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5340_fr_Guillaume_T01 (Guillaume, Gustave)

| Texte | TableFiche |

Observation et explication
dans la science du langage 1

On explique selon qu'on a su comprendre. On comprend selon qu'on
a su observer. Compréhension et explication sont, en toute science où elles
sont recherchées, tributaires d'une observation qui devra, pour susciter
pleinement l'une et l'autre, être fine et complète. Elle tiendra sa finesse de
l'acuité de vision physique et mentale de l'observateur et sa complétude
du rigoureux souci qu'il aura de tenir sous regard, sans en laisser échapper
aucune partie, l'entier de l'objet en cause. Dans la science très particulière
du langage, science d'une avant-science dont l'existence naturelle est la
condition d'existence de toutes les autres, l'observation doit pour atteindre
à la complétude s'étendre, par en-deçà, d'un causé construit C à une causation
I inceptive et, par au-delà, à une causation II conclusive. De la
causation I le causé construit émane 2. Du causé construit, la causation II
émane. Entre les deux causations excentrées I et II, s'inscrit le causé construit,
centre séparateur.

A la causation I on a donné dans cet écrit le nom de causation
obverse 3. A la causation II, le nom de causation déverse.

En figure explicative on a, pour l'entière causation du langage :

image causation obverse | causé construit | causation déverse25

A gauche, en causation, siège la condition, la puissance ; à droite, la conséquence,
l'effet. Là ne s'arrête pas l'inversive symétrie bi-latérale. La causation
I gauche obverse, génératrice du causé construit, le fragmente en
une série de cas de lui-même, étroits relativement à son entière étendue :
c'est une causation étrécissante. La causation II, partant de ces cas fragmentaires
individués, tire de chacun d'eux — de l'unité de chacun d'eux —
des conséquences nombreuses dissemblables : c'est une causation élargissante,
s'ouvrant en éventail sur un large possible de diversité.

Une faute perpétrée par la linguistique traditionnelle est d'avoir produit,
et par accoutumance implanté chez ses adeptes, une image faussée
de la réalité linguistique à laquelle il est soustrait inconsidérément son
tempus opératif premier et principal : la causation I obverse. Cette soustraction
a interdit à la linguistique tout progrès dans la direction que lui
commandait de suivre sa vocation véritable et, de plusieurs côtés, récemment,
lui a valu le reproche mérité de ne nous avoir en un siècle et demi
d'importants travaux que fort peu instruits — ce qui aurait dû être son
constant objectif — de la nature du langage.

De cette faute, la source se laisse aisément découvrir. Les linguistes,
mus par un positivisme contraire, dans la science du langage (où l'expérimentation
est impossible), au vrai réalisme, ont dimensionnellement
restreint la réalité à la visibilité d'observation directe, celle de constatations
que l'on doit aux yeux physiques du visage. En l'âge de l'expérimentation
triomphante, la visibilité de compréhension due au regard
aphysique (aux yeux aphysiques de l'esprit) ne leur a plus été de rien :
la doctrine linguistique régnante fut de l'ignorer.

Il a jusqu'à présent échappé aux linguistes, la part étant faite de
l'exception (qui compte nombre de grands et bons esprits et quelques très
grands noms), que, si voir mène à un comprendre de l'ordre du voir,
immanent au voir (le comprendre de constatation), comprendre mène à
un voir de l'ordre du comprendre, immanent au comprendre (le voir de
compréhension
), et que pour vraiment bien voir, il faut avoir compris.

[Un antagonisme latent, naissant, existe entre la constatation pure
et simple déchargée d'un comprendre dont elle ne se soucie, et la constatation
déjà chargée d'un comprendre infus dont elle accepte trop aisément
la présence en elle pour que cette présence n'y soit pas l'éveil annoncé
d'une compréhension non retenue dans les rets de la constatation. Est
déjà commencée à ce moment la montée à ces hautes régions de la géométrie
où l'on ne voit plus rien, ni ligne, ni plan, ni point, et où l'on
comprend tout 4. Relève de cette montée, plus bas en elle, le transitus de
puissancielle hominisation mentale au cours duquel, voyant moins et
comprenant plus, on passe du nombre congruent au compte d'êtres d'une
certaine espèce, et pour autant discongruent au compte d'êtres d'une autre
espèce (qui est celui qu'on voit opérer dans des langues demeurées primitives),
au nombre arithmétique — le nôtre en pensée commune, — fait
pour compter n'importe quoi ; et de ce nombre au nombre algébrique,
moins vu, et, pour autant qu'il est moins vu, mieux compris… Cette pente
de réflexion mènerait loin : il nous faut taire.

Le moment de cet éveil est celui où la science expérimentale marque
26en elle une propension à théoriser, qui n'y est jamais inexistante complètement.

Une attitude, ce n'est pas autre chose, de la science expérimentale
est de minimer en elle cette propension et de s'en tenir à une expérimentation
comparable à une suite de questions posées à la nature, qui répondra
ou ne répondra pas, et dont les réponses, s'il s'en produit, devront être
entendues (au sens de comprises). De leur, entendement plus ou moins
juste va dépendre la conduite subséquente de l'expérience.

Il arrive en science expérimentale que tout à coup une puissante
compréhension du constaté s'impose, dont l'apport subit est une vérité
certaine, semble-t-il, comme telle, qui ne le sera tout à fait que si elle est
corroborée par l'expérience, laquelle n'est alors qu'un retour, pour preuve
de fait demandée, aux moyens de la constatation — d'une constatation
inclusive d'assez de compréhension pour rester en contact étroit avec la
vérité de théorie à prouver expérimentalement. Il y a là une exigence délicate
de convenance, de la méconnaissance de laquelle pourra résulter
provisoirement — un provisoire qui peut durer — l'infirmation d'une
théorie exacte. La vérité constatée est en science expérimentale une vérité
certaine, inquiète en sa certitude même et tout à fait rassurée, au sujet
d'elle-même, seulement lorsque la théorie, sollicitée de le faire, la
corrobore.]

Un trait de la science du langage est d'exclure l'expérience par expérimentation
et de ne souffrir que l'expérience par observation — par une
observation dont l'auteur est la pensée humaine, auteur en outre de
l'observé, la différence n'étant plus en même auteur — en lieu inchangé —
que celle de l'observation du causé et de la causation de l'observé, réductible
à une inversion de mouvement, d'un mouvement qui serait un, n'était
sa direction qui le fait deux. De là chez un linguiste analyste, et ce d'autant
que son analyse est plus pénétrante, mieux adéquate à l'objet, une dissimilation
parfois excessivement minorée de ce qui, dans la science du langage,
est science naturelle de causation du langage et de ce qui est science
paritaire — non naturelle — de compréhension de la causation. Parité
qui, dans la linguistique, n'apparaîtra jamais excessive et dont une
approche grandissante continuée doit être le permanent objectif de cette
discipline, objectif qui lui impose de demeurer en toutes ses démarches
une édition seconde explicative de ce que le langage est comme procès
constructif. On n'a pas en science du langage à théoriser le langage, mais
à dire la théorie, très proche d'une philosophie, qu'il ne cesse d'être en
son défilé d'états structuraux et substructuraux (systèmes sous structure
aperturale) dont le rythme de successivité se présente lent ou non lent
aux âges différents de l'humanité, en lieux du monde et milieux humains
différents.

Pour dire congrûment cette théorie, défilé au sein de la glossogénie
de cas architecturaux d'elle-même, différents les uns des autres, dont elle
est en quelque sorte la déclinaison, il faut la voir en son intégrale réalité :
changeante, ainsi qu'on vient de l'avancer, mais constante en ce qu'elle
est universellement, sous ses apparences les plus dissemblables, une causation
répartie en trois moments, qui en sont les tempus opératifs obligés.

L'intégrale réalité, c'est le trinôme :

1) Causation obverse I, génératrice du causé construit qui est, dans le
langage, la langue ; + 2) Causé construit divisé en cas de lui-même qui
27sont chacun un cas de langue, le tout de la langue étant le tout du causé
construit et vice versa ; + 3) Causation déverse exprimant, portées (déversées)
dans le discours dont elles deviennent les composantes, les conséquences
nombreuses et diverses de chacun des cas — à la fois cas lui-même
et cas de langue — dont le causé construit se recompose. Ces conséquences
s'identifient aux effets de sens pouvant résulter de l'emploi discursif
du cas de langue.

