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5340_fr_Guillaume_T08 (Guillaume, Gustave)

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De la répartition
des trois radicaux du verbe « aller »
entre les formes de la conjugaison française 11

Une langue, pour que le verbe eût en elle une conjugaison d'une parfaite
régularité, devrait satisfaire à deux conditions : a) que la conjugaison
du verbe y soit un système homogène applicable indifféremment à tous les
verbes de la langue ; b) que tous les verbes de la langue puissent avec la
même indifférence
, sans traitement spécial d'aucune sorte, ni sériel ni
individuel, s'adapter à toutes les formes de la conjugaison.

Il est pleinement satisfait en français à la première de ces deux conditions.
La conjugaison française vaut pour tous les verbes de la langue, la
langue française ayant atteint dans son évolution en direction du général
le point où la conjugaison n'est plus celle d'aucun verbe, mais, abstraitement,
celle de la « partie du discours » dénommée verbe.

A la seconde condition le français ne satisfait que d'une manière
imparfaite : nombre de verbes n'y sont point aptes à porter indifféremment
toutes les formes de la conjugaison et deviennent à cause et à proportion
de cette inaptitude des verbes irréguliers. Quand l'inaptitude est celle
d'un verbe isolé, l'irrégularité est individuelle ; quand elle est celle de tout
un groupe, l'irrégularité, par sa présence, caractérise et délimite une série
de verbes 1 bis2.

Une irrégularité typique, dont il existe des exemples dans la plupart
des langues, provient de ce que le système de la conjugaison, faute d'un
radical habile 1 ter3 à en porter l'entier, se distribue, en vue de sauvegarder
son intégrité, et le plus possible de son homogénéité, entre plusieurs radicaux
réciproquement supplétifs, qui en retiennent chacun une part, déterminée
selon des raisons le plus souvent impénétrables à première vue.

Il en est ainsi en français du verbe « aller », dont la conjugaison,
en l'absence d'un radical qui convînt à son entier, a dû, afin de s'exprimer
intégralement, faire appel à des radicaux au nombre de trois, qui en
portent chacun une partie distincte.

Le radical all- est à la fois le support du passé dans le mode indicatif
et le support commun de toutes les formes que ce mode laisse en dehors
de lui.120

Le radical v- est celui du présent, à l'exception des 1re et 2e personnes
du pluriel, qui n'acceptent que le radical all-.

Le radical i- (r est morphologique) est celui du futur.

La question se pose, en face de cette répartition, d'en connaître le
déterminant.

Du même coup, deux thèses s'affrontent : l'une, que l'on se trouve
en présence d'un simple fait d'usage, d'une cristallisation d'habitudes
prises, derrière laquelle il n'y a pas de principe opérant ; l'autre que la
répartition tient à des raisons profondes qu'une analyse pénétrante devrait
permettre de découvrir.

Si plausible soit-elle, aux yeux d'un linguiste, la seconde de ces thèses
ne saurait emporter l'adhésion générale que si on réussit à en établir
le bien-fondé par la découverte de la loi qui préside à la répartition des
radicaux du verbe « aller » entre les formes de la conjugaison.

Cette loi, on le conçoit, est en connexion étroite avec le système même
de la conjugaison : aussi est-ce du côté de ce système qu'il convient de
porter en premier le regard.

Le système du verbe français, semblable en cela à celui d'une foule
d'autres langues, repose sur l'opposition et l'association de quatre catégories
qui sont celles de la personne, de l'aspect, du mode et du temps. Dans
la question qui nous occupe, les deux dernières sont les plus importantes,
parce que c'est d'elles que dépend, pour sa plus grande part, l'agencement
du système. On en traitera donc en premier, en se réservant, quand l'opportunité
s'en présentera, de faire état incidemment, non sans produire
les explications utiles, des deux autres.

