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5340_fr_Guillaume_T16 (Guillaume, Gustave)

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La langue est-elle
ou n'est-elle pas un système ? 11

La question que ce titre énonce, importante, incomparablement, par
les conséquences de toute sorte attachées à sa solution, — ne fût-elle qu'entrevue,
— a suscité des controverses non closes, dont le dernier congrès de
linguistique tenu en 1949 à Paris a été l'écho et qu'on retrouve latentes à
l'arrière-plan de tous les travaux linguistiques non dépourvus tout à fait
de portée doctrinale.

Conduite jusqu'à présent sans beaucoup de méthode et restée, en partie
pour cette raison, non conclusive, la discussion très large — mal délimitée
— engagée autour de ce problème majeur de la linguistique n'en a
pas moins, dans l'ensemble, laissé l'impression qu'il pourrait être aussi
intéressant qu'utile de reprendre et traiter le sujet dans le cadre rigoureux
— la vraie rigueur est toujours féconde — d'un examen des conditions les
plus générales auxquelles, pour être ce qu'elle est devenue et devient dans
l'esprit humain, la langue a dû et doit à la continue satisfaire.

Marquer dans cette direction l'avance d'un pas est l'objet du présent
article.

Un large courant d'approbation a accueilli en 1916, quand parut le
Cours de linguistique générale de Ferdinand de Saussure, l'opinion qu'y
professe l'auteur que la langue est un système et doit être étudiée en elle-même
comme telle ; et ce n'est que plus tard, récemment, que des réserves
avancées de plusieurs côtés quant à la justesse de ce jugement du grand
linguiste ont tardivement ouvert un débat au cours duquel il est apparu
220que si c'est une vérité aperçue de la plupart que la langue est un système,
— qu'elle n'est pas sous les signes qui lui prêtent un corps, une simple
individuation d'idées, mais conjointe à cette individuation, une représentation
des moyens formels mécaniquement liés, faisant un tout mécanique
cohérent, que l'esprit emploie à une saisie, qu'il voudrait intégrale (v. page
239), du pensable, — la preuve que cette vérité requiert (la science ne vit
pas de vérités, elle vit de preuves, disait Meillet) n'avait pas été produite.
Le système — ne fût-ce que celui d'une langue — n'avait point été
démonté : on le déclarait existant sans en faire voir distinctement les
rouages et encore moins la loi d'assemblage qui, faute d'exister autrement
que comme relativité réciproque des composants, ne peut être perçue que
dans l'abstrait par les yeux de l'esprit. Lecteur dès son apparition du
Cours de linguistique générale de Saussure, il nous a semblé, dès ce
moment, et toujours depuis, que la tâche de la preuve et de l'explication
complète en la matière était un legs du maître à ses disciples. Ce
sentiment, durant plus de trente ans, a inspiré l'ensemble de nos recherches
et aujourd'hui encore il inspire cette étude.

Démontrer, prouver que la langue est un système, déceler sous le
désordre apparent des faits linguistiques, sous leur contradiction sensible,
l'ordre secret qui en fait la trame en est le but. La méthode suivie à cet
effet est celle qu'ont employée, dans des circonstances semblables mutatis
mutandis
, d'autres grandes sciences d'observation qui ont réussi à se créer
en sciences théoriques. Elle consiste, après avoir pris des choses une première
vue directe par le moyen de la constatation, à en prendre indirectement,
la donnée de réflexion faisant écran, une vue seconde à travers un
schème de raison auquel il est demandé de représenter non pas la réalité
patente ou expérimentalement, scientifiquement, devenue telle — point
n'est pour cela besoin de plus que la constatation — mais, plus profondément,
les exigences de théorie auxquelles pour être, une réalité perçue,
quelle qu'elle soit, doit satisfaire.

Dans la successivité de ces deux regards, l'un irrationnel et direct
porté sur la réalité patente, non pertinente, telle qu'elle se déclare à première
vue, sans qu'il y ait à raisonner ou à subtiliser à son endroit, l'autre
indirect allant au pertinent à travers un schème de raison qui est une vue
de l'esprit, un produit de l'imagination constructive nécessaire en science,
il y a tout le drame de la rencontre de l'esprit avec ce qu'on appelle le fait.
Le fait déclare à l'esprit : je suis ce contre quoi en toi-même (un fait est
un fait, entend-on dire en ce sens) tu ne peux rien, incline-toi donc,
abdique ta prétendue royauté, puisque ma réalité, portant témoignage contre
elle, enclôt ton jugement, lui retire sa liberté. Mais le drame voué à
durer aussi longtemps qu'il y aura des hommes, et qui pensent, ne se
dénoue pas sur cette sommation et l'activité pénétrante — c'est sa pente
naturelle — de l'esprit, que la sommation ne suspend pas, s'insinue, aidée
souvent par le hasard, jusqu'au dedans profond, jusqu'au cœur du fait,
et là découvre une constitution rigoureusement et subtilement ordonnée où
la raison se retrouve et qui porte témoignage contre le témoignage que le
fait, fort de sa patente réalité, avait d'abord porté contre l'esprit.

La méthode en question, à laquelle la linguistique, étrangement retardataire
en cela dans la science moderne, n'a pas encore pris le parti de fier
son destin, est le mouvement incessamment inversé d'une observation qui
221ne s'approche, et le plus possible, du concret que pour pouvoir mieux s'en
évader en direction de l'abstrait, et ne prend pied dans l'abstrait qu'afin
de pouvoir mieux ensuite, par une nouvelle et plus puissante attaque du
concret, le pénétrer et s'introduire à une connaissance de son intime structure.
S'écarter de cette méthode, qui n'en est plus, du reste, à faire ses
preuves, c'est déserter les sentiers du vrai réalisme et, inconsidérément —
c'est le moins qu'on puisse dire — perdre de vue cette vérité, incessamment
confirmée par la science, et dont tout chacun, au surplus, porte en
soi l'intuition, que la réalité se continue, dans toutes les directions, fort au
delà de ses apparences, la science n'étant, au fond, que la curiosité humaine
étendue à cet au-delà.

Aux traits qui font sa puissance et sont ceux de son allure, la méthode
que l'on vient, dans ce qu'elle a d'essentiel, de caractériser, ajoute celui,
duquel elle tient sa sécurité, de devoir toujours, dans le va-et-vient qu'elle
comporte du concret à l'abstrait et vice versa, conclure au concret : aucune
vue de l'esprit ne vaut que la réalité dément ; mais il est permis, et souvent
même nécessaire, dans l'étude du langage en particulier — le sujet
ici traité en sera un exemple — d'aller chercher loin dans l'abstrait la vue
de l'esprit dont il est besoin pour rendre raison des faits.