L'intégrale réalité du langage n'est pas le binôme : 2) Causé construit
(= la langue) + 3) Causation déverse [= parole, en linguistique saussurienne,
et mieux discours, en linguistique néo-saussurienne, pour la raison
que dans la langue, ouvrage construit en pensée auquel se superpose un
ouvrage construit en signes, la parole et, concurremment, l'écriture
employées à la construction de ces signes font de même qu'eux partie intégrante
de la langue, n'étant pas comme l'indique la formule saussurienne
(V. infra) un en-dehors de la langue, situé au delà, mais un en-dedans.
Une unité de langue (un mot dans nos idiomes), quelle qu'elle soit, intériorise
par dicibilité scripturale de l'écriture].

[Pernicieux à la linguistique ont été la notion et le terme de parole.
La célèbre formule saussurienne :

langage = langue + parole

postule implicitement la relation parler = discours, parole = discours, et
pourrait, en conséquence, s'écrire :

langage = langue + parole (= discours),

le terme parole s'y éliminant de lui-même du fait qu'il est communément
admis (contre-postulat ruinant par le dedans le postulat premier dont il
fait partie) que l'on peut parler autrement que par parole, par toute sorte
de signes, par geste, par écrit.] Le terme parole éliminé, il reste :

langage = langue + discours

formule néo-saussurienne passant en exactitude la formule saussurienne
originelle, et, pour cette raison, seule validée dans notre enseignement].

Il suffit — et c'est chose faite dans la formule saussurienne, ce qui en
consacre le mérite — de porter l'observation dans le procès de causation
que recouvre le mot langage pour rencontrer, en cette causation remontée,
la langue et sa nature et, de ce chef, concevoir que la parole n'est que l'un
des moyens (le principal) employés par l'esprit pour la doter d'une apparence
sensible. Les signes (parole, écriture, pictographie, geste, etc.),
moyens d'extériorisation de la langue, apportent à une première construction
exclusivement mentale, aphysique, de celle-ci, une seconde construction,
physique, à la première ajustée.

L'invention de signes choisis en vue de permettre à la langue de
s'extérioriser est l'une des opérations constructives intervenantes dans la
causation du langage. Pour la rencontrer, au causé construit, son lieu, on
peut ou remonter la causation d'aval en amont, de la causation déverse à
la causation obverse, ou en suivre le cours naturel et la descendre d'amont
en aval, de la causation obverse à la causation déverse.28

Le signifié sous signe est, le signe y pourvoyant, nanti d'une visibilité
physique. Le signifié lui-même, non encore inscrit sous signe, n'a pas de
visibilité physique. Or, pour en arriver à requérir une visibilité physique,
il a fallu au signifié avoir acquis dans la pensée une visibilité préalable
requérante, aphysique, exclusivement mentale. La visibilité physique est
réponse. La visibilité aphysique appel. Ceci reconnu qui, nécessaire, ne
peut pas ne pas être, l'observation du phénomène de causation du langage
doit consister, pour n'être pas déficiente, à visibiliser par moyens spéciaux
idoines — moyens d'une science du langage complète — le soubassement
de vu aphysique, mental exclusivement, quêtant pour lui-même une visibilité
physique que la causation naturelle du langage — suivie dans le
sens de sa descente de l'amont à l'aval — lui procurera. Aussi longtemps
que n'a pas eu lieu cette visibilisation, par moyen de science, du vu hypobasique
ressortissant dans la causation totale du langage à ce qui est en
elle causation obverse, un savoir manque à la science du langage ; celui
des faits qui, dans le langage même où ils existent et peuvent être observés,
sont non pas des faits à expliquer, mais des faits explicateurs 5.

Acquérir ce savoir, reconnaître en quoi il consiste et le chemin qui y
conduit, va dès lors être une tâche du linguiste, tâche dont l'accomplissement
suppose une pénétration de la causation obverse, lieu du vu hypobasique
à visibiliser.

La linguistique devient à ce moment une science qui se propose
l'invention d'un visible de reddition du vu hypobasique, privé — ainsi que
tout ce qui a lieu en causation observe — de visibilité physique, et qui, s'en
proposant l'invention, doit la tenter, la réussir. La psycho-systématique
du langage en est une invention maintenant réussie, quêtant une mise au
point optimum. Le vu hypobasique, visibilisé, s'y présente sous les traits
de schèmes figurant ce qui en ce vu est mouvement, forme de mouvement,
grandeur sous forme de mouvement, substance sous grandeur. Ces schèmes
disent la mécanique, opérante en causation obverse, de la construction —
on serait tenté d'écrire la constructivité, tant le phénomène est situé dans
le virtuel — du langage, mécanique à laquelle on a donné dans notre
enseignement le nom justifié, par des raisons qu'il nous manque ici la
place d'exposer, de mécanique intuitionnelle. C'est une mécanique dont
l'histoire s'identifie avec celle de la pensée constructrice du langage, lui-même
constructeur — itus et reditus — de la pensée, en lui et par lui
informée à tout moment de ce qu'il advient en elle du prééminent ouvrage
qu'est pour elle la sauvegarde et l'accroissement — l'accroissement est ici
moyen de sauvegarde — de sa spécifique puissance.

L'histoire de l'architectonique du langage et de la mécanique intuitionnelle
causatrice (en causation obverse) de cette architectonique, c'est
en dernière analyse l'histoire — en ses mouvements, contre-mouvements
et formes diversifiées de mouvement — de cette sauvegarde.

La causation obverse, tempus primum de la causation du langage,
prend son départ à une lucidité puissancielle (non de savoir, mais de
puissance) dont l'avènement dans l'homme pensant, à une distance inévaluable
des origines, lui a permis et prescrit d'édifier en lui, hors de l'inconstruit,
— la turbulence mentale originelle suffisamment éteinte (par hominisation
29accrue) pour qu'un tel ouvrage fût par l'homme pensant en sa
pensée entrepris — un langage construit.

Advenue en lui, cette lucidité puissancielle qui allait faire de l'homme
déjà pensant, l'homme sachant dire sa pensée, y a grandi et a marqué dans
son grandissement des périodes singuliers successifs qui ont été chacun le
départ, le point d'attache, d'une causation obverse mêmement singulière.
Le compte de ces périodes est celui des états structuraux du langage.

Premier ouvert, un état structural I, par grandeur et forme tout juste
suffisant à l'édification d'un langage construit, perdure plus ou moins, et,
aussi longtemps qu'il perdure, la possibilité existe de développer dans sa
subsidence — dans l'en-dessous que de sa linéarité 6 il coiffe — des systèmes
congruents, subsidents les uns aux autres. Le mécanisme opérant
auquel succéderont d'autres mécanismes mêmement opérants (quelque
chose est acquis là qui ne sera pas changé : une loi de la constructivité du
langage, qualifiée dans nos travaux loi de non-récurrence, est de ne rien
détruire derrière sa course) — le mécanisme continuellement opérant est
celui d'une structure linéaire aperturale perdurante dans l'en-dessous de
laquelle la possibilité, utilisée, s'offre de construire des systèmes eux-mêmes
en cette position perdurants.

Tout le temps qu'existe pour la structure linéaire I ouverte, la possibilité
de subsumer des systèmes congruents à sa linéaire extensité (à sa
longueur : à son élongement dans le temps) 7 le status que représente cette
structure demeure inchangé. Il ne change que lorsque cette possibilité,
épuisée, cesse d'être. Le changement consiste alors — et l'histoire architecturale
du langage l'enregistre très apparemment — en l'ouverture d'une
nouvelle structure linéaire II emportant avec elle, comme la précédente,
la possibilité d'y suspendre, engendrés au-dessous d'elle, des systèmes
qu'elle est permission (et, à retardement, prescription) d'édifier. Et, comme
précédemment, le possible créé perdure aussi longtemps que perdure le
status structural auquel il se suspend et duquel il émane. Et si de ce long
temps de réciproque et égale perdurance la fin arrive, c'est qu'un moment
vient dans l'histoire architecturale du langage où, sous la structure
linéaire II ouverte, la possibilité d'édifier des systèmes assortis se ferme,
entraînant par sa fermeture l'ouverture d'une structure linéaire III dans
la subsidence de laquelle pourront être édifiés de nouveaux systèmes
congruents, avec cette différence toutefois, à laquelle l'ontogénie du langage
va devoir une allure changée, que la structure linéaire III ouverte n'aura
pas de suivante. A la perdurabilité limitée des structures linéaires I et II
30a succédé la perdurabilité illimitée de la structure III. Il n'est plus dès lors
de changement que celui des systèmes subsidents.