Les deux catégories du mode et du temps ne dénotent pas, ainsi qu'on
a commis parfois l'erreur de le supposer, deux phénomènes différents,
mais deux moments différents d'un phénomène unique : la construction
de l'image-temps dans l'esprit.

Le mode est l'opération de pensée par laquelle l'esprit acquiert la
« puissance » d'une représentation spatialisée 24 de l'image-temps : il indique
un procès mental que nous nommons la chronogénèse 35. Quant au
temps, il est la mise en œuvre de la puissance ainsi acquise ; c'est-à-dire
la définition, compte tenu du progrès accompli en chronogénèse, d'une
certaine thèse de l'image-temps. Il indique un procès mental que nous
nommons la chronothèse.

Chaque arrêt de la chronogénèse en elle-même emporte avec soi, en
tant qu'effet obligé, une chronothèse. C'est pourquoi chaque mode a des
temps : qui sont ses temps. A une chronogénèse fort avancée en elle-même
correspond une thèse du temps développée à proportion. A une chronogénèse
moins avancée, une thèse du temps, — une chronothèse, — moins
développée, moins complète.

La plus complète des chronothèses est celle d'indicatif : cela parce
qu'elle résulte d'une chronogénèse achevée, parvenue à son terme. Les
121chronothèses de subjonctif, de mode nominal (infinitif et participe réunis)
offrent moins de formes parce qu'elles procèdent d'une chronogénèse moins
avancée en elle-même, qui ne permet qu'une architecture moins achevée
du temps. Le mieux pour faire aisément concevoir ces choses simples mais
inaccoutumées est de les décrire au moyen d'une figure :

image chronothèse initiale | chronothèse médiane | chronothèse finale | mode nominal : infinitif et participe | mode subjonctif | mode indicatif | contenu | constructions | pas d'expression de la personne | expression de la personne | chronogénèse

Cette figure fait voir qu'à chaque étape caractéristique de la chronogénèse,
— commencement (I), milieu (II), fin (III), — se développe une
chronothèse appropriée. Il s'institue ainsi dans l'esprit, par coupes successives
de la chronogénèse, une sorte de chronologie des chronothèses
obtenues.

La dernière venue des chronothèses, celle d'indicatif (III), porte à son
maximum la définition de l'image-temps. Aussi ne compte-t-elle pas moins
de cinq temps, — deux passés, un présent, deux futurs, — qui multipliés
par les deux aspects 46 du verbe, simple et composé, auxquels ces cinq temps
s'appliquent, donnent le total de dix constructions, passé : j'aimai, j'eus
aimé
 : j'aimais, j'avais aimé, présent : j'aime, j'ai aimé, futur : a) catégorique :
j'aimerai, j'aurai aimé ; b) hypothétique : j'aimerais, j'aurais
aimé
57.122

La chronothèse médiane, celle de subjonctif (II), venue plus tôt dans
la chronogénèse, ne comporte que deux temps, qui multipliés, comme précédemment,
par les deux aspects font quatre constructions : que j'aime,
que j'aie aimé ; que j'aimasse, que j'eusse aimé.

La chronothèse initiale, celle de mode nominal (I), venue plus tôt
encore, dans une chronogénèse qui n'a fait en elle-même que son premier
pas, a aussi deux temps et, par application de ces deux temps aux deux
aspects, quatre constructions : aimer, avoir aimé ; aimant, ayant aimé,
mais ces constructions n'indiquent pas la personne. L'apparition de la personne
dans la conjugaison marque le moment où la chronogénèse, suffisamment
développée en elle-même, assure au verbe la pleine possession de
sa forme générale de verbe. Jusque-là le verbe que la chronogénèse naissante
a éloigné à peine du nom garde la forme de celui-ci pour autant
qu'un verbe peut le faire sans cesser d'être verbe. L'infinitif n'est pas autre
chose que le verbe sous une forme qui a de la forme du nom tout ce que
la forme de verbe en peut accepter.

