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5204_fr_Diez_1_T01 (Diez, Friedrich)

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Première partie.
Éléments des langues romanes.

I
Élément latin.

Six langues romanes attirent notre attention, soit par leur
originalité grammaticale, soit par leur importance littéraire :
deux à l'est, l'italien et le valaque ; deux au sud-ouest, l'espagnol
et le portugais ; deux au nord-ouest, le provençal et le français.
Toutes ont dans le latin leur première et principale source ; mais
ce n'est pas du latin classique employé par les auteurs qu'elles
sont sorties, c'est, comme on l'a déjà dit souvent et avec raison,
du dialecte populaire des Romains, qui était usité à côté du latin
classique, et bien entendu, de la forme qu'avait prise ce dialecte
dans les derniers temps de l'Empire. On a pris soin de prouver
l'existence de ce dialecte populaire par les témoignages des anciens
eux-mêmes ; mais son existence est un fait qui a si peu besoin
de preuves qu'on aurait plutôt le droit d'en demander pour
démontrer le contraire, car ce serait une exception à la règle.
Seulement il faut se garder d'entendre par langue populaire autre
chose que ce qu'on entend toujours par là, l'usage dans les basses
classes de la langue commune, usage dont les caractères sont
une prononciation plus négligée, la tendance à s'affranchir des
règles grammaticales, l'emploi de nombreuses expressions évitées
par les écrivains, certaines phrases, certaines constructions
particulières. Voilà les seules conséquences que permettent de
tirer les témoignages et les exemples qu'on trouve dans les auteurs
anciens ; on peut tout au plus admettre que l'opposition
entre la langue populaire et la langue écrite se marqua avec une
énergie peu commune lors de la complète pétrification de cette
1dernière, peu de temps avant la chute de l'empire d'Occident.
Une fois l'existence d'une langue populaire admise comme un fait
démontré par des raisons d'une valeur universelle, il faut en reconnaître
un second non moins inattaquable, c'est la naissance
des langues romanes de cette langue populaire. En effet, la
langue écrite, qui s'appuyait sur le passé et qui n'était cultivée
que par les hautes classes et les écrivains, ne se prêtait pas par
sa nature même à une production nouvelle, tandis que l'idiome
populaire, beaucoup plus souple, portait en lui le germe et la
susceptibilité d'un développement exigé par le temps et les besoins
nouveaux. Aussi, quand l'invasion germanique eut détruit avec
les hautes classes toute la vieille civilisation, le latin aristocratique
s'éteignit de lui-même ; le latin populaire, surtout dans les
provinces, poursuivit son cours d'autant plus rapidement,
et finit par différer à un très-haut point de la source dont il était
sorti 11.

On a pris la peine de recueillir les vestiges de la langue populaire
comme preuves à l'appui de l'origine du roman, et de feuilleter
à cette fin les écrits des auteurs classiques. Ce travail n'est
pas inutile, à condition de ne pas s'éloigner du vrai point de vue :
car il ne peut être indifférent de savoir si l'existence de formes,
de mots ou de significations romanes, est démontrée seulement
depuis l'invasion germanique, comme l'ont soutenu plusieurs
écrivains, ou bien avant ce grand événement ; en d'autres termes,
si l'on doit les considérer comme le résultat d'un fait externe, ou
d'un développement interne et normal. Quelques expressions populaires
se trouvent déjà dans les écrivains romains archaïques,
comme Ennius et Plaute ; parmi ceux de la bonne époque, le plus
riche est Vitruve ; mais ce n'est que dans les derniers siècles de
l'empire, quand disparut l'esprit exclusivement patricien de
l'école classique, que commencèrent à s'introduire dans la langue
littéraire de nombreux idiotismes dont le nombre ne fit plus dès
2lors que s'accroître rapidement. L'égalité civique accordée aux
sujets romains eut en ce point de grandes conséquences ; ils méconnurent
la suprématie littéraire du Latium comme sa suprématie
politique, et ne craignirent plus d'étaler leur provincialisme 12.
Isidore de Séville dit fort bien (Orig., II, 31) : « Unaquæque
gens facta Romanorum cum suis opibus vitia
quoque et verborum et morum Romam transmisit
. » Pendant
que les écrivains de la décadence ouvraient les portes de la
littérature à l'expression vulgaire, les grammairiens en faisaient
le sujet de leurs leçons, en l'envisageant surtout au point de vue
pratique et pour en purifier la langue. Ainsi Aulu-Gelle, dans le
dernier chapitre de ses Nuits attiques, nous a conservé le nom
d'un livre de Titus Lavinius, De verbis sordidis, dont la perte
est regrettable à plus d'un titre 23. Une très-riche collection de
mots obscurs, vieillis et populaires, est cependant venue jusqu'à
nous, c'est le livre de Festus, De significatione verborum, qui
a pour base celui de Verrius Flaccus. Bien que nous n'en possédions
la majeure partie que dans un extrait dû à un contemporain
de Charlemagne, Paul Diacre, et corrompu en plusieurs
lieux, ce livre n'en est pas moins une mine féconde pour la lexicologie
latine et aussi pour celle des langues romanes. Parmi les
autres grammairiens il faut citer Nonius Marcellus pour son ouvrage
De compendiosa doctrina, et Fabius Planciades Fulgentius,
auteur d'une Expositio sermonm antiquorum.
Nous n'avons conservé aucun monument proprement dit de
l'idiome vulgaire, tel qu'on peut croire qu'étaient les Mimes et
les Atellanes ; on peut regarder comme quelque chose d'approchant
les discours que met Pétrone dans la bouche de gens du
commun 34. D'ailleurs, tout en favorisant l'expression populaire,
la littérature de la décadence se conservait encore pure des
3flexions mutilées ou contraires à la grammaire : c'est dans les
inscriptions qu'il faut les chercher, surtout dans les inscriptions
des derniers temps de l'Empire, dont l'étude toute récente a déjà
porté des fruits si abondants.

Une grammaire historique des langues romanes se priverait
d'une partie importante de ses bases si elle ne voulait avoir aucun
égard aux idiotismes populaires du latin, puisqu'on les retrouve
pour la plupart en roman et faisant partie de la langue générale.
Aussi, tandis que les différences de forme qui séparent le latin commun
du latin classique seront traitées à leur lieu dans la suite de
cet ouvrage, un choix de mots et de significations qui peuvent
être admis comme populaires, choix emprunté aux lexiques
latins, trouve naturellement sa place ici. Ils ne sont pas cités
pour prouver ce fait, certain par lui-même, que le roman doit
son existence au latin populaire, mais pour rendre ce fait sensible.
Cette liste comprend deux classes d'expressions : celles
que les anciens nous désignent expressément comme basses ou
inusitées (vocabula rustica, vulgaria, sordida, etc.), et celles
que, même sans témoignage, on peut regarder comme telles. Les
dernières se composent partie de mots très-rarement employés à
diverses époques, qui expriment des choses d'usage quotidien et
se rencontrent surtout dans des auteurs peu soucieux de l'élégance
du style ; partie de mots qui apparaissent aux derniers
siècles, quand l'art de la parole est en pleine décadence. Beaucoup
de ces mots ont déjà été étudiés dans le Dictionnaire
étymologique
15.

Abbreviare (Végèce, De re militari) : it. abbreviare, etc.

« Abemito significat demito vel auferto » (Festus p. 4, éd.
Millier). Le fr. aveindre, d'où le pr. mod. avêdre, suppose,
quand on compare geindre de gemere, preindre de premere,
un lat. abemere. Les autres langues romanes n'ont ni abemere,
ni adimere, d'où aveindre pourrait aussi venir.

Acredo (Palladius) : it. acredine.

Acror, formé d'après amaror (Fulgentius) : v.-esp. cat.
pr. agror, fr. aigreur.

Acucula, pour acicula, dans certains mss. du Code Théodosien :
4it. agocchia, aguglia, esp. aguja, pr. agulha, fr.
aiguille.

Aditare, de adire (Ennius), racine hypothétique d'un des
verbes romans les plus importants : it. andare, esp. andar,
pr. anar, fr. aller. Yoy. le Dict. étymol.

Adjutare, arch. et néol. (Térence, Pacuvius, Lucrèce, Varron,
Aulu-Gelle, Pétrone) : it. ajutare, esp. ayudar, pr. ajudar,
fr. aider. Le primitif adjuvare s'est perdu en roman ;
son simple juvare n'est resté que dans l'it. giovare.

Adpertinere (dans les arpenteurs) : it. appartenere, pr.
apertener, fr. appartenir, v.-esp. apertenecer.

Adpretiare, taxer (Tertullien) : it. apprezzare, esp. pr.
apreciar, fr. apprécier.

Æramina, utensilia ampliora (Festus), æramen dans des
auteurs postérieurs, comme le Code Théodosien, Priscien : it.
rame, val. aramę, esp. arambre, alambre, fr. airain, etc.

Æternalis pour æternus (Tertullien) : it. eternale, esp. pr.
eternal, fr. éternel.

Aliorsum, à un autre endroit, avec mouvement : « aliorsum
dixit Cato » (Festus p. 27), et en outre dans Plaute, Aulu-Gelle,
Apulée. De là l'adverbe de lieu de même sens : pr. alhors
(se virar alhors, se tourner d'autre côté), fr. ailleurs (rois de
Secile et d'aillors
, Rutebeuf I, 428), v.-pg. allur. Il ne faut
pas songer à alia hora, d'abord parce qu'alius fut de très-bonne
heure remplacé par alter, ensuite parce qu'ailleurs ne contient
aucune idée de temps, enfin parce qu'alia hora paraît en provençal
sous la forme alhor, alhora.

Allaudare ou adlaudare dans le sens de laudare (une
seule fois dans Plaute) : pr. alauzar, esp. et pg. alabar par
suppression du d.

Amarescere (Palladius) : pr. amarzir, rendre amer.

Amicabilis (Code Justinien, Julius Firmicus) : esp. cat. pr.
amigable, fr. amiable.

Amplare pour amplificare (Pacuvius ap. Nonium) : it.
ampiare (il peut venir aussi d'ampliare), pr. amplar.

« Apiaria vulgus dicit loca in quibus siti sint alvei apum, sed
neminem eorum ferme qui incorrupte locuti sunt aut scripsisse
memini aut dixisse. » (Gell. Noct. att. II, 20). Au reste, apiarium
se trouve dans Columelle, qui sans doute, suivant la
remarque de Freund, l'introduisit le premier dans la langue
écrite. C'est un mot bien roman : it. apiario, pr. apiari, fr.
achier.5

Appropriare (Cælius Aurelius) : it. appropriare, appropiare,
esp. apropriar, fr. approprier.

« Aquagium, quasi aquæ agium, i. e. aquæ ductus »
(Festus p. 2, Pandectes) : esp. aguage, pg. agoagem,
courant.

« Arboreta ignobilius verbum est, arbusta celebratius »
(Gell. Noct. att. XVII, 2) ; arboretum ne se trouve que là :
it. arboreto et arbusto, esp. arboleda et arbusto, arbusta.

« Artitus, bonis instructis artibus. » (Festus p. 20, Plaute
var.). Ce mot est évidemment la racine première de ceux-ci :
pr. artisia, métier, artisier (Gir. de Ross. v. 1517), it. artigiano,
esp. artesano, fr. artisan, c.-à-d. artitia, artitiarius,
artitianus.

Astrum dans le sens d'astre du sort, de sort : « quem adolescentem
vides malo astro natus est » (Pétrone, cité dans Galvani,
Osservazioni p. 402) : pr. sim don Dieu bon astre
(Choix III, 405, et pass.). De là it, disastro, esp. desastro,
fr. désastre, etc.

Astula pour assula (dans les mss.) ; de là prov. ascla, éclat
de bois, pour astla, comme le b. lat. sicla pour sitla.

Attegia, cabane (Juvénal) : de là, comme le remarque Galvani,
l'it. patois teggia m. s. ; de là aussi roum. tegia thea, cabane,
chalet.

Augmentare (seulement dans Firmicus Maternus) : it. aumentare,
esp. aumentar, etc.

Avicella, aucella, pour avicula (Apulée, Apicius), mot inusité
d'après Varron VIII, 79 : « minima (les diminutifs en ella)
in quibusdam non sunt, ut avis, avicula, avicella » : esp. avecilla,
it. (masc.) uccello, pr. aucel, fr. oiseau.

Badius, brun (Varron dans Nonius, qui le range parmi les
honestis et nove veterum dictis ; Gratius, Palladius) : it. bajo,
esp. bayo, pr. bai, fr. bai. De là sans doute aussi fr. baillet,
rouge pâle, comme si l'on eût dit badiolettus ; toutefois ce mot
peut aussi venir de balius (baliolus dans Plaute ; en albanais
baljós signifie blond ou rouge de cheveux).

« Bambalio, quidam qui propter hæsitantiam linguæ stuporemque
cordis cognomen ex contumelia traxerit » (Cicéron
Philipp. III, 6). Le mot lui-même, qui se rattache au grec
βαμβαλός (bègue), n'est pas roman ; son radical l'est seul : it.
bámbolo, enfant ; bambo, puéril, niais, etc.

Bassus, employé seulement en latin comme surnom de
6familles romaines, est presque certainement l'adjectif roman
basso, baxo, bas, qui apparaît dans le plus ancien bas-latin.

« Batualia, quæ vulgo battalia dicuntur, exercitationes militum
vel gladiatorum significant » (Adamantius Martyrius dans
Cassiodore ; cf. Vossius, s. v. batuo, et Schneider I, 405) : it.
battaglia, etc.

Batuere, mot de l'usage commun, autant qu'on peut le supposer
(Plaute, Nævius et les écrivains des derniers temps) : it.
battere, etc. Le mot battalia prouve que dans batuere aussi
l'u était tombé de très-bonne heure : c'est un procédé essentiellement
roman.

Beber pour fiber ne se retrouve que dans l'adj. bebrinus
(Schol. ad Juvenal.) : it. bévero, esp. bíbaro, fr. bièvre.

Belare, forme rare pour balare, employée par Varron : it.
belare, fr. bêler.

Bellatulus pour bellulus (Plaute) suppose un primitif bellatus,
v.-fr. bellé ; comparatif bellatior, v.-fr. bellezour. Voy.
Dict. étymol. II c.

Bellax (Lucain) : de là l'expression purement poétique pg.
bellacissimo (Camœns Lusiad. II, 46).

Berbex, forme vulgaire pour vervex d'après Schneider
I, 227 (Pétrone) : it. berbice, val. berbeace, pr. berbitz, fr.
brebis.

Berula pour cardamum (Marcellus Empiricus). Le même
sens se trouve dans l'esp. berro, qui rappelle aussi, il est
vrai, le gr. ἰβηρίς employé par Pline pour désigner la même
plante.

Bibo, onis (Firmicus) : it. bevone.

Bisaccium (Pétrone) : it. bisaccia, esp. bisaza, fr. besace,
du plur. bisaccia.

Bis acutus (S. Augustin, S. Jérôme) : it. bicciacuto m. s. ;
v. fr. besaiguë, hache à deux tranchants.

Bliteus, niais, inepte (Plaute, Laberius dans Nonius) : ce mot
se retrouve peut-être dans l'it. bizzoccone, dont le sens s'en
rapproche. Les lettres permettent d'admettre cette étymologie :
bli devait donner bi et te z.

Blitum, gr. βλίτον (Plaute, Varron, Festus) : esp. bledo, pg.
bredo, cat. bred.

Boatus (Apulée), tiré du verbe beaucoup plus usité boare :
it. esp. pg. boato.

« Bojæ, i. e. genus vinculorum. tam ligneæ quam ferreæ
7dicuntur » (Festusp. 35) ; « boja, i. e. torques damnatorum »
(Isidore de Séville) : v.-it. boja, pr. boia, v.-fr. buie.

Botulus (Martial). Aulu-Gelle, XVII, 7, le range parmi les
« verba obsoleta et maculantia ex sordidiore vulgi usu ». Diminutif :
botellus. De ce dernier mot sont venus, en prenant un
sens particulier : it. budello, v.-esp. pr. budel, fr. boyau.

Brisa, gr. τα βρύτια, marc de raisin (Columelle) : arag. cat.
brisa m. s.

Bruchus, gr. βροῦχος, sauterelle sans ailes (Prudence). Ce
mot est devenu roman avec divers sens : it.bruco, chenille ; esp.
brugo, altise, puce de terre ; val. vruh, hanneton.

Bua, onomatopée des enfants pour demander à boire : « quum
cibum et potionem buas ac papas vocent parvuli » (Varron
dans Nonius) ; — « imbutum est unde infantibus an velint
bibere dicentes bu syllaba contenti sumus » (Festus p. 109) ;
comp. le composé vini-bua. Cette expression s'est perpétuée dans
le génois bu-bù, le comasq. bo-bò, boisson, aussi dans la langue
des enfants.

Bucca, dans le sens de bouche ou de gueule, expression triviale
dans ce sens, ne garde plus que celui-là dans l'it. bocca, esp. pr.
boca, fr. bouche.

Buccea, employé par Auguste : « duas bucceas manducavi »
(Suétone Aug. 76) ; signif. bouchée, de bucca. On peut regarder
ï'esp. bozal, muselière, comme un dérivé de buccea, bucceale.

Buda : « Ulvam dicunt rem quam vulgus budam vocat »
(Servius sur le 2e livre de l'Enéide) ; dans les Glossaires buda =
storea
. Le patois sicil. possède buda, remplissage, remblai, et
aussi burda ; cf. Du Cange.

Burdo, mulet (Ulpien) : de là probablement l'it. bordone,
esp. pr. bordon, fr. bourdon, appui, bâton. Voyez le Dict.
étymol
. I.

« Burgus : castellum parvum, quem burgum vocant »
(Végèce De art. milit.) ; mot peu usité d'après ce passage, appelé
vulgaire par Isidore IX, 4 ; il se trouve aussi dans Orose :
it. borgo, esp. burgo, fr. bourg. Sur ses rapports avec l'all.
burg, voy. Dict. étymol.

Burræ, dans Ausone, où il doit signifier bagatelles, niaiseries :
« illepidum, rudem libellum, burras, quisquilias ineptiasque ».
M. s. it. borre (plur.), esp. borras ; du dim. burrula, it. esp.
burla, plaisanterie, farce.

Burricus, buricus, petit cheval, bidet (Végèce De re veter. ;
S. Paulin de Noie) ; mot de la vie commune : « mannus, quem
8vulgo buricum vocant » (Isidor. XII, 1, 55). De là le fr.
bourrique dans le double sens de mauvais petit cheval de
somme et d'âne, esp. borrico, it. bricco dans le dernier sens
seulement.

« Burrum dicebant antiqui quod nunc dicimus rufum, unde
rustici burram appellant buculam quæ rostrum habet rufum ;
pari modo rubens cibo et potione ex prandio burrus appellatur »
(Festus, p. 51). L'éditeur remarque : « Glossaria Labb.
burrum = ξανθόν, πυῤῥόν, gloss. Isid. birrus = rufus ; primarius
testis Ennius est, Annal. VI, 5, ap. Merulam. » De là
semble venir l'it. bujo (burrius), esp. buriel, pr. burel, de
couleur sombre, etc. ; Vossius y rattache aussi l'esp. borracho,
ivre, rubens potione ; mais ce mot vient de borracha, outre à
vin ; il y rapporte encore l'esp. burro, âne, à cause de sa couleur
roussâtre, mais ce mot peut très-bien avoir une autre racine
(voy. le Dict. étymol.). De la forme birrus semble dériver l'it.
berretta, esp. birreta, fr. barrette, béret, à cause de la couleur ;
cf. le b.-lat. birrus, vêtement de dessus.

Caballus, dans la période archaïque et classique seulement
chez les poètes, plus tard aussi en prose (Freund). Ce mot (it.
cavallo, etc., val. cal) a détrôné en roman le masc. equus,
tandis que le féminin s'est maintenu çà et là. Sur sa valeur en
latin voy. le Dict. étymol.Caballarius, κέλης ἱππεύς (Gloss.
lat.gr.
) ; ἱπποκόπος, caballarius (Gloss. vet.) :it. cavalière, etc.

Cæsius, mot rare dans les bons écrivains. Le prov. sais, qui
a les cheveux gris, n'a guère d'autre origine admissible.

Cambiare : « emendo vendendoque aut cambiando mutuandoque »
(SiculusFlaccus, LoiSalique) : it. cambiare cangiare,
esp. cambiar, fr. changer. La forme cambire (Apulée, Charisius)
n'est pas romane.

Camisia, pour la première fois dans S. Jérôme : « Solent militantes
habere lineas, quas camisias vocant » ; très-fréquent en
b. lat. De là it. camicia, esp. pr. camisa, fr. chemise, val.
cęmásę. L'origine et l'âge de cette expression des soldats romains,
certainement très-répandue, sont douteux.

Campaneus, campanius, pour campestris dans les arpenteurs ;
on trouve même déjà chez eux le subst. campania : « nigriores
terras invenies, si in campaniis fuerit, fines rotundos
habentes ; si autem montuosum, etc. » (Lachmann p. 332) ; plus
tard on dit sans scrupule campania, plaine (Grég. de Tours) :
it. campagna, esp. campaña, etc.9

Campsare : campsare Leucatem (Ennius) ; campsat =
flectit (Gloss. Isid.) : it. cansare, esquiver. La même permutation
de lettres a lieu dans le lat. sampsa, marc d'olives, devenu
sansa, it. sansa.

Capitium, vêtement de femme (Varron, Labérius, Pandectes),
mot qu'Aulu-Gelle désigne comme peu ordinaire : it. capezz-ale,
mouchoir de cou.

Captivare (S. Augustin, Vulgate) : it. cattivare, esp. cautivar,
pr. captivar, v. fr. eschaitiver (Benoit, Chron., 1, 259),
fr. captiver.

Carricare, (S. Jérôme d'après Du Cange) : it. caricare,
carcare ; esp. pr. cargar, fr. charger.

Casale, limite d'une métairie dans les arpenteurs (voy. Rudorff p.
235), plus tard usité dans le sens de hameau, village :
it. casale, petit village ; esp. pr. casal, v.-fr. casel, métairie,
maison de campagne.

Cascus pour antiquus (Ennius, Aulu-Gelle, Ausone) : it.
casco, vieux, caduc.

Catus pour felis, postérieur à la bonne époque (Palladius,
Anthol.) : it. gatto, esp. gato, pr. cat, fr. chat ; manque en valaque.

Cava pour caverna, dans les arpenteurs : it. esp. pg. pr.
cava, fr. cave.

Cludere, assez usité pour claudere : it. chiudere, pr. clure,
à côté de claure.

Cocio, entremetteur (Plaute( ?) et Labérius, auquel Aulu-Gelle
le reproche comme un mot trivial, N. att. XVI, 7), fréquent en
bas-latin sous la forme cocio, coccio : it. cozzone, v. fr. cosson,
maquignon ; pr. cussó, employé comme injure. Sur cette
dernière forme cf. Festus, p. 51 : « Apud antiquos prima syllaba
per u litteram scribebatur. »

Combinare (S. Augustin, Sid. Apollinaire) ; le mot est le
même en roman.

Compassio (Tertullien et autres écrivains chrétiens) : it.
compassione, etc.

Compŭtus (Firmicus) ; computum, compotum, dans un arpenteur :
it. conto, esp. cuento, fr. compte.

Confortare (Lactance, S. Cyprien) : it. confortare, esp.
conhortar, pr. conortar, fr. conforter.

Congaudere (Tertullien, S. Cyprien) : pr. congauzir, fr.
conjouïr.

Conventare (Solin) : seulement val. cuvųntà, parler à quelqu'un,
convenire aliquem.10

Cooperimentum (Bassus dans Aulu-Gelle) : it. coprimento,
val. coperemųnt, v. esp. cobrimiento, pr. cubrimen.

Coopertorium (Végèce De re veter. ; Pandectes) : it. copertojo,
esp. pr. cobertor, fr. couvertoir.

Coquina pour culina dans le latin des derniers temps (Arnobe,
Palladius, Isidore) : it. cucina, esp. cocina, fr. cuisine,
val. cuhnie. Coquinare : it. cocinare, etc.

Cordatus (Ennius, Lactance ; cordate dansPlaute) : abrégé
en roman : esp. cuerdo, pg. cordo dans le même sens.

Cordolium (Plaute, Apulée) : it. cordoglio, esp. cordojo,
pr. cordolh.

Coxo, boiteux : « Catax dicitur quem nunc coxonem vocant »
(Nonius) : esp. coxo, pg. coxo, cat. cox ; dans le glossaire
d'Isidore coxus.

Crena (Pline Hist. nat. XI, 37, 68). On donne à ce mot le
sens d'entaille, coche : de là sans doute lomb. crena, fr. cran
créneau
.

Cunulæ (Prudence) : it. culla.

Dejectare pour dejicere (Mattius dans Aulu-Gelle) : fr. déjeter,
pg. deitar.

Démentare, être en délire (Lactance) : it. dementare, esp.
dementar, rendre fou ; v.-fr. dementer, se dementer, se conduire
en insensé.

Deoperire (Celse), ouvrir : piém. durvi, n.-pr.. durbir,
wall. drovî m. s.

Deputare, dans le sens de destiner à un but, chez quelques
auteurs des derniers temps, comme Palladius, Sulpice Sévère,
Macrobe : it. deputare, esp. diputar, pr. deputar, fr. députer.

Devetare, comme vetare (Quintilien ?) : it. divietare, v.-esp.
pr. devedar, v.-fr. dévéer.

Deviare (Macrobe et autres) : it. deviare, v.-esp. pr. deviar,
fr. dévoyer.

Directura pour directio (Vitruve) : it. dirittura, drittura ;
esp. derechura, pr. dreitura, fr. droiture.

Discursus, dans le sens de sermo (God. Théod.) : it. discorso,
etc.

Disseparare pour separare (Nazaire) : it. discevrare, pr.
dessebrar, v.-fr. dessevrer.

Disunire (Arnobe) : it. disunire, esp. disunir, fr. désunir.11

« Diurnare, inusitate pro diu vivere » (Aulu-Gelle XVII,
2) ; Nonius, qui cite ce mot d'après le même auteur qu'AuluGelle,
l'appelle honestum verbum. Le roman n'en offre que
des composés, comme it. soggiornare, aggiornare, etc.

Doga, gr. δοχή, vase ou mesure pour les liquides (Vopiscus) :
it. pr. doga, val. doag, fr. douve, avec un sens assez altéré ;
Yoy. le Dict. étymol.

Dromo. Voy. à la liste des mots grecs.

Ducere se, se rendre en un lieu, fréquent dans Plaute : « Duc
te
ab ædibus » ; « duxit se foras » (Térence, Asin. Pollion) ;
« ducat se » (S. Jérôme) : val. sę duce m. s. it. seulement
condursi, esp. conducirse.

Duellum, forme de bellum archaïque, bien qu'on l'employât
encore au temps d'Auguste. Dans les langues romanes, ce mot
signifie combat singulier, sens qu'avait autrefois battaglia ;
aussi duel est sans doute un mot introduit plus tard.

Dulcire (Lucrèce) : pr. doucir, it. seulement addolcire,
esp. adulcir, fr. adoucir.

Duplare pour duplicare (Festus p. 67), archaïsme repris
par les juristes : it. doppiare, esp. pr. doblar, fr. doubler.

Ebriācus pour ebrius (Plaute et Labérius dans Nonius) : it.
ebbriáco, v. esp. embriágo, pr. ebriac, fr. (pat.) ebriat.

Efferescere ou efferascere (Amm. Marcellin) : pr. s'esferezir,
s'esferzir, se courroucer.

Exagium, pesage (Théodose et Valentïnien Novell. 25 ;
Inscr. dans Gruter, 647) ; ἐξάγιον = pensatio (Gloss.gr.lat.) :
it. saggio, esp. ensayo, pr. essay, fr. essai.

Excaldare (Vulcatius Gallicanus, Apicius, Marcellus Empiricus) :
it. scaldare, val. scęldá, esp. escaldar, fr.
échauder.

Excolare pour percolare (Palladius, Vulgate) : it. scolare,
v.-esp. escolar, fr. écouler.

Exradicare, eradicare (Plaute, Térence, Varron) : it.
sradicare, esp. eradicar, pr. eradicar, esraigar ; v.-fr.
esracher, fr. arracher.

Extraneare (Apulée ?) : it. straniare, val. stręinà, esp.
estranar, pr. estranhar, v.-fr. estrangier, éloigner, expatrier.

Falco (Servius sur le livre X, v. 146, de l'Enéide) ; Festus
le cite dans un autre sens : « falcones dicuntur quorum digiti
12pollices in pedibus intro sunt curvati, a similitudine falcis »
(p. 88) : it. falcone, etc., nom de l'oiseau.

Falsare (Pandectes, S. Jérôme) : it. falsare, esp. pr. falsar,
fr. fausser.

« Famicosam terram palustrem vocabant » (Festusp. 87).
La forme et le sens rapprochent de ce mot l'it. esp. fangoso, pr.
fangos ; mais le subst. prov. fanha et même le fr. fangeux
portent plutôt à tirer le mot roman du got. fani, gén.
fanjis.

Farnus pour fraxinus (Vitruve) ; voy. le Dict. étymol. s.
v. Farnia, II a.

Fata pour parca (Inscriptions ; sur une monnaie de Dioclétien.) :
it. fata, esp. hada, pr. fada, fr. fée. Le Glossaire de
Paris (éd. Hildebrand) a au contraire fata — parcæ, par conséquent
sing. fatum ; mais l'admission en roman du nom. sing.
fata ne fait pas doute.

Fictus pour fixus (Lucrèce, Varron) : it. fitto, pg. fito, esp.
hito, val. fipt, fixé, lié ; b.-lat. fictum, contribution (ce qui est
établi), p. ex. « ficto, quod est census » (Hist. patriæ Mon.
n. 121, s. a. 963).

Filiaster pourprivignus (Inscriptions) : it. figliastro, esp.
hijastro, pr. filhastre, v.-fr. fillastre.

Fissiculare (Apulée, Martianus Capella) : de ce mot vient le
v. fr. fesler, fr. fêler, comme mêler de misculare.

Fluvidus pour fluidus (Lucrèce) ; l'it. fluvido présente la
même intercalation du v.

Follicare, haleter comme un soufflet, seulement au participe
follicans (Apulée, Tertullien, S. Jérôme) : pg. folgar, esp.
holgar, se reposer, proprement souffler après une fatigue.

Fracidus, flétri, fané ; olea fracida (Caton De re rustica) :
it. fracido, m. s.

Frigidare (Cæl. Aurelius) : it. freddare. Les autres langues
n'ont que des composés.

« Gabalum crucem dici veteres volunt » (Varron dans Nonius) :
cf. fr. gable, faîte d'une maison, qui rappelle aussi, il est
vrai, l'all, gabel. Voy. le Dict. étymol.

Gabăta (Martial) : esp. gábata, n.-pr. gaoudo, fr. jatte,
it. gavetta, écuelle de bois. Ce mot a développé un autre sens
dans pr. gauta, it. gota, fr.joue. Voy. le Dict. étymol.

Galgulus, nom d'un oiseau (Pline Hist. nat. var.) : esp.
gálgulo, merle doré ; it. rigógolo, loriot, = aurigalgulus.13

Gaudebundus, gaudibundus (Apulée) : pr. gauzion, jauzion,
fém. gauzionda.

Gavia, nom d'un oiseau (Pline Hist. nat.) : esp. gavia, pg.
gaivota, mouette.

Genuculum pour geniculum, d'après len verbe congenuclare
(Cælius dans Nonius) ; genuculum (L. Salique) : ginocchio,
esp. hinojo, v.-fr. genouil, fr. genou. Voy. la dissertation
de Pott, Plattlatein, p. 316.

Gluto, comme gulosus (Festus p. 112, Isidore) : it. ghiottone,
esp. pr. gloton, fr. glouton.

Grandire (Plaute, Pacuvius et autres) : it. grandire, fr.
grandir.

Grossus (Vulgate, Sulpice Sévère) ; grossitudo (Solin) : it.
grosso, esp. grueso, pr. fr. val. gros.

Grundire pour grunnire, archaïsme cité par les grammairiens,
se retrouve dans le pr. grondir, v.-fr. grondir, grondre ;
cf. fr. gronder.

Gubernum pour gubernaculum (Lucrèce, Lucilius) : it.
governo, pr. govern, m. s. ; esp. gobierno, v.-fr. gouverne,
au sens figuré. Labérius a dit gubernius pour gubernator ; le
même suffixe se retrouve dans l'esp. governio pour timon
(Apolonio p. 273).

Gumia, gourmand (Lucilius, Apulée) : esp. gomia, glouton,
et épouvantail, comme le lat. manducus.

Gyrare (Pline, Végèce) : it. girare, esp. girar, pr. girar,
v.-fr. gyrer.

Halitare (Ennius) : it. alitare, fr. haleter.

Hapsus, touffe de laine (Celse) : pr. mod. aus, toison.

Hereditare, pour la première fois dans Salvien, avec le sens
de mettre en possession : it. ereditare, eredare, redare ; esp.
heredar, pg. herdar, pr. heretar, fr. hériter.

« Hetta, res minimi pretii quum dicimus : Non hettæ
te facio » (Festus p. 99) ; certainement conservé dans l'it. ette,
bagatelles, dans les patois eta, etta, etti, et.

Impedicare (Amm. Marcellin), embarrasser, enlacer : it.
impedicare, m. s., mais peu usité ; pr. empedegar, v.-fr. empegier.

Impostor (S. Jérôme, Pandectes), verbum rusticum d'après
Grégoire le Grand (v. Du Cange) : it. impostore, etc.

Improperare (Pétrone), improperium (Vulgate) : it. improverare,
14rimproverare ; esp. improperar, it. esp. improperio,
v.-fr. impropèrer.

Incapabilis (S. Augustin) : fr. incapable.

Inceptare (Plaute, Térence, Aulu-Gelle) : pg. enceitar,
esp. encentar, couper quelque chose pour le manger.

Incrassare (Tertullien) : it. ingrassare, esp. engrasar, fr.
engraisser.

Inhortari (Apulée) : seulement v.-fr. enorter.

Intimare, dans plusieurs auteurs des derniers temps : it. intimare,
esp. pr. intimar, fr. intimer.

Jejunare (Tertullien) : giunare, val. aźunà, esp. ayunar,
fr. jeûner.

Jentare (Varron dans Nonius, qui le traite de mot peu usité ;
Martial, Suétone), déjeûner : esp. yantar, pg. jantar, roum.
ientar. D'anciens glossaires donnent aussi jantare.

Jubilare, mot usité à la campagne d'après Festus : « Jubilare
est rustica voce inclamare » ; cf. Varron, De lingua latina,
V, 6, 68 : « Ut quiritare urbanorum, sic jubilare rusticorum. »
Les écrivains chrétiens ne l'emploient que pour signifier être
joyeux : de là it. giubilare, esp. jubilar. Le mot des citadins,
quiritare, s'est aussi conservé en roman, comme l'avaient déjà
pensé Scaliger et Vossius : it. gridare, esp. gritar, fr. crier.
Voy. le Dict. étymol.

Jucundare (S. Augustin, Lactance) : it. giocondare. Grégoire
de Tours l'emploie très-souvent.

Juramentum (Pandectes, Ammien Marcellin, Sulpice Sévère) :
it. giuramento, val. źuręmųnt, esp. juramento, fr.
jurement.

Justificare (Tertullien, Prudence) : it. giustificare, etc.

Lacte et lactem, à l'accusatif, pour lac (Plaute, Aulu-Gelle,
Apulée et autres) :it. latte, esp. leche, fr. lait, mots qui d'après
les lois de formation romane viennent plutôt de cette forme que
de lac.

Lanceare (Tertullien) : it. lanziare, esp. lanzar, fr.
lancer.

Levisticum pour ligusticum, nom de plante (Végèce De
arte vet.
) :. it. levistico, fr. livèche. Freund n'a pas admis
cette forme barbare.

Licinium, sindon, charpie (Végèce De arte vet.) : esp.
lechino, pg. lichino.15

Ligatio (Scribonius Largus) : pr. liazò (Gloss. Occit.), fr.
liaison.

Liquiritia, mot corrompu de γλυκύῤῥιζα (Theodorus Priscianus,
De diæta ; Végèce) : legorizia, esp. regaliz, fr. réglisse.

Loba, tuyau du blé d'Inde (Pline) : mil. lœuva, épi du sarrazin,
panicule du maïs (Biondelli).

Longano, longabo, boyau, saucisse (Varron, Cælius Aurelius,
Végèce, Apicius) : esp. longaniza dans le dernier sens.

Maccus, niais, imbécile (Apulée) : sard. maccu, m. s.

Macror, variante pour macies (Pacuvius) : fr. maigreur.

« Magisterare pro regere et temperare dicebant antiqui »
(Festus p. 152 153, Spartien) : it. maestrare, v.-esp.
maestrar, pr. maiestrar, v.'-fr. maistrer, enseigner, ordonner.

Malitas (var. des Pandectes) : esp. maldad.

Mamma pour mater, mot d'enfant (Varron dans Nonius) :
it. mamma, esp. mama, fr. maman, val. mamę ou mumę ;
en valaque, c'est le mot propre pour mère.

Mammare pour lactare (S. Augustin) : esp. mamar.

Manducare, souvent employé pour edere dans les derniers
temps : it. mangiare, v.-pg. pr. manjar, fr. manger.

Masticare, gr. μαστάζειν, pour mandere, postérieur à la
bonne époque (Apulée, Theod. Priscianus, Macer) : it. masticare,
esp. mascar, pr. mastegar, fr. mâcher.

Mattus pour ebrius (Pétrone) : de là peut-être l'it. matto,
fou.

Medietas, mot que Cicéron hésitait à écrire et n'employait
que pour traduire le gr. μεσότης : « bina média, vix enim audeo
dicere medietates » (cf. Freund) : it. medietà, esp. mitad,
pr. meytat, fr. moitié. Fréquent dans le plus ancien bas-latin
et dans les arpenteurs.

Mejare, pour mejere, est cité par Diomède sans exemple
(v. Forcellini) : à ce mot répondent le pg. mijar et l'esp.
mear, qui du reste pourraient venir directement de mejere.

Melicus pour medicus, de Médie, prononciation vulgaire
blâmée par Varron. : esp. mielga, de melica pour medica,
luzerne.

Meliorare (Cod. Justin., Pandectes) : it. migliorare, esp.
mejorar, pr. melhurar, fr. a-méliorer.

Mensurare (Végèce De re milit.) : it. misurare, etc.16

Minaciæ pour minæ (seulement dans Plaute) : it. minaccia,
esp. a-menaza, pr. menassa, fr. menace.

Minare, faire avancer le bétail par des menaces (Apulée ; cf.
Festus dans Paul Diacre), pris dans le sens de ducere : it. menare,
pr. menar, fr. mener. De même prominare (Apulée) :
fr. promener.

Minorare (Tertullien, Pandectes) : it. minorare, esp. menorar.

Minutalis pour minutus (Apulée, Tertullien, S. Jérôme et
autres) : minutaglia (du pl. minutalia), bagatelle, futilité.

Modernus (pour la première fois dans Priscien, Cassiodore),
de l'adv. modo : it. esp. moderno, fr. moderne.

Molestare (Pétrone, Apulée et autres) : it. molestare.

Molina pour mola (Ammien Marcellin) : pr. molina ; masc.
it. molino, esp. molino, fr. moulin.

Morsicare, se mordre les lèvres (Apulée) : it. morsicare,
saisir avec les dents.

Murcidus, paresseux (seulement Pomponius dans S. Augustin) :
pg. murcho, mou, flétri.

Naufragare (Pétrone, Sid. Apollinaire) : it. naufragare,
esp. naufragar, fr. naufrager.

Nervium, gr. νευρίον, pour nervus (Varron dans Nonius,
Pétrone) : esp. nervio, pr. nervi.

Nitidare (Ennius, Palladius, Columelle) : it. nettare, fr.
nettoyer.

Obsequiæ pour exsequiæ dans les Inscriptions (voy. du
Cange) : v.-esp. pr. obsequias, fr. obsèques.

Obviare, mot postérieur aux bons siècles : it. ovviare, esp.
obviar (plus anciennement oviar et autres formes), fr. obvier.

Octuaginta pour octoginta (seulement dans Vitruve), très-fréquent
dans les chartes du moyen âge (cf. par exemple Hist.
patriæ monumenta
, n° 90, 98). L'it. ottanta est à cet octuaginta
comme settanta à septuaginta : les deux premiers de ces
mots peuvent devoir leur formes aux deux derniers. Ou bien
octuaginta a-t-il une raison d'exister ?

Olor pour odor (Varron, Apulée) : it. olore, esp. pr. olor,
v.-fr. olor.

Orbus pour cæcus : « orba est quæ patrem aut filios quasi
lumen
amisit » (Festus dans Paul Diacre, p. 183, et autres ; cf.
le Dict. étymol.) : it. orbo, val. pr. v.-fr. orb, m. s.17

Ossum pour os, ossis, archaïsme (Pacuvius, Varron et
autres) : it. osso, esp. hueso ; ces mots se rattachent mieux à
ossum qu'à os.

Pala pour scapula (Cælius Aurel.) : sard. pala, m. s.

Palitari, fréquent, de palari (Plaute) : de là p.-ê. it. paltone
(pourpalitone, comme faltare pour fallitare), vagabond,
mendiant.

Panucula pour panicula (Festus, p. 220 : « panus facit
deminutivum panucula ») : it. pannocchia, esp. panoja,
m. s.

Papa, mot enfantin pour père : fr. papa, etc. Voy. le Dict.
étymol
.

Papilio, dans le sens de tente (Lampridius et autres postérieurs) :
it. padiglione, esp. pabellon, fr. pavillon.

Paraveredus, de παρά et veredus, cheval de volée, cheval
léger (Cod. Théod., Cod. Justin.), b.-I. parafredus (Loi
Bav
.) : it. palafreno, esp. palafren, fr. palefroi.

Pauper, a, um (Plaute dans Servius, Gælius Aurelius) :
it. povero, jamais povere ; esp. pobre, mais pr. paubre paubra,
paubramen.

Pausare (Cælius Aurelius ; Végèce, De re vet.) : it. pausare,
esp. pausar, fr. pauser ; et dans un autre sens it. posare,
esp. posar, fr. poser.

Peduculus pour pediculus (Pelagonius) ; peduculus =
φθείρ (Gloss. Philox.) : pidocchio, esp. piojo, v.-fr. péouil,
fr. pou.

Pejorare (Julius Paulus, Cælius Aurelius) : it. peggiorare,
v.-esp. peorar, pr. peyorar, fr. empirer.

Petiolus, petit pied, queue de fruit (Afranius dans Nonius,
Celse, Columelle) : it. picciulo dans le dernier sens, val. picior,
pied.

Petricosus : « Res petricosa est, Cotile, bellus homo »
(Martial III, 63). Telle est la leçon des premières éditions ;
d'autres ont pertricosa ou prœtricosa. Petricosus signifierait
pierreux, difficile, ce qui rappellerait scrupulosus, de scrupulus,
dim. de scrupus, rocher. Cabrera (I, 12) y voit l'esp.
pedregoso, pierreux, qu'on rencontre dès 972 sous la forme
pedregosus. Honnorat donne le pr. mod. peiregous. Petricosus
ne peut, il est vrai, se tirer immédiatement de petra : il
manque un anneau intermédiaire, comme le montre la formation
de bell-ic-osus. Mais il semble que cet anneau, dont nous ne
18trouvons pas de trace en latin, ait été transmis aux langues
romanes, car on le retrouve dans d'autres mots : esp. pedr-eg-al,
champ pierreux ; pr. peir-eg-ada, tempête de grêle ; et elles
n'emploient le suffixe icus pour la formation de mots nouveaux
que dans des cas excessivement rares.

Pilare pour expillare (Ammien Marcellin) : pigliare, esp.
pr. pillar, fr. piller. Voy. le Dict. étymol.

Pipio, petit oiseau, petite colombe (Lampridius) : it. pippione
piccione
, esp. pichon, fr. pigeon.

Pisare pour pinsere (Varron) : de là esp. pisar, fr. piser,
val.pisà. De même pistare (Végèce, De re vet. Apulée) : it.
pestare, esp. pistar, pr. pestar.

Plagare pour plagam ferre (S. Augustin) : it. piagare,
esp. plagar llagar, pg. chagar, pr. plagar, v.-fr. plaier.

« Plancæ dicebantur tabulæ planæ » (Festus, p. 230 ; Palladius) :
piém. pianca, pr. planca, fr. planche.

Plotus, qui a les pieds plats (Festus) : de là sans doute it.
piota, semelle. Voy. le Dict. étymol.

Possibilis, déjà dans Quintilien, qui le traite de dura appellatio ;
fréquent dans les auteurs postérieurs, ainsi que possibilitas :
it. possibile, etc.

Potestativus (Tertullien) : pr. potestatiu, v.-fr. pœsteïf.

Præstus, de l'adv. præsto (Gruter Corp. Inscr. p. 669,
n° 4 ; L. Sal.) : it. esp. presto, pr. prest, fr. prêt.

Proba (Ammien Marcellin, Cod. Just.) : it. prova, etc.

Pronare, de pronus (Sid. Apollinaire), adpronare (Apulée) :
deprunar por el val, descendre dans la vallée (Pœma del Cid,
v. 1501). Subst. prunada, m. s. que caida ou desgracia
(Sanchez).

Propaginare (Tertullien) : propagginare, pr. probainar
(Gl. Occit.), fr. provigner.

Propiare pour prope accedere (S. Paulin de Noie) : it.
approcciare, pr. apropchar, fr. approcher.

Pullare pourpullulare (Galpurnius, ecl. V) : l'it. pollare
se rapproche plus de ce mot que de pullulare ; cf. pillola, ou
bien urlare de ululare.

Pullicenus pour pullus gallinaceus (Lampridius) : pr.pouzi,
fr. poucin ou poussin.

Putus pour puer, mot populaire : it. putto, esp. pg. puto.

Putillus, dimin. (Plaute) : it. putello. V. le Dict. étymol.

Quiritare. Voy. plus haut jubilare.19

Rallus, probablement dans le sens de mince ; vestis ralla
(Plaute) : esp. pg. ralo, fr. (pat.) rale, alban. ralę, m. s.

Rancor, rancune (S. Jérôme) : it. rancore, v.-esp. pr. rancor,
v.-fr. rancœur.

Refrigerium (Tertullien, Orose) : it. refrigerio, etc.

Reicere pour rejicere, employé au temps de Servius (cf.
Schneider, I, 581) : it. récere, cracher, avec une contraction
encore plus forte.

Rememorare (Tertullien) : it. rimembrare, v.-esp. pr.
remembrar, fr. remembrer.

Repatriare (Selin) : it. ripatriare, esp. repatriar, pr.
repairar, v.-fr. repairer.

Retractio, action de retirer, d'amoindrir : pr. retraissó, remontrance,
reproche.

Rostrum pour os, oris (Plaute, Lucilius, Varron, Pétrone,
Pandectes) : esp. rostro, pg. rosto, visage ; val. rost, bouche.

Ruidus, raboteux (Pline) : it. ruvido, m. s. (Voy. le Dict..
étymol.
) ; p.-ê. aussi esp. rudo.

« Rumare dicebant quod nunc ruminare » (Festus, p. 270,
271). A cette forme se rapporte l'it. rumare, qui pourrait cependant
venir de ruminare, comme nomare de nominare.

Rumigare pour ruminare (Apulée) : esp. rumiar.

Rumpus, vrille de la vigne qu'on fait courir d'un arbre à
l'autre (seulement dans Varron) : tessin. romp, m. s.

Ruspari, ruspare, fouiller, scruter (Accius dans Nonius,
Apulée, Tertullien ; cf. Festus) ; d'après Vossius le sens primitif
était gratter : l'it. ruspare confirmerait cette opinion.

Saga (Ennius), plus souvent sagum : it. saja, esp. pr. saya,
fr. saie.

Sanguisuga : « hirudine, quam sanguisugam vulgo cœpisse
appellari adverto » (Pline VIII, 10) : it. pg. sanguisuga,
esp. sanguija (pour sanjuga) sanguijuela, pr. sancsuya, fr.
sangsue.

Sapius pour sapiens, d'après le composé nesapius (Pétrone,
Terentius Scaurus) : it. saggio, esp. sabio, pr. sabi satge ; fr.
sage. Cf. Dict. étymol.

« Sarpere antiqui pro putare dicebant » (Festus, p. 322) :
de là v.-fr. sarpe, fr. serpe.

Scalpturire. Voy. le Dict. étymol. s. v. Scalterire, II a.

Scamillus, dans Priscien scamellum, dimin. de scamnum :
esp. escamel, pr. escaimel, v.-fr. eschamel.20

Senectus, comme adjectif, rare et archaïque (Freund), employé
par Lucrèce, Plaute, Salluste. Le mot esp., rare aussi,
senecho (muy senechas las quixadas, les joues vieilles, c.-à-d.
flétries, Cancionero de Baena, p. 106) ne peut régulièrement
venir que de senectus.

« Sermonari rusticius videtur, sed rectius ; sermocinari
crebrius est, sed corruptius » (Aulu-Gelle XVII, 2) : it. sermonare,
pr. sermonar, fr. sermonner.

Sifilare pour sibilare, forme vieillie d'après Nonius, s'est
conservé dans le fr. siffler.

Singillus, qui se déduit de singillarius pour singularius
(Tertullien) : pg. singélo.

Solitaneus pour solitarius (Theodorus Priscianus) : v.-fr.
soltain : les voies soltaines et gastes (Brut II, 291), m.-h.all.
Soltâne, le désert.

Somnolentus pour somniculosus (Apulée, Solin) : it. sonnolento,
esp. sonoliento, pr. somnolent. Somnolentia (Sid.
Apollinaire) : it. sonnolenza, etc.

Sortus : « surregit et sortus ponebant antiqui pro surrexit
et ejus participio, quasi sit surrectus (Festus, p. 297) : it.
sorto, de surgere.

Spatha, gr. σπάθη, instrument long et élargi pour remuer,
spatule, puis épée large, et sans doute dans ce dernier sens vocabulum
castrense
, déjà dans Tacite (Annal. XII, 35) : « gladiis
ac pilis legionariorum…, spathis et hastis auxiliarium » ; dans
Végèce (De re militari, II, 15) : « gladios majores, quos spathas
vocant », et autres. En roman le dernier sens s'est conservé
seul : it. spada, val.spate, esp. pr. espada, fr. épée.

Spathula, ordinairement spatula, dimin. du précédent, désigne,
comme aussi le gr. σπάθη, l'omoplate ou les grandes côtes
des animaux. Apicius dit spatula porcina : de là it. spalla, esp.
espalda, pg. espádoa, pr. espatla, fr. épaule.

Species, dans le sens d'épice (Macrobe, Palladius, etc.) : it.
spezie spezj, esp. especia, fr. épice.

Stagnum pour stannum, d'après les dérivés stagnatus,
stagneus : it. stagno, esp. estano, pr. estanh, fr. étain.

Stloppus, sclopius, bruit, détonation (Perse) : it. stioppo
schioppo
, m. s. De là aussi le b.-lat. sclupare (L. Sal.).

Striga, avec le double sens d'oiseau de nuit et de sorcière,
dans Pétrone et Apulée, a conservé le dernier en roman : it.
strega, pg. estria, v.-fr. estrie, val. strigóe.21

Struppus, lien, courroie (Gracchus dans Aulu-Gelle) : it.
stróppolo, fr. étrope, esp. estrovo, corde, bouée.

Subsannare, insulter, honnir (Tertullien, Némésien, S. Jérôme) :
v.-esp. sosanar, m. s., p.-ê. aussi pr. soanar, v.-fr.
sooner.

Suis pour sus (Prudence) : de là esp. sœz, sale ?

Tata, mot enfantin pour pater (Varron dans Nonius, Martial,
Inscr.) : it. (pat.) tata, val. tatę, esp. taita.

« Tauras vaccas stériles appellari ait Verrius, quæ non magis
pariant quam tauri » (Festus, p. 352, 353) : pg. toura, pr.
toriga, m. s. Le fr. taure a une autre signification.

Taxare, originairement avec le sens de tâter : « taxare pressius
crebriusque est quam tangere, unde procul dubio id inclinatum
est » (Aulu-Gelle, II, 6 ; cf. Festus). Ce sens, qui d'ailleurs
est constaté, mais n'est employé par aucun auteur, a persisté
dans l'itér. roman tastare= taxitare.

Termen pour terminus(Varro, De ling. lat.). L'it. termine
ne peut venir de terminus, ni même rigoureusement de termen ;
il suppose un acc. masc. terminem ; cf. terminibus qui distant,
dans les arpenteurs. Le plur. de termen, terminia, a produit
en b.-lat. d'un côté le sing. terminium, pr. termini ; de l'autre
le fém. terminia (voy. Pott, Zeitschrift für Alterthumswissenschaft,
XI, 486).

Testa, dans le sens de la boîte du crâne (Prudence, Ausone,
Cælius) : it. esp. pr. testa, fr. tête.

Tina, vase pour le vin (Varron dans Nonius) : it. esp. pr.
tina, fr. tine, alban. tinę, mot populaire.

Tinnitare, comme tinnire (Philomela) : fr. tinter.

Tragula pour traha, herse (Varron) : c'est tout à fait, comme
forme, le fr. traille, pont-volant.

Tribulare, tourmenter, vexer (Tertullien) : it. tribolare,
pr. tribolar, v.-fr. triboiller.

Trico, débiteur en retard, chicaneur (Lucilius) : comasq.
trignon, m. s.

Trusare, fréq. de trudere (Catulle) : lomb. trusà, pr. trusar,
heurter.

Turio, pousse, rejeton (Columelle) : cat. toria, marcotte,
provin.

Unio : 1° union, assemblage (Tertullien, S. Jérôme) : it.
unione, etc. ; 2° oignon (Columelle) : pr. uignon, fr. oignon.22

Vacivus (Plaute, Térence) : esp. vacio.

Valentia (Mævius, Titinnius, Macrobe) : it. valenza, etc.

Vallus, dimin. de vannus (Varron) : it. vaglio.

Vanare, tromper par de belles paroles (Accius dans Nonius) :
it. vanare, radoter, ordinairement vaneggiare ; esp. seulement
vanear, pr. vanar, hâbler.

Vanitare, itératif du précédent (S. Augustin, Oper. t. I, p.
437, 761) : it. vantare, etc.

Vasca-tibia (Solin) semble désigner une flûte traversière
(Freund) ; p.-ê. est-ce un pur hasard que la ressemblance de
ce mot avec le pr. bascunc (p. bascuenc ? Gl. Occit., Honnorat),
qui est traduit par de travers.

Vasum pour vas (Plaute, Caton, Pétrone, etc.) : it. esp. pg.
vaso, jamais vase.

Veruina, de veru (Plaute, cf. Fulgence) : it. verrina, foret.
L'u est tombé, comme cela arrive souvent.

Victualis (Apulée, Cod. Just.), victualia, subst. (Cassiodore) :
it. vettovaglia, esp. vitualla, pr. vitoalha vitalha, v.-fr.
vitaille ; de même dans les Form. Bignon, n° 13, vitalia
sans u.

Vidulus, coffre, malle (Plaute) : de là p.-ê. it. valigia, fr.
valise. Voy. le Dict. étymol.

Vilescere (Avienus) : v.-esp. vilecer, pr. vilzir.

Viscidus, gluant, pâteux (Theodorus Priscianus) : de là probablement
it. vincido, mou.

Vitulari, montrer de la joie, proprement sauter comme un
veau, de vitulus, si toutefois il ne faut pas prononcer vītulari
(Plaute, Ennius, Nævius et autres) : pr. viular, violar, jouer
du violon ; subst. víula víola ; it. esp. vióla, fr. vielle, b.-lat.
vitulus, m. s. Voy. le Dict. étymol.

Volentia (Apulée, Solin), mot rare d'après Nonius : it. voglienza,
vouloir, inclination.

Vorsare pour versare : v.-esp. bosar ou vosar, dans le sens
de l'it. versare, fr. verser.

Cette liste contient certainement plus d'un mot qui n'a pas le
droit d'être proprement appelé populaire. Mais comment éviter
toute erreur en pareille matière ? Pour prouver quelque chose, il
fallait accumuler les exemples : on peut en supprimer quelques-uns
sans que l'ensemble perde sensiblement de son effet. On peut
23croire aussi que les langues romanes ont créé de leur propre fonds
plusieurs des verbes composés qui figurent plus haut, comme
abbreviare, disseparare, incrassare, rememorare, ou des
dérivés tels que dulcire (cf. fr. aigrir, brunir, rougir), captivare,
frigidare, molestare, tinnitare, vanitare, amarescere,
vilescere, macror, malitas, solitaneus : car ces procédés
leur sont extrêmement familiers. Mais pourquoi deux créations
successives d'un seul et même mot ? Au reste les auteurs de
la décadence offrent bien des mots qui manquent à la littérature
antérieure et qu'il est impossible de regarder comme d'un usage
vulgaire ; ils semblent au contraire être en grande partie de libres
créations des écrivains, surtout des ecclésiastiques 16, et n'avoir
pénétré dans les langues nouvelles que par une voie purement littéraire.
Les mots les plus importants, dans la liste qui précède,
sont ces mots simples et usuels dont la littérature offre seulement
la mention ou de rares exemples, et dont plusieurs ont pris sur le
sol roman une importance et ont trouvé une diffusion considérable.
Tels sont, par exemple, bassus, boja, brisa, buda, burra,
campsare, crena, grossus, hapsus, hetta, maccus, olor,
planca, plotus, putus, rallus, ruspari, sarpere, stloppus,
struppus, tina. — Encore une question : N'y a-t-il pas des
primitifs qu'on ne trouve pas dans la littérature ancienne et qui
ont maintenu dans les langues néo-latines l'existence qu'ils avaient
dans le latin populaire, sans que nous en ayons eu la preuve ? La
possibilité de ce cas est incontestable ; mais il ne faut pas s'attendre
à ce qu'il se soit souvent produit ; car si la langue latine possédait
le primitif, elle avait autant de commodité et de penchant à
s'en servir que du dérivé. Cependant on rencontre quelques exemples
de cet accident, par exemple l'it. gracco, en lat. seulement
gracculus, geai ; pg. fraga, sol raboteux, lat. seulement fragosus,
âpre, inégal (voy. le Dict. étymol. II, 6) ; v.-it. marco,
maillet, lat. marculus ; it. mazza, esp. maza, pr. massa, fr.
masse, lat. mateola, fléau, qui suppose le prim. matea=mazza ;
it. mozzo, moyeu, lat. modiolus, de modius, inusité dans ce
sens ; v.-fr. sap, lat. sappinus ; val. vitę, bœuf (alb. vits, veau),
lat. vitulus. Il y a quelques simples dans le même cas, comme
esp. pr. cobrar, v.-fr. coubrer, lat. seulement recuperare ;
it. turare, esp. turar, boucher, lat. seulement obturare. Mais
ici la particule a pu si facilement tomber, qu'il faut être très-circonspect 17.
24— Les expressions techniques rares ont été à peu
près complètement exclues de la liste, parce que la rareté de leur
apparition ne tient pas à leur caractère populaire, mais bien à la
nature même de la chose qu'elles expriment. Mais c'est là un cas
où la philologie latine peut apprendre quelque chose des langues
romanes. Il y a, par exemple, dans les auteurs anciens un assez
grand nombre d'expressions d'histoire naturelle dont on ne peut
préciser le sens propre ; quand elles ont été transmises aux langues
nouvelles, on risque rarement de se tromper en y cherchant
leur sens. C'est le cas, par exemple, pour les mots avis tarda,
(esp. avutarda, fr. outarde), cæcilia (it. cicigna), carduelis
(it. cardellino), dasypus (esp. gazapo), farnus (it. farnia),
galgulus (esp. galgulo), gallicus canis (esp. galgo), gavia
(esp. gavia gaviota), melis (b.-lat. melo, onis, napol. mologna),
nepeta (esp. nebeda), opulus (it. oppio), secale (it.
segola, fr. seigle), tinca (it. tinca, fr. tanche).

Il est à peine besoin de remarquer qu'il y a aussi bien des mots
qui sont cités par les anciens comme populaires et dont la lexicologie
romane ne présente pas de traces.25

Les exemples d'archaïsmes ou d'idiotismes transmis aux langues
romanes par le latin populaire que nous avons cités jusqu'à
présent sont tous antérieurs au moyen-âge. Mais les éléments latins
de ces langues se divisent en deux séries, ceux qui nous sont
connus par les écrivains classiques, et ceux qui ont été empruntés
à la basse latinité. Ces derniers ne consistent parfois qu'en des
altérations de forme, comme cattare pour captare, colpus pour
colaphus, cosinus pour consobrinus ; ou bien ce sont des formations
nouvelles, comme auca, cappa, companium, furo,
plagia, poledrus ; pour d'autres l'origine latine ne s'établit que
par hypothèse. Sans aucun doute, il y a une partie de ces mots
qui ne date pas du moyen-âge, qui remonte jusqu'à l'antiquité.
On ne peut admettre, par exemple, que des mots comme auca,
furo, plagia, qui vers l'an 600 sont constatés dans l'usage
commun et reconnus pour latins, qui plus tard se retrouvent dans
presque toutes les langues romanes, soient nés dans les provinces
pendant l'intervalle de cent cinquante ans qui sépare cette époque
de la chute de l'Empire, et aient trouvé aussitôt un accueil dans
la langue littéraire du temps. En outre, auca pour avica est
évidemment une formation bien plus latine que romane, car les
langues nouvelles ne font presque jamais usage du suffixe ica ; et
furo a conservé en italien le sens qu'il a certainement eu à l'origine,
celui de maître filou, de voleur. Il y a même des mots romans
dont on ne retrouve pas le type en bas latin, et dont la forme
accuse une origine latine. Ainsi l'it. ripido, escarpé, indique un
modèle latin ripidus, car le roman n'emploie jamais le suffixe
idus à de nouvelles formations ; on a dit ripidus de ripa, comme
viscidus de viscus. Vouloir fixer l'âge d'un mot d'après la date
de son apparition dans un monument est un procédé, il est vrai,
diplomatiquement sûr ; mais précisément pour cela, c'est un procédé
superficiel, qui violente à chaque instant l'histoire de la
langue. Plus d'un mot contenu dans la liste qui précède aurait été
dévolu à la basse latinité, s'il ne s'était conservé par hasard dans
un écrivain isolé ; plus d'un mot roman d'origine latine, si le
même hasard ne lui avait pas donné son acte de provenance, aurait
été cherché, et peut-être trouvé, dans des langues étrangères.
C'est ce qui serait sans doute arrivé, par exemple, au mot it.
cansare, si Priscien ne nous avait conservé campsare
dans un fragment d'Ennius. Pour apprécier les mots romans et
bas-latins, il ne faut jamais oublier un point essentiel : c'est que
nous ne possédons du vocabulaire latin qu'un grand fragment, et
que l'état de civilisation où étaient parvenus les Romains, leurs
26arts, leur industrie et leurs mœurs supposent une provision de
mots bien supérieure à celle qui nous a été transmise. Beaucoup
de ces mots, surtout des expressions techniques, doivent être
devenus d'usage commun dans la basse latinité ; jusque-là une
grande partie était certes enfouie dans les glossaires 18.

Parmi les ouvrages des bas siècles qui offrent la plus riche
moisson de vieux mots romans, les lexiques sont les premiers.
En tête mérite d'être placé le livre du fécond et érudit évêque de
Séville, Isidore (mort en 635 ou 636), les Origines ou Etymologiæ,
surtout à cause des onze derniers livres. L'auteur n'avait
autre chose en vue que d'expliquer des mots appartenant à la
bonne latinité ; mais d'un côté il lui en échappe un assez grand
nombre de non latins, et de l'autre il désigne comme vulgaires ou
même déjà espagnoles plusieurs expressions qui se retrouvent en
effet pour la plupart dans la langue romane de l'Espagne. Le
grand avantage de ce livre sur les anciens glossaires, encore en
partie inédits, est moins la richesse que l'authenticité et la correction.
Parmi les autres, l'un des plus purs et des plus anciens
(VIe siècle) est celui de Placidus ; mais il est peu productif pour
notre usage. Le glossaire attribué à l'auteur des Origines, Isidore,
est d'une bien plus grande importance, quoiqu'il soit étrangement
altéré. L'auteur puisait encore, aussi bien que Placidus,
dans l'ouvrage complet de Festus ; mais il ne manque pas de mots
qui portent le cachet des bas temps : badare, ballatio, borda,
campio, cocistro, pilasca, pilottelus, etc. ; il en a même déjà
quelques-uns d'allemands, comme lecator, frea (ce dernier
d'après la Lex Longobardorum). Les glossaires grecs-latins
sont moins féconds ; mais les glossaires latins-allemands offrent
un riche butin. A leur tête il faut placer les Glosses de Cassel,
dont le manuscrit semble être du VIIIe siècle (publié par Wilhelm
Grimm, avec un fac-similé complet, Berlin, 1848). Il faut nommer
27ensuite le Vocabulaire de Saint-Gall, qu'on place au
VIIe siècle (publié dans Wackernagel, Lesebuch, 1, 27 ; dans
les Denkmäler de Hattemer, I, 11). Il y a encore d'autre travaux
de ce genre, quelques-uns bien plus étendus que les précédents,
qui nous fournissent avec de très-mauvais mots latins des
matériaux utiles pour l'étude historique des langues romanes :
tels sont les Glosses de Paris (publiées par Graff, Diutiska, I,
128), celles de Sélestadt (publiées par Wackernagel, Haupt's
Zeitschrift, V, 318), le Vocabularius optimus (p. p. Wackernagel,
Bâle, 1847), les Glosses latines anglo-saxonnes d'Erfurt
(p. p. Œhler, Jahrbücher der Philologie de Jahn et Klotz,
Supplément, XIII, p. 257 et suiv.), enfin quelques Dialogues
allemands-latins du IXe siècle (p. p. Wilhelm Grimm, Berlin,
1851). Ces monuments lexicographiques sont pourtant surpassés
par un texte de droit qui remonte aux premiers temps du
moyen-âge, et où l'expression romane se fait jour sans scrupule,
la Loi Salique (voy. l'important travail de Pott sur le côté philologique
de cette célèbre loi, dans Höfer, Zeitschrift, III, 13 ;
Aufrecht et Kuhn, Zeitschrift, I, 331). 19 Les autres lois germaniques,
en particulier la loi des Lombards que Pott a également
étudiée au point de vue philologique, les formules de droit, parmi
lesquelles celles de Marculf, qui datent en partie du VIIe siècle,
enfin les plus anciennes chartes appartiennent aux sources de la
lexicographie romane. Il faut ajouter à ces monuments du moyen-âge
les écrits les plus récents ou interpolés des arpenteurs
romains, spécialement les Casæ litterarum, texte à moitié barbare,
« le morceau de toute la collection le plus singulier et le
plus fortement corrompu par un long usage scolaire » (Rudorff,
p. 406-409) ; cf. Galvani, dans l'Archivio storico, XIV, 369 ;
Pott, dans la Zeitschrift für Alterthumswissenschaft,
XII, 219.

