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5340_fr_Guillaume_T13 (Guillaume, Gustave)

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La représentation du temps
dans la langue française 11

Les langues romanes et les langues germaniques, qui représentent en
sa quasi-totalité la civilisation occidentale, comportent dans toute l'étendue
de leur structure des différences considérables. Ces différences qui ne
les empêchent aucunement, si importantes soient-elles, de rendre, avec une
puissance et une aisance égales, les mêmes idées issues d'une civilisation
commune, sont fort apparentes dans la partie de ces langues où intervient
la représentation du temps. L'architecture du temps est une chose dans les
langues romanes et une autre chose dans les langues germaniques.

L'architecture du temps française est un cas particulier d'architecture
romane et l'architecture du temps anglaise un cas particulier d'architecture
germanique. La comparaison, dans la présente étude, se restreint
à ces deux cas particuliers et cette restriction, sciemment voulue, a pour
motif le fait, de caractère général, qu'un système — et toute architecture
du temps en est un — laisse d'autant mieux voir ce qu'il est en soi, autrement
dit son conditionnement intérieur, qu'il approche davantage de son
état achevé de définition. Or cette approche d'un état de systématisation
supérieure n'est jamais plus grande, pour des raisons qui tiennent aux
conditions particulières de leur formation historique, que dans les langues
française et anglaise.

Partout, en systématique, ce sont les lumières de la fin qui éclairent
les ténèbres du commencement. A ce principe justifiant le choix que l'on a
fait des langues française et anglaise aux fins de discerner ce que sont
respectivement, en leurs racines profondes, les systématiques temporelles
romanes et germaniques, il convient, avant de poursuivre, d'en adjoindre
184deux autres dont la connaissance est indispensable à l'intelligence du sujet
ici traité.

L'un, maintes fois énoncé dans notre enseignement, est que le temps,
pour des raisons qui sont de nature et qu'on ne saurait faute de place
produire ici, n'est pas représentable à partir de lui-même, et doit, en conséquence,
demander sa représentation à son opposé : l'espace. L'architecture
du temps, en tout idiome où elle existe, est une représentation
systématisée obtenue par des moyens spatiaux. La simple représentation
linéaire du temps qui fuit est déjà, en son état élémentaire, un commencement
de spatialisation du temps.

L'autre, d'une importance égale, et dont notre enseignement depuis
quelques années tire un grand parti, est qu'il convient de bien marquer la
distinction entre la représentation du temps, fait permanent de langue, et
l'expression du temps, fait momentané de discours.

Le temps s'exprime dans le discours momentanément à partir d'une
représentation de langue non momentanée 1 bis2 en l'absence de laquelle
l'expression du temps ne saurait être obtenue. Aussi bien, d'une manière
générale, doit-on voir dans la langue tout entière une somme finie de
représentations à partir desquelles devient possible et aisée la série non
finie des actes d'expression que juge momentanément utiles le discours. La
langue totalise en elle des représentations en nombre fini, le discours
développe en lui, sans qu'il y ait jamais un total, la série non close des
actes d'expression 23.

Il serait exact de dire à propos de la représentation et de l'expression
du temps que ce sont deux opérations de pensée ne portant pas la même
date dans l'activité de l'esprit humain. La représentation du temps, déliée
par sa permanence de la condition de moment, préexiste à l'expression du
temps, produite ensuite sous des conditions de moment auxquelles elle est
assujettie. Il n'y a pas d'expression du temps en langue, mais seulement
une représentation qui en conditionne et en permet l'expression en discours,
— dans la momentanéité de celui-ci 34.

Conformément à la distinction que l'on vient d'établir du représenté,
qui est de langue, et de l'exprimé, qui est de discours, il sera question, en
premier lieu, dans cette étude de la représentation du temps en langue ;
et ce n'est qu'ensuite, celle-ci connue, que l'on examinera les actes d'expression
à l'endroit desquels elle se montre permissive.

