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5340_fr_Guillaume_T04 (Guillaume, Gustave)

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Théorie des auxiliaires
et examen de faits connexes 11

Verbes aptes à devenir des auxiliaires. Origine de cette aptitude : leur préexistence
idéelle par rapport aux autres verbes. Effet de cette préexistence : le mouvement
subductif. — Mécanisme de la subduction. Moments caractéristiques de son développement.
Conséquences linguistiques (auxiliaires, copules, flexions). Discussion
d'exemples. — Domaine de la subduction : son objet est de résoudre, là où ils
s'évoquent, les problèmes psycholinguistiques nés de la filiation idéelle des mots
et, plus généralement, de tous les êtres de langue.

Les verbes qui deviennent des auxiliaires ne sont dans aucune langue
des verbes quelconques. Ce sont des verbes qui ont pour cet état une vocation :
ils le doivent à ce que, en vertu d'une tendance qui leur est propre,
dont leur sens est la cause, et que nous nommerons subductivité, ils descendent
dans la pensée au-dessous des autres verbes, auxquels ils apparaissent
idéellement préexistants. Être, par exemple, préexiste dans la filiation
idéelle des mots à pouvoir, qui préexiste à faire, et généralement à
tous les verbes spécifiant un procès agi ou subi.

La subductivité est au maximum dans les verbes exprimant les idées
fondamentales de genèse, d'existence, de possession (aperçue dans sa corrélation
la plus étroite avec l'idée d'existence) et elle avoisine ce maximum,
ou du moins s'en écarte peu, dans les verbes exprimant, sous une interprétation
souvent fort subtile, la puissance, la volition, l'aptitude, l'accession,
l'adhésion, la préhension, etc, etc. On ne saurait disconvenir, en effet,
que l'action ou la passion, sous tous leurs modes, présupposent des conditions
de l'ordre de celles qui viennent d'être citées. Pour agir ou subir, il
faut au préalable qu'on soit, et de plus, avec la nuance requise selon le
cas envisagé, qu'on puisse, qu'on veuille, qu'on sache, qu'il convienne, etc.

Portée à un haut degré, la subductivité du verbe peut avoir des conséquences
inattendues, là où on les constate. Ainsi le français, au mode
impératif, réserve à quelques verbes d'une subductivité éminente un traitement
particulier. L'impératif qui pour tous les autres est de forme indicative
73prend pour eux la forme subjonctive : aie, sois, veuille, sache. Ce
traitement spécial vient de ce que à la subductivité du verbe s'ajoute la
subductivité propre du mode impératif, l'ordre devant logiquement, dans
la filiation idéelle des choses, précéder l'acte. Le jeu combiné de ces deux
subductivités, originellement étrangères l'une à l'autre, se résout en une
subductivité tierce d'ordre modal : qui ramène le verbe du temps in esse
qu'exprime le mode indicatif au temps in fieri qu'exprime le mode subjonctif 22.

Les menus faits de ce genre, nombreux dans toutes les langues, et
d'apparence fort diverse, ont une haute valeur d'indice et méritent à ce
titre plus d'attention qu'on ne leur en accorde d'ordinaire. Scrutés avec
rigueur, ils révèlent dans maints cas des procès psychiques secrets, d'une
importance extrême dans la construction des langues.

La subduction du verbe est l'un de ces procès. Son action dans la
langue, en toute époque et partout, est si étendue, si profonde, si variée,
qu'on n'en saurait prendre une vue complète que dans le cadre général
de la théorie du mot. Le présent article, moins ambitieux, se borne à en
décrire le mécanisme et les effets dans les limites que son titre lui assigne.

La subduction sémantique du verbe a l'allure typique des grands procès
mentaux qui président à la construction des langues. C'est une opération
de pensée itérative qui se répète indéfiniment à partir de ses propres
résultats 33.

Deux moments caractéristiques se laissent distinguer dans cette progression.

Au début, la subduction du verbe n'est sensible que par rapport aux
autres verbes. Ainsi, être, qui ne peut avoir alors que le sens plein d' « exister »,
apparaît subductif, idéellement antécédent, par rapport au reste de
la matière verbale. Ne faut-il pas « d'abord 44 » être pour pouvoir
« ensuite 45 » se mouvoir, aller, venir, marcher, manger, boire, dormir,
jouir, souffrir, voir, regarder, entendre, écouter, sentir, penser, etc, etc. La
subduction, aussi longtemps qu'elle ne dépasse pas ce degré, laisse au
verbe qui en fait l'objet, la plénitude de sa signification. Ainsi limitée,
nous la nommerons subduction exotérique (extérieure : non cachée dans
le mot, non secrète en lui).

Plus avant, dans sa propre marche, la subduction a d'autres conséquences.
74Elle conduit le verbe non plus seulement au-dessous des autres
verbes, mais au-dessous des sens moins subductifs qu'il a, dans le procès
même de sa subduction, occupés antérieurement. Autrement dit, elle le
fait subductif intérieurement : par rapport à lui-même. D'exotérique
qu'elle était initialement, la subduction en s'amplifiant, devient ésotérique
(intérieure : cachée dans le mot, secrète en lui).

La cause profonde de ce changement d'axe est le caractère différentiel
dû procès de subduction. Un verbe subductif par rapport à un autre ou
à plusieurs autres l'est plus ou moins, avec des différences fugaces, en
continuelle variation dans les deux sens, auxquelles l'esprit n'est pas
insensible. Il les réfère les unes aux autres, et tout haut degré de subduction
que le verbe atteint le fait apparaître, dans la mémoire, subductif
par rapport au souvenir qu'il a laissé de lui-même sous une subduction
moindre. Autrement dit, étant donnés un verbe ou un ensemble de verbes
V et un verbe v subductif par rapport à V, il arrive, la subduction du verbe
V oscillant entre s et s + q, que vs+q se réfère à v, et non plus à V.
La subduction ésotérique est, dès lors, instituée.

