CTLF Corpus de textes linguistiques fondamentaux Imprimer Retour écran
Menu CTLF Notices Bibliographie Images Textes Articles

5340_fr_Guillaume_T09 (Guillaume, Gustave)

| Texte | TableFiche |

Existe-t-il un déponent en français 1

A M. Mario Roques

Les langues disposent universellement, pour asseoir leur systématisation
du verbe, de deux espèces de voix : les voix analytiques et les voix
synthétiques
. Les voix analytiques sont la voix active et la voix passive,
s'excluant réciproquement ; les voix synthétiques, celles qui ont la propriété,
quelle que soit leur structure, d'allier en elles l'expression de l'actif
et du passif.

Les langues indo-européennes, dès la date historique la plus ancienne,
opposent à une voix analytique active, retenant en elle une partie plus ou
moins importante de l'actif, une voix de synthèse chargée d'exprimer le
reste de l'actif et le passif tout entier.

Les choses en sont encore là, nettement, en latin, à cet égard très
conservateur. Le latin ne compte pas dans le plan proprement dit du verbe
— celui des formes qui se conjuguent mais ne se déclinent pas — trois
voix : active, déponente et passive, ainsi que l'indiquent les paradigmes
grammaticaux traditionnels, mais deux voix seulement : la voix active,
analytique, réservée à la seule expression de l'actif, et une voix mixte,
synthétique, habile à exprimer sous une sémiologie qui, dans le plan des
formes exclusivement verbales, n'en marque pas la différence et l'actif et
le passif. Par exemple : sequor (actif), amor (passif) ; secutus sum (actif),
amatus sum (passif), etc., etc.

La séparation sémiologique de l'actif et du passif, évitée en latin dans
la voix mixte tant qu'il s'agit des formes non déclinables du verbe, commence
de se marquer — et ce trait est annonciateur d'un état appelé à se
généraliser — avec les formes du verbe déjà engagées dans le plan du nom,
et comme telles déclinables, qui s'appellent le gérondif, le supin, l'adjectif
verbal, le participe présent et le participe futur. Ces formes sont les unes
127actives et les autres passives. Elles ne sont pas les deux : elles n'appartiennent
pas à la voix mixte, inexistante pour elles.

Différente est la position systématique du participe passé. De fortes
attaches avec le système verbal proprement dit, dont il fait partie intégrante
comme composant obligé des parfaits périphrastiques de la voix
synthétique, active ou passive selon le verbe (secutus sum, amatus sum),
lui ont gardé un caractère de forme mixte capable d'exprimer l'actif ou le
passif. Des verbes latins ont un participe passé actif ; d'autres, un participe
passé passif ; et certains, en petit nombre, un participe passé dont le
psychisme indécis oscille entre les deux interprétations. La décision en ce
cas appartient à l'emploi.

L'expression de l'actif dans le cadre et avec les moyens de la voix
mixte synthétique constitue ce qu'on appelle en grammaire latine le déponent,
dont une définition exacte tout à fait générale pourrait être la suivante :
Le déponent est l'expression de l'actif au sein d'une voix qui ne lui
est pas exclusivement réservée et dont la puissance d'expression s'étend au
passif. Une telle voix est nécessairement une voix de synthèse.

Le latin est une langue qui, après avoir été pendant longtemps fidèle
à un système verbal fondé sur l'opposition de la voix active analytique et
d'une voix de synthèse autorisant en elle, sous des indices grammaticaux
inchangés, l'expression de la partie d'actif non retenue par la voix active
et celle de la totalité du passif s'est, à un moment donné, engagée, d'une
manière assez secrète, quoique avec une remarquable unité de vues, dans
une direction nouvelle dont l'aboutissant, du côté du français, a été un
système verbal fort différent par la nature et l'assemblage de ses parties du
système latin dont il émane.

La pièce maîtresse de ce procès de transformation complexe, qui s'est
prolongé durant plusieurs siècles, mettant en jeu une foule de facteurs
subtils, a été l'élimination presque complète de la voix mixte synthétique.
On assiste à une déplétion ininterrompue de cette voix qui, dans le latin
même, commence par céder à la voix active son contenu d'actif, c'est-à-dire
les déponents, et finit non pas dans le latin, mais dans ce qui est déjà
le français par transférer son contenu de passif à une voix nouvelle analytique :
la voix passive, excluant toute expression d'actif.

La caractéristique principale de cette voix que le français invente à
l'époque où il devient lui-même, est d'être une voix qui n'admet pas en elle
la forme simple du verbe. Un des principes constructeurs du système français
est l'incompatibilité de la construction simple du verbe et de la voix
passive. Dans la voix passive, l'aspect premier du verbe est déjà composé :
être aimé et l'aspect second, toujours moins simple que le premier — la
règle n'est nulle part enfreinte — se présente surcomposé : avoir été aimé.

L'invention de la voix passive du français est une conséquence tardive
de la perte par la voix mixte synthétique du latin de tout son contenu
d'actif. Destinée, du fait de l'attraction exercée sur les déponents par la
voix active, à ne plus contenir que des verbes passifs, la voix mixte du
latin n'a plus eu, à un certain moment, qu'un contenu dont l'unité de
nature disconvenait à son caractère de voix de synthèse et la nécessité
d'écarter cette disconvenance, qui portait atteinte à la cohérence du système,
a conduit la voix mixte du latin à se refaire au delà d'elle-même sous
la forme, rétablissant l'accord du contenant avec le contenu, d'une voix
analytique exclusivement passive.128

Déjà diminuée par la cession qu'elle a faite à la voix active de la
majeure partie de son contenu d'actif, la voix mixte cède à la voix passive,
innovée à l'effet de le recevoir, son contenu de passif ; de sorte qu'au terme
de cette double cession elle se trouve appauvrie au point qu'elle semble,
à première vue, ne plus exister. Le peu qui subsiste d'elle ne retient pas le
regard, se laisse mal discerner : aussi les paradigmes grammaticaux de
conjugaison n'en font-ils pas mention. La langue française, à s'en tenir à
leur témoignage, ne posséderait — abstraction faite de la voix réfléchie
dont il sera parlé plus loin — que deux voix : la voix active et la voix
passive. Il n'est nulle part question dans les traités de grammaire française
d'une voix synthétique mixte héritée du latin, et le système des voix est
décrit comme si dans le passage du latin au français l'élimination de la
voix synthétique latine, habile à exprimer l'actif (déponent) et le passif,
avait été totale.

Or, ceci n'est point rigoureusement exact. Le vrai est que la voix synthétique
latine a conservé dans la langue française une existence discrète.
Elle y est représentée par les verbes en petit nombre, et d'un caractère
spécial sur lequel on se propose de revenir, qui se présentent actifs sous
la forme simple et passifs sous la forme composée. Par exemple : mourir,
être mort ; naître, être né ; entrer, être entré ; sortir, être sorti ; partir,
être parti, etc.

