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5314_fr_Meillet_2_T03 (Meillet, Antoine)

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Le genre féminin
dans les langues indo-européennes 1

Le genre féminin fournit un bon exemple d'une catégorie
grammaticale qui tient, dans une grande partie des langues
indo-européennes modernes, une place considérable dans la
morphologie, sans répondre, la plupart du temps, à un sens
quelconque. On dit : une table et un guéridon. Déjà en latin, le
genre féminin n'avait pas plus de signification.

Il est probable que, dans la langue préhistorique dont le latin
et les autres langues indo-européennes sont les développements,
le genre féminin avait au contraire une valeur.

Il apparaît comme une subdivision du genre « animé », qui
s'oppose au genre « inanimé », dit « neutre ». On obtient la
forme du féminin en tirant de la forme du masculin un dérivé
moyen d'un suffixe - ou -yâ-. Le féminin est ainsi une subdivision
du « genre animé ». — La caractéristique ne se trouve
pas dans le substantif, mais seulement dans l'adjectif qui s'y
rapporte éventuellement.

Pour les noms d'êtres vivants, le féminin sert à désigner la
femelle. Mais il ne s'agit pas seulement d'êtres vivants. La notion
est étendue à tout ce qui est considéré comme « animé » ; par
exemple, la « terre », féminine, s'oppose au ciel « mâle ».
L'arbre (féminin) s'oppose au fruit qu'il porte, qui est une chose
« inanimée », de genre neutre. Un organe actif est animé :
ainsi la « main » qui reçoit est féminine, par opposition à
« pied », masculin.24

Mais tous les cas ne s'expliquent pas directement. La catégorie
une fois créée, on est amené à l'appliquer à travers toute la
langue. Le mécanisme grammatical oblige à faire que tout
substantif animé soit masculin ou féminin. Et la répartition
entre les deux genres peut parfois tenir à très peu de chose. Il
est donc souvent malaisé de faire un départ entre les cas où la
distinction des gens avait un sens net et ceux où un genre est
attribué à tel ou tel mot, simplement parce que la langue répartit
tout nom entre un certain nombre de « genres ».

Discussion

M. Mauss. — Je voudrais ajouter quelques observations complémentaires
et non pas critiques à celles de mon maître M. Meillet.

D'abord, s'il est exact que la forme, dans le langage, est profondément
séparée du fond de la pensée, si elle en est même relativement
indépendante, il faut ajouter que ce n'est pas là un signe particulier
au langage, mais bien un signe certain de la plupart des
phénomènes sociaux de l'ordre non morphologique, de presque tous
les faits de conscience collective. La plupart se reconnaissent immanquablement
à ce caractère arbitraire, symbolique, choisi pour ainsi
dire sans raisons autres que des historiques. La forme des rites et
des coutumes, celles de la monnaie ou des représentations esthétiques
est tout aussi dépendante, pourrait-on dire, des volontés et
des habitudes collectives et aussi peu nécessaire que celles que revêt
le langage. Il y a en tout cas toujours phénomène social quand il
y a arbitraire dans le symbolisme, non moins que quand il y a
contrainte exercée par ce symbolisme une fois établi.

Ceci amène à considérer toutes les classifications de représentations
collectives, dont celles de genre masculin et féminin, spéciales
à deux ou trois groupes de langues, ne sont qu'un cas. Elles portent
précisément ce trait marqué de symbolisme et d'arbitraire qui est si
symptomatique de ces débuts de la raison humaine. Nous avons tenté,
Durkheim et moi, d'en décrire un certain nombre dans notre Essai
sur les formes primitives de classification
. Cependant la mention de ce
travail ne suffit pas, et il faut le compléter pour montrer que le
même principe s'applique ici.25

D'abord, il faut observer que les faits linguistiques sont plutôt
effets que causes. D'une part, les catégories de la pensée collective ne
sont pas nécessairement -exprimées dans les catégories du langage et
d'autre part ce ne sont pas nécessairement celles qui sont exprimées
par le langage qui sont les plus conscientes ni les plus importantes.
Exemple : il est peu de civilisations où la division du travail entre
les sexes, et la répartition des choses entre eux qui y est parallèle, la
distinction du « mâle » et du « femelle », soit plus dominante, plus
consciente, plus tyrannique que dans les polynésiennes ou dans la
chinoise. Elle règle les occupations, et les rites, et les droits, et la
théologie, et la divination, et l'esthétique. Or, elle ne s'exprime pas
dans les langues de ces civilisations qui ne connaissent pour ainsi
dire pas les distinctions de genre. D'un autre côté, si les civilisations
indo-européennes ont été précédées par des civilisations chez lesquelles
ces divisions avaient un sens, comme celui que M. Meillet
s'efforce de reconstituer, au contraire les civilisations européennes
actuelles n'y croient plus. Les genres n'y correspondent plus qu'à
une sorte d'étiquette linguistique, celle-ci n'étant qu'un effet, une
survivance. Ainsi, notions fortes exprimées autrement que par le
langage, d'un côté ; notions faibles, ou même effondrées, mais langage
tyrannique, de l'autre ; nous assistons à un divorce complet
entre les formes linguistiques et le fond de la pensée. Et ce divorce
est normal, parce que le langage n'est qu'un des moyens d'expression
de la pensée collective, et non l'expression adéquate de cette pensée
elle-même.