La représentation du temps en français est l'aboutissant d'une opération
mentale extrêmement brève que le sujet parlant répète en lui chaque
fois qu'il lui faut exprimer le temps. Autrement dit le sujet parlant, avant
de pouvoir passer à l'expression du temps, est tenu de s'en donner à lui-même
une invariante représentation 35. Cette opération de représentation,
déjà close quand l'acte d'expression intervient, se développe sur un axe
longitudinal et la saisie s'en opère sur des axes de recoupement transversaux.
185Le mécanisme auquel obéit en l'espèce l'esprit humain est celui
d'une longitude opérative, constructrice, et de latitudes résultatives marquant
l'état d'avancement de l'opération constructive engagée et développée
en longitude. Soit figurativement :

image latitude I | mode quasi nominal | premier état de construction de l'image-temps | latitude II | mode subjonctif | deuxième état de construction de l'image-temps | latitude III | mode indicatif | troisième état de construction de l'image-temps | en longitude : l'opération constructrice

Figure 1
N. B. — Mode de parole et non pas mode de pensée, l'impératif n'a pas à figurer
dans ce diagramme. En français l'impératif, pour des raisons qu'on expliquera dans la
section II de cet article, ressortit, selon le verbe, à l'indicatif (cas courant) ou au subjonctif
(cas spéciaux).

Il ressort de ce diagramme que la longitude porte l'opération 46 et la
latitude la saisie de résultat 57. A chaque latitude correspond un indice de
position en longitude qui est ce que les grammairiens désignent sous le
nom de mode. Chaque mode emporte avec soi un contenu de temps, lesquels
portent tous la marque du mode auquel ils appartiennent. Ce contenu
temporel est la transposition sous forme de résultat de ce qui a été produit
en longitude quand intervient la latitude transversale.

On rencontre dans ce jeu de la longitude opérative et de la latitude
résultative la mise en œuvre d'un principe de portée tout à fait générale
et d'une incomparable efficience en linguistique, à savoir que la pensée n'a
d'autre moyen de se connaître elle-même que de prendre de ce qui se passe
186en elle des coupes par le travers. Rien de ce qui se produit dans le sens
longitudinal opératif ne s'inscrit directement dans la langue : l'inscription
d'un fait de pensée en langue est partout et toujours tributaire d'une saisie
latitudinale portée, plus ou moins tôt ou tard, par le travers de l'opération
longitudinale.

L'opération développée en français sur l'axe de longitude est, dans la
question ici traitée, l'entier que constitue la construction de l'image-temps
par moyens spatiaux. Les modes indiquent la latitude correspondante aux
coupes successivement portées par le travers de cette opération longitudinale.
Les temps du mode sont le contenu résultatif de la saisie latitudinale
opérée par le travers de l'opération longitudinale, et représentent ce qui
est déjà longitudinalement accompli, quand survient le recoupement transversal
interceptif. Autrement dit, le mode est un indice de position et les
temps du mode signifient la substance retenue en la position indiquée.

A la latitude 1, tout à fait initiale, portée sur le schéma descriptif
reproduit ci-dessus (fig. 1), correspond en français le mode quasi nominal,
dont le contenu temporel est : infinitif, participe en -ant, participe passé.
Le propre de ce mode est d'évoquer une représentation du temps aussi peu
développée que possible : le temps à ce moment initial de représentation
n'a pas encore déterminé sa direction : il n'est ni descendant (←) ni
ascendant (→) et les deux mouvements en indivision se compensent et
s'annulent réciproquement suscitant par là dans l'esprit une image acinétique
(= statique) de l'infinitude du temps qui est celle d'une ligne illimitée
et immobile à laquelle le verbe échoit.

Les temps du mode quasi nominal correspondent aux conditions
variables de cette échéance qui sont celles qu'indique le diagramme
suivant :

image ligne représentative du temps | incidence (= accomplissement) | nulle (refusée) | part. passé (acceptée) | participe en -ant | décadence (= accompli) | infinitif

Figure 2

Par rapport au temps linéairement représenté auquel le verbe échoit :

a) l'infinitif est perçu en incidence sans prolongement, si minime soit-il,
de l'incidence en décadence, et l'impression résultante est celle d'un
procès en accomplissement sans résolution aucune de l'accomplissement
en accompli ;

b) le participe en -ant, au contraire, est perçu à la fois en incidence
et en décadence et l'impression qui s'ensuit est celle d'un procès en partie
accompli, si peu que ce soit, et pour le reste en accomplissement dans la
perspective ;187

c) le participe passé, enfin, forme temporelle ultime et très particulière
du mode quasi nominal, est perçu en décadence au-dessous de la ligne du
temps, toute incidence exclue. Une saisie tardive du participe passé en fait
une forme verbale détachée de la ligne du temps et ayant, par là, perdu
sa qualité de verbe, vu qu'il n'est en langue de verbe que par une attache
à la ligne du temps.