Ces verbes constituent dans la langue, en raison du psychisme qui leur
est commun (p. 130), l'assiette d'une voix de synthèse dont la caractéristique
n'est plus d'accepter en elle, comme la voix de synthèse du latin, des
verbes actifs et des verbes passifs, par exemple : loquor et audior, mais
d'être le réceptacle de verbes dont le propre est de passer de l'actif au
passif en même temps qu'ils passent de l'aspect simple à l'aspect composé.

Les verbes en question sont des verbes actifs que la voix synthétique
s'est efforcée de rejeter, ainsi que les autres, à la voix active, mais sans
y réussir, car ce rejet, possible aussi longtemps qu'ils gardent la forme
simple, devient impossible à l'instant où ils prennent la forme composée
qui leur confère le sens passif. Il ne saurait être question non plus, prenant
prétexte de la passivité de leur forme composée, de les rejeter à la voix
passive, car ce serait alors leur forme simple, sous laquelle ils se présentent
actifs, qui s'y opposerait.

Faute de pouvoir les attribuer à aucune des deux voix analytiques,
l'active et la passive, qui ne veulent ni l'une ni l'autre les recevoir intégralement,
— l'entier d'un verbe, se recompose de ses deux aspects : simple et
composé (v. p. 131, note 2) — force est d'en faire les composants d'une voix
unique nouvelle synthétique. Cette voix est la voix mixte, passive et active,
du français. La forme simple du verbe, qui s'y présente active y tient le
rôle de déponent, cependant que la forme composée, qui s'y présente passive,
y tient le rôle de passif. Le terme de déponent est justifié quand il
s'agit de la forme simple de ces verbes, le déponent ayant été défini plus
haut (p. 128) l'expression de l'actif au sein d'une voix qui ne lui est pas
exclusivement réservée et admet, d'autre part, en elle l'expression du passif.
Or, la voix en question offre précisément cette caractéristique que pour
retenir l'entier du verbe, il lui faut en présenter successivement, dans le
cadre de sa propre unité formelle, la construction simple active et la construction
composée passive.

La voix mixte synthétique du français, réservée aux seuls verbes actifs
129sous la forme simple et passifs sous la forme composée, présente des
caractéristiques sémiologiques bien déterminées qui l'identifient avec netteté
et qui ne laissent aucun doute quant à son existence. L'aspect composé
y est formé, en raison de sa passivité, avec l'auxiliaire être, qui est en
français le déterminant du passif, et cet auxiliaire refuse, aussi longtemps
que le verbe reste dans la voix mixte en question, de se composer. On conjuguera
mourir, être mort ; naître, être né ; entrer, être entré ; mais non
pas avoir été mort, avoir été né, avoir été entré. De telles formes surcomposées
n'appartiennent qu'à la voix passive. La voix mixte les rejette. Une
construction telle que avoir été sorti fait partie intégrante non pas du verbe
intransitif sortir, mais du verbe passif être sorti, obtenu lui-même, tout à
fait régulièrement, à partir de l'interprétation transitive, populaire quand
il s'agit des personnes (sortir quelqu'un), du verbe sortir. Il a été sorti : on
l'a sorti
.

Les prototypes de la voix mixte française autour desquels, dans le
français même, se sont rassemblés ceux des verbes de cette langue qui
comportaient le même psychisme, sont un héritage direct du latin. La voix
synthétique latine comprenait, outre des passifs formés librement à partir
de l'actif, par exemple audior à partir de audio, des déponents de deux
espèces : les déponents intégraux caractérisés par leur participe passé en
-us de sens actif. Type : loquor, locutus sum ; et les déponents défectifs,
caractérisés par leur participe passé en -us essentiellement passif, c'est-à-dire
en fait non-déponent. Type morior, mortuus sum.

Au cours de son histoire, et de plus en plus à mesure qu'on approche
du français, la langue latine a, d'une manière générale, transféré à la voix
active ses déponents, mais elle n'a pu le faire que dans le cas des déponents
intégraux. Les déponents défectifs, trop engagés par leur participe passé
du côté du passif, ne se sont pas laissé rejeter à la voix active et, en
l'absence de ce rejet impossible, ils sont demeurés, sans changement de
valeur, où ils étaient.

Le verbe morior est l'exemple type des déponents défectifs que le français
a conservés sans en modifier si peu que ce soit le psychisme :
morior = je meurs ; et mortuus sum — je suis mort. Du latin au français,
les choses sont restées en l'état, sans altération, et dans le verbe mourir + être
mort
, il y a lieu de voir l'exacte reproduction du déponent latin défectif :
morior (actif) + mortuus sum (passif).

Ceci revient à dire — et nous aurons ainsi, par anticipation, répondu
à la question qui fait le titre de cet article — qu'il existe en français un
déponent.

Ce déponent tire son origine de la conservation dans le français des
déponents défectifs latins essentiellement dépourvus d'un participe passé
en -us actif. Non transportables psychologiquement à la voix active, — leur
dépendance partielle du passif s'y oppose, — ces déponents ont été le
noyau de formation de la nouvelle voix mixte synthétique qui s'est, expérimentalement,
définie en français et qui réunit en elle les verbes ayant la
propriété de faire coïncider le changement d'aspect — le passage de la
construction simple à la construction composée du verbe — avec la transition
de l'actif au passif.

Cette voix identifiée du côté sémiologique par des caractères qui ne se
rencontrent pas réunis dans les autres (v. sup.), il reste à déterminer avec
rigueur le psychisme que sa sémiologie recouvre. C'est un sujet qui a maintes
130fois retenu l'attention des linguistes psychologues 2 et qu'il est intéressant
de reprendre à la lumière des explications touchant la structure du
système verbal français que l'on vient de produire.

Les verbes que le fait morphologique du changement d'aspect — du
passage de la construction simple à la construction composée — retient
dans la voix mixte que s'est donnée le français, après en avoir hérité du
latin les prototypes, sont des verbes impliquant une conception du parfait
composé qui n'est pas celle des verbes appartenant à la voix active.

Dans la voix active, le parfait composé, toujours formé avec l'auxiliaire
avoir, est dirimant et signifie, sans plus, l'interruption, à un moment
qui peut être quelconque, du procès que le verbe indique. Je marche, je
m'arrête : j'ai marché. Que la marche ait été longue ou brève, qu'elle ait
duré des heures ou un instant, le parfait est acquis avec l'interruption du
procès. Et cette interruption est le fait du sujet : elle ressortit à son
activité
.