Que le verbe être en fasse l'objet, il n'aura plus le sens aisément fixable
d' « exister », que maintenait en lui la subduction simplement exotérique,
mais il prendra dans la subduction plus ou moins profonde de l'idée
d'existence un sens moins pénétrable, aussi facile à manier que difficile
à fixer
. Le contraste, frappant, tient à ce que la subduction ésotérique
ramène le mot en deçà de la pensée pensée — d'où difficulté proportionnelle
d'en fixer le sens — et l'engage pour autant dans la pensée pensante
— d'où facilité proportionnelle de maniement.

La valeur du verbe être, sous ce traitement, est celle d'un auxiliaire
(être sorti) ou d'une copule (être riche) ; plus généralement d'un sémantème
obéissant à une sorte de genèse inverse qui le ramène par degrés du
domaine de la pensée pensée, où tout est clair et pénétrable, au domaine
de la pensée pensante, où les idées en genèse ne sont encore que les mystérieuses
impulsions créatrices de l'esprit.

Ainsi, c'est à partir de mots vecteurs capables de redescendre en elle
sous l'effet de la subduction, que la pensée pensante est parvenue à s'expliciter
dans la pensée pensée. La toute première opération, à date historique
ou préhistorique, est élective : il est fait choix dans la langue du
vecteur présumé congruent. La suite dépend du propre comportement de
la subduction : selon qu'elle reste immanente aux vecteurs qu'elle a élus
ou que, transcendante, elle en outrepasse la donnée, ces vecteurs deviennent
respectivement « stématiques », capables de se porter, de se soutenir
dans la langue en mots distincts, ou « astématiques », incapables d'y avoir
existence de mot.

Il s'ensuit — et le fait est d'une extrême importance en linguistique
générale — que si une langue se montre totalement inhabile à porter jusqu'à
la transcendance la subduction des mots-outils, elle ne pourra contenir
ipso facto que des sémantèmes-racines et des morphèmes-mots. Une
langue devient flexionnelle à partir du moment où elle accroît jusqu'à la
transcendance la subduction de ses mots-outils, les obligeant par là à quêter
en dehors d'eux-mêmes le support indispensable à leur existence.75

Les langues qui pratiquent la subduction transcendante ont, proportionnellement,
une morphologie isotope, réunissant en même lieu, dans
le même mot, le sémantème et le morphème. Les langues qui ne la pratiquent
pas, qui s'en tiennent systématiquement à la seule subduction
immanente, ont une morphologie anisotope, le sémantème et le morphème
y occupant, en tant que mots distincts, des lieux différents (cas du
chinois).

Il convient d'ajouter que la subduction immanente n'a pas un moindre
pouvoir de dématérialisation que la subduction transcendante, et que
parmi les morphèmes stématiques (l'article français, par exemple, ou telle
particule chinoise), il en est qui n'ont rien à envier, sous le rapport de
l'immatérialité, à la flexion la plus abstraite. Mais tandis que la subduction
immanente maintient le procès de dématérialisation dans les limites que
le mot vecteur lui assigne par sa teneur même, la subduction transcendante,
pour atteindre au but visé, outrepasse ces limites et, du même coup,
retire au vecteur sa qualité de mot.

Les langues indo-européennes auxquelles nous sommes accoutumés,
qui enferment et des particules (mots-outils) et des flexions, sont des langues
où la subduction opère tantôt par immanence dans les limites vectorielles,
tantôt par transcendance en se prolongeant au delà. Aussi bien
existe-t-il, à cet égard, des degrés parmi ces langues ; et l'anglais qui,
actuellement, n'est pas enclin — le trait mérite réflexion — à laisser la
subduction transcender la donnée vectorielle, est moins flexionnel que le
français qui l'est lui-même moins que ne l'était le latin.

L'exemple examiné plus loin (pp. 79 sv.) avec minutie du verbe français
avoir qui s'institue parallèlement auxiliaire (j'ai marché) et flexion
(je marcherai) donnera une idée du genre de résistances que la subduction
ésotérique est sujette à rencontrer, au terme de sa course, dans le vecteur
où elle opère, — résistances qui l'obligeront ou à transporter la suite utile
de son développement à un autre vecteur non résistant, ou à transcender
le vecteur résistant afin d'en obtenir, par une sorte d'extrapolation, les
effets grammaticaux auxquels il se refuse intérieurement (v. p. 80).

La subduction doit à son allure essentiellement différentielle (v. p. 74)
de devenir dans la langue, en s'y développant, un facteur d'instabilité
sémantique. L'instabilité se marque peu tant que la subduction garde à
un degré suffisant le caractère exotérique initial, la variation subductive
étant astreinte en ce cas à demeurer dans les limites que lui assigne la
coordination du mot vecteur aux autres mots de la langue. Mais quand la
subduction devient ésotérique et que le mot vecteur, dégagé des liens de
la coordination externe, n'a plus de référence qu'à un état subductif de
lui-même, l'instabilité sémantique amplifie sans limitation ses effets.

Sous une subduction ésotérique nulle ou voisine de la nullité, le verbe
avoir signifiera « posséder », le verbe will, « vouloir », le verbe werden,
« devenir ». Sous une subduction ésotérique accusée, les mêmes verbes
prendront par une descente plus ou moins profonde au-dessous d'eux-mêmes,
qui en fera des auxiliaires, une signification dont l'impénétrabilité
sera proportionnelle à la descente accomplie.