En formules, on pourrait définir comme suit les trois temps du mode
quasi nominal :

Infinitif
Incidence (= accomplissement) : acceptée positivement (+)
Décadence (= accompli) : formellement refusée (-)

Participe en-ant
Incidence (= accomplissement) : acceptée in fieri, perspectivement (+)
Décadence (= accompli) : acceptée in esse (positivement) (+)

Participe passé
Incidence (= accomplissement) : refusée formellement (-)
Décadence (= accompli) : formellement acceptée (+)

A ces formules correspond, avec une entière exactitude, ce qu'on
éprouve au prononcé des trois formes temporelles en cause :

Le mot marchant éveille dans l'esprit l'image d'un procès déjà
commencé, appartenant pour une part de lui-même à l'accompli positif, et
dont, perspectivement, on envisage un accomplissement en continuation.
Il y a acceptation des deux côtés : côté accompli et côté accomplissement ;
avec cette différence que du côté de l'accompli, l'acceptation est substantiellement
positive et du côté de l'accomplissement substantiellement perspective.
Le participe en -ant est une forme opposant en soi au positif perçu
le perspectif aperçu.

Autre est la vision qu'emporte avec soi le mot marcher, lequel éveille
dans l'esprit l'image d'un procès appartenant tout entier à un accomplissement
qui ne se résout pas, qui refuse de se résoudre, si peu que ce soit,
en accompli. Il y a donc, dans cette forme verbale, acceptation du côté de
l'accomplissement et refus du côté de l'accompli. La forme verbale d'infinitif
est aperspective du fait qu'en dehors de l'accomplissement, perçu
positif, il n'y a rien à regarder du côté de l'accompli, nul, inexistant, refusé.

En contraste absolu avec l'infinitif, le participe passé marché éveille
dans l'esprit l'image d'un procès dont l'entier appartient à l'accompli et
qui n'a plus rien de lui-même en accomplissement. L'accomplissement,
clos, est révolu, périmé, outrepassé. L'esprit s'en est retiré.

Le refus qu'oppose le participe passé à l'idée d'un accompli qui, non
détaché de l'accomplissement, en marquerait une continuation, fait du participe
passé la forme morte du verbe, une forme qui est verbe encore par
sa position dans le système verbal, mais qui, dans le système même du
verbe qu'elle n'a pas expressément quitté, n'a plus la qualité de verbe, le
maintien de cette qualité supposant que l'idée d'accomplissement n'est
point abandonnée.

Le participe passé pose ainsi à l'esprit un problème qui est celui de
sa réintroduction, avec qualité de verbe, dans le système verbal dont, déchu
de cette qualité, il continue, par position, de faire partie. L'agent de cette
188réintroduction est l'auxiliaire qu'on adjoint au participe passé et dont le
rôle est de refaire un verbe avec un élément qui, dans le système même
du verbe, a perdu la qualité de verbe. L'action qu'exerce l'auxiliaire à
l'endroit du participe passé, forme morte du verbe, est une action anastatique 68.
Au participe passé, le verbe apparaît frappé d'extinction. Il
renaît quand, pour porter le participe passé, on fait appel à un auxiliaire
qui a, lui, gardé formellement la qualité de verbe. Avoir marché est un
verbe second, composé, qui se dessine dans la transcendance, — plus simplement
dans la subséquence, dans l'au-delà du verbe simple marcher.
Avoir marché, n'est pas autre chose, en effet, que la suite idéelle de marcher,
considéré dépassé, suite dont on fait un nouveau verbe composé signifiant
la transcendance du verbe ancien, simple. L'idée de passé qu'emporte
avec soi, en tout état de cause, la construction composée avoir marché tient
à ce que, dans cette construction, l'idée même de marcher apparaît une
idée dépassée. Il faut tenir compte, en outre, dans le plan lexical, du fait
que le verbe avoir, employé comme auxiliaire dans ladite construction, est
un verbe qui regarde du côté du passé : on tient, on a le passé ; on n'a
pas, on ne tient pas encore le futur. La chronologie intervenant dans le
rapport marcher/avoir marché est fondamentalement une chronologie
notionnelle, relative non pas à une succession d'événements qu'aurait à
signifier momentanément le discours, mais à une successivité abstraite,
entre idées, qui s'établit, à titre permanent, dans la langue même, avant
que le discours n'intervienne. Le discours en fait usage : il la trouve instituée
en langue et n'a point à la produire. La langue la tient à disposition.
Dans cette successivité idéelle, précoce — devançant la chronologie réelle
entre événements — la pensée se réfère nécessairement à l'idée première
(marcher), seul point d'appui, laquelle idée apparaît passée ( = dépassée)
dans l'idée seconde (avoir marché), elle-même perçue passée (= dépassée)
dans l'idée tierce (avoir eu marché).