Dans la voix mixte du français, le parfait composé, toujours formé
avec l'auxiliaire être, est intégrant et signifie, sans moins, que le verbe a
atteint l'état d'entier, un entier dont le verbe emporte avec soi, par sémantèse,
la notion (v. note 3) : Je sors. Ce n'est qu'à partir du moment où la
sortie envisagée est devenue entière, accomplie en totalité, que je puis me
considérer « sorti » et dire, en conséquence, à juste raison, que « je suis
sorti ». Une interruption qui surviendrait plus tôt dans son mouvement de
sortie, me laisserait « sortant » et n'autoriserait pas l'emploi — du moins
sans correctifs adverbiaux tels que à demi, presque, etc. — du participe
passé.

En d'autres termes, avec les verbes à parfait intégrant, l'obtention de
l'aspect composé, exprimant le parfait, dépend d'une condition d'intégrité
qui appartient au verbe et s'impose au sujet, lequel y défère de manière
passive
, vu qu'il n'en décide pas : tandis que dans les verbes à parfait dirimant,
l'obtention de l'aspect composé, exprimant le parfait, dépend non
pas du verbe, intrinsèquement délié de toute condition d'intégrité idéelle —
marcher n'emporte pas avec soi idéellement, comme sortir, la vision d'un
entier 3 — mais du sujet, lequel se trouve, en conséquence, à l'endroit du
131verbe, qu'il lui est loisible d'achever selon sa décision propre à tout
moment, en position active.

Ainsi dans les verbes à parfait intégrant, c'est le verbe qui détient et
impose au sujet, passif à ce point de vue, l'instant d'accession à l'aspect
composé. Dans les verbes à parfait dirimant, c'est le sujet qui impose au
verbe cet instant terminal qu'il a le pouvoir de choisir à son gré. L'activité,
quant au choix de cet instant critique, a changé de camp : elle était du côté
du verbe ; elle est passée du côté du sujet.

Le rapport qui joue en la circonstance est un rapport dont la grammaire,
trop imbue de logique, a eu le tort jusqu'à présent de ne pas faire
suffisamment état : le rapport sujet/verbe. On verra plus loin que la
théorie entière du moyen, dont le déponent est un cas particulier, et même
plus généralement celle des voix, reposent, si l'on va au fond des choses,
sur l'interprétation que les langues ont faite, au cours de leur histoire, de
ce rapport tout particulièrement concret dont les linguistes n'ont pas vu
toute l'importance.

Un fait sur lequel il convient, dans cet ordre d'idées, d'appeler l'attention,
car il est, relativement à ce qui vient d'être dit, des plus probants,
c'est que seule la mise en cause du rapport concret sujet/verbe est capable
de faire ressortir un verbe français à la voix mixte synthétique, caractérisée
par l'emploi de l'auxiliaire être à l'aspect composé du verbe au lieu et place
de l'auxiliaire avoir, obligatoire quand le verbe appartient intégralement,
sans résistance d'aucune sorte, à la voix active.

Le rapport sujet/objet, auquel les grammairiens logiciens, et à leur
suite les linguistes, ont accordé dans leur analyse des faits de langue un
intérêt excessif, est à cet égard inopérant. C'est pourquoi les verbes qui
acceptent par sémantèse un objet — les verbes dits transitifs — demeurent
invariablement dans la voix active : ne font jamais partie, quelle que
puisse être leur signification, de la voix mixte. On dira, avec l'auxiliaire
avoir de la voix active ; j'ai fini, car le parfait du verbe, quoique exprimant
un entier atteint, s'attache par le participe à la personne grammaticale
non pas du sujet, mais à celle de l'objet. Dans j'ai fini, ce n'est pas
moi, sujet, qui suis fini ; c'est la chose que j'avais entreprise. Le rapport
considéré est celui du sujet à l'objet. Dans je suis sorti, c'est, au contraire,
moi, sujet, qui « suis sorti ». Le rapport en cause est celui du sujet au
verbe. L'étude du rapport concret sujet/verbe, des interprétations auxquelles
il a donné lieu, et qui dépendent pour partie de l'état de civilisation,
est. en réalité, tout entière à faire et devrait conduire, bien faite, à des
résultats de haute portée.132

La langue française, par la prépondérance qu'elle a donnée, partout
où elle l'a pu — la résistance se confine dans le champ étroit des verbes à
parfait intégrant, en petit nombre, — aux deux voix analytiques, l'active
et la passive, sur l'ancienne voix synthétique latine presque complètement
éliminée, aurait été une langue privée des ressources précieuses
qu'offre une voix de synthèse extensible au domaine entier du verbe, non
bornée à celui des verbes à parfait intégrant très spéciaux, si elle n'avait,
sous l'empire du besoin, tenté la reconstruction en elle d'une telle voix.

Cette voix synthétique extensive, reconstituée par le français, et plus
ou moins largement développée selon l'époque, c'est la voix réfléchie.

La voix réfléchie est extérieurement synthétique par le cumul opéré
en elle des fonctions de sujet passif et de sujet actif, respectivement indiquées
par le pronom réfléchi et le pronom ou nom sujet. Le sujet passif
représente dans la voix réfléchie la voix passive ; le sujet actif, la voix
active. Les deux voix analytiques font leur jonction dans une voix commune.

Extérieurement synthétique en tout état de cause, la voix réfléchie
devient de plus synthétique intérieurement quand le pronom réfléchi et le
pronom ou nom sujet, au lieu d'être les opérateurs de séparation des fonctions
cumulées, sont les opérateurs de leur liaison, d'une liaison qui en
efface le point de partage et en interdit la saisie mentale distincte.

Les modalités de la transition, dans la voix réfléchie, de la synthèse
extérieure, qui tient partagées les fonctions de sujet passif et de sujet actif,
à la synthèse intérieure suscitant leur indivision, peuvent être observées
dans le discours. La voix réfléchie, par son application à des cas opposés
extrêmes, y apparaît dotée d'une puissance de synthèse (p. 141) qui passe
celle moindre, quoique plus largement exploitée, de la voix mixte latine.

La voix latine opérait en elle une synthèse de l'actif (loquor) et du
passif (audior) ; la voix réfléchie française opère une synthèse qui part de
l'actif, traverse le moyen, lequel y trouve à date moderne une possibilité
de se renouveler, et atteint in finem le passif.

Autrement dit, la voix réfléchie du français s'étend par sa puissance
de synthèse, exploitée d'ailleurs avec beaucoup de modération (p. 141), à
tout ce que la langue avait antécédemment construit de relatif aux voix.
La voix réfléchie du français est une anastase élégante de tout un passé
qu'avait miné, sinon entièrement aboli, la primauté longtemps laissée aux
tendances analytiques sur les tendances synthétiques.

