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5340_fr_Guillaume_T11 (Guillaume, Gustave)

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La question de l'article 11.
D'une raison qui s'est opposée jusqu'ici à
une coopération étroite et fructueuse
des linguistes historiens et des linguistes théoriciens

La présente note se propose de répondre, de la manière la plus propre
à dissiper la difficulté de caractère général qu'elles traduisent, à des
demandes d'éclaircissement qu'a provoquées, du côté des linguistes historiens
surtout, une étude publiée ici, dans un numéro précédent de cette
revue, sur « la particularisation et la généralisation dans le système des
articles français ». Tout en reconnaissant la rigoureuse cohérence de la
description qu'on a faite de ce système pour ce qui est de sa partie fondamentale,
— le reste, non moins intéressant, a été réservé à une étude complémentaire
destinée à paraître prochainement, — certains lecteurs ont
marqué leur surprise de la trouver en désaccord partiel, à tout le moins
apparent, avec la donnée historique connue de tous. Il leur a paru difficile,
en particulier, d'admettre que l'article un qui a incontestablement pour
origine le numéral 1, historiquement préexistant, puisse être « en système »
le symbole d'un mouvement d'approche de ce même numéral dont il est
issu. L'intérêt de l'objection ainsi esquissée est si grand qu'on a jugé utile,
afin de la mieux réfuter, d'élever le débat et, allant au fond des choses, de
lui donner d'emblée l'ampleur qu'il mérite.

Le problème en cause, qui déborde largement tous les cas difficultueux
sous lesquels il se dessine et qu'on voit se renouveler partout où il
s'agit de décrire un système, n'est rien de moins que celui de la nature,
semblable ou dissemblable, de l'ordre d'apparition des discriminants dans
le système grammatical qui en fait état et de leur ordre de position au sein
de ce même système. Une erreur grave, implicitement commise par beaucoup,
serait d'identifier, ou même simplement de ne pas bien distinguer,
les deux ordres en question qui ne sont pas en principe de la même espèce.
157L'ordre de position est celui du rapport des discriminants dans le système
qui les intègre et l'ordre d'apparition celui, antécédent, de leur apport à ce
système.

De ces deux ordres bien différents dont l'un, celui d'apport, est une
genèse longitudinalement conduite selon l'axe de la profondeur du temps,
et l'autre, celui de rapport, une cinèse fixant en résultat sur le plan d'une
coupe transversale interceptive ce qui s'est accompli antécédemment en
genèse 1 bis2, les linguistes théoriciens, qui ne peuvent pas ne pas être
historiens, sont seuls à avoir une perception distincte. Les linguistes qui ne
sont qu'historiens s'en tiennent, avec une persistance qu'il n'est pas exagéré
de qualifier d'excessive, à la seule considération du premier, l'ordre
génétique, et le second, l'ordre cinétique régnant dans le système construit,
est en quelque sorte pour eux inexistant. Ils ne s'y intéressent point, en
tout cas pas d'une manière méthodique, et leur observation, faute de s'étendre
expressément jusqu'à lui, demeure, si fine soit-elle dans le champ où
elle s'inscrit, incomplète. Cette incomplétude est, du reste, son seul défaut.

De l'ordre cinétique succédant à l'ordre génétique, de sa nature propre
et de ses moyens de détermination, il n'est pas exceptionnel que de bons
linguistes historiens ignorent à peu près tout. Leur connaissance a trait
aux éléments constitutifs du système, à la date de leur survenance dans la
langue, à leur origine étymologique, au jeu de leur opposition dans le discours
et à la filiation plus ou moins bien reconstituée de leurs valeurs significatives,
— toutes données fournies par les emplois successivement attestés,
— mais point au rôle qui leur est imparti dans l'entier systématique à la
définition duquel ils contribuent et dont ils représentent chacun un poste.