Le fait a sa raison, qu'il convient sans plus attendre d'élucider, en ce
que la structure I est une structure non binaire minimée :

image non-construit | construit

la structure II une structure binaire transitionnelle déminimée par un petit
augment :

image non-construit | augment | construit

la structure III une structure linéaire maximée :

image construit

Cependant que, indifférente à la variation dimensionnelle structurale
(variation d'élongement de grandeur : la visée en est de procurer au langage
le plus d'espace possible pour y opérer sa construction), la glossogénie,
dont l'objectif inhérent, invariant, est son plein accomplissement, se
présente, elle, en permanence maximée. De là une discordance de la glossogénie,
perpétuellement maximée, et des structures I et II, temporairement
minimée et déminimée, et par là insuffisantes toutes deux à un développement
éventuel complet de la glossogénie, — discordance que dissipe,
lorsqu'elle survient, l'ouverture de la structure III, maximée.

Du mécanisme ci-dessus décrit à grands traits, sont résultés, suivant
que se sont différemment équilibrées en lui ses deux expansions structurales
et substructurales, des langues à mots-phrase (périgée d'une architecture
I du langage), des langues amorphogéniques à caractères (apogée
de cette architecture I) ; et, en même architecture, entre ce périgée outrepassé
et l'apogée non atteint, des langues à mots primaires de longueur
et de facture variables (mots-protée), qui à un moment donné de leur systématisation
sub-structurale se sont, l'apogée évité, transformées, une nouvelle
architecture II du langage s'ensuivant, en langues à racines pluri-consonantiques
et à voyelles de traitement de la racine consonantique (ex.
en arabe : racine consonantique k.t.b. « écrire » et par vocalisme intervenu :
KaTaBa « il a écrit », KaTıB « l'écrivain », KıTaB « la chose écrite,
le livre »), puis, cet état construit outrepassé et ouverte la nouvelle architecture
III que cet outrepassement suscite, des langues à vocables fléchis
différemment systématisés.

Portée dans le champ de la causation obverse, une observation bien
conduite livre une explication réussie optimum de ces états de langues et
de leur filiation historique, rigoureusement cohérente, si différents soient-ils.
Il n'est parlé ici de cette explication, objet principal de notre enseignement
à l'Ecole des Hautes Etudes, qu'en vue de signaler au lecteur la puissance
— et l'intérêt philosophique — de l'explication portée dans le champ
31de la causation obverse. Une explication tirée d'une observation portée
dans le seul champ de la causation déverse — c'est le cas courant — et
qui n'a trait, ne peut avoir trait là, qu'aux conséquences (effets de sens)
d'un cas de langue appartenant à un état de langue construit (en position
de causé construit dans la causation totale du langage) et non aux conditions
satisfaites (de grandeur, de mouvement et de forme de mouvement)
que cet état de langue représente, ne peut être, dans le meilleur cas, que
tangente à l'explication véritable.

Portée dans le champ de la causation obverse, l'observation suscite
une explication puissante au point de s'étendre, sans la moindre habileté
d'interprétation, à tout ce que comprend de particulier et de général la
glossogénie architecturale. La plus générale des explications linguistiques
pouvant être sollicitées d'une observation portée en causation obverse est
celle, évoquée plus haut en bref, du défilé d'états construits qu'a été dans
l'espace et dans le temps la glossogénie structurale. La place manque qui
permettrait d'en faire voir, et non pas seulement, comme dans ce qui précède,
entrevoir, la portée et le haut intérêt linguistique, philosophique et
anthropologique. De tous les ouvrages accomplis au cours de son passé
— spatial et temporel — par l'homme pensant, il n'en est aucun qui soit
pour l'anthropologie un document comparable à l'ouvrage que fut en lui,
lieu de l'édifice et architecte de l'édifice, la causation et l'édification du
langage.

Réalité linguistique et causation du langage sont, en étendue, des
équivalents. Le réalisme, conséquemment, suppose qu'on sait voir l'entier
de celle-ci, et c'est y manquer que d'avoir des yeux pour ce qui, survenu
en elle en second, y est causé construit et causation déverse, et de n'avoir
point d'yeux pour ce qui, survenu en premier, y est causation obverse. De
ce manquement constant en linguistique, on sait la cause dite déjà. Dans
le causé construit et la causation déverse, le mentalisme du langage se
recouvre d'un physisme : (parole, écriture, pictographie, geste) qui en dit
la vue, versée à ce dire. En causation obverse, ce physisme ne s'évoque
pas encore, il n'est qu'invoqué, quêté, cherché par le mentalisme, qui le
requiert pour s'extérioriser. Visible aux yeux de l'esprit, qui sont des yeux
de son ordre, le mentalisme, là où il s'évoque seul, nulle sémiotique physique
naturelle ne le recouvrant, est invisible à des yeux qui ne sont pas
exclusivement ceux de l'esprit. D'où pour le linguiste, l'alternative de tenir
pour inévitable cette invisibilité du mental, ou, la tenant pour évitable,
d'inventer une sémiotique directe du mental qui la révoque, dont les
moyens ne pouvant être ceux d'aucune dicibilité naturelle (orale, scripturale,
pictographique, gestuelle), tous annexés par le causé construit et la
causation déverse, devront être, dans le champ liminaire étroit de la séparation
du physique et du mental, un tracé figuratif de ce que voient les
yeux de l'esprit, les yeux mentaux, en causation obverse, où n'existe que
ce que directement, par leurs seuls moyens, nul regard attaché à un physique
médiateur n'intervenant, ils savent voir.

Cette visibilisation directe du mental est-elle possible ? Tentée, peut-elle
être réussie ? La réponse est dans cet écrit affirmative. Du bien fondé
de l'affirmation, ce qui va suivre, où partout la preuve de fait corrobore
la vérité de théorie, va permettre, si gêné que nous ayons été par le manque
de place, de juger.

Prenant son départ à une lucidité puissancielle (v. supra) qui en est
32la source, la causation obverse se propage, à distance croissante de cette
source, à une vitesse progressivement alentie et en arrive, en cet alentissement,
à un état qui est celui d'une semi-stase, réfringente, en laquelle se
réfracte la causation obverse incidente. La semi-stase réfringente, c'est le
causé construit. La réfraction de la causation obverse s'y opère en deux
temps : au premier temps échoit la formation de la langue en tant qu'ouvrage
construit en pensée ; au second temps la formation de la langue,
en tant qu'ouvrage construit en signes. En figure explicative :

image incidence de la causation obverse | semi-stase réfringente = le causé construit | 1er temps de réfraction : la langue (ouvrage construit en pensée) = mentalisme | 2e temps de réfraction : la langue (ouvrage construit en signes) = physisme | décadence de la causation déverse

Produite dans le temps, la causation du langage se distribue comme se
distribue en lui-même, dans nos idiomes très évolués, le temps : Passé =
causation obverse : Présent = causé construit, comprenant une parcelle
de passé (1er temps de réfraction) et une parcelle de futur (2e temps de
réfraction) ; Futur = causation déverse.

Cette similitude de la chronogénie (construction du temps dans le
langage) et de la glossogénie (construction du langage dans le temps) se
retrouve maintes fois répétée dans l'architectonique du langage et d'autant
plus souvent que celle-ci accuse un plus grand progrès en elle-même. La
place manque qui permettrait de présenter les cas nombreux de cette répétition,
en quoi se révèle, dans l'édifice du langage, l'intervention continuée
d'un même opérateur de son architecture, dénommé dans nos travaux :
tenseur binaire radical.