On rencontre, en effet, sous la voix réfléchie du français, l'expression,
maintenue dans ce cadre qui s'y prête peu, de l'actif. C'est le cas dans :
Pierre se déplace, qui équipolle, à la différence près de la nuance séparant
les synonymes employés, Pierre bouge ou Pierre remue. Dans Pierre se
déplace
, on voit Pierre s'imposer délibérément un changement de position.
Dans ce mouvement qu'il s'impose à lui-même, Pierre apparaît, d'une part,
sujet agissant et, d'autre part, sujet agi. Le verbe embrasse les deux situations,
mais l'analyse gardant l'avantage sur la synthèse esquissée, il les
tient distinctes, entières chacune de leur côté, non alliées l'une à l'autre en
proportion indéterminée.

On constate, en outre, dans la voix réfléchie, l'expression du moyen,
interprété — l'interprétation du moyen, d'une fugacité extrême par la
nature même de celui-ci (pp. 138 sqq.), est en perpétuel renouvellement —
133selon une manière de sentir moderne. C'est à un moyen bien caractérisé,
conçu dans le cadre nouveau de la voix réfléchie française, que l'on a
affaire, dans : Pierre s'ennuie.

L'ennui que Pierre éprouve n'est pas un mouvement d'âme qu'il
s'impose délibérément, selon une analyse qui le ferait distinctement au
regard de lui-même agent et patient, mais tout au contraire un mouvement
qu'il subit, dont, quoi qu'il en soit déclaré grammaticalement l'agent, il
est pour une part, laissée dans l'indétermination, le patient : car il s'agit
d'une disposition d'esprit à laquelle il est en proie, qu'il ne réussit pas à
écarter et dont, pour tout dire d'un mot, il n'a pas la maîtrise.

Du sujet au verbe, le rapport, en un tel cas, est celui, contradictoire
et équivoque, de l'être agissant qui dans son activité même se sent agi.
C'est la synthèse, l'alliance en proportion indéterminée — selon une formule
qui en élude le contraste — de ces deux situations adversatives qu'exprime
dans l'exemple précité la voix réfléchie.

On relève enfin, à la limite de cette voix, l'expression du passif. On
dira : ces choses se disent, ce qui signifie avec une nuance expressive :
« sont dites ».

Dans ce dernier exemple, la situation d'agent, d'être agissant, et celle
de patient, d'être agi, s'allient suivant une inégalité de proportion portée
au point extrême où la seconde prédomine absolument sur la première.
L'alliance des deux situations adversatives a lieu, cette fois, selon une formule
qui consiste à faire tendre la situation de patient vers l'entier, tandis
que celle d'agent s'approche infiniment de zéro. La pensée, par respect
obligé de la forme expressive (la voix réfléchie), reste légèrement en deçà
de ces deux extrêmes : l'entier d'un côté et de l'autre zéro, mais elle réussit
à les avoisiner de si près que le verbe prend un sens quasi passif —
c'est-à-dire un sens auquel il ne manque pour être pleinement passif,
quant au fond et quant à la forme, qu'un quantum d'une infinie petitesse,
dont il est fait abstraction.

Les observations faites jusqu'ici, qui ont porté principalement sur
l'édifice sémiologique des voix françaises, élevé à partir de l'édifice différent,
moins achevé — on devrait presque dire moins continué — des voix
latines nous ont amené dans l'exposition de notre sujet à un point
où, pour son intelligence entière, il devient nécessaire d'examiner sous
l'angle le plus général le problème du moyen. Cet examen va nous conduire
à proposer du moyen une théorie nouvelle qui a le mérite d'embrasser,
sans abus d'interprétation, la totalité de ses emplois, les modernes aussi
bien que les anciens, non seulement dans une langue indo-européenne
donnée, mais dans l'ensemble de ces langues.

Le moyen est, du point de vue psychique, dans les langues indo-européennes,
la conséquence de l'alliance en toute proportion d'une situation
qui consiste pour le sujet à conduire le procès qu'exprime le verbe et d'une
situation inverse plus ou moins oblitérée sous la première, et selon laquelle,
dans le procès même qu'exprime le verbe, le sujet apparaît conduit.

Le principe très naturel — et c'est là une vertu de la théorie proposée
— qui préside à cette alliance, c'est que si, d'une part, nous menons les
événements, les événements, d'autre part, même quand nous gardons le
sentiment dominant de les diriger, nous mènent plus ou moins.134

Le verbe, en l'affaire, représente l'événement. Quand le sujet apparaît
au regard de la pensée mener l'événement sans être mené par lui, la voix,
dès la date historique la plus ancienne, est active. Si, au contraire, le sujet
apparaît mener l'événement et simultanément être mené par lui — les
deux situations d'agent et de patient ayant contracté une alliance intime
où la proportion de chacune s'indétermine — la voix est mixte.

Elle reste mixte — il en est ainsi dans le latin qui évoque bien ici l'état
de langue ancien — au cas où l'alliance des situations d'agent et de patient
s'opère dans une proportion selon laquelle celle d'agent, minimisée, s'efface
en raison de sa petitesse, sous celle de patient perçue dominante
(p. 134). Le verbe prend alors dans la voix mixte non quittée, — dans la
voix de synthèse que la langue, au moment considéré, oppose à la voix
active — la valeur d'un passif.

Un verbe devient actif dans la voix mixte, — c'est-à-dire, en latin,
déponent — quand l'alliance sous la personne du sujet des situations
d'agent et de patient se traduit finalement, dans la pesée définitive qui est
faite des contraires en présence, par la prédominance de la première sur la
seconde. Il reste passif dans la même voix, — ce qui a pour effet de rendre
longtemps inutile l'existence d'une voix passive distincte — quand dans la
pesée que l'esprit fait des deux situations alliées, la balance penche nettement
en faveur de la seconde.

Ces pesées délicates s'opèrent au sein du mot avec une remarquable
aisance. La tendance latine, déjà très accusée, est d'attribuer à toute pesée
un résultat catégorique, actif ou passif, et d'écarter les conclusions incertaines.
Cette tendance mènera, en se développant, à une refonte générale
du système verbal, que domineront, après qu'elle aura eu lieu, deux voix
majeures, analytiques l'une et l'autre, la voix active (aimer) et la voix
passive (être aimé), entre lesquelles s'insérera une voix mineure, étroitement
représentée (sortir, être sorti), laquelle deviendra, en s'individuant
et en s'élargissant, après n'avoir été d'abord que le résidu non éliminable
(p. 130) de la voix mixte latine (morior + mortuus sum), la voix mixte du
français.