Une vue élémentaire de théorie qui fait, en général, défaut aux historiens
de la langue, et qu'on ne trouve du reste nulle part, à notre connaissance,
dans les traités de linguistique générale, est qu'un système linguistique
— pas de systématisation concevable sans cette distinction primordiale
— a toujours un avant et un après, dont la séparation oblige l'esprit
à un mouvement de translation du premier au second. Ce mouvement inéluctable
constitue ce qu'on pourrait appeler l'assiette cinétique du système
construit, de laquelle dépendent étroitement tous les développements de
structure ou de mécanisme qu'il pourra recevoir. Déceler cette assiette
cinétique est donc, en tout état de cause, la première tâche qu'ait à accomplir
un linguiste théoricien désireux de se rendre compte avec exactitude
de ce qu'est à un moment donné un système linguistique, et de ce qu'il
peut devenir par la suite. L'étude historique de la genèse d'un système ne
conduit pas directement, et c'est une chose sur laquelle il convient d'insister,
à la connaissance du psycho-mécanisme dont il est dans la langue
l'expression plus ou moins achevée. Pour acquérir une idée juste de ce
qu'est un système construit, il faut savoir, dans l'analyse, substituer à la
construction génétique opérée dans le temps la construction cinétique
opérée dans l'instant, quand il est demandé au système d'organiser en lui
ce que la langue a antécédemment, et donc historiquement, produit pour
158lui, afin qu'il en puisse intérieurement disposer selon sa propre visée constructive.

Ne pas distinguer clairement, dans ce qu'ils ont à la fois de consécutif
et d'esssentiellement différent, les deux ordres en question, celui de la
genèse productrice de discriminants et celui de la cinèse organisatrice, c'est
pour un linguiste s'interdire l'observation de faits de systèmes terminaux
auxquels l'histoire, avec ses seuls moyens ordinaires, n'a pas accès, et qui
n'en sont pas moins en toute langue des faits majeurs, dont la connaissance
jette une vive lumière sur tous les autres, et, notamment, sur ceux
antécédents, et plus expressément historiques, qui en ont été non pas, à
vrai dire, l'origine mais l'aliment. La difficulté persistante qu'éprouvent de
bons linguistes historiens à se rendre aux raisons, si pertinentes soient-elles,
que leur soumettent, pour contrôle, des linguistes théoriciens, n'a
d'autre cause que cette non-distinction de faits qui, tout en restant liés,
ne sont cependant pas de la même essence et ne procèdent pas de la même
visée. Les faits de genèse historique visent à apporter au système en construction
de quoi se construire. Les faits de cinèse terminaux, à établir un
juste rapport au sein de l'ouvrage construit entre les éléments constitutifs
que la genèse historique lui a apportés, afin qu'il en dispose intérieurement
sans autre obligation que de les faire servir à sa meilleure et plus cohérente
définition.

Il échappe à peu près régulièrement aux linguistes historiens qu'un
discriminant survenu historiquement très tard peut intéresser la partie
initiale d'un système et, de même, qu'un discriminant survenu historiquement
très tôt peut en intéresser la partie finale. Dans les deux cas il se
produit une énantiodromie 23 de la successivité qui fait de la cinèse intérieure
du système construit une inversion de sa genèse constructive. Ce
phénomène d'énantiodromie, encore qu'il appartienne indubitablement à
l'histoire de la langue, a pour effet de déconcerter les historiens, de jeter le
trouble parmi des idées acquises — trop acquises — et de susciter de leur
part des objections à première vue impressionnantes, quoique en réalité
non pertinentes. La position des historiens, dont ils ne se départent que
très difficilement, est que la langue construite doit répéter en elle avec
fidélité l'ordre historique suivi pour sa construction. Ce qu'ils ne discernent
pas ou mal, c'est la relative indépendance — en principe elle est totale,
— de l'ordre régnant dans un système construit et de l'ordre qu'il a fallu
suivre pour en opérer commodément la construction. La similitude des
deux ordres n'a rien d'obligé et il se conçoit que le plan de montage d'un
mécanisme et celui du mécanisme lui-même restent des choses liées sans
doute, mais d'une essence différente.