Bien avant que n'ait paru le livre de Saussure, Meillet avait écrit :
« Chaque langue forme un système où tout se tient et a un plan d'une
merveilleuse rigueur ». Il a écrit aussi, plus tard, — énonçant le principe
sans le commenter, ce pourquoi il est resté aux yeux de beaucoup mystérieux :
« La langue a une immanence et une transcendance ». Les deux
déclarations, si on les conjoint, font de la langue un système à deux
niveaux, à la définition duquel coopèrent deux systématiques superposées
opposables, l'une immanente outrepassée, l'autre transcendante qui l'outrepasse,
par l'effet d'une impulsion dont, compte tenu de ce que signifie le
mot transcendance, on peut vraisemblablement conjecturer qu'elle tend
(il n'entre rien d'excessif, au moment où elle est produite, dans cette conjecture
de départ, résolue, du reste, plus loin en certitude) à substituer une
représentation supérieure à une représentation de qualité moindre, laissée
en deçà.

A cette première « imagination » par l'esprit de choses que sa curiosité
naturelle l'incite à connaître et que vu ce qu'elles sont en lui, vu surtout
qu'elles siègent à l'extrême arrière-plan de sa profondeur, il ne peut
connaître qu'à travers l'idée que, pertinemment, il s'en fait, correspond le
schème d'analyse suivant :222

image résultativement | systématique transcendante | transcendance | instants révolutifs | ligne de partage révolutive | immanence | opérativement | systématique immanente

Fig. 1

L0 : instant infixable d'une systématique qui n'est plus déjà celle
quittée et n'est pas encore ce qui suivra.
L1 : premier instant de la systématique transcendante naissante.
L-1: dernier instant de la systématique immanente expirante. Ces deux
derniers instants, l'un L-1, immédiatement antécédent à L0 , l'autre L1
immédiatement conséquent, sont seuls fixables.

Aux aperceptions profondes de Meillet, ce schème prête une figure
qui en facilite l'intelligence. La question s'y trouve posée de savoir quel
changement s'accomplit pendant la montée de l'immanence à la transcendance
et quel besoin de représentation supérieure la motive et la déclenche.
Rien dans le schème ne répond à la question posée. Aussi la réponse, indispensable
au progrès de la recherche, sera-t-elle demandée ailleurs : à l'idée,
pièce maîtresse de notre enseignement, que la langue est un système de
systèmes — un assemblage systématisé de systèmes contenants (ayant un
contenu propre de positions intérieures) s'emboîtant les uns dans les
autres et qui, inscrits chacun dans un plus étendu, le plus étendu de tous
étant celui de l'assemblage qu'en fait la langue, différent entre eux sous
toutes sortes de rapports, sauf celui de leur forme commune de contenant,
laquelle se répète identique à elle-même, et en réalité invariante, du plus
étendu au moins étendu, de sorte que celle du plus étendu, la langue,
assemblage de tous, serait connue au cas où l'on réussirait à voir en traits
nets la forme de l'un de ceux, riche ou pauvre de substance, qu'elle contient.

Une image d'ensemble exprimant avec une suffisante exactitude ce
que sont les uns par rapport aux autres, dans l'assemblage cohérent qu'en
est la langue, les systèmes dont elle est le contenant universel est celle de
cercles concentriques différents par position et par étendue, mais identiques
par leur forme de cercle, le cercle de plus grand rayon figurant la
langue et les cercles de rayon moindre les systèmes, plus ou moins intérieurement
matériels ou formels, qu'elle assemble et coordonne.

Un schème représentatif de cet état de relation est ce qui suit :223

image Rn | Rn-1 | Rn-2 | R2 | R1 |

Fig. 2

Rn : Système de la langue en position périphérique de contenant universel.
Pas de contenu substantiel. La langue n'atteint la substance que
par le truchement des systèmes qu'elle contient. Eux la contiennent, mais,
elle, la langue, en position périphérique ne contient qu'eux.

Rn-1, : afin de fixer les idées, on peut admettre que la position Rn-1,
très proche de R (la langue) porte le système du mot.

Rn-2 : on peut, à même fin, admettre que la position Rn-2, porte le
système, attaché à celui du mot, des parties du discours.

R2, R1, positions proches du centre O, portent des systèmes tels que
ceux, par exemple, de l'article ou du nombre, dont le contenu propre est
purement formel.

L'ectopie de la forme (la forme en position de matière sous une forme
contenante) est une caractéristique des catégories linguistiques déterminées
dans le système général de la langue à proximité du centre O. Dans les
langues très évoluées, la catégorie du nombre est faite de formes quantitativement
plus ou moins saisissantes (saisie de singulier ou saisie de
pluriel) servant à compter n'importe quoi.

Cette indifférence de la saisie à la chose saisie est dans l'histoire
générale du langage un fait relativement tardif. Ce n'est pas une propriété
universelle de la catégorie linguistique du nombre. Il est des langues,
actuellement vivantes, où la compétence de saisie du nombre est limitée.

Les classificateurs des langues négro-africaines, archaïsantes par primitivité,
ne sont pas autre chose que des nombres que leur compétence
restreinte de saisie ne fait pas indifférents à l'espèce du saisi.

La tendance générale des langues négro-africaines a été de diminuer
224la diversité des classificateurs, de faire qu'il y en ait moins. Le mouvement
est celui d'une pluralité d'arithmétiques linguistiques, représentatives de
l'immanence, que conduit à une pluralité moindre la transcendance. Là,
comme partout ailleurs, la transcendance va à l'unicité de mécanisme.

Les choses étant ce que l'on vient d'expliquer, il reste à faire choix
parmi les systèmes dont la langue est le contenant universel de celui qui
per naturam fait à l'analyse le moins de difficulté. L'expérience et le raisonnement
s'accordent pour désigner comme satisfaisant le mieux à cette
condition, celui appartenant à la catégorie grammaticale du nombre. Les
facilités que cette catégorie offre à l'analyse tiennent, d'une part, à ce que
le contenu propre en est absolument formel (le nombre dans les idiomes
évolués n'emporte avec soi rien qui soit plus que lui-même : compétent
indifféremment à l'endroit de toute substance, il ne s'annexe l'idée d'aucune
en sus de la sienne propre), et d'autre part, à ce que, de toutes les
catégories linguistiques, elle est la plus ostensiblement mécanique. Le
mécanisme existe au même degré dans les autres catégories, mais du fait
qu'il n'y est pas tout et s'y présente lié à d'autres choses moins immatérielles,
la visibilité en est moindre.