La voix passive, qui succède historiquement à la voix mixte latine
quand décidément celle-ci — ce qui peut tarder beaucoup — ne suffit plus
à la claire expression du passif (les choses n'en sont jamais arrivées là en
latin classique), a sa cause générale dans le fait que la voix mixte latine,
après avoir cédé à la voix active ses déponents, ne contient plus que des
verbes passifs, qui la désertent à leur tour afin de former en dehors d'elle,
par un changement de psychisme mais non de sémiologie — je suis aimé
est, avec une valeur différente, un calque sémiologique de amatus sum
une voix passive répliquant directement à la voix active et jouant à son
égard le rôle de contre-partie symétrique.

Ces jeux d'agencement, suivis de près, font ressortir toute la vérité
contenue dans la remarque pénétrante de M. Vendryes à laquelle on n'a
pas, semble-t-il, accordé toute l'attention qu'elle méritait — dans l'étude
des faits de grammaire elle est, à elle seule, un guide précieux — que la
comparaison en matière de syntaxe comparée 4 doit porter sur les tendances
135plutôt que sur les faits (Mém. de la Soc. de Linguistique, XVI, 259). Ce
qui revient à dire que le vrai fait, en la matière, c'est la tendance. — La
notion de fait est en linguistique à réviser (v. supra, p. 126).

Il a été dit plus haut que l'édifice des voix françaises est une
continuation de celui des voix latines. A ce propos, il n'est pas sans intérêt
d'observer que la voix passive française commence, du point de vue sémiologique,
où finit la voix mixte latine, par une construction composée, et
s'achève par une construction surcomposée qui, pour avoir outrepassé tout
le reste du système verbal, n'existe, d'une manière régulière, que dans la
voix passive et en constitue l'une des caractéristiques.

L'édification de la voix passive, voix que le latin ignore mais dont il
prépare sourdement la venue, est un phénomène sinueux qui a consisté
pour l'essentiel à faire lentement du participe passé en -us une forme indifférente,
intrinsèquement, à l'égard du temps et de la voix. L'évolution en
ce sens, commencée en latin d'assez bonne heure, d'une manière à peine
sensible au début, atteint son terme en français.

Dans le français moderne, le participe en est indifférent à l'égard
du temps ; il n'indique par lui-même ni le passé, ni le présent, ni le futur ;
et il n'est pas moins indifférent à l'égard de la voix, n'indiquant par lui-même
ni l'actif ni le passif qui s'équilibrent, se compensent en lui. Il doit
à cette indifférence à l'égard du temps et de la voix de devenir, dans les
formations de langue dont il fait partie, ce que l'auxiliaire décide pour lui
qui n'indique rien et se prête à tout. Le participe passé français se présente
passif et présent, avec l'auxiliaire être simple : je suis aimé ; passif
et passé, avec l'auxiliaire être composé : j'ai été aimé ; actif et passé avec
l'auxiliaire avoir simple : j'ai aimé. Il reste actif avec l'auxiliaire avoir
composé : quand j'ai eu fini.

L'acquisition progressive par le participe passé latin en -us de l'indifférence
à l'égard du temps et de la voix est l'un des faits profonds qui ont
le plus contribué, par les transpositions qu'il a permises, à faire du système
du verbe latin l'édifice bien différent qu'il est devenu en français. Le
phénomène a beau avoir une marche sinueuse et subtile, il est possible d'en
évoquer avec netteté les grandes phases.

Le participe passé latin en -us se présentait alternativement selon le
verbe, actif ou passif. Il a révoqué cette alternance non pas d'une manière
qui eût consisté à adopter l'une de ces valeurs à l'exclusion de l'autre, mais
d'une manière qui est la compensation, l'annulation de l'une par l'autre.
Le participe passé latin en -us apparaît ainsi de plus en plus, au fur et à
mesure que cette annulation compensative se produit, une forme neutre,
indifférente à l'égard de positions psychiques qui avaient été les siennes à
une date antérieure ; — non pas seulement celles de voix, mais celles aussi
de temps, solidaires en latin, à un haut degré, des premières. Dans la
langue latine, le participe passé en -us indique par lui-même la position de
parfait, ce à quoi les périphrases formées avec l'auxiliaire esse doivent de
ne jamais, sauf dans les déponents défectifs (p. 130), signifier le présent.
Dans le français, le participe en a abandonné la position de parfait sans
en avoir pour cela acquis une autre. Devenu neutre, indifférent à l'égard
du temps, il entre dans des formations qui ne doivent plus leur caractère
temporel qu'à la présence en elles de l'un des deux auxiliaires (je suis
aimé = présent, j'ai aimé = passé) ou à la forme, simple ou composée, que
l'auxiliaire choisi y prend (je suis aimé = présent ; j'ai été aimé = passé).136

En latin, dans la périphrase imitatus sum, imitatus, quoique parfois
infléchi en direction du passif, indique intrinsèquement le parfait, et pour
l'ordinaire, l'actif. En français dans la même périphrase, exactement calquée,
imité n'indique plus ni l'actif, ni le passif, ni le parfait ; et indifférent
à ces trois positions grammaticales, il tient sa valeur formelle de la
position présente et passive que l'auxiliaire occupe par lui-même. Il se
l'approprie purement et simplement.

L'indifférence, acquise lentement, du participe passé à l'égard de l'actif
et du passif, lui a permis de former, en prenant son appui sur l'auxiliaire
avoir, la périphrase avoir aimé qui signifie l'actif et le passé. Il est remarquable
qu'une forme verbale française contenant l'auxiliaire avoir où que
ce soit (j'ai aimé, dans la voix active, j'ai été aimé, dans la voix passive) ait
toujours la valeur d'un passé. Il en faut faire remonter la cause à la signification
profonde du verbe avoir, qui est un verbe regardant vers le passé :
on ne tient pas, on n'a pas l'avenir. A cette cause primordiale se joignent,
il va sans dire, des causes tenant plus particulièrement à la structure du
système. Opposable à la construction simple en r (imitor, amor) qui signifie
le présent, la périphrase latine (imitatus sum, amatus sum) chargée
de signifier le passé, ne pouvait le faire, avec un auxiliaire au présent
(sum) qu'en attribuant au participe la valeur d'un parfait. Quand le participe
passé latin se départ de cette valeur, liée, selon le cas, à celle de
passif ou d'actif, l'édifice du verbe latin ne s'écroule pas, comme il semblerait
qu'on dût s'y attendre, mais il entre en révolution, et le résultat de
cette révolution, et des transpositions multiples qu'elle entraîne, c'est le
système verbal français.

L'adjonction à l'auxiliaire avoir, regardant vers le passé, du participe
passé en indifférent à l'égard de la voix et du temps, a enrichi la langue
française de constructions composées inexistantes dans la voix active latine,
dont une caractéristique était de ne comporter, dans le plan proprement
dit du verbe, que des constructions simples. En regard du français : aimer,
avoir aimé, le latin a : amare, amauisse.