Les historiens de la langue, à un petit nombre d'exceptions près, n'accordent
de créance aux descriptions de système présentées par les linguistes
théoriciens que dans le cas, nullement exclus, et tout aussi fréquent
que son opposé, où il y a concordance de l'ordre génétique de production
des discriminants et de leur ordre cinétique d'organisation dans le système
auquel ils sont destinés.159

Que cette condition ne soit pas satisfaite, ils sont aussitôt portés —
c'est presque chez eux un réflexe — à mettre en doute la réalité même des
opérations psychiques décelées dans leurs descriptions de système, si cohérentes
soient-elles, par leurs confrères théoriciens. Cette attitude réluctante
des linguistes historiens, pas de tous mais de beaucoup d'entre eux, à l'endroit
de pas mal de travaux, excellents, de linguistes théoriciens, a au fond
sa cause dans l'insuffisance actuelle des études de linguistique générale.
On ne s'est pas attaché à bien savoir ce que c'est qu'une langue, et l'on
ne se représente pas assez que la langue, par sa liaison virtuelle avec la
pensée, est un des plus importants secrets de la Nature.

L'opinion préconçue, dénuée, ainsi qu'on vient de l'établir par discussion
abstraite, de tout fondement théorique, selon laquelle l'ordre historiquement
suivi pour doter un système en genèse des discriminants utiles
à sa définition devrait se retrouver inchangé dans celui relatif à la position
occupée par ces discriminants dans le système à la définition duquel ils
concourent, apparaît tout autant dépourvue de validité si, délaissant les
considérations de théorie pour la simple observation aussi fine que possible
des faits, on la rapporte à un examen positif et suffisamment minutieux
de ce qu'a été réellement la formation historique d'un système tel que
celui des articles français, pris ici comme exemple de démonstration.

Il a été indiqué et démontré, dans l'étude à laquelle on se réfère et
à laquelle on renvoie le lecteur, que le système des articles français se
recompose fondamentalement de deux tensions inscrites l'une et l'autre
dans le diastème 34 — où s'opère tout ce que la pensée entreprend — qui
a pour limite, d'un côté, le singulier et, de l'autre, l'universel, ou, inversement,
d'un côté, l'universel et, de l'autre, le singulier. Dans le cas où le
diastème secrètement évoqué présente la consécution singulier → universel,
la tension qui s'y développe est une tension généralisatrice d'éloignement
du singulier en direction de l'universel, et elle est représentée dans
la langue par l'article extensif le. Dans le cas, au contraire, où le diastème
secrètement évoqué présente la consécution universel → singulier, la
tension qui s'y développe est une tension particularisatrice d'éloignement
de l'universel en direction du singulier, et elle est représentée dans la langue
par l'article anti-extensif un.

Le rapport des deux tensions dans le système de l'article est un rapport
cinétique de consécution : celui d'un avant représenté par la tension
particularisatrice et celui d'un après représenté par la tension généralisatrice.
(Dans tout système linguistique — c'est la condition même de la
systématisation — il y a, ainsi qu'on l'a indiqué déjà tout au début (p. 158),
un avant et un après au sein desquels et entre lesquels, franchissant la
ligne de partage, la pensée se meut, et c'est pourquoi un système linguistique
a nécessairement dans la pensée une assiette cinétique). On est fondé
ainsi à désigner la tension particularisatrice par le numéro 1 et la tension
160généralisatrice par le numéro 2. Cette attribution de numéros qui ne sort
pas de la cinèse du système, qui n'a donc rien d'historique (la morphologie
historique telle qu'elle est pratiquée couramment ne sort pas de la genèse
et ignore la cinèse sur laquelle repose la définition des systèmes), n'a non
plus rien de conventionnel. Elle a des raisons qui tiennent à la nature
même des choses et qu'il n'est pas, croyons-nous, superflu d'exposer. Il
se conçoit, — c'est un de ces faits de chronologie idéelle obligée qui
tiennent une si grande place, à peine reconnue, dans la structure des langues,
— qu'il faille d'abord engendrer un terme, en lui donnant une existence
positive (in esse) avant qu'il puisse être question de prendre de la
distance par rapport à lui selon le mode positif de l'éloignement. Relativement
à un terme dont l'existence n'est pas encore conçue positive, la
distance prise ne peut être, selon le mode négatif, qu'une incomplète
approche, dans l'in fieri, de l'état conséquent in esse. Il découle de là que
toute distance prise par rapport au numéral 1 dans le sens positif de
l'éloignement, suppose entièrement accompli et outrepassé le procès de
formation —l'in fieri — du nombre 1. C'est dire que la tension 1 représentative
de ce procès constitue dans la cinèse du système l'avant obligé
de l'après que constitue la tension 2. Ainsi se trouve démontré que la consécution
cinétique attribuée dans la description analytique que l'on a faite
du système des articles français aux deux tensions symbolisées, la première
par l'article un et la seconde par l'article le, n'est pas une simple convention
mais recouvre une réalité psycho-linguistique.