Construire une unité de langue en pensée n'est pas la construire en
signe. De la construction en pensée à la construction en signe le lien n'est
pas un lien de création, mais un lien qui consiste à inventer, à trouver,
dans l'existant linguistique proche, ce qui peut, par convenance suffisante,
servir à pourvoir un signifié mental édifié préalablement en pensée, et
jusque là en pensée seulement, d'un signe physique qui en permette le
port et le transport.

L'invention du signe s'opère limitativement entre une convenance
minimale, au-dessous de laquelle on ne peut descendre, et une convenance
maximale indépassable.

Au plus près, au très près de cette convenance maximale, le physisme
inventé pour signifier le mental est quelque chose comme un calque de
celui-ci. L'ordination du phénomène n'est jamais : requête de mentalisme
pour le physisme, mais toujours : requête de physisme pour le mentalisme.

L'usage du langage lui suppose un être physique. L'emploi de l'être
physique ressortit au rapport social homme/homme. En causation obverse,
où l'être physique non encore construit du langage n'intervient pas, le
rapport duquel relève le langage n'est pas le rapport homme/homme, mais
le rapport, qui n'a pas d'en deçà concevable, univers/homme, racine
concrète du rapport qualitatif universel/singulier, pivot de la mécanique
intuitionnelle, opératrice universelle de la glossogénie architecturale. Nos
33langues à morphogénie généralisante sont des langues où l'ontogénie du
vocable, unité de langue, est, par un premier temps d'elle-même, une singularisation
vectrice de substance-matière et, par un second temps, une
universalisation vectrice de substance-forme. Dans le mot maison,
la substance-matière, c'est l'image « maison » ; la substance-forme,
l'additus 8 : nombre (singulier), genre (féminin), personne (3e invariablement
hors discours), cas (le cas unique, synaptique, du français) propre
au nom-substantif. Universellement, par forme de mouvement, l'additus
s'achève, y conduisant, à la partie du discours, universalisation conclusive
spécifiée, intégrante à l'endroit de tout ce que le mot a édifié en lui avant
de se clore.

Dans une langue amorphogénique comme le chinois, où la partie du
discours n'existe pas, l'ontogénie du vocable (caractère dans la langue
écrite, monosyllabe dans la langue parlée) est, par premier temps, une
universalisation vectrice de la substance-matière et, par second temps, une
singularisation formelle conclusive représentée par le caractère.

Conclusus d'un mouvement de pensée singularisant, le caractère est
incompatible avec la survenance mentale de la partie du discours, conclusus
d'un mouvement universalisant.

Entre ces deux cas directionnellement opposés d'ontogénie du vocable,
siège une ontogénie médiale historiquement représentée par les langues
sémitiques, où la substance-matière, signifiée par les consonnes radicales
du vocable, s'accuse universalisante, diffluente dans le champ entier de la
langue, et où la substance-forme, signifiée par les voyelles de traitement
de la racine, est une contre-universalisation informant par le dedans la
substance-matière dans le sens d'une particularisation requise par la signifiance
discursive du vocable, inconciliable avec l'universalisation diffluente
des consonnes radicales.

En figure explicative, U désignant l'universel et S le singulier, on a :

A) pour nos langues à parties du discours :

image singularisation (substance-matière) | universalisation (substance-forme)

(conclusus = la partie du discours
dont le déterminant est la substance-forme) ;

B) pour les langues amorphogéniques à caractères :

image universalisation (substance-matière) | singularisation (substance-forme)

(conclusus = la vue du caractère)34

Dans ces langues, la particularité du vocable procède et résulte d'une
cinèse mentale progressant, — interceptée plus ou moins tôt ou tard dans
sa progression, — du moins d'extension (maximum de compréhension) au
plus d'extension (minimum de compréhension). Par exemple, pour fixer
les idées : du nom propre au nom commun, de pomme à fruit et de fruit
à chose.

Dans nos langues, la particularité du mot procède et résulte d'une
cinèse mentale progressant, et en sa progression interceptée plus ou moins
tôt ou tard, du maximum d'extension (minimum de compréhension) au
minimum d'extension (maximum de compréhension). Par exemple, pour
fixer les idées : du nom commun au nom propre, et dans la série des noms
communs, de chose à fruit, de fruit à pomme.

Le caractère est, dans les langues amorphogéniques, la substance-forme
— seule explicitée — de la langue écrite. La substance-forme — semblablement
seule explicitée — de la langue parlée est le monosyllabe. La
substance-matière est, dans les deux cas, implicitée. Il n'y a pas de dissyllabisme
en chinois. Le dissyllabisme que certains ont cru reconnaître est, si
l'on peut s'exprimer ainsi, un bimonosyllabisme 9 : l'affrontement de deux
caractères écrits. Affrontement signifié dans le langage parlé, toujours
référé en chinois au langage écrit, par celui de deux monosyllabes. Indépendamment
attachées à la pensée, la langue écrite et la langue parlée ne
s'entre-figurent pas.

C) pour les langues à racines pluri-consonantiques et à voyelles de
traitement de la racine :

image universalisation (substance-matière intégrante) | contre-universalisation (substance-forme intégrée)

Dans les langues de ce groupe, la racine pluri-consonantique, attributaire
de la dicibilité scripturale, s'écrit et ne se parle pas ; les voyelles de
traitement de la racine, attributaires de la dicibilité orale, se parlent et
(traditionnellement) ne s'écrivent pas.

A cette distinction fondamentale des deux dicibilités, la scripturale
et l'orale, et de sa double assise mentale (racine, traitement de racine) et
physique (consonnes, voyelles), se surimpose celle : a) de la langue, avant-parole,
en-deçà de la parole et de la parole, après-langue, au-delà de la
langue ; b) de la langue et de l'écriture (l'une et l'autre, trait commun,
silencieuses) et de la parole non silencieuse ; c) des consonnes silencieuses
et des voyelles non silencieuses (voir supra) : des consonnes non vocalisées
silencieuses et des consonnes vocalisées. non silencieuses. De là, si silence
il y a, un discours par dicibilité scripturale, silencieux, fait de consonnes
non vocalisées, lequel est langue, avant-parole, en-deçà de parole, et, si
non-silence il y a, un discours par dicibilité orale non silencieux, fait
de consonnes vocalisées, lequel est parole, après-langue, au-delà de langue.
L'équation saussurienne :35

langage = langue + parole,

justifiée dans les langues sémitiques à racines et traitement interne de la
racine, cesse de l'être dans nos langues à radicaux et à traitement externe
du radical. Il convient dans ces langues de lui substituer l'équation, universellement
valable :

langage = langue + discours.

Un vaste champ d'investigation pour la grammaire comparée, qui
la conduirait à s'intéresser, plus qu'elle ne l'a fait jusqu'à présent, au
mécanisme de causation du langage, est celui de la mutation de la racine
en radical. Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet.

Dans les langues à racines pluri-consonantiques et à voyelles de traitement
de la racine, la racine représente de la substance-matière intégrante
et le vocalisme de la racine, de la substance-forme intégrée.

Il a existé, il existe des langues où la loi de construction physique du
vocable n'étant point qu'il y soit fait différence de l'écriture silencieuse
et de la parole non silencieuse, différence qui, requise en langage écrit, n'a
pas sa réplique en langage parlé — il existe des langues où cette loi de
sémiotique n'intervenant pas, l'on a alternativement, si l'on écrit, un
vocable appartenant tout entier au langage écrit, tel le « caractère » du
chinois, ou, si l'on parle, un vocable appartenant tout entier au langage
parlé, tel le monosyllabe de cette langue. Cet état de langue est l'apogée,
en systématique sub-structurale, d'une structure restée archaïsante : le
plus grand progrès qui se puisse accomplir dans le champ du progrès
refusé. Il représente une ontogénie non pénétrante du vocable, par itération.
A cet état s'oppose, en glossogénie typologique, une ontogénie pénétrante
du vocable qui le fait deux par partition : un segment de lui-même
s'attribuant le dire optique (consonnes écrites) et le segment complémentaire
le dire auditif, non optique (voyelles non écrites).

A cette partition et mentale (substance-matière, substance-forme) et
physique correspondante (consonnes = substance-matière, voyelles =
substance-forme) a succédé dans nos langues l'état du vocable selon lequel
il est, ad libitum, alternativement, écriture ou parole, l'écriture et la
parole s'entrefigurant. Jusque-là écriture et parole ne s'entre-figuraient pas
en leur totalité.