La distinction de la forme simple et de la forme composée, et même
parfois surcomposée du verbe (avoir eu marché), est une distinction non
pas de temps, mais d'aspect, et c'est à tort que les grammairiens, pour la
plupart, la font entrer, ce qui embrouille les choses, dans le système des
temps. Aussi bien, encore que la littérature linguistique consacrée à ce sujet
soit abondante et s'accroisse continuellement, la délimitation des catégories
grammaticales de temps et d'aspect reste-t-elle un problème sans cesse
remis en discussion et donnant lieu à des débats non conclusifs. L'erreur
en la matière est de vouloir qu'il y ait entre le temps et l'aspect une différence
de nature, alors que la différence n'est que de position. On a affaire
à l'aspect aussi longtemps que le temps considéré est celui que le verbe
emporte avec soi, qu'il intériorise, et au temps, dès que le temps considéré
est celui que le verbe extériorise, et au sein duquel lui et le temps contenu
inhérent se situent.

Autrement dit, un verbe étant initialement un mot emportant avec
soi l'idée d'une progression inscrite entre des limites A → B1, et, consécutivement,
en français, entre des limites transcendantes B1 → B2 et B2
→ B3, on se trouve en présence de l'aspect aussi longtemps que le temps
189considéré est celui retenu dans les intervalles ci-dessus indiqués. De là
dans la langue française les aspects suivants :

image aspect immanent | aspect transcendant | aspect bi-transcendant | marcher | avoir marché | avoir eu marché

Figure 3

L'aspect premier immanent (simple) retient l'esprit dans l'image verbale,
non outrepassée ; l'aspect second transcendant (composé) le porte en
dehors d'elle, dans une subséquence aussi proche ou lointaine qu'il est
besoin, et l'aspect tiers bi-transcendant (surcomposé) dans la subséquence
du subséquent déjà conçu. Dans les trois cas le temps pris en considération
est celui qu'emporte avec soi la représentation lexicale (par mot) du
verbe. On se trouve, au contraire, en présence de la catégorie du temps
quand, au lieu de considérer le temps intérieurement à l'image verbale de
langue, on le considère extérieurement à celle-ci, en tant que lieu d'univers
imparti au verbe, par visée de discours. C'est toujours après avoir assigné
au verbe un aspect qu'on lui assigne un temps. De là vient que les trois
aspects du français : marcher, avoir marché, avoir eu marché se conjuguent
identiquement par acceptation de la même morphologie modale et
temporelle. Indicatif : Présent : je marche, j'ai marché, j'ai eu marché.
Passé 1 : je marchai, j'eus marché, [j'eus eu marché : inusité]. Passé 2 :
je marchais, j'avais marché, j'avais eu marché. Futur 1 catégorique : je
marcherai, j'aurai marché, j'aurai eu marché. Futur 2 hypothétique : je
marcherais, j'aurais marché, j'aurais eu marché, etc., etc.

Les formes verbales composées du participe passé et de l'auxiliaire
avoir, à savoir le prétérit indéfini (j'ai marché), le passé antérieur (j'eus
marché), le plus-que-parfait (j'avais marché), etc., etc., subsument sous
une indication de temps une indication d'aspect signifiant de soi et en soi,
indépendamment du temps extérieurement considéré, le passé. On a donc
analytiquement :

Temps | Aspect
Présent + Passé = prétérit indéfini (j'ai marché)
Passé 1 + d° = passé antérieur (j'eus marché)
Passé 2 + d° = plus-que-parfait (j'avais marché)
Futur 1 + d° = futur catégorique antérieur (j'aurai marché)
Futur 2 + d° = futur hypothétique antérieur (j'aurais marché)