Si maintenant, changeant de point de vue, on considère les choses
historiquement, en genèse et non plus en cinèse, il apparaît que l'article
le représentatif in globo de la tension 2, s'est manifesté un peu avant l'article
un représentatif in globo de la tension 1. L'ordre historique est donc
ici l'inverse de l'ordre systématique. Et cela se conçoit. Les deux tensions
inscrivent entre elles une limite de partage qui est le nombre 1. Historiquement,
on a institué d'abord la tension centrifuge s'éloignant de ce nombre
et ensuite seulement la tension centripète qui s'en approche. Cet ordre
historique n'est pas arbitraire : il a lui aussi, comme l'ordre systématique,
ses raisons, qui pour n'être pas aussi impératives que celles appartenant
à ce dernier, n'en ont pas moins beaucoup de force. Dans les deux cas,
celui de la tension 1 et celui de la tension 2, il s'agit de prendre de la distance
par rapport au singulier numérique (le numéral 1), limite centrique
du système et point de partage de ce qui ressortit à l'avant et à l'après,
dont la distinction constitue l'assiette cinétique de la systématisation
engagée. Or on conçoit qu'il apparaisse plus difficile de prendre de la distance
par rapport à cette limite d'une manière en quelque sorte négative
consistant à en éviter l'approche, que d'une manière positive consistant à
s'en éloigner franchement après l'avoir atteinte. Autrement dit, historiquement
on a pris de la distance par rapport au numéral 1, d'abord par simple
éloignement, ce qui était la solution aisée, et ensuite par approche éludée,
ce qui représente la solution difficile, d'une originalité curieuse. Dans les
langues où cette solution originale, qui appelle la méditation, n'a pas été
obtenue ou n'a pas, peut-être, été recherchée, comme c'est le cas en grec
ancien, il n'existe qu'un seul article, représentatif de la tension 2. La tension
1, dans ces langues, ne fait pas partie intégrante du système de l'article
et elle est restée une propriété exclusive de la catégorie du nombre.161

image Successivité génétique longitudinale | Premier état | Deuxième état | système | tension | Successivité cinétique transversale

Figure 1
Successivité historique (génétique) et successivité systématique (cinétique)
des deux tensions particularisatrice et généralisatrice sur la séparation
desquelles repose la définition du système de l'article en français.

Le petit schéma reproduit ci-dessus fait ressortir, pour ce qui est des
deux tensions dont se recompose fondamentalement le système des articles
français, l'inversion de l'ordre systématique (celui de cinèse) par rapport
à l'ordre historique (celui de genèse).

Dans l'étude sur les deux articles fondamentaux du français, parue
dans cette revue et à laquelle on continue de se reporter et de renvoyer
le lecteur, qui pour nous suivre sans difficulté devra l'avoir sous les yeux,
il a été montré, en outre, que les articles un et le tiennent leur valeur
d'emploi de l'interception plus ou moins précoce ou tardive que fait le discours
du mouvement différemment finalisé dont ils sont respectivement
le symbole. Historiquement le problème a donc été de produire des interceptions
des tensions 1 et 2 et l'ordre suivi en ceci a été pour les deux
tensions, à ce moment toutes deux instituées, celui de la généralisation.
Les interceptions se sont, dans la tension 2 ainsi que dans la tension 1,
situées à une distance croissante de la limite centrique représentée par le
numéral 1. D'où il suit que la dernière interception survenue historiquement
en tension 1 échoit au début de cette tension et la dernière interception
produite historiquement en tension 2, à la fin de celle-ci. Pour
ce qui est des toutes premières interceptions produites, elles ont été historiquement
dans les deux tensions extrêmement proches du numéral 1 ;
et ceci explique d'une manière parfaite, d'une part, que l'article le ait historiquement
manifesté en premier lieu sa valeur anaphorique, de toutes
celles qu'il peut prendre la plus proche du démonstratif étymologique ;
et, d'autre part, que les valeurs particularisatrices de l'article un, résultant
d'une interception tardive de son mouvement d'approche du singulier,
soient survenues historiquement avant la valeur généralisatrice (Un enfant
est toujours l'ouvrage de sa mère
) issue d'une interception très précoce du
même mouvement.