Dans certains cas, un verbe devenu auxiliaire dans des conditions de
76langage qui n'appellent pas une subduction forte continuera d'évoquer en
lointain son sens initial ; dans d'autres, avec une subduction ésotérique
plus importante, il paraîtra n'avoir gardé de ce sens initial qu'une trace
insaisissable. Historiquement, on peut suivre pas à pas au début les progrès
de la subduction et la lente descente du verbe au-dessous de son sens
le moins subductif. Mais au début seulement. Plus tard, quand la subduction
s'est puissamment accusée, ne laissant au verbe que la possibilité de
descendre au-dessous de sens déjà très subductifs, et impénétrables à proportion,
la chose devient beaucoup plus difficile et même finalement
impossible.

Il faut donc se garder de vouloir à toute force (c'est le péché de quelques
historiens) retrouver dans un auxiliaire, et plus généralement dans
un mot-outil quel qu'il soit, son sens initial de sémantème. Les filiations
qu'on croit pouvoir établir de la sorte ne sont à l'ordinaire qu'une image
sans vérité de la filiation plus subtile qui a eu lieu réellement dans la
pensée.

Actuellement, par exemple, on ne saurait sans interprétation excessive
formuler d'une manière qui en marque nettement le rapport avec l'idée de
possession ce que signifie avoir dans avoir marché. La subduction trop
importante, trop intérieure au mot, liée à une consécution trop inaperçue,
ne le permet pas. Il faut un repère extérieur au mot, ou à tout le moins
fixable en lui, pour qu'on en puisse concevoir clairement l'idée.

Si, en l'absence du repère indispensable, il est impossible d'indiquer
en termes d'intellection le sens vrai d'un verbe auxiliaire, du moins peut-on
décrire avec exactitude le mécanisme de la subduction ésotérique, créatrice
de l'état d'auxiliarité.

Le mot, dans les langues très évoluées qui nous sont familières, est le
produit d'une double genèse : une genèse matérielle, qui en détermine l'être
particulier (la signification), une genèse formelle qui en détermine l'être
général (la partie du discours : substantif, verbe, adverbe, etc.). La coextension
de ces deux genèses dans l'ontogenèse du mot, est une condition d'entendement
à laquelle il ne nous est pas permis, dans l'état actuel de notre
système linguistique, de nous soustraire. Le mot s'évoque en nous sous une
forme générale dont nous ne saurions nous passer. Il nous est tout à fait
impossible d'évoquer un mot qui ne serait que mot, qui ne serait pas en
même temps, et de surcroît, substantif, verbe, etc. L'être général nous est
ici aussi indispensable que l'être particulier. Dès l'instant qu'il y a ontogenèse
de mot, les deux genèses, dans les langues auxquelles nous sommes
accoutumés, se superposent. Mais un mot peut s'y créer sans que les deux
genèses s'accomplissent dans un temps égal, sans qu'elles soient isochrones.
De l'isochronie de la genèse matérielle et de la genèse formelle résultent des
mots exempts de subduction ésotérique, qui ne relèvent, le cas échéant,
que de la seule subduction exotérique et se laissent pour cette raison définir
sans difficulté en termes clairs. Mais que l'isochronie ne soit pas respectée,
que la genèse formelle, par une progression plus rapide, devance la genèse
matérielle, ou inversement, la plus prompte des deux à s'achever sera dans
le mot complète, tandis que la moins prompte, interrompue dans son cours
par l'achèvement de l'autre, — ce qui met un terme à l'ontogenèse du
77mot
, — y demeurera incomplète, autrement dit subductive par rapport à
ce qu'elle eût été sous son accomplissement entier.

Dans toutes les langues, les verbes auxiliaires sont des verbes dont la
genèse matérielle, interrompue par un achèvement plus rapide de la genèse
formelle, reste en suspens, ne s'achève pas et appelle, en conséquence,
un complément de matière qui ne peut venir — l'ontogenèse du mot étant
close — que de l'extérieur : d'un autre mot.

Dans le groupe avoir marché, qui nous a déjà servi d'exemple, cette
opération de pensée complexe se laisse aisément reconstituer. En voici
l'analyse, côté matière et côté forme.

tableau matière | forme | Avoir | verbe complet du côté forme (il se conjugue à tous les modes et à tous les temps). | verbe incomplet du côté matière (subduction). | marché | Mot faisant apport de la matière manquante et n'intervenant qu'à ce titre (v. p. 79). | Résultat d'ensemble | F | M | q

C'est-à-dire, après addition des opérations de pensée génétiques, la
recomposition d'un verbe complet (Matière + Forme) qui a repris au
dehors l'équivalent de ce qui lui avait été soustrait du dedans.

Les choses ne se passent pas d'une manière différente, quant au
mécanisme de l'opération de pensée, dans un groupe tel que être riche, qui
destine le verbe être à tenir entre sujet et attribut le rôle de copule. La
genèse formelle devançant dans l'ontogenèse du verbe être la genèse matérielle,
celle-ci, interrompue avant son achèvement, appelle un complément
d'ordre matériel, que fournit le mot riche

Dans les groupes avoir marché et être riche, les mots complémentaires
marché et riche restituent aux verbes subduits avoir et être non pas spécifiquement
la matière qu'ils ont perdues, mais un équivalent quantitatif
de cette matière. Ainsi se reconstitue sous forme de binôme l'entier d'un
mot simple qui n'aurait pas subi de réduction subductive.

Cette restauration de l'intégrité quantitative du mot est, au niveau du
langage, une nécessité. La réduction subductive du mot, sans restitution
compensatoire, et son évocation en langage constituent des états qui, pour
employer un mot de Leibniz ici exact, ne sont pas compossibles.

