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5314_fr_Meillet_1_T16 (Meillet, Antoine)

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Le nom de l'homme 11

L'allemand a deux noms de l'« homme » : l'un désigne le
« mâle », l'individu capable de porter les armes, l'autre est le
nom générique de l'espèce humaine : mann et mensch ; de même
le néerlandais. Le second de ces noms est un dérivé du premier.
Ni en français ni en anglais, on n'observe rien de pareil : homme
et man servent à la fois pour l'une et pour l'autre notions. L'état
de choses allemand concorde avec celui de la plupart des anciennes
langues indo-européennes : le sanskrit oppose mánuṣaḥ à vīráḥ et
à (accusatif náram), le grec ánthrōpos (dont l'étymologie est
obscure) à anḗr, l'arménien mard (dont le sens premier est « mortel »)
à ayr (qui répond à grec anḗr), le lituanien žmů̃ et zmogùs
à výras, le slave člověkǔ à mǫžĭ, le gotique guma à wair, l'irlandais
duine à fer, le latin enfin homō à uir.

Il est curieux que cette distinction qui paraît si naturelle, et
qui est si commode, ait tendu à s'effacer. Le latin, le germanique
la possédaient ; les langues romanes, l'anglais l'ont perdue. Il
semble que la distinction ait tendu à s'éliminer durant la période
où les langues passaient par la période plébéienne : on sait que
les langues romanes continuent, non le latin des hautes classes
de la société, mais un latin plébéien, comme on le voit et par
bien des détails de vocabulaire, et par certains caractères de leur
grammaire. Le nom noble de l'« homme » a disparu ; il n'est
resté que le nom générique : homo. De même en anglais : l'anglais
a passé, par une période toute plébéienne lors de la conquête
272franco-normande, à la suite de laquelle les classes dominantes
ont parlé français.

Si le latin uir a disparu des langues romanes, il en est resté un
dérivé, mais dont, dès l'époque romaine, le lien avec uir était
si relâché qu'on cessait d'unir les deux mots : uirtūs. La uirtūs,
c'est l'ensemble des qualités qui font un « mâle », un « guerrier » :
appellata est ex uiro uirtus, dit Cicéron dans les Tusculanes.
C'est ce que le grec attique nommait andreíā, la langue
homérique ēnoréē, la qualité de l'anēr. Mais, en latin, le mot a
été affecté à désigner toute qualité morale, ce que le grec nommait
aretḗ : faute d'avoir un mot propre, on s'est servi de uirtūs
pour rendre le mot grec, et ainsi le mot latin s'est empli d'un
sens nouveau, qui le séparait définitivement de uir ; avec le
christianisme, ce sens a pris une nuance nouvelle qui l'a isolé
plus encore de uir. D'autre part, uirtūs, qui désignait un mérite
actif, a servi à désigner les propriétés actives d'un produit. Le
français qui n'a aucun représentant de uir, a conservé ainsi
uirtūs, sous la forme vertu, avec la double valeur de « qualité
morale » et de « propriété active (d'un objet) ». On voit ici
comment les classes sociales qui créent la culture agissent,
sur le vocabulaire. Du reste, ce n'est plus guère que dans la
langue littéraire et savante que vertu a gardé sa valeur. La prédominance
des préoccupations matérielles, le souci d'une lutte
âpre pour les meilleures situations sociales ont enlevé à la
« vertu » beaucoup de son prestige. Dans la langue courante,
un peu populaire, le mot « vertu » n'existe plus que dans des
emplois ironiques : il faut de la vertu pour cela, il en a de la
vertu !
Ainsi le mot qui désignait le mérite de l'homme fort ne
sert plus dans le français familier d'aujourd'hui qu'à indiquer la
naïveté de l'homme qui est trop « bon » pour son siècle, et qui
par suite est la dupe des autres.

Le nom générique de l'« homme » en latin est homō. Le mot
est ancien ; on en est averti dès l'abord par une alternance vocalique :
273à côté de homō, il y a une forme à vocalisme radical e,
hemonem, attestée par Festus, et que d'ailleurs nemo, c'est-à-dire
*ne-hemō « pas un homme » suffirait à indiquer. On enseigne
souvent que l'o de homō serait une altération phonétique de l'e de
l'ancien hemō ; c'est une erreur ; d'abord cette altération n'entrerait
dans aucune règle connue ; et surtout les autres langues
du groupe italique ont aussi o, osque humuns valant homines,
ombrien homonus valant hominibus, sans que rien y indique un
passage de e à o. Des noms correspondants de l'« homme » se
retrouvent, et encore avec un autre vocalisme, qui n'est ni e
ni o, mais zéro, dans gotique guma, vieux haut allemand gomo
(le mot, disparu aujourd'hui à l'état isolé, est celui qu'on a à la
fin de bräuti-gam), et dans lituanien žmů̃, vieux prussien smoy,
toujours avec le même sens.