Tel est, saisi dans la continuité de son dynamisme et l'enchaînement
de ses phases successives — genèse et thèses — le système de la conjugaison
française.

La tâche constructive qui incombe à la langue dans le cas du verbe
« aller » est de faire que ce système se distribue partie par partie, phase
après phase, suivant la loi de meilleure convenance, entre les éléments
matériels appelés à en devenir le support. Ces éléments sont, d'une part,
les trois radicaux du verbe « aller » et, d'autre part, les différentes personnes
dont le verbe, le mode nominal une fois dépassé, prend la marque.

Le mobile qui agit dans cette distribution, dominée par la loi de meilleure
convenance, est l'affinité naturelle des éléments qui devront s'ajuster.

Le radical i-, qui remonte au latin ire, que son aspect indéterminé 5 bis8
qualifie pour exprimer le subséquent non « terminé », non limité à l'immédiat,
est apparu, par le jeu d'une affinité naturelle due à cette origine,
convenir au futur.

Le radical v-, qui remonte au latin uadere, que son aspect déterminé 5 bis9,
caractérisé par le suffixe du présent, à dentale, fait apte à exprimer
le subséquent « terminé », limité à l'immédiat, est apparu, par la
même raison d'affinité naturelle, convenir au présent : le temps est trop
proche et trop étroitement borné pour être considéré futur.

Un fait curieux, c'est que ce radical de présent v- qui convient à la
123personne simple, représentée par les trois premières personnes du singulier
et la troisième du pluriel (du point de vue qualitatif la troisième personne
du pluriel reste une personne simple, qui multiplie la même
personne mais n'associe pas deux personnes différentes) disconvienne,
dans le présent même, quand il s'agit de la personne double, représentée
par la 1re du pluriel nous (= toi et moi) et la 2e du pluriel vous ( =toi
et lui). On dit : je vais, tu vas, il va, ils vont ; et nous allons, vous allez.

Ce fait curieux trouve son explication dans la forme intérieure du
présent. Le présent — être sténonome, dont la loi est l'étroitesse — est
fait de deux parcelles de temps aussi petites que l'on voudra : l'une de
passé que nous nommons le chronotype ω, l'autre de futur que nous nommons
le chronotype α. Tant que la personne est simple, un seul chronotype
lui est une assiette suffisante, chronotype qui dans le cas de uadere
se rapportant à l'imminent sera le chronotype α Mais que la personne
soit double, l'assiette d'un seul chronotype lui sera trop étroite : deux lui
seront nécessaires, d'où l'obligation de recourir au chronotype ω, qui est
la parcelle passée du présent.

Du fait qu'elle occupe les deux parcelles constitutives du présent :
celle de futur et celle de passé, la personne double requiert un autre radical
que la personne simple qui n'occupe du présent que la parcelle future.

La distinction qui s'établit, de ce chef, dans l'esprit est celle :

a) d'une personne simple, désitive 610 du côté du passé, sous laquelle
le passé a cessé d'être, et en convenance, pour cette, raison, avec le radical
de présent v- : je vais, tu vas, il va, ils vont.

b) d'une personne double, inceptive 611 du côté du passé, sous laquelle
le passé a commencé d'être, et en convenance, pour cette raison, avec le
radical all-, dont on verra qu'il est le radical du passé interprété d'une
manière qui en recule les bornes fort au delà de celles qu'on lui assigne à
première vue.

Ce radical all- remonte à un verbe latin dont, en l'absence d'une étymologie
tout à fait certaine, on ne peut mesurer l'affinité naturelle avec la
position qu'il s'est attribué dans la conjugaison française.

Le seul trait de ce radical qu'on puisse, à bon escient, considérer est
cette position même. Elle est très large.

Le radical all- sert dans le mode indicatif à l'expression du passé
proprement dit. Au présent de ce mode, il indique le passé obligé de la
personne double. Il sert, en outre, de support à toutes les formes, quelles
qu'elles soient, situées en dehors du mode indicatif. Le radical all- est
l'unique et commun support des formes d'infinitif, de participe et de subjonctif.