Aux caractères qu'on vient de lui reconnaître, la catégorie du nombre,
qui partage avec les autres catégories linguistiques la propriété d'avoir,
nonobstant toute différence d'une autre espèce, la même forme générale
que la langue, laquelle forme générale, puissamment itérative, a sa répétition
inscrite plusieurs fois au dedans d'elle-même, chaque répétition suscitant
la définition d'une catégorie linguistique, — à ces caractères, dont
le plus précieux, en l'occurrence, est l'ostensibilité de mécanisme, la catégorie
du nombre doit d'être la plus propre à révéler, si on en fait l'analyse,
ce qu'est en soi le mécanisme périphérique de la langue, que cette catégorie,
toute substance autre que la numérique évacuée, reproduit sous des
traits qui le font aisément saisissable. Cette analyse, pleine de promesses,
est ce qui suit :

La catégorie du nombre oppose en elle, par première pente, le pluriel
large au singulier étroit, et, par pente seconde, le singulier étroit au pluriel
large ; et dans la vue de satisfaire à une condition de structure impérative
dans toute la langue et dans toute langue — celle de l'intégrité mécanique
des procès constructifs engagés, lesquels ne sont entiers que s'ils totalisent
sans récurrence ni hiatus le parcours dans les deux sens du rapport entre
les limites duquel ils s'inscrivent (la satisfaction à cette condition est une
loi profonde de la linguistique structurale) 22 — la catégorie du nombre
se présente successivement sous les traits d'une genèse de singulier à partir
du pluriel (P1 → S) et sous ceux, produits uni-directionnellement en continuation,
d'une genèse de pluriel à partir du singulier (S → P2). Les deux
genèses s'additionnent sans retournement dans un entier cinétique (P1
S → P2), en position de substrat, où la fermeture de la première (P1 → S) marque l'ouverture de la seconde (S → P2), la priorité appartenant
225dans cet entier à la genèse du singulier ; cela pour des raisons d'un haut
intérêt que le peu de place dont nous disposons nous interdit d'exposer.

Addition de deux genèses, celle du singulier à partir du pluriel et celle
du pluriel à partir du singulier, la catégorie du nombre revêt la forme
schématique suivante, qui en caractérise complètement, sans déficit, la
systémologie :

image tension | duel | deux | pluralité interne | pluralité externe

Fig. 3

10 : Singulier absolu. Position psychiquement intenable par nullité
d'étendue. On a effectivement ou 1-1 singulier en approche d'absolu ou
11 singulier en éloignement d'absolu. Les langues évoluées d'où la pluralité
interne a disparu (sauf vestiges conservés) ne connaissent pas le singulier
1-1, lequel a joué, à date ancienne, dans la construction des langues
indo-européennes, un rôle important et de haut intérêt dans des conditions
de mécanisme que, faute de place, on ne saurait rappeler ici. (1-1 est le
support commun de fém. -a et de pluriel neutre -a).

2ʹ : dernier instant de la pluralité interne ;

2 : premier instant de la pluralité externe.

La successivité 2ʹ → 2 condense en elle l'entier du rapport des deux
pluralités : 2 est transcendant relativement à 2ʹ immanent.

Genèse du singulier à partir du pluriel, la pluralité interne marque
au dedans d'elle la successivité de pluriels de plus en plus étroits qu'enserre
et étouffe en quelque sorte un mouvement porteur enveloppant qui
va, irrépressiblement, à l'unité. Ces pluriels font voir sous un plusieurs, —
plusieurs resserrés, comprimés de plus en plus sous l'unité saisissante et
enveloppante progressant en direction du seuil I0. On se trouve ainsi en
présence de pluriels aberrants produits dans un mouvement de marche au
singulier en contradiction avec leur nature de pluriel, — la pluralité étant
226ici résistance, et résistance précaire (le destin historique du duel est lié
à cette résistance fléchissante et le duel s'évanouit quand, par un fléchissement
excessif, la résistance s'annule) à une tension de la pluralité en
direction de son contraire (la non-pluralité). Le mouvement engagé retient
en lui, jusqu'à ce que l'élimination en ait eu lieu, un contre-mouvement.

Le moment critique et ultime de la résistance est celui où la pluralité
interne n'a plus devant elle, comme pluralité, de devenir. Ce moment c'est
« deux », dernier instant d'un pluriel qui va cinétiquement à l'unité. Passé
deux, dans cette direction, le pluriel n'est plus : le singulier (1-1) lui a
succédé. Ceci confère à la position « deux », longtemps double dans la
catégorie du nombre, un intérêt particulier dû à ce qu'elle est successivement,
en pensée commune, l'unité de fermeture et l'unité de réouverture
de la pluralité : pluriel interne expirant, pluriel externe renaissant.

Le nombre deux est en quelque sorte l'alpha et l'oméga — l'oméga
d'abord et l'alpha ensuite — de la pluralité : il en signifie une première
fois, comme dernier instant de pluralité interne, la mort, et une seconde
fois, comme premier instant de pluralité externe, la résurrection. Le nombre
2 (trans-duel) est une anastase du nombre 2ʹ (duel). Le sort entier de
la catégorie du nombre ∫2 | 2ʹ est joué entre 2ʹ duel, statique dernière
du pluriel sous cinétique de singulier, et 2, trans-duel, statique première du
pluriel sous cinétique de pluriel. Dans la catégorie du nombre, aussi longtemps
que la pluralité interne immanente n'y est pas éteinte et que la
transcendance, en continuel développement, ne lui a pas substitué définitivement
la pluralité externe, la position « deux » se réitère sous deux
espèces différentes, en affrontement dans cette catégorie. La contradiction,
l'aberration inhérente à la pluralité interne est de caractère mécanique. La
saisie en elle opérée de plusieurs, et à la limite de deux, est une interception,
une coupe portée par le travers d'un mouvement orienté en direction
du singulier, mouvement qu'elle immobilise pour un instant, produisant
du même coup un pluriel statique en conflit avec le cinétisme
générateur intercepté. Quand ensuite dans le mouvement total un, la pluralité
externe survient, elle résout le conflit, élimine l'aberration, la saisie
du pluriel y étant une interception, une coupe portée par le travers d'un
mouvement orienté non pas dans la direction, disconvenante, du singulier,
mais dans la direction, convenante, du pluriel, ce que consacre l'accord
finalement obtenu du statisme de pluriel et du cinétisme générateur intercepté,
lequel aussi bien n'est plus l'ancien (P1 → S) dépassé, mais un
nouveau (S → P2), dont la caractéristique est d'être une continuation
inversive du premier. Le premier allait au plus étroit (S), le second,
innové, va au plus large (P). De cette inversion, il serait exact de dire
qu'elle met à l'endroit des choses que l'esprit, pour des raisons profondes
appelant la méditation, avait commencées — a commencées partout (la
pluralité interne préexiste historiquement à la pluralité externe) à
l'envers.