Ni en latin, ni dans l'ensemble des parlers italiques, ni en germanique,
ni dans les langues baltiques, le mot ne se laisse
interpréter par d'autres mots existant dans la langue. Le nom de
l'« homme » n'y a pas plus de sens que le nom equos du
« cheval », le nom ouis de la « brebis » n'en ont en latin ; ce
sont des désignations qui ne se laissent pas expliquer. Toutefois,
on aperçoit tout de suite une différence : bien que la formation
soit la même dans toutes les langues et que, par exemple, la
flexion gotique de guma, gumins soit parallèle à la flexion latine
de homō, hominis, le vocalisme radical diffère d'une langue à
l'autre : latin homō et hemō, en face de gotique guma et lituanien
žmů̃. Ceci laisse entrevoir que le nom de l'« homme » serait le
dérivé d'un mot plus simple et que, tout en étant parallèles, les
formations italique, germanique et baltique auraient été fixées
indépendamment les unes des autres.

En effet, au point de vue indo-européen, ces mots se laissent
interpréter aisément. La comparaison des données indo-iraniennes
et grecques les plus anciennes et les traces que les conceptions
ont laissées dans le vocabulaire de plusieurs langues permettent
de se rendre compte, en quelque mesure, de la manière dont,
dans le monde indo-européen, se comprenait l'opposition de
« homme » et de « dieu ». Les formules homériques sont
274claires : les hommes sont « mortels », brotoí, thnētoi, et « terrestres »,
epi-khthónioi (θ 479 par exemple) ; les dieux sont
« immortels », ámbrotoi, athánatoi, et « célestes », ep- ouránioi.
Quand, au chant VI de l'Odyssée, Ulysse adresse à Nausicaa son
joli discours, il lui dit : « Es-tu une déesse ou une mortelle ? Si
tu es de ces déesses qui habitent le ciel, tu ressembles de près à
Artémis, fille du grand Zeus, par l'aspect, par la grandeur, par la
taille ; si tu es de ces mortels qui habitent sur la terre, trois fois
heureux ton père et ta noble mère, trois fois heureux tes frères. »
(ζ149-155)

De préférence au vieux mot qui subsiste en sanskrit dans
mánuḥ et mánuṣaḥ, en germanique dans gotique manna, etc., en
slave, dans le dérivé mǫžĭ, on a désigné souvent l'« homme »
en général par ces épithètes qui l'opposent aux dieux. Chez
Homère, les hommes sont sans cesse appelés « mortels » : brotoí
ou thnētoí ; le nom iranien de l'homme est couramment un dérivé
qui signifiait « mortel », martiya- en vieux perse, mard en persan ;
de même, en arménien, le nom de l'homme est mard,
qu'on n'a aucune raison de tenir pour emprunté à l'iranien. On
doit donc s'attendre à trouver ailleurs l'« homme » désigné par
son épithète de « terrestre », qui l'oppose aux dieux « célestes ».

Or, le principal des noms indo-européens de la « terre »,
celui qui est le plus sûrement ancien et le plus général, est précisément
le mot dont lat. homō, etc. sont des dérivés. Ces noms.de
l'« homme » ont à l'origine signifié « terrestre », et ce n'est que
par oblitération à la fois de la forme ancienne du mot et des
conceptions anciennes que ces mots ont pris la valeur toute abstraite
qu'on leur voit dans les parlers italiques, germaniques et
baltiques.

Ce nom de la « terre » ne s'est pas conservé en germanique.
Mais il subsiste en latin dans le dérivé humus qui a gardé le genre
féminin (on en a des dérivés tels que humilis) et en baltique où
il est le nom courant de la « terre » : lituanien žẽmė, vieux prussien
semme ; le mot slave correspondant est zemlja ; le grec a
khamaí « sur terre », et avec des formes phonétiques un peu
différentes, khthōn « terre ». Les correspondants indo-iraniens
275sont d'usage courant. Latin homō et hemō, gotique guma, lituanien
žmů̃ sont des dérivés du thème *ghem-, *ghom-, *ghm-, qui
était en indo-européen le principal nom de la « terre ». Pour
la forme, ces dérivés ne se comprennent que si on se reporte à
l'indo-européen, où ils sont de type normal. Pour le sens, ils
renvoient à un temps où, toute pensée étant de type religieux,
il était naturel de désigner l'« homme » par les traits qui le
distinguent des dieux : la mortalité, l'habitat sur la terre.