L'introduction de ces constructions composées dans la voix active
française doit, au point de vue systématique, être rattachée au rejet du
déponent de la voix mixte (imitor) dans la voix active (imito). Le déponent
offrait, dans la voix mixte, les deux constructions, simple et composée
(imitor, imitatus sum). Rejeté à la voix active, il y a introduit sa dualité
de construction, cependant que pour pénétrer dans la voix active il lui a
fallu substituer à l'auxiliaire être, passif par définition, et conséquemment
impropre à l'expression de l'actif, un auxiliaire nouveau exempt de cette
impropriété : l'auxiliaire avoir. Aucune difficulté, à ce moment, ne
pouvait survenir du côté du participe passé devenu indifférent, de la
manière qu'on a expliquée (p. 136), à l'égard et de la voix et du temps
et prêt dès lors à accepter passivement, sans résistance aucune venant de
lui-même, la position morphologique que, dans les formations de langue
dont il fait partie, l'auxiliaire auquel on l'associe lui assigne.

Les effets de transposition que l'on vient d'indiquer ne concernent,
cela va de soi, outre les verbes passifs, que les déponents intégraux à
participe passé actif. Les déponents défectifs à participe passé essentiellement
passif dans le latin même, et pour cette raison non transférables
(p. 130) à la voix active, sont demeurés en place et ont constitué
le noyau autour duquel s'est formée la nouvelle voix mixte française groupant
137des verbes tels que entrer, être entré ; sortir, être sorti ; arriver, être
arrivé
 ; partir, être parti ; rester, être resté, etc. dont le psychisme (p. 130)
se révèle, à l'analyse, identique à celui des déponents défectifs du type
morior + mortuus sum.

Ces éclaircissements fournis, qui étaient nécessaires, sur les chemins
compliqués qu'a suivis du latin au français, et portée par mille accidents,
l'élimination de la voix mixte latine, revenons au moyen dont il nous faut
achever d'exposer selon nos vues personnelles la théorie.

Un grave défaut de la théorie généralement admise est de ne rendre
raison que d'un trop petit nombre de faits : il s'en faut de beaucoup que
tous les moyens indiquent une action que le sujet entreprend pour lui,
à son bénéfice ; et ces moyens-là pourraient bien être, dans un compte
exact, la minorité, tant il en est d'autres.

Les difficultés qu'a faites aux linguistes la théorie du moyen, et avec
celle du moyen la théorie d'ensemble des voix — tout se tient dans la
langue — sont dues à ce que la raison même d'exister de cette forme
grammaticale du verbe est une sorte d'équivoque, recherchée opportunément,
et plus ou moins selon l'époque, pour sa valeur expressive. L'essence
du moyen est de tenir l'esprit en suspens entre deux situations claires, l'une
et l'autre évitées.

Le moyen suppose que le sujet en face de l'événement, dans l'événement
même qu'exprime le verbe, allie en sa personne, sans en faire la
séparation, la double situation d'agent ayant la conduction des choses
et celle de patient que les choses conduisent.

Pour que la pensée réussisse à s'évader du moyen (cette évasion
quoique déjà commencée, à la date historique la plus ancienne, du côté de
l'actif, dans les langues indo-européennes, n'en est pas moins, semble-t-il,
dans l'histoire générale du langage un fait tardif), il faut que le sujet soit
déclaré n'avoir relativement au verbe exprimé que la seule situation
d'agent ou la seule situation de patient. De l'unicité de la première situation
résulte l'invention de la voix active, qui a eu lieu de bonne heure.
L'unicité de la seconde, plus tardivement recherchée et, une fois obtenue,
plus lente à produire ses effets, entraîne l'invention consécutive et plus ou
moins longtemps différée de la voix passive.

Des considérations qui précèdent, il ressort que l'étude du moyen et,
d'une manière générale, celle des voix repose essentiellement sur une
appréciation aussi fine que possible du rapport concret du sujet avec le
verbe, rapport dont on a signalé l'extrême importance en grammaire (p.
132) et qui consiste pour le sujet à être dans le procès même qu'indique le
verbe plus ou moins agissant ou agi.

Un verbe moyen, actif dans la voix mixte, — c'est-à-dire en latin un
déponent — est un verbe qui tout en attribuant au sujet la situation
d'agent y associe, y involue, selon une proportion indéterminée, une situation
de patient, — plus ou moins aisément discernable dans les verbes
anciens, dont l'exact entendement, tributaire dans ses nuances d'une civilisation
disparue, échappe toujours un peu à l'esprit d'un moderne, même
très instruit de l'antiquité.

Des exemples aideront, en cette matière délicate, à fixer les idées.

Soit le verbe qui signifie en latin « suivre » : sequor. Il appartient
à la voix mixte de synthèse et y constitue, étant actif, un déponent. Suivre,
138c'est en effet, pour le sujet, d'une part, faire preuve d'activité, et, d'autre
part, dans cette activité même, faire preuve de passivité, vu que le sujet
qui va à la suite règle son mouvement par une sorte d'obéissance sur un
mouvement dont il n'a pas l'initiative, auquel il ne fait que se conformer.

Il en est de même de imitor. Celui qui imite se trouve incontestablement
dans la situation d'un être agissant, mais dans cette situation même
il apparaît, parce qu'il imite, un être agi, qui obéit, se conforme à ce
qu'indique le modèle et par là mêle au rôle actif qui reste le sien un rôle
passif dont l'existence sous le rôle actif a pour effet d'écarter la voix active,
justifie et appelle la voix mixte.

Il en est de même dans uenor. Le chasseur mène l'événement qu'est
la chasse, mais celle-ci, avec ses exigences de poursuite et ses imprévus,
est un événement qui, de son côté, mène le chasseur. L'équivoque de cette
situation double situe le verbe dans la voix mixte où, le rôle actif de sujet
qui conduit l'événement l'emportant dans la pesée finale des deux sur celui
passif de sujet que l'événement conduit, il prend le caractère d'un
déponent.

Un déponent comme loquor a sa cause dans ce que la parole a ses
règles auxquelles le sujet obéit et, de plus, ses entraînements auxquels
il cède. L'être agissant qu'est indubitablement celui qui parle se comporte,
du fait qu'il suit les règles de la parole ou cède à ses entraînements, en
être agi.

Un fait qui corrobore la théorie du moyen qu'on vient d'esquisser,
c'est que les verbes exprimant en latin un sentiment violent marquent une
tendance à faire partie intégrante de la voix mixte synthétique. Ce sont
des déponents.

Cela tient à ce que ces verbes montrent le sujet en proie à un mouvement
d'âme dont il n'a pas gardé l'entière maîtrise, un mouvement non
pas dominé, mais dominant. Telle est la signification d'un déponent tel
que irascor.