Or, ce redressement est un effet résultant de ce que dans la catégorie
du nombre, la pluralité externe outrepasse, transcende la pluralité interne.
Sous un argument numérique qui le particularise, le rapport des deux
pluralités est celui général, reconnaissable ailleurs sous des arguments
différents, de l'immanence et de la transcendance. L'objectif de la transcendance
227est universellement, en présence d'une binarité mécanique appartenant
à l'immanence et qui la fait intérieurement contradictoire, d'opérer
par dépassement la résolution de cette binarité en une unicité mécanique
sans défaut.

Aussi inaccoutumés que précieux en linguistique, ces raisonnements
ont marché devant l'observation, l'ont guidée et, cependant qu'elle les suivait
au plus près sans du tout renoncer à sa puissance propre, ils l'ont
nanti de nouveaux points d'appui auxquels on doit de pouvoir compléter
utilement le schème figuré plus haut (fig. 1). Il en devient :

image transcendance | conciliation | systématique | transcendante | immanence | immanente | contradiction

Fig. 4

C'est à travers ce schème d'analyse complété qu'il nous faut maintenant,
selon la méthode définie au début, voir la langue. Et par là, on est
amené à se demander de quelle contradiction mécanique de deux, de quels
deux mouvements de pensée immanents contraires, la langue peut bien
être in finem la conciliation.

Le schème d'analyse prêtant son appui à une réflexion et à une observation
dont les efforts se conjuguent, on découvre que la langue est effectivement
le produit de deux opérations de pensée de finalité différente,
allant à la rencontre l'une de l'autre, adverses avant que la rencontre ne
se produise (S1→, S2←), non adverses et conciliées (S1→, S2→) quand la rencontre
a eu lieu. De ces deux opérations que leur visée individuelle
oppose, l'une est la production libre des idées, dont le nombre peut être
augmenté et la teneur diversifiée sans limitation : l'autre, la saisie des
228idées produites, opération pour l'accomplissement de laquelle l'esprit ne
dispose que d'un nombre limité de moyens, et toujours les mêmes, quels
que soient et puissent devenir le nombre et la teneur des idées produites.

La coexistence dans l'esprit humain de ces deux activités de finalité
différente, la répartition qu'il fait de sa puissance totale entre les deux,
entre la production des idées d'une part et, d'autre part, la saisie des idées
produites, tient sa raison d'être de ce que la pensée n'existe au regard
d'elle-même qu'à proportion de la saisie qu'elle sait opérer de ce qui se
passe en elle. Une pensée à laquelle serait refusé le pouvoir d'opérer une
suffisante saisie de ce qui s'accomplit en elle-même ne serait pas ce que
nous appelons la pensée ; ce serait déjà de l'activité pensante, mais pas
encore de la pensée humaine. On vient de tracer, incidemment, la frontière
qui sépare l'homme de l'animal.

La langue qui se construit, dont le premier temps de construction est
l'immanence et le second temps la transcendance, est schématiquement
comparable à un champ d'idéation qui tiendrait son aire de deux lignes
d'entrée dont l'une, longitudinale, en position d'ordonnée est répétition de
quanta d'étendue ponctuels 33 qualitativement identiques, indiscernables
les uns des autres par conséquent, et l'autre, transversale, en position
d'abscisse, successivité de quanta d'étendue non ponctuels 34, qualitativement
différents, et conséquemment discernables les uns des autres. Soit
pour la première une figuration monomorphe :

image

Fig. 5

qui la montre intrinsèquement adiacritique, qualitativement non plurielle ;
et pour la seconde une figuration polymorphe :

image

Fig. 6

la montrant intrinsèquement diacritique, qualitativement plurielle et divisée
en « secteurs » opposables.

La pénétration dans le champ d'idéation reproduit en elle la donnée
formelle de départ. Engagée à partir de l'ordonnée, elle est, comme l'ordonnée,
monomorphe, intrinsèquement adiacritique, qualitativement non
plurielle ; engagée à partir de l'abscisse, elle est comme l'abscisse, polymorphe,
intrinsèquement diacritique et qualitativement plurielle ; soit
figurativement, en vis-à-vis :229

image ordonnée | pénétration à partir de l'ordonnée | abscisse | pénétration à partir de l'abscisse

Fig. 7

Le schème d'ensemble — rien mieux qu'un schème n'aide à penser —
serait :

image

Fig. 8230

Qualitativement une, intérieurement non diverse (avec les conséquences
quantitatives que cela comporte), la ligne d'entrée longitudinale en
position d'ordonnée correspond dans la systématique immanente de la
langue à la libre activité de l'esprit en lui-même. Elle représente, dans la
langue en construction, le côté liberté, sans loi, alégal : asystématique
dans la systématique même à la définition de laquelle il coopère.

Qualitativement plurielle, intérieurement diverse (avec les conséquences
quantitatives inséparables), la ligne d'entrée transversale en position
d'abscisse correspond, dans la systématique immanente de la langue, à
tout ce qui est dans l'esprit activité, non libre, assujettie à ne pas sortir
des conditions obligées, en petit nombre, auxquelles est tenue de satisfaire,
sans pouvoir en quoi que ce soit les diversifier, la saisie que l'esprit opère
en lui-même des idées par lui produites. Cette ligne d'entrée représente
dans la langue en construction le côté non-liberté, le côté loi, légal : systématique,
cette fois, dans la systématique à la définition de laquelle il
participe.

Il est possible en langue de construire mille et mille idées diversifiables
sans limitation ; mais ainsi qu'on l'a déjà indiqué, l'esprit humain est ainsi
fait que pour la saisie de ces milliers d'idées, il ne dispose que d'un nombre
restreint de saisies (parties du discours), nombre qu'il ne peut augmenter,
l'impossibilité d'accroissement s'étendant aux cas de saisie (nombre,
genre, modes, temps, etc) que lesdites saisies intériorisent. De ce côté, le
côté légal de la langue, la diversification est proscrite.