Mais — c'est le fait qui domine tout le développement du
vocabulaire, comme toute l'histoire des langues — un mot n'est
pas lié par ses origines étymologiques. Une fois créé, il se libère
par l'usage qui lui donne son autonomie, par les accidents qui
rompent le lien avec le primitif qui a servi à le former, et enfin
par le changement des conceptions. Dès qu'un mot comme latin
homō, hemō entre en circulation et qu'il sert couramment à désigner
l'« homme », on cesse de penser au primitif dont il est
issu, même si la formation en reste claire : le seul fait que deviner
est un verbe d'usage à peu près courant fait qu'on ne pense
plus à devin en le prononçant, bien que la formation soit demeurée
transparente jusqu'au français actuel. D'ailleurs un Romain ne
pouvait apercevoir aucun rapport entre les formes de homō, hemō
et celles de humus. Enfin on a cessé, de bonne heure, d'opposer
les « hommes » et les « dieux » comme le fait encore Homère
si souvent. Il n'y a plus eu qu'un mot isolé , homō, hemō, qui est
le nom générique de l'« homme ».

Un nom de ce genre comporte plusieurs développements de
sens possibles.

D'abord il se prête à suivre tous les changements de conception
qui interviennent au fur et à mesure que les idées changent :
homō a servi à traduire gr. ánthrōpos, et il a rendu tous les sens que
la philosophie grecque a donnés à ánthrōpos. Le christianisme, à
son tour, lui a donné des nuances nouvelles.

En second lieu, par le fait qu'il désigne l'« homme » d'une
276manière quelconque, il est sujet à prendre une valeur indéfinie
dans les phrases négatives, interrogatives et conditionnelles. Le
fait est intervenu dès le latin ancien pour nēmō : l'utilisation de
la forme hemō, qui n'a pas survécu ailleurs, la disparition de h
entre voyelles et la contraction ont séparé nēmō de homō. Mais, à
l'époque romane, le développement a recommencé : le nominatif
homō a pris une valeur indéfinie dans les phrases négatives ou
conditionnelles ou interrogatives ; ainsi s'est formé le français on
où survit le nominatif, tandis que homme représente l'accusatif
hominem. Et, enfin on, comme l'allemand man, est devenu ce mot
si commode dont il semble qu'on ne puisse se passer, et dont
cependant se passent tant de langues : on ; le français en est arrivé
à l'employer comme un pronom universel, qui remplace parfois
tu, souvent nous.

En troisième lieu, si avec le progrès d'un état de choses policé,
l'homme par excellence cesse d'être l'homme armé, le soldat, il
y a une valeur du type uir qui reste à exprimer : c'est celle de
l'homme considéré au point de vue du sexe, l'« homme » opposé
à la « femme ». C'était une des valeurs de uir, et elle est si
nécessaire que la langue savante a pris, surtout en ce cas, uirilis
français viril — au latin. Or, le mot homō est du genre masculin ;
il n'en peut être autrement parce que le genre masculin n'est
pas seulement celui qui désigne les mâles, c'est aussi le genre
commun, celui dont on se sert dès qu'on ne spécifie pas qu'il
s'agit d'un être de sexe féminin ; le français homme a gardé ce
genre ; comme le seul sens que possède le masculin, dans les cas
exceptionnels où il en a un, est celui d'indiquer le sexe du mâle,
le mot homō s'est trouvé tout naturellement conduit à indiquer
aussi l'homme en tant qu'il est de sexe mâle, le uir. Et c'est,
des diverses valeurs de homme, celle qui a pris le plus d'importance
dans la langue populaire. En effet, pour quiconque ne pense
pas abstraitement ou religieusement, pour qui ne réfléchit pas à
la position de l'homme dans le monde ou par rapport à la divinité,
l'emploi du mot « homme » se réduit au type indéterminé :
un homme est venu. A part cela, ce qui se trouve le plus usuellement,
c'est l'opposition de l'« homme » et de la « femme ». Le
277résultat est que, pour le sentiment d'un Français du peuple, le
mot « homme. » désigne avant tout l'opposé de la femme. Pour
une femme du peuple, mon homme est la désignation constante
du mari, comme la femme est la désignation universelle de
l'épouse, même chez les gens qui parlent une langue distinguée.
Rendu possible par une circonstance grammaticale, ce développement
de sens est devenu dominant dans l'usage populaire, Le
caractère naturel de ce changement ressort de l'état de choses
germanique où got. guma, v. angl. guma, v. h. a. gomo, etc.
désignent le « uir » et non l'« homme » en général ; le -gam de
l'allemand bräuti-gam « fiancé » porte encore aujourd'hui témoignage
de cette valeur du mot. Or, la valeur primitive du mot
germanique ne pouvait être que celle de latin homō.