Un exemple souvent invoqué par les comparatistes à l'appui de la
théorie traditionnelle du moyen est que le prêtre qui fait le sacrifice pour
autrui dit en sanskrit yajami, à l'actif, et le fidèle qui prend part, avec le
prêtre, à un sacrifice fait à son profit : yaje, au moyen, qu'on traduit « je
fais un sacrifice pour moi ».

Le désir qu'a le participant d'être exaucé, son attente anxieuse de
l'efficacité du sacrifice sont, certes, des sentiments non dominés qui justifient
l'emploi du moyen ; mais il y a lieu aussi et surtout de considérer en
ce cas que le prêtre est le maître du sacrifice : celui qui le dirige, en sait
le rite efficient ; tandis que le participant ne fait que suivre avec ferveur
et soumission l'acte religieux, mystérieux, que le prêtre accomplit. Ainsi,
en dernière analyse, le prêtre apparaît tenir dans le sacrifice le rôle actif
de conducteur et le participant celui passif de personne guidée, conduite.

Pour nouvelle qu'elle soit, la théorie du moyen avancée ici, qu'il serait
aisé d'appuyer sur une foule d'exemples empruntés aux langues indo-européennes
anciennes et modernes, n'est pas en désaccord foncier avec l'explication
traditionnelle, partout reproduite, selon laquelle le moyen indiquerait
l'action que le sujet accomplit pour lui, à son profit, dont le mobile
ne serait pas désintéressé. Mais la portée en est beaucoup plus large, au
139point que l'explication traditionnelle, qu'elle subsume avec aisance, en
devient un simple cas particulier. Le sujet qui agit pour lui, à son propre
bénéfice, se sert du moyen dans la mesure où il se sent mû par un sentiment
égoïste, auquel il cède, dont il ne se défend pas ou mal, autrement
dit en face duquel il se trouve en situation partiellement passive.

La place nous manque pour développer autant qu'il conviendrait et
en s'appuyant sur un nombre plus grand d'exemples la théorie générale du
moyen esquissée ci-dessus. Le peu qu'on en a fait connaître 5 suffit à mettre
en lumière l'évolution qui a abouti au système des voix actuellement institué
en français.

Ce système est le résultat d'une tendance qui a consisté à développer
les deux voix analytiques, l'active et la passive, au préjudice de la voix
mixte et synthétique du latin, joignant en elle sous une sémiologie non
encore différenciée 6, l'expression de l'actif et du passif. La voix mixte
de synthèse, sous son état ancien, a été ainsi graduellement éliminée ; et
au cours de cette élimination — qui s'est appuyée utilement sur d'autres
faits morphologiques dont les plus importants sont le développement de
la forme composée du verbe (p. 137) et l'acquisition par le participe passé
de l'indifférence à l'égard du temps et de la voix (p. 136) — certains verbes
se sont déclarés inaptes à entrer sous la forme composée dans la voix
active, vu que sous cette forme ils prenaient, par l'effet d'un mécanisme
psychique que l'on a décrit (p. 131) un sens passif. Ces verbes spéciaux,
dont l'aspect simple se laissait concevoir actif, cependant que l'aspect
composé, incapable de suivre, demeurait passif ont, pour la raison que
leur entier comprenant les deux aspects (p. 131, note 2) ne pouvait trouver
place ni dans la voix active ni dans la voix passive, formé en français une
voix à part, hybride et synthétique, active du côté de l'aspect simple et
présent (sortir) et passive du côté de l'aspect composé et passé (être sorti).

Cette voix hybride — indispensable dès l'instant que le principe constructeur
de la langue est l'appartenance de l'entier du verbe (p. 131, note 2),
de ses deux aspects, à une voix unique — marque dans l'histoire du
français un moment, un tournant systématique remarquable, porteur d'une
antinomie.

Tandis, en effet, que la voix mixte du français [sortir (actif), être
sorti
(passif)], du fait qu'elle accueille en elle des verbes actifs par un
certain côté et passifs de l'autre, affirme par son existence, et d'une
manière en quelque sorte extérieure, la persistance du principe de synthèse,
dont elle constitue, au voisinage immédiat de la limite d'extinction,
l'ultime sauvegarde, d'autre part elle révoque intérieurement ce principe
qui est sa raison même d'exister, le frappe de déchéance du fait qu'elle
n'accepte en elle que les seuls verbes opérant le partage analytique de
140l'actif, réservé à la forme simple du verbe, et du passif, réservé à la forme
composée.

Cet état antinomique d'une voix qui se présente synthétique par la
dualité de son contenu (actif + passif) et analytique par la forme binaire
(actif simple et passif composé) que ce contenu y prend indique dans la
synergie d'analyse et de synthèse qu'est le système du verbe français 7 le
terme extrême, indépassable, de la prédominance de la tendance analytique
sur la tendance synthétique.

Ce terme atteint, la synthèse, jusque là dominée par l'analyse, reprend
l'avantage sur celle-ci, devient, ou plutôt redevient, dominante à son tour
dans le cadre, respecté, de ce qui a été antécédemment construit.

Les changements d'orientation, parfois brusques et révolutifs, qui surviennent
dans les langues n'entraînent, en effet, jamais une attaque directe
et destructive de l'acquis existant, mais suscitent seulement l'introduction
discrète dans l'institué, dont l'édification par là se continue, d'effets appartenant
à la tendance nouvelle, — qui dans le cas des voix et de leur réfection
n'est que l'ancienne tendance préservée de l'extinction par une promotion
nouvelle à la dominance.

L'effet de ce renouveau de faveur de la tendance synthétique, longtemps
battue en brèche, dans le passage du latin au français, par la tendance
analytique, a été la construction en français d'une seconde voix
de synthèse, la voix réfléchie, déliée des conditions intérieures d'analyse
— attribution de l'actif à la forme simple et du passif à la forme composée
du verbe — qui faisaient la faiblesse de la première et en restreignait
l'application à un petit nombre de verbes spéciaux.

Par l'invention de cette seconde voix de synthèse, le nombre des voix
dont dispose le français s'est trouvé porté à quatre : les deux voix analytiques,
l'active (aimer) et la passive (être aimé), s'excluant réciproquement ;
la première voix mixte (mourir, être mort ; sortir, être sorti) issue
du statu quo ante des déponents défectifs latins du type morior (actif) + mortuus
sum
(passif) et élargie ensuite psychologiquement, autant qu'il se
pouvait
, dans le français même ; et enfin la voix réfléchie qui tient sa puissance
de synthèse [Actif : se tromper soi-même (sciemment), se mouvoir
(volontairement). Moyen : se tromper (faire erreur : être le jouet d'une
illusion), s'enfuir (sous l'empire de la peur), s'ennuyer (malgré soi, v. p.
134), se débattre (mouvements désordonnés, non dominés). Passif : se dire
(dans : ces choses se disent)] de ce qu'elle rapporte à un seul et même
verbe les deux fonctions adversatives de sujet agissant et de sujet agi
entre lesquelles le verbe peut, dès lors, se distribuer en toute proportion
et inégalité de proportion.