La liste ci-dessous offre un choix de formes et de mots bas-latins
qui se retrouvent en roman, et aussi, comme exemple,
divers mots classiques pris dans un nouveau sens. Elle se restreint
en général aux temps antérieurs à Charlemagne. On peut
dans cette période admettre une plus grande pureté de formes
28que dans les siècles suivants où la langue vulgaire, arrivée plus
loin dans son rapide développement, enrichit le bas latin d'un
plus grand nombre de formes altérées ou mal comprises. 110 L'inappréciable
Glossaire de Du Cange est la grande source où a été
puisée cette liste ; on a surtout voulu ajouter au terme bas-latin
les formes romanes les plus nécessaires, et, quand elle est tant
soit peu sûre, l'origine du mot lui-même.

Accega, bécasse (Gloss. Erford.) : it. acceggia, esp. arcea,
fr. (pat.) acée. On dérive ce mot d'acies.

Acia-= ala (Gloss. Isid.). Ce mot serait vraisemblablement
la racine du pg. aza, aile, s'il ne fallait plutôt lire axilla = ala
(cf. Grævius).

Aciarium, acciarium =. στομῶμα (Gloss. lat. gr.) : it. acciajo,
esp. acero, fr. acier. D'acies.

Adplanare (Gloss. Isid.) : it. applanare, pr. aplanar.

Ala : « inula quam rustici alam vocant » (Isidore, XVII,
11) : esp. pg. ala, it. ella, aunée, plante.

Amaricare pour amarum reddere (Class. auct. VI, 506) :
it. amaricare, esp. pr. amargar.

Ambactia, ambaxia, commission (L. Sal.), goth. andbahti,
it. ambasciata.

Amma : hæc avis (strix) vulgo dicitur amma ab amando
parvulos, unde et lac præbere fertur nascentibus » (Isid. XII,
7) : esp. pg. ama, seulement dans le sens de nourrice, bonne
d'enfant ; dans Hesychius ἀμμά, all. Amme.

Ascilla, ascella, métathèse essentiellement romane de axilla
(Isidore, Grég. de Tours et beaucoup d'autres) : it. ascella, pr.
aissela, fr. aisselle.

« Astrosus, quasi malo sidere natus » (Isidore, X, 13) : esp.
pr. astroso, malheureux.

Astrus, astrum, foyer, dér. astricus (Gloss. sangall.) : fr.
âtre, lomb. astrac, all. estrich.

Auca pour anser : « accipiter quiaucam mordet (L. Alam.) » ;
« aucas tantas, fasianos tantos » (Form. Marculf.) ; mot très-usité :
pr. auca, esp. auca oca, it. oca, fr. oie.29

Baburrus, stultus (Isid. 10, 31) : cf. it. babbaccio babbeo
babbuino
, lourdaud, rustre ; esp. babia, bêtise ; lat. babulus
pour fatuus dans Apulée.

Baia : « hunc (portum) veteres a bajulandis mercibus vocabant
baias » (Isid. XIV, 8) : it. baja, esp. bahía, fr. baie.

Ballare, d'après le subst. ballatio : « choreis et ballationibus »
(Gloss. Isid.) : it. ballare, esp. bailar, v.-fr. baler.Probablement
d'origine germanique.

Balma, grotte, se trouve, comme nom géographique, dans de
très-anciennes chartes : pr. balma, v.-fr balme baume. Origine
incertaine.

« Barbanus, quod est patruus » (L. Longob.) : it. barbáno.
De barba.

Baro, barus, homme, homme libre (L. Sal. L. Rip. L.
Alam
., et souvent) : it. barone, fr. baron, esp. varon. Sur
l'origine de ce mot important, voy. le Dict. étymol.

Basca, sorte de vase : « cum casa et furno et basca » (v. Maffei,
Storia diplomatica, n° 272, s. a. 650) : d'après Muratori,
it. vasca. De vas.

Baselus : « phaselus est navigium quem nos corrupte baselum
dicimus » (Isid., XIX, 1) : l'esp. baxel vaxel, qu'Isidore
avait en vue, répond à l'it. vascello, fr. vaisseau, et vient du
lat. vas, vasculum (cf. vascellus dans les Inscr.), car le ph au
commencement du mot ne devient guère b en espagnol.

« Bostar, locus ubi stant boves » (Gloss. Isid.) : esp. bostar,
pg. bostal, étable à bœuf.

Branca, griffe, dans les composés branca lupi, branca ursi,
dans un arpenteur (Lachmann, p. 309), branca leonis, assez
fréquent en b.-lat. noms de plantes : it. v.-esp. pr. branca,
fr. branche, val. brencę.

Caballicare : « si quis caballum sine permissu domini sui
ascenderit et eum caballicaverit » (L. Sal.), assez fréquent en
b.-lat. : it. cavalcare, esp. cabalgar, fr. chevaucher.

Cæcula, sorte de serpent (Isidore, XII, 4) : cf. it. ciecolina,
très-petite anguille.

Cai ou kai = cancellœ, c.-à-d. cancelli (Gloss. Isid.) :
esp. cayos (plur.), pg. caes, fr. quai. Cf. kymr. cae,
enceinte.

Caldaria (Grég. de Tours) : it. caldaja, esp. caldera, fr.
chaudière.

Cama : « in camis, i. e. in stratis », dit déjà Isidore (XIX,
3022), et dans un autre endroit : « cama est brevis et circa terram,
Græci enim χαμαὶ breve dicunt » (XX, 11) ; seulement esp.
Port. cama, lit, tapis, natte ; acamar, étendre par terre. L'étymologie
d'Isidore paraît la bonne.

Cambuta, cabuta, bâton tortu, dans une charte de l'an 533
(Bréquigny, n° 15 ; cf. Pertz, Monum. germ. II, p. 14) : esp.
gambote, bois tortu. Ce mot se rapporte à gamba.

Caminata, chambre à feu, dans le plus ancien b.-lat. : it.
camminata, salle ; fr. cheminée.

Caminus pour via : « quomodo currit in camino S. Pétri »,
dit une charte du roi Wamba : it. cammino, esp. camino, fr.
chemin. Cf. kymr. cam, pas.

Campana, cloche, parce que les cloches viennent de Campanie,
expliqué dans Isidore (XVI, 24) par statera unius lancis,
balance romaine : it. esp. pr. campana.

Campiones = gladiatores, pugnatores (Gloss. Isid.) : it.
campione, esp. campeon, fr. champion. De campus.

Canava = camea (caméra ?) post cænaculum, Gl. Isid. :
it. cánova, chambre aux provisions.

Canna, vase à boire : « cochleares, cultelas, cannas, potum »
(Fortunat, cf. du Cange) ; v.-fr. quenne, fr. canette, all.
kanne. Du lat. canna, roseau.

Capa, manteau, d'après Isidore (XIX, 31) : « quia quasi totum
capiat hominem » : it. cappa, esp. capa, fr. chape.

Capanna, hutte : « hanc rustici capannam vocant, quod
unum tantum capiat » (Isid. XV, 12) : it. capanna, esp. cabaña,
fr. cabane.

Capere pris intrans. dans le sens de pénétrer, prendre,
déjà dans la Vulgate : « sermo meus non capit in vobis » : de
même it. capére, esp. pr. caber.

Capitanus, capitaneus, dans le plus ancien b.-lat. : it. capitano,
esp. capitan, pr. capitani, v.-fr. chévetaine, fr. capitaine.

Capritus pour capellus, hœdus : « si quis capritum sive
capram furatus fuerit » (L. Sal.) : esp. cabrito, pr. cabrit, fr.
cabri, it, capretto ; n.-pr. cabridá, chevroter.

Caprio (Gloss. cass.) : esp. pr. cabrion, fr. chevron, m. s.
De caper.

Capulare : « si quis pedem alterius capulaverit » (L. Sal.) :
pr. chaplar, v.-fr. chapler, m. s. De capulus, garde d'épée,
épée.

« Capulum, funis : a capiendo, quod eo indomita jumenta
31comprehendantur » (Isid. XX, 16) ; it. cappio, nœud ; esp.
cable, fr. câble, m.-gr. καπλίον.

Cara, carabus. Voy. à la liste des mots grecs.

Carpa (Cassiodore et autres postérieurs) : esp. carpa, fr.
carpe, val. crap, it. carpione.

Casa pour domus dans le plus ancien b.-lat. bien que dans
Isidore casa soit encore traduit par « agreste habitaculum palis,
arundinibus et virgultis contextum » : it. esp. pr. casa,
val. case.

Casnus pour quercus, casnetum pour quercetum, ce dernier
déjà dans une charte de l'an 508 : « nemus quod dicitur Morini
Casneti » : v.-fr. caisne quesne chesne, fr. chêne, et de
casnetum, chênaie. C'est une corruption de quercinus.

« Casula, vestis cucullata, quasi minor casa » (Isid. XIX,
24) : esp. casulla, chasuble.

Cattare : cattus, quod cattat (var. catat, caplat), i. e. videt :
v.-esp. catar, m. s. ; h.-it. roum. catar, trouver ; val.
ceutà, regarder, trouver, surveiller. De captare (cf. Vossius
Etymol. s. v. Felis).

Causa pour res, dans le plus ancien b.-lat. et la Loi Salique :
it. esp. cosa, pr. causa, fr. chose.

Cecinus pour cygnus (L. Sal.) : it. cécino, cécero, esp. v.fr.
cisne. De cicer, it. cece, pois chiche, tumeur que le cygne a
sur le cou.

Ciconia : « hoc instrumentum (telon) Hispani ciconiam
vocant » (Isidore, XX, 15) : esp. cigüeña, piston de pompe.

Circare : circat = circumvenit (Gloss. Isid.) ; circat montem
(Casæ Utterarum, Lachmann, p. 326) : m. s. esp. pg.
cercar ; mais v.-pg. pr. cercar, it. cercare, val. cercà et
cercetà (circitare), fr. chercher dans le sens de quærere, proprement
tourner autour d'une chose.

Clida pour crates (L. Baiw.) : pr. cleda, fr. claie. Cf. irl.
cliath, etc.

Collina pour collis (Casæ lilterarum, Lachmann, p. 214) :
it. collina, esp. colina, fr. colline.

Colomellus : « hos (dentés caninos) vulgus pro longitudine
colomellos vocant » (Isidore XI, 1) : esp. colmillo, pg. colmilho.
De columella.

Colpus (Leg. barb.) : it. colpo, esp. golpe, pr. colp, fr.
coup. C'est une altération de colaphus ; aussi dans la Loi Salique
trouve-t-on colaphus pour colpus, et concurremment avec
ce dernier.32

Comba, vallée profonde ; cf. le nom géographique Cumba
dans une charte de 631 (Bréquigny, p. 136) : it. (pat.) comba,
gomba ; esp. pr. comba, fr. combe. De concava.

Combrus, amas de branchages (Gest. reg. Francorum) :
pg. combro, tas de terre ; it. ingombro, fr. encombre, obstacle.
De cumulus.

Companium, composé de cum et panis, société, amitié (L.
Sal.
) : de là l'it. compagnia, etc.

Condemnare aliquem, comme damnum adfere alicui (L.
Sal.
) : v.-fr. condemner, m. s. (voy. Zwei altromanische
Gedichte
, p. 50).

Contrariare (S. Prosper) : it. contrariare contradiare ;
esp. pr. contrariar, fr. contrarier.

« Cortinæ sunt aulæa » (Isidore, XIX, 26) : it. esp. cortina,
val. cortinę, fr. courtine. De chors, proprement quelque
chose qui entoure, qui protège.

Cosinus, abréviation de consobrinus, fém. cosina (Gloss.
sangall
.) : it. cugino, pr. cosin, fr. cousin.

Costuma pour consuetudo dans une charte de 705 ; coustuma
(Carpentier) : it. costuma, etc.

Crema pour cremor (Fortunat) : it. esp. pr. crema, fr. crème.

Cucus pour cuculus (Isid., XVII, 7) : vénit. pg. cuco.

Cusire, altération de consuere (Gl. Isid.) : it. cucire, val.
cose, esp. cusir coser, pr. cóser, fr. coudre.

Dativa pour donativa (Gloss. Isid.) : esp. dádivas.

Detentare (Fortunat et autres) : esp. detentar.

Diffacere (Capitula ad Leg. Sal. L. Longob.) :it. disfare,
esp. deshacer, fr. défaire.

Directum pour jus (Form. Marculf.) : it. diritto, esp. derecho,
fr. droit.

Discapillare, dépouiller quelqu'un de ses cheveux (L. Burg.
L. Alam.) : it. scapigliare, esp. descabellar, fr. décheveler.

Drappus pour pannus (L. Alam.Form.Marc) : it. drappo,
pr. drap, fr. drap, esp. trapo.

Esca, dans le sens d'amadou : « unde et esca vulgo dicitur
(fungus), quod sit fomes ignis » (Isidore, XVII, 10) : it. esca,
val. eascę, esp. yesca.

Exartum, lieu défriché, novale (L. Burg. L. Long.), d'où
exartare : pr. eissart, v.-fr. essart essarter. De ex et
sarritum.33

Exclusa (L. Sal. Grég. de Tours, Fortunat) : esp. esclusa,
fr. écluse.

Excorticare, enlever la peau (L. Sal.) : it. scorticare, esp.
escorchar, pr. escorgar, fr. écorcher. De cortex.

« Falcastrum, ferramentum curvum » (Isid. XX, 14 ; Grég.
le Grand) : it. falcastro, faux.

« Ficatum, quod Græci συκωτὸν vocant » (Gloss. Isid.), foie
d'un animal engraissé avec des figues : de la par généralisation
it. fégato, val. ficát, esp. higado, pr. fetge, fr. foie.

Flasco, vase (Grég. le Grand) ; flasca (Isid. XX, 6) : it.
fiasco, fiasca ; esp. flasco, v.-fr. flasche, fr. flacon. De vasculum
par transposition de l'l.

Focacius, gâteau cuit sous la cendre : « cinere coctus et reversatus
ipse est et focacius » (Isidore, XX, 2) ; it. focaccia, esp.
hogaza, fr. fouace.

Focus pour ignis (L. Alam. etc.) ; it. fuoco, val. foc, esp.
fuego, pg. fogo, pr. fuec, fr. feu.

Fontana pour fons (Casæ litterarum, L. Long.) ; originairement
aqua fontana (Columelle) ; mais l'adjectif finit, comme
souvent en roman, par avoir seul le sens de la locution entière :
it. esp. pr. fontana, fr. fontaine, val. funtune. Les deux dernières
langues ne possèdent pas le primitif.

Forestis, bois soumis aux privilèges de la chasse, laie, sous
cette forme et d'autres dans le plus ancien b.-lat., par ex. dans
la loi des Lombards : it. foresta, esp. floresta, fr. forêt. De foris,
proprement ce qui est en dehors du droit commun, ce qui est interdit.

Forisfacio = offendo, noceo (Gloss. Isid.). v.-it. forfare,
pr. fr. forfaire.

Fortia, forcia, dans le sens de vis (L. barb.) : it. forza, esp.
fuerza, pr. forza, fr. force.

Fundibulum pour infundibulum (Gl. Philox.) : esp. fonil,
pg. funil.

« Furo a furvo dictus, unde et fur, tenebrosos enim et occultos
cuniculos effodit » (Isid. XII, 2) : esp. huron, pg. furão,
v.-fr. fuiron, it. furetto, fr. furet. De fur ; cf. it. furone, archi-voleur.

Gamba (Gloss. cassel. et autres) : it. esp. gamba, pg. gambia,
fr. jambe, de même v.-esp. camba, rum. comba. Originairement
sans doute genouillère, du radical latin qui se trouve
dans cam-urus, cf. gr. καμπή.34

Gannat = χλευάζει (Gloss. lat.-gr.) , gannum (Gesta reg.
Franc
.) : it. inganno, esp. engaño, pr. engan, tromperie ;
verbe it. ingannare, val. ingęna. Probablement d'origine allemande.

Glenare : « si quis in messem alienam glenaverit » (Capit.
pacto L
, Sal. add.) : fr. glaner.

Granica pour horreum (L. Baiw.) : v.-fr. granche. Le fr.
grange peut venir de granea.

Gubia, et aussi guvia, gulbia, gulvia (Isid. XIX, 19) : esp.
gubia, pr. goiva, fr. gouge, ciseau de menuisier. Probablement
d'origine ibérique.

Gunna, vêtement (S. Boniface) : it. gonna, v.-esp. pr. gona,
v. fr. gonne.

Hostis pour exercitus (Leg.barb., Grêg.le Grand) : it. oste,
esp. hueste, pr. v.-fr. ost, val. oaste.

Incensum pour thus (Isidore, IV, 12) : it. incenso, esp.
incienso, pr. essès, fr. encens.

« Incincta, prægnans, eo quod est sine cinctu » (Isid., X,
151) ; it. incinta, pr. encencha, fr. enceinte.

Inculpare pour culpare (L. Sal.) : it. incolpare, pr. encolpar,
fr. inculper ; le lat. inculpatus signifie le contraire.

Infans, pris généralement pour puer, puella, p. ex. : « duos
infantes, unum qui habuit IX annos, alium qui habuit XI » (L.
Rip.
) : it. esp. infante, pr. enfan, fr. enfant, m. s. ; it. fante,
soldat à pied.

Insubulum (Isidore) ; it. subbio, esp. enxullo, fr. ensouple.

Iterare pour iter facere (S. Columban, Fortunat et autres) :
pr. edrar, v.-fr. errer.

« Labina, eo quod ambulantibus lapsum inferat » (Isidore,
XVI, 1) ; cf. lavina, chute, ruine, dans S. Jérôme d'après du
Cange : roum. lawina, v.-h.- all. lewina, v.-fr. lavenge, avalanche.

Latus, employé comme préposition : latus curte (L. Sal.),
latus se (Casæ litterarum), fréquent dans le b. lat. : pr. latz,
v.-fr. lez.

Lorandrum : « rhododendron, quod corrupte vulgo lorandrum
(var. lorandeum) vocatur » (Isid. XVII, 7) : c'est l'it.
esp. oleandro, fr. oléandre.35

« Mantum Hispani vocant, quod manus tegat tantum » (Isidore,
XIX, 24) ; mantum majorem (Charte de 542, Bréquigny,
n° 23) : it. esp. manto, fr. mante. Du lat. mantelum.

Marcus, malleus major (Isidore, XIX, 7), dans les classiques
seulement marculus : v.-it. marco.

Mare pour stagnum, lacus : « omnis congregatio aquarum
abusive maria nuncupantur » (Isidore, XIII, 14) : fr. mare.

Masca : « striga, quod est masca » (L. Longob.) ; mascus
= grima (Gloss. anglos.). Le mot est roman dans les deux
sens ; p. ex. : piém. masca, sorcière ; fr. masque, it. maschera
= larva
.

Matrina, matrinia, dans un double sens : 1° noverca
(L. Longob.) ; 2° marraine (Cap. Caroli Magni) : it. matrigna
madrina
, esp. madrina, fr. marraine.

Merces, dans le sens de compassion, pitié, dans Grégoire le
Grand et beaucoup d'écrivains postérieurs : it. mercè, esp. merced,
fr. merci.

Milimindrus ou milimindrum, jusquiame : « hanc (herbam)
vulgus milimindrum dicit (Isid., XVII, 9) : esp. milmandro,
pg. meimendro. Origine inconnue.

Monitare pour monere (Fortunat) : de là pr. monestar,
esp. amonestar, fr. admoneter ?

Montanea pour montana, scil. loca, aussi montania,
d'après l'adj. montaniosus (Casæ litterarum), l'opposé de
campania (voy. la 1re liste) : it. montagna, etc.

Mucare, muccare, comme emungere (L. Rip, ) : fr. moucher,
mouchoir. De mucus.

Mustio : « Bibiones sunt qui in vino nascuntur, quos vulgo
mustiones a musto appellant (Isidore, XII, 8) : it. moscione,
petit insecte ailé.

Muttum = γρύ (Gloss. lat.-gr. ), c'est-à-dire grognement,
murmure, pris plus tard dans le sens de verbum : it. motto,
esp. mote, pr. fr. mot. Le classique muttire ne se retrouve
que dans le pr. v.-fr. motir.

Nario = subsannans (Gloss. Isid.) : v.-h.-all. narro, comasq.
nar.

Natica, dérivé de natis, et employé dans le m. s. πυγή = natica
(Gloss. gr.-lat.) ; nates = natices (l. naticæ, Gloss.
Paris
, éd. Hildebrand) : it. natica, esp. nalga, v.-fr. nache.

Natta pour matta : « illud quod intextis junci virgulis fieri
solet, quas vulgo nattas vocant. » (Grég. de Tours) : fr. natte.36

Necare, negare pour aqua necare (L. Burg. Alam. etc.) :
it. annegare, esp. pr. negar, fr. noyer.

Olca, olcha : « campus tellure fœcundus ; tales enim incolæ
(Campani) olcas vocant » (Grég. de Tours) : v.-fr. ouche
osche
. Cf. gr. ὤλκα.

Padulis pour paludis dans le plus ancien b.-lat. : it. padule,
pg. paúl, esp. paul-ar.

Pagensis, déjà dans Grég. de Tours, dans la Loi lombarde,
et avec le double sens de campagnard et de compatriote : v.-esp.
pages, pr. pages, m. s.

Pantanum, comme palus, udis, mot répandu partout, bien
qu'il apparaisse pour la première fois dans une charte de Charlemagne :
it. esp. pg. pantano, rum. pantan.

Parcus, parricus, lieu entouré de haies (L. Rip. L.Angl. ),
parc (L. Baiw.) : it. parco, esp. parque, fr. parc. Sans doute
du lat. parcere, épargner (protéger).

Pariculus pour par : « hoc sunt pariculas causas, charta
paricla » (Form. Marc) ; it. parecchio, esp. parejo, fr.pareil.

Pecora pour pecus, oris (Gloss. sangall.) : it. pecora, fr.
pécore.

Petium et autres formes, pour dire morceau de terre, champ :
it. pezzo pezza ; esp. pieza, fr. pièce.

Pirarius pour pirus (L. S al. Capit. de villis) : pr. peirier,
fr. poirier.

Placitum, assemblée délibérante, dans le plus ancien b.-lat. :
it. piato, esp. pleito, v.-fr. plaid.

Plagia pour littus (Grég. le Grand) : it. piaggia, esp. plaga,
fr. plage. De plăga.

Prægnus au lieu de prægnans : prægnum jumentum
(L. Alam.) : de là l'it. pregno, a, tandis que le pg. prenhe,
pr.prenh (sous la forme fém. prenha), viennent de prægnans
ou prægnas.

Præstare pour mutuo dare (Salvien, Fortunat, L. Sal.) :
it. prestare, esp.prestar, fr. prêter.

Pretiare pour pretium ponere (L. Alam., éd. Herold,
Gassiodore ; cf. Funccius, De inerti ling. lat. ætate, p. 708) :
it. prezzare, esp. preciar, fr. priser, aussi v.-h.-all. prîsen.

Prostrare pour prosternere, formé d'après le part, prostratus
(cf. Funccius, l. c., p. 714) : it. prostrare, pr. prostrar,
esp. postrar.37

Pulletrus, poledrus pour pullus equinus (L. Sal. L.
Alam.
) : it. polédro pulédro, esp. potro, v.-fr. poutre. De
pullus ; cf. le fr. poulain.

Rasilis, sorte d'étoffe : « ralla, quæ vulgo rasilis dicitur »
(Isidore, XIX, 22) : esp. rasilla, espèce de serge.

« Redulus = strues lignorum ardentium » (Gloss. Isid. ) :
v.-fr. ré red, m. s., de rete, réseau, grillage, puis bûcher
arrangé en grillage.

Regnare, dans le sens de se conduire, vivre : « bonum tibi
est luscum in vita regnare » (Matth. XVIII, 9, dans Tatien) :
pr. renhar, v.-fr. régner, m. s.

« Retortæ, quibus sepes continentur » (L. Sal.) :it. ritorta,
pr. redorta, v.-fr. riorte, hart, lien d'osier.

Ruga = platea, ἀγυία (Gloss. vett..) : v.-it. ruga, esp. rua,
fr. rue. Proprement sillon, d'où ligne, file.

Salma. Voy. σάγμα dans la liste des mots grecs.

Sarna : « hanc (impetiginem) vulgus sarnam appellant »
(Isidore, IV, 8) : esp. pg. sarna, m.-s. Vraisemblablement
ibérique.

Sarralia : « lactuca agrestis est, quam sarraliam nominamus »
(Isid. XVII, 10) : esp. sarraja, pg. serralha.

Semus pour mutilus, simare pour mutilare (Form. de Pithou,
Cap. ad leg. Alam. L. Long. ) : it. scemo scemare,
pr. sem semar, v.-fr. semer. Du lat. semis.

Singularis = epur (aper, Gloss. Sangall.), mot très-fréquent :
it. cinghiale, pr. senglar, fr. sanglier.

Soca, soga, corde, courroie (Charte du VIe siècle, L. Long.) :
it. (pat.) esp. pg. soga.

Solatiari, solaciare (Grég. le Grand, L. Long.) : it. solazzare,
esp. solazar, pr. solassar, v.-fr. solacier.

Sparcus, spacus, ficelle (v. Graff, V, 239) : it. spago,
hongrois sparga.

« Taratrum quasi teratrum » (Isid. XIX, 19) ; taradros
= napugêrâ, vrille (Gloss. Cass.) : esp. taladro pour taradro,
pr. taraire, fr. tarière, rum. teràder. Du gr. τέρετρον.

Testimoniare (Cap. ad Leg. Sal. Form. Marc. I, 37 ;
Diploma Theodorici III, Bréquigny, n° 195, et fréquemment
plus tard) : it. testimoniare, fr. témoigner, etc.

Thius. Voy. Θεῖος dans la liste des mots grecs.38

Tornare dans le sens de verti (Edict. Rotharis, etc.) : it.
tornare, esp. prov. tornar, fr. tourner.

Troja = , sus (Gloss. Cass., etc.) : it. troja, v.-esp.
troya, pr. trueia, fr. truie. Du nom de la ville de Troie. Voy.
le Dict. étymol.

Troppus pour grex, turba : « in troppo de jumentis » (L.
Alam.
) : esp. tropa, fr. troupe ;it. troppo, fr. trop. Sans doute
de turba.

Tructa : « quos (pisces) vulgus tructas (var. bruccas)
vocat » (Isid. XII, 6) : it. trota, esp. trucha, fr. truite. Du
gr. τρώκτης ?

Turbiscus, sorte d'arbrisseau (Isidore) : esp. torvisco, pg.
trovisco.

« Tordela (var. turdella), quasi minor turdus » (Isid. XII,
7) : it. esp. tordella, grive. Ce mot rappelle le fém. turda dans
Perse ; le lat. n'a que turdillus.

Varicat = ambulat (Gloss. Isid.) : it. varcare, parcourir,
de varicare, écarter les pieds l'un de l'autre.

Vassus, serviteur (Leg. Barbar.) : it. vassallo, esp. vasallo,
fr. vassal, kymr. gwâs.

Vermiculus, adj. de vermis, avec le sens de coccineus, fréquent
dans le plus ancien b.-lat. : it. vermiglio, esp. bermejo,
fr. vermeil.

Viaticum, dans le sens de voyage : « deducit dulcem per
amara viatica natam » (Fortunat) : it. viaggio, etc.

Virare, même sens que gyrare (L. Alam.) : esp. pr. virar,
v.-fr. virer. Cf. le lat. viria, bracelet, c'est-à-dire rond de bras,
ornement arrondi.

Virtus dans le sens de miracle, déjà dans la Vulgate : « et
non poterat ibi virtutem ullam facere » (Marc, VI, 5), fréquent
plus tard : pr. vertut.

L'accord fréquent de tous les dialectes romans dans l'emploi
des mots, des formes ou des sens rapportés dans ces deux listes,
est, avec leur construction grammaticale, la plus certaine preuve
de leur unité originaire ; cette unité ne peut se supposer que
dans l'idiome populaire des Romains, d'autant plus que la langue
valaque, séparée de très-bonne heure des autres, ne peut leur
avoir emprunté ces éléments, qui lui sont communs avec elles,
39et ne peut les posséder, de même que ses sœurs, que comme un
patrimoine transmis par la langue-mère.

Au reste, il serait bien surprenant qu'il n'y eût pas aussi
entre les divers idiomes des divergences fréquentes pour l'expression
d'une même idée. Ces divergences ont pu être amenées par
plusieurs causes dont nous ne voulons pas faire mention ici. Nous
donnons seulement quelques exemples pris dans les substantifs :

Vir : it. uomo, fr. homme, esp. varon, val. bęrbat.

Puer : it. fanciullo, ragazzo ; esp. muchacho, rapaz,
niño ; pr. tos ; fr. enfant, garçon ; val. fęt, copil.

Frater : fr. frère, val. fratre, it. fratello, esp. hermano.

Patruus, avunculus : fr. oncle, val. unchiu ; esp. tio, it.
zio ; roum. aug.

Patruelis, consobrinus : it. cugino, fr. cousin ; esp. primo ;
pr. quart ; val. vęr.

Vitricus : val. vitrég, it. patrigno, esp. padiastro, fr.
parastre, beau-père.

Ovis : val. oae, esp. oveja ; it. pecora ; pr. feda ; fr. brebis ;
roum. nurssa.

Aries : it. montone, esp. morueco, fr. bélier, val. berbeace,
roum. botsch.

Canis : it. cane, val. cųnę, fr. chien, esp. perro, cat. pr. gos.

Vulpes : it. volpe, val. vulpe, esp. vulpeja, raposa, zorra ;
fr. renard.

Mus :roum. mieur ; it. topo, sorcio ; val. soarece, fr. souris,
esp. raton.

Quercus : it. quercio, fr. chêne, esp. carvallo, carrasca ;
roum. ruver, val. steźarin.

Malus : it. melo, val. mer, esp. manzano, fr. pommier.

Caryophyllum : it. garofano, esp. clavel, fr. œillet, roum. negla.

Domus : it. esp. casa, val. casę, fr. maison.

Via, platea : it. strada, esp. calle, fr. rue ; roum. gassa,
val. ulitzę.40

Si les langues nouvelles ont conservé et fait fleurir beaucoup
de mots oubliés ou peu usités de la langue du Latium, d'un autre
côté elles ont perdu une masse bien plus considérable des mots
latins les plus usuels. Avant de rechercher, autant qu'il nous le
sera possible, les causes de cette perte, il est bon de mettre sous
les yeux du lecteur une partie de ces mots perdus par le roman,
rangés en séries analytiques. Il ne s'agit, bien entendu, que de
l'élément populaire des langues romanes. Il y a beaucoup de
mots latins qu'elles ne possèdent que comme expressions poétiques,
et de ceux-là les uns leur sont parvenus par une voie
purement littéraire ; les autres ont été, pendant un temps, réellement
usuels, et ont vieilli ensuite ; les derniers seuls doivent être
regardés comme romans 111. On doit écarter aussi des éléments
constitutifs des langues romanes un grand nombre d'expressions
techniques qui sont empruntées au latin et sont désignées comme
latines par les dictionnaires. Il y a d'autres mots qui, sans être
aussi décidément étrangers à la formation originaire, sont évités
dans l'usage et remplacés par des synonymes : la liste ci-dessous
les notera, en indiquant la langue qui les tolère. Nous
ferons, pour cette fois, abstraction complète du valaque et des
patois.

I. Substantifs.

Monde, terre, éléments. — Sidus, orbis. Tellus, humus,
rus, pagus, plăga, arvum, clivus, tumulus, rupes, cautes,
specus, antrum, scrobs (it.), latebra (it.). lucus, nemus.
Trames. Uligo
, cœnum, limus (à peine roman). Æquor, fretum,
amnis, imber, ros (pr. très-rare). Æther, procella.
41Ignis, fulmen (it.), pruna, torris, nitor (it.), jubar, œstus.

Temps. — Ævum. Ver (pr. v. fr.), hiems. Hebdomas.
Diluculum
, aurora, meridies, vesper (rom. dans un autre
sens).

Animaux. — Bellua (it. belva, poét.). Equus (rom. au
fém.), mannus, hinnus, caper (rom. au fém.), hœdus, hircus,
ïbex, ovis, aper, sus, meles, hystrix, eres, felis, nitela,
mustela, mus. Volucres, alites, milvus, nisus, tinunculus,
noctua (seulement it. nottola), ulula (à peine rom.), psittacus,
alcedo, monedula, fringilla (it. fringuello), motacilla,
ficedula (esp.), regulus (it.), parus, apus, ardea, butio
larus
(esp.), anser, olor, merops, vipio. Testudo (seulement
it. testuggine), saurus, anguis (fr. anguille), boa. Squalus,
lupus, platessa, mustela, sparus, labrus, glanis, silurus,
fario, mugil, clupea (it. chieppa ?), halex (it. alice, sardine),
cyprinus, alburnus, esox, et autres noms de poissons.
Cicindela, nepa, culex, asilus, volvox. Hyrudo, mya, spondylus,
murex, teredo.

Corps humain. — Sinciput, occiput, mala, gena, os (oris),
rostrum (esp.), guttur (fr. goitre), jugulum, frumen,
rumen, uber, abdomen, alvus, tergum, anus, natis, clunis,
artus, armus, lacertus (it. rare), scapula, ulna, vola, femur
(it.), crus, genu, poples, sura, talus, unguis, vertibulum.
Cutis
, scortum, cœsaries, vellus, juba. Hepar, jecur,
splen, lien, ilia, adeps (it.), arvina, bilis, cruor. Lues.
Vibex
, nævus (it.), vulnus, funus.

Végétaux. — Les noms des arbres, des arbrisseaux, et même
des petites plantes, sont restés, pour la plupart, dans les langues
romanes. On ne retrouve pas : siler, tibulus, tinus, cratægus,
arbutus (fr. arbousier), paliurus (it.), lappa, gramen, ador,
alica (v.-esp.), sandalum, arundo. Sentis, dumus, vepres,
surculus, termes, palmes, etc.

Minéraux. — Les mots de cette classe, assez peu nombreux,
par exemple les noms de métaux et de pierres précieuses, se
sont aussi conservés pour la plupart. Manquent : lapis, scrupus,
calculus, schistus, æs, chalybs, magnes, etc.

Hommes. — Vir, mas, liberi, nothus, puer, puella, pusus,
adolescens, ănus. Avus (it. v.-fr.), patruus, matertera,
vitricus, noverca, privignus, levir, glos, conjux, uxor (v.fr.).
Herus, civis, verna, præs, vas. Socius (à peine rom.),
sodalis. Qualifications morales : nebulo, tenebrio, verbero,
fur, leno, pellex, scortum et autres.42

Agriculture. — Prædium, ager, lira, seges, merges,
messis. Simila (v.-fr.), pollex, pabulum. Ligo (esp.), pastinum,
rallum, volgiolus. Horreum, hara. Agricola (à peine
rom.), vinitor, villicus, opilio, subulcus, agaso.

Guerre, armes. — Bellum, prœlium, certamen, clades
(it.). Actes, agmen, cohors, castra. Thorax, ancile, clypeus,
parma, pelta, umbo, cassis (idis), galea, ensis, cuspis,
pugio, sica, jaculum, pilus, venabulum, veru, telum,
vexillum. Miles, tiro, eques, pedes, veles, lixa, calo.

Navigation. — Linter, cymba, celox, faselus, liburnus,
ratis. Malus, carbasus, tonsa, rudens, statumem, tonsilla.
Classis. Nauta
, remex.

Métiers. — Ærarius, cæmentarius, caupo, cerdo, fartor,
fidicen, figulus, histrio (à peine rom.), infector, institor,
lanius, mango, molitor, olitor, pellio, pincerna, pistor,
restio, scriba, sutor (fr. Lesueur, nom propre), tibicen,
tonsor, tornator (fr.), vespillo, vietor ; auriga.

Maison. — Ædes, domus (rom. dans un sens spécial).
Atrium, hypocaustum, thalamus (à peine rom.), aula,
culina, popina. Lacunar, laquear, fornix, janua, foris,
posticum, valva (it.), cardo, repagulum, pessulus, obex,
limen. Tignum, vibia, later, pluteus. Urbs, oppidum, arx,
mœnia, minæ ; angiportus (it.), fundula. Fanum, ara (inusité).

Vases. — Acerra, cacabus, cadus, calathus, cantharus,
clibanus, corbis (v.-esp.), crumena, fidelio, hama, hamula,
hydria, lagena, lebes, marsupium, matula, patena (à peine
rom), pelvis, pera (it.), poculum, qualum, scutra, scyphus,
seria, sinum.

Nourriture, boisson. — Offa, victus (it.), edulium, daps,
obsonium, assum, farcimen, hilla, cibum, laganum, placenta,
collyra. Penus. Potus, merum, mulsum (it.), vappa.
Convivium
(à peine rom.), epulæ, jentaculum.

Toilette. — Amictus, péplum, trabea, læna, chlamys,
penula, palla, supparum, subucula, interula, indusium,
rica, lacerna, lacinia. Pileus. Ocrea, pero, caliga, crepida.
Tænia
, redimiculum, torques, limula, inauris, spinther,
fucus.

Instruments divers. — Currus (it.), plaustrum, carpentum,
rheda, cisium, essedum, sarracum. Cunæ, lodia, cervical,
pulvinus, stragulum, teges. Fides, lituus, tintinnabulum.
Aléa, pila (esp.), crepundia (it.). Acus (it.), calcar,
43viriculum, dolabra. Asser, rudis, sudes, trudis, scipio,
vacerra, vectis, trua, uncus ; strues, rogus. Amentum (v.esp.),
lorum (pg.) funis (it.), habena, scutica, verber ;
cassis
, verriculum. Trutina.

Mots collectifs. — Caterva, cœtus, concio (à peine rom.).
congeries.

Mots abstraits. — Algor, angor, ærumna, luctus, metus
(esp.), formido, spes, cupido, fastus, voluptas, optio, preces,
astus, dolus (it.), versutia, nequitia, insania, vecordia, desidia,
ignavia, inertia. Mos (fr.), usus, munus, vis, robur,
decus, lepor. Jus, fas, nefas, jussus, venia, conatus, ultio,
facinus, probrum, flagitium, mendacium, jurgium, conflictus,
ictus, alapa, nugæ, ludus, suavium, osculum (au
sens lat.), fœdus, conjugium, connubium, auxilium, ops,
divitiæ, ubertas, defectus (it.), egestas, inopia, penuria.
Motus
(it.), iter (v.-fr.), initium, eventus, obitus, letum,
nex, exitium. Omen, fascinium. — Ces mots, et d'autres
abstraits, peu usités dans la vie ordinaire, trouvent pour la plupart
une fréquente application dans le style poétique.

II. Adjectifs.

Æquus, almus, ater, canus, celer, claudus, creber,
dives, exiguus, exilis, faustus, flavus, fulvus, galbus, gilvus,
glaber, glutus, inanis, ingens, lævus, limus, luxus,
mæstus, magnus (à peine roman), mitis, navus, necesse,
nequam, parvus (à peine esp.), paullus, perperus, pinguis
(esp. prengue ?), potior, priscus, privus, probus, procerus,
pronus, puber, pulcher (it.), pullus, putus, ravus,
sævus, satur, saucius, scævus, segnis, senex (pr.), serus,
squalus, strabus, teres (esp.), trux, tutus, udus, vafer,
vulgus, vatius, vetus, vetustus, vigil.

III. Verbes.

1re Conjugaison. — Bicare, flagitare, flare, hiare, hortari,
inchoare (pr.), lurcari, manare, meare, migrare,
morari (seul. esp. morar), nare, patrare, placare, potare,
properare, solari, spectare, venari, viare.

2e Conjugaison. — Algere, arcere, augere, carere,
cavere, censere, decere, docere, egere, favere, flere,
fovere, frigere, hærere, horrere, invidere, jubere, latere,
libet, lugere, madere, mederi, mœrere, nere, nitere, oportere,
patere, pavere, pigere, pollere, polliceri, præbere
44(pr. plevir), pudere, rancere (fr.), reri, rigere, silere,
spondere, studere (v.-fr. estovoir ?), suadere, tabere, tædere,
tepere, terrere, torquere, tueri, tumere, turgere, urgere,
vegere, vereri, vigere, vovere.

3e Conjugaison. — Alere, amittere, cædere, canere,
cogère, colere (à peine pr.). consulere, contemnere, deficere,
degere, demere, deligere, edere, emere, fidere, fieri,
fluere, frendere, frui (à peine rom.), fungi, furere, gerere,
gignere, jacere, induere, interficere, labi, linere, linguere,
loqui, ludere, luere, mandere, mergere (it.), metuere,
nectere, ningere, niti, noscere, nubere, oblivisci, pangere,
parere, pellere, pergere, petere (esp.), pinsere, plaudere,
plectere, poscere, prodere, proficisci, queri, repere, ruere
(à peine rom.), scabere, scalpere, scandere, scindere, serere,
sinere, spernere, spuere, sternere, strepere, sugere (it.),
suere, sumere, turgere, terrere, trudere, ulcisci, urere,
uti, vehere, vergere, verrere, vesci, viscere.

Conjugaison. — Farcire, haurire, invenire, metiri,
moliri, oriri, nequire, sarcire, sarrire, scire, vincire.

Verbes irréguliers. — Ferre, nolle, malle ; cœpisse,
meminisse, novisse, odisse ; aio, inquam.

Nous ne nous occuperons pas pour le moment du sort des
pronoms et des particules.

Si l'on embrasse maintenant d'un coup d'œil les mots contenus
dans cette liste, mots dont les uns sont des primitifs et
dont les autres représentent les notions les plus usuelles et les
plus importantes, on reconnaîtra que la perte n'est pas très-considérable
dans les substantifs et les adjectifs, mais qu'elle
est énorme dans les verbes radicaux, bien que tous ceux qui
ont disparu ne soient pas, à beaucoup près, énumérés ici ; or
ces verbes constituent proprement la richesse de la langue.
Mais la disparition de tant de mots essentiels n'entraîne pas
nécessairement celle de leurs racines. La plupart se sont perpétuées
dans les langues nouvelles par des dérivations ou des
compositions dont les unes existaient déjà en latin, et dont les
autres ont été créées de première main par les idiomes romans.
En effet, ces idiomes ont développé avec la plus grande énergie
la faculté de formation et d'assimilation, et les mots que l'emploi
de cette faculté leur a donnés dépassent de beaucoup en
45nombre ceux que leur avait légués la langue mère. La perte
d'éléments anciens, l'introduction d'éléments nouveaux, la bifurcation
fréquente d'un mot en deux 112, la création des formes les
plus variées, offrent le champ le plus riche aux réflexions de
celui qui voudrait rechercher les causes de ces divers phénomènes.
Mais nous nous bornerons ici à signaler, parmi les
causes qui ont fait s'effacer tant d'éléments latins, celles qui
sont le plus faciles à constater et qui ont aussi la plus grande
influence. Les mots trop courts ou même trop peu sonores
devaient naturellement être évités par une langue qui, rejetant
systématiquement certaines consonnes finales, par exemple m
ou s, rétrécissait encore leur forme. Que pouvait faire le roman
de mots comme rem, spem, vim (nous prenons ici l'accusatif
pour type), comme fas, vas, æs, os, jus, rus ? ou bien de mots
disyllabiques sans consonne au milieu, comme reum, diem,
gruem, luem, struem, suem ? Quelques-uns d'entre eux se
sont cependant maintenus, rem en v.-esp. et en fr., spem en
it., vas partout en revêtant la forme vasum, reus en it., diem
dans presque toutes les langues, gruem dans toutes. Deus ne
pouvait pas être remplacé, bien que sa permutation n'ait pas eu
lieu partout régulièrement. Il y avait encore beaucoup de disyllabes,
de trisyllabes même, avec une consonne au milieu, qui
ne donnaient pas des formes sonores remplissant bien l'oreille,
et cela n'a pas été sans influence, au moins pour les mots de
l'usage quotidien. Mais ici il faut distinguer d'après la nature
des diverses langues : celles du nord-ouest avec leur tendance
plus analytique devaient plus que les autres éviter ces formes ;
celles du sud supprimaient souvent la consonne médiale, sans
changer autrement le mot (le fr. a tiré de radicem le dérivé
radicina, racine, tandis que l'esp. dit raiz). On peut donner
comme exemples : ile ou ilia, hiemem, genu, agnum, ignem,
aurem, narem, erem, herum, rorem, aurem, murem, et
aussi apem, ovem. — Ces mots, qui n'avaient pas assez de
corps, furent souvent supplantés par d'autres : res par causa,
vis par fortia, fas et jus par directum, os par bucca, rus
par campania, sus par troja, ignis par focus, herus par
patronus ou magister, crus par gamba, mus par sorex ou
talpa. Ou bien on mit à leur place des dérivés de la même
racine : sperantia pour spes, æramen pour æs, diurnus
pour dies, iliare pour ile, hibernum pour hiems, genuculum
46pour genu, agnellus pour agnus, auricula pour auris
narix (it. narice) pour naris, ericius pour eres, roscidum et
autres pour ros, avicella pour avis, ovicula pour ovis. Au
reste, l'extension des formes, surtout par des diminutifs, comme
dans toutes les langues populaires, est un des principes du roman,
et s'exerce même sur des mots où le primitif ne péchait pas par
trop de brièveté ; les dérivés fournis par le latin ou créés par
le roman remplacent le primitif et le font la plupart du temps
disparaître : c'est ainsi que de vulpes, sciurus, luscinia, rana,
apis, lappa, corbis, colus, on a conservé les diminutifs vulpecula,
sciurulus, cornicula, lusciniola, ranicula, apicula,
lappula, cornicula, coluculus ; de melis, milvus, culex,
quercus, natis, limes, on a formé les dérivés mologna (napol.)
milvanus, culicinus (fr. cousin), quercea, natica, limitare.

La nouvelle langue ne pouvait plus admettre aussi aisément
que l'ancienne des mots homonymes ou ayant une grande ressemblance,
car elle avait perdu deux puissants moyens de les
distinguer : d'abord la prononciation nette et distincte des
consonnes, altérées par l'assimilation et d'autres causes (actus
et aptus deviennent en it. atto) ; puis la quantité, très-imparfaitement
remplacée par la diphthongaison des brèves accentuées.
Beaucoup des mots de cette classe, surtout s'ils étaient du même
genre, devaient donc être sacrifiés à la clarté. Le subst. vir,
par exemple, au grand détriment de la langue, a cédé à verus,
parce que tous deux auraient donné en it. vero ; l'esp. le remplaça
par varon, le val. par bęrbat (barbatus). La même concurrence
avec verus aurait aussi fait disparaître le nom du printemps,
ver, s'il ne s'était conservé par le moyen de la dérivation
ou de la composition (esp. verano, it. primavera). Un synonyme
de vir, mas, maris fut sans doute abandonné à cause de
mare. Bellum céda évidemment à l'adj. bellus et on accueillit
à sa place l'all, werra. On peut encore admettre que æquus
s'est effacé devant equus (ou plutôt equa qui a persisté), ager
devant acer (it. agro), fidis devant fides, habena devant
avena, līber devant lĭber, māla devant l'adj. măla, matula
devant macula, melis devant mel, palla devant pala, plăga
devant plāga, puer devantpurus, vĕru devant vērus. Ora ne
put persister en it. devant hora, il lui fallut se réfugier dans la
formule diminutive orlo, tandis que le prov. distingua les deux
mots par le genre : or, ora ; de même sol ne pouvait cœxister
en fr. avec solum, de là la forme soleil. Il y eut aussi beaucoup
47d'homonymes qu'on put sauver au moyen d'une altération dans
leur forme : ainsi mālus persista à côté de mălus, dans l'it.
melo, pōpulus à côté de pŏpulus dans pioppo. C'est dans la
conjugaison que l'influence de l'homonymie a causé la perte la
plus importante : le futur classique, qui coïncidait plus ou moins
en partie avec l'imparfait de l'indicatif, en partie avec le subj.
prés, fut abandonné par toutes les langues romanes, et reconstruit
sur d'autres bases. — L'influence de l'homonymie fut encore
active, même après l'achèvement des langues nouvelles.

Ce qui était arrivé pour les homonymes eut lieu aussi pour
les synonymes ; beaucoup d'entre eux disparurent de la langue,
parce qu'on ne comprenait plus les nuances délicates des sens ou
qu'on n'attachait aucun prix à leur distinction. Les exemples
abondent : abdomen parut faire double emploi avec pantex,
ædes avec casa, ævum avec ætas, amnis avec fluvius et
flumen, anguis avec serpens, ānus avec culus, arx avec
castellum, clivus avec collis ou le dérivé roman collina, cænum
avec lutum, culina avec coquina, daps avec cibus,
ensis avec gladius, equus avec caballus, bilis avec fel, formido
avec pavor, gena avec palpebra, gramen avec herba,
jugulum avec gula, hirudo avec sanguisuga, imber avec
pluvia, jaculum avec lancea, janua avec porta et ostium,
lapis avec petra, lira avec sulcus, lorum avec corrigia,
mala avec maxilla, mœnia avec murus, offa avec frustum,
orbis avec circulus, osculum ou suavium avec basium, rupes
avec saxum, sidus avec astrum, specus ou antrum avec
spelunca, tellus avec terra, trames avec semita, tumulus
avec cumulus, ulna avec cubitus, urbs ou oppidum avec
civitas, vulnus ou ictus avec plaga.

Pour plusieurs de ces mots on peut, il est vrai, se demander si
ce n'est pas aussi bien la faiblesse de leur forme qui les a fait
tomber que leur synonymie : c'est le cas, par exemple, pour
ædes, ævum, amnis, anguis, ensis, gena, urbs (qui en
outre aurait donné le même mot qu'orbis). Pour les adjectifs,
c'est la synonymie qui paraît avoir été la cause dominante des
pertes considérables qu'ils ont subies : ainsi disparurent des
mots comme magnus, mitis, pulcher, sævus, devant grandis,
suavis, bellus, ferox. Mais comment se fait-il que parvus
ait été supplanté par le barbare piccolo, pequeño, petit ?

Cette crainte des synonymes n'a pas d'ailleurs empêché les
langues nouvelles de former ou d'emprunter à d'autres idiomes
un assez grand nombre d'expressions dont le sens était déjà
48suffisamment représenté. — On conçoit facilement que des relations,
des mœurs et des idées nouvelles aient rendu inutile plus
d'un ancien mot ou l'aient fait échanger pour un autre. Ne parlons
ici que de ceux qui ont été échangés. Le cas le plus important
est celui de l'expression qui désigne le mot même, verbum,
que son emploi spécial dans l'Eglise a soustrait à l'usage
commun, où il a été remplacé par parabola (Schlegel, Litt.
prov
. not. 33). Domus ne signifie en français et en italien que
la maison du Seigneur : casa a pris sa place. Vesper prit
aussi un sens liturgique, et son sens primitif fut représenté
par les adjectifs serus ou tardus. Un grand nombre d'objets
naturels furent désignés par des noms sortis d'une nouvelle
manière d'envisager leurs propriétés et leurs caractères, et perdirent
leur ancienne appellation : ainsi on nomma le sanglier
singularis, celui qui vit seul ; le mouton mutilus (le mutilé), et
le cygne cecinus, c'est-à-dire l'oiseau qui a au bec une tumeur
(cicer) ; la bergeronnette caudi-tremula, comme en gr. σεισοπυγίς.
Pour les plantes, on trouve une masse de ces noms tirés de
leur nature. Les expressions de ce genre appartiennent aux plus
frappants caractères des langues romanes ; elles peignent bien
leur origine et leurs rapports avec le latin ; l'élément populaire
s'y montre sans réserve ; on remarquera entre autres
ces désignations rustiques des parties du corps humain : testa
(pot) ou concha (coquille) pour caput ; gurges (gouffre)
pour guttur ; spatula (bêche) pour scapula ; perna (jambon)
pour crus 113 ; pulpa (viande, morceau de chair) pour sura ; ficatum
(foie d'oie) pour hepar ; botellus (boudin) pour intestinum ;
pellis (fourrure, peau d'animal) pour cutis ; — casa (cabane,
baraque) pour domus est aussi un mot de cette classe.

Enfin la perte de beaucoup de mots latins eut pour cause
l'introduction de termes empruntés à des langues étrangères, fait
sur lequel nous reviendrons plus bas. Les Romans ne voulaient
ni ne pouvaient s'interdire ces emprunts, que leur suggérait le
contact journalier avec différents peuples : souvent, en effet, le
mot étranger exprimait des objets ou des idées pour lesquels la
langue latine n'avait pas d'expression satisfaisante ou au moins
caractéristique ; souvent encore il se recommandait par une forme
plus pleine et plus sonore. Çà et là on saisit aussi la trace de
causes spéciales : par exemple les langues du nord-ouest ont
abandonné trois expressions latines désignant le mâle de la
49chèvre, caper, hircus et hædus, pour l'all, boc, parce qu'on
voulait, pour cet animal comme pour d'autres animaux domestiques,
désigner la différence des sexes par la diversité des radicaux.
La même raison a fait remplacer gallus par le mot étranger
coc. Mais la victoire du mot étranger sur le mot latin ne fut
souvent qu'une affaire de hasard 114.

Nous avons encore un coup-d'œil à jeter sur les verbes.
Leur perte a eu les mêmes causes que celle des substantifs, par
exemple la brièveté de la forme pour flare, nare, flere, nere,
reri (tandis que dare et ire se sont conservés, bien qu'incomplètement,
et seulement dans quelques pays) ; l'homonymie a
fait disparaître peu de verbes, par exemple mœrere à cause de
merere, cædere a cause de cedere, parĕre à cause de parēre,
queri à cause de quærere ; la synonymie a eu plus d'influence,
mais il y a eu des causes spéciales. La langue nouvelle a laissé
tomber presque tous ces beaux verbes si nombreux dans la
2e conjugaison qui expriment un état, parce qu'elle pouvait facilement
les rendre par une circonlocution, et qu'elle affectionne
en général les circonlocutions : au lieu de albere,
frigere, nigrere, on pouvait dire album esse, frigidum esse,
nigrum esse. Les pertes considérables que subit la 3e conjugaison
ont sans doute pour cause la grande variété de ses
flexions. Les verbes se conservèrent mieux en composition,
parce que là les formes étaient plus étendues et les significations
plus individuelles : ainsi inflare, inhortari (v.-fr.), demorari,
consolari, adhærere, abhorrere, respondere, persuadere,
occidere, comedere (esp. comer), influere, relinquere, consuere,
consumere, advincere (it. avvincere), referre et
autres. On trouve aussi beaucoup de primitifs éteints qui revivent
dans des formes fréquentatives ou itératives 215, ou bien
dans des verbes tirés de leur radical par l'intermédiaire de substantifs,
comme invidiare, odiare, studiare.50

II
Élément grec.

En dehors du latin, il n'y a que deux langues où tous les
idiomes romans aient puisé, dans des proportions diverses : c'est
le grec et l'allemand.

Si on déduit les éléments grecs que contenait le latin quand il
donna naissance aux nouvelles langues, on en trouvera assez
peu dans le roman ; l'on ne compte pas, bien entendu, les expressions
introduites par la science à une époque récente. Les Byzantins
restèrent, il est vrai, les maîtres dans l'Italie méridionale,
en Sicile et dans une partie du sud de l'Espagne, longtemps après
l'invasion germanique ; mais il n'y eut pas là de mélange de
races sur une grande échelle ; ce que les Massiliotes avaient
pu apporter à la langue gauloise disparut avec cette langue elle-même.
Enfin une partie des mots gréco-romans doivent leur
existence, non pas à l'influence d'une langue sur l'autre, mais
au commerce habituel des peuples entre eux, qui amène toujours
quelques emprunts mutuels. Les fables patriotiques qu'ont soutenues
Joachim Périon, Henri Estienne et d'autres savants français,
sur l'affinité de leur langue avec le grec, n'ont aucun fondement ;
ils auraient eux-mêmes renoncé à les défendre s'ils
avaient mieux connu les lois phoniques du roman, et s'ils
avaient pu embrasser plus sûrement l'ensemble de ses sources.
La même observation s'applique aux érudits italiens et espagnols
qui ont fait du grec une mine féconde pour tous les éléments
non latins de leurs idiomes. Il faut reconnaître, du reste,
que la ressemblance fortuite de beaucoup de mots grecs et
romans ne rendait que trop séduisant ce système, opposé à tous
les faits historiques : pour ne citer que des exemples français,
comment le vieux mot airure (champ semé) ne ferait-il pas songer
à ἄρουρα, coite à κοίτη, dîner à δειπνεῖν, blesser à πλήσσειν,
moëlle à μυελός, paresse à πάρεσις, tétin à τίτθη trouer à τρύειν ?
Aucun de ces mots ne peut cependant revendiquer cette origine
qui s'offre si naturellement.

Voici une liste de mots grecs admis sans intermédiaires dans
les langues romanes (plusieurs sont douteux) : elle mettra
en lumière les proportions et la nature de l'élément hellénique
qu'elles contiennent.51

Ἄγχος, courbure : pg. anco, m. s.

Ἀγωνιᾷν, se tourmenter, désirer : it. agognare, demander
vivement.

Ἀίσιος, heureux, convenable, serait, d'après une étymologie
douteuse, l'origine du pr. ais, fr. aise, it. agio.

Ἀῖσχος, laideur, honte : esp. pg. asco, dégoût. Mais le goth,
aiviski, honte, est préférable.

Ἀκηδία, insouciance : it. accidia, etc., b.-lat. acedia accidia.

Ἄτομος, atome : it. attimo, moment, clin d'œil.

Βαλλίζειν, sauter : it. balzare, m. s.

Βαστάζειν, supporter, porter : de ce radical, sinon du mot directement,
viennent l'it. bastone, appui, canne ; bastire, construire ;
fr. bâton bâtir, etc.

Βαυκάλιον, vase, b.-lat. baucalis, it. boccale, esp. fr. bocal.

Βέλεμνον, trait : it. baleno, éclair.

Βόθρος, creux, caverne : it. botro et borro, fossé creusé par
les torrents.

Βόρβορος, boue : fr. bourbe, m. s. (douteux).

Βούτις, βύτις, flacon : it. botte, val. botę, esp. pr. bota, fr.
bote boute, avec des sens voisins ; mais ce mot se retrouve
dans d'autres langues où le roman a puisé.

βριᾷν, être fort, rappelle l'it. esp. brio, force, violence ; pr.
briu ; mais ces mots appartiennent peut-être à une ancienne
langue indigène. Voy. le Dictionnaire Etymologique.

Βροντή, tonnerre : it. brontolare, gronder, murmurer.

Βύρσα, cuir : b.-lat. byrsa, it. borsa, esp. pg. bolsa, fr.
bourse.

Γάστρα, vase : it. grasta, pot de fleurs.

Γενεά, génération : it. genía, engence, race.

Γόμφος, cheville, pivot : b.-lat. gomphus, pr. gofon, gond de
porte.

Γυμνήτης, soldat armé à la légère : esp. ginete, chevau-léger.

Δρόμων, coureur, dans le latin des derniers temps dromo,
sorte de bateau rapide : v.-fr. dromon, m. s.

Δύσκολος, maussade : it. esp. discolo, m. s.

Ἐνθήκη, chargement, fret : it. éndica, accaparement de marchandises.

Ἔρημος, solitaire : it. ermo, val. erm, esp. yermo, pr. v.-fr.
erme.

Ζωμός, sauce : de là esp. zumo, jus.

Ἑμικρανία, mal de tête : it. magrana, esp. migraña, fr.
migraine.52

Θείος, oncle ; θεία, cousine : b.-lat. thius thia, it. zio zia,
esp. tio tia, pr. sia.

Θύλακος, sac, bourse : esp. valega, pr. valeca ?

Κάρα, tête : b.-lat. cara (dans Corippus, VIe siècle), esp. pg.
cara, fr. chère, it. ciera, visage.

Κάραβος, écrevisse de mer, sorte de vaisseau : b.-lat. carabus,
bateau, it. caravella, esp. carabela.

Καταβολή, action de renverser : v.-fr. caable, machine de
guerre ; pr. calabre.

Καῦμα, incendie, chaleur : esp. pg. calma, partie chaude du
jour. Yoy. le Dict. étymol.

Κόβαλος, espiègle : de là le fr. gobelin, lutin ?

Κόλλα : it. colla, esp. cola, fr. colle, m. s.

Κόλπος, baie, havre : it. golfo, etc.

Κόνδυ, vase à boire : it. gonda gondola, petite embarcation.

Κορμός, souche, pièce de bois ; esp. corma, entrave en bois ?

Λάπαθον, fosse : pg. lapa, m. s. (douteux).

Λάπη, λάμπη, peau mince sur le lait et autres liquides : esp.
lapa, m. s.

Λόπος, cosse : it. loppa, paille. Voy. le Dict. étymol. II. a.

Μάγγανον, fronde : it. mángano manganello, pr. manganel,
v.-fr. mangoneau, baliste, arbalète.

Μακάριος, heureux : it. macari, plût à Dieu !

Μύσταξ, barbe de la lèvre : it. mustaccio, fr. moustache, etc.

Μωκᾷν, railler. Cf. fr. moquer.

Νῆμα, fil : esp. nema, cachet, parce qu'on l'apposait autrefois
sur un fil qui entourait la lettre.

Ὀῖσος : fr. osier, m. s.

Ὀξάλιος, aigrelet : fr. oseille. Cf. cependant Dict. étymol.
II, c.

Οσμή, odeur : esp. husmo, m. s., sans doute aussi it. orma,
val. urmę, trace, piste, proprement émanation.

Παιδίον, garçon, serviteur : it. paggio, etc.

Παλαίειν, combattre, faire des armes : esp. pelear. Yoy. le
Dict. étymol. II. b.

Παραβολή, comparaison : b. lat. parabola, dans le sens de
discours, mot ; it. parola, fr. parole, esp. palabra. Voy. ci-dessus,
p. 49.

Πατάσσειν, claquer : de là it. batassare, secouer ?

Πέταλον, cime : fr. poêle, dais.

Πλατύς : it. piatto, fr. plat, esp. chato, m. s.

Πρασιά, plate-bande : it. prace, espace entre deux sillons.53

Πτωχός, mendiant : it. pitocco, m. s.

Σάβανον, linge, dans le lat. des derniers temps sabanum, savanum :
esp. sábana, pr. savena.

Σάγμα, bât, et aussi le fardeau qu'on met dessus, lat. sagma
dans Végèce, De re veter. ; dans Isidore, XX, 16 (sagma, quæ
corrupte vulgo salma dicitur
) : it. esp. salma, pr. sauma,
fr. somme, it. v.-esp. aussi soma.

Σειρᾷν, tirer avec une corde : de là esp. sirgar, remorquer ?

Σειρήν, proprement, sirène, puis nom d'un petit oiseau : fr.
serin.

Σκαιός, à gauche : pr. escai, m. s.

Σκάπτειν, creuser : it. zappare, esp. sapar, fr. saper.

Σμύρις, σμίρις : it. smeriglio, esp. esmeril, fr. émeri, m. s.

Σπιθαμή, empan : it. spitamo, esp. espita.

Στόλος, expédition, flotte : it. stuolo, v.-esp. estol, bande,
troupe, pr. estol, val. stol, flotte.

Στρατιώτης, soldat : it. stradiotto, esp. estradiote, v.-fr.
estradiot.

Σχίδιον, éclat de bois, bûche, lat. schidia seulement dans
Vitruve : it. scheggia.

Τάλαντον, poids, lat. talentum : esp. talante, avec l'a grec au
milieu ; pr. talan, mais aussi talento, talen.

Ταπεινός, petit, bas : it. tapino, vil, de peu de prix.

Τέρετρον. Voy. Teretrum dans la 2e liste ci-dessus.

Τραγήματα, dessert : it. treggéa. esp. dragéa, fr. dragée.

Τραυλός, bègue : it. troglio, m. s.

Τρώκτης. Voy. Tructa dans la 2e liste ci-dessus.

Τύφος, fumée : it. esp. tufo ; cf. fr. étouffer.

Φανός, lanterne : it. fanale, fr. fanal.

Φαρός, phare : piém. farò, peut-être it. falò, s'il ne vient pas
du précédent.

Φράττειν, entourer d'une haie : it. fratta, haie.

Φώϊξ, oiseau aquatique : de là esp. foxa, sorte de canard ?

Χαῖος, houlette : esp. cayado, m. s.

Χαλᾷν, lâcher, larguer, lat. chalare, dans Vitruve : it. calare,
esp. calar, fr. caler, baisser les voiles.

Χοῖρος, goret : it. ciro, porc.