En second lieu, il faut observer que cette division en genres masculin,
féminin a, dans certains cas, une correspondance étroite avec
des phénomènes sociaux tout à fait définis. Il faut rappeler ici le travail
de Sir James George Frazer, sur l'Origine du genre (Fortnightly
Review
, 1900). Sir James pense pouvoir rattacher cette origine à
l'exogamie et au fait que la femme, normalement d'un autre clan que
son mari, parle un autre dialecte. La théorie de sir James soulève de
nombreuses questions et objections qui furent posées en leur temps.
Mais Sir James cite un fait incontestable, que M. Meillet et M. Rivet
connaissent bien : chez les Caraïbes, anciens et modernes, la femme
parle un autre langage que l'homme. Cependant, Sir James ne mentionne
pas — fait important — que cette deuxième langue, celle des
femmes, appartient à une autre famille de langues, à l'Arawak. Ici,
ce ne sont plus les mots qui sont catégorisés, c'est tout l'appareil
26linguistique qui change avec les sexes, non pas des choses, mais des
personnes qui parlent.

Ailleurs, il change avec les classes, par exemple en Polynésie et
au Japon, où le langage varie à la fois avec la personne qui parle et
la personne à qui on parle. Ces variations, qui sont moindres d'ailleurs
que celle des deux langues des Caraïbes, n'en sont pas moins sensibles ;
tout comme est sensible la division des divers prâcrits et
sanscrits parlés par les divers personnages du drame classique dans
l'Inde. Ailleurs ce sont et les langages des parlants et les choses qui
sont à la fois divisés. Car — et c'est sur ceci que nous voulons
conclure cette première partie de nos observations — ce n'est pas
seulement suivant les clans et les sexes, mais aussi suivant toutes
sortes d'autres catégories sociales que les choses ont été classées ou
réparties par le langage. Ainsi nous avons encore à la fois des
parlers nobles et vulgaires, d'une part, des choses nobles et vulgaires,
d'autre part.

L'origine sociale de toutes ces formes de classification est nette.
Dans d'autres cas, elle l'est moins. Il faudrait les étudier toutes, ou
les plus essentielles, au moins. Nous tenons à rappeler que c'était à
ce problème que notre regretté élève, collaborateur et ami,
A. Bianconi, s'était consacré. Il avait commencé l'Étude des catégories
de la pensée à travers les classifications des langues Bantoues
 ; admirable
sujet sur lequel il avait déjà rassemblé un nombre considérable de
documents, qu'une mort héroïque l'a empêché d'utiliser. On sait que
les Bantous divisent les choses en huit à quatorze catégories, qu'ils
désignent par des préfixes différents. Bianconi allait dégager les principes
de cette répartition remarquable, suffisamment uniforme dans
toutes les diverses langues et sociétés Bantoues, et cependant assez
variée de l'une à l'autre pour que les comparaisons fussent instructives.
Peut-être, au moment où notre ami nous a été ravi, était-il un
peu trop sous l'influence de celles de nos idées que nous avions
exprimées, et de celles de l'ethnographe Dennett qu'il avait d'ailleurs
élégamment discutées. Peut-être rattachait-il trop étroitement les
classes de mots aux clans, aux districts et aux classes sociales
(hiérarchie de cour et féodale, en particulier). Hélas ! il nous manque
sa contribution, peut-être décisive. Le sujet reste à reprendre et devra
être repris.

Cependant, il devra être encore généralisé et en même temps
approfondi. En effet il faut se rendre compte du nombre et de la
27dimension des faits dont la considération est nécessaire pour faire
cette histoire sociale — et, parce que sociale, réelle — des principaux
procédés de la raison humaine constituant ces genres. Nous n'avons
indiqué jusqu'ici qu'un tout petit nombre de faits, et ces faits ont de
petites proportions. Mais il en est d'autres, grands et nombreux, et
que M. Boas a si bien décrits dans son Handbook of American Languages
(Bulletin of the Bureau of Amer. Ethnology). La considération
des langues américaines sera ici essentielle. Que dire, en effet, de ces
langues du nord-ouest Américain, comme le Chinook, le Kwakiutl,
où les choses, les actes, les idées, se rangent — avec les verbes, les
noms — en plusieurs dizaines de catégories se recoupant les unes les
autres, et signifiées par des préfixes, des infixes, des suffixes et formes
variées ? Que dire de ces catégorisations où s'expriment à la fois les
relations de celui qui parle avec celui à qui l'on parle, et avec la
chose dont on parle (présente ou absente, réelle ou irréelle, grande
ou petite, cette dernière catégorie étant aussi celle de l'abstrait et du
féminin) ?

Nulle part les relations entre sociologie et psychologie ne sont
plus claires qu'en ces matières. D'un côté, ici comme ailleurs, les
faits sociaux fournissent un des plus riches répertoires des faits, les
plus nombreux et les plus considérables que doive envisager le
psychologue. Une psychologie qui ne tiendrait pas compte d'eux
serait tout de suite périmée. Et d'un autre côté, la psychologie n'est
certainement pas capable, sans se combiner avec la sociologie, de
décrire — encore bien moins d'expliquer — le détail de ces faits, les
constitutions des catégories et cette répartition des idées dans ces
catégories. Une chose est bien démontrée, c'est qu'il est impossible
d'écrire l'histoire de l'abstraction, de la catégorisation dans l'esprit
sans tenir compte de ces faits de linguistique et de psychologie collective
et, surtout, sans tenir compte de la façon dont, phénomènes
sociaux en même temps que psychiques, ils tiennent aux autres
phénomènes de l'histoire et à la structure même des sociétés.28

1. Communication à la Société de Psychologie, séance du 14 juin 1923
(Journal de Psychologie, 1923, p. 943 sq.).