Le diagramme ci-après, mieux que de longs commentaires, oppose l'ordre
historique de survenance des interceptions à leur ordre de position en
système.162

tableau tension | article | un | le

Figure 2.

Successivité historique et successivité systématique des différentes
valeurs des deux articles fondamentaux du français.

Successivité historique : 1° X1 x3 ; 2° Y2 y2 ; 3° Z3 z1.

Successivité systématique : en tension 1, z1 → y2→ x3 ; en tension 2,
X1 → Y2 → Z3.

Les lignes horizontales en pointillé de plus en plus longues, portant en
romain les numéros I, II, III, et terminées bi-latéralement à droite et à
gauche par le départ de flèches verticales atteignant à égale distance du
singulier numérique les tensions 2 et 1, représentent par leur longueur
grandissante l'ordre historique de survenance des différentes valeurs de
l'article. Il est remarquable que dans le plan droit du système, où opère
la tension 2, la successivité historique et la successivité systématique
concordent, mais que dans le plan gauche, où c'est la tension 1 qui opère,
les deux successivités, en totale discordance, sont une inversion l'une de
l'autre. La raison en est le caractère intrinsèquement négatif de la tension
1 qui postériorise le nombre 1 dont elle évite, par insuffisante approche,
la saisie positive ; et celui, au contraire, intrinsèquement positif de la
tension 2 antériorisant le nombre 1 dont elle déclare par là déjà accomplie,
quand elle survient, la saisie positive. On se trouve en présence d'un
changement de signe, d'un passage de — à +, dont l'effet est, dans le cas
de +, de faire concorder les deux successivités historique (génétique) et
systématique (cinétique) et, dans le cas de —, de les faire discorder. Le
mécanisme extraordinairement précis qu'on surprend là en action suggère
une juste idée de ce qu'est, au fond, une langue.

Systématiquement, les valeurs de l'article un appartiennent à la série
centripète z1 → y2 → x3, qui présente la valeur généralisatrice en premier
(z1) et les valeurs de plus en plus particularisatrices (y2 → x3)
ensuite. De même, systématiquement, les valeurs de l'article le appartiennent
à la série centrifuge X1 → Y2 → Z3, où les valeurs particularisatrices
(X1 → Y2) se présentent en premier et la valeur généralisatrice
(Z3) en dernier.

Historiquement, les choses se passent différemment du fait que la
genèse historique a lieu dans les deux tensions, conformément à une impulsion
généralisatrice dont elle ne sort pas, en prenant de la distance par
rapport à la limite centrique, l'ordre dans lequel se succèdent les interceptions
étant ainsi par couples : X1 x3, Y2 y2, Z3 z1

Du psycho-mécanisme que l'on vient d'exposer, il ressort que les interceptions
échéant à la tension 1 comportent un recessus agissant dans le
163sens négatif, en vertu duquel l'approche qu'elle exprime du singulier numérique
est plus ou moins complètement éludée, tandis que les interceptions
échéant à la tension 2 s'obtiennnent, en dehors de tout recessus, selon une
visée consistant à épouser purement et simplement le mouvement d'éloignement
du singulier inhérent à la tension 2, au sein de laquelle la pensée
se borne à marquer des arrêts de plus en plus distants du terminus a quo.
Dans la tension 2, c'est un arrêt situé tout à fait en aval du courant de
pensée généralisateur qu'elle représente, qui livre la valeur généralisatrice
de l'article le. Dans la tension 1, au contraire, une valeur généralisatrice
approximativement équivalente s'obtient en se portant aussi en amont que
possible du mouvement de particularisation que cette tension indique. C'est
parce que très en amont d'elle-même la particularisation devient quasi
nulle qu'il y a généralisation.