Cette liste comprend, on le voit, des mots revêtus des significations
les plus diverses, dont beaucoup de termes de marine, introduits
à différentes époques, pour une partie certainement après les
croisades. Les dialectes italiens ont encore un assez grand
54nombre de mots grecs ; mais la langue la plus riche sous ce rapport
est le valaque, que sa position géographique prédestinait
plus que les autres à l'admission d'éléments grecs. Nous en
reparlerons plus loin.

III.
Élément germanique.

L'introduction immédiate de mots grecs dans le roman se
réduit a quelques mots isolés ; il n'en est pas de même des
emprunts faits à l'allemand : c'est la seule langue où aient puisé,
et dans des proportions considérables, tous les dialectes romans ;
aussi l'étude de ces dialectes est-elle une source intarissable
pour l'histoire de l'allemand.

Les faits historiques n'ont besoin que d'un coup-d'œil. L'invasion
et la conquête des provinces romaines par les peuples germains
eurent lieu, comme on sait, dans le courant du Ve siècle,
et encore dans le VIe ; la Dacie seule, patrie du dialecte valaque,
avait longtemps auparavant été occupée par les Goths. Ces invasions
guerrières eurent lieu très-diversement. Il y eut des pays
où les peuples vinrent s'établir les uns après les autres ; il y en
eut où ils se fixèrent les uns à côté des autres. L'Italie vit
d'abord, au milieu du Ve siècle, la domination passagère des
Hérules, puis celle des Ostrogoths, qui dura soixante-six ans,
et enfin celle des Lombards, qui se prolongea pendant deux
siècles. Le sud-ouest de la Gaule fut occupé par les Goths dès le
commencement du Ve siècle ; les Burgondes s'emparèrent ensuite
d'une grande partie du sud-est, tandis que les Francs se soumirent
le nord. L'Espagne fut de même traversée par diverses
races. Au commencement de ce même siècle, la Galice, les Asturies,
le royaume de Léon, une partie du Portugal, étaient occupés
par les Suèves ; une autre partie du Portugal et la province
de Carthagène appartenaient aux Alains ; une partie du
sud aux Vandales, qui ne tardèrent pas à passer en Afrique ; le
nord-est était possédé par les Visigoths, et ceux-ci s'étendirent
de plus en plus dans le siècle suivant, jusqu'à ce que, dans ses
dernières années, ils eussent réduit sous leur domination toute
la péninsule pyrénéenne. Plus d'une race, au milieu de ces bouleversements,
55fut exterminée en partie ou complètement : en
Italie, par exemple, il ne demeura sans doute qu'un bien petit
nombre d'Ostrogoths. Mais le plus ordinairement les peuples
établis en premier conservèrent, même après leur soumission par
d'autres Germains, leur résidence et leur constitution.

Chacun de ces peuples divers devait aussi exercer sur la
romana rustica une influence diverse ; cependant il ne faut
pas exagérer la portée de cette diversité, et il serait complètement
faux d'en faire la cause des différentes langues romanes comme
l'ont fait souvent des érudits même romans. A l'époque de l'invasion,
les dialectes germaniques étaient encore assez voisins les
uns des autres pour que ces différentes peuplades n'eussent certainement
pas entre elles besoin d'interprètes. Le gothique nous
dévoile les caractères phoniques de l'allemand dans leur état le
plus primitif, bien qu'il ne soit pas sans une certaine nuance dialectale ;
toutes les autres langues de la famille germanique doivent
être ramenées à ce type commun. Le lombard, à en juger
par les mots qui nous en ont été conservés, se rapproche, pour
les consonnes, du système du vieux haut allemand : il met la
ténue pour la moyenne, et z pour t, mais sans régularité absolue.
Le bourguignon se rapprochait plus du gothique que du
haut allemand (voy. Grimm, Geschichte der deutschen Sprache,
p. 707) 116. Le francique n'était qu'à moitié semblable au
gothique dans le vocalisme ; il l'était plus dans son consonantisme,
où il tenait beaucoup du vieux saxon ; mais depuis l'époque
carolingienne, il se rapprocha du haut allemand. Comme
nous ne possédons de documents ni du lombard, ni du bourguignon,
ni du suève, et à peine du vieux francique, nous nous
appuyons surtout, pour la recherche des éléments germaniques
entrés dans les langues romanes à l'époque des invasions,
sur le système phonique du dialecte gothique, que nous permet
de juger suffisamment un document très-ancien et très-précieux.

L'établissement violent des Germains sur le territoire de l'empire,
dont les habitants ne furent ni exterminés ni chassés, ne
pouvait avoir lieu sans le plus grand bouleversement politique.
Sur le même sol vivaient maintenant deux peuples, l'un dominateur,
et l'autre, sinon partout et complètement opprimé, cependant
subalterne et moins estimé : le premier était la classe belliqueuse,
le second la classe laborieuse de la nation. On trouve dans
56les langues romanes elles-mêmes quelques traces de cet état de
choses. Au nom de peuple francus, qui avait pris comme adjectif
le sens d'ingenuus, se rattachait encore en italien et en français
le sens de noble, courageux, et le v. fr. norois signifie norvégien
et aussi fier. Cependant les habitants de l'empire nommaient,
d'après le vieil usage, leurs conquérants barbari, et
étaient eux-mêmes désignés par le nom, tout aussi général, de
Romani ; de même les langues des deux races s'appelaient :
l'une lingua barbara (theotisca, germanica), l'autre lingua
romana
. Fortunat fait bien nettement sentir cette distinction :

Hinc cui Barbaries, illinc Romania plaudit ;
Diversis linguis laus sonat una viri.

Mais les rapports des deux nations ne s'étendaient pas aux
deux langues. La langue allemande n'était pas la dominante ;
toutes deux reconnaissaient la suprématie du latin, qui conservait
ses anciens privilèges de langue officielle et de langue ecclésiastique ;
les lois allemandes même étaient rédigées en latin. La
nation conquérante s'habitua donc elle-même à la manière de
voir reçue parmi les habitants cultivés des provinces, qui considéraient
comme des patois, et plaçaient sur une seule et même
ligne, bien loin au-dessous du latin, l'allemand aussi bien que le
roman, dont la valeur était cependant fort inégale. Toutefois il
ne faut pas attribuer à cette médiocre estime que les vainqueurs
faisaient de leur propre langue sa disparition sur le sol conquis ;
elle eut pour cause principale le mélange final des deux peuples,
mélange dans lequel l'emporta naturellement la grande supériorité
numérique de l'élément romain (les Franks n'étaient guère au
nombre de plus de 12000). Seuls, les Anglo-Saxons, qui ne se
trouvaient pas en contact avec une population indigène aussi
nombreuse, réussirent à sauver leur langue : leurs savants (non
pas les Bretons, qui avaient en horreur tout ce qui était allemand,
mais les Saxons) la cultivèrent avec amour. Sur le continent
même, il fallut d'ailleurs plusieurs siècles pour que les nouveaux
venus abandonnassent leur lingua barbara ; leurs armées, qui
les retenaient ensemble, en favorisaient singulièrement la persistance,
et en outre il devait en coûter à leur sentiment national
d'adopter l'idiome des classes inférieures ; mais le commerce perpétuel,
la pénétration des deux peuples l'un par l'autre, finirent
par ne plus pouvoir admettre une différence de langage. Nous
manquons de renseignements précis sur la mort des langues germaniques
dans les provinces romaines. Pour ce qui concerne la
57France, on sait que Charlemagne était encore fortement attaché
à la langue allemande et lui témoignait un intérêt efficace, et que
son fils Louis, au lit de mort, pour chasser le malin esprit, criait
en allemand huz, huz ! quod significat foras, foras ! 117. Ce
n'est pas être trop hardi que d'admettre que l'usage de l'allemand
a persisté environ jusqu'au partage de l'empire carolingien, et
même, si l'on peut citer en témoignage le chant francique composé
sur la victoire de Louis III à Saucourt (881), jusqu'à la fin
du IXe siècle : sa durée en Gaule aurait donc été de quatre ou cinq
siècles. En Italie, le lombard florissait encore au temps de Paul
Diacre (mort vers 800), qui en parle souvent comme d'une langue
vivante ; il s'éteignit sans doute aussi bientôt après le partage
de Verdun 218. Tant que les Visigoths restèrent ariens, leur langue
eut un avantage assez grand sur le francique et le lombard ;
elle régnait dans la vie publique et même dans l'Église. Mais
après qu'en 587 le roi Ricarède se fut converti au catholicisme,
et eut octroyé à tous ses sujets, sans distinction d'origine, un
droit uniforme, la fusion des Germains et des Romans, favorisée
par lui et ses successeurs, marcha, au détriment de la langue gothique,
plus rapidement en Espagne que partout ailleurs.

L'admission de mots allemands commença, sans aucun doute,
peu de temps après les invasions des Germains, et ne prit fin que
quand leur langue périt 319. On reconnaît, en effet, deux classes
chronologiquement distinctes de ces mots empruntés : les uns
trahissent, même après leur assimilation, une forme archaïque et
se rapprochant du gothique ; les autres, une forme postérieure.
Les marques caractéristiques des premiers sont les voyelles a
et i pour les voyelles postérieures e et ë (fermé et ouvert),
58la diphthongue ai pour ei, et les consonnes p, t et d, pour
f, z et t ; celles des secondes sont précisément les lettres ci-dessus
désignées 120. Or le changement des consonnes, le déplacement propre
au haut allemand, et qui forme un trait spécifique de ce dialecte,
est un fait philologique qui a dû se produire vers le VIe siècle : il
en résulte donc que les mots germaniques de la 2e classe n'ont
été introduits que postérieurement à cette époque ; pour la France
même, où le bas allemand se maintint longtemps encore contre
le haut allemand, ils ne doivent remonter qu'aux siècles postérieurs.
Il en résulte en outre que les mots de la 1re classe, surtout
quand aux consonnes primitives ils joignent un système de
voyelles un peu archaïque, doivent s'être introduits au Ve siècle,
ou au commencement du VI°, principalement en Italie. C'est vers
cette époque justement que ces mots empruntés apparaissent dans
le bas latin, ou (ce qui prouve encore mieux leur extension) sont
désignés par les écrivains comme des expressions de la vie commune.
Isidore, par exemple, cite les mots armilausa (pièce
d'armure) = vieux norois ermalausi (XIX, 22), francisca
(hache franque) = peut-être v.-nor. frakka (XVIII, 9), comme
populaires ; il y a d'autres mots, medus (hydromel) = ang.sax.
medo (XX, 3), scala (coupe) = v.-h.-all. scâla, et autres,
qu'il donne simplement pour latins, ce qui prouve qu'il les
tenait de la bouche des provinciaux, et non de celle des Goths.
— Pour la France, il faut noter une 3e classe de mots. Au
Xe siècle, une nouvelle population germanique, les Normands,
vint s'établir au nord-ouest de ce pays. Ils oublièrent, il est vrai,
leur langue, appelée par les écrivains de cette époque dacisca
(danoise), avec tant de facilité, que déjà sous le second duc,
Guillaume Ier, on ne la parlait plus que sur les côtes (voyez
Raynouard, dans le Journal des Savants, 1820, p. 395 et
suiv.) ; cependant elle a laissé en français des traces qui ne sont
pas tout à fait insignifiantes, et parmi lesquelles on doit compter
beaucoup de termes de marine.

La masse des éléments germaniques, en prenant toutes les langues
romanes, est considérable. Le Dictionnaire étymologique
donne environ 930 mots de cette classe, dont les uns sont vieillis
et les autres vivent encore. Tous, il est vrai, ne sont pas exempts
d'incertitude, et, en outre, si on les ramène aux radicaux, ils
donnent un nombre un peu plus faible ; mais, en revanche, les
nombreux dérivés et composés n'y sont pas comptés, non plus
59que les noms propres. La langue la plus riche sous ce rapport est
incontestablement la langue française. La Gaule, dont la frontière
étendue offrait aux envahisseurs les points de contact les
plus nombreux, fut aussi le pays qu'ils pénétrèrent le plus. La
partie méridionale du pays fut un peu moins fortement germanisée :
aussi manque-t-il là beaucoup des mots du nord, principalement
de ceux qui viennent des Normands ; mais il ne faut pas
oublier, au moins pour les anciens temps, que nous ne possédons
pas pour le sud un vocabulaire aussi complet que pour le nord.
Sur le nombre donné plus haut, il y a environ 450 mots qui appartiennent
à la Gaule exclusivement ou au moins originairement.
Après le français, c'est l'italien qui est le plus riche ; il peut
revendiquer environ 140 mots à lui propres. Les langues du sud-ouest
sont déjà bien plus pauvres ; elles n'ont guère qu'une cinquantaine
de mots de ce genre. La plus pauvre est le valaque :
aucune des provinces romanes ne fut cependant plus tôt que celle
où se parle cette langue occupée par les Germains ; dès le
IIIe siècle (272) l'empereur Aurélien fut obligé de céder aux Goths
la Dacie ; mais leur domination fut trop courte pour exercer sur
la langue une grande influence. Cent ans plus tard, on admit
aussi des Goths dans la Mésie et la Thrace ; mais le grand mouvement
des peuples teutoniques entraîna avec lui les peuplades
allemandes de ces pays, et les Germains qui y restèrent ne purent
maintenir longtemps leur nationalité au milieu des invasions et
des retraites perpétuelles des peuples les plus divers. — Il y a
environ 300 mots allemands communs aux divers dialectes. Ce
noyau considérable s'explique en partie par les mœurs et les
institutions germaniques qui obligèrent les Romains d'admettre
beaucoup de termes qui s'y rapportaient, en partie par le commerce
des deux races ; mais il ne laisse pas de surprendre.

Les catégories d'idées les plus diverses ont part à l'élément
germanique des langues romanes. Cependant la guerre tient le
premier rang. Les Germains conservèrent l'important privilège de
former la classe guerrière : il n'y a donc rien d'étonnant à ce que
les provinciaux aient pris l'habitude de nommer les objets et les
rapports qui touchaient aux armées, et qui souvent d'ailleurs
étaient nouveaux pour eux, comme ils les entendaient nommer
tous les jours, et à ce qu'enfin la plupart des expressions latines
qui rentraient dans ce cercle d'idées aient disparu pour faire
place à d'autres. En voici des exemples dont quelques-uns sont
d'une époque relativement moderne 121 :60

V. h. all. werra (guerra), strît (estrit, estrif fr.), sturm
(stormo), reisa (raise fr.), halt (halte fr.), woldan (gualdana),
schaarwacht (eschargaite, échauguette fr.), matsken
(verbe) néerl. (massacre fr.), raub (roba), bûten (bottino),
gilde (gelda, geldra), scara (schiera), heriban
(arban fr.), heriberga (albergo), bîwacht (bivac fr.), bergfrid
(battifredo), bolwerk (boulevard fr.), hornwerk (hornabeque
esp.), breme néerl. (berme fr.), letze (liccia), brehha
(brèche fr.). — Skirm (schermo, d'oùscaramuccia), brunja
(broigne fr.), halsberc (usbergo), helm (elmo), zarga (targa),
blaese ang.-sax. (blasone), brand (brando), flamberg (flamberge
fr.), bredda nor. (brette, fr.), stock (stocco), helza
(elsa), handhaba (hampe fr.), handseax ang.-sax. (hansacs
fr.), dolekîn néerl. (dolequin fr.), asc (azcona esp.), helmbarte
(alabarta), vigr v.-nor. (wigre fr.), vîfer ang.-sax.
(guivre fr.), azgêr (algier fr.), spiz (spito), spioz (espiet fr.),
sper (spiedo ?), daradh ang.-sax. (dardo), strâla (strale),
flitz (freccia), kohhar (couire fr.), haakbus néerl. (arcobugio),
gundfano (gonfalone). — Habersack (havresac fr.),
knappsack (canapsa fr.). — Scarjo (sgherro ?), landsknecht
(lanzichenecco), stuilrinc (esturlenc fr.). — Bardi v.-nor.
(barda), sporo (sperone), staph (staffa), brittil (brida, briglia),
gahlaufan, verbe (galoppare).

Parmi les mots qui se rapportent aux institutions politiques et
judiciaires, nous citerons ceux-ci :

Mahal (mall-public fr.), ordâl ang.-sax. (ordalie), ban
(bando), fehde (faide fr.). — Sago (sayon esp.), skepenno
v. sax. (scabino), barigildus b. lat. (bargello), gastaldius
b. lat. (castaldo), muntwalt (mundualdo), muntboro (mainbour
fr.), gruo, adj. (gruyer fr.), herold (araldo), petil
(bidello), manogalt (manigoldo), querca (carcan fr.), skalh
(scalco), siniskalh (siniscalco), marahscalh (mariscalco),
adaling (adelenc fr.), faeddr v. nor. ( fr. ?), sclave (schiavo).
Alôd (allodio), fihu (fio, feudum), wetti (gaggio), nâm
v. nor. (nans fr.), waif angl. (gaif fr.), werand v. fris. (guarento).
Gafol angl.-sax. (gabella), skilling (scellino),
vierling (ferlino), et autres noms de monnaies.61

Les termes de marine et de navigation, puisés presque tous
dans le norois et le néerlandais, tiennent aussi une grande place,
par exemple :

Skif (schifo), bât angl.-sax. (batto), flyboat angl.
(flibote fr.), sloop néerl. (chaloupe fr.), sneckia v.-nor.
(esnèque fr.), bootje néerl. (botequin fr.), bak néerl.
(bac fr.), vleet néerl. (flete fr.), kaper néerl. (capre fr.), kiol
(chiglia), wränger suéd. (varangues fr.), mast (masto), hûn
v.-nor. (hune fr.), staede néerl. (étai fr.), schoot néerl. (escota
esp.), höfudbendur v.-nor. (haubans fr.), kajuit néerl.
(cahute fr.), hangmak néerl. (amaca), steórbord angl.-sax.
(stribord fr.), thilia v.-nor. (tillac fr.), lurz, adj. (orza),
loof angl. (lof fr.), vracht néerl. (fret fr.). — Bootsmann
(bosseman fr.), steuermann (esturman fr.). — Hafen (havre
fr.), wrack angl. (varech fr.). — A cette série se rapportent
aussi les noms des points cardinaux : fr. nord, est, sud, ouest.
— Les verbes qui s'y rapportent sont : arrisan (arriser),
bogen néerl. (bojar), afhalen néerl. (affaler), fiskôn (fisgar),
hala v.-nor. (halar), hissen (issare), kaaken néerl.
(caquer), tow angl. (touer), trekken néerl. (atracar), etc.

Le règne animal ne nous offrira pas moins d'exemples :

Reineo (guaragno), hack angl. (haca esp.), gelding
angl. (guilledin fr.), hobby angl. (hobin fr.), kracke (criquet
fr.), zebar (toivre fr.), ram (ran fr.), belhamel
néerl. (bélier fr.), geiz (gate fr.), zicki (ticchio), steinbock
(stambecco), gamz (camozza ?), elenthier (élan
fr.), big néerl. (biga), frisking (fresange fr.), merisuîn
(marsouin fr.), dahs (tasso), braccho (bracco), bicce angl.sax.
(biche fr.), reinhart (renard fr.), haso (hase fr.), fehe
(faina), mul néerl. (mulot fr.), zisimûs (cisemus fr.). — Sperwœre
(sparaviere)., huwo (gufo), chouh (chouette fr.), agalstra
(gazza, agace), tâha (taccola), fincho (finco), meseke
néerl. (mésange fr.), trohscela (trâle fr.), speh (épeiche fr.),
sprehe (esprohon fr.), snepfa (sgneppa), möwe (mouette fr.),
heigro (aghirone), hagastalt (hétaudeau fr.), gante néerl.
(ganta), kahn (cane fr.), halbente (halbran fr.). — Sturjo
(storione), kabeljaw néerl. (cabeliau fr.), brachsme (brême
fr.), spierling (éperlan fr.), haring (aringa). — Creep,
verbe angl. (crapaud fr.), bizan, verbe (biscia). — Krebîz
(écrevisse fr.), humme (homard fr.), krabbe (crevette fr.),
veolc angl.-sax. (welke fr.), mîza (mite fr.).

Corps humain. — Wanca (guancia), lippe (lippe fr.),
62nif néerl. (niffa), drozza (strozza), halsadara (haterel fr.),
nocke néerl. (nuca), zitze (tetta), baldrich (barriga esp. ?),
skina (schiena), ancha (anca), tappe néerl. (zampa), poot
néerl. (poe fr.), skinko (stinco), knoche (nocca). — Schopf
(ciuffo), gran (greña esp.), zata (zazza). — Mago (magone),
milz (milza), rate néerl. (rate fr.).

Règne végétal. — Salaha (saule fr., ainsi que les suivants),
îwa (if), hulis (houx), krausbeere (groseille), braambezie
néerl. (framboise), bezie néerl. (besi), klette (gleton),
henbane angl. (hanebane), weit (guado it.), weld (gualda),
spelz (spelta), raus (raus prov.), lisca (lisca), mos (mousse
fr.).

Terre, éléments. — Melm. (melma), molta (malta ?),
land (landa), laer néerl. (larris fr.), waso (gazon fr.), scolla
(zolla), mott (motta), busch (bosco), walt (gault fr ainsi que
les suivants), rain (rain), haugr v.-nor. (hoge), bluyster
néerl. (blostre), thurm (tormo esp.), scorro (écore fr.), lahha
(lacca). — Wac (vague fr.), bed angl.-sax. (bied fr.), wat
(guado), hrîm v.-nor. (frimas fr.), wasal (walaie, guilée
fr.). — Glister angl. (esclistre fr.).

Pour l'habillement et les ustensiles de divers genres on trouve
aussi une masse de mots allemands, par exemple : gant, it.
guanto (pg. lua), et même des mots comme it. aspo, spuola,
rocca, (haspel, spuhle, rocken), pour désigner le dévidoir, la
navette et la quenouille, des ustensiles de la vie domestique la
plus paisible ; il est vrai que ces mots manquent en latin, à
l'exception de colus.

Les mots abstraits sont en plus petit nombre ; on trouve, par
exemple : eiver, adj. (afre fr.), geilî (gala), grimmida (grinta),
hast (hâte fr.), haz (, haine fr.), heit v.-nor. (hait, souhait
fr.), hizza (izza), hônida (onta), lob (lobe fr.), sin (senno),
skern (scherno), slahta (schiatta), smâhi (smacco), ûfjô
goth. (uffo), urguôli (orgoglio), vîle angl.-sax. (guile fr.),
wîsa (guisa), etc. On remarque encore quelques mots qui se
rapportent à des superstitions : hellekîn néerl. (hellequin fr.
comme les suivants), werwolf (garou, loup-garou), mar
(cauchemar), grîma v.-nor. (grimoire fr. ?), trölla, verbe v.nor.
(truiller).

Mais rien ne démontre mieux l'énergie avec laquelle la langue
germanique pénétra le roman que le grand nombre d'adjectifs et
le nombre encore plus grand de verbes qu'il a admis. Il est vrai
que parfois le latin, comme il devait arriver naturellement, ne
63fournissait pas d'expression propre pour rendre le sens du mot
étranger. Souvent aussi la forme latine pouvait déplaire ; mais
la plupart du temps il ne faut chercher à la naturalisation du mot
germain d'autre raison que le caprice de la langue et un certain
amour pour les sons qui lui étaient étrangers. Voici des adjectifs :
bald (baldo), blanh (bianco), blao (biavo), blôz (biotto),
brûn (bruno), bruttisc (brusco), dwerch (guercio), falo
(falbo), flau (flou fr.), frank (franco), frisc (fresco), gagol
angl.-sax. (gagliardo), gâhi (gajo), gelo (giallo), gram
(gramo), grim (grim fr.), grîs (grigio), heswe (hâve fr.),
jol, subst. v.-nor. (giulivo), karg (gargo), lam (lam pr.),
leid (laido), lîstig (lesto), los (lozano esp.), lunzet (lonzo),
minnisto (mince fr.), morn ? (morne fr.), mutz (mozzo),
resche (rêche fr.), salo (salavo), sleth (schietto), slimb
(sghembo), snel (snello), stolz (estout fr.), strac (estrac fr.),
strûhhal (sdrucciolo), swank (sguancio), tarni (terne fr. ?),
trût (drudo), welk (gauche fr.), zâhi (taccagno). — Voici
des exemples de verbes : blendan (blinder), bletzen (blesser),
brestan (briser), brittian (britar), dansôn (danzare), dihan
(tecchire), drescan (trescare), frumjan (fornire, fromir),
furban (forbire), glitsen (glisser), grînan (grinar), hartjan
(ardire), hazjan (agazzare), hazôn (haïr), hônjan
(onire), hreinsa v.-nor. (rincer), Jehan (gecchire), kausjan
(choisir), klappen néerl. (glapir), krassa v.-nor. (écraser),
krazôn (grattare), krimman (gremire), lappen (lappare),
lecchôn (leccare), leistan (lastar), magan (smagare), marrjan
(marrire), raffen et rappen (raffare, rappare), rakjan
(recare), rîdan (riddare), rostjan (rostire), ga-salhan
(agasalhar), skenkan (escanciar), skerran (eschirer, déchirer),
scherzen (scherzare), skiuhan (schifare), scutilôn
(scotolare), stampfôn (stampare), tômjan v.-sax. (tomar),
trechen (treccare), wahtên (guatare), wandjan (gandir),
wankjan (ganchir), walzjan (gualcire), wamôn (guamire),
warjan (guarire), warôn (garer), wartên (guardare), weidôn
(guéder), werfan (guerpir), windan (ghindare), witan
goth. (guidare), wogen (vogare), zaskôn (tascar), zergen
(tarier), zeran (tirare), zilên (attillare), zuccôn (toccare).

On s'aperçoit au premier abord que les langues romanes contiennent
beaucoup de mots qui se sont perdus dans les idiomes
germaniques actuellement existants. On en trouve même qui
sont rares dans les anciens dialectes, ou même qui n'y apparaissent
qu'une fois : tels sont les mots gothiques aibr (pr. aib),
64manvjan (amanoïr), galaubs (galaubia), treihan (trigar
port.), le lomb. gaida (piém. gajda), l'angl.-sax. lœva (esp.
a-leve), le v.-h.-all. sabo (esp. sagon), stullan (it. trastullare),
ewer (fr. afre). Pour d'autres, comme le prov. aloc (b.-lat. allodium)
et l'it. bargello (b.-lat. barigildus), le mot allemand fait
défaut. Beaucoup de ces mots ont conservé en roman leur forme
antique plus pure que dans l'allemand moderne : tels sont les
mots it. bara, palco, lisca, scranna, snello, et le pr. raus,
qui est tout à fait le mot gothique raus (all. mod. rohr). D'un
autre côté, une grande partie de ces mots germaniques disparurent
peu à peu de la langue, parce qu'elle pouvait s'en passer ;
il leur arriva ce qui était arrivé à tant de mots latins, qui furent
détruits par la synonymie ou par toute autre cause.

Nous devons encore mentionner ici un détail remarquable en
ce qu'il nous fait voir clairement l'usage germanique excitant
les Romans à l'imitation. Ce sont ces locutions, pour la plupart
interjectives, formées de deux ou trois parties où se suivent les
voyelles i, a, u, ou ordinairement les deux premières seules
(bif baf buf, kling klang, sing sang, wirr warr), locutions
qui ont trouvé de l'écho en roman, principalement dans les patois
(le roman connaît du reste d'autres formules du même genre,
mais moins usitées). Exemples : it. tric-trac, ninna-nanna ;
esp. ziz-zas, rifi-rafe ; cat. flist-flast, farrigo-farrago ;
pr. mod. drin-dran, blisco-blasco ; fr. pif-paf, mic-mac,
zig-zag, bredi-breda. L'échelle complète, i, à, u, se trouve
dans le milanais flich-flach-flucch, qui veut dire baragouin,
langage inintelligible 122.

La famille romane, en s'appropriant des éléments germaniques,
ne souffrit aucun dérangement essentiel dans son organisme ; car
elle surmonta à peu près complètement l'influence de la grammaire
allemande. On ne peut nier qu'il n'y ait dans la formation
de ses mots quelques dérivations et compositions germaniques,
on trouve aussi dans la syntaxe des traces de l'allemand ; mais
ces détails se perdent dans l'ensemble de la langue 223.

Si le roman, tout en conservant pour unique base la langue
populaire des Romains, a subi, outre un mélange à peine appréciable
65de grec, un mélange considérable d'allemand, il a en outre
fait dans ses provinces des emprunts à différents autres idiomes.
Ces idiomes sont ou les langues primitives des pays conquis par
les Romains, ou des langues introduites postérieurement ; nous
reparlerons ci-dessous de ces deux classes. C'est d'après ces
influences qu'il faut apprécier le degré de pureté de chacune des
langues romanes, car la proportion de grec et d'allemand est
presque partout la même. Ce n'est pas tant la masse des mots
étrangers que la masse des langues étrangères et leur organisation,
qui en rend plusieurs beaucoup plus rebelles que l'allemand
ou le grec à l'assimilation romane, qu'on doit peser pour établir
cette appréciation.66

Deuxième partie.
Domaines des langues romanes.

Nous passons maintenant au deuxième objet de cette introduction,
les provinces ou domaines respectifs de chacune des
langues qui composent la famille romane.

Dans chaque domaine, nous aurons d'abord à énumérer les
peuples qui l'habitaient originairement ou qui sont venus s'y
établir, puis a examiner brièvement les éléments spéciaux, autant
qu'il est possible de les distinguer ; les limites 124, le nom, le
premier emploi constaté, les premiers échantillons et monuments
de la langue, et les commencements de sa réglementation grammaticale.
Il nous faudra aussi donner quelque attention aux
dialectes les plus importants ; mais nous nous restreindrons
absolument à leurs caractères phoniques.

Comme nous donnerons ci-dessous les divers noms qu'a portés
chaque dialecte, nous ne devons pas négliger le nom de la langue
générale. Les Romains nommaient leur langue latina ; romana
ne se trouve qu'une fois dans des vers cités par Pline (Hist. natur.
XXXI, 2), et est rare aussi au moyen-âge (voy. A. W.
Schlegel, Observ. not. 24). L'expression de « langues romanes »
n'a été consacrée comme désignation générale de tous
les idiomes sortis du latin que dans ces derniers temps et en
Allemagne. Anciennement, chacune de ces langues s'attribuait
cette dénomination ; le vieux troubadour Jaufre Rudel dit, par
67exemple, du provençal (Bartsch, Chrestomathie provençale,
62) :

Senes breu de pargamina
Tramet lo vers que chantam
Plan et en lenga romana.

et Berceo, de l'espagnol (p. 1) : « Quiero fer una prosa en
roman paladino. » Mais pour signifier lingua romana, le subst.
pr. v.-fr. romans, esp. romance, it. romanzo, formé de l'adv.
romanice (bien qu'on ne dît pas lingua romanica), latinisé
romancium, verbe pr. romanzar, parler ou écrire en roman,
était bien plus usité 125.

Raynouard, qui n'entendait par langue romane que le provençal,
se servait pour désigner l'ensemble des langues, de la
pesante circonlocution langue de l'Europe latine ; plus tard,
du composé néolatines, qui a trouvé plus de faveur (it. lingue
neolatine
, rarement lingue romanze). Ces langues eurent
aussi toujours des prétentions à s'appeler latines, surtout l'italien
(voy. ci-dessous), et l'une d'elles porte même encore ce nom
(ladin). C'est pour cela que dans le Poema del Cid, v. 2676,
un Maure versé dans la langue espagnole est appelé un Moro
latinado
. Ces langues étaient aussi désignées en masse comme
populaires, vulgares. En ancien allemand, on traduisait roman
par wälsch, sans doute de Gallus (voy. Jacob Grimm, dans
Schmidt, Zeitschrift für Geschichte, III, 257).

1. Domaine italien.

Les anciens idiomes de l'Italie étaient, en partant du nord, le
gaulois sur les deux rives du Pô ; au sud-ouest l'étrusque ; puis
les trois dialectes parents, au sud-est l'ombrien, au centre le sabellien
avec le volsque, au sud l'osque ; la langue grecque, introduite
depuis un temps immémorial, s'étendait dans la Lucanie,
l'Apulie et la Calabre, où la langue messapienne s'éteignit graduellement.
« Le dialecte sabellien allait jusqu'à Rome ; son
68influence sur un dialecte qui n'appartenait pas à la même famille,
mais qui avait avec elle de nombreuses affinités, a probablement
donné naissance au dialecte romain tel que nous le connaissons
(Mommsen, Unteritalische Dialekt, p. 364). »

Parmi les populations qui parlaient ces diverses langues, les
Sabins, investis du droit de cité dès l'an 486 de Rome, furent les
premiers qui adoptèrent le latin. La langue osque, parvenue à un
degré de culture plus avancé, se maintint plus longtemps ; elle
vivait encore au temps de Varron, mais elle avait disparu au
temps de Strabon. Dans la guerre sociale et à l'époque de Sylla
« périt aussi la vieille nation étrusque avec sa science et sa littérature ;
les nobles qui avaient dirigé le mouvement tombèrent
sous le glaive ; les grandes villes reçurent des colonies militaires ;
la langue latine devint seule dominante, et la majorité de la nation,
dépouillée de toute propriété foncière languit dans la misère
sous des maîtres étrangers, dont l'oppression éteignit tous les
souvenirs nationaux dans le cœur du peuple avili et n'y laissa
d'autre désir que celui de devenir Romains tout à fait (Niebuhr). »
Ainsi la langue latine, après qu'elle se fut soumis la Gaule cisalpine
et la Grande Grèce, devint la seule de la Péninsule. — Les
peuples étrangers qui s'établirent en nombre considérable, après
la chute de l'empire romain, en Italie et dans les îles, furent des
Germains, dans le sud et en Sicile des Byzantins et des Arabes
(ces derniers depuis 827). Paul Diacre (II, 26) parle aussi de Bulgares,
de Sarmates et d'autres populations qu'Alboin amena dans
la presqu'île italienne.

Passons aux éléments de la langue italienne 126. Il faut d'abord
constater qu'elle ne contient pas trace des restes de vieilles langues
indigènes que nous ont conservés les tables de pierre ou
d'airain, les vases et les monnaies ; la même observation paraît
devoir s'appliquer aux patois. Quelques-uns seulement des mots
cités par les anciens, et usités par conséquent dans le peuple parlant
latin, se rencontrent encore ; ainsi nous retrouvons le mot
maccus, connu par les Atellanes, mais qui n'était pas même osque
(gr. μακκοᾷν), dans le sarde maccu ; le sabin cumba pour lectica
peut s'être conservé dans catacomba, le sabin veia pour plaustrum
dans veggia (bien que vehes convienne un peu mieux
pour le sens), l'ombrien plautus danspiota. Les influences hypothétiques
des lois phoniques des vieux idiomes italiens sur
69celles de la langue actuelle ont été pesées dans l'introduction du
Dictionnaire étymologique (p. XII). — L'italien est la langue
romane qui possède le plus de mots grecs après le valaque et le
plus de mots allemands après le français 127. — Les mots arabes
qu'elle s'est appropriés, comme alcova, ammiraglio, arsenale,
assassino, basacane, catrame, cremisi, feluca, fondaco,
gelsomino, magazzino, meschino, mugavero, ricamo, taballo,
et beaucoup d'autres, lui sont venus en grande partie de
l'espagnol ; ceux qui lui sont propres, comme zecca (d'où l'esp.
zeca, seca) et zirbo, sont très-rares. — Elle en a moins tiré du
slave que le voisinage ne le ferait supposer : il faut ranger dans
cette classe brena, indarno et quelques autres. — Il est remarquable
que quelques mots, comme lazzo et loja, indiquent une
origine basque (latza et loga). — On ne peut guère citer rien
de gaulois ou de breton qui ne se retrouve dans les autres langues.
— Ce qu'apportèrent à l'italien le français, par les Normands
romanisés en Sicile et à Naples, le catalan en Sardaigne,
dans le nord le provençal 228, doit à peine être regardé comme élément
étranger. — Si on soumet le vocabulaire italien à une analyse
minutieuse, après l'abstraction des éléments ci-dessus énumérés,
il reste encore un certain dépôt d'éléments étrangers et
de provenance inconnue. Comme il faut bien que ces éléments
aient une source, la logique nous amène à les considérer partie
comme des mots appartenant à des langues lointaines et transplantés
là par le hasard, partie comme des vestiges des anciens
idiomes, que la pauvreté de nos ressources philologiques ne nous
permet pas de ramener à leur origine. Le toscan, par exemple,
dura jusqu'à l'époque impériale ; il semble même qu'Aulu-Gelle
en parle comme d'une langue vivante. — Malgré tous les mélanges
70qu'il a subis, l'italien est le plus pur des idiomes romans ;
de toutes les filles de la langue latine, c'est celle qui ressemble le
plus à sa mère. D'après une appréciation d'ensemble, il n'y a
peut-être pas un dixième de ses mots qui ne soient pas latins.

La langue italienne s'étend aussi hors de l'Italie, y compris
naturellement la Corse, dans le canton suisse du Tessin et dans
une partie du Tyrol et de l'Illyrie. Elle fut d'abord appelée simplement
lingua vulgaris, par Dante vulgare latinum, latium
vulgare
, ou simplement vulgare, par Boccace latino volgare.
Plus tard, quand Florence fut maîtresse dans l'art de la parole,
on nomma la langue toscane, lingua toscana ; mais le nom
d'italienne fut usité de tout temps, et Isidore la nomme déjà lingua
italica
(XII, 7, 57). Les étrangers l'appelaient aussi lombarde,
par exemple : pr. lengatge lombard (Leys d'Amors, II,
388), v.-fr. (Gaufrey p. 279) :

Mès je soi bien parler francheis et alemant,
Lombart et espaignol, poitevin et normant.

Son usage dans la classe cultivée est constaté à partir du
X° siècle, bien qu'après comme avant cette période, le latin ait
été employé non-seulement comme langue savante, mais encore,
dans la poésie politique 129. On a fréquemment cité le témoignage
d'un savant italien qui vivait vers 960, Gonzo : « Falso putavit
S. Galli monachus me remotum a scientia grammaticæ artis,
licet aliquando retarder usu nostræ vulgaris linguæ, quæ latinitati
vicina est » (Raynouard, Choix, I, p. XIV). D'après le
témoignage de Witichind, Othon Ier savait la parler, car il ne
peut s'agir que d'elle à propos d'un roi d'Italie : « Romana lingua
sclavonicaque loqui sciebat, sed rarum est, quod earum
uti dignaretur » (Meibomius, I, p. 650). Citons encore le passage
bien connu de l'épitaphe du pape Grégoire V, d'origine
franque, mort à la fin du Xe siècle :

Usus francisca, vulgari et voce latina,
Instituit populos eloquio triplici.71

Au reste, il n'y a pas besoin de témoignage pour prouver que
les prêtres et les princes parlaient au peuple dans sa langue. Pour
quelques formes lexicographiques de la langue, on peut remonter
jusqu'au V° siècle 130. On trouve des chartes du XIIe siècle mêlées
de latin et d'italien, par exemple une de 1122, qui est fort
curieuse (Muratori, Antiquit. ital. II, col. 1047). Quant aux
textes proprement dits, on place d'ordinaire les premiers dans le
même siècle. Ils se composent d'une inscription de l'an 1135, qui
existait jadis dans la cathédrale de Ferrare, mais dont Tiraboschi
(Letterat. italiana, Firenze, 1805, III, 365) suspecte l'authenticité :
Il mile cento trenta cenque nato Fo questo templo
a S. Gogio donato Da Glelmo ciptadin per so amore
Et ne a fo l'opra Nicolao scolptore
 ; puis d'une inscription
sur une table de pierre, également disparue, qui appartenait à la
famille Ubaldini, à Florence, de l'an 1184 ; elle contenait six
vers latins suivis de trente vers italiens ; mais Tiraboschi et
d'autres critiques en combattent l'authenticité par de bonnes
raisons 231. Cependant on a découvert et publié récemment des
poésies lyriques auxquelles on assigne pour date le milieu du
XIIe siècle. Voy. Di Gherardo da Firenze e di Aldobrando da
Siena, pœti del secolo
XII, mem. di Carlo Baudi di Vesme,
dans les Mem. dell' Accad. delle scienze di Torino, vol.
XXIII, ser. 11, 1866 (avec fac-similé et avec glossaire).

Ce n'est que le siècle suivant qui vit se développer rapidement
toute une littérature, soit dans la langue écrite, soit dans les
dialectes. Il faut chercher le berceau de la langue écrite au
centre de l'Italie, en Toscane plutôt qu'à Rome ; elle est tellement
supérieure aux patois que le nom de langue de convention lui
revient à plus juste titre encore qu'au haut allemand littéraire.
Il y a donc du vrai dans l'assertion de Foscolo : « L'italiana è
lingua letteraria, fu scritta sempre e non mai parlata ; » car les
gens cultivés eux-mêmes, partout où l'usage n'exige pas l'emploi
de la lingua letteraria, se servent de leurs patois. — On ne
peut parler d'un vieil italien dans le sens du vieux français ;
la langue du XIIIe siècle ne se distingue de la langue moderne que
par quelques formes ou expressions surtout populaires, aucunement
72par sa construction grammaticale. — Les éditions des plus
anciens écrivains ne manquent pas. Une collection moderne (et
rien moins que correcte) des poètes lyriques du XIIIe siècle est :
Poeti del primo secolo della lingua italiana, Firenze, 1816,
2 vol. (p. Valeriani) ; une autre, Raccolta di rime antiche
toscane
, Palermo, 1817, 4 vol. (par Villarosa), comprend aussi
le XIVe siècle ; une troisième est : Poésie inédite raccolte da
Fr. Trucchi Prato
, 1846, 1847, IV vol., avec une introduction
dénuée de critique.

Les Italiens se sont mis de bonne heure à réfléchir et à écrire
sur leur langue. Dante commença dans son traité, écrit en latin
et malheureusement inachevé, De vulgari eloquentia, dans le
premier livre duquel il parle de la langue italienne (vulgare
illustre
), qu'il faut étudier, dit-il, non dans telle ou telle ville ou
province, mais dans les livres des grands écrivains 132. On peut
regarder cette œuvre (dans laquelle des intuitions sublimes alternent
avec les idées les plus naïves) comme le portique de la
philologie italienne. Mais celui qui le premier, sous la forme,
chère à son époque, de dialogues, traita la grammaire italienne,
fut Pietro Bembo, dont l'ouvrage, terminé longtemps
auparavant, parut en 1525 sous le titre de Prose ; Castelvetro
l'a accompagné d'un commentaire critique. Avant les
Prose de Bembo avait paru un livre composé postérieurement
au sien, les Regole grammaticali della volgar lingua,
de Fortunio (un Esclavonien), qui de Fan 1516 à l'an 1552
n'eurent pas moins de quinze éditions. Malgré les nombreuses
productions grammaticales de ce siècle et des deux suivants,
la première grammaire vraiment systématique, celle de
Corticelli, ne parut qu'en 1745 (voy. Blanc, Grammaire,
p. 23-34). — La littérature lexicographique commence par des
glossaires sur des écrivains célèbres. Le premier est celui de
Lucillo Viterbi sur Boccace (1535). L'année d'après parut un
travail analogue de Fabricio Luna sur Arioste, Pétrarque, Boccace
et Dante ; puis un Dictionnaire général, d'Accarisio, en
1543, et la même année un Glossaire de Boccace, par Alunno,
qui eut plusieurs éditions. Après diverses autres tentatives en ce
genre parut enfin en 1612 le célèbre Dictionnaire de la Crusca,
qui jusqu'à présent est définitif. Le premier dictionnaire étymologique
73fut dû à un étranger, Ménage : Le origini della lingua
italiana
, Parigi, 1669 ; bientôt il fut suivi de celui de Ferrari :
Origines linguæ italicæ, Patavii, 1676 ; puis parut une
seconde édition du livre de Ménage (Ginevra, 1685).

Dialectes. — L'Italie était destinée par sa forme, par sa
longue extension au sud-est depuis les Alpes, qui donne lieu à des
influences climatologiques très-diverses, et par ses grandes îles,
à voir se développer des dialectes fortement caractérisés : il est
clair que les organes ne sauraient être les mêmes au bord du lac
de Côme, et du Phare de Messine. Dante, dans l'ouvrage mentionné
plus haut, a déjà essayé de les déterminer, et les renseignements
qu'il donne sont encore dignes d'attention, ainsi que le
jugement qu'il porte. Il divise l'Italie (l. I, c. 10) sous ce rapport
en deux moitiés, une orientale et une occidentale, à droite et à
gauche de l'Apennin, et admet quatorze dialectes : ceux de
Sicile, d'Apulie, de Rome, de Spolète, de Toscane, de Gênes, de
Sardaigne, de Calabre, d'Ancône, de Romagne, de Lombardie,
de Trévise, de Venise et d'Aquilée ; Salviati (Opp. Milan. II,
359) s'en tient à cette division. De nos jours on a tracé les
limites, avec plus de raison, dans le sens de la largeur de la Péninsule,
et on l'a divisée en trois grandes régions, chacune avec
ses districts : une du nord, une du centre et une du sud 133. A celle
du sud appartiennent les dialectes napolitain, calabrais et sicilien,
ainsi que ceux de l'île de Sardaigne. Dans la région du
centre on comprend les dialectes toscans, par exemple ceux de
Florence, Sienne, Pistoie, Pise, Lucques, Arezzo et celui de
Rome ; on y rattache aussi la Corse et une partie de l'île de Sardaigne.
La région du nord comprend, d'après l'étude attentive
d'un grammairien italien 234 les quatre districts suivants : celui de
Gênes, celui de la Gaule Cisalpine, celui de Venise et celui du
Frioul. Le dialecte gallo-italien embrasse trois groupes : le
groupe lombard (Milan, Côme, Tessin, Bergame, Créma, Brescia,
Crémone, etc.), le groupe émilien (Bologne, la Romagne,
Modène, Reggio, Ferrare, Mantoue, Parme, Plaisance, Pavie,
etc.), et le groupe piémontais (Turin, Ivrée, Alexandrie). Il ne
faut pas attendre de ces dialectes une parfaite régularité dans les
lois phoniques, parce qu'ils n'ont pas toujours pu se soustraire à
la pénétration des dialectes voisins et à l'influence de la langue
74littéraire. De là vient qu'on rencontre jusqu'à trois ou quatre
représentations du même son italien ou latin ; mais parfois aussi
cette diversité est due à un développement intérieur. Nous ne
tiendrons pas compte, dans les remarques qui vont suivre, des
traits que les dialectes ont en commun avec la langue écrite,
comme la permutation de l et r, de b et v, ou le redoublement
des consonnes, à moins que ces traits ne soient accusés d'une
manière exceptionnelle ; nous ne signalerons que ceux où le
caractère des dialectes se marque le plus clairement, surtout
l'emploi des diphthongues ie et uo, des finales non accentuées e
et o, de la composition gli, des syllabes chi, pi, fi, quand elles
ont la valeur de chj, pj, fj, des palatales c (à côté de sc), g,
et de la lettre z. Les dialectes du centre sont ceux qui se rapprochent
le plus de la langue écrite ; nous pouvons les mettre de côté
après y avoir jeté un rapide coup d'œil : il suffit de remarquer que
le romain (que Dante, soit dit en passant, maltraite fort), comme
les dialectes du nord-ouest, fait disparaître l'r final (amà, temè,
dormì), et, comme ceux du sud, affaiblit nd en nn. La différence
des dialectes du sud et de ceux du nord est facile à saisir :
ceux-là effacent les consonnes, ceux-ci les voyelles atones ; ceux-là
ont le caractère de la mollesse, ceux-ci celui de la dureté ; mais
ce trait n'est pas absolu : ceux-là conservent, par exemple, la
tenue, tandis que ceux-ci ont une tendance à l'adoucir. Mais il
n'y a pas de marques distinctives précises et infaillibles comme
entre le haut et le bas allemand, à moins qu'on ne place à ce rang
le son sci, qui dans le sud garde sa valeur et dans le nord devient
presque régulièrement ss.

Les dialectes du sud doivent passer les premiers, parce qu'ils
déploient mieux le caractère italien, la plénitude des formes ;
nous commencerons donc par eux. Le napolitain conserve les
voyelles latines ĕ et o (dece, bono), mais admet les diphthongues
ie et uo devant deux consonnes (diente, puorco) 135. Dans la même
position, il maintient généralement i et u contre l'it. e et o
(stritto, curto). Les voyelles finales non accentuées sont traitées
comme dans la langue écrite. Quant aux consonnes, gli
reste à sa place. Mais pi est assimilé à l'it. chi, et même bi à
ghi (più devient chiù ; biondo, ghiunno), tandis que fi donne
sci (fiamma = sciamma). Les palatales comme en italien, si
75ce n'est que g s'adoucit ordinairement en j (piace, scena,
gente, jentile, lege = legge). Z se comporte aussi comme en
italien. D'autres particularités sont : l'aphérèse de l'i devant n
('ngiuria), la solution de l en o devant les dentales (balzano
= baozano
, caldo = cavodo) ; le changement de s en z, surtout
après r (verso = vierzo, possa= pozza) ; celui de d en r
(dito = rito, dire = ricere, dodici = rurece) ; le passage
assez fréquent de la moyenne à la ténue ; l'échange très-ordinaire
du b et du v, l'assimilation des consonnances mb et nd en mm
et nn (piombo = chiummo, mondo=munno) ; la forte accentuation
des consonnes initiales et le fréquent redoublement des
consonnes médiales ; l'intercalation d'un j entre deux voyelles
(uffizio = uffizejo) 136.

Le dialecte sicilien met aussi e et o pour ie et uo (miei =
mei
, cuore = cori). Il change en i et u les voyelles e et o, non seulement
quand elles sont finales et privées d'accent, mais souvent
encore quand elles sont accentuées dans le corps du mot
(verde = virdi, giuso = jusu, arena = rina, vapore =
vapuri
). Il durcit gli en gghi (folio = fogghiu). Pi devient
chi, fi devient sci (pianto = chiantu, flore = sciuri). Les sifflantes
et le z se comportent comme dans la langue écrite. Parmi
les autres traits nous remarquons, comme dans le napolitain, la
solution de l en une voyelle (altro = autru), l'assimilation de
mb en nd (gamba = gamma, fundo = funno) et l'intercalation
du j (spion = spijuni). Comme traits particuliers, nous
noterons l'échange de ll et de dd, qui a la valeur du th anglais
(cavallo = cavaddu), et la chute fréquente du v au commencement
des mots (volgere = urgiri, volpe = urpi).

Entre les deux dialectes ci-dessus, le calabrais occupe à peu
près le juste milieu. Comme le sicilien il dit i et u (onde — undi,
questo = chistu), et ggh pour gl (figlio = figghiu) ; comme
le napolitain, il supprime i devant n ('nfernu). Un trait à lui
propre est que fi y devient j, ou d'après une autre orthographe
hh (fiume =jume, hhume), et que ll est traité de même (nullo
= nujo
).

La Sardaigne se divise, sous le rapport linguistique, en trois
provinces. Dans celle du nord domine le dialecte de Gallura, que
76Ton désigne comme étranger, introduit dans les temps modernes
et n'étant que de l'italien corrompu ; au centre celui de Logudoro,
qui porte évidemment le cachet le plus original et le plus
archaïque, et qu'on appelle proprement dialecte sarde ; au midi le
dialecte de Campidamo (auquel se rattache aussi Cagliari), qui
penche vers les dialectes du nord de l'Italie 137. Nous nous restreignons
à celui de Logudoro. E et o remplacent ie et uo (vieni =
beni
, giuoco = jogu) ; la finale e persiste, mais o est souvent
remplacé par u (septe, fogliu). Gl et gn tantôt persistent et
tantôt deviennent z et nz (scoglio = iscogliu, aglio = azu,
segno = signu, vigna = binza, tegno = tenzo). Chi initial
se change en j ou g palatal (chiavo =jan) ; pi, fi, se comportent
en général comme en italien (dans le dialecte de Campidano
planta, planu ou pianu, flamma). Comme en sicilien ll devient
le plus souvent dd (molle = modde, pelle = podde, mais
bella). S initial suivi d'une consonne appelle un i (istella, ispedire) ;
c'est un des traits distinctifs de cet idiome. Au c palatal
répond tantôt z fort, tantôt une gutturale (certo = zertu,
braccio = brazzu, cera = chera, luce = lughe) ; au g palatal
tantôt g, tantôt z doux, tantôt la gutturale douce, tantôt enfin j,
quand g représente cette lettre (genere, girare, zente, anghelu,
maju = maggio). Z dans certaines terminaisons devient ss
(vizio = vissiu, spazio = ispassiu). Dans qu l'u s'éteint parfois,
dans gu régulièrement (quale=cale, guerra= gherra).
Dans les consonnances latines ct et pt, le c et le p ne sont point
assimilés, mais prononcés d'une manière à peine distincte (factu,
inscriptu). V initial devient très-souvent b, et cette dernière
lettre se place même quelquefois devant une voyelle initiale
(escire = bessire, uccidere = bocchire). Au commencement
des mots la prononciation douce ou dure de la plupart des consonnes
dépend de la lettre qui les précède, soit voyelle, soit consonne.
La ténue s'amollit à peu près comme dans le nord de
l'Italie. Mais il y a un point où la Sardaigne se sépare de toute
l'Italie : elle conserve à la fin des mots l's et le t latin (longas,
virtudes, duos, corpus, finit, finiant). Nous parlerons ci-dessous
(dans les Remarques sur les consonnes latines, § 3) de certains
cas de permutation entre les consonnes initiales.

Le dialecte génois sert d'intermédiaire entre les dialectes du
nord de l'Italie et ceux du sud, notamment ceux de la Sardaigne.
77Nous trouvons encore ici les finales pleines eet o (verde, bravo,
sotto, mais giardin et autres). Fi devient quelquefois sci (fiore
= sciù
, sicil. sciuri). C palatal devient ç ou x, qui a la valeur
du j françris (certo = çerto, viceno = vexin, mais ceppo =
seppo
et autres). G palatal est représenté de diverses manières
(giorno, lunxi, Zena pour Genova). Mais chi et ghi deviennent
déjà à la manière lombarde ci et gi (chiappare = ciappà,
ghianda = gianda). Pour z on trouve généralement ç ou s
(paçiença, bellessa, mezo). R est souvent supprimé (bruciare
= bruxà
, scrivere = scrive, cucire = cuxi, onore = onò,
opere = opeé) ; eu et u se prononcent déjà à la française, ae
équivaut au fr. ai ; on trouve aussi l'n nasal. Gli se prononce gi
(figlio = figgio), ce qui a lieu aussi sur la côte de l'Adriatique,
à Venise 138.

Des autres dialectes de la Haute-Italie nous ne mentionnerons
ici que trois des plus importants, le piémontais, le milanais et le
vénitien. Le piémontais met souvent ei pour e, eu ou ou (équivalant
au français eu, ou) pour o (stella = steila, piovere =
= pieuve
, sudore = sudour) ; ie devient le plus souvent e, uo
devient eu (pié = , uomo = om, vuole = veul, cuore =
cœur
) ; u a le même son qu'en français : les finales non accentuées
e et o disparaissent, excepté l'e qui indique le féminin
pluriel. Gli devient j ou disparaît (paglia = paja, pigliare =
pié
). Chi et ghi deviennent des palatales (chiesa = cesa, unghia
= ongia
), tandis que pi et fi restent. Ci, ce, hésitent entre
c palatal et s (certo = cert, facile =facil, città = sità, piacere
= piasi
) ; cci, sci deviennent s (lucio = lus, faccia =
fassa
). Gi, ge, hésitent entre g palatal et s, mais ggi reste palatal
(gente = gent, ragione = rason, pertugio = pertus,
oggi = ogi, raggio = rag). Z devient également s, consonne
qui joue, comme on le voit, un grand rôle dans ce dialecte, que
sa prononciation soit forte ou douce (garzone = garsoun,
piazza = plassa). La ténue au milieu des mots devient volontiers
78une moyenne ou disparaît ; r en fait autant dans la même
position (comprare = cumpré, spendere = spende, danaro
= dané
) 139.

Le dialecte milanais traite les voyelles à peu près comme le
piémontais. A la diphthongue italienne ie répond le simple e, à
l'uo le simple o ou œu, et ce dernier son (prononcez eu) remplace
souvent aussi l'o (fiera = fera, buono = bonn, cuore
= cœur
, piovere = piœur, gobbo = goeubb) ; u se prononce
comme en français ; les voyelles finales e et o tombent (en bolonais
il en est même ainsi de l'a : malati pour malattia). Gli
est traité comme en piémontais (canaglia = canaja, briglia
= bria
), ainsi que chi, ghi, pi, fi (chiave = ciav, ghiazzo =
giazz
). Ci tantôt reste palatal, tantôt devient z ou s et même sci
(cento = cent, cena = zenna, cigno = zign, dolce = dolz,
ceschio = sesch, vicino = vesin, ceppo — scepp) ; cci devient
zz et sci (braccio = brazz, feccia = fescia, luccio = lusc) ;
sci devient ss (cuscino = cossin, crescere = cress). Gi
comme en piémontais, tandis que ggi est souvent remplacé par
une sifflante (ruggine = rusgen, legge = lesg). Z reste ou
devient sci (grazzia, mezz, zampa = sciampa, cantazzare
= cantascià
). La ténue dans le corps du mot peut s'affaiblir en
moyenne, et la moyenne disparaître (catenna = cadenna,
prato = praa, giucare = giugà, capra = cavra, codaccia
= coascia
). R à la dernière syllabe disparaît souvent (cantà,
intend, fini, lavò pour lavoro), N à la fin des mots se nasalise.
Comme traits particuliers, nous remarquons que l disparaît souvent
comme r (figliuolo = fioeu, fagiuolo = fasoeu), que tt
(remplaçant le latin ct) prend le son palatal dur (latte = lacc,
et même freddo = frecc ; cf. le bergamasque gacc pour gatti,
nucc pour nudo), V se place souvent devant une voyelle initiale
comme b dans le dialecte sarde (essere = vess, ora = vora,
otto = vott, uno = vun).

Le dialecte vénitien se distingue du milanais par des points
importants, et en général par plus de douceur. Les diphthongues
ie et uo sont généralement ramenées à l'e et à l'o simples (sero,
bono, core) ; les finales ne tombent pas ; u a le son de ou, et non
celui de l'u français. Gli prend le son du g palatal, dont le j est
aussi susceptible (aglio = agio, boja = bogia, mais figliuolo
= fiol
). Chi, ghi, se prononcent souvent comme en milanais
79(chiodo = ciodo, ghianda= gianda). Ci initial persiste, ci
médial devient s ou z, et de même cci devient zz, et sci ss (cima,
cimice = cimese, bacio = baso, bruciare = brusare, braccio
= brazzo
, biscia = bissa). G palatal se prononce comme
z, ce qui est le vrai signe distinctif de ce dialecte (gente=zente,
giorno = zorno, maggiore = mazore). Z initial devient souvent
c palatal (zecca = ceca, mais finezza = ragazzo). L'adoucissement
ou la chute des consonnes sont des faits très-fréquents
(rete = rede, nipote = nevodo, ferito = ferio, sudare =
suar
, fuoco = fogo, lupo = lovo, sapore = saore, signore
= sior
). Mais r se maintient comme dans la langue écrite.
Notons encore que v est assez sujet à l'aphérèse, comme en sicilien
(voce = ose, volatica = oladega).

Les éléments des dialectes de l'italien, comme de ceux des
autres langues, ne sont pas exactement les mêmes que ceux de
la langue écrite : celle-ci favorisa les radicaux latins et leur
abandonna une foule de mots étrangers d'origine inconnue. Il n'y
en a qu'un petit nombre qui se retrouvent dans d'autres langues.
En napolitain par exemple, on peut admettre plus d'éléments
grecs que dans l'italien littéraire, Galiani tire de cette source,
entre autres : apolo, mou (ἁπαλός) ; cria, atome (κρῖ) ; crisuommolo,
abricot (χρυσός et βόλος, mieux χρυσόμηλον) ;jenimma, race
(γέννημα) ; sarchiopio, morceau de chair (σαρκίον) ; zimmaro, bouc
(χίμαρος). Il en cite aussi quelques-uns d'arabes, et beaucoup d'espagnols,
comme alcanzare, tonto, tosino, zafio, zote (azote).
— Le vocabulaire sicilien semble déjà contenir plus de mots
étrangers ; il ne manque pas non plus d'éléments grecs, par
exemple, d'après Pasqualino : caloma, câble (κάλως) ; gangamu,
filet (γάγγαμον) ; nichiari, agacer, irriter (νεικεῖν) ; spanu,
rare (σπανός) ; spinnari, désirer (πεινᾷν).

La domination des Normands a aussi laissé à ce dialecte plus
d'un mot français, par exemple : acchetta (haquet), fumeri
(fumier), giai (geai), pirciari (percer), preggiu (pleige),
spanga (empan). Avec quel zèle ces conquérants s'efforçaient
d'implanter leur langue en Italie, c'est ce que témoigne Guillaume
de Pouille (voy. Ystoire de li Normant, p. p. Champollion,
p. XCIIJ). — Le vocabulaire sarde est remarquable et mériterait
une étude attentive ; c'est un des plus difficiles à expliquer, et il
en faut sans doute chercher les éléments dans des langues très-diverses.
On sait que les anciens habitants de l'île étaient en
partie d'origine ibérique ; qu'antérieurement à la domination
romaine qui s'y fonda au IIIe siècle avant J.-C, des Phéniciens et
80des Carthaginois s'y étaient établis ; qu'après les Romains, les
Vandales, les Grecs et les Arabes y séjournèrent, et qu'elle passa
enfin sous la puissance de l'Aragon. Il est probable que là comme
sur le continent les langues antérieures aux Romains ont été
assez radicalement détruites ; du moins Guillaume de Humboldt
(Spaniens Urbewohner, p. 168) n'a-t-il pu rien découvrir
d'ibérique, c'est-à-dire de basque, dans le dialecte sarde actuel.
On peut retrouver quelques vestiges d'arabe ; on rencontre fréquemment
de l'espagnol et du catalan. Cet idiome, isolé par sa
position géographique, n'a pas suivi rigoureusement les autres
langues romanes ; il suffit de citer les deux verbes sciri (lat.
scire), et nai, prés, naru (lat. narrare), qui remplacent en
sarde les verbes sapere et dicere. — Le mélange paraît plus fort
encore dans les dialectes de la Haute-Italie que dans celui de la
Sardaigne, et surtout entre le Pô et les Alpes. Il est aisé de reconnaître
les éléments germaniques qui s'y trouvent. Tels sont ces
mots : baita, cabane, demeure (v.-h.-all. baitôn, angl. abode) ;
boga, lien (boga, bracelet) ; bron, puits (brunno) ; biova ou
sbiojà, cuire (brüejen) ; bul, querelleur, fanfaron (buhle)
caragnà, se plaindre (karôn, cf. sparagnare de sparôn) ; fesa,
pelure (fesa, écosse) ; fiap, flétri (flapp) ; fos, avide, désireux
(funs, prêt à, disposé à) ; frid (friede) ; gabeurr, homme grossier
(gabûro, paysan) ; gamina, complot (gameinî, association) ;
gast, objet d'amour, bien-aimé (gast) ; gheine, faim (geinôn,
ouvrir la bouche) ; gherb, acide (herb) ; grà, vieillard (grâ,
chenu) ; grezà, exciter (ga-reizen ?) ; grinta, mine sombre
(grimmida) ; grit, mécontent (grit, avidité) ; gudazz, parrain
(gotti) ; litta, limon (letto, argile) ; magone, gésier (mago) ;
meisasc, érysipèle (meisa, petite-vérole) ; molta, boue (molta,
terre, poussière ?) ; piò, charrue (pflug, plug) ; piolett, petite
hache (pial) ; piorl, seau (piral, urne) ; rampf, spasme
(rampf) ; sciovera (zuber) ; scocà (schaukeln) ; scoss
(schooss) ; slippà, glisser (slipfen) ; smessor, couteau(messer) ;
stip, chemin escarpé (cf. angl.-sax. steap, angl. steep, escarpé) ;
storà, troubler (storân) ; stosà, frapper du pied (stôzan) ; tortor
(trihtarï) ; trucca, coffre (trucha, trute) ; tuón, pigeon (tûba) ;
zartig (zart) ; zata (tatze) ; zigra, sorte de fromage (ziger) ;
zin, cochon (swîn) ; zingà (swingan), et une foule d'autres.
Biondelli a dressé (p. 57-87, 246-294, 558-577) trois listes de
mots importants de la Haute-Italie, la plupart d'origine obscure,
avec des indications étymologiques.