Cette convenance du radical de passé all- à l'ensemble des formes qui
n'appartiennent pas au mode indicatif ne fait aucune difficulté d'explication
si on l'envisage dans le système du verbe français, tel qu'on l'a décrit
plus haut et tel que le figure le schème représentatif reproduit p. 122.

Ce schème nous montre dans le mode indicatif le terme final de la
124chronogénèse : elle ne va pas plus loin. Tout ce qui survient en chronogénèse
avant le mode indicatif est donc, par rapport à ce mode une fois
atteint, du passé, du « dépassé » : du passé chronogénétique.

L'imparfait, le prétérit défini, sont dans la chronothèse d'indicatif
le passé du présent. Les modes infinitif, participe et subjonctif sont dans
la chronogénèse le passé de celle-ci : ce qu'elle laisse derrière soi en s'avançant
en elle-même, en allant vers son terme (v. fig. p. 122).

Cette étude approche de sa fin et rien encore n'a été dit à propos de
l'impératif. C'est que son rôle en l'occurrence est inexistant. Le mode impératif
n'est pas en français un mode de pensée : ce n'est qu'un mode de
parole, une manière expressive de dire des choses conçues, d'ordinaire, à
l'indicatif, et pour quelques verbes spéciaux au subjonctif.

Le verbe « aller » est au nombre des verbes, en immense majorité
qui ont un impératif indicatif. La répartition des radicaux du verbe
« aller » dans le mode impératif ne diffère donc pas de celle qui a lieu
dans le mode indicatif. Personne simple : radical v- ; personne double :
radical all-.

Ainsi la répartition des radicaux du verbe « aller » entre les formes de
la conjugaison française n'est pas, comme on pourrait être enclin à le
supposer, par la difficulté d'en percevoir la raison, une chose immotivée :
elle a, au contraire, des motifs profonds et subtils, comme seules les langues,
dont l'intensité de perception psychologique est inégalable, savent
en découvrir.

De cette profondeur et de cette subtilité, le lecteur a déjà pu se faire
une idée par ce qui précède. Elles apparaissent plus grandes encore quand,
creusant le sujet, on discerne que les motifs qu'ont les radicaux du verbe
« aller » de se répartir comme ils le font entre les formes de la conjugaison
française sont tributaires d'un dessein dominant qui est de normaliser la
conjugaison du verbe « aller » non par le moyen, brutal, qui consisterait à
promouvoir le radical all- au rang de radical unique et à conjuguer en
conséquence : j'allerai, j'alle, nous allons, etc., mais par le moyen, éminemment
subtil, qui consiste à accroître, partout où c'est possible dans le système
du verbe, la part qui revient psychologiquement au passé et, du
même coup, au radical all-, qui en assume, dans le plan lexical, l'expression.

Dans la catégorie du temps, le passé s'augmente du passé obligé de la
personne double.

Dans la catégorie de la personne, le passé obligé de la personne double
est autant de soustrait au présent de l'interlocution que cette catégorie, —
la personne, en tant que catégorie, ne relève pas du temps pensé, qu'on
peut ad libitum concevoir passé, présent ou futur, mais du temps vécu,
pendant lequel on parle, qui ne peut être conçu que présent, — serait, par
définition, en droit de revendiquer en entier.

Enfin dans la catégorie du mode, le passé s'accroît de tous les modes
dépassés, laissés derrière soi, en chronogénèse, par le mode indicatif
(v. fig. p. 122).