Ce que la grammaire traditionnelle nomme antériorité — et aussi
indéfinition (prétérit indéfini), plus-que-perfection (plus-que-parfait) —
n'est que l'introduction, sous l'indication de temps, du passé d'aspect. Le
cumul dans une construction verbale du temps et de l'aspect implique, en
dernière analyse, le recours à deux chronologies d'ordre différent : l'une
réelle, concrète, entre événements, qui est de discours ; l'autre notionnelle,
abstraite, entre idées, qui est de langue. La première ressortit à la catégorie
du temps, la seconde à la catégorie de l'aspect. De marcher à avoir marché
la chronologie intervenante est celle entre idées. Cette chronologie idéelle
a joué dans la construction historique des langues un rôle, secret, très
190important, qui n'a point encore fait l'objet de justes observations et qu'il
appartient à la psycho-systématique du langage de déceler.

Les comparatistes, en présence de l'exposé qu'on vient de faire de ce
qu'est, dans le français actuel, la catégorie de l'aspect, auront à tenir
compte d'un renouvellement de cette catégorie survenu dans cette langue
et, plus généralement, dans les grandes langues modernes de civilisation.
A date ancienne, la catégorie de l'aspect repose sur la distinction du verbe
considéré en incomplétude (aspect indéterminé de la linguistique comparative)
et du verbe considéré sous complétude (aspect déterminé de la linguistique
comparative) : on ne sort pas de l'immanence du verbe, dont on
prend ou moins que l'entier ou l'entier. La transcendance et les formes
verbales correspondantes n'existent pas.

C'est, fondamentalement, l'alternance des deux considérations, incomplétude
et complétude, qui provoque dans le discours, à la date ancienne
à laquelle on se reporte, le changement d'aspect. Et actuellement encore,
en russe — cette langue a non seulement conservé à la catégorie de l'aspect
son état ancien, mais a donné à cette catégorie, en raison de l'insuffisance
du système des temps, un grand développement, — en russe pit', aspect
indéterminé du verbe dont le sens est « boire », signifie boire indépendamment
de tout accès à une totalité ; tandis que vy-pit', aspect déterminé
du verbe, signifie la même idée de boire, emportant avec soi un sentiment
d'accès à une totalité (boire le contenu entier d'un récipient, boire tout,
boire d'un coup (le tout), etc.). Le facteur expressivité intervient dans le
choix de l'aspect.

A date actuelle, dans les langues le plus évoluées, la catégorie de
l'aspect ne marque plus la distinction du verbe saisi en incomplétude et
du verbe saisi sous complétude, mais celle, qui en est du reste historiquement
l'au delà 79, du verbe perçu en immanence (marcher) et du verbe
perçu en transcendance (avoir marché). L'ancienne distinction d'aspect,
celle d'incomplétude et de complétude de l'image verbale, a été, dans les
idiomes très évolués, et notamment en français, transportée, mutatis
mutandis
, au système des temps. Une erreur est donc de la vouloir retrouver
sous son espèce première : celle d'aspect, dans le système verbo-temporel
du français. Or cette erreur, aisément concevable du reste, est constamment
commise et les explications que nous avons, dès 1933, produites
dans notre article : Immanence et transcendance dans la catégorie du
verbe
(Journal de Psychologie, numéro spécial consacré au langage) n'ont
pas réussi à l'écarter 810. La faute commise est ici de ne pas avoir reconnu
que les mêmes distinctions temporelles peuvent être produites en position
différente : soit dans le temps que retient intérieurement, qu'in-volue le
verbe, soit dans le temps extérieur au verbe, celui qu'il é-volue ; et que
selon la position assignée aux dites distinctions, dont la nature n'est point
changée, on a affaire respectivement à la catégorie de l'aspect ou à celle
du temps.191

Après cette longue parenthèse, indispensable en l'état actuel de la
linguistique, qui n'a pas su jusqu'ici marquer avec exactitude la ligne de
partage des deux catégories de l'aspect et du temps, notre tâche est de
revenir à la définition de ce qu'est, dans le français actuel, la représentation
du temps.

La latitude 1, interceptant ab initio par le travers la genèse longitudinale
de l'image-temps, a produit, par position, le mode quasi nominal
et par contenance les temps de ce mode, au nombre de trois : infinitif,
participe en -ant, participe passé. Un caractère de ces trois temps est de
n'emporter avec eux aucune notion d'époque : ils conviennent indifféremment
au futur, au présent et au passé. Ce qu'ils marquent, toute considération
d'époque écartée, c'est, ainsi qu'il a été démontré plus haut (V.
fig. 2 et pp. 187-188), l'échéance, caractéristiquement variable, du verbe
au temps, — lequel dans le mode quasi nominal fait figure de ligne non
limitée et acinétique (p. 187).