La saisie des idées ne sort pas des circuits fermés qui lui sont assignés.
L'un de ces circuits, duquel la rencontre est obligée sitôt que l'on
s'en va quérir en langue une notion, est celui des parties du discours, dont
le nombre définitivement arrêté 45 refuse toute extension. Plus à l'intérieur
de la langue, chaque partie du discours, le nom ou le verbe, par exemple,
est un circuit se fermant sur un nombre de formes entre lesquelles l'esprit
est mis en demeure d'opter sans pouvoir en ajouter aucune à celles existantes.
La fermeture du circuit se fait stricte lorsqu'il s'agit de l'adverbe,
dont le cas formel régulier unique est la terminaison en -ment, et tout
à fait stricte dans le champ de la préposition, partie du discours dépourvue
de cas formels intérieurs.

Seule la production des idées, qui est psychiquement un tout autre
procès que leur saisie, opère en circuit ouvert, marquant par là son appartenance
au côté liberté, alégal, de la langue. Rien ne s'oppose à ce que le
locuteur, selon ses vues, ses besoins, augmente en en produisant de nouvelles,
le nombre des idées dont la langue est le contenant.

Dans le champ d'idéation qu'elle s'approprie, la systématique immanente
de la langue est faite de deux pénétrations, QM et PM 56 prenant origine
l'une (QM) en un point de l'ordonnée, l'autre (PM) à l'un des « secteurs »
que comprend l'abscisse. Adverses dans ce champ, les deux pénétrations
y vont à la rencontre l'une de l'autre et leur rencontre, à l'instant
où elle se produit, détermine une position M, qui est celle de leur extinction
par achèvement et coordination.

Cette position M0 marque dans l'absolu — dans l'absolu inaccessible,
intenable en pensée — une position théorique de seuil inscrite entre un
231en-deçà immédiat M-1 (aussi proche que l'on voudra de M0) où les deux
pénétrations, pas encore absolument achevées, se présentent cinétiquement
opposées et un au-delà immédiat M1 (aussi proche que l'on voudra de M0)
où les deux pénétrations achevées ne sont plus cinétiquement opposées
mais statiquement ajustées l'une à l'autre. En M1, des deux mouvements
de pénétration dont l'existence comme mouvement a cessé, il ne reste que
le tracé laissé par eux, lequel, vide de mouvement, acinétique, se charge
aussitôt d'un mouvement nouveau non existant jusque-là : celui d'une
entrée par l'ordonnée et d'une sortie par l'abscisse.

En M-1 on avait encore :

image Y | Q | M-1 | X | P | Yʹ

Fig. 9

sans plus ; en M1, les deux mouvements de pénétration s'étant éteints
en M0, on a, substitués à eux, un mouvement unifié dont le départ est en E,
sur l'ordonnée, et l'arrivée en S, sur l'abscisse. Soit figurativement de M-1 à
M1, en passant par M0 :232

image Y | E | S1 | M1 | M0 | Q | S3 | M-1 | X | Xʹ | Yʹ

Fig. 10

Des deux points d'entrée Q et P, Q est resté, dans le passage de
M-1 à M1, point d'entrée E, tandis que P est devenu point de sortie S.

Le mouvement comprenant la position M1 suit un tracé binaire, mais
n'est plus binaire comme mouvement. Il est le mouvement un, entre son
commencement et sa fin, d'une entrée en langue par E, position initiale de
liberté, et de sortie par S, position finale d'obligation.

Dans ce mouvement unifié, la position M, marque l'instant où l'idéation
totale qu'est la langue — car elle est cela : un tout d'idéation — passe
en continuation, sans récurrence et sans hiatus, d'un premier comportement
d'elle-même que nous nommerons l'idéation notionnelle, référé à la
production libre des idées, à un second comportement d'elle-même que
nous nommerons l'idéation de structure, référé à la saisie non libre, réglementée,
des idées produites.

L'en-deçà EM1 de M1, dans le mouvement total E → S, c'est l'idéation
notionnelle, l'au-delà M1 S de M1, l'idéation de structure. Porteur successivement
des deux idéations, le mouvement E → S représente la transcendance
unificatrice des deux mouvements de pénétration QM et PM, adverses
encore en M-1(dernier instant d'avant leur rencontre, mais conciliées
en M1, premier instant d'après leur rencontre en M0, absolu de l'esprit
et position théorique effectivement intenable.

Au total on a opérativement : 1°) la contradiction des deux mouvements :
production des idées et saisie des idées produites : c'est l'immanence
systématique (S1→ S2←) ; 2°) la résolution de ces deux mouvements
— c'est la transcendance systématique — en un mouvement un
233(S1→ S2→) portant en continuation : l'idéation notionnelle directement
adéquate, par développement dans le même sens, au mouvement
de production libre des idées, et l'idéation de structure inversivement adéquate,
par développement en sens contraire, au mouvement de saisie des
idées produites ; 3°) résultativement, la transcendance ayant opéré, la
cinématique d'exposition, — d'exposition de ce qu'il contient, — appartenant
au vocable dans la langue construite.

Soit figurativement pour l'ensemble :

image l'entier systématique | transcendance | immanence

Fig. 11

A cette analyse, si rigoureuse et si abstraite soit-elle, et de plus tout
à fait inaccoutumée en linguistique, correspond sans la moindre discordance
la réalité — la vraie réalité profonde des faits. Les deux idéations,
la notionnelle et la structurale, se retrouvent tout à fait reconnaissables
dans des mots de l'espèce du substantif, de l'adjectif ou du verbe où l'idéation
notionnelle a son plein développement. Soit, afin de fixer les idées,
le mot homme, substantif. Il inscrit en premier dans son développement
une idéation notionnelle, systématique par position (par son inclusion à
un mouvement un) et asystématique par sa nature, en tant que chargée
de signifier la libre production de l'idée « homme » — la liberté étant ici
qu'il est possible de remplacer sous la forme substantive et ses cas formels
contenus (nombre, genre, etc.) l'idée « homme » par une tout autre idée,
sans que la substitution rencontre jamais dans l'entendement une limite
qui en signifierait l'interdiction. Après quoi, le mot homme continue son
développement par l'inscription en lui d'une idéation de structure, systématique,
cette fois, et par nature et par position, dont les éléments historiquement
plus ou moins soudés sont, si on en fait la complète énumération,
le genre, le nombre, la fonction (cas unique très particulier du
français), le régime de personne et le régime d'incidence 67 ; il s'achève,
234in finem, par ce qu'on est convenu d'appeler la partie du discours, laquelle
signifie la sortie S du vocable, et, transcendante absolument, n'a pas de
signe individuellement représentatif. Elle n'a que des déterminants qui la
signifient perspectivement, en y conduisant.