Les patois n'ont dans aucun pays d'Europe une littérature
81aussi riche qu'en Italie, ce qui s'explique, il est vrai, par ce que
nous avons remarqué ci-dessus sur leur usage. Cette littérature
consiste non-seulement en une masse d'œuvres d'imagination en
prose ou en vers, mais encore en travaux philologiques, surtout
en dictionnaires, et les lacunes qui existent encore seront sûrement
comblées d'ici à peu. Les textes remontent généralement
au XVIe siècle ; mais quelques dialectes peuvent offrir des monuments
plus anciens et plus précieux pour la langue. Ainsi dans le
patois napolitain, qui a la littérature la plus considérable (voy.
Galiani, Del dialetto napolitano, p. 49-193), on possède, outre
un poème de Ciullo d'Alcamo mentionné déjà par Dante, attribué
par Tiraboschi à la fin du XIIe siècle, par des critiques modernes
au second quart du XIIIe 140, des fragments du journal de
Matteo Spinello, vers 1250 (voy. Muratori, Scriptores, VII, p.
1064 et suiv.) Une chronique rimée d'Antonio de Boezio, d'Aquila,
se place dans la seconde moitié du XIVe siècle (Muratori,
Antiquit. VI, 711). On a imprimé des chartes sardes qui remontent
aux années 1153, 1170 et 1182 (Muratori, Antiquit.
II, p. 1054, 1051, 1059 ; cf. aussi Spano, Ortographia sarda,
II, 85 et suiv.) Le plus ancien monument authentique du dialecte
sarde, ce sont les Statuts de Sassari, au temps de Dante
(dans les Hist. patriæ monum. t. X. Turin, 1861 241). On a des
poèmes historiques en génois qui datent de la fin du XIIIe ou du
commencement du XIVe siècle (Archivio storico italiano, appendice,
n° 18) ; il y a une canzone, moitié en provençal, moitié en
génois, de Rambaut de Vaqueiras (Parnasse occitanien, p. 75),
qui est bien plus ancienne encore ; elle remonte peut-être à la fin
du XIIe siècle ; un poème bergamasque, il Decalogo, remonte
au milieu du XIIIe siècle (Biondelli, p. 673). Un beau monument
milanais, contemporain de Dante, et empreint d'une couleur
toute particulière, ce sont les Vulgaria de Bonvesin dalla Riva
(éd. Bekker, Berlin, 1850-58, voy. sur ce sujet Mussafia, Beiträge
zur Geschichte der romanischen Sprachen
, 1862),
ainsi qu'une poésie de son contemporain Pietro Da Bescapé (dans
Biondelli, Poésie lombarde del sec. XIII, Milan, 1856 342). Du XIIIe
82siècle aussi date une pièce de vers en vénitien (Regrets d'une
dame dont l'époux est à la croisade), qui présente déjà complètement
les caractères de ce dialecte (voy. Raccolta di poésie
veneziane
, 1845, p. 1). On trouve le dialecte véronais employé
dans deux longues poésies spirituelles de Fra Giacomino (dans
Ozanam, Documents inédits, Paris 1850 ; et Mussafia, Monum.
ant. Vienne, 1864, qui place le ms. vers le milieu du
XIVe siècle). Pendant les deux premiers siècles de la littérature
italienne, il exista, dans le nord de la péninsule, à côté de la
langue italienne du centre, une espèce d'idiome littéraire qui,
avec des variétés dialectales, offrait un grand nombre de traits
identiques, et qui, si les circonstances politiques et littéraires
lui eussent été favorables, eût pu devenir une nouvelle langue
romane littéraire. Heureusement pour l'unité linguistique de
l'Italie, que ces conditions de développement firent défaut. Il
existe dans la bibliothèque de Saint-Marc, à Venise, de volumineuses
poésies dans une langue mixte, dont le français forme la
base, mais qui est très-pénétrée de formes ou de mots qui se rattachent
au dialecte vénitien, ou particulièrement à cette sorte de
langue écrite (voy. Mussafia Macaire, p. v, et Mémoires de
l'Acad. de Vienne
, XLII, 277).

Les dictionnaires se montrent de bonne heure ; ainsi nous en
avons un milanais de l'an 1489 (Biondelli, p. 91) ; un sicilien,
inédit, de l'an 1519 (d'après Pasqualino) ; un bergamasque de
l'an 1565 (Biondelli, p. XXXVI), un bolonais de l'an 1479 et
même un dictionnaire vénitien-allemand (Nurembergeois) de
l'année 1424 (voy. Schmeller, Dict. Bavarois, III, 484). Grâce
à ces sources anciennes, on peut déterminer avec précision la
marche et le degré de développement de chaque dialecte. C'est à
ce point de vue que Galiani dit du Journal de Spinello : « Sono
in napoletano purissimo, ed è mirabile che in tanti secoli abbia
in dialetto nostro sofferta così poca mutazione che è quasi impercettibile. »

2. Domaine espagnol.

Les premiers habitants de l'Espagne furent les Ibères, qui
étaient peut-être une race celtique, mais s'étaient séparés de
83bonne heure de la souche commune ; ils n'étaient purs de mélange
que vers les Pyrénées et sur la côte sud de la péninsule. Le mélange
des Ibères avec les Celtes proprement dits, ceux que nous
connaissons par les Grecs et les Romains, donna naissance au
peuple des Celtibères ; en outre, les Ibères occupaient au nord
une partie de l'Aquitaine et des côtes de la Méditerranée ; au sud,
ils étaient établis de temps immémorial dans les trois grandes îles
de cette mer (V. Guillaume de Humboldt, Recherches sur les
habitants primitifs de l'Espagne
, 1831). Les Phéniciens fondèrent
des colonies sur les côtes, et les Carthaginois étendirent
fort avant dans la contrée leur domination, à laquelle les Romains
mirent fin : ceux-ci possédèrent l'Espagne, d'abord avec une
résistance violente de la part des habitants, puis en paix, pendant
six cents ans, et y fondèrent une nouvelle patrie pour leur
langue et leur littérature. La latinisation de ce pays s'opéra sans
doute, au moins en partie, très-promptement. Strabon rapporte
des Turditans, l'une des populations du sud, qu'ils avaient abandonné
leurs mœurs pour celles des Romains et oublié leur ancienne
langue : « Οἱ μέν τοι ΤουρΒιτανοὶ τελέως εἰς τὸν Ῥωμαίων μεταβέβληνται
τρόπον, ουδέ της διαλέκτου τῆς σφετέρας ἔτι μεμνημένοι. » (éd.
Siebenkees, I, 404).

Les provincialismes cités par Columelle, qui ne sont que des
dérivés populaires de radicaux latins, comme focaneus de faux
et beaucoup d'autres, montrent combien le latin avait, au temps
où il écrivait, pénétré profondément dans la population. Cependant
Cicéron parle de la langue espagnole comme d'une langue
encore vivante : « Similes enim sunt dii, si ea nobis objiciunt,
quorum neque scientiam neque explanationem habeamus, tanquam
si Pœni aut Hispani in senatu nostro sine interprete
loquerentur. » (De divinatione, II, 64.)

Tacite parle aussi d'un homme de la tribu des Termestini
qui, mis à la torture, parlait dans la langue de ses ancêtres :
« Voce magna, serrnone patrio, frustra se interrogari clamitavit. »
(Annal. IV, 45.) On peut voir là-dessus le savant
livre d'Aldrete, Del origen de la lengua castellana, fol. 22 b,
30 b, 39 b, 23 b. Cette langue primitive de l'Espagne vit encore
dans le basque, comme l'a constaté Humboldt. Avec le Ve siècle
commencent les invasions des peuples germaniques ; au VIe et au
VII, les Byzantins dominèrent dans le sud ; au commencement du
VIIIe, les Arabes conquirent presque toute la péninsule, et ne
furent complètement vaincus qu'au XVe.

La domination ou l'établissement de tant de peuples dans un
84seul et même pays ne pouvait guère avoir lieu sans qu'il en
résultât une langue fortement mélangée. L'espagnol n'a pas
échappé à cette conséquence : c'est la cause de sa richesse en
même temps que des difficultés étymologiques qu'il présente 143.
Mais le système phonique et le vocabulaire s'en sont seuls ressentis ;
la formation des mots et la grammaire sont restées purement
romanes dans ce dialecte sonore, et plus voisines même du
latin que dans l'italien. L'apport de chaque langue est, ici comme
ailleurs, très-inégal. On peut admettre de prime abord qu'il reste
peu de traces des idiomes antérieurs à la conquête romaine. Quelques
expressions ibériques, adoptées ou citées par les Romains,
se retrouvent dans les dictionnaires espagnols, mais toutes ne
sont certainement pas dans la bouche du peuple. De celles-là
seules qui sont populaires, on peut affirmer qu'elles sont arrivées
de l'ibérique à la langue actuelle par l'intermédiaire de la romana
rustica
espagnole, où le latin les avait aussi puisées ; les
autres ont été postérieurement empruntées aux écrivains romains.
Il faut noter par exemple ballux ou balluca, sable mêlé d'or,
maintenant baluz, petite pépite d'or (V. Voss. Etymologicum) ;
canthus, cercle d'une roue, gr. κανθός, d'après Quintilien espagnol
ou africain (Schneider, 1, 211), cf. esp. canto, bout ou bord de
quelque chose ; celia, bière de froment, esp. même mot ; cetra,
bouclier de cuir, esp. même mot ; cusculium, graine de kermès,
esp. coscojo ; dureta, étuve, baignoire, esp. même mot ;
gurdus, bête, sot d'après Quintilien et Labérius (V. Voss.
Etym.
), esp. gordo dans le sens de gros (cf. it. grosso, gros,
bête ; gr. παχύς, gras, bête) ; lancea, mot espagnol d'après Aulu-Gelle,
allemand ou gaulois suivant d'autres, esp. lanza ;palacra,
palacrana, lingot d'or, esp. même mot. En outre, on peut
expliquer avec assez de certitude par le basque un certain nombre
de mots espagnols ; V. par exemple, dans le Dict. étymol.
les articles alabe, ardite, balsa, burga, chamarasca, estacha,
ganzua, garabito, garbanzo, gazuza, guijo, gurrumina,
hervero, izaga, lelo, mandria, modorra, morcon, moron,
nava, oqueruela, sarracina, socarrar, vericueto, zahurda,
85zalea, zamarro, zanahoria, zaque, zaragüelles, zarria,
zato, zirigaña. Pour d'autres, tels qu'ademan, amapola,
jorgina, zaga, etc., cette origine est plus douteuse ; au reste la
langue espagnole semble avoir à peine conservé quelques traits
du système phonique des Ibères (V. le Dict. étymol. p. XI). —
Nous avons apprécié plus haut les éléments grecs et germaniques ;
nous ajouterons seulement qu'on se servit en Espagne de l'alphabet
gothique jusqu'en l'an 1091, où il fut aboli par le concile de
Léon. — On a souvent fait remarquer l'influence qu'ont exercée les
Arabes sur les mœurs et la langue des Espagnols 144. L'élément
arabe a été étudié dès le XVI° siècle dans dés écrits devenus à peu
près introuvables ; plus tard, Sousa (il s'occupait proprement du
portugais, mais cela fait à peine une différence) dans son livre Vestigios
da lingua arabica em Portugal
(Lisboa, 1789 ; nouv.
édit. 1830), puis Marina, dans les Memorias de la Academia
real de la historia
, tomo IV, et Hammer dans les Mémoires de
l'Académie de Vienne (classe philosophique, t. XIV), ont extrait
l'élément arabe contenu dans l'espagnol ; mais c'est Engelmann
(dans son Glossaire des mots espagnols et portugais tirés de
l'arabe
, Leyde, 1861), qui a rempli le premier cette tâche d'une
manière satisfaisante, c'est-à-dire scientifique, par le moyen du
dialecte arabe vulgaire (tout-à-fait négligé par ses prédécesseurs)
tel qu'il se trouve dans le Vocabulista aravigo, de Pedro
d'Alcala (Granada, 1505), et dans les écrivains arabes de l'Espagne.
Le glossaire d'Engelmann renferme environ 650 articles.
Presque tous ces mots étrangers (facilement reconnaissables),
désignent des objets sensibles ou des idées scientifiques se rapportant
spécialement aux règnes de la nature, à la médecine, aux
mathématiques, à l'astronomie, à la musique ; plusieurs touchent
les institutions politiques, spécialement les emplois et les dignités ;
d'autres, les poids et les mesures ; quelques-uns aussi ont trait à
la guerre. Il n'y en a pas un seul qui soit emprunté à la sphère
des sentiments, comme si le commerce entre chrétiens et mahométans
s'était restreint aux relations extérieures, et n'eût permis
aucun de ces rapprochements amicaux qui existaient entre les
Goths et les Romains. Parmi les mots arabes, on remarque aussi
un pronom, fulano pour quidam, et deux particules, fata pour
tenus, oxalá pour utinam. — On a admis dans les dictionnaires
l'argot des voleurs, appelé germania, parce que plusieurs écrivains
86n'ont pas dédaigné de s'en servir ; mais il n'appartient pas
à la langue. C'est, comme l'a démontré Mayans (Orig. de la
leng. esp
. I, 116), une langue de pure convention, qui comprend,
il est vrai, des mots espagnols vieillis ou des termes arabes
qu'on n'emploie plus, mais aussi des mots étrangers apportés par
les vagabonds, et plusieurs mots de bon espagnol, dont les lettres
sont interverties (pecho = chepo, bota = toba) ou le sens
modifié.

L'espagnol ne s'étend pas, comme langue populaire, dans tout
le royaume : le nord-ouest appartient au rameau portugais, l'est
au rameau provençal, et on parle basque en Biscaye, Guipuscoa,
Alava, et dans une partie de la Navarre 145. En revanche, il a fait
de grandes conquêtes dans le Nouveau-Monde. Comme le nom
d'Espagne comprend toute la péninsule, on a nommé la langue,
d'après la province où elle se parle le plus purement, castillane
lengua castellana 246 ; et l'Académie a maintenu cette dénomination
dans sa grammaire et son dictionnaire. Mais depuis longtemps
on emploie aussi habituellement le terme de lengua espanola 347 ;
le vieux fr. dit aussi espaignol. Voy. ci-dessus, p. 71.

Les plus anciennes traces de l'espagnol se trouvent dans Isidore
de Séville. D'après la liste d'anciens mots romans, donnée plus
haut (p. 39 et suiv.), beaucoup de mots soit exclusivement espagnols,
87soit communs aux autres langues, se retrouvent dans son
livre ; tels sont : ala, amma, astrosus, baselus, cama, campana,
capa, capanna, capulum, caravela, casula, cattare,
ciconia, colomellus, cortina, esca, flasca, focacius, furo,
gubia, incensum, insubulum, lorandrum, mantum, milimindrus,
rasilis, salma, sarna, sarralia, taratrum, tructa,
turbiscus, turdela. D'autres mots, désignés par Isidore comme
vulgaires ou expressément comme espagnols, se sont perdus avec
le temps ; tels sont : aeranis, sorte de cheval (XII, 1) ; agna,
mesure de terrain (actum provinciæ bœticæ rustici agnam
vocant
, XV, 15) ; agrestes pour argestes (XIII, 11) ; brancia
pour fauces (IV, 7) ; capitilavium, dimanche des rameaux
(VI, 18) ; celio pour cœlum, ciseau (XX, 4) ; francisca, hache
franque (quas [secures] et Hispani ab usu Francorum par
derivationem franciscas vocant
, XVIII, 9) ; gauranis pour
equus cervinus (XII, 1) ; mustio, it. moscione (V. plus haut
à la liste) ; pusia, sorte d'olives (XVII, 7) ; sinespacio pour
semispatium, demi-épée (XVIII, 6) ; tusilla, altération de tonsilla
(XI, 1). Beaucoup d'autres qu'il donne pour des mots
latins, mais qui étaient certainement de la langue populaire, ont
également disparu. — Les textes proprement dits remontent
jusqu'au XIe siècle : du moins c'est à ce siècle, qu'Amador de los
Rios (Hist. critic. III, 19). rapporte le Pœma de los reyes
magos
découvert et publié par lui. On avait admis jusqu'ici, sur
la foi de critiques sérieux l'authenticité de la charte de commune
d'Aviles en Asturie, de l'an 1155 ; ce qui faisait de cette pièce la
plus ancienne charte espagnole, mais la fausseté de ce document
a été prouvée récemment (voy. le Jahrbuch für Roman. Litt.
VII, 290).

Le poëme épique du Cid paraît aussi appartenir au même siècle
(il est du milieu ou de la fin d'après Sanchez), mais la Cronica
rimada del Cid
publiée par Francisque Michel (Vienne, 1847),
semble être au plus tôt du commencement du XIIIe siècle.
Dans ce siècle, on trouve des monuments plus nombreux : les
Poésies spirituelles de Berceo, le roman d'Alexandre le Grand
de Juan Lorenzo Segura, celui d'Apollonius de Tyr, et
plusieurs petites pièces de vers (V. Sanchez, Coleccion
de poesias castellanas
, Madrid, 1779-1790, IV vol. ;
nouvelle édition par Achoa, Paris, 1843, avec de nombreuses
additions de Pidal ; — avec de nouvelles additions et une
restitution intelligente de l'ancienne orthographe par Janer,
Madrid, 1864) ; le code visigoth traduit en espagnol, ou Fuero
88juzgo
 ; les Siete partidas du roi Alphonse X, tous deux publiés
plusieurs fois ; la Conquista de Ultramar, Madrid, 1858, édité
par l'orientaliste Gayangos. Il faut rappeler ici les efforts du roi
que nous venons de nommer, qui, par ses propres travaux ou les
traductions qu'il fit faire du latin en espagnol, chercha à faire
avancer la littérature nationale. Les chartes commencent aussi
à être plus fréquentes. Du XIVe siècle sont encore le Conde Lucanor
de l'infant don Manuel (Madrid, 1575 ; Stuttgart, 1839),
les poésies satiriques de l'archiprêtre Juan Ruiz ; le poëme sur
Fernan Gonzalez, et les poésies de Rabbi Santo, tous dans les
collections indiquées plus haut. Citons enfin une nouvelle collection
de prosateurs de l'ancienne langue, celle de Gayangos :
Escritores en prosa anteriores al siglo XV, Madrid, 1860,
en tête de laquelle se trouve le livre d'origine orientale Calila
é Dymna
. Ces ouvrages, et quelques autres des trois premiers
siècles de la littérature espagnole, forment la grande source où
l'on doit puiser la connaissance de l'ancienne langue, aussi importante
par son vocabulaire que par ses caractères grammaticaux,
car elle a subi plus de changements que la langue italienne.

On commença au XVe siècle à travailler sur la langue nationale ;
mais ce n'est qu'à la fin de ce siècle que parut le premier dictionnaire,
celui d'Alonso de Palencia ; encore n'était-il que latin-espagnol :
El universal vocabulario en latin y romance,
1490 ; il fut suivi de près par le dictionnaire, souvent cité, du
célèbre humaniste Antonio de Lebrija : Antonii Nebrissensis
Lexicon latino-hispanicum et hispanico-latinum
,
Salamancæ, 1492 ; et le même donna, la même année, son
Tratado de grammatica sobre la lengua castellana. Dans la
première moitié du XVIIIe siècle parut la première édition du Dictionnaire
académique : Diccionario de la lengua castellana
por la real Academia española
, Madrid, 1726-1739, VI vol. ;
la grammaire ne fut publiée que beaucoup plus tard : Gramatica
de la Academia española
, Madrid, 1771. Un petit dictionnaire
étymologique du philologue Sanchez de las Brozas est resté
manuscrit (Mayans, Vita Francisci Sanctii, § 227) ; Covarruvias
s'en est servi pour son Tesoro de la lengua castellana,
Madrid, 1674.

Dialectes. — Les historiens de la langue espagnole ont
donné peu d'attention à ses dialectes. Mayans (I, 58 ; II, 31)
constate seulement leur existence, et restreint leur différence à la
prononciation et à un certain nombre de mots provinciaux. Nous
signalerons dans la grammaire les quelques faits intéressants qu'ils
89présentent. Le dialecte de Léon est encore celui qu'on peut le
mieux étudier, grâce à quelques textes étendus où il est employé,
comme le Poema de Alexandro (cf. Sanchez, III, 20), et le
Fuero Juzgo (dans certains mss.). Si on retranche de ce
dialecte ce qui se rapproche de son voisin le galicien, il lui reste
en propre bien peu de chose qu'on ne puisse retrouver dans
d'autres ouvrages en vieux castillan, comme le Poema del
Cid
148. On sent des traces de mélange dialectal dans d'autres
auteurs de ce temps, par exemple dans Berceo ; et comme
cet écrivain était de Rioja, sa langue trahit déjà l'influence
provençale.

3. Domaine portugais.

La langue portugaise, qui est très-voisine de l'espagnol, mais
qui n'en est pas un dialecte, qui maintient au contraire son originalité
par d'importants caractères grammaticaux, a les mêmes
sources, et par conséquent à peu près les mêmes éléments 249. Il
faut remarquer cependant que le portugais contient beaucoup
moins de mots basques que l'espagnol, soit que les Ibères fussent
moins nombreux en Lusitanie, soit que, venus du pays basque, ces
mots aient atteint la Castille sans pénétrer jusqu'en Portugal 350.
On doit relever aussi la proportion plus forte des mots français,
qu'on attribue, non sans vraisemblance, aux nombreux compagnons
qui suivirent le comte Henri de Bourgogne. Le commerce
avec l'Angleterre introduisit en outre en portugais plusieurs mots
inconnus en Castille : par exemple, britar, rompre (angl.-sax.
90brittian) ; doudo, insensé (angl. dold) ; pino, épingle (angl.
pin).

La langue a pour domaine le Portugal et, en outre, la Galice.
Il a déjà été question de l'asturien ; le portugais et le galicien
(galliziano, gallego) sont une seule et même langue, comme des
savants indigènes eux-mêmes l'ont reconnu et démontré avec des
chartes rédigées dans les deux pays (cf. Dieze, sur Velazquez,
p. 96). En effet si on examine les rares monuments d'une date
reculée qu'on peut nommer avec certitude galiciens, c'est-à-dire
les chartes de cette province, ainsi que les cantigas du castillan
Alphonse X, et les chansons moins anciennes de Macias, on
trouvera bien peu de formes ayant quelque importance qu'on
ne rencontre aussi dans les anciens textes portugais ; mais
l'idiome de cette province, politiquement unie à l'Espagne, s'est
peu à peu éloigné de son ancienne forme.

Pour désigner cette langue, le nom de portugaise, lingua
portugueza
, est seul demeuré en usage, et n'a jamais été
sérieusement compromis par ceux de hespanhola ou lusitana 151.

Si l'on écarte quelques rajeunissements d'anciennes chansons,
et quelques pastiches donnés pour authentiques, et attribués au
XIIe siècle et même aux temps antérieurs (V. Bellerman, die Liederbücher
der Portugiesen
, Berlin, 1840 ; Ferd. Wolf, Studien
zur Gesch. der Span. u. Port. Nationalliteratur
,
p. 690) c'est alors encore ici la littérature diplomatique qui
ouvre la marche. La plus ancienne charte en portugais pur est
datée era 1230, c'est-à-dire 1192 (voy. Ribeiro, Observações
para servirem de memorias ao systema da diplomatica
portugueza
, Lisboa, 1798, 1, p. 91, où l'on trouve une liste des
anciennes chartes) 252.

Les premiers monuments de la littérature proprement dite
sont trois grands recueils de chansons :

Le Cancioneiro galicien du roi Alphonse X de Castille
(1252-1281), contenant plus de 400 cantigas en l'honneur de la
91sainte Vierge, inédites pour la plupart, et dont il existe trois
manuscrits : deux à l'Escurial, un à Tolède.

Une collection comprenant les œuvres d'un grand nombre
de chansonniers, et dont le manuscrit unique (original ou copie)
fort incorrect existe à la bibliothèque du Vatican : de ce
recueil, on a publié à part les chansons du roi Denis (1279-1325),
qui fit pour la littérature de son pays ce qu'avait fait pour celle
du sien Alphonse de Castille : Cancioneiro d'El Rei D. Diniz,
por Caetano Lopes de Moura
, Paris, 1847.

Un ms. incomplet de la Bibliothèque d'Ajuda, imprimé sous
le titre de : Fragmentos de hum cancioneiro inedito na livraria
do collegio dos nobres de Lisboa
, Paris, 1823. Une meilleure
édition est : Trovas e cantares do XIV seculo (éd. F. A.
de Varnhagen), Madrid, 1849 153.

Le Cancioneiro geral de Resende (Stuttgart, 1846 et ss.,
3 vol.), comprend principalement des poésies du XVe siècle. Les
ouvrages en prose deviennent de plus en plus abordables, grâce
aux travaux de l'académie de Lisbonne ; déjà la Colecçaõ de
livros ineditos de historia portugueza
contient d'importantes
chroniques et un recueil de coutumes locales (foros), dont la
rédaction portugaise remonte au XIIIe ou XIVe siècle 254.

Les principaux travaux auxquels le portugais a donné lieu
sont des dictionnaires. Les plus intéressants sont : Vocabolario
portuguez e latino por D. Rafaël Bluteau
, Lisb. 1712-1721,
8 vol. in-fol. (reformado por Moraes Silva, Lisb.
1789, 2 vol. in-4°) ; Diccionario da lingoa portugueza, publ.
pela Academia
etc. Lisb. 1793, in-fol. ; mais il n'a paru de
ce dernier ouvrage que la lettre A. C'est un vrai trésor national
que le dictionnaire de l'ancienne langue publié par Santa-Rosa,
92Elucidario das palavras, termos e frases, que em Portugal
antiguamente se usárão
, Lisb. 1798-99, 2 vol. in-fol. Il
y a joint une histoire de la langue portugaise.

4. Domaine provençal.

Les deux dialectes romans de la Gaule, le provençal et le
français, se sont constitués, à peu de chose près, avec les mêmes
éléments ; ce que le premier a de particulier ou de commun avec
l'italien ou l'espagnol n'est pas de nature à l'éloigner sensiblement
du second, avec lequel il a une parenté intime. Il est vraisemblable,
sous certaines restrictions, qu'une seule et même
langue romane régna originairement dans la Gaule entière. Cette
langue s'est conservée plus pure dans le provençal que dans le
français, qui, à partir du IXe siècle environ, s'en détacha en
développant une tendance marquée à l'aplatissement des formes.
On a cru posséder un échantillon de cette langue commune de la
France dans les serments de l'an 842 ; mais dans ce monument
la prédominance du français est décisive, comme suffirait à
le montrer la forme cosa pour causa, qui n'a jamais été provençale 155.

La patrie spéciale du provençal est le sud de la France. La
ligne de démarcation des deux idiomes passe, d'après Sauvage
(Dict. languedocien, 1re édit. p. 217) par le Dauphiné, le
Lyonnais, l'Auvergne, le Limousin, le Périgord et la Saintonge ;
d'autres la fixent un peu autrement. Le Poitou, qui est la patrie
des plus anciens troubadours, n'appartient cependant pas à ce
domaine 256. En dehors de la France, le provençal s'étend sur l'est
de l'Espagne, particulièrement en Catalogne, dans la province
de Valence et des îles Baléares (Bastero, Crusca prov. p. 20).
La conscience de cette communauté de langage était si énergique,
qu'un troubadour (Choix, IV, 38) divise les peuples de la France
en Catalans et Français, et compte parmi les premiers les habitants
de la Gascogne, de la Provence, du Limousin, de l'Auvergne
et du Viennois. Dante, qui ne connaissait pas encore le
castillan, place même en Espagne le siège principal de la langue
93d'oc : « Alii oc, alii oïl, alii si affirmando loquuntur, ut
puta Hispani, Franci et Itali
. » (De vulg. eloq. I, 8.) On a
même dit que l'Aragon avait appartenu quelque temps à cette
langue et ne s'en était détaché que plus tard. Mayans dit par
exemple des chartes de ce pays : « Los instrumentos quanto
mas antiguos, mas lemosinos son
(I, 54). »

Mais Amador de los Rios contredit formellement cette opinion
dans son Hist. crit. de la litt. esp. (II, 584) ; s'appuyant,
lui aussi, sur les chartes aragonaises, il démontre que, malgré
les goûts provençaux des rois, l'idiome populaire de l'Aragon
n'a jamais été essentiellement différent du castillan.

Les preuves ne sont pas moins convaincantes pour la Navarre ;
là aussi la langue a toujours été analogue au castillan, et elle n'a
jamais été ni française, ni provençale.

Enfin, il faut encore rattacher à ce domaine la Savoie et une
partie de la Suisse (Genève, Lausanne et le sud du Valais). — II
était difficile de trouver un nom caractéristique pour cette langue
placée entre les domaines français, italien et espagnol, car il n'y
avait pas de désignation géographique qui embrassât son territoire :
il fallait l'emprunter à une des provinces qui le composaient.

On l'appela donc, quand on s'écarta du nom dominant romana,
la lenga proensal (Choix, V, 147), lo proenzal (Lex. rom.
I, 573), ou bien lo proensalès (L. rom. 1. c), lo vulgar
proensal
(Gramm. romanes p. p. Guessard, p. 2). Toutes ces
citations sont d'une époque peu ancienne. D'après la langue qu'ils
parlaient, les peuples se distinguaient en Provinciales ou Francigenae
(Diez, Poésie des troubadours, p. 7) ; on nommait
encore les Français Franchimans (forme allemande) au temps
de Sauvage. Dante et le roi portugais Denis, qui sont contemporains,
parlent tous deux de la langue et de la poésie provençale.
On emprunta à une autre province, mais assez tard aussi, le nom
de langue limousine, lemosi ; on le trouve pour la première fois
dans le grammairien Ramon Vidal, ensuite dans les Leys
d'amors
, qui attribuent à la langue du Limousin une pureté particulière :
« Enayssi parlo cil que han bona et adreyta parladura
e bon lengatge coma en Lemozi et en la major partida
d'Alvernhe
 » (II, 212) ; on déclinait et on conjuguait surtout
là mieux que partout ailleurs, d'après cet ouvrage (II, 402).
Ce nom, qu'emploie déjà aussi J. Febrer (en bon llemosi est,
151), désigna plus tard en Espagne non-seulement la langue provençale,
mais encore et surtout celle de la Catalogne et de Valence.
94Une grande partie de la France méridionale s'appelait en vieux
français, à cause de l'affirmation de sa langue (oc) la Languedoc,
dans Ramon Muntaner la Llenguadoch, en b.-lat. Occitania,
d'où l'adj. fr. occitanien, que plusieurs modernes ont employé
pour désigner l'ensemble de la langue provençale ; il vaut
mieux le restreindre au dialecte du Languedoc 157.

On place, sans aucune exagération, le premier monument de
cette langue au milieu du Xe siècle 258 ; c'est un poème sur Boèce,
fragment de 257 vers de dix syllabes, publié par Raynouard
(Choix, II, p. 4-39) 359, conservé dans un manuscrit du XIe siècle,
et que Paul Meyer, par l'examen de la langue et de l'écriture,
croit avoir été composé en Limousin ou en Auvergne. Puis viennent
quelques poésies du Xe et du XIe siècles, en un dialecte semi-provençal,
et dont nous reparlerons ci-dessous, en décrivant le
domaine français. Quelques poésies religieuses, éditées par Paul
Meyer (Bib. de l'Ecole des chartes, 5e série, 1, 1860), remontent
aussi au XIe siècle. Puis, deux sermons publiés par le même savant
dans le Jahrbuch, VIII, 81. Un monument en prose, beaucoup
plus important, est la traduction provençale du sermon du Christ
au lavement des pieds, édité pour la première fois par Conrad
Hofmann (dans les Anzeigen der bairischen Akademie, 1868),
d'après un ms. de la fin du XIe siècle ou du commencement
du XIIe.

Mais les plus riches matériaux pour l'étude de la langue sont
fournis par la littérature principalement poétique des XIIe et XIIIe
siècles, qui a été en grande partie mise au jour.

Parmi les œuvres épiques de cette période, citons surtout, à
cause de ses formes grammaticales toutes spéciales, le poème de
Girart de Rossilho (édité pour la première fois par Conrad
Hoffmann, Berlin, 1855-1857). — On trouve dans Raynouard
(Choix, II, 40), des chartes latines (de 860 à 1080), semées de
phrases provençales : Bartsch a admis dans sa Chrestomathie
quelques chartes de 1025 (ou environ), de 1122, de 1129, qui
sont complètement ou presque complètement provençales.

Aucune langue romane n'a eu de grammairiens d'aussi bonne
heure que le provençal. Leurs travaux étaient surtout destinés à
95prévenir la négligence des poètes et à arrêter la décadence de la
langue, qui commençait à se manifester. Ils contiennent plus
d'une remarque encore précieuse pour nous. L'un de ces ouvrages,
la Dreita maniera de trobar (la vraie manière de composer
poétiquement) par Ramon Vidal, est moins une grammaire qu'une
dissertation grammaticale. Son auteur est, sans aucun doute,
Raimon Vidal de Bezaudun connu par ses nouvelles rimées, car
c'est le nom que donnent les Leys d'amors à l'auteur de la
grammaire, dont elles citent un passage : « Segon que ditz En
Ramon Vidal de Bezaudu, le lengatges de Lemosi es mays
aptes e covenables a trobar
(II, 402). » Il paraît avoir vécu
vers le milieu du XIIIe siècle. Cette date s'appuie, il est vrai, sur
sa manière et son style, plutôt que sur des données positives 160.
Bastero s'en est déjà servi dans sa Crusca provenzale. — La
seconde de ces grammaires, nommée Donatus provincialis, par
Uc Faidit, existe en deux rédactions : l'une provençale, et
l'autre latine ; c'est la première qu'il faut tenir pour l'original.
Ces deux grammaires ont été publiées par Guessard, Grammaires
romanes inédites
(Paris, 1840), d'après des manuscrits
qui remontent encore au temps des Troubadours.
Guessard a publié, en 1858, une nouvelle édition de ces Grammaires
suivie d'un important dictionnaire de rimes. — Il existe
aussi quelques glossaires manuscrits, notamment le Floretus
(Voy. Hist. litt. XXII, 27), qui est à la Bibl. nat. de Paris, et
qu'a mis à profit Rochegude. — On trouve une grammaire et une
poétique complètes dans les Leys d'amors (les lois d'amours,
c'est-à-dire les lois de la poésie amoureuse, données à Toulouse
par l'académie del Gay Saber) ; une partie de ce volumineux
ouvrage, terminée dès 1356, Las flors del gay saber, a été
imprimée : Las Leys d'amor, p. p. Gatien Arnoult (Paris et
Toulouse, 1841, 3 vol.). L'auteur est Guill. Molinier, le chancelier
de la Société.

Dialectes. — On ne s'attend pas plus à trouver une langue
écrite, dans le sens rigoureux du mot, chez les Provençaux que
chez les autres peuples du moyen-âge, dont les poètes n'avaient
96pas de centre fixe pour leur activité, mais passaient et repassaient
sans cesse d'une cour à l'autre dans les différentes provinces
ou à l'étranger. Dès avant les premiers troubadours, on
s'est certainement efforcé d'employer une langue plus pure,
mieux réglée, et cherchant plus à se rapprocher du latin que les
patois populaires : à eux échut le rôle de pousser plus loin son
développement, de séparer le noble du bas, l'étranger du national,
mais en même temps d'emprunter aux patois ce qui donnait à
l'expression de la légèreté et de la variété, aux formes grammaticales
de la richesse. Ainsi se développa ce qu'on appela lo dreg
proensal
, la dreita parladura, langue de choix, qui n'était
liée à aucune province, mais n'excluait pas les nuances provinciales.
C'était principalement l'idiome des poëtes lyriques, des
troubadours proprement dits, tandis que les poëtes épiques ou
didactiques laissaient déjà pénétrer dans leurs vers plus d'expressions
dialectales, dont on devine dans la plupart des cas la patrie
plutôt qu'on ne peut la déterminer sûrement. Pour donner des
exemples de ces nuances provinciales, de ces formes multiples,
nous citerons fer et fier, deu et dieu, estiu et estieu, loc luoc
et luec, lor et lur, tal et tau, ren et re, conselh et cosselh,
chant et chan, cascun et chascun, engan et enjan, fait et
fach, et quelques autres : les meilleurs manuscrits donnent ces
formes concurremment 161. Mais des formes comme laychar pour
laissar, cargah pour cargat, amis pour amics, marcé pour
mercé, ou même graiça pour gracia, pleina pour plena,
dépassent les limites de la langue cultivée, et ne se rencontrent,
avant la fin du XIIIe siècle, que dans des écrivains isolés.
- Les patois actuels du sud de la France ont développé, il est
vrai, plusieurs traits particuliers qu'on cherche en vain dans
l'ancienne langue du pays ; mais ils sont loin d'offrir entre eux
97des contrastes aussi frappants que ceux de l'Italie. Nous reparlerons
de ces particularités dans la deuxième section. Comme traits
généraux, à peine susceptibles d'exceptions, nous signalerons ceux-ci :
l'o ou l'ou final atone remplace le prov. a (caro, bonou) ; ou
(équivalant d'ordinaire au fr. ou) ou eu remplacent l'o (honnour) ;
l'u se prononce comme l'u français ; les lettres s, t, p,
souvent r, et d'autres consonnes encore, ne se prononcent pas,
et souvent ne s'écrivent pas toujour, veritá, par (t), tro(p),
aimá, vení, vesé, pour le v.-pr. vezer). En général on se sert,
autant que possible, de l'orthographe française.

Le provençal moderne diffère peu, dans son système phonique,
du provençal ancien, excepté sur les points mentionnés
ci-dessus : plusieurs mots masculins changent l'e final atone
en i (agi, couragi ; capitani était déjà v.-prov.) ; les
diphthongues se conservent généralement ; pourtant, à Avignon,
ai devient volontiers ei (eimable, eisso). Au se prononce souvent
oou (vauc= voou, parooule, choousi). Ue est resté usité
à Marseille (bouen, jouec, louec) ; à Avignon, on le trouve
remplacé par io et oua (ce dernier aussi à Toulon : fio = fuec,
couar = cuer, nouastre). L se résout en u (gaou = gal,
maou, roussignoou, aoutre) ; lh à Avignon devient y (mouye
= molher
, payou = palha, ouriou = aurelha). N est toléré
à la fin du mot (ren, matin, moutoun). C devant a est tantôt
guttural, tantôt palatal (camin, toucá, chacun, chassá) ; ch
représente le latin ct comme en v.-prov. (fach, nuech, mais
lié pour le v.-pr. lieit, à Avignon). I palatal devient j (miejou
= lat. media
).

Les dialectes languedociens s'accordent assez bien avec ceux
de la Provence. Si là ei remplace ai, en Languedoc on le met
souvent pour oi (neyt, peys = noit, pois) ; à Montpellier, on
dit comme à Avignon, io pour ue ou uo (fioc = fuec, fuoc), et
de même on prépose dans plusieurs endroits un i aux voyelles ou
diphthongues (uelh = iuél, luenh = liuen, coissa = kiueisso,
bou = biou). Le changement de l en u n'est pas régulier : on
trouve mal, chival, capel, mais aussi mau, lensou, aubre,
caouquo (fr. quelque). N final n'est pas traité moins diversement :
à Montpellier cette lettre persiste (bon, vin, courdoun),
à Toulouse elle tombe (be, fi, fayssou). Outre le cas de l'infinitif,
r final tombe encore quelquefois (fior = flou, calor = calou).
Ca est rarement remplacé par cha (camí, cercá, fachá = fr.
fâcher
). Le lat. ct et di se rendent à Montpellier et à Toulouse
par ch (fach, gaouch = gaudium ; à Narbonne ct devient it
98(fait, leit). A Alby, g palatal ou j s'exprime par dz ou ds
(gentilha = dzantio, jorn = dsoun). Dans une grande partie
de cette province, par exemple à Toulouse et à Montpellier, v se
durcit en b (vida = bido, vos =bous), ainsi que dans le patois
du Quercy, qui diffère peu du languedocien.

Le dialecte limousin ne mérite pas les éloges qu'on lui prodiguait
autrefois. On distingue un haut-limousin et un bas-limousin.
Ce dernier a pris la mauvaise habitude de changer a
atone en o, ce que les autres dialectes ne font au moins qu'à
la fin du mot (amor — omour, parlar = porlá). Ai devient
ei, comme dans d'autres dialectes (eimá, eital). Jeu devient
ioou. L persiste ou s'efface (montel, mourcel, à côté de pastoureou,
quaouque) ; il en est de même de n (bien, visin, mais
gorssou = garson). Le trait le plus important est que ca représente
parfois le ch français ; mais il se prononce non ch, mais ts
(charmer = tsarmá, sachez = sotsas) ; de même à g palatal
(ou j) répond dz (gage = gadze, jour = dzour). Le lat. ct
subit l'assimilation (dit, escrits). Le haut-limousin a pour principal
caractère de laisser à ch et à g palatal leur prononciation
ordinaire 162.

Les dialectes de l'Auvergne offrent beaucoup de particularités.
Celui de la Basse-Auvergne change ai en oue (maire=mouere,
apaisar = apoueser) ; oi en eu (noit = neu, pois = peu,
coissa — queusse) ; eu, iu, en iau (leu = liaou, riu=riaou).
Les liquides l et n s'effacent à la fin du mot (nouvé, gardí,
razóu). Les sifflantes s, ç et z, deviennent des palatales (chi,
chirot, moucheu = fr. si, sera, monsieur ; ichi, dieux, souchi
= ici
, cieux, souci ; cregeas, rigeant = pr. crezatz,
rizen). Le ch est tout à fait comme en français (chambro,
champ, etc.). Comme en limousin, le lat. ct est rendu par t, et
non par le ch ordinaire (fait, parfet). Au contraire de la langue
écrite, le t s'est introduit dans plus d'un mot à la place du c final
(foc = fiot, vauc = vaut). — Le haut auvergnat, entre autres
caractères, change volontiers l en r (bel = ber, aquil=aquer,
ostal = oustahr, talmen = tahrament). Ch devient tz ou tg
99(tzamí, ritge = fr. chemin, riche) ; g palatal ou j devient dz,
dg (dzudze, mariadge = fr. juge, mariage).

Le dialecte dauphinois (il s'agit surtout de Grenoble) a
un tout autre cachet. L'a atone persiste à la fin des mots,
excepté après un i étymologique (roba, pucella ; glaci, esperanci,
egleysi). E à la même place devient o (agio = fr. âge,
damageo, miraclo, chano = chêne, et même vicio = it. vizio).
Les diphthongues sont très-altérées (cf. jamey, voey, ney, bet,
fio, avec le prov. jamay, vauc, neu, beu, fuec ; mais aiga,
rey, mieu, ont conservé l'ancienne forme). L final se résout
(biau, lincieu), mais n se maintient en règle (ben, fin, bacon,
mais savóu). R est diversement traité (chalóu = fr. chaleur,
parlá, habiller, sortir). Ca et ch sont déjà tout-à-fait comme
dans le français, dont l'influence sur ce dialecte est évidente : de
là des particules comme oüé (oui), avey (avec), chieux
(chez).

A la frontière orientale du Dauphiné, sur le territoire jadis
piémontais, aujourd'hui français, est un petit peuple remarquable
par sa confession religieuse, les Vaudois ; ils possèdent d'anciens
textes dans leur langue, qui appartient incontestablement au
domaine provençal (Fragments dans Raynouard, Choix, II ;
Hahn, Histoire des Vaudois, 1847 ; Herzog, les Vaudois
Romans
, 1853, et autres). Ils roulent généralement sur des
sujets religieux ; La nobla leyczon, le plus remarquable de leurs
écrits poétiques, était attribuée autrefois à la fin du XIIe siècle ; il
est maintenant établi qu'elle est plus jeune de trois siècles, et il
en est ainsi sans doute du reste de cette littérature 163. Ses caractères
100phoniques offrent avec ceux du provençal quelques différences
qui méritent attention. Ces différences sont moins sensibles
pour les voyelles : le vaudois dit, par exemple, ei pour ai
(eital), eo et io pour eu et iu (breo, vio). Les deux liquides l et
n à la fin des syllabes n'ont rien de particulier (hostal, hauta,
austra ; fin, certan), mais l'm de flexion devient n (sen, veyen
= sera, vezera) ; r final demeure intact. T s'apocope (voluntá,
formá, manjé, entendé = pr. entendelz). D est sujet à la
syncope (veer, poer). Ca est tantôt guttural, tantôt palatal
(cativa, peccar et pechar, chamin, chascun, archa). Le lat.
ct n'est jamais rendu par ch, mais par t, comme en dauphinois
(dit, oit, ensuyt = eissuch). S initial suivi d'une autre consonne
ne prend pas de voyelle prothétique (stela, scampá, sperit).
— Le vaudois moderne s'éloigne encore bien plus du provençal,
comme on le voit au premier coup d'œil, pour se rapprocher
de l'italien : aussi sa provenance de l'ancienne langue est-elle
sujette à de grands doutes 164. A et i atones se maintiennent
à la fin des mots (filla, servissi, principi) ; de même la diphthongue
ai (fait, paire) ; mais a devient souvent aussi e (erca,
entic) et o devient tantôt ou, tantôt eu (mount, aloura, peuple,
heureux) ; oi devient eui, oui (neuit, peui, connouisse).
Quant aux consonnes, l ne se dissout pas en u (mourtal),
mais bien, après une consonne, en i, à la manière italienne
(ghiesia, kiar, piassa = it. chiesa, chiaro, piazza), et se
change quelquefois en r à la fin d'une syllabe (ar = al,
sarvá = salvar). M final devient n, comme dans l'ancienne
langue (poen = podem). S s'apocope souvent (nou, vou,
apreu = fr. après). La est généralement guttural ; ch est
rare (caminá, cap, chauzí). La tendance vers l'italien se
marque surtout dans la déclinaison, qui n'admet pas l's de flexion.
La particule affirmative est si.

Si nous passons de l'orient du domaine provençal à l'extrême
occident, nous remarquons un dialecte, le gascon, qui ne peut
renier sa communauté primitive avec le provençal, mais qui porte
tant de caractères étrangers, que les Leys d'amors ne le regardent
déjà pas comme limousin : « Apelam lengatge estranh
coma frances, engles, espanhol, gascò, lombard (II, 388). »
101A ses particularités appartiennent (nous nous restreignons à
la partie sud de la province, c'est-à-dire à la Navarre et au
Béarn) l'a préposé a l'r (ren = arrei, riu = arriou), comme
en basque ; ll initial pour l comme en catalan (levar — llebá,
leit = llit) ; r médial pour l (galina = garie) ; ch pour s ou ss
(senes = chens, laissar = lachá, conois = counech) ; ca
guttural, jamais palatal (causí et non chausí) ; qua prononcé,
en faisant entendre l'u (can = couan, de même gaitar =
gouaitá
) ; y mis pour j, comme en basque (jutjar = yutyá,
joya = yoye, satge = sage) ; b mis toujours pour v, comme
en basque (volia= boulé, servici = serbici) ; h pour f, comme
en espagnol (fagot = hagot, far ha, femma = hemne 165.

La langue catalane (car on peut désigner ainsi, d'après la
province la plus proche, la langue qui s'étend sur l'est de l'Espagne,
les îles et le Roussillon) n'est pas exactement avec le provençal
dans le rapport d'un dialecte ; c'est plutôt un idiome
original allié de près à celui-là. Dans le pays où elle se parle,
malgré les nombreux poëtes qui ont employé le provençal, on ne
l'a jamais admis comme langue littéraire. Sans doute le catalan
ne pouvait point se soustraire à l'influence du provençal : au plus
tard, vers le milieu du XIVe siècle, des formes et des expressions
102provençales pénètrent dans la littérature 166. Il ne manque pas de
monuments qui témoignent de cet emploi précoce de la langue
indigène comme langue écrite. Selon Milà, Trovad. 466, on
trouve un planctus sanctæ Mariæ virginis, dans un manuscrit
antérieur au XIIIe siècle 267. Dans un autre manuscrit du XIIIe
siècle, se trouve une épître farcie, Plant. de Sent Estère (voy.
Milà, 1. 1. qui mentionne encore d'autres poésies spirituelles).
Puis, il faut citer d'importants monuments historiques, tels que
les ouvrages suivants qui sont bien connus : Cronica del rey En
Père
, etc… per Bernat d'Esclot (vers la fin du XIIIe siècle) ;
Chroniques étrangères, p.p. Buchon (Paris, 1840. Voy.Amat,
Memorias, p. 207 ; et Cronica, etc… per Ramon Muntaner
(1325), édité par Lanz, Stuttgard, 1844. Mais c'est au XVe
siècle qu'a lieu l'âge d'or de la poésie catalane, alors que déjà le
XIVe siècle avait vu naître une poésie de cour.

Une poétique, c'est-à-dire un dictionnaire de rimes (Libre de
concordances
, par Jacme March), parut en 1371 ; et on avait
traduit en catalan les Leys d'amor de l'académie toulousaine,
peu de temps après leur apparition. Bartsch a signalé (Jahrbuch
II, 280), un Cançoner d'amor, manuscrit qui contient plus de
300 chansons. Antonio de Lebrija, l'auteur d'un dictionnaire
espagnol, publia le premier Lexicon catalano-latinum (Barcelone,
1507) ; même après que le catalan dut s'effacer devant le
castillan tout-puissant, il parut jusqu'à nos jours bien des dictionnaires
et des grammaires de ses différents dialectes.

Pour exposer le système phonique, on peut se restreindre à la
forme catalane, le valencien étant presque identique, et ne se
distinguant, d'après Mayans (II, 58), que par un peu plus de
mollesse 368.103

En ce qui concerne les voyelles, on trouve a pour e atone,
manuts, conaxença, arrar (l. errare). E et o ne se diphthonguent
pas (, cel, primer, foch, lloch) ; e se change quelquefois
en i, o en u (durmint, mils = pr. melhs ; llur, ulh,
vulh, engruxar = engrossar). Les voyelles de flexion espagnole
e et o se trouvent en catalan, aussi peu qu'en provençal
(vert, fill), excepté dans quelques mots empruntés à l'espagnol
(Moro, Ebro, feudo), mais dont le nombre a beaucoup augmenté
avec le temps, surtout à Valence (cervo dans A. March,
brinco, motxo = esp. mocho, etc.). Le catalan favorise moins
les diphthongues que le provençal, ce qui lui donne à côté de
celui-ci une certaine sécheresse ; cependant quelques diphthongues
se développent d'une manière particulière. Le prov. ai persiste
ou se condense en e (aygua, aycell, faray ; fer, mes, nexer
= naisser
, fret), probablement après avoir passé par ei, comme
dans le v.-cat. feyt, cat.-mod. fet. On trouve aussi le prov. ei,
mais il devient le plus souvent e (rey, peyra ; dret, fret). Déjà,
dans des chartes latines (de quelle époque ?) on remarque, d'après
Milà, vedaré pour vedarai, fer pour far ou faire, Père pour
Peyre, etc… On trouve oi et ui, ce dernier fréquemment
(boira, coissó ; cuidar, fruyt, nuyt, tuit). Au devient o dans
les cas les plus importants (or, pobre, poch, posar, tresor) ;
dans d'autres mots, il s'est formé en remplaçant, par u, à la
manière provençale, v (blau, brau) ou z (voy. ci-dessous). Eu,
iu, ou, se comportent comme en provençal (meu, deus, greu ;
catiu
, ciutat, lliurar, scriure ; plou, ploure). Sur leur production
par des consonnes, voy. ci-dessous. Ie et ue ne sont pas
des sons catalans ; quand on les rencontre dans la langue
moderne (fieresa, pues), c'est qu'ils ont été introduits par les
Castillans. Les triphthongues ici, ieu, etc., font également
défaut.

Parmi les consonnes, l initial s'adoucit en ll (llibre, lloch,
llum) ; ll médial est souvent représenté, surtout dans la langue
moderne, par tl (vellar, dans Muntaner = pr. velhar ; batlle = .
esp. baile, ametlla = pr. mella) ; l ne se résout pas habituellement
104en u (altre, escoltar). N final, fondé sur un n latin simple,
tombe comme dans les dialectes provençaux (baró, catalá,
mais barons, catalans au plur.) ; n adouci s'écrit ny (anys,
seny = pr. ans, senh). Pour L mouillé, on trouve, mais rarement,
cette notation par y, comme dans ceyl (pr. celh), nuyl
(pr. nulh), fiyla (filha), vullyen (vulhan). Les sifflantes provençales
sont sujettes à tomber ; alors h empêche ordinairement
l'hiatus (plaher, prear, rahó, vihí, dehembre = plazer, presar,
razó, vesí, decembre) ; mais tz final est remplacé par u
(pau, palau, creu, feu, preu, diu = patz, palatz, crotz,
fetz, pretz, ditz). G, j et x sont des palatales ; leur emploi,
surtout à la fin des mots, est très-indécis, car on écritpuix,
puitx, putx, puig, puitg, et on prononce exactement ou à peu
près comme le castillan putch (Diccion. Catalan. Reus, 1836,
p. XI ; cf. Ros, Diccion. valenc. sub litt. g et j) ; cependant
g ou j entre des voyelles doivent avoir une prononciation
plus adoucie. Muntaner emploie x pour l'esp. ch (Sanxo) et pour
l'it. c palatal (Proxida) ; et le Catalan Bastero remarque : « Le
nostre sillabe xa, xe, etc., si profferiscono come le toscane
cia, ce. » Le prov. ss se rend en règle par x (puix, conexer,
pareix dix, axi, mateix baixar = pois, conoisser, pareis,
dis, aissi, meteis, baissar). Le lat. d se rend par u, comme tz
(caure, peu = cadere, pedem) ; dans d'autres cas on le supprime,
comme en provençal, ou on le change en s (possehir,
presich, espasa) ; dans la combinaison nd il tombe souvent, même
dans le corps du mot (manar, prenia, responre). Mais la combinaison
nt se maintient, même à la fin du mot, après une voyelle
accentuée (infant, quant). C guttural s'écrit, à la fin du mot,
ch (poch, amich), sans qu'il y ait aucune bonne raison pour
cela. C sifflant a le son doux de l's (Ros, sub litt. c, et non du c
espagnol. Ct se dissout en it, et l'i disparaît parfois (lluytar,
nuyt, dret pour dreit). Qua et gua font sonner l'u. — La
langue moderne n'a fait que peu de changements à ce système,
qui est celui de l'ancien catalan, bien qu'elle ait accordé davantage
à l'influence castillane ; elle a même, sous cette influence,
échangé le signe de sa parenté avec le provençal, l'affirmation
hoch pour l'espagnol si.

5. Domaine français.

César trouva en Gaule trois peuples distincts de langue, de
mœurs et de lois : les Belges au nord-est, les Aquitains au sud-ouest,
105et entre deux les Gaulois proprement dits ou Celtes. De ces
peuples, les Celtes et les Belges, comme nous l'apprennent d'autres
sources, étaient de même race ; les Aquitains semblent avoir
eu en partie une origine ibérique. Sur la côte méridionale, Massilie
avait répandu la langue et la civilisation grecques. — La
conquête romaine détruisit autant que possible dans toute l'étendue
de la Gaule les langues indigènes. Nous possédons toutefois
sur leur persistance quelques renseignements historiques. Au
commencement du IIIe siècle, un passage connu d'Ulpien cite le
gaulois comme une langue encore vivante : « Fidei commissa
quocunque sermone relinqui possunt, non solum latina vel
græca, sed etiam punica vel gallicana. » A la fin du IVe siècle,
S. Jérôme, qui connaissait la Gaule pour y être allé, rappelle la
communauté de langage des Galates et des Trévires : « Galatas
propriam linguam, eamdem pæne habere quam Treviros »
(Prœf. ad librum II in epist. ad Gal.). Vers le même temps,
Sulpice Sévère parle du celtique ou gaulois comme d'une langue
existante encore à côté du latin : « Vel celtice, aut, si mavis,
gallice loquere (Opéra, Lugd. Batav. p. 543) » ; et Marcellus
Empiricus donne une foule de noms de plantes gaulois usités dans
son pays (Vov. le travail de Jacob Grimm sur cet auteur, Berlin,
1849).

Dans la seconde moitié du V° siècle, Sidoine Apollinaire blâme
la noblesse d'Auvergne de conserver encore dans son langage
« celtici sermonis squamma, » ce qui peut, il est vrai, s'appliquer
aussi à un usage provincial ou rustique du latin. Cependant
dans la seconde moitié du VIe siècle, la vieille langue n'avait
pas encore tout à fait péri en Auvergne, car Grégoire de Tours
en tire l'étymologie d'un nom propre : « Brachio. quod eorum
(Arvernorum) lingua interpretatur ursi catulus (Vitæ patrum,
cap. 12). » Mais, malgré cela, en considérant l'énorme prépondérance
de la langue des Romains, on ne peut admettre qu'à
une époque aussi avancée, le celtique ait vécu encore autrement
que sur quelques points isolés, et à coup sûr fortement mélangé
de latin. Une province fait exception jusqu'à ce jour ; c'est l'Armorique,
ou l'élément celtique fut ravivé après la chute de l'Empire
romain par une immigration kymrique 169. Des établissements
106fixes lurent fondés en Gaule par des peuples germaniques à partir
du commencement du Ve siècle ; elle fut occupée par les Burgondes,
les Goths et les Francs, qui, à la fin de ce siècle, mirent
fin à la domination romaine. Beaucoup plus tard eut lieu une
seconde immigration germanique, celle des Normands, qui s'emparèrent,
au Xe siècle, des côtes septentrionales.

Si l'on embrasse l'ensemble de la langue française, on s'aperçoit
bien vite que l'élément latin y est moins fort, et l'élément
germanique bien plus considérable que dans l'espagnol et l'italien.
La proportion est encore plus défavorable au latin, si l'on
veut tenir compte des patois, ou, ce qui revient presque au même,
de l'ancienne langue, bien que les patois et le vieux français ne
manquent pas non plus de mots latins inusités dans la langue
actuelle. L'origine du résidu non latin, quand il n'est pas germanique,
n'est pas plus facile à assigner ici que dans le domaine
italien. Il est surprenant que, des mots gaulois transmis par les
anciens et désignés par eux comme tels, on retrouve presque la
moitié en français, en provençal, ou dans d'autres dialectes
anciens, et à l'état de mots populaires, ce qu'ils n'étaient pas en
latin. Tels sont les mots suivants : alauda (Pline), pr. alauza,
v.-fr. aloe, fr. alouette ; arepennis, mesure agraire (Columelle),
pr. arpen, fr. arpent ; aringa, sorte de céréale (Pline),
de là, d'après l'opinion commune, le mot patois riguet, seigle ;
beccus (Suétone), fr. pr. bec ; benna, sorte de véhicule (Festus),
v.-fr. benne, fr. banne ; betula (Pline), pat. boule, fr.bouleau ;
braccœ, βρακαί (Diodore de Sicile et autres), fr. braies ; brace
(sorte de grain qui servait à faire du malt pour la bière) v.-fr.
bras, d'où brasser, brasseur ; bulga, bourse de cuir (Lucilius),
v.-fr. bouge, bougette ; cervisia, boisson (Pline), fr. cervoise ;
circius, cercius, vent du nord-ouest (Vitruve ; la nationalité de ce
mot n'est pas certaine), pr. cers ; leuca (Ammien Marcellin,
Isidore), pr. legua, fr. lieue ; marga (terre argileuse) v.-fr.
marle (margula), fr. marne ; matara, mataris, materis,
sorte d'arme (César et autres), v.-fr. matras ; sagum, manteau
militaire (gaulois, d'après Varron et Polybe), v.-fr. saie ; vertragus,
race de chien (Martial, Elien et autres), v.-fr. viautre ;
vettonica, nom de plante (Pline), fr. bétoine. D'autres manquent :
ambactus (à moins qu'il ne se retrouve dans le v.-fr.
107abait, pr. abah, v. Diction. Etymol. II, c), bardus, cateia,
covinus (belge ou breton), emarcum, essedum, gœsum (le fr.
gèse est un mot récent), galba, petorritum, ploxinum, reno,
rheda, soldurius, taxea, toles, urus, vargus (Sidoine Ap.) 170. Une
autre source, mais moins claire, se trouve dans les dialectes celtiques,
le breton, le kymri, l'irlandais et le gaélique ; moins claire,
parce que ces dialectes eux-mêmes ont été fortement mélangés de
latin, d'anglais et de français, en sorte qu'il n'est pas toujours facile
de discerner ce qui leur est propre de ce qu'ils ont emprunté. Il
était cependant bien difficile qu'il ne passât pas dans l'anglo-normand,
qui les propageait à son tour, quelques mots venus du
kymri. De même les emprunts au breton étaient naturels.

Le domaine de la langue française comprend, abstraction faite
de la région provençale, la plus grande moitié de la France
romane, avec les îles normandes et une partie de la Belgique et
de la Suisse. Mais en dehors de ces limites, elle a trouvé, comme
langue internationale de l'Europe, une extension sans exemple
dans les temps modernes. — Son plus ancien nom paraît bien
être lingua gallica. Jean le Diacre, par exemple, vers 874, dit :
« Ille more gallico sanctum senem increpitans follem (fr. fol,
fou ; voy. du Cange, s. v. Follis). » Le moine de Saint-Gall
(vers 885) remarque : « Caniculas quas gallica lingua veltres
(v.-fr. viautres) nuncupant (Du Cange, s. v. Canis). »
Witichind (vers l'an 1000) dit : « Ex nostris etiam fuere, qui
gallica lingua ex parte loqui sciebant (ap. Meibomium, I,
646). » Cette dénomination s'est perpétuée en breton : gallek
signifie la langue française, comme Gall veut dire Français.
Francisca ou francica n'était originairement que le nom de la
langue franke (voy. Ermoldus Nigellus, Eginhard, Otfried, etc.),
et ce n'est qu'après l'extinction de cette langue en Gaule que la
romane du nord hérita de son nom, et fut appelée langue française :
jamais un Provençal n'aurait donné ce nom à son idiome.
Comme au moyen-âge on entendait surtout par Français les
habitants de l'Ile-de-France (voy. du Méril, Dict. normand,
p. XI), le nom de français aurait pu être aussi restreint au
dialecte de cette province ; mais on l'etendait souvent, dans un
sens général, à toute la langue du nord de la France : ço espelt
en franceis
, lit-on, par exemple, dans les Livres des Rois, qui
sont normands (de même dans le roman de Rouet ailleurs). Mais
108déjà, dans l'ancien temps, le langage de l'Ile-de-France ou de
Paris passait pour le français le plus pur ; et ce fait est prouvé
par des témoignages souvent cités. Une autre expression dont se
servent volontiers les modernes, est celle de langue d'oïl, en
opposition à la langue d'oc. — L'usage public de cette langue
d'oïl, surtout, comme il est naturel, dans la chaire, est attesté de
bonne heure. S. Mummolin (VIIe siècle) fut appelé à Noyon,
« quia prævalebat non tantum in teutonica, sed etiam in romana
lingua (Reiffenberg, dans son édition de Phil. Mousket, I,
p. C). » Paschasius Ratbert, disciple d'Adalhard, Franc de
naissance et abbé de Corbie (né vers 750), dit de lui : « quem si
vulgo audisses, dulcifluus emanabat ; » et un biographe postérieur
d'Adalhard rend plus clairement la même idée : « qui si vulgari,
id est romana, loqueretur (Choix, I, p. 15). » On connaît
la décision du concile de Tours (813) : « Ut easdem homilias
quisque aperte transferre studeat in rusticam romanam
linguam aut theotiscam. » On raconte du synode de Mousson
(995) : « Episcopus Viridunensis, eo quod gallicam linguam
norat, causam synodi prolaturus surrexit (Hard. Concil. VI,
1, 729). » Nous voyons le français employé comme langue
des négociations politiques après le partage de Verdun dans les
Serments de Strasbourg (842) et de Coblentz (860). Enfin, en
1539, François Ier ordonna d'écrire tous les actes en langue française
(Auguste Brachet, Grammaire Historique de la langue
française
, p. 27).

De toutes les langues romanes, le français est celle qui peut se
glorifier de posséder les plus anciens monuments ; bien qu'ici,
comme partout ailleurs, on ne puisse fixer qu'approximativement
la date de leur composition. Au IXe siècle, appartiennent
les suivants : 1° les serments dont il est parlé ci-dessus, prêtés
par Louis le Germanique et par l'armée de Charles le Chauve à
Strasbourg, que nous a transmis Nithard (mort en 853), dans son
Histoire (III, 5) ; le manuscrit du IXe au Xe siècle, est à Rome
(fac-simile dans le glossaire de Roquefort et dans Chevallet). La
langue ne s'est point encore tout-à-fait dégagée de l'influence
latine. (Nous ne connaissons que par la traduction latine, Capitularia
reg. Franc.
II, 144, le traité de Coblentz également
conclu entre ces deux rois) ; 2° la Cantilène ou la légende de
sainte Eulalie
, écrite par le moine bénédictin bien connu
Hucbald, vers la fin du IXe siècle (publiée par Willems dans les
Elnonensia, Gand, 1837, 1845 ; fac-simile complet dans
Chevallet) ; 3° le Fragment de Valenciennes, débris d'une
109homélie mêlée de latin sur le prophète Jonas, écrits partiellement
en notes tironiennes ; et qui, d'après son premier éditeur
Bethmann, Voyage historique, Paris, 1849, est au moins aussi
ancien que l'Eulalie (fac-simile reproduisant les notes tironiennes
dans Bethmann ; avec leur explication dans Génin,
Chans. de Roland, Paris, 1850 171). Au Xe siècle, appartiennent
deux poèmes assez étendus 272 : la Passion de Jésus-Christ,
poème originairement déjà très-pénétré de formes provençales,
et qui subit plus tard une autre influence provençale plus forte
encore (voy. Jahrbuch, VII, 379), édité d'après un ms. du
Xe siècle de Clermont-Ferrand, par Champollion-Figeac (Docum.
hist
. Paris, 1848, t. IV), avec un fac-simile. La légende de
saint Léger, également écrite dans une langue très-mélangée,
contenue dans le même ms., mais écrite d'une autre main, éditée
aussi par Champollion-Figeac (loc. cit.), avec fac-simile. Du
Méril (Formation, 414) a édité de nouveau, d'après le ms., les
strophes 1-18. Au XIe et au XIIe siècle, nous remarquons principalement
les monuments suivants : le poème d'Alexis, publié
d'après un ms. d'Hildesheim, provenant de l'abbaye de Lambspring,
par W. Müller (Journal de Haupt, V, 229), — par
Gessner (Archiv de Herrig. XVII, 189), d'après une nouvelle
collation du ms., — par K. Hoffmann (Munich, 1868), dans un
texte critique fondé sur la comparaison d'un ms. de Paris ;
le fragment d'Alexandre, dans une langue mixte, mais un peu
plus française que provençale 373, édité par Paul Heyse, d'après un
ms. de la Laurentienne, que ce savant place au XIIe siècle (Romanische
Ined
. Berlin, 1856) ; la Chanson de Roland, dans les
éditions de Th. Müller, Gœttingue, 1863, et de Conrad Hoffmann,
Munich, 1869 ; les Lois de Guillaume le Conquérant
(publiées plusieurs fois d'après les anciens manuscrits perdus ; le
110seul conserve est assez moderne et incomplet (Voy. Schmid,
Lois des Anglo-Saxons, Leipzig, 1832, 1858) ; une traduction
des Psaumes, Libri psalmorum versio antiqua gallica, éd.
Fr. Michel
, Oxon. 1860) ; les Livres des Rois (publiés par
Leroux de Lincy, avec des moralités sur le livre de Job et un
choix de sermons de S. Bernard : Les quatre livres des Rois,
Paris, 1841). Puis viennent diverses poésies religieuses, telles
que l'Épître farcie de S. Etienne, des premières années
du XIIe siècle, publiée par Gaston Paris (Jahrbuch, IV, 311) ;
un fragment d'une poésie religieuse publié par le même
(Jahrbuch, VI, 362 174) est à peu près du même temps. Aux XIIe
et XIIIe siècles, se développe une grandiose littérature poétique.
Jusque dans le siècle suivant, la langue conserve son caractère
grammatical primitif. Nous nommons cette première période, au
sens philologique, le vieux français. On pourrait appeler
période du moyen-français, l'espace de temps qui s'écoule
depuis le XIVe siècle (où s'opère dans les formes grammaticales
et dans la prononciation un changement important) jusqu'à
la première moitié du XVIe siècle, où on se débarrassa des
derniers restes de l'antiquité, et qui commence la période
du français moderne.