De cette indifférence des temps du mode quasi nominal à la distinction
des époques, il ressort que c'est à tort qu'on qualifie présent et passé les
participes. Ils ne sont en fait ni présent, ni passé, ni futur, et leur convenance
dans le discours s'étend à la totalité du temps. On dira, en effet,
aussi bien : il s'en va, il s'en alla, il s'en allait, il s'en ira, il s'en irait chantant ;
et de même : j'ai, j'eus, j'avais, j'aurai, j'aurais chanté. La même
convenance à la totalité du temps se marque quand il s'agit de l'infinitif ;
on dira également bien : je vais, j'allai, j'allais, j'irai, j'irais chanter.

La séparation des époques est dans la systématique verbo-temporelle
du français un résultat tardif, dernier : elle n'est véritablement acquise
que dans le mode indicatif, déterminé en latitude 3 (fig. 1) au terme de
l'opération longitudinale dont ce mode traduit l'achèvement. Le mode
subjonctif la montre en préparation, mais non encore établie.

Le mode subjonctif s'inscrit dans la chronologie modale entre un
mode, le mode quasi nominal, dont la forme d'ensemble est celle d'un vaste
présent habile à retenir en soi l'intégralité du temps infini, et un mode,
l'indicatif, dont la forme d'ensemble résulte de l'interpolation d'un présent
étroit — en quête incessante de plus d'étroitesse — dans l'infinitude du
temps. La chronologie modale, prise dans son entier, apparaît ainsi signifier
le passage d'une forme temporelle large, infiniment (jamais trop)
contenante, à une forme étroite, infiniment (jamais trop) contenue. La
suite de cet article sera, dans l'au-delà du mode quasi nominal, dont on
vient de terminer l'étude, une analyse détaillée de ce procès psychique
transitionnel et des conséquences qu'il porte sur ses deux axes de développement :
l'axe de longitude opératif, vecteur de la successivité simple
des modes, et l'axe de latitude résultatif, vecteur de la successivité
complexe des temps.192

11. Français moderne, janvier 1951. Cet article, dont on trouvera la suite page 193,
n'était que le premier d'une série que l'auteur devait consacrer à un examen comparatif
des systèmes verbo-temporels français et anglais. Mais M. Guillaume ayant suspendu sa
collaboration à la revue, le reste de l'étude ne fut pas écrit. On en a toutefois retrouvé
les éléments dans les inédits, nombreux, que laisse le linguiste et dont la publication
sera bientôt entreprise.

21 bis. Permanente : ce qui la soustrait à la condition du moment.

32. La langue est constitutivement — par psycho-mécanisme — une division, en un
nombre fini de termes, de l'intégralité du pensable (historiquement acquis). Le discours,
un développement sans limitation du pensé pouvant être produit à partir du pensable
linguistiquement divisé. La finitude est du côté de la langue ; l'infinitude du côté du
discours.

43. Si brève que soit cette opération de représentation, — continuellement renouvelée
et toujours identique à elle-même, — elle a pour support un temps opératif réel,
concret. Le principe énoncé ici est en linguiste d'une importance capitale.

5 Voir note 4.

64. Opération dénommée dans deux de nos ouvrages et dans notre enseignement :
chronogénèse.

75. Dans les mêmes ouvrages et dans notre enseignement, cette saisie de résultat
est dénommée : chronothèse. La chronogénèse opère longitudinalement ; la chronothèse
transversalement (latitudinalement).

86. Voir notre article : Immanence et transcendance dans la catégorie du verbe (in
Journal de Psychologie, numéro spécial consacré an langage, 1933). [Cf. supra, p. 46.]

97. Le phénomène en cause ici est celui qu'il nous est arrivé de nommer : transcendance
historique. Il consiste en ce que la structure des langues outrepasse lentement
ses propres résultats. Ce phénomène, observable à la condition d'embrasser de longues
périodes, a joué un rôle de premier plan, non expressément étudié jusqu'ici, dans la
morphologie des langues.

108. Encore que Meillet en ait aussitôt signalé l'importance en termes décisifs, cet
article n'a que peu retenu l'attention.