte,
et la monotonie des langues
modernes.

Voyez les avis qui sont à la tête des derniers volumes de
la traduction de Gibbon, et à la fin du dernier volume.
Note du traducteur.
74

1(1) Origine de l'inégalité, premiere partie, pag. 3:6, 377,
édition d'Amsterdam des œuvres diverses de J. J. Rousseau.
Nous désirerions bien que dans les éditions de Rousseau, on
indiquât les critiques et réfutations qui ont été faites d'un
grand nombre de ses paradoxes, dont plusieurs sont si dangereux.
(Note du traducteur.)

2(2) Il est assez singulier que dans l'hébreu, pour exprimer
le livre de Pierre, on dise libri Petrus au lieu de liber
Petri
. Je dois cette observation au citoyen François-Jacques
Fariau, l'ainé, frere du traducteur des Métamorphoses
d'Ovide. (Note du traducteur.)

3(3) On voit même que ces propositions dessus, dessous,
dedans, dehors, sont déjà elles-mêmes des mots composés
des mots de, sur, hors, dans, &c. (Note du trad.)

4(4) Peut-être pourrait-on objecter à ce systême, que les cas
n'ont été imaginés que pour qu'on fût en état de reconnaître
le sens dans les langues à inversion. (Note du trad.)

5(a) Un grand homme, d'un grand homme, des grands
hommes.

6(5) Dans l'hébreu, pour dire Pierre est riche, on dit seulement
Pierre riche ; aucun verbe, à la vérité, n'a de présent dans
cette langue : un substantif suivi d'un adjectif y exprime seul
une proposition affirmative au présent. On m'a assuré que le
génie de cette langue ne souffre guere d'adjectif qui y soit purement
épithete ; ainsi on ne pourrait guere y dire : louez le
Dieu bienfesant
 ; mais on y dirait : louez Dieu, car ou qui bienfesant,
c'est-à-dire, car il est bienfesant, ou qui est bienfesant,
(Note du traducteur, qui doit ces observations au citoyen Fariau.)

7(6) Un citoyen savant, que j'ai déjà nommé, (le citoyen
Fariau, l'ainé, nommé par le département de Paris professeur
de langue espagnole,) serait porté à croire que les verbes
viennent au contraire des substantifs ; il se fonde sur ce
qu'en anglais, love signifie amour ; et que dans to love, qui
signifie aimer, on est obligé d'ajouter to, caractere de l'infinitif.
(Note du traducteur.)

8(7) Comme la plupart des verbes expriment à présent,
non un événement, mais l'attribut d'un événement, et ont
en conséquence besoin d'un sujet ou d'un cas nominatif
pour completter leur signification, quelques grammairiens
n'ayant pas fait attention à cette marche de la Nature, et
desirant de rendre leurs regles communes absolument universelles
et sans aucune exception, ont soutenu que tous
les verbes exigeaient un nominatif, soit exprimé, soit sous-entendu,
et se sont en conséquence mis eux-mêmes à la torture
pour trouver quelques bizarres nominatifs à ce petit
nombre de verbes, qui évidemment n'en admettent aucun,
puisqu'ils expriment toujours un événement complet. Pluit,
il pleut
, par exemple, suivant Sanctius, signifie pluvia pluit,
ou en français, la pluie pleut. Voyez Sanctii Minerva, liv. III,
chap. I. (Note de Smith.) — Il ne serait peut-être pas déraisonnable
de dire que pluit signifie cœlum pluit. (Note du trad.)

9(1) Je réitere ici le vœu que j'ai déjà formé, qu'on réunisse
dans un même volume les meilleures traductions ou imitations
qui ont paru en vers français de Martial, des odes d'Horace,
des élégies de Tibulle, et des plus beaux morceaux de
Lucrèce, et surtout de l'Anti-Lucrèce.