Les faits linguistiques explicateurs sur lesquels on vient d'attirer
l'attention ne sont accessibles qu'à une linguistique sachant porter son
observation dans le champ de la causation obverse, lieu de leur différenciation.

Du causé construit, de son contenu de faits linguistiques apparemment
discriminés, tombant sous le coup de l'observation directe, deux explications
se proposent qui n'ont pas valeur égale, l'une demandée à une observation
portée, nonobstant la difficulté d'observer là, dans le champ de
la causation obverse, et l'autre, plus aisée, issue d'une observation portée
dans le seul champ — et, de ce chef, insuffisante — de la causation
déverse.

Cette seconde explication qui consiste à expliquer la condition par
36la conséquence, et non, comme il se doit en bonne méthode, la conséquence
par la condition, est celle, gravement déficiente dans le meilleur cas, dont
se contente, dont s'est contentée jusqu'à présent, la linguistique traditionnelle.
Un être de langue y est, en la forme sous laquelle il se présente,
expliqué par ce qui en constitue l'emploi, non par ce qui en fait l'existence.

Présenter en vis-à-vis, en les rapportant aux mêmes faits de langage
pris comme exemples, les deux explications est le meilleur moyen qu'on
ait de donner au lecteur une juste idée de leur inégale puissance.

Il existe en français, et plus généralement dans les langues dont l'état
structural est le même, quatre parties de discours prédicatives signifiantes
par attribution : le nom-substantif, le nom-adjectif, le verbe, l'adverbe.

Les définitions, plus ou moins heureusement formulées, qu'en avance
la grammaire traditionnelle reviennent à constater que le nom-substantif
sert à désigner des êtres animés ou des êtres inanimés ; que le nom-adjectif
sert à désigner une qualité attribuable dans le champ linguistique
que circonscrit le nom ; que le verbe sert à désigner un procès mouvementé
(cinèse, action) ou non mouvementé (stase, état) ; que l'adverbe
sert à désigner une modalité attribuable à un adjectif ou à un verbe.

Ces définitions explicatives, tirées toutes quatre d'une observation
portée en causation déverse, ont trait à ce que peuvent être, par emploi,
les mots d'espèce différente en question. Elles ne disent rien de ce que
sont par existence — il ne peut être d'emploi que de ce qui existe —
ces mots, rien qui fasse connaître les conditions satisfaites auxquelles ils
doivent d'exister dans la langue.

Des définitions explicatives à cet égard ne peuvent être tirées que
d'une observation portée dans le champ de la causation obverse. Cette
observation fait du nom-substantif un élément de langue assujetti à l'obligation
d'avoir son incidence finale dans le champ de ce qu'il signifie
(maison ne peut se dire que de ce qui est maison) ; du nom-adjectif, un
élément de langue assujetti à l'obligation d'avoir son incidence en dehors
de son champ de signifiance, à des êtres de toute sorte, dont rien, à s'en
tenir à ce que le nom-adjectif dit, ne limite la différence (beau se dira d'un
homme, d'un monument, d'un tableau, d'un paysage, d'un fleuve, etc., etc.)
et s'il arrive qu'on fasse cet élément incident dans le champ de sa signifiance,
il en devient ipso facto un substantif (ex. : le beau, et par itération
d'incidence 10 dans le même champ : la beauté) ; de l'adverbe, un élément
de langue incident à un mouvement d'incidence. Dans Pierre chante agréablement,
l'adverbe agréablement apparaît incident à l'incidence de chante
à Pierre.

Portée en causation obverse, l'observation fait voir dans le verbe
comme dans l'adjectif, tous deux sujets à être modifiés par l'adverbe, un
élément de langage qui pourra avoir son incidence — par le truchement
du pronom, ce qui le distingue de l'adjectif — à des êtres de toute sorte
(ex. : Pierre marche, la montre marche, etc.).

Les faits d'incidence que l'on vient de relever sont des faits observables
en causation obverse, non observables en causation déverse, lieu
accoutumé, jamais méthodiquement quitté, de la linguistique traditionnelle.
37Aussi ne les voyant pas et s'abstenant de regarder là où elle pourrait
les voir, n'en parle-t-elle pas, si importants soient-ils.

Il est dans les langues assez évoluées, assez construites pour que la
construction ait pu en elles être entreprise — le construit dans le langage
appelle le construit — une partie du discours de peu de volume dont
grande est la commodité pour établir la différente puissance explicative
d'une observation portée dans le seul champ de la causation déverse et
d'une observation portée, en sus, dans le champ de la causation obverse.
Cette partie du discours, emplie d'esprit (Larousse), c'est l'article.

L'observation qu'en ont faite les grammairiens, limitée au causé
construit qu'est la langue, et à la causation déverse qui en porte l'emploi
discursif, toujours partiel, a été ce qui suit.

La catégorie grammaticale de l'article, en son état actuel de causé
construit, se recompose, de huit articles répartis en trois séries : la série
des articles le, la, les, dits définis ; la série des articles un, une (pas de
pluriel) dits indéfinis ; la série des articles composés du, de la, des, dont
les cas singuliers sont dits partitifs et le cas pluriel indéfini, pour la
raison que l'article des sert de pluriel aux articles un et une qui refusent
ce nombre (v. infra). Ce refus de pluriel constaté, sans qu'il y soit prêté
plus qu'une attention distraite, n'est pas expliqué. Il n'est expliqué non
plus qu'à date ancienne, il y ait dans la langue un article pluriel uns, unes,
dont l'originalité est de promouvoir l'impression que l'inclusif est un et
l'inclus plusieurs. Ex. : unes cornes, unes narines, unes lèvres, unes joes,
uns sollers, etc.

On relève l'apparition historique précoce des articles le, la, les, un,
une, particularisants, et la survenance tardive des mêmes articles devenus
généralisants. S'accusent possibles des contructions comme : L'homme
entra…
, un enfant naissait ce jour-là…, avant que ne soient possibles des
constructions comme : L'homme est mortel, Un enfant est toujours l'ouvrage
de sa mère
(Napoléon). On relève aussi la survenance tardive des
articles composés : on a mangier pain avant d'avoir manger du pain,
succédant à mangier de pain.

La filiation historique des faits, certaine, est constatée ; la filiation
mentale, certaine aussi, qui sous-tend la filiation historique, n'est pas
expliquée. On ne voit pas que d'un mouvement de particularisation, progressant
en direction de l'étroit, ait pu sortir un mouvement de généralisation,
progressant en direction du large. Les pseudo-explications avancées
par certains à ce sujet sont artificieuses et laissent entière la difficulté
de concevabilité rencontrée. Il ne fait pas doute que quelque chose d'essentiel
et d'occulte n'a pas été vu.

Les grammariens Damourette et Pichon se sont intéressés au fait que
la série des articles le, la, les et celle des articles un, une, sur l'antagonisme
desquelles repose fondamentalement et en sa totalité le système
français de l'article, puissent l'une et l'autre, au prix d'une nuance séparative
fugace, qu'ils se sont appliqués — y réussissant — à caractériser,
livrer un article très généralisant. Après avoir établi, en causation déverse
— leur observation, très fine, n'en sort pas — la distinction de ce qu'ils
appellent l'assiette transitoire, réservée à l'article un, et l'assiette notoire,
réservée à l'article le, ils écrivent, au par. 379, t. I de leur monumental
Essai de grammaire française, textuellement ce qui suit :38

« L'assiette transitoire est la situation logique et un quantum de
substance à qui l'on ne demande aucune autre condition que de
spécificité sémiématique et de quantitude. Ce quantum est, ainsi,
soit occasionnellement désigné sans qu'on y revienne ultérieurement
jamais, soit susceptible de recevoir ensuite telle définitude que les
interlocuteurs voudront lui donner. Le transitoire est donc le point
d'où l'on part pour l'établissement des définitudes.

Par le fait même qu'il ne requiert pas d'autre condition que de
spécificité sémiématique, le transitoire présente une évidente parenté
sémantique avec les emplois absolument abstraits du notoire, c'est-à-dire
avec les notoriétés générales et spéciales. Cf. des phrases
comme :

L'homme est un loup pour l'homme.

Un homme est toujours un loup pour l'homme.