La littérature grammaticale commence au XVIe siècle. C'est
un Anglais, John Palsgrave, né en 1480, qui donna le premier
essai en ce genre : L'esclarcissement de la langue
françoyse
(1530), écrit en anglais (nouvelle éd. par Génin,
Paris, 1852), travail assez complet et important pour la linguistique.
L'auteur s'appuie déjà sur des grammairiens plus
anciens. Quelques années après parut : An introductorie for to
lerne french trewly
(London, s. d.), par Gilles du Wez ou du
Guez (réédité par Génin à la suite de Palsgrave). Presque en
même temps, le savant médecin Silvius (Jacques Dubois) publia
son In linguam gallicam Isagωge (Paris, 1531). Citons encore :
111le Tretté de la gramère françoeze, par Louis Meigret (Paris,
1550) ; le Traicté de la grammaire françoise, par Robert
Estienne, l'auteur du dictionnaire latin (Genève, 1557), traduit
en latin : Gallicæ grammaticæ libellus (Paris, 1560) ; la Gramère
de Pierre Ramus (Paris, 1562), qui fut plus tard refondue
(1572), et traduite par Thévenin : Petri Rami Grammatica
francica
(Francofurt. 1583) ; la Grammatica gallica d'Antoine
Caucius (Basil. 1570) ; la Gallicæ linguæ institutio de
Johannes Pilotus (Lugduni, 1586). Malheureusement les grammairiens
de cette époque se croyaient appelés à procéder en
réformateurs de la langue, et spécialement à faire dans l'orthographe
une révolution qui fut souvent ridicule ou niaise. Mais il
y eut aussi des écrivains plus intelligents qui consacrèrent à la
langue nationale une partie de leurs études : tels furent les philologues
Budée, Bouille, Joachim Périon, Henri Estienne, Joseph
Scaliger, Casaubon. De Bouille, par exemple, nous citerons :
Liber de differentia vulgarium linguarum et gallici sermonis
varietate
(Paris, 1533) ; de Périon : Dialogi de linguæ
gallicæ origine ejusque cum græca cognatione
(Paris, 1555,
traduits par lui-même en français) ; de H. Estienne : Traicté de
la conformité du langage françois avec le grec
(Paris,
1569, rééd. en 1853) ; De la précellence du langage françois
(Paris, 1579, réimpr. en 1850) ; Hypomneses de gallica lingua,
1582. Scaliger et Casaubon, ainsi que plus tard Saumaise, touchèrent
souvent dans leurs notes critiques à des étymologies
françaises. — Des dictionnaires parurent dès le XVe siècle, par
exemple : Dictionnaire latin-françois, p. p. Garbin (Genève,
1487) ; Dictionnaire françois-latin, (Paris, Rob. Estienne,
1539) ; Dictionnaire fr. lat. augmenté, recueilli des observations
de plusieurs hommes doctes, entre autres de M. Nicot
,
Par. 1573, qui n'est, à vrai dire, qu'une nouvelle édition du
précédent. (Livet, p. 480). La première édition du Dictionnaire
de l'Académie
, où les mots sont groupés étymologiquement,
parut en 1694. Le travail étymologique le plus important avant
ce siècle, est celui de Ménage : Dictionnaire étymologique de
la langue françoise
(Paris, 1650, 1694, 1750).

Mais avant tous ces dictionnaires imprimés, il faut citer les
nombreux glossaires manuscrits, rangés soit par ordre de matières,
soit par ordre alphabétique, ou accompagnant un texte
particulier. On peut y rattacher ces gloses de Cassel en latin et
en haut allemand (dont nous avons déjà parlé ci-dessus), dont
la partie latine incline si fort vers la forme romane qu'on y
112trouve souvent des mots tout à fait romans, c'est-à-dire vieux
français. Dans d'autres glossaires, les vocables latins sont expliqués
par des mots latins, mais qui appartiennent à la langue populaire :
ainsi callidus = vitiosus (qui est le v.-fr. voiseus), femur
= coxa
(qui est le fr. cuisse). Quant aux glossaires latins-français
proprement dits, ils ne datent que du XIVe siècle et du XVe, mais
sont encore importants pour la langue. Littré en a énuméré plusieurs
(Hist. litter. XXII, 1-38). Voici la liste de ceux qui ont
été imprimés : Glossaire roman-lat. du XVe siècle, p. p.
Gachet, Bruxelles, 1846 ; par Schéler, Anvers, 1865 ; Vocabulaire
latin-français du XIVe siècle
, publié par Escalier
(Douai, 1856) ; Vocabulaire latin-français du XIIIe siècle,
p. p. Chassant, Paris, 1857) ; Glossaire du ms. 7692 de Paris
(Extraits), par Conrad Hofmann, Munich, 1868.

Dialectes. — Ils jouent en français un rôle bien plus important
qu'en italien. En effet, dans l'ancienne littérature, ils avaient
pleine valeur, et aucun d'entre eux n'était proprement accepté
comme langue écrite. Les anciens désignaient déjà ces dialectes
par des noms empruntés naturellement aux provinces et généralement
adoptés. Dans le Reinardus Vulpes, par exemple
(XIIe siècle), le renard parle bourguignon (IV, 449) :

Hæc ubi burgundo vulpes expresserat ore,

après qu'on a désigné plus haut son langage (IV, 380) en général
comme franc, c'est-à-dire français. Le roman provençal de
Flamenca (v. 1916) mentionne le bourguignon comme langue
indépendante à côté du français :

E saup ben parlar bergono,
Frances e ties e breto.

Dans un Psautier lorrain de la fin du XIVe siècle (L. des Rois,
p. XLI) on lit : « Vez ci lou psaultier dou latin trait et translateit
en romans, en laingue lorenne (lorraine). » Un troubadour,
dans un passage déjà cité, mentionne le normand et le
poitevin. Le poëte Quenes de Béthune se plaint qu'à la cour, à
Paris, on ait blâmé son langage d'Artois, c'est-à-dire picard
(Romancero françois, p. 83) :

Ne cil ne sont bien appris ne cortois,
Qui m'ont repris, se j'ai dit mot d'Artois.

Mais il y a trois dialectes (car les grammairiens français ont
raison de ne pas les appeler des patois) auxquels on peut ramener
les particularités linguistiques de chaque province : le bourguignon,
113le picard et le normand. Roger Bacon désignait déjà
ces idiomes comme les plus importants de France : « Nam et
idiomata ejusdem linguæ variantur apud diversos, sicut patet
de lingua gallicana, quæ apud Gallicos et Normannos et Picardos
et Burgundos multiplici variatur idiomate. » (Du Méril,
Dictionn. normand, p. XX). Les grammairiens postérieurs au
moyen-âge prennent encore parfois les dialectes principaux en
considération. Périon, par exemple, connaît, en dehors de son
bourguignon, qui pour lui est la langue écrite, le picard et le
normand, qui s'en éloignent. On sait qu'un philologue moderne,
Fallot, a étudié ce sujet avec le soin qu'il demandait dans un
ouvrage spécial : Recherches sur les formes grammaticales,
etc. Paris, 1839 ; malheureusement son travail est resté
à l'état de fragment ou de projet. Il admet aussi, en déterminant
leur domaine respectif au XIIIe siècle, trois grands dialectes : le
normand en Normandie, Bretagne, Maine, Perche, Anjou,
Poitou, Saintonge ; le picard en Picardie, Artois, Flandres,
Hainaut, Bas-Maine, Thiérache, Rethelois ; le bourguignon en
Bourgogne, Nivernais, Berry, Orléanais, Touraine, Bourbonnais,
Ile-de-France, Champagne, Lorraine, Franche-Comté.

Le dialecte de l'Ile de France, le français proprement dit
(qui appartenait originairement au rameau bourguignon), prit
si bien le dessus qu'il devint la langue écrite. Ce fut un événement
politique qui donna à l'idiome français cette suprématie :
l'usurpation de Hugues Capet, qui fixa la tête du système féodal
à Paris. — A mesure que l'unité du royaume se fortifia,
les différences provinciales s'effacèrent, et peu à peu le dialecte
de l'Ile de France devint dominant, et s'éleva enfin au
rang de langue commune, mais non sans recevoir des dialectes
circonvoisins de nombreuses formes qui étaient proprement
étrangères à son essence (Littré, Hist. de la langue
française
, II, 101). Nous allons examiner, mais en nous restreignant
à très-peu de sources choisies, les dialectes les plus
importants, non sans jeter un coup-d'œil sur leur forme postérieure
ou actuelle. Nous ne pouvons nous proposer d'épuiser
toutes les variations ou exceptions. Il est à peine besoin de
rappeler que les caractères phoniques ne reposent jamais dans
les manuscrits sur une orthographe fixe, et que par conséquent
on ne peut pas toujours déterminer avec précision la valeur des
lettres. Comme les scribes lisaient sans aucun doute des livres
écrits dans les dialectes les plus différents, il était inévitable
qu'ils admissent des formes orthographiques étrangères à leur
114dialecte, sans vouloir leur faire exprimer pour cela la prononciation
étrangère, et cette liberté se justifiait d'autant mieux
que les ouvrages qu'ils transcrivaient étaient destinés non seulement
au cercle restreint de leur propre dialecte, mais à
toute l'étendue du domaine de la langue française.

Dans le dialecte bourguignon, qu'on peut étudier dans les
Dialogues de S. Grégoire (du Méril, Formation, p. 428) et
dans Gérard deViane, le caractère distinctif est la modification
des voyelles par l'adjonction d'un i. Ainsi le fr. a devient ici ai
(jai, brais, mesaige, chaingier, bairon, pour ja, bras,
etc.). E, fermé ou ouvert, est remplacé par ei : penseir, penseiz
au part. ou à la 2e pers. plur., aleie = allée, veriteit, meir =
mer
, neif = nef, freire, peire), — mais aussi par ie, surtout
après g ou ch (plaidier, laissier, jugier, mangier, chief,
aimer, donner). E et i se remplacent aussi par oi (moiner =
mener
 ; manoier, noter, proier, proisier = manier, nier,
prier, prisier) ; cette diphthongue ici très-favorisée subsiste
toujours quand elle se trouve en français, et représente aussi
l'ai français (moderne) dans les mots où le provençal n'a pas
ai (fois, rois, devoir ; françois, roit, perdoie, plaisoit,
laroie = français, raide, perdais, plaisait, laisserais ;
toutefois on trouve aussi alait, aurait). Eau, eaux, sont
rendus ici par iau, iaz, iax (hiaume, biau, biaz, coutiax) ;
eu tantôt par ou, tantôt par o (soul, gloriouz, flor, dolor,
volt = veut). Pour ou l'ancien o est resté prédominant (vos,
jor, amor, secors, sofre, tot ; mais aussi vous, bouton).
Parmi les consonnes, l résiste encore souvent à la résolution en
u, au moins orthographiquement (oisel, altre, halt, chevalz,
mais aussi haut, vasaus). Dans le patois bourguignon moderne,
tel qu'on le trouve, par exemple, dans La Monnoye (né à Dijon
en 1641), on remarque la même tendance à combiner certaines
voyelles avec i, à mettre, par exemple, ai pour a (lai, glaice,
laivai = laver) et même pour e (ronflai, boutai, trompaite),
ainsi que ei pour a ou é (jei, teiche = , tache ; peire, mysteire) ;
u se prononce souvent eu (jeuste, leugne = lune,
seur, treufe). La prédilection pour oi, qui se condense souvent
encore en o, persiste aussi (françois, moigre, moison, frôche,
chantô, pône, foindre = français, maigre, maison, fraîche,
chantais, peine, feindre). Eau sonne ea (bea, morcea) ;
o est maintenu pour ou (jor, aimor, cor — court, vo =
vous). Ie devant r est interverti en ei (pousseire, premeire,
premei pour premeir ; l'ancien bourguignon disait déjà seculeirs).
115L finale s'éteint volontiers (autai, noei = autel, noël).
N médiale s'adoucit en gn (breugne, épeigne = brune, épine).
La chute de l'r devant une consonne et à la fin des mots est une
négligence fréquente dans le parler populaire (vatu, po, savoi
= vertu
, pour, savoir).

Le dialecte lorrain, voisin du bourguignon, s'en distingue
peu ; voy. dans le Psautier lorrain, cité plus haut, des exemples
comme jai pour , langaige, doneir, asseiz, prie (et non
proie), savoir, françois, soul = seul, perillouse, errour.
Mais au français moderne ou correspond toujours ici cette
même diphthongue, et non o. Un trait particulier est le w
pour le w allemand (warder = garder) ; une charte de
Verdun (L. des Rois, p. LXXIV) écrit de même warentise,
et les Sermons de S. Bernard, qui rappellent d'ailleurs
ce dialecte, disent aussi werpil, eswarder, etc. Les
patois lorrains modernes conservent plusieurs particularités
bourguignonnes, mais ils sont en somme fort dégénérés ; ils
offrent, par exemple, des diphthongues tout à fait inconnues
à l'ancienne langue : on dit à Nancy aimouer, foueive, pour
amer, fève ; à Metz, petiat, pieux, pour petit, peu.

Le dialecte français, à en juger d'après Rutebeuf (sous S. Louis),
ne se séparait au XIIIe siècle qu'en peu de points du bourguignon.
La diphthongaison n'atteint pas a (voiage, jamais
voiaige), mais bien e, qui est exprimé par ei, moins généralement
toutefois (parleir, doneiz, povretei ; mais venez,
volenté, mer et non meir), ou par ie (chiere, chiés = chez,
brisier, laissier). Oi est aussi très-favorisé (loier, proier ;
j'avoie, estoit, voudroit, savoir). L'emploi de iau est plus
restreint (biau ; oisel, ostel). Eu devient rarement o (cuer =
cœur
, seul ; dolor), ou se montre déjà un peu plus souvent
à côté de o (nous, goute, jouer, moustrer ; jor, retor, cop,
molt).

Le dialecte picard, pour l'étude duquel nous emploierons
Gérard de Nevers et la légende en prose de S. Brandan, a
beaucoup d'analogie avec le bourguignon dans son vocalisme.
L'e français, par exemple, qui correspond au latin e, i, a est
volontiers diphthongue en ie (biel, nouviel, adies, chief,
chiere, prisier, mangier) ; ou, oi, et iau, se comportent de
même (jor ; cortois, avoir, estoit, oseroie ; biaus, oisiaus,
vaissiaus ; biais, chastiel). Pour ieu on trouve iu (liu). Pour
les consonnes, on remarque cette différence capitale, que le
français ç (ou ss quand l'orthographe lui fait traduire le latin
116ci, ti, ) est habituellement rendu par ch, et ch au contraire par k
(Franche, merchi, fache = fasse, cacher = chasser,
canter, pékié = péché) ; mais, même dans les monuments les
mieux caractérisés de ce dialecte, l'usage picard est souvent en
concurrence avec l'usage français (voy. par exemple les chartes
picardes, L. des Rois, p. LXX-LXXIII) ; on trouve ce à côté de
che, chose à côté de cose. Remarquons encore dans les consonnes :
ga pour ja (gayant, sergans = géant, sergent), et
le w allemand (warder, werpir). Le patois picard moderne
(d'après Corblet) change, comme l'ancien, e en ie (biel, traitier) ;
ai en oi (même dans moison, moit, poyer = maison,
maître, payer) ; eau en iau, mais aussi en ieu (biau, coutiau ;
bien, vieu = veau) ; ieu en iu (diu, liu, liue). Après oi, qui
se prononce ou oué, il favorise surtout eu, qui peut se mettre
pour u, ou et au (leune, beue, keusses = lune, boue,
chausses), tandis que l'eu français est remplacé par u ou o
(fu, malhur ; plorer, jonesse). Les consonnes n'ont pas
beaucoup varié ; il faut remarquer peut-être que l'l et l'r
tombent dans les terminaisons (regue, aimape = règle,
aimable ; chêne, soufe = cendre, soufre) ; que le fr. ch,
rendu d'ordinaire par k, est quelquefois aussi remplacé par g
(guevau, guille = cheval, cheville), mais surtout que les
consonnes finales sont prononcées dures. — Le dialecte flamand
offre peu de traits particuliers. Des chartes de Tournai
du XIIIe siècle (Phil. Mousk. II, 309 et suiv.) écrivent, à la
manière bourguignonne, heretaige, pasturaige, ou bien estaule
pour astable, paysieule pour paisible. — Dans le
Hainaut il y a aussi quelques petites divergences : des chartes
de Valenciennes (Reiffenberg, Monuments de Namur, I, 454)
écrivent, par exemple, volontei, veriteit, wardeir. Dans la
forme actuelle de cet idiome, il faut noter ô pour oi (, valenchenôs =
fois
, valenciennois) 175.

Le dialecte normand, pour la caractéristique duquel nous
emploierons les Lois de Guillaume le Conquérant et le poëme de
Charlemagne, aime à changer a en au devant n (auns = ans,
maunder). L'e français ne devient pas ou ne devient que rarement
ie ou ei (chef, mer ; chier, crieve = cher, creve (L
117Guill.) ; aveiz = avez (Charl.) ; d'autres textes donnent ie
assez souvent). Uaussi bien que o, ou et eu, se représentent le
plus habituellement par u, ce qui est l'un des signes distinctifs
de ce dialecte (vertuz ; unt, hunte, hume, reisun ; jur, pur,
vus, truver, duble ; ure = heure, bufs, colur, doloruse) ;
il y a à cette règle plusieurs exceptions de différentes natures
qui ne peuvent être énumérées ni expliquées ici. Ai est souvent
remplacé par ei (feit, meis, meint, seint, franceis, aveit,
avertit ; avérai, fait, etc.). Cet ei est le représentant propre
et spécialement normand de oi (fei, lei, rei, seit, saveir et
saver
, meité = moitié). Ie devient simplement e (ben, cel,
ped, vent, dener, chevaler, amisted = amitié ; beaucoup
de textes donnent ie). L'attraction de l'i, qui produit souvent
en français des diphthongues, est évitée (pecunie, testimonie,
glorie, miserie). G et ch, dans les textes que nous avons cités
plus haut, se comportent comme en français ; mais dans d'autres
on trouve aussi l'usage picard. Transplanté en Angleterre, ce
dialecte y a développé plusieurs particularités d'orthographe et
de prononciation qui ont fini par lui donner un cachet anglais.
Dans le patois normand moderne (du Méril, Decorde) on cherche
en vain les traits sévères de l'ancien dialecte. Est-ce l'influence
du picard ? La domination de l'u, par exemple, est très-restreinte :
car on dit bacon, au lieu du v.-norm. bacun, leur ou
leu pour lur, tout pour tut. Mais ei pour oi a laissé beaucoup
de traces, représenté qu'il est tantôt par e, tantôt par ai (mei,
bet, dret, nerchir, aver = moi, boit, droit, noircir, avoir ;
fais, vaie, vaix = fois, voie, voix). Eau, dans la vieille
langue el, est diphthongué (batiau, avias = oiseau) ; ie reste
aussi diphthongué (bien, rien, batière). La représentation de ç
(ss) par ch et de ch par k est plus fréquente que dans l'ancien
langage (cha, capuchin, nourichon = ça, capucin, nourrisson ;
cat, acater, quien = chat, acheter, chien ; chère,
chèvre, comme en français). V pour gu est très-usité (varet,
vaule, vey = guéret, gaule, gué).

Nous avons constaté plus haut que les troubadours ne regardaient
pas le poitevin comme un dialecte provençal. Dans les
anciens poëmes poitevins qui nous sont parvenus, on reconnaît
en effet un mélange de français et de provençal, où le premier
paraît être prépondérant 176. Mais, depuis que le Poitou appar-118

tint à la France (1206). la langue d'oïl, venant surtout de
Normandie, s'y répandit de plus en plus, et l'idiome de cette
province, malgré plus d'un trait provençal, doit être adjugé
sans hésitation au domaine français.

Le bourguignon et le picard se ressemblent dans leur manière
de traiter les voyelles ; le premier est un peu plus riche en
diphthongues. En opposition à tous deux se présente le normand,
qui, mettant des voyelles simples à la place des diphthongues,
doit le leur céder pour la variété des sons vocaux.
Dans les consonnes, les divers dialectes n'ont qu'un trait d'une
importance capitale qui les distingue entre eux et de la langue
moderne, c'est leur diverse manière de traiter le c latin.

A l'extrême frontière nord-est de la langue d'oïl, touchant
d'un côté au domaine picard, de l'autre au domaine bourguignon
(lorrain), se trouve l'idiome wallon, qui, développant une originalité
bien marquée, se distingue par des caractères phoniques
tout particuliers, et par quelques traits qui indiquent une haute
antiquité 177. Il a moins de ressemblance avec le picard que ne
le ferait supposer leur voisinage. « Il faut bien se garder, dit
Hécart, de confondre le rouchi (c'est-à-dire le picard qui se
parle en Hainaut) avec le wallon qui n'y ressemble guère. »
Il est encore moins voisin du lorrain. On distingue les sous-dialectes
de Liège et de Namur. Voici des exemples de son
système phonique. — A s'affaiblit souvent en e (chess, pless, chet,
greter, sechai). Il y a un e fermé et un e ouvert ; mais, de
même que dans d'autres patois, leur application n'est pas toujours
la même qu'en français : père, par exemple, se dit pére., et
cognée, congneie. Devant plusieurs consonnes e se diphthongue
119volontiers en ie (biess, viersé = bête, verser) ; de même o en
oi, quand la première consonne est r (coirbâ = corbeau). Ou
est très-fréquent sous son ancienne forme o (to = tout, trové).
U se représente souvent soit par o, soit par eu (nou, houg =
= nu
, huche ; comeunn, meur=commune, mur). Oi correspond
d'ordinaire à l'ai français. Oi et ui donnent le plus souvent
les sons simples eu et u (neur, poleur = noir, pouvoir ; boi
= bois
 ; cûr = cuir). Au devient â (aw) ou ô (, cawsion
= faut
, caution ; cho = chaud). Eau donne ai, très-rarement
ia (bai, chestai, coutai, coutia = beau, château, couteau).
Ie est remplacé par i (bin, fîr, = pied, clavi =
clavier
). Quant aux consonnes, la chute de l'l ou de l'r est
fréquente, comme dans le picard moderne (cop, fib = couple,
fibre). Ll et gn peuvent tomber (barbion, coy = barbillon,
cueillir ; champion = champignon). S médial devient à
Liège une h fortement aspirée (mohone = maison) ; à Namur
un j (maujone). Ch (= lat. sc) devient aussi h à Liège (hale,
marihâ = échelle, maréchal), mais reste ch à Namur (chaule,
marechau), v. Grandgagnage, Mémoire sur les anciens noms
de lieux
, Bruxelles, 1855. p. 102. S initial suivi d'une consonne
se passe généralement de l'e prothétique (staf, skrîr, spal =
étable
, écrire, épaule) ; st final se réduit à ss (ess, aouss =
être
, août). Ç reste à sa place (cîr, et non chîr = pic. chiel,
fr. ciel). Ch reste aussi le plus souvent ; cependant à la fin
d'une syllabe il devient souvent g, et quelquefois ailleurs k à la
manière picarde (chein, atechi = chien, attacher ; egté, cheg
= acheter, charge ; cangi, bok = changer, bouche). Dans
qu, l'u se fait entendre (kouatt = quatre). G dur s'écrit souvant
w, comme en picard et en lorrain (wazon, waym =
gazon
, gain ; aweie = aiguille).

De même que pour les dialectes italiens, dans les dialectes
français les proportions des éléments constitutifs ne sont pas
tout à fait les mêmes que dans la langue écrite. Le lorrain, par
exemple, a jusqu'aux temps modernes admis une masse de mots
allemands, le picard en a pris au flamand. Dans le normand on
trouve des mots bretons, mais un bien plus grand nombre de
francs, d'anglo-saxons et de norois que la langue écrite ne reconnaît
pas. Exemples : aingue pour aingle, hameçon (v.-h.all.
angul) ; bédière, lit (v.-nor. bed) ; bur, demeure (v.-h.-all.
bùr) ; clanche, loquet (all. klinke) ; cotin, cabane (v.-nor. kot) ;
cranche, malade (all. krank) ; dale, vallée (v.-nor. dal) ;
drugir, courir ça et là (v.-nor. draugaz, more larvarum
120circumerrare ?
) ; esprangner, briser (v.-h.-all. sprengan,
nor. sprengia) ; finer, trouver (v.-nor. finna) ; flo, troupeau
(v.-nor. flockr) ; grimer, gratter (m.-h.-all. krimmen) ; haule,
fosse (v.-h.-all. hol) ; heri, lièvre (v.-nor. hêri) ; hogue, colline
(haugr) ; hut, bonnet (v.-h.-all. huot) ; lague, manière (angl.sax.
lag, loi) ; lider, glisser (angl.-sax. glîdan) ; napin, enfant
(v.-nor. knappi) ; naqueter, claquer des dents (v.-nor.
gnacka) ; guenettes, dents (v.-nor. kinn, mâchoire) ; vatre,
mare (angl. water), etc. Voy. du Méril, Dict. normand,
LXXXVI.

Dans une partie de l'ancienne Rhétie, actuellement le canton
des Grisons, vit encore une langue romane qui, tout en se
rapprochant par certains points soit de l'italien, soit du provençal
ou du français, porte dans toute sa structure un cachet particulier.
Cette partie de la Rhétie était appelée par les Allemands au moyen-âge
Chure-Wala, d'où le nom allemand Churwelsch pour désigner
ce dialecte. Ce nom est plus limitatif et plus modeste que celui de
rhétoroman, composé qui n'est usité nulle part ; dans le pays
même la langue s'appelle roumanche = prov. romans. Nous ne
pouvons, malgré toutes les réclamations contraires, la mettre à
côté des six langues romanes littéraires comme une sœur égale
en droits, d'abord parce que, troublée par des influences étrangères,
elle n'a pu arriver à une complète originalité 178 ; ensuite
et surtout parce que sur son sol il ne s'est pas développé de
langue littéraire, car on n'écrit et on ne parle que dans les
dialectes et d'après une orthographe arbitraire. Il n'y a pas ici
un idiome cultivé et poli, qui n'était pas nécessaire, il est vrai,
à un petit peuple alpestre ; ce qui est regardé comme la langue
écrite va de pair avec les dialectes et change avec eux. Le plus
ancien monument de cette langue est une traduction du Nouveau Testament
de l'an 1560, réimprimée en 1607 (voy. des citations dans
Carisch, Formenlehre, p. 175-184). Les dialectes principaux sont
au nombre de deux : celui du pays d'en-haut aux sources du
Rhin ; et aux sources de l'Inn, le dialecte d'Engadin, qui
s'appelle aussi ladin, latin. Mais ceux-ci se divisent à leur
121tour en dialectes secondaires, par exemple le ladin en haut et
bas ladin (voy. Carisch, Dictionnaire, p. XXV et suiv. ;
Formenlehre, p. 118 et suiv. ; Bœttiger, Rhätoromanska
sprakets dialekter
, Upsala, 1853 ; Mitterrutzner, Die Rhätoladinischen
Dialecte in Tyrol
. Brixen, 1856). — Andeer
a traité dans son livre (De l'origine et de l'Histoire de la
langue rhéto-romane
, Chur, 1862) toutes les questions les
plus importantes qui se rattachent à ce domaine. Il y a donné
une liste bibliographique de 176 ouvrages écrits en cette
langue. — Nous ne parlerons ici que des lois de mutation,
qui, tout en n'étant pas régulièrement observées, ont cependant
pénétré un peu profondément dans la langue 179. A devant l ou
n devient souvent au (lat. calidus, roum. cauld, angelus =
aungel), et dans d'autres cas o (anima = olma, clamo =
clomm) ; dans le ladin il peut s'affaiblir en ä (faba, fäv,
vanitas = vanität, laudare = lodär). E se diphthongue en
ie ou ia dans le haut roum. (ferrum = fier, terra = tiara).
A, e et i, dans le même dialecte, deviennent aussi ai, en ladin
ei (honorabilis = hundraivel, hundreivel ; plenus = plain,
plein ; piper = paiver, peiver). 0, quand il ne persiste pas,
devient en haut roum. soit u (bonus = bun, pons = punt,
corona = corunna), soit ie, ou en ladin ö (oleum = ieli,
öli ; nobilis = niebel, nöbel). U long (rarement u bref) donne
en ladin u prononcé à la française, qui s'atténue en i dans le
haut roum. (durus = dur, dirr ; justus = just, gist). O et
u se diphthonguent souvent en ladin en uo (forma = fuorma,
curtus = cuort). Au donne en haut roum. au, en ladin ô
(fraudem = fraud, frôd). Les voyelles finales sont traitées
comme en provençal ou en haut italien (casa, facil, amar,
amig). L'incertitude des voyelles atones à la première
syllabe dépasse toute mesure et n'est égalée dans aucun autre
dialecte roman : pavo = pivun, papyrus = pupir, tenere =
taner
, peccatum = puccau, servitium = survetsch, timere
tumer
, infans = uffont, portare = purtar, junix =
gianitscha
, laudare = ludar. Il faut noter la prédilection marquée
pour l'u. — Pour ce qui regarde les consonnes, al se résout,
en haut roumanche, en au, en ladin en ô (alter = auter, oter).
L et n mouillées se produisent de la même manière que dans les
autres langues et se rendent par lg, ng, ou bien gl, gn. S initiale
122devant une consonne se prononce ch. Ti se partage entre
plusieurs formes (palatium — palaz, credenza = cardienscha,
rationem = raschun, radschun). C devant a, o, u, se
comporte en haut roum. à peu près comme en italien ; cependant
il y prend quelquefois, et toujours en ladin, un son écrasé qu'on
exprime par ch, chi, et souvent aussi par tg (lat. calor, caballus,
peccatum, caput, canis, corpus, corium, cuna ; h.
roum. calur, cavaigl, puccau, cheau, chiaun, chierp, chir,
chiuna ; lad. chalur, chavaigl, percha, cheu, chaun, chierp,
chör, chunna). Devant e et i, c se prononce à peu près comme tz,
surtout en ladin (celebrar, facil) ; ou comme tch, auquel cas il s'écrit'
tsch (cœlum = tschiel, facies = fatscha) ; ou encore comme
ch (sch), son qui rend aussi le latin sce, sci (tacere = tascher,
decem = diesch, nasci = nascher). Ct en haut roum. donne
g, écrit aussi ig ou tg (lectus= lég, noctem = noig), en ladin
tt (lett, nott). Il y a deux g, le g guttural des autres langues,
et un g plus doux, exprimé ordinairement par gi et souvent
par tg à la fin des mots. Devant a, o, u, il conserve d'habitude
le son guttural en haut roum. (gallina = gaglina, mais ligare
= ligiar
) ; en ladin il prend le son doux au moins devant a
(giallina, etc.) ; devant e et i il conserve souvent aussi la prononciation
gutturale (aungel, fugir) ; mais il y a beaucoup de
mots où on le rend sifflant (gener = schiender, ingenium =
inschin
, pungere = punscher). J est généralement remplacé
par gi (jejunus = giginn ; jentare = giantar). Les muettes
n'offrent rien de remarquable.

Le côté étymologique de cette langue est très-digne d'attention.
Les Rhétiens étaient de race étrusque. Sous Auguste leur
pays fut conquis par les Romains et soumis à la langue latine.
Peu de siècles après, les Alamans occupèrent la partie occidentale,
les Bavarois la partie orientale du territoire. A l'ouest la langue romane
s'est maintenue ; dans l'est (Vorarlberg, Tyrol allemand)
elle a péri. Des vestiges étrusques se sont conservés dans des noms
de lieux, comme l'a récemment montré un philologue (Steub, Ueber die
Urbewohner Rhätiens
, 1843 ; Zur Rhätischen Ethnologie,
1854) ; quelques substantifs roumanches permettent d'en
conjecturer d'autres 180.123

L'élément romain s'est beaucoup obscurci, principalement par
l'emploi fréquent de la métathèse, ce qui n'ajoute pas peu aux
difficultés de l'étymologie : caula, par exemple, représente
aquila ; damchiar, imaginare ; diember = numerus ;
diever = opera ; iamma = hebdomas ; sdrelar= disgelare
(voyez Steub, Ethnologie, p. 43 et suiv.). L'élément germanique
est assez considérable, mais ne s'est introduit en grande
partie, comme l'indiquent les formes, qu'à une époque tardive.

6. Domaine valaque.

Au sud-est de l'Europe, sur les deux rives du bas Danube, une
nombreuse population parle une langue dont la construction
grammaticale aussi bien que la composition lexicologique indique
une origine latine 181. Quelque mêlée et altérée que semble cette
langue, le valaque, nous ne pouvons lui refuser une place parmi
les langues romanes, en considération de son rang extérieur
(puisqu'elle est la langue officielle, liturgique et littéraire de la
contrée où elle se parle) et aussi des traits archaïques qu'elle a
conservés.

Le nom de Valaque est étranger (serbe Wla, hongrois Oláh),
et très-probablement d'origine germanique, signifiant la même
chose que velche (wälsch 282) : les Valaques eux-mêmes se nomment
Romains, Romuni, et leur langue, romaine, romunie. Le
domaine actuel de cette langue comprend la Valachie et la Moldavie,
une grande partie de la Transylvanie, et quelques parcelles
de la Hongrie et de la Bessarabie ; mais on l'entend aussi
124dans une vaste étendue sur la rive droite du Danube, dans les
anciennes provinces de Thrace et de Macédoine, jusqu'en Thessalie 183.
Le tout se divise en deux grands dialectes, celui du nord
et celui du sud, autrement appelés daco-roman et macédo-roman.
Le premier passe pour être moins mélangé, et est littérairement
plus développé ; le second a reçu plus d'éléments étrangers, particulièrement
albanais, et surtout beaucoup plus de grecs, mais
moins de slaves, et est resté à l'état de patois 284. Nous ne comprendrons
que le premier sous le nom de valaque. Là, comme en
italien, l'étymologie rencontre de grandes difficultés ; des langues
appartenant aux familles les plus diverses, connues ou inconnues,
se sont trouvées réunies ou se sont succédé dans les provinces
moldo-valaque ; et cependant, à en juger par le dictionnaire que
nous possédons, l'idiome daco-roman est resté pauvre.

La plus ancienne population de la Dacie était d'origine
thrace, et parlait, d'après l'opinion généralement admise, une
langue voisine de l'ancien illyrien ; les habitants de la Dacie
orientale étaient les Gètes, ceux de la partie occidentale les
Daces proprement dits. Après la conquête de l'Illyrie (219
av. J.-C.) et de la Mésie (30 av. J.-C.) par les Romains, l'empereur
Trajan réduisit aussi, en l'an 107 de notre ère, la Dacie
en province romaine. « Trajanus, victa Dacia, ex toto orbe romano
infinitas eo copias hominum transtulerat ad agros et
urbes colendas » (Eutrope, VIII, 3). Mais déjà auparavant la
population thrace presque entière avait été obligée de reculer
devant l'invasion des Jazyges, population sarmate qui venait de
l'Orient (voy. Niebuhr, Kleine Schriften, I, 376, 393). Les
colonies qu'on transporta depuis la conquête contribuèrent puissamment
à en romaniser les anciens habitants 385 ; mais elles ne
purent cependant les pénétrer aussi profondément que les contrées
de l'Europe occidentale : car, déjà cent cinquante ans environ
après la réunion de la Dacie, l'empereur Aurélien fut contraint
de céder cette province aux Goths (272). A cette époque on
transporta en Mésie une partie des habitants. Vers la fin du
125Ve siècle (489), les Bulgares, peuple tartare, assimilé plus tard
aux Slaves, commencent leurs incursions en Thrace et en Mésie,
ils y trouvent déjà des colonies slaves ; quatre-vingts ans plus
tard, il y a en Macédoine une province slave, la Slavinie, et le
domaine valaque finit par être entouré ou occupé par des peuples
de cette race. Ces renseignements historiques sont essentiellement
tirés d'un article de Kopitar dans les Wiener Jahrb. n° 46. Cf.
aussi l'introduction qu'a mise Albert Schott en tête des Contes
valaques
qu'il a publiés avec Arthur Schott (Stuttgard et Tubingue,
1845). — Miklosich(DieSlavischen Elemente im Rumunischen,
Vienne, 1861) expose les faits de la manière suivante :
Les colons romains, qui n'étaient point de purs Romains, mais qui
venaient de tous les coins du monde, se fondirent avec les Daces de
la rive droite du Danube, et avec les Gètes (en Mésie). Les Romuni
des IVe et Ve siècles ne doivent donc être considérés que comme
des Daces et des Gètes romanisés. A ce mélange de l'élément
autochthone et de l'élément romain, s'adjoignit, vers le VIe siècle,
l'élément slave, notamment le Slovène. Il est vraisemblable que
les Romuni de la rive droite du Danube furent poussés par les
Slovènes vers le nord, où ils sont encore aujourd'hui. C'est alors
aussi, sans doute, qu'ils s'établirent dans le sud (Macédoine). A
quelle famille appartenait cet idiome gète ou dace qui s'est combiné
à l'idiome romain ? Nous l'ignorons, faute de monuments.
Cependant on peut inférer, de certains caractères propres au
valaque, que cet idiome était essentiellement identique avec la
langue des Albanais, descendants des Illyriens anciens, qu'on
peut considérer comme les parents des Thraces 186.

Cet immense mélange de peuples se reflète à merveille dans
la plus orientale des branches sorties de la lingua rustica.
C'est à peine si la moitié de ses éléments est restée latine. On
pourrait croire trouver dans cette langue, qui n'a eu presque
aucun contact avec ses sœurs et s'est développée sans leur
influence, un certain nombre de mots latins qui leur sont inconnus ;
mais on se tromperait : le nombre de ces mots est relativement
minime : adauge (adaugere), cadę (cadus, gr. κάδος, et
aussi slav. hongr. kad), gianę (gena), hanu (fanum), linge
126(lingere), ninge (ningere), nuntę (nuptus), rudę subst.
(rudis, illyr. rud), sau (seu), ud (udus), vitrég (vitricus),
vorbę (verbum), et quelques autres. Au contraire, on y cherche
en vain beaucoup des mots les plus usités, des substantifs comme
pater, mater, cor, pes, vita, vox ; des adjectifs comme brevis,
durus, dignus, firmus, levis, paucus, solus, verus ; des
verbes comme amare, debere, mittere (seulement dans des
composés), solere, sperare, etc. Les radicaux de la moitié non
latine doivent se rattacher au slave, à l'albanais, au grec, au
turc, au hongrois, à l'allemand, et à d'autres langues encore 187.
La lettre B du Dictionnaire d'Ofen ne compte pas plus de quarante-deux
mots latins contre cent cinq étrangers : mais la
disproportion n'est pas si forte dans les autres lettres. Un
examen attentif des éléments étrangers prouve que, malgré les
prétentions des grammairiens valaques à la pureté de l'origine
de leur langue, l'élément slave est celui qui domine. Déduction
faite de quelques noms propres, de plusieurs mots qui ne sont
évidemment pas d'origine slave, ou qui sont douteux, il ne
reste pas (dans cette lettre B), d'après Miklosich, moins de
cinquante mots qui se retrouvent en slave. De ce nombre sont :
babę, mère (serbe bába) ; bale, salive (bale) ; bálęge, fumier
(bàlega) ; basnę, fable (slov. basn') ; baśta, père (bulg. m. m.) ;
bęsca, spécialement (serbe bàśka) ; bęsnę, obscurité (russe
bezdna, abîme) ; blasnę, gâchis, ouvrage mal fait (serbe blèsan,
imbécile) ; blid, écuelle (v.-slov. bljodo) ; boalę, maladie
(serbe bôl, douleur) ; boartę, arbre creux (russ. bort'), bob, fève
(serbe bob) ; bojariu, gentilhomme (boljâr, de bòlji, meilleur) ;
bogát, riche (bògat) ; brasdę, sillon (serbe brazda) ; brod, gué
(brôd) ; bujac, impétueux (bûjan, orageux). En albanais on
retrouve : baltę, bourbier (baljtę) ; beleà, calamité(beljá, accident ;
cf. serbe bèlâj m. s.) ; bęcan, épicier (alb. turc serbe bakal) ;
bizuì, confier (bessóig, croire) ; brad, sapin (breth) ;
briciu. rasoir (brisk, serbe brîjâć) ; broascę, crapaud (breśkę,
tortue) ; bucurà, se réjouir (bukuróig, embellir) ; buzę, lèvre
(alb. même mot). Les mots suivants se retrouvent en hongrois :
bálmoś, gâteau de farine (bálmos) ; baraboju, corbeille
(barabolj) ; beancę, cailloux (beka kö) ; benui, regretter (banni) ;
betég, malade (m. m.) ; bicáo, fer à cheval (ló békó) ; biréu,
juge (biró) ; biruì, vaincre, posséder (birni) ; boboanę , sorcellerie
127(babo nasag) ; boi, combat (baj) ; boncęi, rugir (bögni) ;
bórzoś, hérissé (borzas) ; bucni, pousser (bökni) ; bunda, peau
de bête (bunda, originairement allemand) ; burujánę, gueule-de-lion
(burián, mauvaise herbe) ; buśdugán, massue, casse-tête
(buzogany). Mais avec une langue aussi singulièrement mélangée
on ne peut affirmer qu'ils en viennent ; plus d'un peut aussi
se rattacher au slave. L'élément grec est plus fortement représenté
que dans les autres langues, même l'italien ; nous prenons
des exemples dans toutes les lettres : afurisì, excommunier
(ἀφορίζειν, séparer) ; argát, valet (ἐργάτης, serbe argatin) ;
ateu, impie (ἄθεος) ; ázim, sans levain (ἄζυμος) ; bętęleu, homme
efféminé (βάταλος) ; biós, riche (πλούσιος ? grec moderne) ;
bosconì, ensorceler (βασκαίνειν) ; camętę, intérêts (κάματος, travail) ;
cęlúgęr, moine (καλὸς γέρων, beau, c'est-à-dire cher
vieillard
, alb. calojér) ; cęręmidę, tuile (κεραμίς) ; chivot,
armoire (κιβωτός) ; colíbę, cabane (καλύβη) ; crin, lis (κρίνον) ; dáscal,
maître (διδάσκαλος) ; dęcę, colère (δίκη ?) : drom, chemin
(δρόμος) ; eftin, à bon marché (εὐτελής) ; fármecę, enchantement
(φάρμακον) ; fleure, bavard (φλύαρος) ; haínę, vêtement
(χλαίνη ?) ; halęu, filet, Lex. Bud. (ἁλιεύειν, pêcher) ; hęręzi,
donner, faire cadeau (χαρίζεσθαι) ; icoane, image (εἰκών) ;
lipsę, manque (λεῖψις) ; mac, pavot (μηκών) ; męrturisí, témoigner
(μαρτυρεῖν) ; miel, brebis (dont la rencontre avec l'homérique
μῆλον doit cependant plutôt être fortuite) ; plasmę,
créature (πλάσμα) ; procopsî, faire des progrès (προκόπτειν) ;
prónic, prévoyance (πρόνοια) ; scafę, vase à boire, plateau de
balance (σκάφη) ; seatrę, tente (ἐξέδρα) ; trufíe, orgueil (τρυφὴ) ;
zeamę, sauce (ζέμα) ; zugráv, peintre (ζωγράφος). Il est vrai
qu'une partie de ces mots existent aussi dans des dialectes
slaves. — L'élément germanique est insignifiant, malgré le contact
des Goths ; une partie des mots qui le composent a même été
introduite médiatement, par les Hongrois et les Slaves des pays
voisins ; une autre ne l'a été que dans les temps modernes, par
la Transylvanie et l'Autriche. Il est vrai qu'en pareil cas, ce
qui est décisif, c'est le fait de la possession, et non la manière
dont on l'a acquise. Voici à peu près les exemples les plus
importants : bandę, troupe (s'accorde, il est vrai, avec l'all. bande,
mais aussi avec le hongr. banda) ; gard, haie (avec le goth.
gards, all. garten, mais aussi avec l'alb. gardę) ; groapę,
fosse, pourrait être le goth. grôba, mais ressemble plus à l'alb.
gropę ; ladę, coffre, all. lade, est aussi illyr. slav. hongr. ; lec
médecine, lecuì, guérir, goth. lêkinôn, slovène ljekovatisz : c'est
128un mot auquel le germanique et le slave ont une part égale ; sticle,
verre comme matière, slovène styklo m. s., gothique stikls
coupe, qu'on ne sait auquel rapporter du slave ou de l'allemand :
stęrc, stręcę, cigogne, bulg. struk : selon Miklosich il est
très-improbable que ce mot vienne de l'allemand ; vardeati,
garder, goth. vardjan, v.-h.-allemand warten, slovène mod.
vardeti, bulg. vardi ; d'origine allemande, d'après Miklosich.
La ressemblance de pad, lit, avec le goth. bâdi est frappante ; mais
on doit aussi rapprocher le hongrois pad, banc : de même
pildę, modèle, rappelle le v.-h.-allemand pildi, mais aussi le
hongr. illyr. pelda. Barde, hache (v.-h.-all. barta) ; bordeaiu
cabane (all. bord) ; dost, nom d'une plante (v.-h.-all. dosto,
all. mod. dost, origan) ; latz (all. latte) ; steangę, perche (all.
stange, perche) ; toanę, tonne (all. tonne), paraissent libres
de tous rapports avec d'autres langues que l'allemand. Plusieurs
autres, comme bręgle, bride ; dardę, flèche ; isbęndí, venger ;
nastur (nœuds) ; salę, salle, viennent sans doute immédiatement
de l'italien briglia, dardo, sbandire, nastro, sala.
D'autres encore, comme bruncrútz, ciubęr, dantz, drot,
grof, háhelę, harfę, muldę, obśit, plef, śinę, śoncę, śurę,
śurtzę, troacę, semblent avoir pour source l'allemand
moderne (souvent prononcé à l'autrichienne) : brunnenkresse,
cresson ; zuber, cuveau : tanz, danse ; draht, fil ; graf,
comte ; hechel, séran ; harfe, harpe ; mulde, jatte ; abschied,
congé ; blech, plaque ; schiene, bande ; schinken (schunken),
jambon ; scheuer, grange ; schürze, tablier ; trog, huche. —
Dans des circonstances favorables, une langue peut quelquefois
subir le mélange le plus fort sans y perdre son caractère ; mais
le valaque n'était pas bien arrivé encore pour ainsi parler à la
pleine possession et à la conscience de lui-même, quand il
commença d'être pénétré par les éléments étrangers. Les principes
de l'assimilation lui faisaient encore défaut : l'admission
trop littérale des mots étrangers en est la preuve ; des sons
purement slaves, des groupes même de lettres comme ml et mr
initiaux, furent accueillis sans changement.

La littérature daco-romane commence à la fin du XVe siècle.
Du moins il a paru à Jassy en 1856 un long Fragment istorik in
vechea limbę romęnę, din
1495, réimprimé dans la Revista
romana
, vol. I, Bucharest, 1861, p. 547, 574. Un autre document
de l'année 1436, également publié, est regardé comme faux
dans ce dernier ouvrage. Jusqu'alors, on avait placé la naissance
de la littérature (qui n'était guère qu'ecclésiastique) à l'année
1291580. Le prince de Transylvanie Rakoczy ordonna le premier
(1643) aux Valaques de prêcher la parole de Dieu dans
leur langue. Dans ces derniers temps, il a paru des ouvrages
scientifiques et poétiques en valaque. Plusieurs écrivains se sont
occupés de leur langue ; cependant il manque encore un bon
dictionnaire dont le valaque serait l'objet principal et le point de
départ. Le Lexicon valachico-latino-hungarico-germanicum
(Budae, 1825), œuvre de plusieurs mains, est, jusqu'à présent,
le plus complet, sinon le plus exact. Si on possédait des chartes
(slaves, bien entendu) écrites en Valachie au moyen âge, elles
permettraient, ne fût-ce qu'au moyen des noms propres, de
pousser plus haut l'histoire de la langue et d'éclairer bien des
faits inexpliqués. La science ressent vivement cette lacune.130

LIVRE I.
PHONÉTIQUE.131

Livre I.
Phonétique.

Nous divisons ce premier livre en trois sections. La première,
partant des langues mères, étudie le sort de leurs lettres dans les
langues dérivées : la seconde, remontant de ces langues dérivées
(considérées comme organismes complets) à leur origine,
expose le rapport étymologique de leurs sons. A vrai dire il n'y
a qu'une langue base et source de toutes les langues romanes : c'est
le latin. Mais, comme nous l'avons vu, il y a encore, dans le
domaine roman, un élément étranger qui n'est pas sans importance,
et qui a subi en roman une transformation propre : aussi
est-il nécessaire, après avoir étudié les lettres latines, de
passer en revue les lettres étrangères. La seule langue étrangère
qui ait exercé par son vocabulaire une influence notable sur le
roman est celle des Germains dans ses différents dialectes.
Aussi peut-on dresser un tableau complet des lois qui ont présidé
à cette action, comme nous le verrons ci-dessous. L'influence de
l'arabe (sans importance pour le domaine roman envisagé dans
son ensemble) est considérable dans les langues du sud-ouest de
l'Europe, et ici encore on peut décrire avec exactitude les règles
de transformation. Quant à ce qui concerne les autres langues dont
l'influence ne s'exerce que sur une province isolée de ce vaste
domaine, l'assimilation de l'élément slave par le valaque pourrait
aussi se ramener à des lois définies ; mais cette dernière langue
inspire jusqu'à présent moins d'intérêt que ses sœurs, et il serait
peu utile de traiter ce sujet en détail : il suffira d'en noter les faits
importants dans le chapitre consacré à l'étude des lettres
valaques. Quant aux éléments celtiques et ibériques, trop clairsemés
pour donner lieu à une étude systématique, nous nous
bornerons à des observations isolées. L'élément grec, presque
insignifiant, comme on l'a vu ci-dessus, peut être joint au latin,
— Ces deux premières sections, qui se complètent et se déterminent
mutuellement, sont suivies d'une troisième section
consacrée à l'étude de la prosodie.133

Section I.
Lettres des langues mères.

Lettres latines.

Avant d'aborder l'étude des questions que soulève le rapport
des lettres latines aux lettres des langues dérivées, il faut insister
sur une division importante déterminée par le temps, et qui
sépare l'élément latin en deux classes. La première, de
beaucoup la plus importante, comprend tous les mots que le
peuple a formés de la langue originaire, d'après des lois
d'autant plus sûres qu'elles étaient inconscientes. La deuxième
classe se compose de tous les mots introduits plusieurs
siècles après, et de nos jours encore, par les lettrés avec
une exactitude littérale, et sans aucun souci de ces lois fondamentales.
On peut comparer les mots de la première classe aux
créations de la nature, les mots de la seconde aux créations
de l'art. Nous insisterons souvent encore dans le cours
de cette grammaire sur cette division caractéristique. On peut
citer comme exemples de la première classe l'it. cagione,
cosa, dottare, l'esp. caudal, palabra, velar, le fr. acheter,
façon, frêle, employer ; comme exemples de la
seconde l'ital. occasione, causa, dubitare, l'esp. capital, parabola,
vigilar, le franç. accepter, faction, fragile, impliquer.
Ce procédé devait nécessairement amener l'existence de
beaucoup de mots latins sous une double forme dans les langues
dérivées ; et les exemples que nous venons de citer ont été
choisis dans cette catégorie 188.134

Cette division des mots en deux classes, d'après leur origine,
est particulièrement importante pour le français : d'une part en
effet cette langue est celle qui a perdu le plus grand nombre de
mots latins qu'elle a été obligée de remplacer ensuite en recourant
de nouveau à la source commune ; d'autre part c'est celle où
la différence de forme entre les mots anciens et les mots nouveaux
est le plus tranchée et appelle le plus une explication. Aussi les
grammairiens français de nos jours insistent-ils avec raison sur
cette division des deux couches de mots. Ils nomment les mots
de la première classe mots populaires, ceux de la seconde
mots savants 189. Ils reconnaissent les premiers à trois caractères
distinctifs : l'observation exacte de l'accentuation latine, la suppression
de la voyelle brève atone, la chute de la consonne
médiane. Voyez spécialement Brachet, Grammaire historique
de la langue française
, p. 71 et suivantes. De ces trois règles
de formation, la première sera étudiée dans notre troisième section ;
nous parlerons de la seconde, à propos des voyelles atones, dans
la présente section ; la troisième règle trouvera son application à
chacune des consonnes. Tous les mots qui n'observent pas ces
trois règles se caractérisent par cela même comme rentrant
dans l'élément savant.

Voyelles.

Leur importance en roman dépend principalement de l'accent :
la voyelle sur laquelle il repose forme le centre, l'âme du
mot ; le génie de la langue s'est imposé ici, dans ses créations,
une règle précise, tandis qu'il se permet des changements
beaucoup plus arbitraires avec les voyelles non accentuées (ou
atones). Ces deux catégories ont eu pour lui la valeur de deux
éléments spécifiquement distincts. Aussi est-il nécessaire de les
étudier séparément.135

I. Voyelles accentuées.

Les voyelles accentuées exigent, étant de beaucoup les plus
importantes, une étude très-minutieuse. Il faut y établir une
seconde division fondée sur la quantité, et qui les distingue en
longues et en brèves ; une catégorie à part doit être ouverte
pour celles qui sont longues par position. Il n'y a que l'a
auquel ne s'applique point cette division.

Les dérogations aux règles générales du roman sont si fortes
en français, qu'il eût été plus commode d'étudier cette langue à
part. Cependant comme cette grammaire est une grammaire
comparée, et qu'en plusieurs points importants la langue
française donne la main à ses sœurs, il est plus sage de ne
point opérer cette séparation.

A.

Cette voyelle s'est maintenue intacte en italien, en espagnol,
en portugais et en provençal. Cependant on ne peut nier qu'il
existe quelques exemples d'affaiblissement en ai ou e. L'it. melo
du substantif mālus semble être une forme différentiative amenée
par malo de l'adjectif mălus (que la prosodie ne distinguait plus
de mālus), et n'a sans doute aucun rapport avec le grec μῆλον.
Le suffixe italien évole s'est de même formé du lat. abilis
par la conversion au suffixe ebilis ou ibilis, lodevole = fievole.
Treggia de trahea est un autre exemple. Notare présente
un exemple du changement de a en o (voy. le Dictionnaire
étymologique
). — On peut citer pour l'espagnol alerce de
larix ; pour le portugais fome de fames ; pour le provençal
menjar à côté de manjar ; aigua, aiga tandis qu'on ne
rencontre point agua (de aqua) doit étonner. Quant aux autres
exemples provençaux, ils ne se rencontrent que dans des syllabes
atones : aigrament, aimansa, aiguilleta, escaimel, maigreza.
Cf. au de o dans la même position (aulen de olens). Greve, de
gravis, forme générale en roman, est peut-être né, par une sorte
d'analogie, sous l'influence du pendant leve. La forme, générale
aussi en roman, gettare vient plutôt de ejectare que de
jactare. Cf. Dictionn. Etymolog. I. — Le cas le plus fréquent
et le plus important est celui où a (par l'influence d'un e ou d'un
i qui s'attache à lui) devient, suivant les langues, tantôt ai,
136tantôt ei, tantôt e et ie : pr. air, esp. aire de aer ; pr. primairan
(mais seulement primer, primier), pg. primeiro, esp.
primero, it. primiero de primarius ; pr. esclairar à côté de esclariar ;
pr. bais, pg. beijo, pr. beso, esp. basium ; pr. fait,
pg. feito, esp. hecho de factus ; par la résolution du c en i. Il
est douteux que dans allegro de alacer, l'e de la dernière syllabe
ait agi de même sur la forme de la tonique. Dans it. ciriegia,
esp. cereza, pr. serisia, de cerasum, ceraseum, la forme
provençale s'oppose à l'hypothèse d'une semblable influence.

La déviation de la voyelle pure est un peu plus forte en
valaque. D'ordinaire elle reste intacte, aussi bien devant les
consonnes simples que devant les consonnes composées, par
exemple : acu, amar (amarus), apę (aqua), aramę, (aeramen),
asin, bratz (brachium), cad (cado), cap (caput), case,
chiar (clarus), fac (facio), fag (fagus), lat (latus adj.),
mare, nas, pace (pax), plac (placeo), rad (rado), ramurę
(ramus), rar, sare (sal), scarę (scala), trag (traho), tramę
(trama), vacę (vacca) ; ambi, arbore, ard (ardeo), armę
(arma), aspru, barbę, calc (calco), cald, carne, carte,
gras (grassus), lampę (lampas), lapte (lac), larg, larvę,
las (laxo), margine, nasc (nascor), palmę, parte, salce
(salix) et beaucoup d'autres. Les exceptions sont par exemple
innot (nato, -as), lotru (latro, -onis Lex. bud.), pelutę
(palatium, hongrois palota), la plupart devant m comme
chem (clamo), defęim (diffamo), foame (fames), cųmp
(campus) umblà (ambulare). Devant n, c'est une règle que
l'a se change en ų sourd : que l'n soit suivie d'une voyelle ou
d'une consonne, ou qu'elle soit elle-même finale, cela ne change
absolument rien. Exemples : cųine (canis), cųnepę (cannabis),
lųnę (lana), mųnece (manica), romųn (romanus) ; blųnd
(blandus), frųng (frango), mųnc (manduco), pųntece (pantex),
sųnge (sanguis) ; on en trouvera dans la deuxième section
des exemples plus nombreux. A persiste dans un petit nombre
de mots comme an (annus), lance (lancea), plantę, sant
(sanctus) ; il se change en d'autres voyelles dans : gręu (granum),
stręin (extraneus), ghindę (glans), inimę (anima),
alunę (avellana), unghiu (angulus).

C'est en français que cette voyelle a le plus souffert ; le son
pur de l'a s'est très-fréquemment assourdi en ai, e, ie 190. On doit
137avant tout mettre à part le changement général en roman, changement
dont nous venons de dire un mot, et qui consiste dans
l'assourdissement de l'a par l'influence d'un i subséquent comme
dans air, premier, baiser, fait. Les transformations de l'a sont
multiples ; on peut cependant y saisir quelques règles : 1) a reste
intact en position latine, et en position romane, même quand
elle n'existe plus dans la forme présente : a) cas de position
latine : cheval, val, pâle (pallidus), haut (altus), flamme,
lampe, change (cambio), an, pan (pannus), van, plante,
grand, mange (manduco), lance, balance, sang, chanvre,
char, charme (carmen), art, part, lard, charge (carrico),
large, barbe, arbre, casse (quasso), gras, las, pas, pâques
(pascha), âpre, louvat (it. lupatto), natte (matta), bats
(battuo), quatre (quattuor), sac, vache, lâche (laxus),
larme (lacrima), nappe (mappa), achat (adcaptare). — b)cas
de position romane : chambre, âme (anima an'ma), manche
(man'ca), ancre (anch'ra), charme (carp'nus), diacre (diac'nus),
âne, plane (plat'nus), voyage (viat'cum) et d'autres
semblables, fat (fatuus fatvus), miracle, gouvernail,
image (imag'nem), page (pag'na), sade (sap'dus), admirable
et toutes les finales en able ; de plus, tous les mots avec
un i palatal comme mail (malleus maljus), paille, bataille,
Espagne, grâce, cuirasse (coriacea), bras, place, ache
(apium apjum), sage (sapjus), rage (rabjes), cage (cavja).
Il n'y a sans doute pas d'autre exception que chair (pr. carn),
très, qu'a précédé d'ailleurs un type roman très-ancien tras,
asperge (asparagus). En résumé, la position protège la
voyelle a, comme elle protège aussi l'e et l'o. — 2) Devant m
et n, lorsqu'ils ne sont pas suivis d'une consonne, a dégénère
en ai : aime, ain (hamus), clain v.-fr. (clamare), daim
(dama), faim, rain v.-fr. (ramus), -ain dans airain (aeraramen),
essaim (examen), levain (*levamen), demain,
(mane), grain, laine, main, nain, pain, plaine, raine vieilli
(rana), sain, semaine (septimana), vain, -ain dans romain,
chapelain. Grâce à une légère altération, le suffixe ien pour
iain dans chrétien, égyptien, indien, italien, païen, etc. se
dérobe à cette règle, ainsi que lien pour liain (ligamen).
Artisan, paysan sont une exception réelle. Chien pour chain
138est une forme qui étonne, quand on en rapproche pain de panis
et autres semblables. — 3) Devant les autres consonnes simples
(si l'on considère les mots dans leur forme la plus primitive),
et aussi quand ces consonnes sont suivies de la semi-voyelle r,
a se change habituellement en e ouvert (parfois transcrit ai),
— ou en e fermé quand il est final ou devant une consonne
muette, comme dans quel, sel, tel, échelle, pelle (pala), -el
dans mortel et autres semblables, autel (altare), amer, cher,
chère (gr. κάρα), mer, chanter, chantèrent, écolier, régulier,
chez (casa), nez, gré pour gret, (latum), pré, vérité,
chanté, chef (caput), achève (esp. acabo), sève (sapa), chèvre,
fève, lèvre, orfèvre, tref vieux (trabs), clef, nef, soef vieux
(suavis) ; aile, clair, pair, vulgaire, aigre, maigre. Mais
il ne manque pas de mots qui devant les consonnes les plus
diverses gardent fidèlement la voyelle originaire. Ce sont les
suivants : mal, animal, canal, -al dans bestial, égal, loyal,
royal, et d'autres adjectifs ainsi terminés, avare, car (quare),
rare, cas, rase (radere, rasus), vase, avocat, état, cigale,
(cicada), lac, estomac, rave (rapa), entrave (trabs), cave,
grave, lave, cadavre. Plusieurs de ces mots portent à la vérité
l'empreinte moderne, comme canal (v.-fr. chenel), avocat
côté avoué) ; d'autres ne pouvaient abandonner l'a qui servait
à empêcher l'homonymie, comme cas à côté de chez, état à côté
de été, rave à côté de rêve, lave à côté de lève ; mais pour la
plupart des mots, cette excuse n'est pas admissible.

E.

I. 1. Quand il est long, ou quand il est devenu long par la
chute d'une consonne (mensis mēsis), e s'est maintenu ordinairement
intact. Dans un petit nombre de cas seulement il se
diphthongue, par suite d'une confusion avec e bref. Ital. alena
(anhēlare), rena (arēna), avena, blasfemia, cedo, celo,
cera, credo, creta, devo (dēbeo), femmina, fievole (flēbilis),
erede (herēdem), meco (mēcum), mese, peggio
(pējus), peso (pensum pēsum), pieno (plēnus), cheto (quiētus),
remo, rete, sede, seme, sera, seta, sevo (sēbum),
spero, tela, teso (tensus), tre (trēs), velo, vena, veneno,
prima-vera (vēr), vero ; querela, avere, canneto, et les
autres dérivations en -ēla, -ēre, -ētum. Les cas de diphthongaison
en ie sont bieta (bēta), fiera (fēria, s'il n'y a pas
attraction de l'i), Siena (Sēna). — Esp. avena, cera, creo,
139debo, lleno (plēnus), mesa (mensa), mes, quieto, remo,
red, semen, sebo, espero, tela, tres, velo, vena, veneno ;
querella, haber, arboleda (arborētum). Ie dans tieso (tensus
tēsus
). — En portugais, quand e est suivi d'une seconde
voyelle, il peut s'allonger en ei : freo freio (frēnum), cheo
cheio
(plēnus). — Pr. alé, avena, ces (census), cera, cre, crei
(crēdo), peitz (pējus), ple, quet, le (lēnis), ser, seré (serēnus),
esper, tres, veré (venēnum), ver, aver. — Le français
s'écarte beaucoup de cette règle générale en roman. A la vérité,
e se maintient encore intact dans beaucoup de mots, notamment
devant l, comme dans : bette (bēta), blasphème, cautèle,
carême (quadragēsima), cède, chandelle, complet, cruelle
(crudēlis), femme, fidèle, pèse, querelle, règle, rets, sème
(sēmino), espère, étrenne (strēna) ; devant n on écrit généralement
ei : frein, haleine, plein, veine. Mais la forme
ordinaire est oi : avoine, crois (crēdo), dois (dēbeo), moi
(), mois, poids (it. peso), soir, soie, espoir, toile, trois,
voile, avoir, courtois (*cortensis), hoir vieux (hēres), coi
(quiētus), voir (vērus). Dans d'autres mots, la langue s'est
décidée pour la forme ai, comme dans : craie (crēta), cannaie
(cannētum), taie (thēca). — Val. otzet (acētum), trei (trēs),
pomet (pomētum, dans Stamatipomęt). Ea dans cearę (cēra),
searę (sēra), teacę (thēca), aveà (habēre), etc.