La puissance de synthèse de la voix ainsi construite est grande et
s'étend, ainsi qu'on l'a expliqué précédemment (p. 133), et que le montre
la série d'exemples cités quelques lignes plus haut entre crochets, de l'expression
de l'actif à celle du passif en passant par le moyen proprement
dit. Un trait déjà signalé (p. 133) du français moderne est d'avoir usé avec
mesure de la puissance de synthèse que détient la voix réfléchie. Mais certains
parlers du Midi de la France n'ont pas observé la même modération.
141Dans ces parlers, la puissance synthétique de la voix réfléchie a été, en
quelque sorte, exploitée à fond, au point que la voix réfléchie a tendu à
se propager, d'une manière expressive de moins en moins conditionnée,
à un nombre croissant de verbes. Voici un exemple emprunté au parler
des environs de Toulouse, qui montre jusqu'où peut aller, dans une langue
pourvue de la voix réfléchie, l'absorption par cette voix de la voix analytique
active : Qu'est-ce que tu as ?Rien, c'est la chemise qui se
m'étrangle
.

Une telle propagation de la voix réfléchie synthétique n'a rien, au
point de vue systématique, qui doive surprendre. Elle ne rencontre au fond
de la pensée aucun obstacle de principe, aucune barrière noologique. Un
verbe, quel qu'il soit, peut en effet, ad libitum, se concevoir comme une
conduite que le sujet règle
ou comme une conduite que le sujet observe.
Il suffit que la seconde conception s'implante profondément dans l'esprit
pour qu'on assiste bientôt à un envahissement irréfrénable, et à première
vue bien surprenant, de la voix de synthèse qu'est la voix réfléchie.

Ainsi l'invention d'une voix de synthèse aussi puissante que la voix
réfléchie a cette conséquence d'exposer la langue où elle a lieu au risque
que cette voix absorbe les voix analytiques, active et passive, laborieusement
édifiées au cours des âges précédents. Le français a su opposer à ce
risque une défense adroite dont il est possible de suivre historiquement
les péripéties. Il y a eu dans l'histoire du français des moments où la voix
réfléchie, envahissante en raison même de la puissance de synthèse qui
lui appartient, a gagné momentanément un peu plus de terrain qu'il ne
convenait qu'elle en occupât dans une langue dont un trait incontesté est
son sens aigu de la mesure, de l'élégant équilibre des contraires. Mais la
réaction utile n'a jamais fait défaut. Et le bel ordre de la langue française
n'a été, en définitive, à aucun moment compromis. Des expériences nombreuses,
certaines fort curieuses, ont été faites, dont il n'a été retenu que
le meilleur.142

1. Le français moderne, janvier 1943.

2. De nous-mêmes, dès 1929, dans Temps et Verbe, du regretté M. Pichon, dans une
communication faite devant la Société de Linguistique de Paris et dans plusieurs
articles de MM. Damourette et Pichon, dans leur Essai de grammaire française.

3. La notion d'entier (= 1) a joué dans les langues un rôle important et fort curieux
sur lequel nous nous proposons, si abstrait le sujet soit-il, d'appeler un jour l'attention.
Un auxiliaire, par exemple, est un verbe qui, par un effet de dématérialisation, a
cessé d'être un entier sémantique, de sorte que la notation arithmétique de son contenu
(de sa matière) devrait être non pas : = 1, mais : = 1 — q. Cette incomplétude explique
qu'un auxiliaire ne puisse figurer dans le discours qu'accompagné d'un autre mot qui
le complète, lui restitue matériellement de quoi devenir un entier.

Ceci n'évoque, au surplus, qu'une face du problème, très vaste. A côté des entiers
sémantiques, il y a des entiers systématiques. Chaque voix est un entier de ce genre et
offre comme tel des caractères à elle réservés et qui l'identifient (p. 130). L'entier systématique
d'un verbe, on l'a indiqué dans le texte (p. 129), est la somme de ses aspects.
Et la nécessité de respecter cet entier, de ne pas morceler le verbe par l'attribution des
aspects à des voix diverses, intervient dans la détermination des voix et de leur nombre
qu'elle augmente. La voix mixte du français est, à cet égard, un bon exemple. Elle
tient son existence de la nécessité de comprendre dans une seule et même voix les deux
aspects, c'est-à-dire l'entier, de verbes tels que naître, être né, entrer, être entré, qui
sont des verbes ayant un pied dans une voix et un pied dans l'autre.

La discordance de l'entier sémantique et de l'entier systématique est, linguistiquement,
une chose possible. Il existe en français des verbes qui emportent avec eux la
notion d'un entier sémantique (sortir = 1) plus étroit que l'entier systématique
(sortir + être sorti = 1). Ces verbes ont, d'une manière générale, pour déterminant
la ligne de partage résultant dans l'esprit de l'opposition basiale, chère à cette bonne
vieille Scolastique, qui n'a pas toujours étreint que du vent, du lieu intérieur et du
lien extérieur. Entrer, arriver, naître, rester sont des verbes dont le terminus ad quem
est un « dedans » ; sortir, s'en aller, mourir, partir des verbes dont le terminus ad quem
est un « dehors ». C'est parce qu'ils emportent avec eux la notion d'un entier sémantique
anticipant l'entier systématique qu'ils se conjuguent avec l'auxiliaire être, et que
leur parfait au lieu d'être, selon la norme, simplement dirimant (p. 131) est intégrant.

4. Le terme de syntaxe est évidemment employé ici par M. Vendryes au sens
large qui englobe, du côté des emplois, la morphologie.

5. On se propose de reprendre la question, dès que les circonstances le permettront,
dans une revue moins spécialisée que « Le français moderne », où il sera possible, avec
une étude non restreinte de faits pris en dehors du français, de lui donner un développement
qu'elle ne pourrait recevoir ici.

6. Les choses sont, à cet égard, visiblement plus avancées en grec, où dans le plan
même du verbe, et pas seulement, comme en latin, dans la frange nominale de celui-ci,
il existe des formes à suffixe en - θη - réservées à la seule expression du passif :
λυθήσομαι, ἐλύθην Ces formes grecques constituent indubitablement un essai de définition
d'une voix passive pourvue d'indices grammaticaux lui appartenant en propre.

7. La langue est, d'un bout à l'autre, dans toutes ses parties, une synergie d'analyse
et de synthèse. Et chacun des systèmes qu'elle contient est l'expression de cette
synergie générale vue sous un angle limitatif.