En thèse générale, on peut poser, comme une loi constructive du système
des articles français que l'ordre systématique (cinétique) reproduit
l'ordre historique (génétique) dans le plan droit du système, une fois outrepassée
la position centrique de référence que constitue le numéral 1, et
qu'au contraire l'ordre systématique (cinétique) est une inversion de l'ordre
historique (génétique) dans le plan gauche du système, où la position
de référence que constitue le numéral 1 apparaît non encore atteinte positivement.
Ce renversement du rapport des deux successivités historique et
systématique est lié au fait que la tension 1 procède d'une visée négative et
la tension 2, d'une visée positive. La tension 1, d'instant en instant, au fur
et à mesure qu'elle s'avance en elle-même, procure au nom un champ
d'extension de plus en plus étroit. Elle est anti-extensive, autrement dit
négativement extensive. La tension 2, d'instant en instant, procure, au contraire,
au nom un champ d'extension de plus en plus large. Elle est positivement
extensive.

Ce changement de signe de la visée extensive, qui est négative en tension
1 et positive en tension 2, intéresse le système entier de l'article et a
dans toutes ses parties des répercussions de grande portée.

Au sujet de l'antagonisme radical des deux articles fondamentaux du
français, il n'est pas dénué d'intérêt de faire observer que l'article le est
seul mémoriel, du fait qu'il appartient à une tension centrifuge ayant derrière
elle — et donc dans la mémoire — sa position de référence ; tandis
que l'article un est spécifiquement — la chose est facile à vérifier par
l'étude des emplois (Un bruit se fit entendre) —anti-mémoriel, du fait
qu'il appartient à une tension centripète qui a non pas derrière elle, en
mémoire, mais devant elle, hors mémoire par conséquent, sa position de
référence.

Il se pourrait qu'un historien se fondant sur le fait incontestable et
fort apparent que l'article un est issu du numéral 1, voulût à toute force
voir dans cet article un éloignement cinétique — et non pas seulement
génétique — dudit numéral. Du même coup, et par là on mesure le danger
de certaines inductions aventurées fondées sur un examen trop superficiel
des faits, toute reconstitution analytique du système des articles français
deviendrait une impossibilité. Plus rien n'y serait clair et la cohérence en
aurait disparu. Si l'article un, en effet, était cinétiquement, selon l'apparente
donnée historique, un éloignement du numéral 1, il ferait double
emploi avec l'article le et serait comme lui mémoriel, avec sa position de
référence située derrière lui, en mémoire.164

La reconstitution analytique des systèmes linguistiques, préliminaire
indispensable de leur étude que la linguistique ne saurait négliger — ce
qu'elle a fait jusqu'à présent — sans manquer gravement à sa vocation
supérieure, est une opération interdite à l'historien décidé à ne voir dans la
formation d'une langue que des faits simples, tels que la création de l'article
dit défini à partir d'une forme de démonstratif ou celle de
l'article dit indéfini à partir du numéral 1. A une observation souvent
demeurée simpliste des faits historiques doit se substituer, en bonne
méthode, une observation qui ne sera jamais trop fine (et qui pour avoir
la finesse requise devra s'aider de la réflexion abstraite) de ce qui s'est historiquement
accompli, et cache en soi une complication généralement
insoupçonnée.

Ce qui a eu lieu historiquement au cours de la formation du système
des articles français n'est pas seulement, selon la donnée historique superficielle,
l'invention d'un article, puis d'un autre, et d'autres encore, ayant
tous progressivement étendu et diversifié leurs emplois, mais quelque
chose de bien plus complexe comprenant pour ce qui est des seuls deux
articles simples fondamentaux : 1° l'invention du diastème singulier →
universel ; 2° l'invention d'une réversibilité du diastème dont la définition
sera dès lors ou : singulier → universel, ou : universel → singulier. L'invention
de cette réversibilité est un fait capital dans l'histoire de l'article.
Là ou elle ne s'est pas produite, ce qui est le cas en grec ancien, l'article un
qui la suppose ne se manifeste pas ; 3° l'invention pour le diastème singulier
→ universel d'une tension d'éloignement du singulier ; et pour le
diastème universel → singulier d'une tension d'approche du singulier ;
4° l'invention pour chacune des deux tensions de coupes transversales
interceptives intervenant à un moment où la tension en cause s'est plus ou
moins avancée en elle-même. L'invention de ces coupes transversales ne
sort pas du courant qui porte la pensée à généraliser.