Le développement de sens vers l'indéfini, qui aboutit à on, ou
celui du sens sexuel, qui a abouti dans la langue populaire à celui
de « mari », proviennent l'un et l'autre du fait que, chez les
couches peu cultivées de la population dont les parlers connus à
date ancienne et le français populaire d'aujourd'hui sont l'expression,
il n'y a que rarement lieu d'envisager l'homme à un point
de vue général et abstrait. On voit ainsi ce qu'une expression
formée dans le langage religieux et plus élevé, comme homō,
devient dans le parler populaire.

D'une manière générale, le vocabulaire populaire se nourrit en
grande partie de termes qui lui sont fournis par la langue savante,
On le voit aujourd'hui encore pour l'expression de l'idée
d'« homme ».

Dans le parler parisien courant, le mot type tend à remplacer
homme. On dit couramment : c'est un bon type, c'est un sale type, il
est venu un type que je ne connais pas
. Le mot type, par le fait qu'il
est de genre masculin, ne s'applique guère qu'à des gens du sexe
masculin. Or, c'est un mot on ne peut plus sûrement d'origine
grecque. C'est la langue des écoles qui l'a fourni au parler courant.278

Un autre mot, presque aussi savant par ses origines, a une
valeur plus générale : le mot monde. Quelle qu'en soit, en latin,
l'origine assez complexe et assez singulière 12, ce terme a pris une
valeur nouvelle par le fait qu'il a servi à traduire le grec kósmos
dont il a pris tous les sens. Il est devenu ainsi le mot qui désigne
l'univers organisé. Dans la langue chrétienne, il en est venu à
désigner l'univers terrestre, par opposition aux choses célestes ; il
a indiqué ce que le mot siècle indiquait aussi en partie. Le français
monde a hérité de toutes ces valeurs diverses, et il se prête à
des usages très variés : il sert à désigner l'univers en général, plus
particulièrement l'univers en tant qu'il est habité : on dit volontiers
le monde habité, — les gens qui vivent de la vie du siècle, et
surtout ceux de certaines classes, le grand monde, le beau monde, le
demi-monde
, le pauvre monde, — mais encore l'ensemble des
hommes, tout le monde. On a été amené par là à se servir du
mot monde pour désigner les « hommes » en général ; et dès
lors, on peut arriver à dire populairement (j'ai entendu la phrase
en Berry) : c'est du monde trop grand, pour dire : « ce sont des
gens de trop grande taille ». En ce sens, le monde s'oppose nettement
aux animaux : on dira qu'il faut garder une certaine
nourriture « pour le monde », c'est-à-dire ne pas la donner aux
animaux.

L'adjectif qui correspond à homō est en latin hūmānus. La formation
en -ānus a son pendant dans germānus par exemple. On
voit mal comment expliquer l'ū de hūmānus en face de homō ;
mais, d'où que sorte l'ū, cet adjectif hūmānus est à homō ce que
dīuīnus est à deus ; le plus probable est qu'il faut partir d'un
nominatif *hōm du nom de la « terre » que le latin n'a pas gardé,
et qui passait phonétiquement à *hūm comme on a fur en face
du grec phṓr ou cūr qui représente quōr. La formation de hūmānus
paraît du reste ancienne ; le lituanien a un dérivé žmo-gùs,
et, au pluriel, žmónės « les hommes » ; le vieux prussien, smonenawins
« l'homme ». Mais, si la formation de hūmānus est
279ancienne, le mot a pris en latin savant un sens nouveau : Cicéron
s'en sert pour traduire philánthrōpos, et d'hūmānitās pour
traduire philanthōpiā, c'est-à-dire pour désigner tout ce que
comporte la notion d'un homme cultivé, qui a reçu toute la
culture de son temps. De par sa nature d'adjectif, le mot humain
est d'ailleurs plus abstrait et plus général que le nom même de
l'« homme ».

Partout et toujours, les variations de sens des mots dépendent
des classes sociales qui les emploient : compte tenu de la structure
de la langue, changement de sens signifie le plus souvent
pour un mot passage d'une classe sociale à une autre.280

11. D'après une conférence faite au Cercle français de l'Université d'Amsterdam.

21. M. Vendryes a démêlé cette origine dans un curieux article des Mémoires
de la Société de linguistique
, XVIII, 305 et suiv.