Au niveau de la langue, au contraire, la réduction subductive du
mot constitue un état de définition que l'esprit accepte. Et si à côté des
mots pleins, il n'existe dans aucune langue de mots tout à fait vides, du
moins rencontre-t-on dans toutes des mots à matière infiniment réduite
(aussi voisine de zéro que l'on voudra). La condition suffisante d'existence
du mot dans la langue, c'est qu'il garde en soi un minimum de la
matière capable qualitativement de porter la forme antérieurement attribuée.
Conduite au delà, la subduction abolit le mot en tant que tel
(v. pp. 75 sv. et 79 sv.).78

Dans le langage la subduction ésotérique est un procès toujours compensé
par une subduction corrélative de sens contraire. Et un mot subductif
par délaissement de matière s'y complète immanquablement d'un mot
subductif par délaissement de forme. Ainsi dans le groupe avoir marché,
le participe passé marché, succédant à l'auxiliaire avoir que la subduction
a privé d'une partie importante de matière, apporte la matière manquante,
et dans la mesure où il intervient à cet effet il délaisse la forme qui lui
appartient en propre. Il était dans la conjugaison la forme morte du verbe,
l'expression du moment où le système du verbe expire, se quitte lui-même :
il devient en se joignant à l'auxiliaire partie intégrante d'un verbe composé
vivant (v. Temps et Verbe, pp. 16 à 20), conjugable aux mêmes modes
et temps que le verbe simple. Le délaissement de forme est patent.

Il n'est pas moindre, mutatis mutandis, pour l'adjectif attribut dans le
groupe être riche. Il intervient non pas au titre de sa forme spécifique, mais
au titre de son contenu matériel : l'idée de richesse qu'il exprime. Ainsi,
alors que le verbe être, pour devenir copule, délaisse sa matière, l'adjectif
riche, pour devenir complément matériel de copule, délaisse sa forme. De
celle-ci le sujet parlant garde une conscience si effacée que, révoquant la
donnée analytique apparente, il cède, en présence de être riche, au sentiment
d'avoir affaire à un verbe homogène qui s'exprimerait en deux mots.
Il lui faut, comme dans le cas de avoir marché, rompre mentalement le
groupe, quitter le niveau du langage et remonter jusqu'à la langue pour
percevoir l'hétérogénéité formelle des composants.

Bien des difficultés de l'analyse grammaticale tiennent à ce qu'il n'est
pas fait choix délibérément au départ du niveau auquel on se propose
d'opérer. Une chose est de porter l'analyse au niveau du langage ; autre
chose de la tenir au niveau de la langue. Tout s'obscurcit si l'on passe illicitement
d'un plan à l'autre. Même le compte des mots : la langue en
montre deux dans avoir marché ; le langage un seul.

Les effets qu'on obtient en langage de la subduction du verbe destiné
à devenir auxiliaire dépendent étroitement de sa signification dominante
au moment où la subduction commence d'opérer 56.

S'agit-il, par exemple, d'exprimer au moyen d'un auxiliaire d'infinitif
le futur, on n'obtiendra pas du verbe avoir qui regarde du côté de l'accompli,
du passé — on tient, on a l'accompli, on ne tient pas, on n'a pas l'inaccompli
— ce qu'on peut obtenir d'un verbe signifiant « vouloir » ou « devenir »
et regardant comme tel du côté de l'inaccompli, de l'avenir.

Il a fallu, en français, pour obtenir de l'auxiliaire avoir l'expression du
futur en faire une flexion. Le mécanisme de l'opération de pensée, quoique
fort secret, se laisse apercevoir. Essayons de l'analyser. Le temps duquel
on part est le présent. Avoir, verbe, y dénote la possession ; avoir, auxiliaire,
une subduction de cette idée : non point l'idée même de possession,
mais ce qu'il y a en elle de plus sous-jacent : son regard en direction non
pas de l'inaccompli, mais de l'accompli. C'est ce regard seulement et pas
autre chose qui habite le présent du verbe avoir au terme du mouvement
79subductif. Tout le surplus de matière (de signification) qui résidait en lui
antérieurement quand, verbe, il avait encore le sens de « posséder », s'en
est abstrait. Rejeté et du verbe et du présent que le verbe occupe, — mouvement
qui implique l'aperception d'un au-delà verbo-temporel, — ce surplus
de matière s'en va vers la subséquence, l'évoque in fieri, mais évanescent
à l'extrême, ainsi que toute matière libre qui n'aspire plus à prendre
forme 67, il se dissipe sans en avoir déterminé la direction, qu'il faut
demander, en conséquence, au substrat de signification que l'auxiliaire a
retenu en lui. C'est que le subséquent ne saurait se déterminer à partir de
l'auxiliaire avoir que dans le sens de l'accompli, le substrat en question
étant, ainsi qu'on vient de l'indiquer, un regard de la pensée dans cette
seule direction. Ce subséquent dans l'ordre de l'accompli est ce qu'exprime
la construction : avoir + participe passé. Avoir marché est l'au-delà, et, en
une certaine manière, le futur de marcher, mais c'est un futur à rebours,
qui se développe dans le sens de l'accomplissement., alors que le futur
temporel procède du mouvement en sens inverse.