Ce point de voisinage entre les assiettes notoire et transitoire
n'est pas particulier d'ailleurs au français. L'académie espagnole dit
en effet que, dans une phrase comme la suivante, on peut employer
indifféremment un ou el :

Un | El soldado español no se rinde facilmente a la fatiga.

Pour nous, les deux phrases correspondantes du français ont
pourtant une différence sensible : la première, application particulière,
est celle que tel soldat, qu'on plaindra, répondra fièrement à
celui qui le plaint : « Un soldat français sait résister à la fatigue. »

La seconde, vérité générale, est celle que tel interlocuteur posera
dans une discussion sur ce sujet : « Le soldat français sait résister
à la fatigue ». »

Leur explication, il importe pour une juste mesure de sa portée d'en
faire la remarque, n'a trait qu'aux effets de sens similaires portés dans le
discours par les articles fondamentaux antagonistes. Elle laisse dans le
non vu, dans le non conçu, le fait que, dans les exemples précités, l'antagonisme
basial de caractère mécanique des articles un et le se soit, par une
progression au rebours de lui-même, résolu en similitude très approchée.

L'explication, déficiente à cet égard, cesse de l'être, si, comme on le
fera plus loin, on lui donne l'assiette d'une observation résolument portée
dans le champ de la causation obverse.

Est de même en grammaire traditionnelle historique constaté, mais
non expliqué, que la préposition de, décatégorisée, soit devenue partie
d'article dans les articles composés du, de la, des.

N'y est non plus expliqué, mais constaté seulement, que nombre de
langues, faute d'avoir construit de tels articles, aient dû, pour en rendre
la valeur, recourir à l'article zéro, à l'absence d'article.

Les insuffisances d'ordre explicatif sur lesquelles on vient d'appeler
l'attention se dissipent, lorsque l'explication dont il est besoin (que la vue
des faits constatés requiert) est, la causation du langage remontée d'aval
en amont, demandée à une observation située en causation obverse. Preuve
en va être faite.

L'article est dans le système des parties du discours un nom dématérialisé :
39le nom-article 11. Les opérations engagées pour le construire ont
été : a) le retrait de la substance nominale, éjectée (le mot est de l'un
de nos disciples) hors le nom ; b) la conservation, nonobstant cette éjection
de la substance-matière, de la substance-forme (genre, nombre, etc.) qui,
la substance-matière retirée, n'aurait plus à quoi s'appliquer — ni avec
quoi s'accorder — n'était que l'attribution de la substance-forme conservée
est transportée, par une inversion de son cinétisme d'application —
prospectif (→) au lieu de rétrospectif (←) — à un nom suivant, à la
substance-matière d'un nom suivant. On a ainsi, l'opération constructive
arrêtée suspensivement là, un petit mot grammatical dont le contenu
schématique est :

Vide à combler (substance-matière manquante, retirée)
+ substance-forme (genre, nombre, etc.) conservée, attribuable à un
nom suivant.

Afin de combler le vide créé par le retrait de substance, vide non
supportable en glossogénie — si formel que soit un mot il doit enclore en
position de substance-matière, une substance, matière ou non-matière par sa
nature — il est fait appel alternativement, pour devenir dans l'article subtance-matière
de substitution, à l'une des deux tensions-formatrices du
substantif (vid. supra) : la tension singularisante génératrice, dans le nom-substantif,
de la substance-matière et la tension universalisante, en lui
génératrice de la substance-forme. De recourir à la tension singularisante,
afin de combler le vide issu de l'éjection hors du nom-substantif de la
substance-matière, résultent les articles cinétiquement singularisants un,
une ; et de recourir, afin de combler le même vide, à la tension universalisante,
les articles cinétiquement universalisants : le, la, les.

L'entier résultant est figurativement — U signifiant l'universel, S le
singulier ; les flèches, le mouvement tensoriel ; les indices hors parenthèses,
les limites excentrées du système ; les indices en parenthèses, les
limites centrées — ce qui suit :

image tension | article | un | le

La figure ci-dessus reproduite représente en sa totalité le système
de l'article tel qu'il existe, en position de causé construit, dans la pensée
du locuteur tandis que, en disposant, il n'en fait pas usage, la causation
déverse qui en portera l'usage discursif n'intervenant point (n'étant pas
encore intervenue).

L'usage que le locuteur pourra faire de ce système en lui intégralement
présent, et où l'article un désigne, en étant le nom, l'entier de la
tension I et l'article le, l'entier de la tension II, consistera à prendre
position dans l'une des deux tensions et à en accompagner en pensée le
mouvement jusqu'à rencontre, dans ce mouvement, de la position la mieux
convenante à ce qu'il se propose de dire, laquelle, individuée par le locuteur
préférentiellement, fera la valeur de l'article employé. A cette position
intra-tensorielle, objet d'une individuation préférentielle, on a donné le
nom de position pausale. La tension I, cinèse mentale singularisante, est
40un défilé de positions pausales possibles de plus en plus singularisantes,
et, corrélativement, de moins en moins universalisantes. La tension II,
cinèse mentale universalisante, est un défilé de positions pausales possibles
de plus en plus universalisantes et, corrélativement, de moins en moins
singularisantes.

Caractériser par individuation successive les positions pausales possibles
dans les deux tensions est ici, où la place manque, une impossibilité :
la diversité qualitative (l'hétérogonie) de ces positions et leur nombre
sont trop grands. On se bornera donc à caractériser, par individuation préférentielle,
les deux positions d'ouverture et de fermeture de chacune des
deux tensions, lesquelles positions s'exceptent qualitativement — c'en est
le trait commun — en ce que, univoques pour autant que le permet la
tension à laquelle elles appartiennent, elles sont ou une universalisation
maximée (U1 ou U2) ou une singularisation maximée 1S et S2). Elles
échappent, par cette maximation, à ce qu'ont d'équivoque les positions
non maximées inscrites entre elles qui sont chacune une pondération (un
mélange équilibré) de singularisation dominante et d'universalisation résistante
dominée ou d'universalisation dominante et de singularisation résistante
dominée.

Ces positions pausales, limites de tension, équivoque a minima sont,
caractérisées préférentiellement, quatre. On a :

1. En U1, une universalisation obtenue au plus près de la limite de
commencement de la tension I. Ex. : Un homme est un homme, Un homme
n'est pas neutre : il est ange ou démon
 ;

2. U2, une universalisation obtenue au plus près de la limite de fin
de la tension II. Ex. : L'homme est l'homme. L'homme n'est pas neutre :
il est ange ou démon
 ;

3. En 1S, une singularisation obtenue au plus près de la limite de fin
de la tension I. Ex. : On conte qu'un serpent voisin d'un horloger… ;

4. En S2, une singularisation obtenue en plus près de la limite de
commencement de la tension II. Ex. : C'était pour l'horloger un mauvais
voisinage
. (La Fontaine, Fable, V, 16.)

Dans les quatre cas, les effets de sens sont ce qu'il faut attendre du
mécanisme bi-tensoriel opérant. L'universalisation 2, obtenue en U2, au
terme conclusif de la tension II, emporte avec soi quelque chose de catégorique
que n'a pas l'universalisation 1, produite en U1, au terme initial,
tout le contraire de conclusif, de la tension I. La singularisation produite
en S2 est, faute d'un intervalle inscrit entre 1S et S2 qui permettrait, par
suffisante étendue, d'avoir en S2 oublié 1S, une mémorisation obligée de
la singularisation produite en 1S.

Le quelque chose de catégorique, issu de ce que dans une tension universalisante
(S2 → U2) il est pris une position universalisante (U2), est ce
que Damourette et Pichon qualifient assiette notoire du nom, notoire étant
manière de dire que l'effet de sens résultant n'est, en ce cas, grevé d'aucune
discordance de finalité du statisme (position universalisante prise en U2)
et du cinétisme (mouvement universalisant dans lequel la position est
prise). L'universalisation est en ce cas un éloignement franc du singulier.
Le quelque chose de non catégorique, issu de ce que dans une tension
singularisante (U11S) il est pris une position de départ (U1) universalisante,
est ce que Damourette et Pichon qualifient assiette transitoire du
nom, transitoire étant manière de dire que l'effet de sens résultant est, en
41ce cas, grevé d'une discordance de finalité du statisme (position universalisante
prise en U1) et du cinétisme (mouvement singularisant dans lequel
la position est prise). L'universalisation est en ce cas une non-approche
(un éloignement non franc) du singulier.