L'ordre selon, lequel le mot développe en lui successivement l'idéation
notionnelle, puis l'idéation de structure, est celui qui s'est imposé d'une
manière générale aux grandes langues modernes et même anciennes de
haute civilisation. Un autre ordre se laisse concevoir selon lequel le
vocable aurait son point d'entrée E en P sur l'abscisse et son point de
sortie S en Q sur l'ordonnée (v. fig. 10). La morphologie appartenant au
vocable se trouverait, en ce cas, antéposée et non postposée au radical. Cet
ordre dont on rencontre parmi les langues du monde des exemples, qui
ne sont parfois que des vestiges d'un passé révolu, n'a pas eu, pour des
raisons qui se laissent apercevoir, mais dont l'examen nous entraînerait
trop loin, la faveur des langues exemptes de primitivité. Il correspond
manifestement à une action faible de la transcendance — si faible qu'elle
ne réussit pas à faire de l'idéation de structure une inversion cinétique de
la saisie des idées produites. Au lieu d'inverser le mouvement de cette
saisie, l'idéation de structure l'épouse, cependant que, compensativement,
l'idéation notionnelle inverse en elle le cinétisme de production des idées.
L'unification mécanique transcendantale continue d'avoir lieu dans la
direction opposée. Partant de S1→ S2← (immanent), au lieu d'avoir, à la
transcendance (forte) : S1→ S2→, on a, à la transcendance (faible) : S1← S2←.

De toutes les questions posées à la science du langage, il n'en est pas
de plus difficile à bien situer que celle de l'ordre des composants du mot.
Un examen utile du sujet requerrait — et pour ce faire les linguistes n'ont
pas, extérieurement à leur pensée, d'instruments de mesure — une juste
pesée de la dominance transcendantale par rapport à la résistance immanente.
La résistance est au minimum dans les idiomes auxquels l'esprit
occidental est accoutumé. On peut analytiquement imaginer des équilibres
astatiques de dominance et de résistance différents.

Un fait patent, d'une grande visibilité, d'une grande importance aussi,
lequel, cependant, n'a pas retenu l'attention des linguistes, est l'impossibilité
dans ces idiomes de se retirer du mot, d'en provoquer la cessation
sans faire intervenir la partie du discours 78. Ce fait est un témoignage irrécusable
de la nécessité d'entrer en langue par le côté liberté, celui de
l'idéation notionnelle, et d'en sortir par le côté légal, celui de l'idéation
de structure ; et il montre, en outre, que tout ce qui s'est accompli adversativement
et dans la contradiction en immanence est exposé hors contradiction,
quand la transcendance s'est produite — cette ascension transcendante
du contradictoire au non contradictoire étant propriété commune du
système qu'est, à la périphérie, la langue et des systèmes concentriques
qu'elle enferme et qui, tous, abstraction faite d'un contenu substantiel
en chacun d'eux différent, sont mécaniquement des identités.235

Telle est la loi de structure de la langue : le système périphérique s'y
répète au dedans de lui-même sous l'espèce de systèmes concentriques faits
mécaniquement à son image et de proche en proche à l'image les uns des
autres et n'ayant entre eux de différence que celle de leur contenu. Positive
du côté du contenu, la différence est négative du côté du contenant.

Ces systèmes, que la langue assemble, dont elle est le contenant universel,
se déterminent, prennent position au dedans d'elle, à plus ou moins
grande distance de la périphérie, dans un mouvement qui est une approche
du centre. Une conséquence régulière de cette approche est une réduction
corrélative du contenu substantiel du système en voie de constitution,
lequel contenu au maximum de l'approche, diminue au point de n'être plus
que le mécanisme du système, libéré de toute attache extra-mécanique.
C'est ce qui arrive dans le passage du système du nombre à celui de
l'article. Le système du nombre primitif avait pour contenu :

a) la subtance mécanique du système, c'est-à-dire la tension I de genèse
du singulier à partir du pluriel et la tension II de genèse du pluriel à
partir du singulier. La tension I, dans cette successivité mécanique,
représente l'immanence intérieurement contradictoire : la pluralité
interne productrice du pluriel dans un mouvement allant au singulier :
et la tension II, la transcendance affranchie de cette contradiction : la
pluralité externe productrice du pluriel dans un mouvement qui va
au pluriel (voir fig. 3).

b) la substance numérique : l'idée même de nombre, expression supérieure
de la divisibilité du pensable.

c) la substance extra-numérique, faite de ce qu'au nombre se conjoint
inséparablement l'idée d'une certaine partie du pensable à l'endroit de
laquelle il est compétent, sa compétence ne s'étendant pas au-delà.
Pour compter les personnes, on se servira d'un nombre attaché extra-numériquement
à cette partie du pensable. Si l'on veut compter des
êtres d'une autre espèce on aura recours à d'autres nombres dont la
compétence est de même, par attache extra-numérique, limitée.

Dans les langues archaïsantes par primitivité, — fossiles vivants de la
science du langage, — où la catégorie du nombre a le contenu triple que
l'on vient d'indiquer, ladite catégorie doit à la substance extra-numérique
retenue en elle de ne point produire le nombre de compétence universelle,
fait pour compter n'importe quoi, dont notre esprit de civilisés a l'accoutumance.

Or, la catégorie du nombre, par une approche croissante du centre O
du système de la langue (v. fig. 2), a tendu à réduire son contenu substantiel
et a, en conséquence, annulé en elle, à un moment donné, la substance
extra-numérique (c), ne gardant que la numérique (b) et la mécanique (a).
Du même coup, le nombre de compétence universelle s'est trouvé créé.

Le contenu substantiel de la catégorie du nombre, à ce moment, est
double : substance mécanique + substance numérique. Une plus grande
approche du centre O de la langue va, en le réduisant plus encore, le faire
simple, un. Des deux substances, la mécanique et la numérique, il ne sera
conservé que la mécanique : le système résultant sera celui de l'article.

L'article est une itération au sein de la langue (génératrice en elle-même
de systèmes de plus en plus proches de son centre) de la catégorie
236du nombre, moins la substance numérique, autrement dit moins le nombre
lui-même. De la catégorie du nombre, de laquelle elle émane, qu'elle réitère
avec moins de contenu — un moins indépassable qui est un minimum —
la catégorie de l'article a gardé le mécanisme et rien d'autre.