Parce qu'il regarde du côté de l'accompli, l'auxiliaire avoir est impropre
à livrer le futur temporel. En présence de cette difficulté, qui tient
à la signification même du verbe avoir, il n'est pour obtenir le futur que
deux voies : s'adresser à un verbe qui convienne mieux au but visé et c'est
le parti qu'ont pris des langues telles que l'allemand et l'anglais ; ou bien,
s'en tenant au verbe avoir, en porter la subduction au point où la matière
verbale suffisamment révoquée ne puisse plus opposer sa résistance propre
au résultat cherché. C'est ce dernier chemin 78 qu'a choisi notamment
le français. La subduction transcende la donnée vectorielle et l'auxiliaire
avoir, qu'elle avait réduit déjà à n'être qu'un regard en direction de
l'accompli, doit, sous une subduction qui va plus loin encore, renoncer
à cet ultime substrat de signification. Lésée non plus seulement dans sa
quantité mais intimement dans sa qualité, la matière du mot perd le pouvoir
de porter la forme sous laquelle, tout en se réduisant de plus en plus,
elle avait, sans altération essentielle, persisté jusque-là. Son équilibre
interne ainsi rompu, le mot s'abolit en tant que terme distinct. Incapable
de se soutenir individuellement dans la langue, il lui faut ou en disparaître
ou y découvrir le support qui le recevra utilement. Dans la mesure où
ce dernier résultat est obtenu, le mot devient flexion.

Dans le cas particulier envisagé ici, la flexion, parce qu'elle n'a rien
gardé en elle du regard vers l'accompli inhérent au verbe avoir dont elle
émane, ne disconvient pas à l'expression du futur. Pour une convenance
positive, il ne lui faut que trouver le support requis. Il n'en peut être de
80meilleur que la forme infinitive du verbe 89 qui, de toutes les formes verbales,
est la moins avancée à tous les points de vue dans l'ordre de
l'accomplissement 910.

Telle est l'opération de pensée, d'une rare élégance, par laquelle le
français, très porté aux opérations de pensée transcendantes — et c'est
un trait bien curieux — s'est, dans la conjugaison du verbe, donné une
forme de futur. Par une sorte d'obstination où l'inclinaient des influences
historiques et systématiques 1011, il a accru jusqu'à la transcendance la subduction
du verbe avoir plutôt que de recourir à un autre verbe intrinsèquement
orienté vers le futur et par là capable sous simple subduction
immanente d'évoquer cette époque.

Les langues germaniques, d'une manière générale, en ont usé autrement.
Elles ont fait choix pour l'expression du futur d'auxiliaires sémantiquement
mieux qualifiés, s'épargnant ainsi d'en porter la subduction
jusqu'à la transcendance et d'en faire, du même coup, des flexions. Il se
conçoit qu'une langue qui en userait toujours ainsi dans le choix de ses
mots grammaticaux demeurerait rigoureusement aflexionnelle. La subduction
ésotérique contenue dans ses limites vectorielles ne peut, en effet,
créer que des morphèmes stématiques. Pour qu'une flexion, état particulier
du morphème astématique, se crée, il faut que la subduction transcende
son vecteur, ce qui n'a de raison d'avoir lieu que si le résultat visé est
de ceux que la subduction immanente, si prolongée soit-elle, ne saurait
procurer.

On comprend non moins aisément que si une langue après avoir fait
usage pendant un certain temps de la subduction sous ses deux modes,
immanent et transcendant, renonce à un moment donné à se servir de
l'un d'entre eux et n'emploie plus que l'autre, sa morphologie doit par la
suite, et plus ou moins rapidement, changer de caractère. La subduction
transcendante abandonnée, la morphologie ne se renouvelle plus que par
les moyens de la subduction immanente, et comme d'autre part, la morphologie
antérieurement acquise s'effrite peu à peu, la langue perd progressivement
sa physionomie flexionnelle. Inversement un abandon prolongé
de la subduction immanente, la préférence donnée régulièrement pour
toute réfection ou innovation à la subduction transcendante, conduiraient
la langue à un développement flexionnel croissant — dont l'excès provoquerait
finalement une réaction, un retour au mode de subduction momentanément
délaissé et, à proportion, au type morphologique correspondant.

En thèse générale, le type morphologique d'une langue est l'expression
de sa fidélité antérieure plus ou moins grande à l'un ou à l'autre des deux
modes de subduction.81

Pris dans son ensemble, le problème que des langues telles que l'allemand
ou l'anglais ont eu à résoudre pour parvenir à l'expression du
futur comprend :

A) Le choix d'un verbe qui puisse par subduction immanente évoquer
la subséquencé inaccomplie du présent. Des verbes comme will, shall,
werden, rentrent dans ce cas en tant que verbes qui regardent du côté de
l'avenir.

B) Le choix de la matière complétive sous la forme linguistique la
mieux appropriée au but visé. Cette forme est évidemment l'infinitif qui
évoque le verbe sous sa condition la plus virtuelle, en puissance de son
devenir entier.

Ce double choix fait, voici comment les choses s'enchaînent systématiquement.
Soit l'exemple : Ich werde schreiben.

Werde qui est au présent et très subductif, ne retient pas en lui l'idée
de « devenir », mais seulement son substrat le plus profond : le regard
qu'elle porte du côté de l'inaccompli.

L'idée même de « devenir », rejetée du verbe et du présent qu'il
occupe, évoque par ce mouvement la subséquence in fieri, mais évanescente
éminemment, ainsi que toute idée (toute matière) qui n'est plus en
puissance de forme, elle n'en détermine pas la direction et il faut la
demander au substrat de signification que retient en lui l'auxiliaire
werde 1112. Or ce substrat est un regard vers l'inaccompli. C'est donc dans
l'ordre de l'inaccompli que la subséquence du présent se déterminera. Et
la subséquence dans cette direction, à partir de cette origine, c'est le futur.

Il ne reste plus qu'à évoquer complémentairement, et en l'état qui
convient le mieux le verbe pour lequel le futur a été construit. Cet état,
pour des raisons déjà dites, est l'infinitif, en l'espèce schreiben.