Une loi du mécanisme bi-tensoriel de l'article français est qu'une
tension finalement singularisante (du type : U11S) n'est jamais, ne
peut être, une perte de vue complète, mais seulement — de si loin qu'il soit
regardé, aperçu — une vue plus ou moins minimée du singulier perspectif
final 1S. Et inversement, qu'une tension universalisante (du type :
S2 → U2) est toujours, proportionnellement à son avance en elle-même,
une perte de vue grandissante, maximée en U2, du singulier initial S2. Une
perte de vue maximée du singulier emporte avec soi une puissante universalisation :
la notoire de Damourette et Pichon. Une non-perte de vue du
singulier, une vue minimée par non-approche, par regard à distance,
emporte avec soi une moins puissante universalisation : la transitoire de
Damourette et Pichon.

L'explication apportée par ces grammairiens concernant la nuance
qui sépare l'article un et l'article le dans des emplois où, par similitude de
l'extensité discursive, ils sont tous deux généralisants est vraisemblablement
la meilleure qu'on puisse tirer d'une observation des faits linguistiques
confinée, comme celle de ces auteurs, dans le champ de la causation
déverse. Elle vaut par l'exactitude des effets de sens constatés ; mais si
fine, si réussie soit-elle sous ce rapport, elle ne procure aucune vue de ce
qu'est, de ce que peut être en sa mécanique totalité, le système de l'article,
là où la construction en est dans la langue entreprise. On reste à cet égard
dans la nuit. Le mérite de notre observation, — portée en causation
obverse, par une remontée à contre-courant (d'aval en amont) de la causation
du langage, — c'est, dissipant cette nuit qui est celle de faits
embrouillés (non ordonnés) dans le réel et que seul peut débrouiller
(ordonner) leur transport dans le virtuel, d'apporter une vue claire et
complète, représentable par mouvement et figure de mouvement, de ce
mécanisme — qu'il a fallu, pour le voir ainsi, comprendre. Le voir acquis
est un haut voir de compréhension (vid. supra). Et tout autre chose qu'un
voir, si fin soit-il (tel le voir des tant regrettés Damourette et Pichon), de
constatation
. On ne voit bien — le principe est si important qu'il est
sollicité du lecteur qu'il en souffre la redite — que ce que l'on a compris.
La faute perpétrée par la linguistique traditionnelle est de s'être trop attachée
au voir de constatation, pas assez au voir de compréhension, et d'avoir
par là refusé les clartés d'ordre éminent qui seules lui permettront, lorsqu'elle
aura pris le parti de les accueillir, de bien poser ses problèmes
avant d'en engager la résolution. On la verra alors rapidement devenir la
souveraine des sciences humaines et intéresser passionnément la philosophie.

Il peut ne pas paraître superflu d'ajouter à l'intention de quelques
confrères imbus de préventions à l'endroit des certitudes venues de la
réflexion, que le haut voir de compréhension, pour théorétique qu'il soit
(comprendre, c'est théoriser), ne préjudicie pas, mais bénéficie au voir de
constatation, qu'il avive considérablement : un demi-siècle d'expérience
nous en persuade. La vérité certaine en science du langage, comme en
toute science, réside en ce que les assurances de certitude du voir de
42compréhension sont corroborées par celles du voir de constatation, et
vice versa.

Il nous arrive de rêver — vain rêve, l'âge étant passé pour nous d'aussi
vastes desseins — à ce que serait une grammaire comparée dont la nouveauté,
qui plairait, consisterait en ce que le voir de constatation y suivrait
une route tracée par le voir de compréhension. Il nous a manqué autrefois
pour entreprendre cette tâche de connaître, comme nous les connaissons
aujourd'hui, après quarante années d'activé recherche dans la même
direction, les chemins ouverts à la linguistique par le haut voir de
compréhension, — celui dont témoigne, dans cet écrit (d'autres témoignages
nombreux aussi probants n'ayant pu y trouver place), notre explication
touchant la nature de l'article.

Les articles composés du français, du (=de le), de la, des (= de les),
quantitatifs, sont une réussite de sémiologie du français, où ces réussites
sont nombreuses. L'élément de n'a pas dans ces articles valeur de préposition.
Incorporé à la catégorie de l'article, le mot de y tient le rôle
d'inverseur du mouvement tensoriel inhérent aux articles le, la, les. Laissé
à lui-même, non contrarié, ce mouvement susciterait, proportionnellement
à l'approche de son conclusus U2, une vue de quantité infinie, celle qu'on
a dans l'eau, le vin, le pain, le sel, ce que l'emploi des articles du, de la, des
— dont c'est la visée — évite. Partie composante desdits articles, l'inverseur
de y opère à la manière d'un frein et y stoppe le mouvement qu'y
représentent les articles le, la, les ; ce, non loin de la position S2 délimitée
dans l'étroit, et à grande distance de la position U2, indélimitée, d'où
l'impossibilité pour ces articles de dire plus que la quantité finie. Pour que
l'article dît la quantité in-finie, il faudrait lui laisser la liberté d'une grande
approche de la position U2, situs de généralisation indépassable : ce qui
suppose non intervenu, non opérant, le dynamisme spécifique de l'inverseur
de.

Tous ces mouvements, tous ceux dont il est parlé dans ce mémoire,
sont, dans le langage, des choses comptées, mesurées, pesées, pour la
mensuration desquelles le nombre, inadéquat, ne peut en science du langage
servir. Les faits linguistiques sont qualitatifs (A. Meillet). La formule
dit la rencontre de cette inadéquation.

De signifier dans la catégorie de la préposition l'inverse du mouvement
qu'y signifie la préposition à, prépare le mot de au rôle d'inverseur de
mouvement tensoriel qu'il a dans la catégorie de l'article. Les petits mots
grammaticaux du langage, et plus généralement les éléments formateurs
particulaires du langage, sont universellement de puissants collecteurs,
condenseurs et réducteurs d'impressions. Il y aurait beaucoup à dire à ce
sujet et au sujet de la puissance variable d'accrétion 12 des éléments formateurs.
La place manque pour développer.

Le fait que la série des articles un, une refuse l'inclusion du pluriel
tient à la contradiction, évitée, qu'aurait été une formation de pluriel dans
la tension I, singularisante, progressant en direction du singulier 1S. Il a
43été considéré, en mécanique intuitionnelle, que le pluriel devait être, par
logique constructive, non pas une approche évitée, mais un éloignement
franc du singulier. Le sentiment a toutefois persisté longtemps que le
pluriel pouvait être aussi, concurremment, une non-approche, une approche
évitée du singulier. Ce pluriel d'approche négative du singulier, largement
représenté aux âges anciens de la glossogénie, en a été plus ou
moins tôt et plus ou moins lentement éliminé : son dernier représentant
(arithmétiquement nombre dernier de la pluralité interne) a été le duel.
Or là même où l'élimination de la pluralité interne est, d'une manière
générale, très avancée, cette pluralité, non encore puissanciellement éteinte,
se découvre dans le langage des îlots de résistance. L'un de ces îlots a été
en français la série des articles un, une où s'accuse le refus de la pluralité
externe et un certain infus souffert de pluralité interne représenté par
des articles uns, unes signifiant une relation de la grandeur et de la forme
selon laquelle, sous la forme une, indivise, s'évoque la grandeur divise et
par là plurielle, le singulier siégeant au nombrant, le pluriel au nombre.
Voici des exemples ajoutés à ceux qu'un propos différent relatif à l'emploi
de l'article des comme pluriel des articles un, une nous a fait plus haut,
par anticipation, citer : unes narines, unes dens, unes chausses, unes
lunettes
, unes orgues, unes belances, unes verges, unes obsèques.

La causation déverse ressortit au rapport social homme/homme. La
causation obverse au rapport, qui n'est plus social, univers/homme. Il faut
interroger ce rapport, et non le rapport social homme/homme, pour
comprendre ce qu'est l'architecture du langage. Partant du rapport
univers/homme on peut en science du langage retrouver les chemins qu'a
suivis, pour se construire, le langage et dériver aisément de ce rapport
le système entier des parties du discours d'une langue comme le français.
On peut tout aussi bien avec la même aisance, dériver du même rapport
le système amorphogénique du chinois. Ce sont choses qu'on ne saurait
du tout faire en partant du rapport social homme/homme.