2. La permutation de e en i, bien que commune au roman,
est rare en dehors du français. L'italien, par exemple, dit : Corniglia
(Cornēlia), Messina (Messēne, ou du grec Μεσσήνη, η
étant prononcé comme i), sarracino (saracēnus). — Esp. consigo
(sēcum), venino vieux (venēnum) ; pg. siso (sensus
sēsus
). — Pr. berbitz (vervēcem), pouzi (pullicēnus), razim
(racēmus), sarraci. — Fr. brebis, cire (cēra), marquis
(marchensis), merci (mercēdem), pris (prensus), poussin,
raisin, tapis (tapētum), venin, v.-fr. païs (pagense, aujourd'hui
pays), seïne (sagēna), seri (serēnus). On retrouve cette
propension au changement de e en i dans le vha. fîra (fēriæ),
pîna (it, pena), spîsa (spesa).

II. 1. E bref, devant les consonnes simples, passe régulièrement
à la diphthongue ie, et aussi à ea en valaque. Le
portugais seul garde la voyelle intacte : dans les autres langues,
de nombreux exemples prouvent cette loi de la diphthongaison 191.
140Ital. brieve (brĕvis), dieci (dĕcem), diede (dĕdit), fiele (fel),
fiero (fĕrus), gielo (gĕlu), ieri (hĕri), lieve (lĕvis), mietere
(mĕtere), mestiero (ministĕrium), niego (nĕgo), piede
(pĕdem), priego (prĕcor), riedo (rĕdeo), siede (sĕdet),
sieguo (sĕquor), siero (sĕrum), tiene (tĕnet), viene (vĕnit),
vieto (veto), Orvieto (urbs vĕtus). — Esp. bien (bĕne), diez,
yegua (ĕqua), fiebre (fĕbris), hiere (fĕrit), fiero, yerno
(gĕner), hiedra (hĕdera), ayer (hĕri), liebre (lĕpus), miel,
miedo (mĕtus), niebla (nĕbula), niego, piè, siego (sĕco),
tiene, viene, viedo (ancienne forme pour vedo, lat. vĕto),
viernes (Vĕneris), viejo (vĕtulus). — Pr. brieu, dieu, ieu
(ĕgo), fier (fĕrit), hier (hĕri), lieu (lĕvis), mielhs (mĕlius),
mier (mĕret), mestier, mieu (mĕus), siec (sĕquor), vielh. —
Fr. bien, brief, dieu, hièble (ĕbulum), fièvre, fiel, fier,
fierté (fĕretrum), lierre (hĕdera), hier, lièvre, relief (relĕvare),
liége (lĕvis), miel, mieux (mĕlius), métier, pied,
piége (pĕdica), sied, tient, tiède (tĕpidus), vient, vieux ;
de plus, citons les formes du vieux-français, telles que : ieque
(ĕqua), fiert (fĕrit), miege (mĕdicus), mier (mĕrus), espiegle
(spĕculum), criembre (trĕmere) ; i consonnifié dans je (ego)
de ieu, de même que dans les patois jèble de hièble, jeuse de
yeuse (ilex, dans lequel ie vient de i), voy. Furetière et
comparez Gemble de Hyemulus (Voc. hag.). — Val. eapę
(ĕqua), feare et fiere (fĕl), meare miere (mĕl), mierlę
(mĕrula), miez (mĕdius), peadecę (pĕdica), peatrę (pĕtra).

2. La plupart des langues offrent des exemples de e au lieu de ie.
En italien, on trouve souvent le même mot sous les deux formes,
breve, fele, fero, gelo, etc. Mais e demeure intact surtout
quand il est proparoxyton, ou qu'il l'était en latin, ainsi dans :
edera (hĕdera), genere, grembo (grĕmium), imperio, ingegno
(ingĕnium), lepido, lepre (lĕporem), medico, merito,
merla (mĕrula), nebbia (nĕbula), pedica (à côté depiedica),
specchîo (spĕculum), tenero, tepido (à côté de tiepido),
vecchio (vĕtulus) : dans plus d'un cas (imperio, ingegno,
nebbia, specchio, vecchio) ce fut l'euphonie qui décida de la
forme à adopter, parce que la voyelle suivante contenait déjà
141un i palatal. Voici d'autres exemples : bene, crĕma (crĕmor),
febbre, gemere, gregge (grĕgem), legge (lĕgit), premere.
Dans les syllabes ouvertes, e se change volontiers en i. Cf. cria
(crĕat), dio (dĕus), io (ĕgo), mio (mĕus), rio (rĕus). L'italien
n'a point adopté pour le pluriel les formes si peu harmonieuses
dii, mii, rii, mais dei, miei, rei. D'ailleurs le vieil
italien dit aussi deo, eo, meo 192-. — L'espagnol observe plus
sévèrement la loi de la diphthongaison ; cependant la voyelle
simple persiste parfois dans les proparoxytons, comme dans
adulterio, madera (matĕria), menester (ministĕrium),
genero, lepido, medico (mais v.-esp. miege), merito. Le
portugais présente quelques cas de la diphthongue intervertie
ei, par ex. ideia (idĕa), queimo (crĕmo). — En provençal,
la voyelle la plus usuelle est e, qu'on peut retrouver dans tous
les exemples cités au § 1 : breu, deu, eu, fer, her, leu, melhs,
mer, mester, meu, sec, velh. Il est à remarquer que cette
langue ne souffre jamais la diphthongue à la fin des mots, et
conserve toujours à cette place la voyelle simple : c'est ainsi
qu'elle dit pe côté de l'it. esp. pié, fr. pied ; elle dit de même
be (bene), re (rem), te (tenet), ve (venit), et jamais pié, bié,
rié, tié, vie. N final ne compte pour rien : on ne prononce et
on n'écrit jamais bien rien tien vien, en dépit du français
bien rien tient vient. De même l final ne peut supporter la
diphthongue : fel, gel, mel sont les formes ordinaires du provençal,
et non point fiel, giel, miel. Nous remarquerons, en
traitant de la lettre o (II, 2), une loi correspondante. — Les
exemples français de e pour ie sont : crème, genre, lève
(lĕvo), merle, tendre ; i dans dix et dîme (decimus).

III. E en position reste intact, sauf dans l'espagnol et le
valaque, qui, ici aussi, emploient volontiers la diphthongue.
Il est inutile de citer des exemples italiens. — Esp. ciento,
ciervo, finiestra vieux, hierro (ferrum), confieso, fiesta,
miembro, piel (pellis), pienso, pierdo, siempre, siento,
siete (septem), tiempo, tierra, habiendo et d'autres gérondifs ;
mais ceso (cesso), lento, mente, senso, etc… devant
les mêmes consonnes. Dans les syllabes antépénultièmes, e se
maintient de préférence : bestia, ferreo, mespero (mespilum),
142persigo, pertiga, tempora, termino, vertebra. Dans
quelques autres mots, on rencontre i où l'ancien espagnol (dans
les dialectes) mettait encore ie, par exemple silla, nispera,
vispera ; v.-esp. siella, niespera, viespera. — La langue française
s'abstient ici de toute diphthongue : cependant on trouve
fréquemment ie pour e dans l'ancienne langue, comme particularité
dialectale, ainsi : biel (bellus), bieste, ciert, cierve,
confiesse, iestre (esse), tierme (terminus), viespre 193. Le
même phénomène se produit encore aujourd'hui dans le wallon
qui prononce sierpain (serpent), biess (bestia). Il a lieu aussi
dans le roumanche du pays haut, qui allonge d'ordinaire ie en
ia : fier (ferrum), unfiern (infernum), bial (bellus), fiasta
(festa), siarp (serpens), tiara (terra), viarm (vermis),
schliatt (allem. schlecht). — Le val. diphthongue e en ea, ie :
eascę (esca), fereastrę (fenestra), fier fer (ferrum), earbę
(herba), earnę (hibernum), peale pele (pellis), peanę (penna),
pierd (perdo), śeapte (septem), śease (sex), tzearę
tzierę
(terra), vearme verme (vermis). Mais ici ea est souvent
prononcé et écrit a (voy. la deuxième section).

I.

I. 1. En principe i long reste intact. De nombreux exemples
mettront ce fait en évidence. It. castigo, chino (clīno), cribro,
crine, dico, fibbia (fībula), fico, fido (fīdus), figgere (fīgere),
filo, figlio (fīlius), fine, friggere (frīgere), frivolo,
giro (gyrus), imo, ira, isola (insula īsula), libero (līber),
libbra (lībra), liccio (līcium), giglio (līlium), lima, lino,
mica, miro, nido, uccido (occīdo), pica, piglio (pīlo), pino,
Pisa, primo, ripa, scrivo (scrībo), scrigno (scrīnium), sibilo,
si (sīc), scimia (sīmia) simo, spica, spina, spirito, sublime,
vile (vīlis), vino, viso, vite, invito (invīto verbe, invītus)
vivere, les suffixes -ice, -ico, -ile, -ino, -ivo : felice, amico,
gentile, sottile (subtīlis), ovile, sentina, cattivo (captīvus).
— Esp. convido (invīto), cribro, crin, digo, higo
(fīcus), hilo (fīlum), hijo (fīlius), fin, frido (frīgidus), frivolo,
giro, isla, libra, lizo (līcium), lirio (līlium), lima,
lino, miga, nido, pia (pīca), pillo, pino, riba, escribo,
escriño, sibilo, simia, espiga, espina, vil, vino, viso ; feliz,
143amigo, gentil, ruina, cautivo. — Les exemples portugais
sont pour la plupart homophones des exemples espagnols. — Pr.
convit, dic, figa, filh, fi (fīnis), gir, lima, miga, mina
(hemīna), mir (mīror), niu (nīdus), pin, riba, escriu, si
(sīc), simi, espiga, espina, vil, vin, vis ; razitz (radīcem),
amic, gentil, caitiu. — Fr. châtie, incline, convie, crime,
crin, figue, fil, fils, frire, île, livre (līber, lībra), lice, lis
(līlium), lime, ligne, mari ( marītus), mie, mine, admire,
oubli (oblītum), nid, péril, pic, pille, pin, prime, rive,
écris, écrin, si, siffle, singe, épi (spīca), épine, sublime,
tige (tībia), vil, vin, avis, vis (vītis), vivre ; impératrice, treillis
(trīlicem), ami, fourmi, gentil, subtil, pruine, chétif.
Sur la nasalisation du fr. i, voy. à la deuxième Section. — Val. zic
(dīco), fige, frig (frīgus), frige, linie, mie (mīca), mir
(mīror), ucid, scriu (scrībo), simie, spicę, spin, suspin
(suspīro), vin, vitze (vītis), viu (vīvus) ; cerbice (cervīcem),
ferice (felīcem), besicę (vesīca), lefticę (lectīca), amic,
ruinę, fęrinę (farīna).

2. Il n'y a presque pas d'exceptions à cette règle générale. Les
mots italiens freddo (frīgidus frig'dus) et elce (īlicem il'cem)
se justifient parce que l'e s'est trouvé en position de très-bonne
heure (on rencontre au moins frigdus) ; la forme secondaire élice
au lieu d'ilice peut avoir été suscitée par elce). Dans les dialectes,
il est vrai, on trouve fréquemment e pour i, par exemple en
romagnol spena, sublem, ven (vīnum). En espagnol il y aurait
peut-être à remarquer esteva (stīva), pega à côté de pia. En
provençal, on doit noter frevol, ainsi que freit (frig'dus) pour
friit, qu'il eût été impossible de prononcer, ce qui a causé aussi le
fr. froid. Notons en français : loir (glīrem), auquel la diphthongue
est venue donner plus de corps (il n'y a point de monosyllabes
en ir, à l'exception de tir, substantif verbal) ; poīs
(pīsum) qui a pris cette forme pour se différencier de pis
(pejus). Le valaque offre botez (baptīzo), rępę (rīpa), rus
(rīsus), rųu (rīvus). Un cas commun à toutes les langues romanes
est l'it. esp. caréna, pg. crena, fr. carène, val. carenę.
au lieu de carina que l'Elucidarius provençal est seul à
employer.

II. 1. I bref devant une consonne simple passe au son voisin
e : it. bevere (bĭbere), cenere (cĭnis), ricevere (recĭpere),
cetto (cĭto), fede (fĭdes), frego (frĭco), lece (lĭcet), lego
(lĭgo), meno (mĭno, minus), nero (nĭger), netto (nĭtidus),
neve (nĭvem), pece (pĭcem), pelo (pĭlus), pevere (pĭper),
144pero (pĭrus), piego (plĭco), sembro (sĭmilo), sen arch. (sĭne),
seno (sĭnus), sete (sĭtis), secchia (sĭtula), stelo (stĭlus),
stregghia (strĭgilis), strega (strĭga), Tevere (Tĭberis), temo
(tĭmeo), vece (vĭcem), vedo (video), vedova (vĭdua), verde
(vĭridis), vetro (vĭtrum). — Esp. bebo, cebo (cĭbus), concebo
(concĭpio), cedo (cĭto), dedo (dĭgitus), hebra (fĭbra),
fe (fĭdes), frego, menos, negro, neto, pez, pella (pĭla),
pelo, pebre, pera, plego, recio (rĭgidus), seno, sed, temo,
vez, veo (video). Diphthongue dans nieve pour neve, pliego
à côté de plego (plĭco), riego pour rego (rĭgo). — Pg. bevo,
cevo, cedo, etc. — Pr. beu, cenre, det (dĭgitus), frec, fe, fem
(fĭmus), enveia (invĭdia), letz (lĭcet), men (mĭno), mens
(mĭnus), meravelha (mirabĭlia), ner (nĭger), neu (nĭvem),
pez, pebre, plec, rege (rĭgidus), senes (sĭne), sen (sĭnus),
tem, vetz, vei (vĭdeo), veuza (vĭdua), veire (vĭtrum), vermelh
(vermĭculus). — Cet e, commun au roman, ne se produit
en français que dans la position romane, assimilée à la position
latine, c'est-à-dire dans une syllabe originairement antépénultième.
Exemples : oreille (aurĭcula), cendre (cĭnerem), conseil
(consĭlium), justesse (justĭtia), merveille, neige
(nĭveus), net, possède (possĭdeo), semble (sĭmulo), seille
(sĭtula), teille verbe (tĭlia ?), trèfle (trĭfolium), vesce (vĭcia),
vermeil, veuve (vĭdua), vert ; on le trouve en outre isolément
dans les mots mène (mĭno), sein (sĭnus), verre (vĭtrum). La
seconde forme de l'ĭ en français est, comme celle de ē, la diphthongue
oi, où l'i provient souvent d'une gutturale adoucie, comme
le montre la forme primitive ei : par exemple : nigr, negr, neir,
noir. Voici les exemples les plus importants : boire (anciennement
boyvre), doigt, foi (fĭdes), froie (frĭco), Loire (Lĭger),
moins (minus), noir (nĭger), poil (pĭlus), poivre, poire
(pĭrus), déploie (plĭco), roide (rĭgidus), soif (sĭtis), voie
(vĭa), vois (vĭdeo). — Val. beu (bĭbo), curechiu (caulĭculus),
frec, leg, negru, plec, precep (præcĭpio), sete, tem,
ved. Les autres formes sont ę danspęr (pĭlus), vęduvę (vidua) ;
ea dans pearę (pĭrum), teamę (de tĭmere, it. tema), valaque
du sud siate (sĭtis), viarde (vĭridis) ; ų dans mųn (mĭno),
sun (sĭnus). Les dérogations à la règle sont donc nombreuses.

2. Dans beaucoup de cas i a résisté à cette transformation :
en italien principalement à l'antépénultième originaire, où l'on
rencontre parfois à côté de i la forme plus romane e : arbitrio,
ciglio (cĭlium), discipolo discepolo, dito (dĭgitus), invidia,
liquido, miglio (mĭlium), minimo menomo, nitido, rigido,
145simile, tigna (tĭnea 194), titolo, vizio, vezzo ; fatticcio (factĭcius),
fitticcio, cavicchio (clavĭcula), vermiglio, famiglia,
maraviglia (mirabĭlia), possibile, terribile, legittimo,
marittimo, sanguigno (sanguĭneus), avarizia avarezza,
giustizia giustezza, servizio. Il faut y joindre quelques paroxytons,
comme cibo, fimo, libro (lĭber), sito, tigre, surtout
quand i se trouve dans une syllabe ouverte : dia di (dĭes), fia
(fĭet), pio, pria (prĭus), stria, via. — L'espagnol maintient l'i
à peu près dans les mêmes cas que l'italien : arbitrio, discipulo,
envidia, liquido, mijo (mĭlium), minimo, nitido, rigido et
recio, simil, tina, titulo, viuda (vĭdua), vizio vezo ; hechizo
(factĭcius), ficticio, familia, maravilla, posible, terrible,
maritimo, justicia, servicio ; libro, ligo, lio, estriga (strĭga),
tigre, dia, pio, estria, via ; on trouve cependant sin
(sĭne 295). Fr. sourcil, disciple, envie, mil, prodige, titre,
vide, vigile, vice ; maléfice, famille, flexible, légitime,
avarice ; chiche (cĭcer), livre, lie (lĭgo), plie ploie (plĭco),
tigre.

III. 1. I en position est traité comme i bref ; d'où l'it. ceppo
(cippus), crespo, cresta, degno, fendere, fermo, lembo,
lettera (littera, non lītera), mettere, pesce, secco, selva,
semplice, spesso, verga, vesco, etc. — Esp. cepo, crespo,
cresta, letra, lengua, pez, seco, espeso, verga ; en portugais
à peu près de même. — Pr. cep, denh, fendre, ferm, lengua,
letra, metre, peis, sec, selva, espes, verga. — Fr. baptême
(baptisma), cep, crêpe, crête, chevêtre (capistrum), évêque
(episcopus), fendre, ferme, herse (irpex), lettre, mettre,
pêche (piscor), sec, étroit de estreit (strictus), verge. Devant
ng, gn, nc originaire, i devient tantôt ei, tantôt ai, tantôt a :
ceindre (cingere), feindre (fingere), enfreindre (infringere),
peindre (pingere), enseigne (insignis) ; daigne (dignor),
vaincre (vincere) ; langue (lingua), sangle (cingulum).
Vierge (virgo) a subi la diphthongaison pour éviter
l'homonymie de verge (virga). — Val. semn (signum), peśte
(piscis), etc., mais on trouve aussi ę, i, ea et a : sęc (siccus),
intru (intro), sealbę (silva), vargę (virga).146

2. Il y a ici beaucoup plus d'exceptions que pour l'e bref
devant une consonne simple. En italien, i persiste le plus
souvent devant ll, n et s, comme dans brillare (beryllus),
mille, pillola, scilla, squilla, stilla, villa ; cinque, cinto,
finto, lingua, principe, propinquo, quinto, stinguo, stringo,
tinca, vinco ; acquisto, arista, assisto, cista, epistola,
fisco, fisso (fixus), fistola, ispido, ministro, misto (mixtus),
tristo. — En espagnol, les exceptions se produisent presque
dans les mêmes cas qu'en italien : arcilla (argilla),brillar,
mil, pildora, villa, cinco, cincho, finjo, quinto,
extinguo, astrinjo, arista, assisto, conquisto, epistola,
fisco, fistola, ministro, mixto, triste ; néanmoins l'i reste
dans beaucoup de cas où l'it. met e comme : dicho, digno, firme,
obispo (episcopus), silva, virgen. — Val. chingę (cingulum),
cincĭ (quinque), fistulę, limbę (lingua), literę (littera),
mie (mille), ninge, simplu, stinge, trist et beaucoup
d'autres. — L'i s'est conservé rarement en provençal et en
français. — Mille, quinque, quintus, tristis, villa conservent
leur i dans toutes les langues romanes : parmi ces mots, mille
avait en latin la voyelle longue, ce qui justifie l'i roman.

E pour i bref n'est point un romanisme spécifique, mais au
contraire un trait tout à fait archaïque de la langue latine
(semol, mereto, soledas, posedet dans les inscriptions), trait
qui disparaît dès l'année 620 avant J.-C, et dont on ne trouve
plus dans les monuments postérieurs que de rares exemples, voy.
Ritschl, de epigr. Sorano, p. 15 ; de Aletrinatium tit., p. XIII,
XIV. Il faut sans doute admettre une connexité historique entre cet
e latin et l'e roman : l'e, qui dans la langue populaire a pu
continuer d'exister parallèlement à l'i latin littéraire, semble
avoir été transmis par elle aux dialectes postérieurs. Toutefois
l'accord n'est point parfait : car si d'une part correspondent à
senu (Orell. 4583) le roman seno, à magester dans Quintilien
le roman maestro magestre, à senester (Fr. Arv.) sinestro
senestre
, à félĭcem dont Flavius Caper blâme l'emploi pour
filicem (Putsch, p. 2246) le roman felce, — on rencontre d'autre
part vea pour via, vella pour villa (relevés tous deux par
Varron dans la langue des paysans), ou fescum pour fiscum
dans une inscription (Grut. 1056, 1), ou leber pour liber dans
Quintilien, ou même speca pour spīca (noté aussi par Varron
comme rustique), tandis que tous ces mots possèdent un i dans
leur forme romane. Les chartes du VIIe siècle et du VIIIe dont
les copistes étaient négligents laissent percer assez fréquemment
147la forme romane ; on trouve fedem, menime, vecem,
decto (dictus), esto (iste), fermare, prometto, provencia,
selva, vendicet, vertute et autres semblables. — A l'exception
d'un certain nombre de mots (qui pour la plupart ne sont
point anciens dans les langues romanes), on peut dire que
cette règle de la différenciation de ē et de ĕ devant une consonne
simple s'applique avec une rigueur assez générale : Fīdus et
fĭdes, vīvere et bĭbere, pīlum et pĭlus, se différencient de la
manière la plus distincte dans les formes ital. fido et fede, vivere
et bevere, pilo et pelo.

O.

I. 1. O long reste intact en italien : conobbi (cognovi),
corona, cote (cōtem), dono, flore (flōrem), onore (honōrem),
ora (hōra), leone, moto, nobile, nodo, nome, no (nōn),
nono, noi (nōs), persona, pomo, ponere, pioppo (pōpulus),
come (quōmodo), scrofa, sole (sōl), solo (sōlus), voce, voi
(vōs), voto, -oso : glorioso. — Esp. corona, don, flor, honor,
leo, no, nono, nos, persona, pomo, como, sol, solo,
voz, vos, voto, glorioso ; il y a plus d'un exemple de diphthongaison,
comme ciguena (cicōnia), cuelo (cōlo), consuelo
(consōlor), mueble (mōbilis). Pg. corona, dom, etc… —
Pg. corona, cot, don, flor, honor, hora, leon, not (nōdus),
nom, non, nos, persona, pom, sol (sōlus), tot, votz, vos,
vot, glorios. — En français ō est traité comme ŏ : la voyelle
simple ne se maintient d'ordinaire que devant m, n ; la forme
dominante est eu, œu. Ex : couronne, donne, nom, non,
personne, pomme, pondre (ponere), comme (quōmodo),
Rome, lion, patron, raison (ratiōnem) et les autres substantifs
en -o -ōnis, en outre console, or (hōra), dos (dōsum
pour dorsum), noble, octobre, sobre (sōbrius). En revanche
heure, meuble (mōbilis), mœurs (mōres), neveu (nepōtem),
nœud (nōdus), œuf (ōvum), pleure (plōro), seul (sōlus),
vœu (vōtum), honneur, glorieux et tous les autres mots en
-or -ōris et -ōsus. Une troisième variante, dans cette langue,
est ou, comme le témoignent les exemples suivants : avoue
(vōto), doue (dōto), noue (nōdo), nous et de m. vous, pour
(prō), proue (prōra), roure (rōbur), époux (spōsus pour
sponsus), Toulouse (Tolōsa), tout (tōtus). Au lieu de oi, on
trouve ui dans buie (bōia), truie (trōia). — En valaque, ō est
rendu tantôt par o, tantôt par oa, preuve que cette langue le
148confond avec ŏ :coronę, onore, natzion, nome, noi, pom,
rod (rōdo), tot (tōtus), voi, ghibos (gibbōsus) ; noatin (annōtinus),
coadę (cōda), coroanę, floare, oarę (hōra), persoanę,
poamę, scroafę, soarece (sōricem), sudoare (sudōrem).
— Remarquons ici la diphthongaison, presque générale
en roman, du mot ōvum : it. uovo, esp. huevo (ovo Alx. str.
130), pr. uou, fr. œuf ; le valaque seul dit ou, c'est-à-dire
ov.

2. De même que e long devient i, o long devient u. En italien,
les exemples sont rares : giuso (deorsum deōsum, chez Dante
encore gioso), cruna (corōna), tutto (tōtus). — Esp. yuso
(= it. giuso), nudo (nōdus ; nuedo Canc. de B.), octubre
(octōber). Pg. almunha vieux (alimōnia), outubro, testemunho
(testimōnium), tudo. — En français, on trouve surtout
cet u dans l'ancien dialecte normand. Ex. : amur, barun, tut,
vud (vōtum), ure (hōra), etc. Voyez la deuxième section. —
Le roumanche favorise aussi cette voyelle : amur, dun (dōnum),
flur, liun, num, nus, sul, glorius ; sans parler ici des
variétés dialectales. — Val. cępun (capōnem) Lex. bud.,
cęrbune (carbōnem), conciune (conciōnem), cununę
(corōna), murę (mōrum), nu (nōn), pune (ponere).

II. 1. O bref se diphthongue devant une consonne simple, et
donne en it. , en val. óa, en esp. , en pr. ué uó, en fr.
eu (œu, ue, œ). Ici encore, comme pour l'e, le portugais
rejette la diphthongue, et le provençal ne l'emploie que rarement.
It. buono (bŏnus), buoi (bŏves), cuopre (cŏŏperit), cuoce
(cŏquit), cuore (cŏr), cuojo (cŏrium), gruoco (crŏcum),
duole (dŏlet), duomo (dŏmus), fuoco (fŏcus), fuori (fŏris),
uomo (hŏmo), giuoco (jŏcus), luogo (lŏcus), muore (mŏritur),
muove (mŏvet), nuoce (nŏcet), nuovo (nŏvus), uopo
(ŏpus), pruova (prŏba), puote (pŏtest), ruota (rŏta), scuola
(schŏla), suocero (sŏcer), suolo (sŏlum), suole (sŏlet),
suono (sŏnus), suora (sŏror), stuolo (στόλος), tuono (tŏnus),
tuorlo (tŏrulus), vuole (vult de vŏlo), -uolo : capriuolo
(capreŏlus), figliuolo (filiŏlus). — Esp. bueno, buey (bŏvem),
cuece (cŏquit), duendo (dŏmitus), duele, fuego,
fuero (fŏrum), fuera (fŏras), juego (jŏcus), jueves (Jŏvis),
luego, muele (mŏlit), mueve (mŏvet), nueve (nŏvem),
nuevo, huele (ŏlet), huebra (ŏpera), pueblo (pŏpulus),
ruega (rŏgat), rueda, escuela, suegro, suelo, suele, sueno,
tuero (tŏrus), vuela (vŏlat), hijuelo (fitiŏlus). Le vieil espagnol
a encore d'autres exemples : cuemo pour como, cuer
149(cŏr) PCid, nuece (nŏcet Alx.), huebos (ŏpus) ; toutefois il
est en général moins favorable à la diphthongue. Les formes en
o comme bono Bc. Alx. FJuzg., jogo Alx., abolo (*avolus)
FJuzg. sont fréquentes, et dans le Poema del Cid l'assonance
oblige assez souvent à prononcer ue comme o, pueden v. 2931,
par exemple, comme poden, cf. Sanchez, I, 224. — Le pr.
emploie ue : bueu (bŏvem), fuec, fuelha (fŏlium), fuer
(fŏrum), luec, muer (mŏritur), mueu (mŏvet), nueu (nŏvus),
suegre, suer (sŏror). Un second dialecte met ue pour
uo ;voy. la section II — Fr. bœuf chœur (chŏrus), queux
(cŏquus), cœur, deuil (dŏlium dans cordolium), feu, feuille,
huem v. fr. (hŏmo), jeu, lieu, meule (mŏla), demeure
(demŏratur), Meuse (Mŏsa), meut, neuf (nŏvem, nŏvus),
œil (ŏculus), aveugle (*abŏculus), œuvre, peuple, preuve,
écueil (scŏpulus), seuil (sŏlium), sœur, veut (= it. vuole),
chevreuil, filleul. — Dans le dialecte roumanche du pays
haut, il faut remarquer la diphthongaison de ο en ie, alors que
cette diphthongue dans les autres langues est toujours le produit
d'un e : diever pour iever (ŏpera), ieli (ŏleum), niev (nŏvus),
pievel (pŏpulus). C'est un üe affaibli, qui apparaît même
quelquefois dans cette forme, et qui correspond au provençal ue.
Devant g, il se prononce ieu : fieug (fŏcus), gieug (jŏcus),
lieug (lŏcus). Mais d'ordinaire ο se soustrait tout à fait à la diphthongaison :
bun, bov, cor, mover, or (fŏris), prova, roda,
scola, sora (sŏror), tun (tŏnus), um (hŏmo). — Val. coace,
doare (dŏlet), oameni (hŏmines), poate (pŏtest), roagę
(rogal), scoalę (schŏla), vioarę viorea (viŏla).

2. En italien, ο antépénultième et en position romane résiste
ordinairement à la diphthongaison : cattolico, cofano (cŏphinus),
collera (chŏlera), doglio, donno (dŏminus), lemosina
(eleemŏsyna), foglio (fŏlium), oggi (hŏdie), moggio (modius),
occhio (ŏculus), oglio (ŏleum), opera, poggio (pŏdium),
popolo, proprio, soglio (sŏleo, sŏlium), soldo, solido,
stolido, stomaco, en outre dans bove (bŏvem), coro (chŏrus),
dimoro (demŏror), modo, nota, nove (nŏvem), rodo, rosa,
tomo. — Habituellement, ο antépénultième se maintient en
espagnol : catolico, cofino, colera, etc., en outre dans dolo
(dŏlo je dole), modo, nota, rosa, tomo, tono (tŏnus). U dans
cubro (cŏŏperio), pg. furo (fŏrο je fore). — En provençal, ο
conserve ses droits à côté de ue, uo : par exemple bou, bueu,
buou. Pas plus que pour ie, la diphthongue ne se produit à la fin
des mots ou devant n, l finaux ; ainsi bo, so, bon, son, dol,
150sol, estol, rossinhol, non buon, duol. — La voyelle simple
persiste assez souvent aussi en français, principalement devant
m et n : coffre, girofle (caryŏphyllum), hors (fŏras), globe,
mode, proche (prŏpius), rose, école, sole (sŏlea), viole,
v.-fr. voche (vŏco), vol (de vŏlare) ; bon (v.-fr. boen boin),
concombre (cucumis), dôme, on (hŏmo), Rhône (Rhŏdanus),
son, ton, trône. Ou dans couvre, prouve (prŏbo), roue
(rŏta), dépouille (spŏlium) ; devant i il y a u, non o, dans :
hui (hŏdie), pui (pŏdium). — Val. bou (bŏvem), domn, foc,
nou (nŏvus), ochiu, op (ŏpus), rog, socru, probe (prŏba),
voiu (vŏlo), etc. Outre oa et o, le valaque emploie encore u :
bun (bŏnus), rųsę (rŏsa), spuzę (spŏdium), sun (sŏnus), tunę
(tŏnat). — Parmi les mots en o, quatre sont communs à toutes
les langues romanes, rosa, modus, nota, tomus. Le premier
doit avoir pris de très-bonne heure un o long, en sorte que sa
prononciation se confondit avec celle du participe rōsa, car cette
quantité se retrouve aussi dans le vieil allemand, voy. le Dict.
étymol
. Il existe des formes diphthonguées de modus dans le
vieil esp. muedo (Bc. Rz.) et dans le fr. mœuf. Nota et tomus
n'ont certainement jamais été populaires en roman. L'ital.
nove est une forme différenciée de nuove (novæ).

III. 1. La voyelle simple reste intacte en position ; seuls, le
valaque et l'espagnol permettent la diphthongaison (comme pour
e). Val. coastę (costa), coapsę (coxa), doarme, foale(follis),
foarte, oaste (hostis), moale (mollis), noapte (noctem),
poartę, soarte. — L'espagnol diphthongue volontiers devant
l, m, n, r, s ; exemples : cuelgo (colloco), cuello, fuelle (follis),
muelle, suelto (de soltar), vuelvo, dueño (domnus),
sueño (somnus), cuento (computo), luengo, fuente, puente,
encuentro (de contra), cuerda (chorda), muerte, puerta,
suerte, fuerte, huerto, tuerto, duermo, cuerno, cuerpo,
cuervo, huerco (orcus), huerfano (orphanus), huesa (fossa),
hueste, nuestro, hueso (ossum), pues (post). Mais cet usage
n'a rien d'absolu ; à côté de puente, cuerno, on trouve monte,
torno. Souvent, pour arriver à une prononciation plus facile,
l'u est élidé même devant une consonne simple : estera (storea),
fleco à côté de flueco (floccus), frente à côté de l'ancienne
forme fruente Alx. FJuzg. (frontem), lengos pour luengos
(longos) Canc. de B. 196, lerdo (it. lordo), pest (post) dans
151pestoreja, serba (sorbum). — Les cas de diphthongaison en
provençal sont : luenh (longus), muelh (mollio), nueg (nox),
vuelf (volvo) à côté de lonh, molli, noch, volf. — En français,
ou se produit encore parfois à côté de l'ancien o, comme
dans cour (chors), tourne (torno). — La diphthongaison est
fréquente dans les dialectes : ainsi le wallon met oi devant r :
boir (fr. borde), coid (chorda). Le roumanche met de même ie
(voy. ci-dessus, II, 1) : briec(it. brocca), chiern (cornu), chierp
(corpus), diess (dorsum), ierfan (orphanus), iess (ossum),
niess (noster), pierch (porcus), sien (somnus), tiert (tortum,
fr. tort). Le dialecte del'Engadine offre ici uo (o dans le
pays haut) : cuolp, duonna, fuorma, etc.

2. U pour o se rencontre dans quelques langues ; il est rare
en italien : lungo (longus), uscio (ostium). Il est plus fréquent
en espagnol : cumplo (compleo), curto (contero),
nusco (nobiscum), pregunto (percontor), tundo (tondeo),
uzo (ostium PC), pr. uz. — En français, cet u se diphthongue
en ui : huis (ostium), huître (ostrea), puis (post). — Fréquent
en valaque : curte (chortem), cust (consto), cumpet (computo),
culc (colloco), frunte (frontem), frunzę (frondem), uśę (ostium).
Ostium a pris dans toutes les langues romanes u pour
o ; cet u provient probablement d'une ancienne forme ustium,
car on trouve déjà ustiarius dans une charte napolitaine de 551
(Marini, p. 180).

U.

I. 1. U long persiste partout et presque sans exception. Ital.
acuto, bruco (brūchus), bruma, bruto, bufalo (būbalus),
bure (būra), crudo, culla (cūnula), culo, cura, ducere,
dumo, duro, fiume (flūmen), fūi (fūi Schneider I, 100),
fumo, fune, furo (fūr), fuso, confuso, umido (hūm.),
giudice (jūdex), giubbilo (jūbilum), luglio (jūlius), giugno
(jūnius), giuro (jūro), luccio (lūcius), luce, lume,
luna, maturo, mucido, mugghio (de mūgire), mulo,
muro, musica, muto (mūto, mūtus), nube, nuvolo (nūbilum),
nudo, nutro, oscuro (obs.), pertugio (pertūsus),
Perugia (Perūsia), piuma (plūma), più (plūs), pruno,
puro, puto (pūteo), ruga, ruta, scudo, sicuro, spuma, suco,
sudo, consumo, suso (sursum, sūsum), uno, uso, utile,
uva, -ume, -ura, -ute, -uto : legume, natura, salute, minuto.
— Esp. agudo, brugo, bruma, bruto, bubalo, buho,
152(būbo), crudo, cuyo (cūjus), culo, cuba (cūpa), cura,
duzgo (dūco), duro, humo (fūmus), huso (fūsus), confuso,
humedo, julio, junio, lucio, luz, lumbre (lūmen), muro,
musica, mudo, nube, nudo, nutro, escuro (obs.), pluma,
pruna, puro, ruga, escudo, seguro, espuma, sugo (sucus),
sudo, consumo, uno, uso, útil, uva ; futuro, natura, virtud ;
v.-esp. flumen Bc, mur (mūrem) Alx. — En portugais
comme en espagnol. — Pr. agut, cru, cul, cuba, cura, duc
(dūco), flum, fum, fur (fūror), fus (fūsus), juli, juni, lus
(lūcius), lum, luna, mul, mur, musica, nuble, nut (nūdus),
oscur, pertus, pluma, plus, rua (rūga), ruda, escut,
segur, espuma, suc, un, us, natura, vertut. — Fr. aigu,
brume, brut, bufle, buse (būteo), caduc, conduire (condūcere),
confus, exclus, cru, cul, cuve, cure, flun arch.
(flūmen), fus (fūi), parfum, glu (glūten), enclume (incūdem),
jeûne, (jejūnium), juge, juin, jure, jus (jūs), luit
(lucet), lune, mûr (matūrus), mule, mur (mūrus), mue
(mūto), nue (nūbes), nu (nūdus), obscur, pertuis, plume,
plus, prune, puce (pūlex), pur, pue (pūteo), rue (ruga,
ruta), écu (scūtum), suc, sûr (secūrus), sue (sūdo), consume,
sus (sūsum), un, use, utle arch. (ūtilis) ; légume,
nature, vertu, menu (minūtus), Autun (Augustodūnum)
et de même Embrun (Eburodūnum), Melun (Melod.),
Verdun (Virod.), etc. — Val. crud, cur (cūlus), cupę
(cūpa), curę, duc (dūco), fum, fune, fus, fur, umęd, źude,
julie, junie, luminę, lunę, muc, mut, prun, pur, put, rutę,
spumę, asud (sudo), sug, uger (ūber), ud (ūdus), legumę,
rupturę, vęrtute, minutę.

2. Cette règle souffre quelques exceptions peu importantes.
U devient o : it. coppa (cūpa), ghiotto (glūtus), lordo (lūridus),
otre (ūter) ; esp. copa, odre, pr. copa, glot, lort, oire ;
fr. ou : coupe, lourd, outre. Mais il faut remarquer que
dans lordo la confusion de la position romane avec la position
latine a pu avoir lieu, qu'à côté de cūpa on trouve
aussi cuppa (Schneider I, 426), et que gluttire permet
de supposer une forme gluttus pour glūtus ; reste donc
comme seule exception le mot ūter ; mais la quantité de ce mot.
telle que la donnent habituellement les lexiques, n'est rien
moins que démontrée, car le mot se présente rarement au nominatif,
et, d'autre part, sa communauté d'origine, à peu près
irrécusable, avec ŭterus, indiquerait plutôt ŭter. Le soso et le
lome de Dante (Inf. 10, 45, 69) sont occasionnés par la rime ;
153ce ne sont point cependant des créations forcées, car quelques
dialectes emploient certainement o pour u ; cf. romagnol fom
(fumus), fon (funis), furtona (fortuna), lom (lumen), lona
(luna), spoma (spuma), comasq. flom (flumen), etc. Le
picard moderne change u en eu : leume (lumen), leune,
pleume. Remarquons aussi que dans plusieurs noms de ville,
le français emploie on pour un comme dans Laon (Laudūnum),
Lyon (Lugdūnum, dans les mss. de la Not. dign. Lugdonensis).

II. 1. U bref devant les consonnes simples devient o. Les
exemples de ce cas ne sont point nombreux. Ital. Canosa
(Canŭsium), croce (crŭcem), covo (cŭbo), gomito (cŭbitus),
conio (cŭneus), dotta (de dŭbitare), folaga (fŭlica), gola
(gŭla), omero (hŭmerus), giogo (jŭgum), giova (jŭvat),
giovane (jŭvenis), lova (lŭpa), loto (lŭtum), moglie (mŭlier),
Modena (Mŭtina), noce (nŭcem), pioggia (plŭvia),
pozzo (pŭteus), poto (pŭto), rogo (rŭbus), rozzo (rŭdis), sopra
(sŭpra), ove (ŭbi), Venosa (Venŭsia). — Esp. cobdo, cobre
(cŭprum), gola, joven (jŭvenis), logro (lŭcror), lobo (lŭpus),
lodo (lŭtum), pozo, podo, sobro (sŭpero), toba (tŭba). Le
portugais ressemble ici à l'espagnol. — Pr. crotz, coa (cŭbat),
code (cŭbitus), conh (cŭneus), cobe (cŭpidus), secodre
(succŭtere), gola, jo (jŭgum), jove, logri, lop, lot, molher,
notz, nora (nŭrus), ploia, potz, sobre (sŭper). — En français,
l'o roman ne se maintient que devant les nasales (car la
langue ne tolère pas le son oun), ou quand il se lie à un i, ex. :
son (suum), ton (tuum), nombre (nŭmerus) ; ponce (pŭmicem),
coin (cŭneus), croix (crŭcem), noix (nŭcem). La
voyelle dominante est ou, à côté de laquelle se maintient encore
o dans l'ancien français : couve (cŭbo), coude (cŭbitus), doute
(dŭbito), joug, loup, (ŭbi). — Val. cot (cŭbitus), norę
(nŭrus) ; les exemples tombent pour la plupart sous la règle
exposée au § 2.

2. A l'antépénultième, u italien échappe d'ordinaire au
changement en o, du moins dans cumulo, cupido, diluvio,
dubito, fluvio, umile (hŭmilis), numero et dans beaucoup
d'autres mots pareils ; en dehors de ce cas il y a peu d'exemples,
comme fuga (Dante Par. 12, 50 foga pour la rime), fuggo
(fŭgio), gru (grŭem), lupo (lŭpus, mais lova meretrix), luto
à coté de loto 197, rude (rŭdis). — En espagnol u se présente
154aussi souvent que o ; il n'est pas seulement employé dans la
syllabe antépénultième ou originairement antépénultième, mais
encore dans d'autres cas : cumulo, dubio, fluido, numero,
lluvia (plŭvia), cuño (cŭneus), dudo (dŭbito), huyo (fŭgio),
rujo (rŭgio), cruz, gula à côté de gola, yugo, rubro, rudo.
Le portugais se comporte ici comme l'espagnol. — Fr. déluge,
humble (hŭmilis), fuis (fŭgio), grue, pluie (plŭvia), puits
(pŭteus), rude, sur (sŭper), tube (tŭbus) 198. — En val. u est la
forme dominante : cruce, fug (fŭgio), gurę (gŭla), źune
(juvenis), lut (lŭtum), nucę, numęr, putz (pŭteus), rug
(rŭbus).

3. Quelquefois la diphthongue apparaît comme le produit
d'un o secondaire (roman) = lat. ŭ. Nuora (nŭrus), scuotere
(excŭtere) en italien supposent un degré intermédiaire nora
scotere
. On trouve en espagnol cueva (cŭbare ; déjà dans une
charte de l'an 1075, Esp. sagr. XXVI, 460), nuez (nŭcem),
nuera (nŭrus) et culebra pour culuebra, cf. page 151. Port.
cova, noz, nora, cobra. Franc, couleuvre (colŭber, colŭbra),
gueule (gŭla). Val. ploae (plŭvia), scoate, etc.

III. 1. En position, c'est o qui d'ordinaire représente u. Ital.
ascolto (ausculto), bolla, colmo (culmen), dolce, fólgore,
gotta, lombo, losco, piombo (plumbum), rosso, zolfo (sulphur),
sordo, torre, onde (unde), etc. — Esp. bola, colmo,
hondo (fundus), gota, lomo (lumbus), plomo (plumbum),
roxo, torre, donde. — Prov. escout (ausculto), dous
(dulcis), folzer (fulgur), gota, losc, plom, ros, sort, tor,
on (unde). — En français, l'o général en roman ne se maintient
que comme son nasal, ou en liaison avec i, p. ex. dans
lombe, plomb, monde, dont (de unde), ongle (ungula) ;
joindre (jungere), poing (pugnus) ; en outre dans quelques
mots isolés : flot (fluctus), mot (b.-l. muttum), noces (nuptiæ),
vergogne (verecundia). Dans les autres cas, où
il représente aussi le groupe ul, il devient ou : boule, double
(duplex), four (furnus), goutte, louche, ours (ursus),
roux, souffre (suffero), sourd, sous (subtus), tour ; doux,
écoute, foudre (fulgur), soufre (sulphur).

2. U persiste aussi en italien, surtout quand il est antépénultième :
cuspide, nunzio, rustico, turbine, particulièrement
devant gn, ng, nc : grugno (grunnio), pugno, pungo, ungo,
155giungo (jungo), adunco, unghia (ungula) ; en outre dans
curvo, frutto (fructus), fusto, gusto, giusto (justus), nullo,
purgo, tumulto, turbo etc. L'espagnol le favorise beaucoup, et
non-seulement quand il est antépénultième, comme dans cuspide,
rustico, turbido, mais encore quand il est pénultième devant
les consonnes les plus variées, particulièrement devant ch, ng,
ñ : escucho (ausculto), cumbre (culmen), culpa, culto,
curso, dulce, duplo, fruto, gruño (grunnio), gusto, justo,
lucho (luctor), mucho (multus), mundo, nulo, puño (pugnus),
punjo (pungo), purgo, turbo, sulco, azufre (sulphur),
unjo, uña (ungula). Le portugais conserve parfois u
contrairement à l'espagnol, comme dans funda, chumbo, surdo,
urso (esp. honda, plomo, sordo, oso), mais à l'inverse doce,
enxofre (esp. dulce, azufre). — Le provençal maintient u :
bulla, flux, frucha (fructus), fulvi, furt, fusc, fust, just,
lucha (luctus), musc, nulh, punher, purga, ruste (-icus)
et quelques autres. — Les exemples français sont : buis (buxus),
fruit, fût (fustis), jusque (usque), juste, lutte, nul, purge,
urne. — En valaque u est la forme principale : ascult, dulce,
fúlger, gust, mult, must, rumpe, surd, tunde, unde, unge,
urs, vulpe.

La remarque faite ci-dessus sur le rapport historique de l'e
à l'i bref s'applique aussi au rapport de o à ŭ, devant lequel il a
dû finalement céder en latin classique, avec la réserve que cet o
a persisté dans les inscriptions un peu plus longtemps que e,
vov. Ritschl l.e. Les exemples tirés des plus anciens monuments
sont poplicus (publ.), nontiare, sont, consolere ; comme
syllabes atones dedro, dedrot (dederunt), consentiont,
Hercolei, popolus, tabola, vincola ; formes de la Columna
rostrata
 : poplom, exfociont (effugiunt), primos (-us),
navebos, diebos, des inscriptions tumulaires des Scipions :
Cornelio (-us), Luciom, filios (-us). Des inscriptions plus
récentes ont jogo, mondo, tomolo Orell. n. 4858, dolcissima,
Mur. 1413, 6. Jusque vers la fin du VIIe siècle de
Rome, o s'emploie à l'exclusion de u, après u ou v, ex.
arduom et non arduum, vivont et non vivunt, et aussi dans
la langue littéraire volnus, volpes, volt, à côté de vulnus,
vulpes, vult. Quelques écrivains se servent en outre de formes
comme fornus, solcus, moltus, sordus ; les grammairiens du
VIe siècle ap. J.-C. remarquent polchrum, colpam (Schneider
I, 30). Les plus anciens diplômes, qui écrivent habituellement
croces, somus, incorrat, onde, polsatur, fondamentis,
156singoli, titolum, attestent par là l'antiquité de l'usage roman qui
est essentiellement d'accord avec celui du latin archaïque, mais
qui cependant, nous l'avons vu, n'a pas complètement banni l'u
classique.

Y.

La forme romane de cette voyelle grecque, correspondant à l'ü
allemand, qui ne se trouve que dans quelques mots populaires, est :
1) i, forme qu'elle avait déjà souvent prise en latin (Schneider
I, 43), par ex. : it. abisso, cochiglio (conchylium, κογχύλιον)
lira, mirra, etc. Le passage de cet i à e, comme en italien
gheppio (γύψ), sesto (ξυστόν), trépano (τρύπανον), n'est pas
précisément fréquent. Nous n'avons pas ici à considérer les
expressions techniques prises au grec. — 2) o, principalement
dans les mots que les Romains reçurent directement de la bouche
des Grecs ; il perçut ü comme ū et le traita comme tel : cette
représentation du son ü est attestée par le bas-latin. Ital. borsa
(βύρση, b. lat. bursa), grotta (crypta, b. lat. crupta), lonza
(lynx), tomba (τύμβος), torso (thyrsus), serpollo (serpyllum),
dans une syllabe atone cotogna (κυδώνιον), mostaccio (μύσταξ) ;
esp. bolsa ( = borsa), códeso (κύτισος), grota arch. (maintenant
gruta), onza (= lonza), trozo, mostacho, tomillo (thymum) ;
franç. boîte (πυξίδα), bourse, grotte, once, tombe,
tros arch., coing, moustache. Dans quelques cas u demeure
intact : it. tuffo, esp. tufo (τύφος) ; val. giur (γῦρος) ; esp. pg.
murta (μύρτος), comme déjà en latin ; pr. Suria (Συρία) ; franç.
jujube (ζίζυφον).

Diphthongues.

Le latin n'a transmis que peu de diphthongues aux langues
romanes. Dès les temps les plus anciens, la plupart d'entre elles
commençaient à se résoudre en sons simples ; d'autres, comme ai,
oi, ei étaient déjà tombées en désuétude vers le temps où commencèrent
les guerres civiles. Æ et œ, issues de ai et oi, ont
persisté, au moins dans les classes cultivées, jusque dans les IIIe
et IVe siècles. Nous verrons dans la suite que les langues-filles
sont cependant riches en diphthongues dont elles n'ont point
hérité, mais qu'elles ont acquises.

Æ. Œ.

Dans áe on entendait les deux voyelles distinctement, en
157sorte que æ se rapprochait fort de ái également employé. La
diphthongue, dans le parler familier, correspondait probablement
à l'ä long allemand, puisqu'on la trouve confondue avec e
(Schneider, I, 50, 52). L'italien rend ce son æ, tantôt par ie,
tantôt par e ouvert : Iesi (Æsis), cieco (cæcus cœcus), cielo
(cælum cœlum), fieno (fænum fœnum), Fiesole (Fæsula),
lieto (lætus), chiere chère (quærit), siepe (sæpes sepes) ;
egro (æger), emulo, Cesare (Cæsar), greco, ebreo, nevo
(nævum), presto, giudeo (jud.), preda, secolo, spera (sphæra),
tedio. — Esp. ie, e, quelquefois i : cielo, ciego, cieno
(cænum cœnum), griego, quiere (quærit) ; heces (fæces),
heno (fænum), ledo, preda, tea (tæda), tedio ; Galicia
(Gallæcia), judio, siglo (v.-esp. sieglo). Le Portugais a
seulement e. — Pr. ie, plus souvent e : juzieu juzeu (jud.),
quier quer, etc. — Français ie, e, oi : ciel, siècle, anc. fr.
cieuc (cæcus), lié (lætus), quiert ; grec, défèque (defæco) ;
blois arch. (blæsus), foin (fænum), proie (præda). —
Val. e : ceriu (cælum), ed (hædus), et aussi ied. — Le grec
αι, qui ne représentait plus pour le roman une diphthongue, est
rendu par a et non par e. Παιδίον donne l'italien paggio : qu'aurait-on
fait de peggio ? De même αἴσιον donne l'italien agio,
pr. ais, mais l'étymologie est douteuse. Σκαιός reçut dans le
prov. escai la même diphthongue que scarabæus dans escaravai
qui fait supposer la prononciation scarabajus (cf. l'ital.
scarafaggio).

2. Œ, là où il ne se confond pas avec æ, est rendu par e,
non par ie : ital. cena, femmina, mesto (mœstus et aussi
mæstus), pena ; esp. cena, hembra, pena et non ciena,
piena, ce qui montre avec quelle précision beaucoup de nuances
phonétiques du latin ont été traitées.

AU.

1. A côté de la diphthongue au on trouve aussi en latin sa forme
condensée o ; ainsi à côté de auricula, cauda, caulis, caupo,
claudere, taurus, — oricula, coda, colis, copo, clodere, torus
(ce dernier dans Varron L. L. 5, 95, ed. M.) étaient plus ou moins
en usage. Festus dit que dans beaucoup de mots o ne s'employait
que dans les campagnes ; l'osque ne connaissait que o.
On peut s'attendre à ce que le même phénomène se reproduise
en roman. Les deux sons, diphthongue et voyelle, se sont ici
conservés ; l'un a dominé dans un domaine, l'autre dans l'autre ;
158d'où nous pouvons conclure que la voyelle simple ne fut pas, à
l'exclusion de la diphthongue, transportée du Latium dans les
provinces, c'est-à-dire que celle-ci comme celle-là était usitée
couramment dans la langue populaire. La forme dominante
italienne est certainement o : lodola (alauda), odo (audio),
ora (aura), oro (aurum), oso (ausus), o (aut), coda, cosa,
foce, frode, godo (gaudeo), gioja (gaudium), lode, alloro
(laurus), nolo (naulum), poco, povero, poso, roco, ristoro,
toro, tesoro, aussi Niccolò (Nicolaus). Mais au persiste aussi,
tantôt comme forme auxiliaire dans le style élevé, tantôt comme
forme unique, tantôt enfin comme forme distinctive dans bon
nombre de mots : aura, auro, esaudire, esausto, fauci,
fraude, gaudio, laude, lauro, naulo et navolo, rauco,
restauro, tesauro ; austro, cavolo pour caulo (caulis), cauto,
nausa (nausea), Paolo pour Paulo ; causa cause (cosa
chose), pausare s'arrêter (posare reposer), tauro (taureau,
signe du zodiaque ; toro taureau). Udans cuso (causor). Dans
Metaro (Metaurus) et Pesaro (Pisaurum) au se réduit à a.
— L'o s'est encore mieux établi en espagnol qu'en italien ; du
moins les formes en au y sont-elles plus rares : aloeta arch.,
oigo (audio), oro, oso, o, cola (cauda), col, cosa, coto (cautum),
hoz (faux ; déjà foz dans une charte de l'an 804 Esp.
sagr. XXVI
, 442), joya (gaudium), loo (laudo), poco, pobre,
poso, ronco (raucus), toro, tesoro ; aura, austro, causa,
claustro, fraude, lauro laurel, pauso, restauro. — Le
portugais met ou et aussi oi pour au : ouço (audio), ouro,
ouso, ou, couve (caulis), cousa, couto, chouvo (claudo),
gouvo (gaudeo), louvo (laudo), louro, pouco, pouso, rouco,
touro, tesouro. Au dans quelques mots comme aura, austro,
fraude, pauso. O dans cola, foz, pobre. — Le provençal a
conservé la diphthongue pure comme le valaque : alauza, aug,
aura, aur, aus, austri, caul, causa, clau (claudo), frau,
gaug, lauzi (laudo), laur, nausa, pauc, Paul, paubre, paus,
vauc, restaur, taur, thezaur. Les seules exceptions sont peut-être
o (aut) au lieu de au qui eût été trop large, et joy qui
semble venir du français. Coa paraît se rapporter à coda, qui
fut préféré parce que cauda aurait donné cava. — La forme
française est o, qui aime à s'unir à i : aboie (*adbaubo), ois
(audio), or, ose, chose, clore (claudere), cloître (claustrum),
joie, ôter (*haustare), noise, pose, Savoie (Sabaudia),
trésor. Dans d'autres mots comme cause, fraude, pauvre, restaurer,
taure, on écrit au. Une troisième forme est ou
159dérivé de o dans alouette, ou, chou, loue (laudo), enroue
(raucus). De paucus vient l'ancien français pau et po, de ce
dernier le français moderne peu ; de coda, queue. — Le valaque
ne connaît que au à la place duquel il écrit aussi ao : auz
(audio), adaug adaog (adaugeo), aur, austru, au (aut),
causę, laudę, laur, repaos (*repauso), taur. Coadę vient
de la forme latine coda et non de cauda.

2. La tendance à faire disparaître la diphthongue par la consonnification
de u en l se montre dans les formes florentines, admises
dans le dictionnaire italien, aldace, esaldire, fralde, galdere,
lalde, par ex., pour audace, esaudire, fraude, gaudere,
laude et aussi dans le nom de ville Alfidena (Aufidena) ; esp.
galtera (prov. gauta) ; catal. altreiar (prov. autreiar) ; it.
esp. calma (καῦμα). La consonnification de l'u en b ou même en p
n'est pas sans exemple dans les langues du sud-ouest : esp. alabar
(allaudare allauar), Pablo (Paulus), anciennement
abdencia pour audiencia, abze pour auze, cabsar pour causar,
aptuno pour autuno ; v.-port. absteridade, captela
pour austeridade, cautela SRos.

Parmi les autres diphthongues, on ne retrouve dans les langues
filles que les diphthongues eu et ui. Eu, qui persista comme
diphthongue au temps de l'empire, reste dans les expressions
géographiques et dans les mots savants : Europa, neutro.
Rheuma est en ital. rema, en esp. roma (dans romadizo),
en prov. rauma, en franç. rhume ; au pr. rauma compar.
le nom propre Daudes (Deus-dedit, au venant d'eu), laupart
de leopardus. Leuca, it. lega, par transposition esp. prov.
legua, fr, lieue. Ui se conserve exactement dans l'ital. cui,
fui, etc.

II. Voyelles atones.

Si les voyelles toniques persistent ou se modifient d'après des
lois fixes, les voyelles atones sont bien plus sujettes à l'empire du
hasard. Elles n'ont guère dans les langues romanes qu'une valeur
numérique : la nature de la lettre importe peu ; c'est surtout son
existence même qui est prise en considération ; aussi sont-elles
susceptibles des métamorphoses les plus diverses. Les suivre
ici serait faire un dénombrement stérile de faits particuliers
sans lien entre eux ; toutefois quelques phénomènes
nécessiteront une mention spéciale, d'autres, plus importants,
une analyse détaillée. — La voyelle atone peut ou bien être
160simplement voisine d'une consonne, ou bien former un hiatus avec
une autre voyelle ; comme ces différentes positions agissent
différemment sur elle, il convient de traiter chacune d'elles
séparément.

1. Voyelles atones en dehors des cas d'hiatus.

Il faut les distinguer ici, suivant qu'elles sont placées avant
ou après la syllabe tonique.

1. Avant la syllabe tonique. A cette place, l'atone subit,
dans tout le domaine roman, des transformations nombreuses,
assez arbitraires, et dans lesquelles la quantité n'est d'aucune
importance. On remarque surtout cette confusion dans la
syllabe initiale du mot. L'italien servira d'exemple. A se
change en e : gennaro (jānuarius), sermento (sarm.), smeraldo
(smăragdus) ; a — o : soddisfare (sătisfacere) ; a — u :
lucertola (lăcerta). E — a : asciugare (exsucare *), starnutare
(stern.) ; e — i : ciriegio (cĕraseus*), dicembre (dĕc.)
finestra (fĕn.), midollo (mĕdulla), migliore (mĕliorem),
riverenza (rĕverentia), signore (sĕniorem) ; e — o : dovere
(dēb.), popone (pĕponem) ; e — u : ubbriaco (ēbrius),
rubello (rĕbellis). I — a : anguinaglia (inguinalia) ; i — e :
lenzuolo (linteolum) ; i — o : dovizia (dīvitiæ) ; i — u :
suggello (sĭgillum). O — a : maniglia (mŏnile) ; o — u : budello
(bŏtellus), cucchiajo (cochlearium), fucile (de fŏcus),
mulino (mŏlina), ruggiada (de rōs), ubbidire (ŏbedire),
uccidere (occ.), ufficio (off.), ulivo (ŏliva), ulire (ŏlere) ;
u — i : ginepro (jūniperus) ; u — o : coniglio (cŭniculus),
governare (gŭb.), ortica (urt.) Æ — u : uguale (æqualis).
Au — a : agosto (augustus), ascoltare (auscultare), déjà
dans le latin de la décadence Agustus et ascultare, ajoutez
encore sciagurato (exauguratus) ; au — o : orpimento (auripigm.) ;
au — u : uccello (aucella), udire (audire) ; au
persiste : aurora, australe, autunno (autumnus). Les autres
langues romanes fournissent aussi des exemples ; elles ont en
commun une préférence marquée pour l'a dans la première
syllabe atone, et le substituent souvent à cette place à e ou i :
en effet, la voyelle a n'a pas la couleur décidée des autres, ce qui
fait qu'elle est naturellement suggérée aux organes vocaux
avant l'effort décisif que nécessite la syllabe tonique. Nous
citerons (outre les exemples donnés ci-dessus) : ital. danaro (denarius),
maraviglia (mirabilia), salvaggio (silvaticus) ; esp.
161ayuno (jejunium), balanza (bilanx), galardon (v.h.all.
widarlôn), sargento (serviens) ; franç. chacun (quisque
unus
), farouche (ferox), jaloux (zelosus), marché (mercatus 199),
paresse (pigritia). Voy. Dict. étymol., I, XX. Le faible
poids de l'atone explique aussi pourquoi elle tombe souvent à
la première syllabe, ce qui lui arrive même quand elle est longue.
Le groupe oriental et le provençal en offrent surtout des exemples
fréquents. It. bottega (apotheca), Girgenti (Agrigentum),
lodola (alauda), lena (anhelare), Lecce (Aletium), ragna
(aranea), rena (arena), resta (arista), Rimini (Ariminum),
vocolo (pour avocolo) ; chiesa (ecclesia), ruggine
(ærugo), vangelo (evangelium), vescovo (episcopus) ; nello
(in illo), nemico (inimicus), rondine (hirundo), verno
(hibernum) ; cagione (occasio), rezzo (pour orezzo) ; licorno
(unicornis). Il faut signaler en italien la chute très-fréquente de
l'atone à l'initiale devant s impure. Ex. sbattere (prov. esbattre,
ital. aussi disbattere), scaldare (exc-), smendare (exm pour
em-), snudare (exn- pour en-), Spagna (Hispania),
spandere à côté de espandere, sparago (asparagus, aussi
sparagus, voy. Voss. h. v.), sporre à côté deesporre, sterpare
(exstirpare), storia (hi-). On a d'anciens exemples en latin :
storias (hi-), strumentum (in-), et surtout 'sti, 'storum,
etc.(isti, istorum), dans de bons ms., voy. Lachmann in Lucret.
197, 232, ital. stesso pour istesso. Dans un glossaire stimavit
(æst-, comme en it.), Diutiska, I, 502. — Val. noatin (annotinus),
prier (aprilis), spargę (it. sparago) ; lictariu (electuarium) ;
nalt (in-altus), nęlbi (inalbare), sbate, scęldà, sparge. —
Esp. bispe (it. vescovo), Merida (Emerita) ; Lerida (Ilerda) ;
relox (horologium). — Port. no (it. nello), namorar (inamorare
*) ; Lisboa (Olisipo). — Pr. Guiana (Aquitania),
lauzeta (alauda), lena (comme en ital.), ranha (comme en
ital.), bispe (comme en esp.), gleisa (ital. chiesa), mina
(hemina) ; randola (hirundo). — Fr. mine (hem.), vesque
arch. (prov. bispe), et un petit nombre d'autres.

Remarquons encore quelques traits délicats, tels que ceux qui
permettent d'attribuer à une lettre une certaine influence sur
l'atone qui la précède.

En italien la labiale v semble appeler la voyelle voisine o.
162pour remplacer un i ou e originaire. Ainsi : dovere (mais à la
tonique dévo), dovidere, indovinare, dovizia, daddovero,
piovano (mais tonique piéve, b.lat. plebs, plebanus), rovesciare
(reversare), rovistare (revisitare). La labiale m paraît aussi
avoir cette force plastique, cf. domandare, domani (toutefois
dimestico et domestico), somigliare (similiare *) ; de même b
dans ubbriaco (ebr.), rubello (rebellis) ; dans ce mot u a été
préféré, comme aussi dans umiliaca (armeniacum). Ajoutons les
exemples provençaux dans lesquels la labiale qui agit est surtout
m, et la voyelle introduite u, comme dans umplir (implere),
lumdar (limitaris), prumier (à côté de premier), -o dans
romaner ; il faut sans doute apprécier de même le nom de ville
Domas pour Damás (Damascus) Flam. v. 214. Enfin le français
alumelle (v.fr. alemelle), fumier (lat. fimus), jumeau
(gemellus), Jumillac (Gemiliacum), chalumeau (calamus,
u venant de a), dans les patois fumelle (femella). V.fr. frumail
(fermail) 1100.

En espagnol existe, à n'en pas douter, la tendance à échanger
contre un e l'i latin atone ou devenu atone, toutes les fois que
la syllabe qui suit contient un second i tonique : c'est par une
raison euphonique, afin de ne pas entendre deux i immédiatement
prononcés : Cecilia arch. (Sicilia), ceniza (cinis), ceñir
(cingere), cetrino (citreus), colegir (colligere), concebir
(concipere), constrenir (constringere), corregir (corrigere),
decir (dicere), envidia (plus usité que invidia), encina (ilicina*),
enemigo (inimicus), Felipe (Philippus), freir (frĭgere),
hebilla (fibella *), henchir (implere), heñir (fingere),
mestizo (mixticius *), reir (ridere), reñir (ringi), sencillo
(simplicellus *), teñir (tingere), vecino (vicinus). Il est vrai
que i persiste souvent, surtout dans les mots peu populaires :
afligir, astringir, dirigir, escribir (anc. escrebir), extinguir,
fingir (anc. fengir), imprimir, recibir (en opposition
163avec concebir), redimir (à côté deredemir), vivir (anc. aussi
vevir). A l'inverse, e originaire, quand la syllabe suivante
contient ie, est remplacé par i : cimiento (cæmentum),
hiniestra (fenestra), simiente (sementis), tinieblas (tenébræ),
surtout dans la conjugaison comme dans mintiera, sintiese.
— Le provençal obéit souvent aussi à la première de ces lois d'euphonie
constatées dans l'espagnol, quand il dit desig (dissidium),
enemic, enic (iniquus), enrequir (ric, allem. rîch),
esperit, fenir, fregir, gengiva, gequir (Prés. gic), omelia
(ὁμιλία), tesic (phthisicus), vesin (vicinus). Il faut sans doute
aussi assigner une cause euphonique aux formes italiennes
Sanese pour Senese, Modanese pour Modenese. Remarquons
en passant dans l'ancien français e pour o lorsque la syllabe
qui suit contient déjà cette dernière voyelle, comme dans correcious
pour corrocious, déjà dans le fragment de Val.,
costeïr pour costoïr (custodire) ChRol., felenie pour felonie.
— Mais l'ancien milanais donne un exemple frappant de l'empire
que l'atone peut exercer même sur la tonique. E tonique, quand la
syllabe qui suit contient un i, devient également i, par ex. : sing.
parese (ital. palese), plur. parisi ; dans la conjug. havesse à la
Ire pers. (ital. avessi) mais à la 2e pers. havissi ; feva (faceva),
mais fivi (facevi).Voy. Mussafia, Beiträge. 19, Macaire p. VII.