Les choses se passent de même en anglais, avec des différences de
détail qui tiennent à la signification initiale des auxiliaires choisis : will
et shall 1213.

Le nombre est petit des verbes qui se prêtent à l'expression nette du
futur par simple subduction immanente. En anglais, seuls les auxiliaires
will et shall en sont capables. L'auxiliaire do, si subductif qu'on le fasse,
exprime quelque chose de différent. Quant à l'auxiliaire aller du français,
il faut y voir, conformément à son sens d'origine, une subduction de l'imminent,
82l'imminent même étant exprimé complémentairement par l'infinitif.
Ex. : je vais partir. L'idée résultante est celle d'un futur très proche
(imminent) et, en quelque sorte, aussi peu futur qu'un futur peut l'être.

La subduction ésotérique n'est pas le fait des seuls verbes auxiliaires.
Elle atteint, quand les circonstances de langage s'y prêtent, nombre d'autres
verbes choisis parmi les plus généraux et porteurs, comme tels, d'une
subductivité latente. En cela réside la possibilité systématique d'expressions
du type prendre feu, tenir tête, rendre gorge, faire fête, faire pénitence,
si nombreuse dans le français d'autrefois et d'aujourd'hui.

Voici en bref ce qui se passe dans les expressions de ce type : le
verbe qui a subi une subduction ésotérique d'une certaine importance
porte en lui le contraste d'une forme pleinement achevée et d'une matière
laissée dans l'inachèvement. Le langage rétablit l'équilibre par le moyen
que l'on connaît maintenant : un mot ajouté au verbe par exogénèse lui
restitue l'équivalent (quantitatif) de ce que, dans l'endogénèse, la subduction
lui avait soustrait.

L'opération de pensée est la même que dans les cas précédemment
étudiés où il s'agissait étroitement du verbe auxiliaire.

Elle est la même aussi dans des expressions telles que faire la fête,
faire la moue, avec cette différence que le verbe sensiblement moins
subductif sollicite plus tardivement (la genèse formelle est en moindre
avance sur la genèse matérielle) le mot complémentaire, lequel dispose
ainsi, avant d'intervenir au titre de sa matière, du temps nécessaire pour
opérer sa propre définition formelle : ce dont témoigne l'emploi de l'article.
Et elle est la même encore, au point de vue système, dans des
expressions comme lire la Bible, faire la cuisine, où le verbe porte une
subduction infime, voisine de la nullité, mais qui n'en suffit pas moins à
ce qu'il requière a materia un développement complétif. Cet appel de
complément à partir de la matière a beau être tardif, et minime à proportion,
il confère à l'expression résultante une homogénéité remarquable. Son
comportement au niveau du langage est celui d'un verbe étroitement spécifié
qui s'exprimerait en plusieurs mots.

La subduction ésotérique apparaît ainsi sous un jour nouveau : en
tant que mode de liaison le plus étroit qui se puisse de verbe à complément.
On conçoit dès lors, que prise systématiquement à son minimum,
au voisinage immédiat de la nullité, alors que les effets matériels par
leur petitesse extrême ne se laissent plus discerner, elle se résolve en un
moyen occulte de la syntaxe.

Son intervention à ce titre a eu dans les langues des conséquences
lointaines qui ont part à la structure de la phrase et que nous voudrions
avant de clore cette étude faire à tout le moins entrevoir.

C'est un besoin inhérent à l'esprit humain que de rapporter le particulier
au général. Dans certaines langues très évoluées ce besoin est
devenu si impérieux — au point d'y constituer, dans toute la force du
terme, une nécessité d'entendement — que la genèse formelle du mot y
83tend systématiquement, par principe, à devancer la genèse matérielle. Il
en est résulté dans ces langues une tendance générale à déterminer le
verbe, toutes les fois que c'est possible, sous une subduction infime, de
pure forme, qui a pour effet — et pour but — d'en diminuer le caractère
conclusif en lui faisant requérir a materia l'ouverture d'une subséquence
destinée à quelque apport complémentaire. Il faut s'attendre dès lors à
trouver le verbe en position médiane dans la phrase entre les termes
(groupe sujet) qu'il complète et les termes (groupe objet) qui le complètent
et sans lesquels la phrase, le verbe n'étant pas conclusif a priori,
resterait en suspens. On reconnaît là dans leurs grandes lignes les nécessités
de structure de la phrase dans la langue française et, généralement,
dans les langues romanes.

Dans les langues qui laissent plus volontiers au verbe un caractère
conclusif, parmi lesquelles il faut mentionner, avec les réserves voulues,
les langues germaniques, le verbe accuse une tendance plus ou moins
combattue à déterminer la phrase non seulement dans sa qualité, au
moment où il survient, mais quantitativement dans sa somme, en
l'achevant.

En thèse générale, la tendance d'une langue à laisser au verbe son
caractère conclusif de prédicat s'identifie avec la tendance à faire coïncider
la définition qualitative de la phrase, acquise dès l'apparition du verbe 1314,
avec sa définition quantitative, acquise seulement quand tout est dit de ce
qu'elle vise à exprimer.

La portée immense de la subductivité du verbe dans les divers plans
du langage ne surprendra point si l'on veut bien considérer qu'elle n'est
au fond qu'un cas particulier du procès général de l'idéogénèse linguistique.
Encore que la comparaison risque de paraître trop hardie, en dépit
de sa justesse, on est fondé à dire de la subduction ésotérique du mot
qu'elle réagit dans la genèse de celui-ci (dans l'idéogénèse lexicale) de la
même manière que le subjonctif dans la genèse du temps (la chronogénèse).
Le mode subjonctif (v. Temps et Verbe, chap. I et II) retient le verbe
dans le temps in fieri, ne le laisse pas arriver au temps in esse, qu'exprime
le mode indicatif : semblablement, la subduction ésotérique retient le mot
dans sa propre idéogénèse qu'elle empêche de s'achever, et dont l'inachèvement
appelle, ainsi qu'on l'a montré tout au long de cet article, un développement
complétif.