Le schème en est :

image tension | singulier | universel | article un | article le

Fig. 12

Ainsi constituée, la catégorie de l'article est habile, au voisinage des limites
extrêmes d'entrée et de sortie E et S, à produire des généralisations statiquement
égales mais cinétiquement différentes. La généralisation produite
en E, limite d'entrée, est une généralisation résultant de ce qu'on intercepte
très tôt dans sa progression un mouvement de pensée qui va au singulier.
C'est celle qu'on a dans : un soldat ne craint pas le danger. Cette
généralisation emporte avec elle la contradiction inhérente à l'immanent :
celle-là même dont restait chargée, sous une argumentation différente, la
pluralité interne. Interceptée, la tension I, dans le système de l'article
comme dans celui du nombre, livre un statisme du large (du plus) obtenu
dans un cinétisme orienté en direction de l'étroit (du moins). La généralisation
produite en S, limite de sortie, résulte, au contraire, de ce qu'on
intercepte très tard dans sa progression un mouvement de pensée qui va
à l'universel. C'est cela qu'on a dans : le soldat ne craint pas le danger.
Cette généralisation s'est affranchie, par dépassement, par transcendance,
de la contradiction existante dans l'immanent. Interceptée, la tension II,
dans le système de l'article comme dans celui du nombre, livre un statisme
du large (du plus) obtenu dans un cinétisme orienté, cette fois, hors contradiction,
en direction du large (du plus).

Les deux exemples précités n'ont pas la même portée expressive et
le premier suggère une référence plus ou moins avouée à un cas particulier,
nullement visé dans le second. La nuance séparative, en concordance parfaite
avec le mécanisme qui la produit, est sentie de tous les Français et
notre objet n'est ici (ce qui ne fait, du reste, aucune difficulté) ni de l'expliquer,
ni de la commenter. Ce que l'on a voulu seulement mettre en
lumière, c'est, d'une part, que la catégorie de l'article est, selon le processus
237itératif de constitution de la langue, — processus dont elle ne sort
pas, — une répétition, plus formelle encore, de celle, déjà très formelle,
du nombre ; et d'autre part, qu'une catégorie linguistique déterminée au
plus près du centre O du système de la langue (v. fig. 2) ne contient plus
substantiellement que le mécanisme même de ce système, lequel mécanisme
dégagé là de tout alliage se voit en traits d'une parfaite netteté :
immanence intérieurement contradictoire, transcendance libérée de cette
intérieure contradiction.

Dans le système de l'article, à un mouvement orienté en direction du
singulier, succède un mouvement orienté en direction de l'universel. Or
ce sont là les deux mêmes mouvements que l'on constate au sein d'un
vocable complet, dans la successivité de l'idéation notionnelle menant à
une idée particulière et de l'idéation de structure conduisant in finem à
la généralisation conclusive — à l'universalisation terminale intégrante —
qu'est la partie du discours. Et c'est aussi celui qu'on découvre dans le
système périphérique de la langue, où la production libre des idées va à
la particularisation, à la diversification croissante de celles-ci, tandis que
la saisie des idées produites va à la définition d'un régime restreint de
cas généraux de préhension, lesquels sont les seuls possibles à une époque
donnée. Manifestement le système périphérique de la langue en se réitérant
au dedans de lui-même sous l'espèce de systèmes intériorisés ne change
que de contenu substantiel spécifique. Comme contenant, il se répète, en
toute position intérieure, mécaniquement identique à lui-même et, pour
tout dire d'un mot, invariant.

Enoncer, comme on l'a fait, que la langue est un système de systèmes,
c'est évoquer, dans un cadre statique, un phénomène de nature cinétique.
Le vrai est que la langue est, de la périphérie au centre, un système intrinsèquement
itératif, habile, autant qu'il est besoin, à se répéter mécaniquement
au dedans de lui-même, chacune des répétitions ainsi opérées, dans
un mouvement qui est une approche croissante du centre du système,
entraînant la définition d'une catégorie grammaticale. La question se
trouve ainsi posée implicitement de savoir à quoi tend cette itération, au
dedans de lui-même, du système qu'est la langue et quelle en peut être
l'utilité. La réponse est ceci : Il appartient à la langue d'être une saisie
intégrale du pensable en position de matière saisie ; or, pour que cette
saisie du pensable à laquelle la langue est vouée ait l'intégralité requise,
il est nécessaire que le pensable soit appréhendé sous un nombre suffisant
de rapports ; le tout premier de ces rapports — le seul que connaissent
certains idiomes — étant celui de divisibilité. La tendance à laquelle obéit
la langue dans sa construction millénaire est donc d'augmenter jusqu'à
suffisance le nombre des rapports sous lesquels la matière pensable se
dessine et, conséquemment, d'ajouter s'il y a lieu aux rapports en opération
des rapports innovés, lesquels seront, à proximité de plus en plus
grande du centre de la langue, une itération, de moins en moins chargée
de substance, d'un rapport déjà établi. Cette addition d'un rapport nouveau
aux rapports déjà institués est un phénomène historique lent. Beaucoup
de temps peut s'écouler entre l'institution, accomplie en langue de
longue date, de la catégorie du nombre et l'itération de celle-ci, plus près
encore du centre de la langue, sous l'espèce de la catégorie de l'article, qui
238a gardé, comme on vient de l'expliquer, le mécanisme tensif du nombre,
sans en garder la substance numérique (v. page 236).

L'innovation, plus ou moins tardive dans l'histoire générale du langage,
du système de l'article marque, dans le mouvement anti-substantiel
se propageant de la périphérie au centre de la langue, l'ultime itération
des rapports de plus en plus formels et privés de contenu, sous lesquels la
matière pensable se laisse appréhender. On ne réussit pas à imaginer un
rapport qui marquerait dans cette direction un pas de plus, — qui se déterminerait
plus près encore du centre de la langue et aurait conséquemment
— les deux ne font qu'un — un moindre contenu spécifique.

C'est s'être introduit avant à la connaissance de ce qu'est le système
constitutif de la langue, essentiellement itératif au dedans de lui-même,
que d'avoir reconnu, par les voies d'une comparaison qui s'aide de l'analyse
(ce qui en fait la puissance et l'originalité), l'identité mécanique du
système du nombre et du système de l'article, celui-ci étant, comme on
vient de le démontrer, une itération de celui-là, moins la substance numérique
éliminée. Elimination que, sans qu'il soit besoin d'aller chercher plus
loin, rend sensible une confrontation du numéral un et de l'article un.
Qu'est-ce en effet que l'article un sinon le numéral un moins la substance
numérique éludée, différée ? Dans le système intrinsèquement et puissamment
itératif qu'est la langue, le numéral un réduit à la seule substance
numérique, s'est déjà beaucoup approché du centre de la langue (voir fig. 2)
— réduction de substance et approche centrique étant dans la systématique
générale du langage deux visages d'un même phénomène — et
l'article un s'en est approché plus encore, du fait que des deux substances,
la mécanique et la numérique, coexistantes dans la catégorie du nombre,
il n'a gardé que la mécanique non éliminable : une catégorie absolument
privée de substance étant une impossibilité. Point de forme, nulle part,
sans matière, la matière dût-elle être de l'essence de la forme — une forme
intérieure de forme, autrement dit, la matière grave se dérobant, une forme
en position de matière et devenue, en cette position, matière subtile.