2. Après la tonique, dans les proparoxytons, il faut noter
un phénomène fréquent et intéressant, que présente tout
le domaine roman : c'est la chute de la voyelle suivante, habituellement
i ou u. Ex. : ital. caldo (calidus), opra (opera),
posto (positus), occhio pour oclo (oculus) ; esp. caldo,
obra, puesto, ojo ; fr. chaud, œuvre, cercle (circulus) et
des centaines d'autres. Il n'y a là rien d'étonnant, puisque la
langue-mère, dans sa période ancienne, emploie régulièrement
ces formes plus dures et privées de la voyelle de dérivation, ainsi
qu'il résulte des inscriptions très-anciennes où on lit dedro (dederunt),
Lebro (Libero), vicesma, et même fect (fecit), etc. ;
les formes adoucies n'apparaissent que plus tard (Ritschl, De
Aletr. tit. p
. IX sqq.). La prose classique en offre encore
des exemples, bien qu'en petite quantité, comme caldus, hercle,
lamna, valde, vinclum ; le style poétique en fournit davantage,
comme ardus (arid.), cante (canite, d'après Varron in
saliari versu
), circlus, opra, periclum, poclum, porgo,
postus, sæclum, spectaclum. Plus tard ces formes deviennent
fréquentes. L'App. ad Prob. critique speclum, masclus, veclus
(vetulus), baclus, calda, frigda, oclus, tabla, formes qui
164toutes sont romanes. « On peut en conclure justement que dans
la vie ordinaire bien des mots se prononçaient en syncopant la
voyelle sans toutefois être écrits de même par les gens cultivés. »
(Schneider, I, 172.) Notre haut-allemand a suivi la même voie
en contractant par ex. farawa en farbe, kirihha en kirche,
patina en pfanne, syllaba en silbe, asparagus en spargel, sans
toutefois s'enchaîner à la tonique : cf. fenchel de fœniculum,
fenster de fenéstra et beaucoup d'autres.

Les voyelles atones finales, même celles qui ne le sont devenues
que par la chute d'une consonne (decem-dece, amat-ama,
filius-filia) sont assez diversement traitées dans les différentes
langues ; mais les cas les plus intéressants seront étudiés à
propos de la flexion. En ital. a, e, i, o persistent habituellement :
casa, forte, jeri, ivi, uomo, amo, mais u se change en o : cavallo.
En outre e devient souvent i : altrimenti (altera mente),
avanti (ab ante), dieci (decem), domani (de mane), indi
(inde), lungi (longe), oggi (hodie), quinci (hincce), tardi
(tarde), Chieti (Teate), Rieti (Reate). Dans d'autres noms de
ville æ est rendu aussi par i : ainsi dans Acqui (Aquæ), Alifi
(Allifæ), Capri (Capreæ), Veletri (Velitræ), Vercelli (Vercellæ),
Veroli (Verulæ), par e dans Firenze (Florentiæ).
— L'espagnol agit à peu près comme l'italien, avec cette différence
que les voyelles finales sont moins fréquentes, la chute de
l'e étant assez normale : casa, fuerte, fácil, órden, amo,
bueno. — En prov. a seul persiste, les autres voyelles disparaissent
régulièrement quand l'euphonie ne les maintient pas :
casa, fort, paire (patrem), er (heri), y (ibi), testimoni
(-ium), Virgili, caval, autre pour autr ; o est supplanté par
e ou i ; laire (latro), ami (amo), etc. En français la chute est
aussi absolue, mais les voyelles qui ne tombent pas sont remplacées
par e : âme, fort, bonnement, hier, témoin, Virgile,
aime (amo), cheval. — En valaque a se modifie en ę, e persiste,
les autres voyelles tombent d'ordinaire quand la consonne qui
précède n'exige pas leur maintien : apę (aqua), laudę (laudat),
bine (bene), er (heri), om (homo), aur (aurum), patru (it.
quattro), socru (socer).

2. Voyelles atones formant hiatus.

Partout ici domine la disposition à éviter, autant que possible,
la rencontre de deux voyelles dans deux syllabes distinctes d'un
mot (hiatus). Ce résultat est atteint tantôt par élision, tantôt
165par attraction de la première voyelle, tantôt par contraction,
tantôt enfin par l'introduction d'une consonne. L'existence de
l'hiatus est parfois indiquée par un h placé entre les voyelles :
esp. ahi, ahina, ahullar, vihuela ; portug. cahir, sahir,
ancienn. poher, tavoha, tehudo, vehuva ; pr. ahur, atahinar,
rehusos ; fr. envahir, trahison, v.fr. Loherain, pahis,
pehu, trehu, vehoir ; b.lat. controversihis, Danihel.

Les trois cas d'hiatus les plus importants sont les suivants :
ou l'hiatus se présente déjà dans les mots simples latins, — ou
bien il résulte d'une composition latine ou romane, — ou bien
encore il est amené par la chute romane d'une consonne.

I. Hiatus originaire dans les mots simples. — 1. Si
l'accent porte sur la première voyelle, la destruction de l'hiatus
est plus difficile à opérer, et n'a pas lieu dans toutes les langues.
On l'obtient cependant quelquefois : a) par l'immixtion d'une
consonne, comme par ex. de v après u ou o : lat. fu-v-it, flu-v-ius,
plu-v-ia, vidu-v-ium ; it. fluvido (fluvidus page 13) ;
piovere, esp. llover, fr. pleuvoir (pluere) ; it. gruva et gruga
(grus gruis). Un phénomène analogue se trouve parfois en ancien
français dans des mss. qui donnent seuwe, veuwe, trauwé,
euwissent pour seue (fr. mod. sue), veue (vue), traué (troué),
euissent (eussent) et autres semblables. L'hiatus se détruit aussi
par l'intercalation du j, tel que le roman le prononce : ital.
veggia (vehes, c'est-à-dire ve-es) ; struggere (destruere) ;
tragge, val. v.port. trage, v.esp. traye Apol. (trahit) ; it.
scarafaggio, esp. escarabajo (scarabæus), qui ont dû se
prononcer à l'origine veja, strujere, traje, scarafajo, j =
i cons. Cet effacement ou amoindrissement de l'hiatus au moyen
d'un j résonnant après la première voyelle, est, comme l'on sait,
particulièrement fréquent dans les dialectes du sud de l'Italie,
par ex. napolit. affizejo (it. ufficio), ajero (aere), et aussi
pajese (paese, pagensis), sicil. spijuni (spione), trijaca
(triaca), et se trouve aussi quelquefois en allemand (lilije,
spijon, moy.h.all. meije, boije). La production de l'i consonne
par la voyelle i qui le précède, en ancien français écrit
ii, souvent aussi iy, est un fait analogue ; par ex. en prov.
amiia, diia M. num. 873, en v.fr. anciien, crestiien, paiien,
criier, criyer (crier), proiier (prier). Ne faut-il pas ranger
sous cette loi le français moderne y dans la plupart des cas ?
Rapprochons encore l'esp. suyo, tuyo, arguyo 1101. G est plus usité
166que j dans le latin du moyen-âge, cf. vegere pour vehere dans
beaucoup de chartes, retragendum Brun. p. 417 (de l'an
684), subtragendum p. 421 (700), struges pour strues.
Exemple de l'intercalation d'un d dans l'it. ládico (laïcus). —
b) Par élision : it. , val. (dies) ; fr. tandis (tam diu) ;
it. trarre (trahere) ; val. fire (fieri) ; it. abete (abietem), parete,
esp. pared (parietem) ; it. Carsoli (Carseoli) ; esp. dos
(duos) etc. — c) Par déplacement de l'accent pour former
une diphthongue : it. figliuólo (filiolus), piéta (pietas) ;esp. diós
(deus), mais port. déos. Les langues de l'Est et du Sud-Ouest
supportent très-bien cette espèce d'hiatus ; celles du Nord-Ouest
cherchent par tous les moyens à le détruire là où elles le trouvent.

2. Si l'accent ne porte pas sur la première des voyelles, et si
celle-ci est i, e ou u (diurnus, debeo, continuus), la destruction
de l'hiatus est plus facile et s'opère fréquemment.

A. Parlons d'abord des combinaisons qui commencent par i et e,
car les deux voyelles sont ici équivalentes ou plus exactement e
a la valeur de i. Les Romains eux-mêmes les confondaient souvent,
à cette place, dans les désinences eus, ius : leurs grammairiens
rejettent alleum, doleum, palleum, sobreus employés
pour allium, etc. (Schneider, I, 16). L'Appendix ad
Probum
avertit de dire : Cavea, non cavia ; brattea, non
brattia ; cochlea, non cochlia ; lancea, non lancia ; solea,
non solia ; balteus, non baltius
. L'auteur de cet appendice
aurait tout aussi bien pu crier à l'auteur d'une charte de la Haute Italie
de l'an 726 HPMon. n. 8 : antea, non antia ; habeat, non
abiat ; valeat, non valiat ; moveant, non moviant ; debeant,
non debiant
 ; beaucoup d'autres scribes cherchaient de même
à rendre la prononciation par l'écriture. Ainsi on voit dans les
inscriptions dolea pour dolia Orell. II, 381, filea pour filia
ib. num. 2497, et réciproquement abias pour habeas n. 2566,
vinia pour vinea 3261. Vossius cite tinia pour tinea d'après un
ms., Arist. I, 43. Dans les cas où la voyelle i (il faut donc y comprendre
aussi l'e) se modifie par synérèse en i consonne, c'est-à-dire
en j, nous l'appelons, pour abréger, i palatal. La contraction
des groupes disyllabiques ia, ie, io, ea, eo en une syllabe
était déjà usitée chez les poètes romains (de nombreux exemples
entre autres dans Lachmann in Lucret. p.72, 82, 115, 122, 193),
167et on a même exprimé la prononciation trisyllabique de abiete,
ariete, fluviorum par l'orthographe : abjete, arjete, fluvjorum
(Schneider, I, 90, 286). Le roman donne à ce procédé ou
plutôt à cette disposition à effacer l'hiatus une bien plus grande
extension ; seul, le valaque le laisse presque partout subsister.
La prononciation de l'i palatal dépend d'ailleurs de la nature de la
consonne précédente, bien qu'ici toutes les langues romanes ne
soient pas d'accord ; le passage aux gutturales g ou c se présente
aussi. Dans le haut-allemand quelque chose d'analogue s'est produit :
là aussi un j (et finalement un g ou ch) est né du lat. i
ou e, cf. cavea, v.h.all. kefja, all. käfig ; electuarium,
latwerge ; apium, eppich ; lolium, lolch ; minium, mennig.
Dans le grec populaire moderne, les mots du grec ancien ἰατρός,
διά, πλατεῖα deviennent γατρός, δγά, πλατγά, dans lesquels γ est
prononcé comme notre j.

a. Liquides avec i palatal. — I après L et N a la propriété de
mouiller ces consonnes (comme on dit en français). Le motif en
est dans la facilité que possède j de se combiner avec ces sons
également formés dans le palais. Les exceptions ne sont cependant
pas sans importance ; en esp. par exemple, j après l
prend la prononciation romane, il joue le rôle d'aspirée (fijo au
lieu de fillo de filius), ce qui amène la chute de l. En valaque,
comme en espagnol, l tombe de même que n. Après n, j peut
aussi, par exception, prendre sa prononciation romane chuintante
ou aspirée.

Après L : it. aglio (allium), consiglio, famiglia, figlio,
foglia, giglio (lilium), maraviglia (mirabilia), moglie (mulier),
oglio (oleum), paglia (palea), tagliare (talea). Renforcement
en g : valga (valeam). Chute dans vangelo (evangelium).
— Esp. batalla, maravilla. La forme dominante est
ici j aspiré : ageno (alienus), ajo, ceja (cilium), consejo,
hijo (filius), majar (malleare), mijo (milium), muger, paja,
tajar, dialectal. Aussi chez les anciens écrivains bataja Alx.
FJuzg., meravija Alx. Renforcement dans les cas de conjugaison
salga (saliam), valga. — Port. alhéo (alienus), alho, filho,
palha, talhar, valha. — Pr. alh, batalha, conselh, eissilh
(exilium), familla, filh, palha, talhar, valha. — Fr. ail,
bataille, conseil, famille, fille, etc. Attraction dans huile
(oleum). L'adoucissement fait défaut dans exil, fils, lis (lilium)
et là où u remplace l comme dans mieux (pr. melhs). — Val.
aju, coju (coleus), foaje, mujere, tejà ( = it. tagliare), mais
fiu, et non fiju.168

Après N : it. bagno (balneum), calcagno (-aneum), calogna,
plus habituellement calunnia (calumnia), Campagna
(-ania), ingegno (ingenium), vergogna (verecundia avec
suppression du d), vigna (vinea). Renforcement de, j en g dans la
conjugaison : rimango (remaneo), tengo (teneo). Chute de la
voyelle dans befana (ἐπιφανία), strano (extraneus), et aussi
avec i palatal strangio. — Esp. baño, caloña à côté de calumnia,
campaña, cuño, engeño arch., España, viña. Avec
aspiration : extrangero (extraneus), granja (granea). —
Port. banho, campanha, Minho (Minius), vinha ; chuintante
dans granja, v.port. grancha. — Pr. banh, castanha (-nea),
estranh, engenh, vinha. Ici aussi immixtion de la chuintante :
calonja, dangier (damnarium *), songe (somnium). Renforcement
dans remanc, etc. — Fr. Champagne, oignon
(unio), vigne, mais à côté danger, donjon (b.lat. domnio),
étrange, grange, lange (laneus), linge (lineus), songe,
v.fr. chalonge. Attraction dans bain, coin (cuneus), juin,
témoin (testimonium). — Val. baje, cęlcųju, cuju (cuneus),
vie (vinea).

Après M i reste voyelle, en français seulement il devient
chuintante douce dans Baussenge (Balsemius), congé (commeatus),
Nigeon nom de lieu (b.lat. Nimio), Offange
(Euphemia), singe (simia), Poange (Potamius) Voc. hagiol.,
vendange (vindemia), v.fr. blastenge (blasphemia). Il y a
aussi en pr. comjat ; l'it. congedo vient du français congé. L'attraction
est visible dans le vaudois soyme (somnium) Chx.
II, 111.

Lorsque R précède les atones ius, ia, ium, d'où naissent les
groupes ari, eri, ori, uri (us), ou bien i est attiré par la tonique
et forme avec elle une diphthongue, mode commun à presque
toutes les langues romanes, ou bien i est consonnifié, ou bien
enfin il est éliminé. Le groupe ari subit les traitements les plus
divers : ari devient air, eir, er, ier. Le valaque s'abstient de
toutes ces formations. — Ari en italien donne lieu à une diphthongue :
argentiere (-tarius), cavaliere, primiero. On a encore
j pour i après la chute de r, forme propre à cette langue, analogue
à l'espagnol j pour lg : argentajo, carbonajo, pajo
(pareo), vajo (varius). En outre élision d'i dans carbonaro,
varo, etc. Pour ce qui est des autres groupes, on ne trouve
que l'élision ou la diphthongaison : impero (-rium), monastero,
Lucera (Luceria), Nocera (Nuceria) ; muojo
(morior), pensatojo (pensatorius), seccatoja ; foja (furia),
169moja (muria) ; cependant on pourrait voir une attraction dans
fiera (fēria, prov. feira). — En espagnol le groupe ari est
rarement rendu par air comme dans donaire (donarium),
habituellement par er, c.-à-d. que la diphthongue ai, que la
comparaison avec le portugais permet de supposer, se simplifie
en e comme dans d'autres cas : caballero, carcelero (-cerarius),
enero (januarius), primero. Le groupe eri a la même
forme : madera (materia). Le groupe ori subit une diphthongaison
dans cuero (corium), asmaduero (æstimatorius) Bc.
Le groupe uri donne uer : entre uri et uer il faut admettre uir
comme intermédiaire né par attraction : aguëro (augurium),
Duero (Durius), huero (οὔριος), salmuera (muria). Apocope
dans vivar (-ium), lavador (-torium). — En portugais l'attraction
s'exerce très-fortement. Le groupe ari devient dans le v.pg.
air, cf. adversairo FTorr. 616, avessayro FGuard. 437, contrayro
FSant. 574, notairo FTorr. 614, salayro FGuard. 437,
vigairo (vic.) FMart. 603, SRos. II, 298, et dans le port. mod.
ei : cavalleiro, Janeiro, primeiro, eira (area). Groupe eri :
cativeiro (captiverium *), feira (feria), madeira. Groupe
ori, ancien portugais oir : adjudoiro, adoboiro, aradoiro
SRos., coyro (corium) FTorr. 636, en port. mod. habituellement
our, aussi pour uri : bebedouro (bibitorium *), couro, etc. ;
agouro, Douro, sal-moura. — Pr. cavalier, primier, favieira
(fabaria), Daire (Dárius), vaire ; feira, madeira ;
mangadoira
, moira (moriatur). Apocope dans albir (arbitrium),
agur (augurium), etc. — Fr. chevalier, premier,
rivière (riparia), aire (area), contraire ; matière, foire pour
feire (feria) ; Grégoire, gloire, histoire, mangeoire, cuir
(corium). E ou i devient g dans cierge (cereus), v.fr. serorge
(sororius), auquel il faut ajouter Tiberge (Tiberius) Voc. hag.

b. Sifflantes avec i palatal. — Après S, T, C, i tombe ou devient
muet, et la consonne conserve sa prononciation habituelle (ti égale
ici z) ; à cette règle il y a, toutefois, d'importantes exceptions.

Après S : it. chiesa (ecclesia), tosone (tonsio), Canosa
(Canusium), Venosa (Venusium). On trouve plus souvent ģ,
venu d'un j devant lequel s a disparu : Anastagio (-asius), Biagio
(Blasius), cagione (occasio), cervigia (-isia), Dionigio
(-ysius), fagiano (phasianus), fagiuolo (phaseolus), Parigi
(Parisii), Perugia (Perusia), pigione (pensio), ragia (rasea*),
rugiada (ros, franç. rosée), Trivigi (Tarvisium).
Exceptions bacio bascio (basium), cacio cascio (caseus),
Norcia (Nursia). — Esp. Blas, fasol. Attraction dans beso
170pour baiso (basium), queso pour caiso (caseus), faisan,
mayson (du prov. ?) — Port. habituellement j au lieu de s ou
de z : beijo, cerveja, fajão faisão, feijão (esp. fasol), igreja
(ecclesia), queijo, cf. esp. eclegia PCid. — En prov. et en
franç. l'attraction seule semble s'exercer partout : pr. bais
(basium), faisol (phaseolus), foiso (fusio) Fer. 3309, gleisa
(ecclesia), maiso (mansio), ocaiso, preiso (prehensio), voy.
àl'S ; fr. Ambroise, baiser, faisan, foison, toison (tonsio),
et aussi église pour egleise, v.fr. Aise (Asia), Ren. IV, 106.

Après T : it. Arezzo (Arretium), giustezza (justitia),
Isonzo (Sontius), lenzuolo (linteolum), marzo (martius),
palazzo (palatium), piazza (plátea), pozzo (puteus), tizzone
(titio), Vicenza (Vicentia) ; dans les chartes justiza H P Mon,
n. 19, année 827, pozolum (puteolus) ibid. n. 127, année 966.
Dans beaucoup de cas ģ pour z ou tous les deux parallèlement,
ainsi dans cupidigia (cupiditia, 10e siècle), indugio
(indutiæ), palagio, pregio (pretium), presentagione, ragione
(ratio), Vinegia (Venetia). Après c originaire ou p, c
apparaît d'habitude comme dans succiare cacciare pour suctiare
captiare
, voy. au T. — Esp. avestruz (avis struthio),
dureza (duritia), lenzuelo, marzo, plaza, pozo, razon,
tizon ; j dans axenjo (absinthium). — Port. (tantôt avec
z, tantôt avec ç) abestruz, dureza, lençol, março, praça,
poço, ração, tição, differença, presença. Le vieux mot
chrischão (christianus) est singulier. — Pr. chanso (cantio),
dureza, Marsal (Martialis), obediensa, planissa
(planitia), plassa, potz, razo, roazo (rogatio). Attraction
dans palais, poiso (potio). — Fr. chanson, façon
(factio), Ignace (Ignatius), justesse (-itia), convoitise
(cupiditia), mars (martius), place. Attraction dans conjugaison,
liaison (ligatio), palais, nièce (neptia*), tiers, tierce
(tertius, ia), poison, puits (puteus) et beaucoup d'autres. —
Val. piatzę, putz. Avec ć minciune (mentitio*), nęciune
(natio), tęciune (titio).

Après C (ch, qu) : It. braccio (brachium), calcio (calcius),
faccia (facies), ghiaccia (glacies), laccio (laqueus),
minaccia (minaciæ), piaccia (placeat). Avec z : calzo à côté
de calcio, Durazzo (Dyrrhachium), sozzo (sucius pour sucidus),
terrazzo (terraceus*). Esp. brazo, calza, haz (facies),
hechizo (facticius), menaza Alx. FJ. — Port. braço, calça,
faço (facto), feitiço, juiço (judicium). — Pr. bratz,
calsamenta, menassa, vinassa (vinacea). Attraction dans
171faissa (fascia), sospeisso (suspicio). — Fr. bras, face,
menace, renoncer (renunciare), soupçon, terrasse. Attraction
dans plaise (placeat). — Val. avec tz : atzę (acia), bratz,
cęltzun, ghiatzę, latz.

C. Après les douces et après v, j prend d'habitude la prononciation
romane qui lui est particulière, et il s'assimile la
consonne qui précède. L'espagnol préfère le prononcer comme y
et syncoper la consonne ; le portugais a des cas analogues.

Après D : it. giorno (diurnum), giuso (deorsum), gire
(de-ire ?), Chiasteggio (Clastidium), oggi (hodie), inveggia
(invidia) Purg. 6, 20, merigge (meridies), poggio (podium),
raggio (radius), scheggia (schidia), asseggio (assedium
*) et beaucoup d'autres. Z pour g (mezzo) ; voyez au D.
Renforcement du j en g dans la conjugaison : seggo (sedeo),
veggo (video). — Esp. jornada ; d'ailleurs avec y : poyo,
rayo etc. — Port. hoje (hodie), orge arch. (hordeum). — Pr.
jorn, jos, auja (audiat), rag ; avec yenveha, poyar. Renforcement
en g dans arga (ardeat, etc. — Fr. jour, jusque (de
usque
), Jubleins nom de lieu (Diablintes), orge, assiéger et
siège, Angeac (Andiacum), Antége (Antidius) Voc. hagiol. ;
appuyer, envie. Attraction dans muid (modius). — Josum
jusum
se présente de borne heure dans le latin du moyen-âge,
jornus, jornalis dans les chartes carolingiennes. Le roumanche
adopte ce traitement roman du dj dans giavel (diabolus), giù
(deorsum), car ici le gi guttural est analogue au gi palatal
italien. Il est vrai que ce g se produit aussi devant i tonique
comme dans gi (dies), gig (diu), gir (dicere).

Après G : it. faggio (fageus), litigio (-ium), regione,
Reggio (Rhegium), saggio (exagium). Renforcement dans
fuggo (fugio). — Esp. ensayo (it. saggio), haya (fagea). —
Fr. éloge, litige, prodige ; essai.

Après B : it. cangiare (cambiare), deggio (debeo), aggia
(habeam), roggio (rubeus), saggio (sabius pour sapius). —
Esp. sage arch. (it. saggio). Renforcement du j en g dans la
conjugaison : oygo (audio). — Port. haja (habeam), sage
FGrav. Attraction dans raiva (rabies), ruivo (rubeus). —
Pr. camjar, ratge (rabies), satge. — Fr. changer, rage,
rouge, sage, tige (tibia). Attraction dans l'anc. franç. saive
pour sage. — En val. attraction dans roibę (rubia), cf. coif
(cofia).

Après V : it. gaggia (cavea), leggiero (leviarius *),
pioggia (pluvia, ploja, chez Dante), sergente (serviens). —
172Esp. greuge (gravium*, b. lat. greugia), ligero, sargento.
— Port. fojo (fovea), ligeiro etc. — Pr. greuge, leugier.
— Fr. abréger (abbreviare), auge (alveus), cage, Dijon
(Divio au 6e siècle), déluge (diluvium), sauge (salvia), sergent.
Attraction dans le v.fr. caive = cage, et dans le fr. mod.
fleuve (fluvius fluivus). Chute de l'i commune à la famille
romane dans lixivia, it. lisciva, esp. lexia, franç. lessive,
b. lat. lexiva (9e siècle) Graff, II, 152.

d. Après la forte P, la palatale douce devient forte, c.-à.-d.
l'ital. ģ devient ć et d'une façon correspondante le fr. j devient
ch. It. piccione (pipio), approcciare (appropiare *), saccio
(sapio). — Esp. pichon, reprochar ; attraction en Port. dans
aipo (apium), caibo (capio). — Pr. ache (apium), apropchar,
repropchar (repropiare *), sapcha (sapiat), avec la forte
négligée par les autres dialectes 1102. — Fr. ache, achier, v.fr.
(apiarium), approcher, reprocher, sache, sèche (sepia),
Clichy (b. lat. Clipiacum), Gamaches (Gamapium), pigeon,
avec la palatale faible, est inorganique.

On peut s'attendre à ce que la règle de formation développée
jusqu'ici ne s'applique pas à tous les mots ; beaucoup d'entre eux,
surtout ceux qui sont peu populaires ou modernes, conservent
au contraire leur forme latine. Il n'est pas même nécessaire de
donner des exemples. Dans ce fait, que la règle romane n'a pas
été générale, gît la principale raison de l'existence des doubles
formes et doubles mots que le roman contient en si grand nombre ;
à côté de la forme nationale il en existe une autre plus latine ou
savante (voyez plus haut, p. 135). Donnons quelques exemples
de ce dernier cas : it. esiglio esilio, luglio Giulio,
veglia vigilia, strangio strano stranio, grembo gremio,
foja furia, vajo varo vario, volentiero volontario, cagione
occasione
, avarezza avarizia, inveggia invidia, aggia,
abbia, gaggia gabbia, saccia sappia, saggio, savio. —
Esp. ancien et moderne igreya iglesia, angoxa angustia,
canzon cancion, razon racion, servizo servicio, rayo radio,
sage sabio. — Pr. velha vigilia, gleisa glesia, avaricia
avareza
, razon ration, camjar cambiar, satge savi. Comme
les noms de la deuxième déclinaison dépouillent dans cette langue
173leur terminaison us (um), la voyelle qui se présentait la première,
délivrée de l'hiatus, pouvait d'autant mieux se conserver.
Ces terminaisons sont nombreuses : capitoli, concili, evangeli,
Virgili, lani (laneus), lini (lincus), Antoni, simi (simius),
aure (aureus), ciri (cereus), sagitari, espaci (spatium), vici
(vitium), cilici, collegi, ordi (hordeum), fluvi, grafi (graphium)
et bien d'autres. — Fr. veille vigile, gloire glorie
arch., foison fusion, façon faction, raison ration. La finale
provençale i s'applatit ici déjà en e.

B. Lorsque u atone occupe la position étudiée ci-dessus (ua,
ue, ui, uo, uu), il éprouve le même sort que i ; seulement les
exemples sont rares. La transformation de l'u en v qui correspond
à celle de l'i en j ne se présente peut-être que dans
ï'it. belva (bellua), parvi (parui) ; cf. aussi l'arch. dolvi
(dolui), et le franç. janvier ainsi que l'ancien franç. eve (aqua
aqva
), ive (equa), tenve (tenuis) FCont. II, 68 ; des poètes
romains ont prononcé genva, tenvis, tenvior (genua, tennis,
tenuior) voy. Lachmann, Comment. in Lucret. p. 115. 182.
On a des exemples de transposition ou d'attraction dans l'esp.
viúda (v.esp. plus exactement víuda, cf. vibda PC. FJ., Bc) ;
pr. véuza (vidua) ; v.fr. vuid, d'où le franç. moderne vide
(viduus) ; pr. téuna (ténuis) ; pr. saup (sapui) ; c'est certainement
le même procédé qui a donné naissance aux mots espagnols
sopo supo, hobo hubo (habuit haubit).

L'élision se rencontre partout, cf. esp. atrevo (attribuo) ; it.
batto, esp. bato (-uo) ; it. cucio, esp. coso (consuo) ; Port. cuspo
(conspuo) ; esp. contino (-uus) ; it. Adda (Addua) ; it. morto
(-uus), esp. muerto, etc. ; it. febbrajo (februarius), etc.
Mortus se trouve dans un ms. de Cicéron De re publ. 2, 18
(33), et febrarius est noté par l'App. ad Prob. comme vicieux
et par conséquent usité. D'autres cas, par ex. supervacum,
sont mentionnés par Lachmann l. c. 306. — En italien l'u produit
un v qui annule l'hiatus dans bon nombre de cas, comme dans
continovo, Genova, lattovaro (electuarium), manovale (manuale),
Manovello (Emanuel), rovina (ruina), vedova (vidua,
aussi val. veduvę), vettovaglia (victualia).

II. Hiatus provenant de la composition. — Pour le détruire,
on emploie l'élision, que la composition soit latine ou romane. It.
coprire (cooperire), dorare (deaurare), donde (de unde), dove
(de ubi), ravvisare (re-avv.), melarancia (melo ar.), verdazzuro
(verde azz.) Esp. antojo (ante oculum), cubrir, dende
(de inde), dorar, ralentar (re-al.), telaraña (tela araneæ).
174Pr. antan (ante annum), contranar (contra anar), entrubert
(entre ub.), sobraltiu (sobre altiu). Franc. devant
(de ab ante), raviser, malaventure (male av.). Val. intr'un
(intru un), dinante (de in ante). Là où la composition n'est
plus sensible, comme dans deorsum, la synérèse peut se produire :
it. giuso. Dans les mots plus récents l'hiatus est plus facilement
toléré : ainsi en it. cœtaneo, controurtare, preesistere,
reintegrare ; esp. entreabrir, entreoir, maniobrar, preexistir,
puntiagudo, reanimar ; fr. coopérer.

Notons encore un procédé propre au français dans les mots
dérivés. Quand, par suite de la dérivation, deux voyelles se
rencontrent, l'hiatus se comble d'ordinaire par un t, c.-à-d. par
une lettre qui ailleurs s'élide entre voyelles. Les consonnes
muettes finales ne comptent pour rien. Exemples : abri abriter,
bijou bijoutier, café cafetier, caillou cailloutage, clou
cloutier
, filou filouter, jus juteux, numéro numéroter,
tabac tabatière ; après une syllabe nasale le même fait peut se
produire : fer-blanc ferblantier, rein éreinter. Ce t euphonique
aura dû (probablement) son origine au t flexionnel du
verbe ; l'oreille en effet s'était faite à la variation il est et est-il,
il y a et y a-t-il, et ce t fut transporté dans le domaine de la
dérivation. Dans les langues qui ne conjuguent pas avec t on
cherche en vain ce phénomène. C'est aussi de la même façon que
tante naquit du groupe ma-t-ante. D'autres intercalations seront
étudiées ailleurs.

III. Hiatus par chute de la consonne. — Comme certaines
consonnes quand elles se trouvent entre des voyelles sont souvent
syncopées, des cas nouveaux d'hiatus se produisent alors ; ces hiatus
qu'elle a créés elle-même, la langue ne les tolère pourtant pas
toujours, et les annule, comme d'habitude, tantôt par contraction,
tantôt par intercalation de consonnes. Ex. de contraction : it.
mastro de maestro, bere de bevere beere, desti de dedisti
deesti
 ; esp. mastro comme en ital., ver de veer etc. ; fr. âge,
gêne, rançon, reine, rôle, rond, sûr, veau de eage aage,
geene, raançon, reïne, roïne, roole, roond reond, seür, veau.
On a des exemples d'intercalation de consonnes, dans lesquels
v (esp. b) est introduit après u, o, souvent aussi après a (p. 166) ;
quelques langues introduisent d (prov. z) et aussi la gutturale g,
c.-à.-d. les sons les plus doux de chaque organe : it. biava
dialect. (biada bia-a), Rovigo (Rhodigium Rho-igium),
chiovo chiodo (clavus clau-us clo-us), brado (bravo bra-o),
padiglione (papilio pa-ilio), frigolo (frivolus fri-olus, b. lat.
175frigolus Mab. Dipl. p. 506 année 803), pagone (pavone
pa-one
), ragunare (radunare ra-unare), sego (sevo se-o),
sughero (suvero su-ero). Esp. cobarde (it. codardo, pr.
co-art), v.esp. juvicio (ju-icio) 1103 ; Port. couve (caulis
cau-is
), chouvir (claudere clau-er), louvar (laudare lau-ar),
ouvir (audire au-ir) ; v.cat. pregon (pr. pre-on). Pr.
Savornin (Saturninus Sa-urn) Voc. hag., avultre (adulter
a-ultre
), glavi (gladius gla-ius), azondar (a-ondar)
LOcc., pazimen (pavimentum pa-im.) LAlb. 3118, Prozenzals
(Proven. Pro-en.) B. 51, 4, rogar (rotare-roar)
L. Rom. Fr. emblaver (b.lat. imbladare imbla-ar), glaive
(comme en pr.), gravir (gradir gra-ir), parvis (paradis
para-is
), pouvoir (pr. poder po-er), rouver arch. (roqare
ro-ar
), avec f à la finale v.fr. blef, bleif (blatum bla-um).

Remarques sur les voyelles.

1. Il est important de remarquer ici avec quelle précision les
filles du latin, pour la plupart, distinguent à l'origine les voyelles
longues
et les brèves quand elles sont accentuées. Voici la
règle : les longues restent ce qu'elles sont, les brèves sont
tantôt remplacées par des voyelles de même nature, tantôt
diphthonguées ; a comme étant la plus pure est celle qui résiste
le plus. Les longues sont donc par leur quantité protégées aussi
dans leur qualité, ce sont réellement des lettres doubles ; elles
ont la consistance de ces dernières. Quant aux brèves, si l'on
considère la langue italienne (car c'est celle qui présente
le nouveau système phonique dans sa plus grande pureté)
on verra que le lat. e était prononcé comme e ouvert et
clair, et que le lat. i l'était comme e fermé : fèro (fĕrus) et
féde (fĭdes) ont maintenu les deux voyelles originaires e et i
suffisamment distinctes, en sorte qu'il n'y avait aucun besoin
grammatical de modifier l'e ouvert en ie : fièro. Cet e se distinguait
aussi de l'e long latin qui se prononçait ouvert. — Il en
176est de même de l'o bref et de l'u dans leur représentation
italienne. Comment la langue en vint-elle donc aux diphthongues ?
A-t-elle satisfait par là à un besoin d'euphonie que nous
ne comprenons plus ? D'autres langues aussi aiment à diphthonguer
en préposant un i : on a remarqué ce fait même dans
un des anciens dialectes italiques, qui employait i de cette
manière presque devant toutes les voyelles. Dans les deux
cas il est évident que les langues ont pris plaisir à la diphthongue ;
mais en italien l'adjonction de l'i est systématique :
elle se borne à l'e ouvert, et devant o ouvert, c'est u qui remplit
ce rôle. Il semble donc que la langue se soit surtout préoccupée
d'accuser plus fortement encore l'écart entre ĕ originaire et ĭ,
ŏ et ŭ, non-seulement qualitativement, mais aussi quantitativement.
Les formes italiennes, comme nous l'avons déjà vu, ne
dominent point partout. L'espagnol a, il est vrai, conservé ie,
mais dit ue pour uo probablement par immixtion de ie. Le
provençal connaît les deux formes italiennes ; cependant chez lui
comme en espagnol uo devient dialectalement ue, que le français
intervertit en eu. L'écart le plus considérable se trouve dans le
valaque, qui obtient la diphthongaison en plaçant a après la voyelle
originaire (ea oa) ; toutefois il est difficile d'y voir une forme
primaire : c'est plutôt une dégénérescence de ie et uo, les
seules formes qui présentent l'avantage d'un développement
immédiat et logique. Ie, qui persiste encore à côté de ea et qui
se rattache au reste de la famille romane, pouvait facilement aboutir
à ia, qui est moins ouvert (ea ne se prononce pas à proprement
parler autrement) : même chose est arrivée dans l'a.fr. et le
roumanche : bial de biel. Ce ia ou ea devait être suivi de très-près
par ua ou oa, ainsi que cela se présente dans d'autres
dialectes (prov. mod. couar de cor). — Notre haut-allemand
moderne a cette grande ressemblance avec le roman qu'il allonge
les brèves originaires ; mais cet allongement n'a pas eu pour
conséquence la diphthongaison, qui a été au contraire appliquée
à des longues originaires, au moins pour i et ō : pour celles-ci
on introduisit, afin de distinguer les anciennes longues des
nouvelles, au et ei, bien que cette introduction donnât lieu à une
collision avec les anciennes diphthongues ei et au (ou). Le grec
moderne, dans sa manière de traiter les voyelles du grec ancien,
ne montre pas plus que l'allemand de ressemblance avec le
néo-latin. Ces voyelles, brèves ou longues, se sont conservées
quant à leur qualité : seulement e long (η) et υ sont devenus
phonétiquement i ; la diphthongaison n'a pas eu lieu, et
177même les diphthongues se sont réduites à des voyelles simples.

2. Les mots romans qui ont l'antépénultième accentuée conservent
habituellement intacte leur voyelle latine, parce qu'ils
sont entrés pour la plupart dans la langue après que l'ancienne
loi de formation eut perdu sa force plastique, ou parce qu'ils
n'étaient jamais arrivés à une complète popularité. Les proparoxytons
vraiment populaires obéissent en grande partie à la
règle générale, comme on le voit par l'it. piedica, vedova, vergine,
uomini, gomito, giovane. Quand la voyelle de la pénultième
est élidée, l'italien (puisqu'ici il se produit véritablement position
romane) ne permet pas la diphthongaison (vecchio, donna). Au
contraire, l'espagnol, et surtout le français, qui annulent cette
position par l'amollissement de la consonne ou par d'autres
moyens, admettent la diphthongue (viejo, dueña ; tiède, œil.)

3. C'est à l'italien, le dialecte qui serre de plus près le latin,
qu'en ce qui concerne les voyelles on doit reconnaître l'organisation
la plus primitive, parce qu'elle est la plus simple et la plus
régulière. Les exceptions sont rares, en sorte qu'avec assez de
sûreté on peut conclure de la persistance ou du changement des
toniques latines (sauf a) à leur quantité : celles qui persistent se
manifesteront comme voyelles longues, celles qui changent comme
voyelles brèves. — L'espagnol admet pour les voyelles plus de
changements que l'italien, mais suit néanmoins une règle fixe
autant que possible. Il respecte les longues i, u, mais touche
parfois aux longues e et o. La diphthongue est particulièrement
favorisée chez lui, en quoi il ressemble souvent au valaque. Il
maintient particulièrement aux atones i et u leur valeur primitive.
— Le portugais a ceci de propre qu'il n'admet aucune diphthongue ;
pour le reste, il ressemble à l'espagnol. — En provençal les
voyelles longues persistent ; la diphthongue, pour les brèves,
n'est pas admise ou recherchée devant toutes les consonnes. —
Nous avons vu déjà que le français s'écarte d'une manière notable
de l'usage commun au reste des langues romanes. A s'y
affaiblit fréquemment, mais non pas tout à fait irrégulièrement,
en ai ou e. Pour les autres voyelles, la séparation systématique
entre les longues et les brèves disparaît en grande partie. Parmi
les longues, e et o dégénèrent, d'habitude, en diphthongues et
sons mixtes ; ē se confond presque avec i bref, ō avec o bref ; quant
à i et u ils se maintiennent intacts, c-à-d. qu'aucune autre
lettre ne prend leur place, bien que u ait perdu son ancienne
prononciation. Parmi les brèves e suit la règle générale, les
autres prennent les nuances et éprouvent les vicissitudes les plus
178variées. En position, e suit aussi bien que i la règle commune ;
o et u présentent dans leur développement quelques particularités
qui les éloignent de la règle. — L'absence de règle caractérise
ici le valaque. Pour quelques voyelles (ē, ĕ, ō, ŏ) on ne
peut même admettre aucune forme dominante ; les brèves dans leur
ensemble se modifient de la façon la plus diverse ; e et o longs
sont même traités comme s'ils étaient brefs ; seuls a, i et u longs
maintiennent à peu près complètement leur intégrité.

4. Voici le tableau des voyelles, pour lesquelles les formes
principales sont seules relevées :

tableau ital. | esp. | port. | prov. | franç. | valaq. | long | bref | posit.

5. A l'occasion des nombreuses modifications auxquelles est
soumise la tonique spécialement en français, il y a lieu de poser
la question suivante : la diphthongaison a-t-elle eu le caractère de
l'Umlaut de la grammaire allemande, d'après laquelle ce phénomène
consiste dans le trouble apporté aux voyelles a, o, u par
l'influence de l'i ou de l'u de la syllabe suivante ? Ainsi défini, on
ne peut le constater. C'est un autre phénomène analogue qui le
remplace ici : l'attraction, qui s'étend à i (e) et àu et qui est
évidemment favorisée par certaines consonnes (l, n, r, s) ; ces
voyelles i (e), u sont attirées par la tonique et se fondent avec
elles en un son, pourvu toutefois que l'atone forme un hiatus
avec la voyelle qui la suit. En français, cette condition n'est, il
179est vrai, pas nécessaire pour que a devienne e : premier rapproché
de primari ne doit pas être jugé comme mer rapproché de
mare, ni surtout comme le haut-allemand moderne meer rapproché
de mari : dans premier c'est l'attraction qui a agi, dans
mer c'est la préférence pour e, dans meer c'est un phénomène
purement germanique. Dans la même langue, il faut aussi tenir
compte du cas où une gutturale s'est affaiblie en i : joindre
(pr. jónher, c.-à-d. jónier), poin (pr. punh) se sont formés
exactement comme témoin (testimonium) où il y a un i
originaire.

6. On ne peut pas non plus admettre dans ce domaine l'apophonie
allemande si l'on entend par ce mot un changement de la
voyelle radicale fondé sur certains principes et employé comme
procédé de flexion. Les cas existants déjà en latin sont naturellement
exclus. Les changements de la voyelle radicale sont dans
les langues filles chose ordinaire : leur raison d'être n'est pas dans
certaines lois de flexion (à l'existence desquelles on ne devait
pas s'attendre ici), elle réside ou dans les variations de la
quantité et de l'accent ou dans le besoin de clarté. Ainsi,
tandis que dans le latin tenet, tenemus l'e de la racine demeure
intact, le français tient, tenons montre au contraire une variation
frappante dans le son ; mais si l'on en cherche la raison, on
trouve bientôt que la diphthongue ie dans tient doit son existence
à la brièveté de e dans tenet, et que la voyelle e dans
tenons est de son côté restée intacte, parce qu'elle est atone
dans tenemus. Le phénomène s'explique donc par le mode
roman de la représentation des sons latins, qui s'appuie sur
les lois prosodiques 1104. Si au contraire au parfait tint le radical
180e apparaît changé en i, le motif visible en est dans la distinction
entre la forme de ce temps et celle du présent. De plus, la voyelle
radicale est aussi sous l'influence de lois ou de considérations
euphoniques. La grammaire espagnole peut en fournir un
exemple. Dans siento, sentimos, sintió, du latin sentio, sentimus,
sentiit, e est remplacé une fois par ie, une autre fois
par i : i est la voyelle fondamentale choisie par la langue pour ce
verbe, e s'explique par l'euphonie, parce qu'un i tonique suit
(voy. p. 163) ; la diphthongue tombe sous la loi générale. Ces changements
de la tonique, s'ils ne sont pas une conséquence des principes
de l'apophonie, supposent cependant, surtout quand ils
viennent aider la flexion, un moyen de formation analogue, et
qu'on aurait peut-être le droit de désigner par le mot apophonie. 1105

7. L'influence de l'accent sur la voyelle radicale est l'un des
traits caractéristiques des langues néo-latines. Cette influence
peut être considérée comme heureuse, car elle engendre des
formes variées sans confusion. La tonique de la langue-mère se
modifie, comme nous l'avons vu, d'après des lois générales,
l'atone reste intacte. C'est surtout dans la conjugaison que cet
échange de sons est important, et dans la formation des mots il
a aussi une grande valeur. Quelques exemples le mettront en
lumière : It. brieve brevità, meno minore, pelo piloso,
pruovo provare, suora sorella, moglie muliebre. Esp. fiero
feroz
, liebre lebrato, cebo cibera, hebra fibroso, bueno
bondad
, pruebo probar, gola guloso. Fr. prix précieux,
lièvre lévrier, relief relever, foi féal, moins menu, poil
peluche
, œuf oval, feu fouace, jeu jouer, bœuf bouvier,
deuil douleur, loup lupin. Val. peatrę petrariu, doare
doresc
, barbę bęrbat. Que les voyelles e et o, qui à la tonique
remplaçaient i et u, aient souvent été transportées aussi à l'atone,
cela se comprend ; il devait même arriver qu'on en fît autant pour
181les diphthongues. Cf. en it. (où ce fait est d'ailleurs rare) fiera
fierezza
(pour ferezza), siepe assiepare Inf. 30, 123, nuota
nuotare
, luogo luoghetto ; esp. ciervo ciervatico (à côté de
cervatico), miel mieloso (mieux meloso), cuerdo cuerdero,
huebra huebrada.

8. Nous avons souvent remarqué combien la forme de la
voyelle dépend de la consonne qui la suit. L'intensité de cette
dernière, c'est-à-dire si elle est simple ou double, a aussi une
grande importance. De plus, les liquides exercent une action
spécifique sur les voyelles immédiatement précédentes, qui
s'explique en partie par leur nature de semi-voyelles. En italien
par exemple, i et u, devant ng, comme nous l'avons vu précédemment,
conservent leur forme pure. — En esp. o en position
devient habituellement diphthongue devant les liquides : cuelgo,
sueño, puente, cuerpo. — En prov. la même voyelle devant
l simple, m, n, répugne à la diphthongaison : filhol, hom, son.
— En franç. a devant m et n se change en ai : aime, pain ; mais
devant les mêmes lettres o échappe à la diphthongaison : Rome,
couronne, et o = lat. u au changement habituel en ou :
comble, ongle. Il est à peine besoin de rappeler la nasalisation
des voyelles et les modifications qui en résultent. Si on consulte
l'usage des dialectes populaires, on trouve beaucoup d'exemples
remarquables de la puissance des consonnes. Ainsi, dans le
dialecte de Rutebeuf, o persiste devant r, tandis qu'habituellement
il devient ou : amor, jor, por, tor, retor, secor, corage.
En bourguignon moderne (dans La Monnoye) e fr. devant r se
change en a, pourvu que r soit suivie d'une autre consonne, qui
peut plus tard même être tombée : harbe (herbe), marci, marle,
vatu pour vartu (vertu), garre (guerre), tarre, anfar (enfer),
couvar (couvert), dezar (désert), var (verd). En wallon,
e devant r dans les mêmes cas (et même quand l'r n'existe
plus), quelquefois devant ss = st, se diphthongue en ie :
piel (perle), vier (ver, vermis), stierni (éternuer),
vierni (vernis), vierné (gouverner), sierpain (serpent),
siervi (servir), viersé (verser), pietri (perdrix), piett
(perte), biergi (berger), nierr (nerf), biess (bête), fiess
(fête), tiess (tête) ; de même o en oi : doirmi, coinn (corne),
coir (corps), foisse (force), hoirsi (écorcher), moirt, poirté,
foir (fort), boir (bord), stoid (anc. franç. estordre), coirbâ,
(corbeau). Qui ne se rappellera à ce propos l'action que cette
même liquide exerce en gothique sur i ou u précédent ? — Enfin
en valaque a bref devant m et n s'assourdit souvent en u : umblu
(ambulo), prunz (prandium), etc.182

9. La syncope de l'atone a joué dans la formation des
langues romanes un rôle capital, puisqu'elle a donné naissance
à des groupes de consonnes très-divers et souvent presque
intolérables, si bien que la langue a dû trouver de nouveaux
moyens pour les adoucir à leur tour. C'est dans les
langues du nord-ouest qu'elle a le plus d'action : les voyelles
de flexion ne sont même plus respectées, en sorte que des mots
polysyllabiques se réduisent finalement à la syllabe tonique, cf.
dominus, pr. dons ; hominem, pr. hom, plus exactement
omne ome ; rotundus, fr. rond. On peut indiquer cette
abréviation systématique après la syllabe tonique comme la loi
principale de formation de ces langues, et comme le signe qui
les distingue de leurs sœurs. Celles-ci usent avec beaucoup plus
de retenue de ce moyen d'assimilation. C'est surtout la voyelle
de dérivation i qui est sujette à tomber, ainsi que le prouve le
traitement des désinences ĭcus, ĭdus, ĭlis, ĭnus. Quelquefois
aussi la voyelle s'élide après la consonne initiale, ce qui peut
rendre l'origine du mot singulièrement obscure, cf. it. brillare,
fr. briller (beryllus) ; Port. crena (carina) ; it. crollare,
fr. crouler (corotulare) ; it. crucciare (pour corrucciare) ;
cruna (corona) ; fr. Fréjus (Forum Jul.) ; frette (pour ferrette) ;
v.fr. gline (gallina) Ren. IV, 24 ; it. gridare, fr. crier
(quiritare) ; it. palafreno, fr. palefroi (paraveredus) ; it.
pretto (pour puretto) ; scure (securis) ; staccio (setaceum*) ;
it. esp. triaca, fr. triacleur (theriaca) ; ital. trivello (terebellum*) ;
fr. vrai (veracus*) 1106.

10. Par la contraction, l'atone se fond dans la tonique ; nous
avons ici de nombreux exemples. L'it. Napoli p. ex. vient de Neapolis,
trarre de traere, de' de deve dee, denno de devono
deono
, col de co il, Susa de Segusium, Seusium ; esp. ver
de veer (encore dans proveer), Jorge de Georgius, sentís de
sentitis sentiis ; Port. vir de viir, vontade de voontade ; fr.
abbesse de abbéesse, voir de véoir, mûr de meür. Il a été
déjà question de ce fait à l'étude de l'hiatus (p. 175). Souvent,
et surtout en français, les deux voyelles engendrent ensemble
un troisième son qui n'était point contenu dans la tonique. En
italien, ce fait ne se produit presque jamais : l'o tiré de au
183appartient déjà au latin ; en esp. aire de aer (Reines. Inscr.
ind. gramm. aire pro aere), airado de aïrado cf. Rz. 173,
lego de laïgo, véinte de viginti veínte, sois de sodes soes ; fr.
chaîne de chaïne, Laon de Laudunum Loon, seine de seïne,
empereur de empereor, roi de rei.

11. La destruction de l'hiatus constitue, à n'en pas douter,
dans le développement du roman, un facteur d'une importance
telle qu'on ne le retrouve au même degré dans aucun autre
domaine. Les conséquences les plus remarquables sont la consonification
de l'i, à laquelle se rattachent le mouillement de l'l et
de l'n et l'envahissement des sons palataux et aspirés, et aussi la
naissance de nombreuses diphthongues. L'émission de l'hiatus
exige un certain effort des organes, puisqu'il s'agit de maintenir
séparés deux sons vocaliques immédiatement voisins ; comme la
conscience de la valeur des éléments linguistiques s'était insensiblement
émoussée, on n'attacha plus à la persistance de voyelles
incommodes qu'une importance secondaire. On ne prit plus
garde à l'i radical dans diurnum, aux e, i, u de flexion
dans habeam, fugio, dolui, aux dérivatifs e et i dans
palea, primarius, varius : on dit en ital. aggia, fuggo, dolvi,
paglia, primerio, varo. Cependant l'élision des consonnes
introduisit dans la langue une foule de nouveaux cas d'hiatus,
toutes les fois que l'euphonie gagnait plus à l'élision qu'elle ne
perdait à l'hiatus.

12. Tandis que la langue latine a une antipathie marquée
pour les diphthongues, et partout où elles se rencontrent cherche
à s'en débarrasser par la contraction ou la résolution en
voyelles distinctes, ses filles, chacune à sa manière, les ont développées
avec abondance. Mais ici se place une remarque. Bien
que la nature fluide des voyelles rende toute liaison entre elles
possible, toutefois les unes se prêtent moins bien que les autres
à créer une unité phonique. I atone et u s'unissent, par exemple,
très-facilement aux autres, mais elles peuvent, grâce à leur
parenté avec les consonnes j et v, perdre leur nature de
voyelles. En particulier, elles ont un caractère indécis quand
elles précèdent les autres voyelles (, , ,  ; ,
, , ) ; elles acquièrent facilement alors un son intermédiaire
entre i et j, u et v, et forment ainsi une diphthongue
impropre : aussi les Italiens écrivent-ils ieri et jeri ; dans aglio
de allium l'i est complètement consonnifié. D'après les règles de
l'assonance espagnole, i atone et u, dans une diphthongue, ne
comptent point pour une voyelle : par exemple on fait rimer
184necio feo, memoria reforma, aire madre, rabie maten ;
lengua cesa. Ces voyelles conservent mieux leur nature quand
elles suivent les autres (ái, éi, ói, úi, áu, éi, íu, óu) ; cependant
l'assonance espagnole ne les compte pas non plus dans ces cas :
vengais hablar, trayga dulzaina alta, aire al fange, hazeis
poner
, deleite deben, reyno menos, heróico famoso ; rauda
xaula causa alma
, deuda ella. Le roman favorise ces diphthongues
composées de i et u atones et d'une autre voyelle
autant qu'il évite celles qui se composent d'i et u toniques et de
l'une des trois autres (ía, íe, ío, úa, úe, úo ; , , , ,
, ). Pour les éviter il a été jusqu'à déplacer l'accent et à
prononcer iólus (it. figliuólo) au lieu de íolus, ainsi qu'il a
été déjà dit.

13. D'après leur origine, on peut diviser les diphthongues en
cinq classes. La première comprend le petit nombre de celles
(au, eu, ui) qui ont été transplantées du latin. — La deuxième
comprend les diphthongues nées de l'élargissement d'une voyelle
simple, comme ie de e, uo etc. de o ; mais ici il faut encore
signaler une autre formation de diphthongues qui est plus rare et
qui se présente dans certains mots monosyllabiques. Quand un de
ces mots se termine par une voyelle, pour assurer au mot une
plus grande étendue (car une voyelle simple en finale devient
facilement brève), on ajoute une deuxième voyelle, en sorte
qu'il se produit une diphthongue : ital. noi pour (nos),
voi (vos), poi (post pos), crai (cras). Esp. doy (lat. do),
estoy (sto), soy (so de sum), voy (vado), encore en v.esp.
do, estó, so, vo. Port. hei = esp. , sei = se, dou =
doy, estou = estoy, sou = soy, et aussi foi = v.esp.
fo, diphthongue postérieurement en fué, cf. à la médiale ideia
à côté de idêa, freio à côté de frêo ; ce fait ne semble se produire
que dans les syllabes ouvertes. Le provençal prononce
les noms de lettres pe et te comme pei et tei Boèce v. 205, 207,
et parfois aussi rey pour re (lat. rem), tey pour te (tenet),
jassey pour jassé Chx. III, 376. IV, 143, aussi sui pour su
(sum). Ancien franç. mei, tei, sei, quei (= pr. que), sui, fr.
mod. moi, toi, soi, quoi, suis. — A la troisième classe
appartiennent celles qui sont nées par suite de la résolution
d'une consonne en une voyelle ; celle-ci, à cause de son origine,
ne reçoit jamais l'accent. Elles sont nombreuses et se confondent
par leur forme avec quelques-unes de celles de la classe précédente.
L'étude des consonnes donnera beaucoup d'exemples ; quelques-uns
peuvent se placer ici. Diphthongue par résolution d'une gutturale :
185esp. auto (actus), reyno (regnum), grey (gregem) ; v.port.
contrauto (contractus), pg. mod. leite (lactem), noite
(noctem), outubro (october) ; pr. flairar (fragare), leial
(legalis), bois (buxus) ; fr. payer (pacare), étroit (strictus),
cuisse (coxa). D'une labiale : esp. ausente (absens),
cautivo (captivus), deuda (debita), ciudad (civitas) ; prov.
caissa (capsa), caitiu, trau (trabs), beu (bibit), eis (ipse).
D'un l : v. ital. autro, pr. autre, fr. autre, pg. outro (alter) ;
après des consonnes ital. chiaro (clarus), etc. En latin, ce
procédé est plus rare, ex. : nauta de navita, neu de neve,
aufero de abfero. Dans les langues germaniques il naît souvent
des diphthongues par suite de la chute de consonnes, plus
rarement par suite de leur résolution en voyelles : m.h.all.
kît de quidit, meit de maget, eise de egese, gît de gibit
m. néerl. seilen de segelen, reinen de regenen ; v. fris.
hei de hag ; angl. hail de l'angl.-sax. hägel, fair de fäger,
day de däg, way de veg, eye de eáge, grey de graeg, key de
caege ; ici d'ailleurs, comme dans le français ai et ei, aucune
diphthongue ne se fait plus sentir ; ancien haut-allemand blâo
de blâw, sêo de sêw ; néerl. goud de gold, woud de wald.
Parmi les langues celtiques, le kymrique développe ai et ei de
c et p : laith llaeth (lat. lac lactis), Sais (Saxo), seith
(septem) ; au et iu de av et iv : Litau (Letavia), lissiu (lixivium,
prov. aussi lissiu) ; le breton de av : caô (lat.
cavus), etc. — La quatrième classe embrasse celles qui sont
nées par suite d'attraction et dont le chapitre de l'hiatus nous a
fourni des exemples. Parmi les exemples les plus palpables,
citons le provençal te-u-ne de ten-u-is, v.esp. hobe d'abord de
ha-u-be de hab-u-i, prov. sa-u-p de sap-u-i, esp. vi-u-da
de vid-u-a, prov. va-i-re de var-i-us, portug. fe-i-ra de
fer-i-a, fr. ju-i-n de jun-i-us. — La cinquième comprend
celles que produit la chute d'une consonne ou plus généralement
la réunion de deux syllabes, comme : esp. amais (amatis),
teneis (tendis), sois (v.esp. sodes) ; prov. paire (pater),
cadeira (cathedra), huei (hodie), traire (trahere) ; paorucz
en tres sillabas o paurucz en doas
, Leys I, 46 1107.186

14. Outre les véritables diphthongues, il en est d'autres encore
nées par synérèse, mais qui n'ont point toujours une existence
bien assurée, car elles sont sujettes, suivant les différents styles,
à des déterminations variables : ainsi le style poétique les sépare
volontiers, tandis que le langage familier trouve plus commode
de les réunir. On a des exemples italiens dans subitaneo, Italia,
ardui, franç. dans diacre, essentiel, union. Cette réunion de
deux voyelles séparées syllabiquement, surtout lorsque la première
était un i ou un u, ne pouvait manquer de se faire ;
aussi les poètes latins, surtout les comiques, qui se servent volontiers
du langage familier, en fournissent-ils de nombreux exemples :
ea, eo, eu, ia, ie, io, iu, ue se fondent facilement chez
eux en une syllabe ; p. ex. dans beatus, deorsum (ital. gioso),
deus (également monosyllabe dans le provençal deus), via,
quietus (ital. cheto), prior, diu (prov. diu monosyllab.),
puella.

Consonnes.

La phonétique distingue les consonnes en simples, doubles, et
combinées ou multiples. Est considérée comme simple, au moins
à l'initiale, une consonne que suit la semi-voyelle r, bien qu'il
y ait des cas où ce groupe doit être rangé parmi les consonnes
multiples. Dans ces dernières il faut compter non-seulement ces
combinaisons de deux ou plusieurs consonnes qui déjà existent
en latin, mais encore celles qui sont nées en roman de la chute des
voyelles. Quand il y a deux consonnes (inégales) la règle est que
la première disparaisse. On trouvera plus loin des exemples. Si,
par la chute d'une voyelle, trois sont en présence et que celle du
milieu soit une muette ou un f, ces dernières lettres tombent, ne
pouvant persister qu'entre deux liquides ; c'est ce qui arrive p.
ex. pour ctl, duct'lis, v.fr. doille ; ctn, pect'nare, esp. peinar ;
187stc, mast'care, v.fr. mascher ; stl, ust'lare,
v.esp. uslar ; stm, æst'mare, v.fr. esmer ; — ptm, sept'mana,
franç. semaine ; rtc, pert'ca, franç. perche ; ndc,
mand'care, ital. mangiare, franç. manger ; nct, sanctus,
ital. sancto, etc. ; scl, misc'lare, ital. mischiare, prov.
mesclar ; mpt, comp'tare, ital. contare, etc. ; rpn, carp'nus,
franç charme ; spt, hosp'tem, ital. oste, etc. ; sbt, presb'ter,
v.fr. prestre ; rbc, berb'carius, franç. berger ; dfc,
nid'f'care, franç. nicher ; sfm, blasph'mare, ital. biasmare,
etc. ; à côté, il est vrai, ard're, franç. ardre ; anch'ra,
franç. ancre. R et s entre deux consonnes persistent aussi et
forcent la consonne précédente à disparaître ou bien à s'affaiblir :
fabr'care, prov. fargar ; prox'mus, v.fr. proisme.
Outre cette distinction, la phonétique en observe encore une
autre étymologiquement importante, celle qui concerne la place
de la consonne dans le mot, suivant qu'elle est initiale, médiale
ou finale.

Nous étudierons d'abord les liquides auxquelles, suivant l'usage
reçu, nous associons la nasale labiale m et la nasale dentale n,
puis les muettes. Pour ces dernières nous renversons l'ordre
indiqué par l'alphabet grec, β, γ, δ, parce que les dentales sont
plus voisines des liquides l, n, r. Nous distribuons les spirantes
entre les divers organes. L'ordre est donc : l, m, n, r ; t (th), d,
z, s ; c (ch), q, g, j, h ; p, b, f (ph), v.

L.

1. Les permutations de l en lettres de même nature sont fréquentes.
1) En r ; initiale : it. rosignuolo (luscinia) commun au
roman, de même ital. rovistico (ligusticum). Médiale : ital.,
dattero (dactylus), veruno (vel unus), insembre (simul).
Esp. caramillo (calamus), coronel (fr. col.), lirio (lilium),
mespero (mespilus) ; fréquent en basque. Prov. caramida
(calamus), volateria (-tilia), Basire (Basilius) GRoss.
Franc. Orne (Olna) ; après des consonnes que la chute d'une
voyelle a mises en contact avec l, apôtre, chapitre, chartre
(chartula, très-fréquent en b.lat.) ; épître, esclandre (scandalum) ;
v.fr. concire (concilium, ), estoire (στόλιον),
idre (idolum), mur (mulus) Gar. I, 111, mure (mula)
NFCont. I, 2, navirie (pour navilie), Wandre (Vandalus).
Ainsi lat. cæluleus cæruleus, palilia parilia. Val.
burete (boletus), corastę (colostra), dor (de dolere), fericit
188(felix), gurę (gula), moarę (mola), pęr (pilus), sare (sal),
soare (sol), turburà (turbulare*), etc. Assez fréquemment
devant les consonnes : it. corcare pour colcare (collocare),
rimurchiare (remulcum) ; esp. escarpelo (scalpellum),
surco (sulcus), pardo pour paldo (pallidus) ;, fr. orme (ulmus),
remorquer, v.fr. corpe (culpa), werpill (vulpecula).
2) En n, à l'initiale : esp. Niebla (Ilipla), nutria (lutra,
ἐνυδρίς) ; prov. namela Fer. (lamella) ; fr. niveau (libella),
nomble (lumbulus). A la médiale : it. conocchia (colus),
filomena (voy. Grimm, Mlat. Ged.., p. 322), melanconico,
módano (modulus), muggine (mugil), mungere (mulgere) ;
esp. encina (ilicina*), fylomena Canc. de B.., mortandad
(mortaldad) Alx. ; fr. marne (marga, margula),
poterne (posterula), quenouille (colus), v.fr. dongié
(delicatus) ; val. funingine (fuligo), asemenà (assimilare).
3) D se trouve dans un mot commun au roman :
it. pg. àmido, fr. amidon, esp. almidon (amylum). L'it.
sedano (σέλινον), le pr. udolar (ululare), l'esp. monipodio
(-opol.) sont des cas particuliers. Dans les mots ital. giglio
(lilium) et gioglio, prov. juolh, esp. joyo (lolium) l'initiale
permute par dissimilation avec g.