Dans la vue de mieux marquer encore quelles conséquences lointaines
la subduction a portées dans les langues, nous indiquerons, pour terminer,
que c'est à la subduction ésotérique de l'une d'entre elles que deux racines
différentes (ou deux mots) doivent de pouvoir collaborer ex aequo, chacune
pour sa part et selon son affinité propre, à la conjugaison d'un verbe dont
l'unité sémantique s'affirme dans l'esprit.84

Le verbe qui signifie « être », en particulier, a posé lorsqu'il a fallu
l'intégrer à un système temporel développé un problème difficile, relatif
à la filiation idéelle de l'être et du devenir, problème qui n'a pu être résolu
que par les voies de la subduction.

L' « être » s'insère entre le devenir antécédent qui l'a créé, qui s'est
accompli en lui, et le devenir conséquent et inaccompli que l'avenir lui
destine. Cette insertion du verbe « être » entre les deux devenirs couvre
un intervalle plus ou moins large. Appliqué strictement à cet intervalle,
— et nullement à la matière contenue (l'idée d'existence) qui n'est pas
directement visée et sortira indemne de l'opération — le mouvement subductif
a pour effet de le réduire de plus en plus, l'idée d'existence se
concentrant, se resserrant, au fur et à mesure que la subduction s'amplifie,
dans un champ de plus en plus étroit, sans pour cela rien abandonner
de sa teneur : il ne se produit pas de dématérialisation qui appellerait,
comme dans les cas étudiés précédemment, une restitution compensatoire.

Le moment vient néanmoins où de réduction en réduction l'espace
dont dispose le verbe « être » entre les deux devenirs antécédent et conséquent
s'annule. Cet espace disparu, les deux devenirs qu'il séparait se
rejoignent, s'identifient et le verbe jusque-là inséré entre eux en tant
qu'expression de leur différence devient sans objet.

Il est alors remplacé, si la subduction doit se continuer, par un verbe
systématiquement complémentaire qui, au lieu de différencier dans l'idée
d'existence les deux devenirs antécédent et conséquent, a la propriété
inverse de les y indifférencier.

A partir de ce moment, l'expression temporelle du verbe « être »
repose sur deux thèmes vecteurs :

a) Un thème vecteur premier qui exprime, plus ou moins concrètement,
l'idée d'existence et marque, comme tel, une différence positive
entre le devenir antécédent et le devenir conséquent, discriminés ;

b) Un thème vecteur second qui exprime, aussi abstraitement que le
permet la langue considérée, le « devenir » aperçu dans sa continuité, et
marque ainsi une différence négative, c'est-à-dire inexistante, entre le
devenir antécédent et le devenir conséquent, non discriminés.

La distribution du verbe « être » sur les deux thèmes vecteurs est
selon les idiomes un fait de langue précoce ou un fait de langage tardif.

En grec elle est un fait de langage. Le verbe εἰμί, défectif, ne possède
en propre que les constructions comportant intérieurement, à un degré si
faible soit-il, la distinction de l'accompli et de l'inaccompli. Les constructions
étrangères à cette distinction interne (aoriste et constructions subordonnées)
s'empruntent aux constructions correspondantes du verbe
γίγνομαι, lequel n'en garde pas moins dans la langue son existence de verbe
distinct. Les verbes εἰμί et γίγνομαι collaborent dans le langage, ils ne
fusionnent pas dans la langue. Le concours qu'ils se prêtent réciproquement
est tardif.

A cet égard les choses se présentent différemment en latin. La distribution
du verbe esse sur les thèmes vecteurs premier et second est un
fait de langue. Le verbe esse n'emprunte pas son parfait (fui) à un autre
verbe : il le tire de lui-même, de son propre système, de sa propre conjugaison.
85La racine qui a servi à former le parfait latin est une racine
exprimant l'idée de croissance, de devenir et qui s'est incorporée si étroitement
au système formel du verbe esse qu'elle en fait partie intégrante.

Cet état de système s'est maintenu en français et s'y est développé
avec élégance. La différente nature des deux thèmes vecteurs y trouve
notamment, dans le contraste de l'imparfait et du prétérit, une expression
d'une netteté saisissante. L'imparfait du verbe être distingue intérieurement
le devenir accompli, porté par le temps qui s'en va, et le devenir
inaccompli, porté par le temps qui vient : les ténèbres étaient sur la face
de l'abîme
. Le prétérit révoque intérieurement la distinction : Et Dieu
dit : que la lumière soit ; et la lumière
fut (v. Temps et Verbe, Collection
linguistique XXVII, et Immanence et transcendance dans la catégorie du
verbe. Esquisse d'une théorie psychologique de l'aspect
in Psychologie du
langage
 : N° spécial du Journal de Psychologie, 1933).