Seul l'historien qui a su embrasser d'un seul regard dans toute l'étendue
de leur particularité ces faits complexes et le mécanisme de leur interférence
— et il lui faut pour cela être un assez bon théoricien — est à
même d'expliquer d'une manière vraiment satisfaisante ce qu'a été historiquement
la formation d'un système tel que celui de l'article, en français
ou en une autre langue. A défaut de cette analyse théorique et minutieuse
du phénomène observé, l'histoire de la langue ne saisit les choses que par
à peu près et l'image qu'elle en offre ne cadre que d'assez loin avec la
réalité.

On pourrait poursuivre longtemps avec utilité sans quitter le système
des articles français la confrontation de l'ordre historique (génétique) et de
l'ordre systématique (cinétique). Partout l'on verrait que la concordance
ou la discordance des deux ordres ont des raisons profondes qu'on ne peut
découvrir qu'avec le secours d'une méthode dont une caractéristique essentielle
est d'ajouter à l'histoire longitudinale et génétique de l'invention,
toujours plus ou moins fortuite, des discrimants destinés à la construction
d'un système, celle terminale, transversale et cinétique, de leur inclusion,
en la juste place, dans le système pour la définition cohérente duquel ils
ont été inventés. La genèse historique d'un système n'a pas de meilleure
explication que celle provenant de l'étude du résultat systématique obtenu.
165Ce sont ici les lumières de la fin qui éclairent les ténèbres du commencement 45.

La linguistique peut attendre beaucoup d'une coopération de la
recherche historique et de la recherche théorique. Mais pour que cette
coopération, devenue dès maintenant possible par la qualité certaine de
travaux de théoriciens français et étrangers, porte ses fruits, il est indispensable
que les historiens abandonnent une fois pour toutes le préjugé,
sans base sérieuse d'aucune sorte, que la grammaire historique, telle qu'elle
est communément conçue et pratiquée, est une discipline suffisant à tout
expliquer. On ne la voit, en effet, produire les grandes clartés qu'on est en
droit d'attendre d'elle que sous l'éclairage de vues théoriques qui, loin
de diminuer l'intérêt propre de l'investigation historique, le rehausse au
contraire considérablement, ainsi que cette note, trop brève pour l'importance
du sujet qu'elle traite, vient, croyons-nous, de le démontrer.166

11. Le français moderne, janvier-avril 1945.

21 bis. La distinction aristotélicienne de la γένεσις ; fondamentale et de la κίνησις
complémentaire parait avoir, convenablement modernisée et adaptée à la matière particulière
qu'est le langage, une grande importance pour la linguistique générale.

32. Du grec ἐναντιοδρομία « course en sens inverse ».

43. Du grec διάστημα « intervalle ». On a jugé utile de recourir à un mot spécial
pour désigner l'intervalle, d'une nature très particulière, existant entre des limites qui
sont celles mêmes de la pensée, qu'elle ne saurait donc franchir, et entre lesquelles
elle est par conséquent tenue d'opérer.

54. La genèse d'une langue, plus la cinèse résultant d'une interception qui en saisit
le résultat et le systématise, forment additionnées un continuum à trois dimensions
offrant l'aspect d'une création continuée dont la somme, effectuée de moment en
moment, augmente sans cesse. La genèse se développe longitudinalement, depuis les
origines, selon l'axe de la profondeur du temps, et la cinèse, depuis les origines également,
sur le plan d'une coupe transversale où, d'instant et instant, se profile en résultat
organisé ce que la genèse a antécédemment produit.

La genèse est ce que Saussure appelle la diachronie. Les coupes par le travers portées
en genèse livrent la cinèse organisatrice, qu'il nomme synchronie. L'enseignement
du grand linguiste est que la diachronie intéresse l'axe des successivités et la synchronie
l'axe des états. Cette vue du psychomécanisme du langage n'est pas complète. Il existe
en effet une diachronie (une genèse) des états de système, procédant l'un de l'autre,
laquelle intéresse l'axe des successivités. A cette diachronie d'une espèce particulière
correspond l'histoire des systèmes linguistiques dont la linguistique jusqu'à présent
paraît n'avoir soupçonné ni l'intérêt ni la possibilité, encore que ce soit, nous semble-t-il,
la plus belle partie de la science du langage et celle appelée à en être un jour
le couronnement.