L'intérêt de cette étude est d'avoir démontré le caractère temporel des
radicaux du verbe « aller » qui n'avait pas été clairement perçu jusqu'à
présent. Il semble que ce caractère eût été remarqué plus tôt si, mettant
les choses à leur juste place dans la perspective historique, on avait vu,
125d'emblée, dans la pluralité des thèmes radicaux du verbe « aller » et dans
leur répartition entre les formes de la conjugaison française la continuation
à une date tardive, et dans le cadre étroit d'un verbe qui s'y prête 712,
d'un procès : l'interférence du temps lexical, rendu par des moyens de
vocabulaire, et du temps grammatical, rendu par des moyens de morphologie,
qui fut originairement et pendant longtemps dans les langues indo-européennes
le facteur principal de la systématisation du verbe.

Et par là on est amené à donner à cet article, apparemment borné à
l'examen d'un fait particulier, une conclusion de portée générale. C'est que
la notion même de « fait linguistique » demande à être revisée. La méthode
historique, seule capable de guider avec sûreté la recherche, a souvent
paru, par un excès de positivisme qui est le contraire d'un vrai réalisme,
ne vouloir s'intéresser qu'aux faits les plus visibles, ceux qui tombent sous
le coup de l'observation directe. Or la langue est le lieu d'autres faits,
d'une visibilité moindre, mais non moins positifs, non moins agissants, et
que peut seule déceler une analyse pénétrante, pourvue de moyens plus
puissants que ceux auxquels une tradition qui remonte aux découvertes du
siècle précédent a accoutumé les linguistes.

Pour que la linguistique ne reste pas stationnaire, qu'elle ne s'attarde
pas, par une sorte de piétinement, dans des sentiers trop longtemps battus,
sans débouché sur des vérités vraiment nouvelles, point n'est besoin qu'elle
délaisse les sûres disciplines qui ont guidé ses pas jusqu'à présent, il suffit
que, prenant une conscience plus exacte de tout ce que peut être un « fait
linguistique », elle sache identifier, en vue d'en suivre le développement
historique, non seulement les faits de la superficie, d'une visibilité quasi
immédiate, mais tout un ordre de faits plus profonds, et en un certain
sens secrets 813, qui pour manquer de visibilité dans l'immédiat n'en sont
pas moins, en définitive, les plus importants 914. N'en est-il pas, du reste,
ainsi dans tout l'univers ?126

11. Le français moderne, juillet 1941.

21 bis. Ce que l'on appelle les différentes « conjugaisons » du verbe français (aimer,
finir, recevoir, rendre) n'est que-la marque de l'inaptitude de plusieurs grandes séries
de verbes, d'un contenu numérique d'ailleurs fort inégal, à accepter identiquement, selon
la norme d'un traitement commun, l'ensemble des formes de la conjugaison française.

31 ter. Cette aptitude est un effet de l'indifférence du radical à l'endroit des différentes
parties du système de la conjugaison. Le radical transcende le système de la
conjugaison en devenant indifférent à sa diversité intérieure et, par là, aux cas de
temps, de personne et de mode que cette diversité exprime.

42. Le temps n'est pas directement évocable. Il n'est évocable qu'à travers une spatialisation.
La simple représentation linéaire du temps, totale ou partielle, est déjà une
spatialisation.

53. On ne fait ici que résumer succinctement, en omettant à dessein ce qui n'est pas
strictement utile au sujet traité, la systématique du verbe français. Pour plus de détails
se reporter à notre livre Temps et Verbe qui fait un exposé presque complet de la
question.

64. La catégorie de l'aspect existe en français, mais sa position en système interdit
au locuteur d'en prendre une exacte conscience. Dans le passage de lire à avoir lu le
locuteur sent un changement de temps, alors que le temps n'est pas changé, mais seulement
la base d'application du temps : l'aspect. Nulle part, cependant, l'aspect n'existe
plus nettement, plus catégoriquement qu'en français. C'est même à cette netteté excessive,
trop abstraite, qu'il doit de ne pas être senti en tant que tel.