La subduction sémantique, sous son double aspect exotérique et ésotérique,
agit dans les langues de tant de manières et si différentes, qu'on
pourrait, sans épuiser le sujet, multiplier presque indéfiniment les
exemples de son intervention. Cette grande diversité d'effet n'empêche pas
toutefois de délimiter le champ où elle opère. Dans chaque langue elle
résout, au fur et à mesure qu'ils se présentent, les problèmes nés de la
filiation idéelle qui s'établit au fond de l'esprit entre les êtres de langue
de toute espèce. Celle filiation, qui n'est pas seulement celle des mots, mais
de toutes les discriminations de la pensée même les plus incorporelles,
est son domaine 1415.86

11. Bulletin de la Société de Linguistique de Paris. Paris, 1938.

22. Voir (p. 47) Temps et Verbe.

33. Que la cause dans les langues, comme si elle était inépuisable, renouvelle incessamment
son action sur ses propres effets est un fait panchronique qui confère à
l'opposition linguistique une allure remarquable. Deux termes A et B s'opposant, l'opposition
qu'ils expriment tend à se répéter en chacun d'eux et le système simple A, B à
se résoudre, conséquemment, en un système double, Aa et Bb, d'une part et Ab et Ba,
d'autre part, où les termes Aa, Bb développent en eux-mêmes la nature qui leur a été
initialement accordée, et les termes Ab, Ba, la nature qui leur a été initialement refusée.
Il existe une tendance de la langue à révoquer le principe de contradiction. La
question sera reprise, avec les développements voulus, qu'il est impossible de donner
ici faute de place, dans la Théorie du mot (en préparation).

44. La filiation idéelle des mots, liée à la logique, tend à se projeter dans l'esprit
en une sorte de chronologie abstraite. L'emploi qui vient d'être fait, sans grand abus,
des mots d'abord et ensuite en témoigne.

5 Voir note 4.

65. Dater avec une approximation suffisante les départs sémantiques de la subduction
est une difficulté historique.

76. La matière qui n'a pas pris place à temps sous la forme devient ipso facto une
matière inutilisée qui s'évanouit et qu'il faut seulement remplacer dans le discours
par quelque chose qui en tienne lieu quantitativement. En l'espèce l'infinitif qui sert
de support au suffixe -ai.

87. Indiquons que le français n'aurait pas eu à prendre ce chemin si le verbe avoir
avait cumulé en lui, par exemple, le sens de « posséder » et celui d'« acquérir ». Un
linguiste perspicace, à qui nous devons plusieurs indications de haut intérêt, M. Burnay,
nous signale un fait en siamois. Le verbe dai, qui y sert d'auxiliaire, signifie à la fois
« avoir » et « obtenir » et doit, croyons-nous, à cette ambiguïté, qui le laisse regarder,
selon qu'il convient, du côté de l'accompli ou du côté de l'inaccompli, de pouvoir
exprimer alternativement, à l'état de mot distinct, et l'aoriste et le futur. Ex. dai hen
« j'ai vu ou plutôt je vis » ; hen dai « je peux voir, j'essaye de voir, j'y arrive ».

98. Entre le suffixe que porte l'infinitif et celui qu'apporte l'auxiliaire il s'établit
une collaboration étroite. Le suffixe d'infinitif situe le verbe dans le possible et le
suffixe issu du présent du verbe avoir actualise (présent = actuel) en futur le possible
considéré. Il en résulte une flexion de futur homogène : le sujet parlant n'a pas le
sentiment de la dualité interne.

109. Au point de vue mode (dans la chronogénèse) et au point de vue temps (dans la
chronothèse). V. Temps et Verbe.

1110. Parmi ces dernières, il convient de mettre au tout premier plan la symétrie
(v. Temps et Verbe, p. 79) du système verbo-temporel latin. Elle imposait, en réaction
contre d'autres tendances, que la subséquence dans les deux sens, accomplissement
(avoir marché) et inaccomplissement (marcherai) s'exprimât à partir du même vecteur :
avoir.

1211. A ce moment seulement les choses prennent, par comparaison avec ce qui a lieu
pour l'auxiliaire avoir avant qu'il ne devienne flexion, un cours différent. Jusque-là
tout s'était passé identiquement : subduction ésotérique du verbe, rejet proportionnel
de matière dans le subséquent qui s'évoque in fieri, évanescence de la matière rejetée,
et nullité conséquente de son effet déterminant.

1312. En matière de mots-outils, le mécanisme linguistique est fonction de la signification
initiale. Le fait, évident et universel, invite à la réflexion : en faut-il induire
que la pensée choisit rationnellement le mot-outil, le sachant capable de lui livrer le
mécanisme à sa convenance ; ou bien que, choisissant le mot-outil irrationnellement,
d'une manière qui laisse sa part au hasard, elle s'impose, du même coup, le mécanisme
correspondant. Les choses n'ont pas la simplicité de cette alternative. Que le mot-outil
se propose à la faveur de circonstances de langage fortuites n'est pas douteux, mais il
n'est pas moins certain que la langue ne lui fait en elle un sort que si les conséqueces
systématiques qu'il emporte avec soi lui conviennent, si elle les consent. Tout dépend,
in finem, de ce consentement, qui prend ainsi valeur de cause.

1413. Il n'est question ici, bien entendu, que de la phrase non spécifiquement expressive.
Le mouvement expressif à lui seul, sans intervention de verbe, est un déterminant
possible et suffisant de la phrase. De là des phrases sans verbe, portées en tant que
telles par le seul mouvement expressif. Ex. : Silence !La pluie ! (Il pleut). —
Oui.Non.Assurément.Tableau !

1514. La langue tient compte non seulement des instants de réalité, mais plus encore
des « instants de raison ». La condition, par exemple, est antérieure, en raison, d'un
temps aussi court que l'on voudra, à la conséquence. Cette antériorité abstraite (purement
rationnelle) s'exprime dans la langue française de la manière la plus visible :
par changement d'époque. La conséquence étant au futur, le français — enclin à discriminer
explicitement les instants de raison — met, par subduction, la condition au
présent. Ex. : Si vous le faites, vous réussirez. — Cette note est la suite d'un échange
de vues (dont j'ai grandement bénéficié) avec le P. Mariès. Je dois à sa science le terme
« instant de raison », d'une éminente justesse en la matière.