On ne voit pas non plus que, partant de ce rapport social, on en puisse
dériver quoi que ce soit qui ressemble au système de l'article. On le crée
au contraire aisément et élégamment, preuve en a été faite ici, en partant
du rapport réversible universel/singulier, dérivé qualitatif du rapport de
grandeur quantitatif univers/homme : univers, lieu sans plus grand,
homme, lieu petit et singulier dans l'univers. Ecrire le rapport universel/singulier,
et, aussitôt à la suite, le rapport étant réversible, son inverse,
c'est déjà avoir écrit le système bi-tensoriel de l'article :

image U1 | S2 | U2

et, virtuellement, toutes ses conséquences. On s'égare donc et on égare
ceux qui, sans y regarder de près, vous croient, à prôner que la linguistique
est — doit être — une science sociologique. Le vrai est qu'elle l'est partiellement,
bien moins qu'on ne se le figure, et nullement dans le plan où
s'opère la construction architecturale, purement formelle (partout quantités
de mouvement sous formes de mouvement), de la langue. En thèse
générale, il conviendrait, pour le progrès parallèle désirable de la linguistique
et de la philosophie, de ne pas trop rabâcher le lieu commun que le
langage est un fait social, car s'il est cela indubitablement dans la relation
d'hommes qui s'en servent, il est bien autre chose que cela au profond
44de la pensée humaine qui en elle l'édifie, et s'édifie en lui et par lui. Une
linguistique réaliste — le réalisme étant, selon la conception que nous en
avons, de voir, par constatation et par compréhension (vid. supra), l'entière
réalité des choses — une linguistique vraiment réaliste, ne confondant
pas le réalisme avec un certain positivisme de facilité, devra prendre ses
départs à deux rapports : le rapport social homme/homme et le rapport,
d'un autre ordre, univers/homme : pratiquement le rapport universel/singulier,
son dérivé qualitatif.

Une observation dont l'intérêt se concentre sur la relation de la langue
et du discours — alias du causé construit et de la causation déverse —
découvre que le dispositif permanent de cette relation est un dispositif
en éventail suivant lequel une unité de langue (un vocable) est permission,
sous une certaine forme, de nombreuses conséquences discursives qui, du
chef de leur position différente sur l'éventail déployé des conséquences
autorisées, se ressemblent ou ne se ressemblent pas. Par exemple celles
obtenues à partir d'une même forme verbale d'imparfait : depuis mille
ans il marchait
(imparfait duratif) ; tout à coup la bombe éclatait (imparfait
non duratif instantanéisant, sur instant conçu positif, un événement
qui a eu lieu) ; un instant de plus la bombe éclatait (imparfait non duratif
instantanéisant, sur instant conçu négatif, un événement qui, évité de justesse,
n'a pas eu lieu) ; il agissait (événement posé) ; s'il agissait (événement
supposé), etc. Suffisamment étendue et prolongée, la même observation
révèle qu'une langue est universellement, dans le plan architectural,
un système de conditions en petit nombre (charge légère et peu encombrante
pour l'esprit) à partir de chacune desquelles sont possibles des
conséquences en grand nombre, dont la diversité peut aller jusqu'à la
contradiction sous un ou plusieurs rapports. En cela réside l'économie
du langage humain.

Il existe en science du langage deux bouts de la vérité : celui qui
termine la causation déverse, vectrice de conséquence et d'effet, et celui
qui commence la causation obverse, vectrice de condition et de puissance.
Des deux bouts, celui par lequel commence l'observation obverse est le
bon bout, les clartés d'ordre explicatif issues d'une observation portée dans
le champ de la causation obverse l'emportant incomparablement par leur
éclat sur les clartés indigentes que procure une observation portée dans
le seul champ de la causation déverse.

Le linguiste est dans son chemin lorsque, pour garder et inspirer ses
travaux, en faire le lieu de rencontre des curiosités communes de la philosophie
et de la linguistique touchant la réalité linguistique, il a devant
les yeux l'image méditée de la merveilleuse économie du langage, esquissée
à trop grands traits — le manque de place nous a fort gêné — dans le
présent écrit.45

1. [Cet article liminaire porte le même titre que celui qui clôt le présent recueil
et auquel on invite le lecteur à se reporter. Les deux ou trois premières phrases sont
textuellement les mêmes. Toutes choses qui s'expliquent par le fait que l'étude qu'on
va lire est un premier projet de l'article, pour le reste en réalité fort différent, publié
dans Les Etudes Philosophiques en 1958. Le manuscrit d'après lequel nous avons établi
ce texte n'était visiblement pas destiné à être publié en l'état : des annotations marginales
indiquent que, dans une version définitive, tel ou tel développement aurait été
renvoyé en note. Nous avons ici laissé ces développements dans le texte, mais nous les
avons placés entre crochets. Nous avons aussi dû supprimer un développement qui nous
a apparu incomplet. Cette suppression ne nuit toutefois en rien à la lisibilité du texte.
Telle qu'elle se présente ici, l'étude — on en pourra juger — est d'un haut intérêt
doctrinal, non seulement pour le public de philosophes à l'intention duquel elle a
été écrite, mais tout aussi bien pour les linguistes à qui elle propose une matière
féconde à méditer.]

2. [Le causé construit, c'est, on le verra plus loin, la langue, existant d'abord
comme ouvrage construit en pensée, puis comme ouvrage construit et en pensée et en
signes
.]

3. [Obverse signifie ici sans plus : qui va à la production du causé construit et
déverse : qui part de la construction livrée par la première causation.]

4. [On reconnaîtra ici une réminiscence de H. Poincaré.]

5. [Cf. R. Valin, Qu'est-ce qu'un fait linguistique ? in Le français moderne, avril,
1959.]

6. [Chaque état structural du langage (il en existe trois) correspond à l'ouverture
d'un espace mental plus ou moins large que la pensée se donne à elle-même pour y
opérer la construction du langage, c'est-à-dire pour y loger la représentation des
opérations que suppose cette construction. Champ d'opérativité, l'espace ainsi ouvert
— qui croît d'un état structural donné du langage à l'état subséquent — est, selon sa
largeur, permission d'opérations plus ou moins complexes, lesquelles sont toutes portées
par un temps opératif. Aussi est-on justifié de parler ici, pour caractériser ces aires
mentales, d'espace-temps (point de temps opératif imaginable, sans un espace mentalement
représenté où il est vu se déployer). La publication des inédits de M. Guillaume
éclairera ces difficiles problèmes.]

7. [Le temps dont il est ici question n'est pas le temps historique, mais le temps
opératif
virtuellement accordé par l'état structural du langage, ce temps opératif étant,
pour un état structural donné, un invariant lié à la largeur, également invariante, de
l'espace mental ouvert à la constructivité du langage. Voir la note précédente.]

8. [L'additus inflexif, ici appelé simplement additus, est constitué par les formes
(nombre, genre, etc., pour le nom, mode, temps, etc., pour le verbe) qui sont les déterminants
de la partie du discours, parfois appelée par G. Guillaume editus.]

9. [C'était aussi l'avis du grand sinologue H. Maspero. Cf. La langue chinoise, in
Conférences de l'Institut de linguistique de l'Université de Paris, année 1933.]

10. [Il faut entendre ici que le beau est obtenu, en représentation mentale, par
saisie opérée sur limite interne et la beauté, par saisie externe, les deux saisies se succédant
sans position interposée.]

11. [Cf. Maillard J. et R. Valin, Nom et article, dans Vox Romanica, XVII, 3]

12. [La notion d'accrétion se réfère à la faculté qu'ont les éléments formateurs de
s'agglutiner en unités larges ou étroites. Très grande dans certaines (langues amérindiennes
par exemple), la puissance d'accrétion est nulle dans une langue comme le
chinois. De là des mots parfois très longs dans le premier cas, et des vocables aussi
courts qu'ils puissent l'être — c'est-à-dire des monosyllabes — dans le second. Voir
note 9, p. 35.]