75. C'est se méprendre que de voir dans le conditionnel un mode. Le conditionnel
est, dans le mode indicatif, un temps de l'époque future : un futur hypothétique,
porteur de plus d'hypothèse que n'en comporte le futur proprement dit, le futur catégorique,
où cette part d'hypothèse est réduite au minimum inévitable. Il existe, en
effet, dans le futur une part d'hypothèse inhérente, qui ne peut être ni éliminée ni
diminuée : le futur est du temps qu'on imagine.

85 bis. Voir sur cette question des deux aspects du verbe signifiant « aller » l'article,
si souvent cité de Meillet, in Mémoires de la Société de Linguistique, XXIII, p. 249,
sv. — La difficulté qu'ont les slavisants surtout d'admettre que ce soit précisément
l'aspect indéterminé qui ait servi à exprimer le futur, disparaît quand on a compris
que, dans le plan du futur, l'indéterminé, c'est le futur étendu à l'infini, sans limitation,
et le déterminé, la part restreinte de futur que constitue l'imminent, l'immédiat : le
présent.

Il importe, toutefois, de ne pas perdre de vue que l'aspect avant de se définir ainsi,
pour quelques verbes spéciaux, dans le seul plan du futur, a dû préalablement, pour
l'ensemble des verbes, se définir (ce qui est, pour l'ordinaire, le cas des langues slaves)
dans le temps en général, où les conditions de sa définition sont différentes et, en
quelque sorte, inverses. Là, l'indéterminé est le verbe qui ne va pas psychologiquement
jusqu'à sa fin, se désintéresse de son propre futur, qu'il n'occupe pas ; le déterminé, le
verbe qui va psychologiquement jusqu'à sa fin, ne se désintéresse pas de son propre
futur
, qu'il lui faut occuper pour s'accomplir entièrement.

9 Voir note 8.

106. Ces deux termes désitif et inceptif, qui disent on ne peut mieux ce qu'il fallait
dire ici, sont empruntés à la Logique de Port-Royal, avec le sens qu'ils ont dans cet
ouvrage. L'application seule diffère.

11 Voir note 10.

127. La propension du verbe « aller », et aussi du verbe « être », à se recomposer
de radicaux nantis d'une valeur temporelle est un sujet qui invite, de toute part, à la
réflexion profonde. Deux choses surtout piquent la curiosité : que le fait n'est pas
particulier à une seule langue, mais se retrouve dans beaucoup ; que dans le cas d'une
langue aussi riche que le français en possibilités d'exprimer le temps grammatical,
rendu par des moyens de morphologie, la conservation de ces radicaux apparaît dénuée
de toute utilité pratique. Il existerait donc entre ces deux verbes et l'image abstraite
du temps un lien non pragmatique, d'ordre essentiel et ce lien serait assez fort pour
tenir en échec la tendance pragmatique de la langue à normaliser (la normalisation est
une économie). — On a commencé l'étude de cette question, sans avoir obtenu, jusqu'ici,
de résultats concluants.

138. La recherche de ces faits n'est ni une métaphysique ni une métagrammaire, mots
qui, au surplus, n'ont pas de quoi effrayer ; elle est tout simplement la marque d'un
réalisme tenace, qui veut aller au fond des choses. Il ne dépend pas du chercheur que
ce fond des choses qu'il ne peut renoncer à découvrir — sa découverte n'est-elle pas le
but même de la science ? — soit ce qu'il est : un jeu de rapports lointains d'une finesse
extrême. Immense subtilité des choses ! disait Leibniz.

149. De ces faits secrets, d'une importance sans égale, le présent article donne plusieurs
exemples : la chronogénèse, la chronothèse, la chronologie des chronothèses dans
la chronogénèse ; la forme intérieure, chronotypique, du présent ; le rapport de la
personne, selon son volume et son rang, avec cette forme chronotypique ; la propagation
du passé lexical au delà du passé grammatical (le passé proprement dit) : l'existence du
temps grammatical ; l'interférence qui en découle.

Il n'est pas un de ces faits, dès maintenant identifiés, qui ne puisse faire l'objet
de recherches historiques aussi utiles qu'intéressantes.