Deux substances font la matière subtile (de création obligée là où la
matière grave fait défaut) de la catégorie du nombre : la substance mécanique
(successivité des tensions I et II) et la substance numérique (l'idée
même du nombre). Dans la catégorie de l'article, une seule, la mécanique,
y suffit, et il n'en peut être qui serait moindre. On ne saurait, dans le
système général de la langue, innover une catégorie qui, plus que celle
de l'article, y serait formelle et centrique. La puissance d'itération intérieure,
dévolue dès la périphérie au système qu'est la langue, a atteint là
expérimentalement sa limite.

Le moment est venu de conclure, et, inopportunément, il est celui
où l'étude s'est avancée jusqu'à la découverte devant elle de larges avenues
jusqu'à présent ignorées. Il n'en faut pas moins se résoudre. Notre conclusion
sera simple et, en présence d'une réalité analytiquement inépuisable,
évocatrice. La langue est bien, selon l'opinion des deux grands linguistes
et penseurs qu'ont été Saussure et Meillet, un système cohérent et rigoureux,
la cohérence et la rigueur tenant moins au plan — non tracé à
l'avance — du système qu'au dessein dont le système émane et procède
qui est de réussir une saisie intégrale du pensable, et à cet effet, de se
recommencer en lui-même autant de fois qu'il peut être utile. Achevé du
239dehors, du côté de la périphérie, le système qu'est la langue se présente
historiquement inachevé du dedans, aucune limite n'y étant assignable,
a priori, à la faculté qu'il possède initialement de se réitérer au-dedans de
lui-même. La limite d'itération intérieure ne sera atteinte qu'expérimentalement,
a posteriori. C'est dire qu'il est imparti au système d'avoir longtemps,
par le dedans, un devenir ouvert non fini — avec les conséquences
que cela comporte en doctrine et en fait pour la linguistique structurale,
historique ou descriptive.

Dès les origines, la langue, quel qu'en soit l'état de primitivité, déclare,
par son existence seule, le dessein d'appréhender l'intégralité du pensable
et c'est en vue de remplir ce dessein qu'elle en appelle, pour se constituer,
à des itérations intérieures qui sont en elle autant de moyens d'appréhender
sous un rapport complémentaire nouveau ce qu'elle n'appréhendait
point à un degré suffisant sous un rapport ancien déjà existant. Chaque
itération du système périphérique au dedans de ce dont il constitue la
périphérie emporte avec soi la définition d'un système concentrique qualitativement
plus étroit, représenté dans la langue par une catégorie grammaticale
et son contenu de cas formels.

L'histoire du système de systèmes qu'est la langue est celle d'un geste
premier de l'esprit circonscrivant l'aire de son champ de forces et recommencé
ensuite plus étroitement et sans changement de forme au dedans
de ce champ aux fins de prendre la mesure individuelle des forces en enteraction
qui l'habitent et le constituent.

La linguistique a été surtout, jusqu'à présent, avec quelques échappées
dans d'autres directions, une narration, d'après les apparences sensibles,
de ce qu'a été la construction matérielle de la langue. Elle se prépare
— et l'état de trouble, de piétinement, de réluctance à l'endroit de toute
orientation nouvelle qu'elle traverse en est un témoignage précurseur —
elle se prépare à devenir, au sens rigoureux du terme, une grande science
sachant théoriser (ce qu'elle deviendra immanquablement quand viendront
à elle, enfin, des esprits — qui jusqu'ici erronément l'ont fuie, — doués
pour l'analyse, rompus à ses méthodes et non moins bien instruits des
faits, mieux même quelquefois que leurs devanciers, exclusivement historiens),
et pour qu'il en puisse être bientôt ainsi, que le « sur place »
actuel ne se prolonge pas démesurément, les linguistes enclins à prendre
hardiment les routes de l'avenir auront à se pénétrer de ce que cet article
fait connaître — qui n'est pas tout, mais l'essentiel 89 — des procès créateurs
de la langue et des voies qu'a suivies et suit encore, au ralenti, dans
les idiomes très évolués, sa construction. Il leur faudra délibérément —
plusieurs parmi les plus grands l'ont déjà fait — quitter l'idée traditionnelle,
simpliste et fausse, que la langue n'est qu'une banale convention
d'utilité intervenue entre les humains. La preuve a été produite ici qu'étant
évidemment — et superficiellement — cela, elle est, profondément, bien
plus que cela.240

11. Cahiers de Linguistique structurale, n° 1, 1952. Les Presses de l'Université Laval
(Québec) ont bienveillamment autorisé la reproduction de cette étude.

22. Cette loi dont la découverte, faite au cours de nos leçons à l'Ecole des Hautes
Etudes, remonte à une dizaine d'années est, à côté de l'idée que la langue est un
système de systèmes (une successivité concentrique de systèmes), une des pièces
maîtresses de notre enseignement.

33. Le point symbolise en même temps que le refus de la quantité, celui de la
qualité.

4 Voir note 3.

54. A un moment historique donné. Dans le devenir historique il en va autrement :
une partie du discours peut être ajoutée à celles déjà existantes.

65. Cf. fig. 8.

76. Le régime d'incidence diffère de l'adjectif au substantif et le verbe a un régime
d'incidence plus proche de celui de l'adjectif que de celui du substantif. On ne saurait,
ici, faute de place, exposer la théorie de l'incidence et de ses régimes possibles et
attestés. [On trouvera cette théorie résumée, plus loin, dans le mémoire intitulé Epoques
et niveaux temporels…
Voir page 250.]

87. L'idéation de structure dispose d'un nombre limité de moyens auxquels elle se
confine et toute innovation de sens demandée à d'autres moyens est renvoyée, comme
préfixe, à l'idéation notionnelle. Ex. : faire, parfaire ; venir, survenir. Les particules -ci
et -là du français, essentiellement spatiales, font, à la limite, sans en sortir, partie
intégrante de l'idéation de structure du pronom et du nom.

98. Le traité de psycho-systématique du langage en préparation, dont cet article, est
en substance extrait, portera beaucoup plus loin la connaissance des mécanismes
constructeurs du langage. Il exposera, l'ensemble éclairant le détail et le détail
l'ensemble, ce qu'est, ce qu'a été, sous ses différents aspects typologiques, la structure
de la langue. Les faits les plus particuliers, les plus menus, y seront montrés en
rigoureux accord avec les faits généraux dominants.