2. La chute de l en initiale s'est souvent produite, sans aucun
doute parce qu'on a confondu cette lettre avec l'article : it.
arbintro (labyrinthus), avello (labellum), orbacca (lauri
bacca
), ottone (esp. laton), usignuolo (luscinia), et aussi
azzurro (persan lazvard), orzo (allem. lurz, voy. mon Dict.
étymol.
) ; esp. onza (fr. once), azul, orsa ; fr. avel arch.
(lapillus), once (lyncem, ital. lonza), azur. D'un autre genre
est l'aphérèse valaque de l'l dans épure (lepus), ertà (libertare*),
eau (levo), in (linum), itz (licium). Dans les trois
premiers exemples on écrit aussi iepure, iertà, ieau Lex.
bud
., et par conséquent nous avons ici le même phénomène
qu'amène la chute de l'l médiale : iepure est pour liepure
(valaque du sud), comme aju est pour aliu (allium) ; on retrouve
cette aphérèse dans jubi du serbe ljubiti, jute de ljût. Le quatrième
exemple in est sans doute pour ljin qui existe en albanais ;
itz a peut-être aussi été précédé par un affaiblissement de l
initiale. — De même que l'l a disparu, parce qu'on la prenait
pour l'article, elle a été, par la même méprise, ajoutée et incorporée
à des voyelles initiales : ainsi en it. lero (ervum), lella à côté de
ella (inula), lunicorno (unicornis) ; pr. lendema (lo en dema),
lustra (ostrea) ; fr. lendemain, lendit (indictum), Lers nom
189de fleuve (prov. Ertz GAlb. 1750), lierre (hedera), Launay
nom de lieu (Alnetum), Lille (Insula), loriot (aurum),
luette (uva), cf. Ampère, Form., p. 215, 285, 365. —
Les dialectes montrent bien plus fréquemment encore cet usage.
Pour les adjectifs, qui tiennent moins étroitement à l'article, ce
phénomène est douteux. Voy. Dict. Etym. II. a. lazzo.

3. Les langues du sud-ouest ne présentent pas l'aphérèse de
l'l. Mais la syncope est très-usitée en portugais comme dans
aguia (aquila), candêa (-delà), côr (color), débeis (débiles),
dór (dolor), mágoa (macula), pêgo (pelagus), saúde
(salus), saudaçaõ (salutatio), sahir (salire), taboa (tabula),
taes (tales), vêo (velum), voar (volare), arch. besta (balista),
moyer (mulier) SRos. Par contraction, cette chute peut
sembler atteindre même la finale : avô (avolus*), cabido
(capitulum), diabo (diabolus), (ital. duolo), (mala),
(mola), (mulus), (pala), povo (populus),
(solus), qui sont pour les archaïques ou hypothétiques avóo,
cabídoo, diaboo, dóo, máa, móa, múo, páa, póvoo, sóo.
Sur la manière dont l en espagnol et en valaque se comporte
devant i =j, voy. plus haut, p. 168.

4. Cette lettre, aussi bien que r, est fort sujette à la transposition,
et c'est d'ordinaire la consonne initiale qui l'attire à
elle : ainsi en ital. chiocciola pour clocciola (coclea), fiaba
pour flaba (fabula), pioppo pour ploppo (pōpulus), singhiottire
pour singlottire (singultire) ; val. plop, plęmųn
(pulmo) ; esp. blago (baculus), bloca (buccula), esclepio
(speculum) Canc. de B. ; portug. choupo pour ploupo.
Ou bien l change de place avec une autre consonne : ital.
alenare (anhelare), padule pour palude ; particulièrement
en esp. : olvidar (oblītare*), silbar (sibilare), rolde (rotulus),
espalda (spatula), veldo pour vedlo Canc. de B.,
moludoso pour moduloso id., milagro (miraculum), palabra
(parabola), peligro (periculum, dans Mar. Egipc.
570b periglo) ; portug. bulrar, melro, palrar à côté de
burlar, merlo, parlar, de même espalda, milagre, palavra,
anc. Port. pulvigo (publicus), esmola (eleemosyna).

5. Le mouillement de l simple médiale est général, mais
il est rare : ital. Cagliari (Calaris) ; esp. camello (camelus),
muelle (moles), pella (pĭla), querella ; fr. saillir (salire),
ital. pigliare, esp. prov. pillar, franç. piller (pīlare).
Le dialecte catalan présente cette particularité que (excepté
dans les mots moins usités ou venus de l'espagnol) l'l initiale se
190mouille partout, ainsi llansa, llengua, llibre, llog, llum. On
ne trouve en espagnol qu'un petit nombre de formes de ce genre ;
elles sont archaïques et dialectales, comme llegar Alx. (ligare),
llodo id. (lutum) 1108. Prov. par ex. : lhia (fr. lie), lhissar, lhivrar,
lhuna, etc. ; particulièrement dans G Ross, et GAlb. ; roumanche
glimma (lima), glinna (luna), glîsch (lux), etc.

6. Quand l se rencontre avec une consonne suivante en français,
elle se résout d'ordinaire en un u qui s'unit pour former un
seul son avec la voyelle précédente : aube (alba), auge (alveus),
chaud (cal'dus), jaune (galb'nus), faux (falsus), Meaux
(Meldæ), vieux (vet'lus vetls vels), yeuse (il'cem), coup (bas latin
colpus), soufre (sulph'r), château (v.fr. castels),
cou (cols), dans lesquels les cinq cas al, el, il, ol, ul sont représentés 2109.
Dans chommer (ital. calmare) et somache (salmacidus)
Dict. de Trév., au se cache derrière o 3110. En vieux français
cette forme, comme on peut s'y attendre, n'était pas encore
arrivée à dominer complètement : on écrivait anel, beals, col,
colchier, salvage, et encore maintenant l se maintient dans cheval,
métal, val, bel à côté de beau, scel à côté de sceau, fol à
côté de fou ; elle persiste encore dans les mots étrangers ou modernes,
comme altesse, balcon, belge, calfater, calme, falbala,
palme. La langue, dans sa période ancienne, faisait encore entendre
l là où plus tard il y eut u ; ce qui le montre, c'est par
exemple, dans la combinaison ancienne ldr, l'introduction de d
comme lien euphonique entre l et r, — voyez ci-dessous LR. Souvent
ll ou l ont été élidés : puce (pulicem), pucelle (pullicella*),
ficelle (fil'cellum), grésillon (pourgrel-cillon de gryllus),
pupitre (pulpitum). — En prov. cette métamorphose de
191l'l est dialectale et rare. Ainsi on trouve chivau, vau, mau,
reiau, tau (encore maintenant dans le Sud du domaine : animau,
fiu, lensou, etc., devant t et s seulement elle est fort
usitée à côté de la forme primitive : aut, caut, autre, beutat,
viutat, mout, avoutre (adulter), caussar (calciare), saus
(salvus), dous à côté de alt, calt. Il y a encore ailleurs des
traces de cette résolution. L'ital. topo est né de taupa talpa,
Ausa (nom de fleuve) de Alsa ; les anciens poètes ont autezza,
autro, auzare ; auna pour alna se trouve aussi, et pour plusieurs
dialectes la résolution de l'l en u est la règle (p. 76). Les
exemples espagnols (o de au) sont : coz (calx), escoplo (scalprum),
hoz (falx), otero (altarium), otro (alter), popar
(palpare), soto (saltus), topo (comme en ital.) ; au dans
autan arch. (aliud tantum), sauce (salix), sautus, dans des
chartes, pour saltus, anciennement avec consonnification de
l'u en b ou p abteza Bc, apteza Alx. pour auteza. Port.
outro, fouce (falx), poupar, souto soto, escopro, toupeira.
Dans le groupe LT, précédé d'un u, le portugais préfère i à u,
c'est-à-dire qu'il met ui au lieu de ou : buitre (vultur), escuitar
escutar
(auscultare), muito (multus), cuytelo (cultellus).
L'espagnol a aussi buitre, muy, toutefois dans escuchar,
cuchillo, mucho, puche (pultem), cet it devient ch ; cf.
ci-dessous à ct ; un exemple provençal de cette espèce est dans
Boèce, v. 10 aitre pour autre. Dans le pg. doce (dulcis) et
ensosso (insulsus, esp. soso) l (comme r devant les sifflantes)
paraît avoir disparu puisqu'il n'y a pas douce, ensousso. —
La résolution de cette liquide en u (tout à l'heure nous en constaterons
de même une autre en i) n'est pas inconnue dans de
pareilles conditions à d'autres domaines linguistiques. Cretois
αὐγεῖν, εὐθεῖν, θεύγεσθαι = grec ἀλγεῖν, ἐλθεῖν, θέλγεσθαι. Néerl.
oud, hout = haut-allem. alt, holz. Northumb. awmaist, awd
= angl. allmost, old. Serbe pisao pour pisal. Slov. moderne
dal, jolśa, prononcé dau, jouśa. La fréquence de ce phénomène
oblige à admettre un rapport intime entre l et u, rapport
qui ne se manifeste presque que dans le cas où la liquide cherche
à éviter la rencontre avec une consonne qui suit. 1111

LL. La gémination est sujette au mouillement beaucoup
192plus souvent que le son simple. Même chose se présente dans
nn (voy. ci-dessous). Nous avons vu au chapitre de l'hiatus la
tendance de l'i à s'agglutiner avec ces linguales palatales quand
il les suit immédiatement (figlio ingegno). Cette tendance devait
facilement amener, pour fondre la dureté de la double consonne,
l'insertion d'un i non étymologique. A côté du mouillement,
se produit la simplification de la consonne double et même sa
chute. Rarement en italien : argiglia, togliere, svegliere
(ex-vellere*), vaglio (vallus). Plus souvent ce gl est appelé
par un i final ; il tombe aussi quelquefois, comme dans capegli
capei
(capilli). — En espagnol le mouillement est la règle, la
simplification l'exception : arcilla, bello, bullir, caballo, cuello
(collum), ella, estrella (stella), fallecer, gallina, grillo,
meollo (medulla), muelle (mollis), pollo (pullus), centella
(scintilla), silla (sella), toller, valle, vassallo, villa, -illo
dans castillo, etc., anguila, capelo (it. capello), nulo, piel
(pellis), dans PCid. 1980pielle. — En portug. c'est au contraire
la simplification (phonétique, non graphique) qui est la
règle, le mouillement l'exception ; la syncope est usitée aussi
quelquefois : argilla, cavallo, collo, estrella, grillo, molle,
pelle, valle, villa ; galhinha, polha arch., centelha, tolher ;
anguia, astea, gemeo. — En prov. lh et l coexistent, mais
plusieurs mots, tels que anguila, argila, col (collum), estela,
gal, pel, pola, vila paraissent ne posséder que l'l simple. —
En français le mouillement est rare : anguille, bouillir, briller,
faillir. — Val. purcel, vetzel (vitellus) ; syncope fréquente,
comme dans cętzea (catella), criśtaiu (crystallum), gęinę
(gallina).

LR, dans quelques langues, insère un d euphonique (cf. ci-dessous
NR) ; esp. valdré pour valeré ; pr. aldres pour alres,
foldre pour fol're (fulgur), toldre pour tol're, Amaldric
pour Amalric ; fr. faudra pour fal'ra ; foudre comme le prov.
foldre, moudre pour mol're, poudre pour pol're polv're,
etc., même coudre pour col're (corylus, colrus). Notre baldrian
de valerianus et le hollandais helder pour heller sont
des produits tout à fait analogues. L'italien préfère l'assimilation :
corruccio, carrà, vorró pour colruccio, calrà, volró.

LC, voy. C.ML, voy. M.NL, voy. N.RL,
voy. R.

TL, CL, GL, PL, BL, FL. 1. Ces groupes sont d'une importance
particulière, car ils sont soumis sinon partout, du moins
dans les mots les plus populaires, à un traitement particulier
193qui tantôt modifie fortement le son originaire, tantôt l'efface
complètement. Voyons chaque langue séparément.

En italien les groupes ci-dessus, à l'initiale, résolvent d'ordinaire
leur l en i = j : chiaro (cl.), ghiaccio (glacies), piuma,
biasimare (blasphemare), fiamma. Quand l est déjà suivie
d'un i en latin, l'un des deux i disparaît en italien, p. ex. ghiro
(glirem), chinare (clinare), non ghiiro, chiinare ; on ne dit pas
acciaji, mais acciai 1112. Dans cavicchio (clavicula) l, dans Firenze
(pour Fiorenza) o a été élidé. Il est remarquable que les Romains
donnaient dans ce cas à l'l, ailleurs prononcée mollement, toute sa
plénitude de son : plenum habet sonum, dit Priscien, quando
habet ante se in eadem syllaba aliquam consonantem, ut
flavus, clarus
. Il semble que l'italien a cherché à adoucir ces combinaisons,
non pas en résolvant immédiatement l en i, mais en
ajoutant à l cette voyelle : de flamma on a tiré d'abord fliamma
ou fljamma, puis le mot plus commode fiamma. Cet écrasement
de la liquide en a amené finalement l'exclusion, que l'on retrouve,
dans quelques dialectes, même là où cette liquide était précédée
d'une voyelle (familla, familja, famija) ; voy. le groupe ital.
gli dans la deuxième section 2113. Le premier degré du développement
de ce son en italien (fliamma) est encore observable, comme
nous le verrons tout à l'heure, dans quelques dialectes. A la
médiale les formes sont de deux espèces. Ou bien on a la première
manière, déjà signalée, et qui consiste dans le redoublement
de la consonne : orecchia (auricula auricla), pecchia
(apicula), finocchio (fœniculum), nocchio (nucleus), stregghia
(strigilis), tegghia (tegula), coppia (copula), doppio
(duplus), fibbia (fibula), bibbia (biblia), soffice (supplicem),
inaffiare (in-afflare) ; de tl se forme d'abord cl, puis chi :
crocchiare (crotalum croclum), fischiare (fistulare), nicchio
194(mitulus), secchia (situla), teschio (testula), vecchio (vetulus),
mais spalla (spatula), sollo (soltulus*) ; les formes
siclus ou sicla et veclus remontent haut, cf. sicla DC, siccla
Gl. cass.
. ; veclus App. ad Prob., curte vecla Tirab. II, 17a
(a. 752), 33a 1114. Ou bien la liquide adoucie persiste, et la consonne
qui précède disparaît, procédé qui se présente souvent à côté du
premier dans le corps d'un même mot, mais qui ne s'exerce que
sur les groupes tl, cl, gl, pl : veglio à côté de vecchio, oreglia
orecchia
, caviglio cavicchio, spiraglio (spiraculum), cagliare
(coagulare), streglia stregghia, vegliare vegghiare
(vigilare), scoglio (scopulus) ; un exemple de bl est le nap.
neglia (nebula). — Plusieurs dialectes s'écartent nettement de la
langue écrite. Ils suppriment également la consonne, même initiale,
devant l, mais transforment l'i en une palatale dont la forme
propre (dure ou molle) est déterminée par la nature de la consonne :
Ci = it. chi : milan, ciar (chiaro), cepp (chieppa), s'cenna
(schiena) ; piém. cerich (chierico), ociale (occhiale), sarde
becciu (vecchio). Gi = ghi : mil. gera (ghiaja) ;piém. giaira
et aussi ongia (unghia). Chi =pi : nap. chiagnere, cocchia
(coppia), anchire (empiere), analogue ghi pour bi (ghiunnu
pour biondo) ; sic. chiaga, chianu, chiantu. Le dialecte valaque
du sud emploie aussi ce chi pour pi : chiale pour piale (pellis),
chiatrę (petra), chiaptine (pecten). Sci = fi : sic. sciamma
(fiamma), sciume (fiume), asciari (lat. afflare) ; nap. asciare
et acchiare.

La forme normale espagnole pour l'initiale (cl, pl, fl, à peine
gl) est ll, c.-à-d. l mouillée après la chute de la muette : llamar
(clamare), llave (clavis), llande (glans, Sanchez Gloss. de
Berceo), llaga (pl.), lleno (pl.), llano (pl.), llorar (pl.),
llover (pluere), llama (flamma). C'est seulement dans les dialectes
(léonais) qu'on trouvera, j et aussi le ch portugais : jamar,
jaga, jano, jeno ; chabasca (clava), chamar FJuzg., changer
(plangere) Alx., chanela (planus), chato (πλατύς, platt),
chopo (ploppus pourpōpulus), choza (pluteum ?), chus arch.
(plus). Chute de la muette devant l dure dans latir (fr. glatir),
lande (glans), liron (glirem), lácio (flaccidus), etc. La
195forme dominante de la médiale (tl, cl, gl, pl) est j, a peine
toléré à l'initiale : almeja (mytilus), viejo (vetulus), abeja
(apicula), corneja (cornicula), grajo (graculus), hinojo
(fœniculum), lenteja (lenticula), ojo (oculus), oreja (auricula),
piojo (pediculus), reja (reticulum), cuajar (coagulare),
teja (tegula), manojo (manipulus), ancien esp. enjir
(implere), ajar (afflare) ; plus rarement l'll correspondant à
l'ital. gli : viello FJuzg., abella, cabillon (clavicula),
malla (macula), sellar (sigillare*), uña pour l'imprononçable
unlla (ungula), escollo (scopulus), enxulla (insubulum),
chillar (sibilare), trillar (tribulare), sollar arch.
(sufflare), c'est-à-dire pour bl et fl. — Dans beaucoup de cas
aussi ch : cachorra (catulus), cuchara (cochlear), espiche
(spiculum), hacha (facula), mancha (macula), nauchel
(nauclerus), sacho (sarculum), ancho (amplus), henchir
(implere), inchar (inflare).

La forme portugaise normale pour l'initiale est ch, c.-à-d. un
j plus fort : chamar, chave, chaga, chão (planus), chato,
cheio (plenus), chorar, choupo ( = esp. chopo), chover
chumaço
(pluma), chus arch. (plus), chama (fl.), Chamoa
(Flammula) SRos., Chaves (Aquæ Flaviæ), cheirar (flagrare
pour fragrare). J dans jamar pour chamar SRos. ;
lh dans l'usuel lhano à côté de chão. A la médiale, à l'espagnol j
correspond ici lh : selha (situla), velho, abelha, cavilha,
colher (cochlear), gralho, joelho (geniculum), lentilha,
malha (macula), olho, orelha, piolho, relha, coalhar, telha,
unha pour unlha, manolho, escolho. Ch aussi a trouvé accès,
d'ordinaire quand n précède, comme dans facha (facula), funcho
(fœniculum), mancha, ancho, encher, inchar, achar (afflare).

En provençal l'initiale n'éprouve aucune modification. Remarquons
toutefois pus pour plus. A la médiale (dans tl, cl, gl,
pl) le mouillement seul a lieu : selha, vielh, aurelha,
falha, gralha, malha, olh, velhar, escolh (scopulus). Le
français se comporte comme le provençal, cf. seille, vieil,
oreille, graille, maille, œil, treille (trichila), veiller,
écueil ; chute de la muette dans loir (glirem), Lézer (Glycerius
Voc. hagiol.). Cependant nous devons enregistrer dans ce
domaine une particularité remarquable. Un dialecte franç. (celui
de Nancy) traite ce groupe, au moins initial, absolument comme
l'italien, par exemple : kié (fr. clef), kiou (clou), kinei (incliner),
piomb (plomb), biei (blé), fiamme, fio (fleur),
196onfié (enfler), cf. aussi Oberlin, Essai p. 98 1115. Dans d'autres
dialectes l n'est pas résolue, mais mouillée comme dans le valaque
méridional (voy. ci-dessous), c.-à-d. unie à i =j. Ainsi dans le
dial. de Metz, où l'on dit. : glioure (gloire), pliaiji (plaisir),
plien (plein), plionje (plonge), blianc, blié. Ainsi en normand :
cliocher (clocher), encliume (enclume), gliand,
bliond, fleu (flieur), etc.

Le valaque emploie seulement celle des résolutions de l'l qui
laisse intactes les consonnes précédentes ; il y joint quelquefois
l'élision de l'i. Ex : chiae (clavis), chiar (clarus), inchinà
(incl.), chiemà chemà (clamare), ghem (glomus),
ghiatzę (glacies), ghinde (glans), ghiocel (glaucion Lex.
bud.
), vechiu, curechiu (cauliculus), genunche (geniculum),
ochiu, ręnunchiu (ranunculus), urachie (auricula),
junghià (jugulare Lex. bud.), privegheà (pervigilare),
unghie (ungula). Le dialecte du sud a cela de particulier, qu'il
n'efface pas l devant i et dit en conséquence : cliáe, cliamà
(valaque du nord chiemà), glietzu (ghiatzę),gljinde, gliemu,
vecliu, genucliu, ocliu, ureclie, unglie.

2. Une autre modification du groupe en question est l'échange
de l et de r. Les exemples italiens sont : cristero, scramare
(excl.), sprendido, obriganza, fragello (déjà dans App. ad
Prob.
flagellum, non fragellum, cf. grec φραγέλλιον), affriggere,
à côté de clisterο, etc. — Espagn. ecripsado (ecl.) Canc.
de B.
, engrudo (gluten, dans Apol. est. 20 englut), praser
Rz.
, prazo Alx., preyto id., emprear Canc. de B. Plus
fréquent en port., comme cremencia, igreja (ecclesia), regra,
praga, pranto, emprir SRos., brando, nobre, fraco,
frouxo (fluxus). — En français plus rarement : cf. les ex.
déjà donnés plus haut, chapitre, épître et autres semblables.

3. Ici comme ailleurs, il arrive assez souvent que la forme
latine résiste à toute modification, par exemple dans l'ital.
clamore, clemente, gleba, plebe, blando, flagello, miracolo,
Ascoli (Asculum), Cingoli (Cingulum), plus fréquemment
dans les dialectes ; esp. claro, clavo, placer, floxo, flor, non
llaro, etc., arch. clamar, plorar, etc. ; Port. clamar (cramar
Gil Vic.), claro, planta, pleito, flavo, flor.

BL médial ; voyez sous B.197

M.

1. Cette lettre se transforme accidentellement : 1) en sa
voisine n. A l'initiale (d'ordinaire, quand la syllabe suivante
contient aussi une labiale) : ital. nespolo (mespilum), nicchio
(mitulus) ; esp. naguela arch. (magalia), nispero, v.esp.
nembro, nembrar (memorare) Alx. FJ. ; v.port. de même
nembro, nembrar SRos., Canc. ined., maintenant lembrar ;
fr. nappe (mappa), natte (matta), nèfle (mesp.) ; val.
nalbę (malva). Nespilum (d'où le v.h.all. nespil) est une forme
générale en roman, c'est-à-dire qu'elle appartient à la vieille
langue populaire. Cette transformation n'atteint pas l'm
médiale en italien ; au contraire l'm est même souvent redoublée :
commedia, dramma, femmina, fummo (fumiis),
scimmia (simia), amammo, udimmo, fummo (fuimus), etc.
Franç. daine (dama), d'où ital. daino. Val. furnicę (formica).
Ce changement de l'm est plus fréquent dans les combinaisons
mt, md, mph, voy. ci-dessous. — 2) Au changement
de l'l en la muette voisine d correspond celui de l'm en b :
(lat. scamellum scabellum, d'après Schneider, I, 229) lequel
b est à son tour transformé en v par le roman : ital. novero
(numerus), svembrare (membrum) ; v.esp. bierven (vermis) ;
franç. duvet (pour dumet). Le breton nous montre le
même phénomène dans nivera (numerare), gevel (gemellus),
palv (palma). En latin, le passage de l'm au v entre voyelles
n'a pas lieu.

2. La finale demande une attention spéciale. Quand m a déjà
cette position en latin, elle devient également n dans certains
monosyllabes : ital. con (cum), sono (sum), spene (spem ?) ;
esp. quien (quem), tan (tam), v.esp. ren (rem) ; prov.
ren, son (suum), quan-diu ; franç. rien, tan-dis ; dans les
inscriptions romaines con, quen, tan. Jam a partout perdu son
m, ital. già, etc. Mais dans les syllabes finales atones m n'est
pas tolérée ; elle est rejetée : on dit en ital. sette, nove, dieci,
unqua et de même dans les autres langues. Cela devait
d'autant plus facilement arriver que dans ce cas, déjà chez les
Romains, m avait un son sourd ou étouffé : m obscurum in
extremitate dictionum sonat, ut
templum, apertum in
principio, ut
magnus, mediocre in mediis, ut umbra (Priscien
555) 1116. Sur la chute complète, l'App. ad Prob., entre
198autres témoignages, remarque qu'on doit dire passim et non
passi, nunquam et non numqua, et ainsi de pridem, olim.
Dans les anciennes chartes on trouve nove, dece et d'autres
semblables 1117. Nous reviendrons sur l'm de flexion dans l'étude
de la flexion. Enfin quand m devient finale par la chute des
syllabes subséquentes, ce qui se présente seulement dans le
nord-ouest, elle conserve sa forme ou est remplacée par n : prov.
hom, com con (quomodo), flum, colom colon (columbus), nom
non
(nomen) ; franç. on, comme. — L'espagnol écrit dans les
noms bibliques n pour m : Adan, Abrahan, Belen, Jerusalen.

ML, MN, MR, groupes nés par la chute d'une voyelle, intercalent
d'ordinaire un b comme élément euphonique. Le cas se rencontre
surtout dans les langues occidentales. 1) ML, qui, en outre,
change souvent l en r, donne en it. mbr : ingombrare (cumulare),
sembrare (simidare) ; esp. semblar, temblar (tremulare*),
ancien nimbla pour ni me la PCid. ; Port. combro
et cómoro (cumulus), semblante sembrante ; prov.
semblar, tremblar ; franç. encombre, humble (humilis),
sembler, Gemble (Hyemulus), Momble (Mummulus),
Romble (Romulus) Voc. hag.2) MN. En ital. la voyelle
n'est pas syncopée ; on dit femina, lamina, et non femna,
lamna. Dans les substantifs terminés en n, cette lettre disparaît
d'après la règle, comme dans allume, fiume, lume,
nome, seme, strame, vime à côté de vimine. Quelques formes
secondaires présentent, il est vrai, la chute de l'n, ainsi dans
allumare, nomare, sur lesquels, du reste, les noms lume et nome
peuvent avoir réagi ; un cas décisif est lama pour lamina.
199Esp. avec changement de n en r : arambre (æramen),
cumbre (culmen), hembra (femina), hombre (hominem),
lumbre (lumen), nombre (nomen), sembrar (seminare),
mimbre (vimen), aussi hambre (fames), comme s'il y avait
un gén. faminis ; v.esp. habituellement lumne, nomne,
semnar, famne. Port. arame, hune, nome, nomear, presque
comme en ital. Prov. dombre et damri (dominus) Boèc. v.
143, sembrar (seminare) ; à côté aussi, il est, vrai, domna et
dona, omne et ome (homines), nomnar et nomar, semnar.
On trouve en v.fr. la forme lambre (lamina), d'où lambris. En
fr. mod. m'n devient m ou mm, et aussi n à la finale : allumer,
entamer (intaminare*), nommer, semer, charmer (carmen),
dame, femme, homme, lame (lamina), airain, essaim (examen),
étrein (stramen), nom. DansGembloux (Geminiacum),
mn est devenu d'abord ml, puis mbl. — 3° MR. It. membrare
(memorare), même quand la voyelle persiste entre m et r
comme dans bombero (vomer), gambero (cammarus). Esp.
cambra, cogombro (cucumerem), hombro (humerus), membrar,
gambaro, anc. combré pour comeré, par ex. PC ; port.
hombro, lembrar. Pr. cambra, membrar, nombre (numerus).
De même en franç. Cambrai (Camaracum), chambre, concombre,
nombre, et, avec changement de m en une n qui,
alors, demande d au lieu de b, craindre (tremere), épreindre
(exprimere), geindre (gemere). Dans marbre (marmor) et
aussi dans l'esp. marbol, Apol. 96, m a été absorbée par b. —
Ce traitement euphonique de ml et mr est d'ailleurs un phénomène
connu ; rappelons seulement ici le grec μέμβλεται pour
μεμέλεται, μεσεμβρία pour μεσημερία.

MN, quand il existe comme groupe originaire, reste intact
ou éprouve l'assimilation habituelle de l'm à l'n, comme en lat.
solemnis solennis, Garumna Garunna (Schneider I, 504,
Böcking dans Notit. Occ., p. 281), alumnus alonnus Murat.
Inscr. 1439, 7, b.lat. domnus donnus Bréq. n. 287, allem.
nemnan nennen, rarement de n à m comme dans columnella,
columella, scamnellum scamellum ; il ne subit jamais l'intercalation d'un b.
D'après Priscien, n avait dans la liaison mn un son
faible, ce que semble contredire l'assimilation nn. Ital. alunno,
autunno, colonna, danno, donno (domnus déjà lat.), inno
(hhymn.), ranno (rhamn.), sonno ; exception ogni (omnis),
id. baleno pour balenno (βέλεμνον). Esp. otoño, daño, doña,
sueño (ñ = ital. nn), columna, coluna ; Port. otono, dano,
dona, somno (pron. sóno). Prov. automne autom, colompna
200colonna, dampnar, domna, plus tard dona, som somelh
sonelh
. Franç. automne (pron. autonne), colonne, condamner,
Garonne ; m dans dommage (damn.), somme, dame.
Val. toamnę (aut.), doamnę, somnu, mais coloanę.

MT, MD sont habituellement exprimés par nt, nd. Ital.
conte (comitem), contare (computare), sentiero (semitarius),
circondare, ezian-dio (etiam deus). Esp. andas (amites),
conde, contar, duendo (domitus), senda (semita),
lindar (limitare), lindo (limpidus), circundar. Prov. avec
m ou n : comte, comtar, semdier, lindar. Franç. comte,
compte (computum), conter compter, dompter (domitare,
l'intercalation du p est un reste de la vieille orthographe),
sentier, tante (amita). Si un r précède, m peut disparaître :
dortoir (dormitorium), Ferté (firmitas), cf. aussi v.fr.
charroie pour charmroie.

MB, voyez au B.

MPH (grec) échange presque généralement m avec n : ital.
anfibio, anfiteatro, linfa, ninfa, sinfonia ; l'esp. comme l'it. ;
le portug. hésite, ninfa et nympha, etc. ; val. anfibię, ninfę,
sinfonie.

NM, voyez à l'N. — GM, voyez au G.

N.

1. La transformation de l'n en une autre liquide, particulièrement
en une linguale, est fréquente. 1) En l, à l'initiale :
esp. Lebrija (Nebrissa) ; v.portug. lomear (nominare),
Lormanos (Normanni) ; franç. Licorne (unicornis), v.
franç. lommer ( = portug. lomear) G. d'Angl. A la médiale :
ital. Bologna (Bononia), Girolamo (Hieronymus), meliaca
(armeniaca), Palermo (Panormus), témolo (thyminus),
veleno (venenum) ; esp. Antolin (Antoninus), Barcelona
(Barcinon), calonge (canonicus), timalo, et quand la consonne
a été rapprochée de l'n : comulgar (communicare), engle
(inguen) ; v.portug. Deliz (Dionysius), icolimo (œconomus) ;
franç. Châteaulandon (Cast. Nantonis) Voc. hagiol.,
orphelin (orphanus), velin arch. (ital. veleno). — 2) En r :
ital. amassero (amassent) ; Port. sarar (sanare) ; prov.
casser (quercinus*), froisser (fraxinus) GRos., Rozer
(Rhodanus), veré (ven.) ; val. fereastrę fenestra. Plus
fréquemment quand une consonne en a été rapprochée, comme
l'esp. sangre (sanguinem) ; prov. cofre (cophinus), margue
201(manica), morgue (monachus) ; franç. coffre, diacre
(diaconus), Chartres (Carnŏtis Charntes Chartnes), Langres
(Lingŏnes), Londres (London), ordre (ordinem),
pampre (pampinus), timbre (tympanum). Voyez d'autres
exemples à MN et à NM. — 3) En m : esp. mastuerzo
(nasturtium), mueso (pour nuestro), cf. marfil (arab. nabfil) ;,
franç. venimeux (pour venineux), charme (carpinus),
étamer (de stannum). Principalement devant p et b, comme
en latin, mais aussi devant v qui, alors, se renforce en b : v.
esp. ambidos (invitus) ; prov. amban (pour anvan), emblar
(involare), v.fr. embler.

2. N est souvent exposée à tomber, surtout en portugais, où
d'ordinaire, entre voyelles, elle éprouve ce sort aussi bien dans les radicaux
que dans les suffixes, par ex. alhêo (alienus), arêa (arena),
boa (bona), cadêa (catena), cêa (cœna), çœlho (cuniculus),
geral (generalis), lua (luna ; Lus. 9, 48 luma : nenhuma),
miudo (minutus), moeda (moneta), pessôa (persona), pôr
(ponere), saar (sanare), semear (seminare), soar (sonare),
ter (tenere), vaidade (vanitas), vêa (vena), vir (venire).
Santa Rosa signale encore deostar, diffir, dieiro, estrayo, fiir,
meior, moimento, pea pour dehonestar, diffinir, dinheiro,
estranho, finir, menor, monumento, pena. Ce trait du portugais
lui est commun avec le basque avec lequel il offre, d'ailleurs,
moins d'analogies que l'espagnol. Exemples du dialecte
de Labour : khoroa (corona), ohorea (honor), lihoa (linum),
pergamioa (esp. pergamino), camioa (camino). N persiste
dans abominar, feno (fœnum), fortuna, honor, menos,
minimo, mina, pagina, etc., humano, lusitano, romano ;
régulièrement dans le suffixe inus : divino, matinas, peregrino,
rapina, resina, ruina, souvent avec une h destinée à
renforcer n pour empêcher son élision : adevinho, caminho,
farinha, rainha (reg.), sobrinho, bainha (vag.), visinho
(vic.), anc. portug. Cristinha, Martinho, determinhar
FTorr., ordinhar FMart., encore à présent ordenhar ; esp.
muñir (monere), ordeñar, rapiña. — Le valaque emploie la
syncope devant i palatal (voy. ci-dessus p. 108). Devant les
consonnes elle est partout usuelle, surtout devant s (voy. ci-dessous
NS), mais aussi devant d'autres, par ex. v.esp. portug.
comezar pour comenzar (com-initiare) ; prov. macip (mancipium) ;
franç. escarboucle (carbunculus) ; ital. cochiglia,
franç. coquille, esp. coquina (conchylium) ; val. cętrę
(contra). Devant les labiales : prov. efan (inf.), efern (inf.),
202evers (inv.), coven (conventus), franç. couvent. — Quand n
latine devient finale par le rejet d'une terminaison, le dialecte
provençal maintient indifféremment ou laisse tomber cette n :
asne ase (asin-us), ben be (ben-e), chanson chanso (cantionem),
joven jove (juven-is), man ma (man-us), ten te (ten-et).
Le catalan laisse toujours tomber l'n, ex. : cansó, jove et non en
même temps canson, joven. Même chose se produit dans les patois
du nord de l'Italie, dans lesquels, p. ex., l'it. paragone, lontano
s'abrège en paragù, luntà. Voyez Biondelli, Saggio, 6, 195.
En franç. n finale tombe, mais seulement après r : ainsi dans
chair (carn-em), jour (diurn-um), four (furn-us) = prov.
carn, jorn, forn ; dans Béarn n est muette 1118. L'n finale latine
tombe dans les mots vraiment romans ou doit prendre une autre
forme : ital. nome, lume, esp. nombre, lumbre, cependant
anc. esp. nomne, lumne. Le monosyllabe in garde sa consonne
partout ; il n'en est pas de même de non.

3. Un autre phénomène bien plus important est celui par
lequel cette liquide disparaît comme son articulé, mais non sans
communiquer quelque chose de sa nature à la voyelle précédente
pour la rendre nasale. On le trouve au sud et au nord-ouest,
aussi bien que dans l'est, mais partout partiellement : en Portugal
et non en Espagne, en France et non en Provence, dans
une partie de la Haute-Italie et non dans les autres contrées
ni en Valachie. Il n'y a pas à chercher la cause de ce phénomène.
Il n'était pas préparé par la prononciation latine de l'n, même pas
par celle de l'autre nasale m, puisque dans les cas où cette dernière
était prononcée sourdement, c'est-à-dire à la finale, elle
est presque toujours tombée en roman. On retrouve le même
développement de sons dans certains patois allemands, qui
prononcent la préposition an presque comme le substantif français
an, lohn presque comme le français long. Le breton fait
de même, non-seulement dans les mots français, mais encore
dans les siens propres. Nous traiterons ce sujet à propos de
chaque langue, dans la section II. Pour ce qui est du français,
la chute (observée ci-dessus § 2) de l'n finale dans la combinaison
RN est due à ce que la nasalité n'était pas applicable ici ; la
persistance de cette n en provençal est la plus forte preuve que
cette langue conservait à l'n finale son pur son lingual.

NN peut s'affaiblir en nj, comme ll en lj. En italien beaucoup
203plus rarement que pour ll, dans grugnire (grunnire). Plus
fréquemment en esp. : año, caña, cañamo (cannabis), gañir
(gannire), gruñir, paño, peña (pinna). Portug. canhamo,
grunhir, penha, à côté de cana, panno, penna, tinir. Prov.
anhir (hinnire), gronhir. En français il n'y a peut-être pas
d'exemples, car grogner se rapporte à grunniare, pignon
à pinnio. — Il est remarquable que cet affaiblissement s'étend
parfois aussi à l'initiale : ainsi en ital. gnacchera (esp. nacar),
gnocco ignocco, gnudo ignudo, milan. gnerv, gnucca, vénit.
gnove (nove), gnissun (nissuno), etc. ; esp. ñoclo (nucleus ?),
ñublo (nubilum), ñudo (nodus).

NL est sujet à l'assimilation comme en latin : manluvium
malluvium
, unulus ullus, vinulum villum. Ital. culla
(cunula cun'la), ella (enula), lulla (lunula), mallevare
(manlevare*), pialla (planula*), spillo (spinula) ; esp. ala,
(ital. ella) ; prov. malevar manlevar, Mallios (Manlius)
Boèce ; franç. épingle (spinula), g intercalé.

NM. Dans ce groupe, n devient tantôt l ou r ; tantôt aussi
elle disparaît. Ex. : ital. esp. portug. alma, prov. arma, franç.
âme (anima) ; val. mormint (monumentum) ; esp. prov.
mermar (minimare*) ; anc. franç. almaille (animalia,
maintenant aumailles), franç. mod. Jérôme (Hieronymus).

NR. De même que b s'insère entre m et une liquide, t entre
s et r, de même d s'insère entre n et r, l et r (voy. LR),
mais non dans toutes les langues romanes. Ainsi dans l'italien
spécialement l'assimilation est seule admise, comme dans
maritto (pour manritto), porre (ponere), terrò (pour
tenerò), et seulement dans des cas isolés. Un exemple de nr
est la forme archaïque, bien connue par Dante, onranza, dans
beaucoup d'éditions orranza. — L'espagnol intercale un d au
futur de certains verbes : pondré, tendré, vendré au lieu de
ponré, etc. ; ondra, ondrar (honorare) PCid. Alx. est archaïque
pour la forme usitée honra, honrar. L'espagnol emploie aussi
l'interversion : yerno (gener), tierno (tener) et les formes
secondaires porné, terné, verné ; donc trois formes, nr, rn,
ndr. Le portugais les connaît aussi toutes les trois : genro,
honrar, tenro et terno, mais anc. hondrar, pindra (pignora).
— En provençal nr et ndr sont des formes du même mot,
aussi trouve-t-on cenre cendre (cinerem), honrar hondrar,
etc., même sendre (cingere). — Le français emploie le plus
souvent l'intercalation : cf. cendre, gendre, Indre (m.lat.
Anger), moindre (minor), pondre, semondre (summonere),
204tendre, vendredi, tiendrai, viendrai, dans les serments
sendra (senior) d'où sire, comme térin tarin de tendre ;
avec expulsion du g : ceindre (cingere), feindre, enfreindre,
peindre, plaindre, poindre, astreindre, oindre. L'ancienne
langue employait aussi l'assimilation : ainsi dans dorroit pour
donneroit, merra pour menera. Nr persiste par ex. dans
genre (genus), denrée, tinrent, vinrent. — En valaque la
forme latine persiste : ginere (gener), onorà, punere. —
Nous savons, du reste, que l'intercalation est familière à d'autres
langues, par ex. grec ἀνδρός pour ἀνερός, σινδρός pour σιναρός,
allem. fähndrich, Hendrich, néerland. schoonder pour
schooner.

ND, voyez au D.

NS (, nz) admet la syncope de l'n : c'est la continuation de
l'usage romain qui se présente à nous dans mesa (Varron, L. L.
5, 118), consposos (dans Festus), iscitia (ins.) dans Flav. Caper
(Putsch 2246), cosol, cosolere, cesor, mesis, impesa, Eboresi,
Viennesis dans des inscriptions de dates différentes,
Schneider I, 458. Ex. : ital. Cosenza (Consentia, déjà Cosentia
in Pollano titulo
, plus tard aussi dans Jornandes), Costantino
(Const.), costare (HPMon. n. 102), isola, mese, mestiero
(ministerium), mostrare, pigione (pensio), speso (expensus),
sposo, trasporre (transponere), Genovese et autres
ethniques. — Esp. asa (ansa), costar, dehesa (defensa, Yep.
I
, num. 8 defesa), esposo, isla, mesa (Yep. V, n. 22 de
l'an 978), mes, mostrar, seso, tieso (tensus), tras (Esp. sagr.
XXXIV, 446 de l'an 917), tusilla (tonsilla) mentionné par Isidore,
mais qui ne se trouve plus, Vicente (Vincens, Vincentius),
Genoves, etc. ; Port. defesa, ilha, mesa, etc. — Prov. bos
(bonus bons), ces (census), coselh, coser (consuere), costar,
defes, despes (dispensus), espos, isla, maiso (mansio), mes,
mestier, mostrar, ses (sens, lat. sine), tras, Genoes, etc. —
Franç. coudre, coûter, époux, isle, maison, mois, métier,
Génois. — Val. cuscru (consocrus), des (densus), masę
(mensa). — D'autres langues aussi admettent cette syncope,
par ex. goth. mês (lat. mensa ?), Kustanteinus (Const.) ;
angl.-sax. gôs (gans, oie) ; v.sax. fus (funs), etc. — Le roman
n'admet pas l'assimilation, comme dans le latin passus pour
pansus, messor pour mensor (Orell.).

NC, voyez au C.

NG. Si n est suivie de a, o, u, devant la gutturale g, elle reste
aussi gutturale, c'est l'n adulterinum : ital. lingua, lungo,
205piango, etc. Suivie de e ou i, comme alors le g s'affaiblit en j ou
prend sa prononciation romane, n devient linguale : voy. NG
sous G.

MN, voyez M. — GN, voyez G. — PN, voyez P.

R.

1. Nous verrons ci-dessous, dans la deuxième section, que
cette lettre, dans quelques langues romanes, a reçu deux prononciations.
Les grammairiens romains ne nous disent rien de pareil
sur l'r en latin.

2. On constate, dans des changements communs à toutes les
langues romanes, la permutation entre les sons linguaux liquides
l, n, r.qui se présente partout dans le domaine indo-européen (Bopp,
Vergleich. Gramm. I2, 35, trad. Bréal, I, p. 58). 1) R devient
l. Initiale : it. lacchetta (pour racchetta). Médiale : it. albero
(arbor), alido (ar.), Catalina, celebro (cerebro), ciliego (cerasus),
mercoledi (Mercurii dies), pellegrino, prevalicare,
remolare, salpare (pour sarpare), scilinga (syrinx), Tivoli
(Tibur), svaliare (pour svariare), veltro (vertragus). Esp.
alambre (æramen), almario (arm.), ancla (anchora), Catalina,
celébro, miercoles, plegaria (precaria), roble (robur),
silo (sirus), taladro (τέρετρον), templar (temperare), tinieblas
(tenebræ). V.portug. alvidro (arbiter), aplés (pour
aprés), semple (semper). Prov. albire (arbitrium), albre
(arbor), Alvernhe (Arvernia), citola (cithara), flairar
(fragrare), veltre. Franc. Auvergne, flairer arch., Floberde
(Frodoberta) Voc. hag. Val. alcam (arcanum), tųmple
(tempora). L'App. ad Prob. marque que l'on doit prononcer
terebra non telebra ; cf. λείριον et lilium. A la finale, l'espagnol
aime à employer l pour r, ex. carcel, marmol, papel (papyrus),
vergel (viridarium). Un exemple français est autel
(altare). — 2) On trouve rarement le passage d'r en n comme
dans l'ital. argine (agger), centinare (cincturare*), Sinno
nom de fleuve (Sirus) ; en esp. arcen (agger) ; en valaque
cununę (corona), suspinà (suspirare). — 3) L'ital. échange
assez facilement r avec d : armadio, Bieda (Blera), chiedere
(quærere), contradiare (pour contrariare), fiedere
(ferire), intridere (interere), pórfido (porphyrus), proda,
rado. La dissimilation doit avoir joué ici son rôle, puisque
presque tous les primitifs contiennent deux r ; la substitution
du d est particulière à cette langue et paraît se présenter, dit-on,
206aussi dans l'osque. Sur une s française tirée de r, voy. à la
lettre S, § 3.

3. R est de toutes les consonnes la plus mobile, en quoi elle
se peut comparer aisément aux voyelles. Les consonnes
initiales, surtout t et f, aiment à l'attirer à elles, non-seulement
quand elle se trouve dans la même syllabe, mais encore quand elle
a sa place dans l'une des suivantes. Cette attraction peut aussi
être exercée par une consonne médiale. Ital. drento (pour dentro),
frugare (furca), granchio (cancer), strupo (stuprum),
Trieste (Tergeste), Trivigi (Tarvisium) ; leggiadro (pour
leggiardo), vipistrello (vespertilio). Esp. cralo (clarus),
estrupo (stupr.), fraguar (fabricare), ogro (orcus), preguntar
(percontari), trujal (torcular), yerno (gener). Port.
fragoa (fabrica), fremoso arch. (form.), fresta (fenestra).
Prov. cranc (cancer), presega (persica), trempar (temperare),
trolh (torculum). Franc. Brancas (Pancratius) Voc.
hag
., brebis (vervex), breuvage (prov. beuratge), Fréjus
(Forum Jul.), fromage (pour formage), tremper, treuil,
troubler (turbulare*), v.franç. bregier (berger), estreper
(exstirpare), fremer, hebregier. Valaque crap (b.lat. carpa),
frementà (ferm.), frimbie (fimbria), frumós (form.) —
Mais parfois, au contraire, l'r s'écarte de l'initiale : ital. coccodrillo
(b.lat. cocodrillus Vocab. opt., p. 45), farnetico
(phren.), formento (frum.), Palestrina (pour Pralestina ?
lat. Præneste) ; esp. cocodrilo, corchete (franç. crochet),
escudriñar (scrutinium), pesebre (præsepe), quebrar
(crepare), v.esp. estormento (instrum.) Canc. de B. ; port.
costra (crusta), v.port. desperçar (dispretiare*) ; prov.
Durensa (Druentia). Dans les dialectes la transposition de l'r,
qui est un phénomène connu dans d'autres langues, comme le
grec, le latin et l'allemand, est extrêmement habituelle. En particulier,
le cas le plus fréquent est le changement de place de r
initiale avec la voyelle suivante ou réciproquement de la voyelle
initiale avec r, p. ex. bologn. arsolver (ris.), arsponder (risp.),
piém. arcapitè (ricapitare), arport (rapp.) ; mais aussi dans
l'it. écrit arcigno (fr. réchin), arnione (roignon), Orlando
(Roland) comme en b.lat. Ortrudis pour Rotrudis Voc. hag.,
orliqua (reliquia), ramolaccio (armoracia), rubiglia (ervilia).
De même en picard ercanger (rechanger), erfiker (reficher),
ernir (revenir) 1119.207

4. La chute de cette liquide entre des voyelles s'est à peine
produite. Il semble qu'on en ait des exemples dans l'it. dietro pour
diretro, et prua pourprora ; mais ici r a disparu par euphonie ;
drietro surtout aurait été insupportable. On remarque en outre
cette chute dans quelques désinences qui paraissent avoir été modifiées
par analogie avec d'autres : battisteo Par. 15, 134, romeo,
scaleo scalea pour scalero scalera Purg. 15, 36, 12104. Dans
aja (area), foja (furia), Pistoja (Pistoria) ou le val. intųiu
(anterius), coaie (corium) r ne disparaît pas entre voyelles,
mais devant j. En espagnol même chose se produit quelquefois
devant j et devant ch : sobejo (superculus*), macho (marculus),
sacho (sarculum). La chute assez fréquente après une
forte est générale en roman : italien arato (aratrum),
cugino (consobrinus consrin), deretano (retro), Piperno
(Privernum), propio (proprius) ; esp. canasta (canistrum),
quemar (cremare), temblar (tremulare*) ; Port. rosto, etc. ;
prov. ganré ( = gran re) ; valaq. corastę (colostra), rost
(rostrum), tunet (tonitru). Mais il arrive aussi souvent, et
même plus fréquemment, que l'r est attirée par une forte, voy.
la IIe section. L'apocope n'est pas non plus sans exemple. Ital.
cece (cicer), frate, mate Dante De vulg. eloq. 2, 7, pate,
moglie (mulier), pepe (piper), preste (presbyter), sarto
(sartor), suora (soror). Esp. frai, maese (magister), nueso
(noster) ; Port. frai, mãi, pai, goto (guttur). Prov. senh
(senior), d'où le cat. mosen = franç. monsieur, de même
prov. Pey pour Peyr d'après Leys d'am. II, 188. Franc.
chiche (cicer), Oise (Isăra), Trèves (Treviri), toutefois dans le
dernier ex. r paraît être tombée devant s (Treviris ou Treviros,
Trevirs) ; dans le langage vulgaire mette pour mettre, rende
pour rendre et semblables. Val. frate, sorę. Dans quelques cas
la chute de l'r entraîne aussi un t précédent. Ce sont surtout les
expressions désignant la plus proche parenté qui sont soumises
à ces abréviations.

Dans RL la première liquide s'assimile à la deuxième dans
quelques cas d'enclise : en it. costallo pour costar lo, pel pour
per il, esp. hazello pour hazer lo, port. amallo pour amar lo.
Rapprochez-en le v.fr. Challon, mellan, paller à côté de
Charlon, merlan, parler, franç. moderne chambellan ; cf.
208lat. pellucidus de perlucidus. Mais Challon renvoie directement
à l'ancien norois Kall de Karl.

RS comme NS éprouve souvent la syncope de la liquide. C'est
encore simplement la continuation d'une habitude linguistique du
latin, qui s'exprime p. ex. dans haesi, hausi, dans les composés avec
vorsus, comme prosa, retrosum, susum (Schneider, I, 471),
introsus (Orell. 4034), rusus pour rursus Class. auct. VII,
578, et avec assimilation dans dossum (sic et dossum per duo s
quam per
r dorsum quidam ut levius enuntiaverunt Vel.
Long. Putsch 2237), dossuarius dans Varron, Sassina
pour Sarsina. Ex. : ital. dosso, ritroso, suso comme en latin,
muso (morsus), pesca (persica). — Esp. avieso (aversus),
traves (transversum, travessas Yep. IV, n. 29, année 791),
vieso, arch. (versus) Bc. Apol., suso, mais dorso, non doso ;
ajoutez coso (cursus), mueso (morsus), oso (ursus) ; port.
avesso, travesso, pecego (it. pesca), pessõa (persona. —
Prov. dos et dors, ves (versus prép.). — Franç. dos, dessus,
pêche, aussi chêne pour chersne (quercinus*). — Val. dos.

RC voyez sous C.

LR et NR intercalent un d pour adoucir la prononciation,
comme nous l'avons vu en parlant de L et N. Le groupe RR
résultant d'une syncope emploie le même procédé, comme dans le
pr. aerdre (adhærĕre pour -ēre), franç. sourdre (surgere
sour're
), tordre (torquĕre tor're pour -ēre), qui rappellent le
néerl. meerder de meerer ou le cimbrique jardar de jarar
(jahre).

MR voy. M.NR voy. N.TR voy. T.DR voy. D.
SR voy. S.BR voy. B.

T. TH.

Dans th, comme dans ch et ph, l'aspiration disparaît ; d'où il
suit que th équivaut à la forte même dans les mots que les
langues néo-latines ont immédiatement tirés du grec : it. tallo
(thallus), torso (thyrsus), spitamo (σπιθαμή) ; mais avec
d Adige (Athesis), endica (ἐνθήκη). — Initial, t persiste
partout. A la médiale il est diversement traité. En ital. la forte est
de règle : abbate, acuto, state (æstatem), amato, carota,
fato, frate, lieto, loto (lutum), mutare, nepote, salute,
sentito, vita, voto. Elle est redoublée dans bottega (apotheca),
battere, bettola (betula), brutto, cattedra, cattolico, cetto
(cito), legittimo, putto, tutto. Par exception on trouve aussi
209la douce, parfois à côté de la forte : ainsi dans badia (abbatia),
budello (botellus), contado (comitatus) en contradiction
avec ducato, et dans contrada, imperadore, lido (litus),
madre, paladino, padella, padre, spada, strada. La douce
est beaucoup plus usitée dans les dialectes. Elle se redouble dans
soddisfare (satisfacere), ce dont il n'y a pas un second exemple 1120.
— L'espagnol préfère décidément la douce : agudo, amado,
condado, dedo (digitus) ; emperador, lodo, madre, miedo,
mudar, padilla, padre, rueda, saludar, sentido, espada,
estrada, todo, vida. Dans différents mots, la plupart d'origine
récente, t persiste aussi : abeto (abietem), absintio, agitar,
aparato, apetito, astuto, betun, bruto, cariota, cicuta
(anc. ceguda), grato, gritar (quiritare), habitar, incitar,
infinito, irritar, lite à côté de lid, margarita, meritar,
meta, nepote, notar, planeta, poeta, quieto à côté de quedo,
recitar, refutar, secreto, seta à côté de seda, visitar, voto.
Remarquons un ex. de syncope, trigo (triticum). Le Port.
comme l'espagnol. — Le provençal, lui aussi, préfère de beaucoup
la douce : aguda, amada, budel, cadena, cridar, leda, margarida,
menuda (minuta), mudar, padela, poder, pudir
(putere), sadol (satullus), saludar, seda, sentida, vedel
(vitellus), vodar (votare*). La chute de ce d, comme dans
puor pour pudor, tuar pour tudar, via pour vida, est rare et
dialectale. Mais quelquefois, et même dans des mots tout à fait
populaires, ici encore la forte a remporté la victoire sur la
douce, cf. beta, betun (bitumen), citar, dotar, fatigar, litigi,
lutos, matin (certainement de matutinus mat'tinus), matrona,
metal, meitat (medietas), natura, nota, potestat, titol,
tota, tutela, util, vital à côté de vidal. — En français le d
commun à la branche romane occidentale, et que l'on retrouve
dans les anciens monuments, disparaît : on dit par ex. aimée,
finie, soucier (sollicitare), roue (rota), vouer, arguë,
menue, puer, saluer, pouvoir (anc. pooir), veau (veel),
Bourges (Bituriges Boorges), Châlons (Catalauni Chaal.),
chaîne (catena caena), aurone (abrotanum, avec chute de la
syllabe ta), plane (platanus, de même). Dans plusieurs cas, il
faut admettre l'insertion d'un i euphonique après la chute de t,
cf. ci-dessous TR : boyau (botellus boellus boiel), craie
(creta crea creia), délayer (dilatare dilaer). Un très-petit
210nombre seulement de mots vraiment français, comme aider
(adjutare), coude (cubitus), plaider (placitare) tolèrent la
douce. Brigade, cascade, estrade, parade, salade, bastide
et d'autres noms tirés de verbes sont étrangers. La persistance
de la forte est bien plus fréquente, et elle a lieu, non pas seulement
dans les mots (savants) soustraits aux lois phonétiques,
mais encore dans d'anciens mots populaires. Voici des exemples
de différentes sortes, quelques-uns avec redoublement du t :
battre, bette, blette (blitum), boutique (ital. bottega), brutal,
carotte, citer, coutume, dette (debita), diète, disputer,
éviter, fuite, imiter, ingrate, interprète, jatte (gabata),
mériter, minute, motif, nette (nitida), noter, quitte (quietus,
v.fr. coi), planète, poète, réfuter, suite (b.lat. sequita),
toute, visiter, voter à côté de vouer. Il est vrai que dans
plusieurs d'entre eux, comme beta, blitum, noter, tota les formes
seraient devenues trop courtes. — Le valaque garde la forte :
frate, inperat, lęudatę, mutà, sete (sitis), spatę ; d dans
sad (satus). — On trouve de très-bonne heure quelques
exemples de l'affaiblissement de t en d. Ainsi dans des inscriptions :
limides pour limites, Badaus pour Batavus (Schneider
I, 255), iradam pour iratam (142ap. J.-C.) Orell. num. 2541.
Fréquent dans les chartes surtout franques, par ex. mercado,
strada, quarrada Bréq. n. 69, podibat Mar. p. 100 (de l'an
657), terridoriam HPMon. n.. 15 (de l'an 816), etc. ; lidus
pour litus dans les mss. de la L. Sal.

La finale latine dans les mots et, aut, caput n'est conservée
nulle part : ital. e, o (devant les voyelles ed, od), capo, etc.
Dans la conjugaison, les langues du nord-ouest seules la conservent,
et encore avec des restrictions ; voy. ci-dessous au
chap. de la flexion. Le t devenu final par apocope comme dans
beltat, virtut, amat, vestit est supprimé par la langue italienne
quand elle ne conserve pas la voyelle suivante : beltà, virtù,
amato, vestito. L'espagnol échange la forte avec la douce
comme à la médiale : abad (abbatem), ciudad (civitatem),
lid, red, sed (sitis), salud, virtud, amad (amate) ; les anciens
écrivaient encore abat, beltat, cidat. Le portugais ne supporte
jamais ce t, il dit : abade, cidade, lide, rede. En provençal la
forte reste intacte : abat, beltat, salut, amat, vestit ; seul le
vaudois la rejette habituellement comme dans salvá, trinitá,
offendú. Sur c pour t au parfait (mordet, mordec) voy. la
Flexion. Le franç. n'aime pas le t final et le rend généralement
muet là où il l'écrit. Il ne l'écrit du reste que dans un petit
211nombre de mots anciennement usités comme dot, esprit, fat,
lit, tout ; fréquemment dans des mots récents ou étrangers comme
ingrat, délicat (ancienn. delié), légat, soldat, mandat, appétit,
crédit, débit, dévot, brut, institut. Mais dans les désinences
at, it, ut, la forte disparaît complètement : ainsi dans duché,
gré, aimé, abbé, cité, parti, vertu (mais cependant salut),
écu, aigu, menu, glu. Dans soif (sitis) t semble avoir subi un
changement singulier en f. Yoy. sur ce point Dict. Etymol. II.
3me édit. Le valaque supporte t à la finale : cųntat, vindut, auzil.

2. Devant i ou e atone suivi dans la même syllabe d'une
autre voyelle, t devient z = ts, qui prend une différente forme
d'après le caractère de chacune des langues. C'est dans la nature
de l'i palatal, qui se rapproche du j, qu'il faut chercher la raison
de ce changement en une sifflante. Ital. grazia, avarizia,
palazzo ; cc de t, ct, pt : Lecce (Aletium), docciare (ductiare*),
succiare (suctiare*), cacciare (captiare *), conciare
(comptiare *), et aussi zz, comme dans frizzare (frictiare *),
nozze (nuptiæ). Esp. gracia, nacion, palacio, dureza,
cazar. Prov. gracia, razo, chanso, cassar. Franç. grâce,
nation, justesse, sucer, chasser. Voyez ci-dessus au chapitre
de l'hiatus, où sont indiquées d'autres formes qu'a prises ce
groupe. Ce développement phonique de ti ou tj s'observe déjà
dans les vieilles langues italiennes, qui présentent pour la désinence
tio aussi bien sio que so avec disparition de l'i. La langue
populaire latine des bas temps en fournit de nombreux exemples.
D'après un grammairien du Ve siècle on prononçait etiam comme
eziam (it. ezian dio). Isidore dit ; cum justitia z litteræ sonum
exprimat, tamen, quia latinum est, per t scribendum est
sicut militia
. Dans une charte gothique de Ravenne, probablement
du commencement du VIe siècle, donc bien antérieure à
Isidore, kavtsjôn = lat. cautionem présente ts pour t ; pour
Ulfilas, au contraire, lectio sonnait encore laíktjô, et non
laíktsjô. Dans des chartes des VIe et VIIe siècles, également de
Ravenne, il y a des exemples comme δοναζιονεμ, δονατζιονες, ακτζιο
pour le latin donationem, donationes, actio. L'App. ad
Prob.
défend de prononcer Theophilus comme Izophilus,
c.-à-d. teo comme zo, ce qui se faisait donc. Aussi ce i est-il
de bonne heure rendu par s : alterchassiones HLang. I, 99
(de l'an 852), concrecasione 124 (873), nepsia pour neptia
Ughell. III, 35 (898). — En roman, t devant i tonique, suivi
d'une voyelle, du moins dans les mots grecs, subit la même
règle de prononciation : it. profezía, esp. democracía, franç.
212aristocratie ; it. Milzíade, esp. Milcíades, franç. Miltiade.
On peut ranger en outre dans le même cas : it. zio (thius, θεῖος),
val. inpęrętzie, esp. Macías (Mathias), fr. populaire Macé
(Matthæus) Voc. hag. Mais l'assibilation se produit aussi
sans que la présence d'une deuxième voyelle soit nécessaire.
Ital. abete, abezzo (s'il ne vient pas plutôt de abietus *), rotolare
ruzzolare
, Forenza (Forentum). Esp. gonce, port.
gonzo (contus ?), particulièrement dans le suffixe azgo =
alicus, à côté de adgo : consulazgo consuladgo, etc. Prov.
Bezers (Biterræ, Biterris), espaza (spatha), mezeis (metipse),
lampreza (lampreta *), palazi (palatinus). Franç.
seulement l'arch. palasin. En val. très-souvent tz même à
l'initiale : tzineà (tenere), tzarę (terra), tzest (testu), tzie
(tibi), intzeles (intellectus).

Le groupe TT ne donne pas de douce. Ital. gatto (cattus
catus
), ghiotto (gluttus, cf. gluttire), gotta (gutta), matta,
mettere, quattro, saetta. Esp. gato, gloton, gota, meter,
quatro, saeta. De même prov. catal., etc., franç. chat, glouton,
goutte, goître (guttur), mettre, quatre. Même règle
dans les composés comme attendere, attestare.

TL voy. sous L.

TR médial. L'italien dans ce groupe incline un peu plus vers la
douce, cf. padre, madre (mais frate, et non fradre), adro
Purg
. 30, 54, cedro (citrus), ladrone, nudrire. Le prov.
va plus loin que d'habitude ; il syncope t et comble la lacune par
un i euphonique d'où naissent des diphthongues : on doit supposer
ici l'intermédiaire dr (fradre, etc.). On pourrait poser
comme degré intermédiaire la vieille forme paer (que l'on trouve
dans certains textes), où la diphthongue ai n'apparaît pas
encore achevée ; on en rapprocherait alors traire de traer.
Il est difficile d'admettre que l'i provienne de t : ces deux
sons sont trop étrangers l'un à l'autre ; les grammairiens qui
s'appuient sur l'expérience résisteront toujours à cette théorie 1121.
Ex. paire, maire, fraire, laire (latro), lairar (latr.),
emperaire, meire (metere), peira (petra), reire (retro),
veire (vitrum), oire (uter), noirir (nutr.), poirir (putrere),
buire (bútyrum) ; albire (arbitrium) sans diphthongu. En
franç. père s'explique facilement par le prov. paire ; aussi
pierre et arrière sont à peira et reire comme entière enteira
213a intégra. Autrement t est plus volontiers syncopé d'après la
règle générale : Lure nom de lieu (Luthra, Quicherat, 20),
Marne (Matrona), nourrir, pourrir, verre, merrain
(materiamen), v.fr. erre et errer (iter, iterare*) ;
L'immixtion de l'i aurait ici donné les formes Mairne, noirir,
poirir, voire. Un ancien exemple portugais est mare (mat 'r)
SRos., mais à côté de ce mot on ne trouve pas frare, pare ;
portug. moderne, mãi, pai.

TC, voy. sous C. — MT, voy. sous M.

ST (çt) au milieu des mots se transforme souvent : ital. en sci,
esp. et portug. en x, z, prov. et franç. en ss. A la finale, t est
simplement expulsé : pos pour post se trouve déjà chez les arpenteurs
romains (pos legem, pos te) ; un ancien grammairien mentionne
posquam, voy. Schneider, I, 479, et mon Dict. Étym. I, s.
v. poi. Ital. angoscia (angustia), arbuscello (arbustellum*),
bescio (bestia), coscino (culcitinum*, culçt.), moscione (mustio),
uscio (ostium), poscia (postea) ; avec z inzigare (instigare) ;
à la finaleè (est), poi (post). — Esp. angoxa arch., Arbuxuela
nom de lieu (arbustum ?) PCicl v. 1551, dexar (desitare *),
quexar (questare *), uxier (ostiarius) ; Baza
(Basta), escarzar (excarstare pour excastrare), gozo (gustus),
mozo (mustus), rezar (recitare), uzo arch. (ostium),
Zaragoza (Cæsar Augusta) ; avec c acipado (stipatus),
Ecija (Astigis) ; à la finale es (est), pues (post) ; à l'initiale x
dans Xeres (Asta regia), z dans Zuñiga pour Stuñiga, voy.
Sanchez, II, 527. — Portug. congoxa, deixar, queixar ; avec
z amizade (amicitas*, esp. amistad). — Prov. engoissa, coissi
(ital. cuscino), us, pues. — Franç. angoisse, coussin, tesson
(testa) ; huis, puis. — Les exemples valaques manquent. —
Notre Cassel est né de même de Castellum, le goth. vissa de
vista, le v.nor. sess de sest, le b.all. tassen de tasten ; voy.
Aufrecht, Ztschr. für vergl. Sprachf. IV, 29.

ST init., voy. S. — CT, voy. C. — PT, voy. P.BT,
voy. B.

D.

1. D initial reste intact. Médial, entre deux voyelles, il ne
persiste que dans les langues de l'est, tandis que celles de l'ouest
le laissent fréquemment tomber. Ital. cadére, credere, crudo,
fedele, giudice (judex), godere, grado, lodare, midolla,
nido, nudo, odio, odore, radice, rodere, udire (audire).
La chute est rare, par exemple en composition avec ad : aocchiare,
214aombrare, aoprare, de même dans gioja (gaudium),
appojare (podium), Po (Padus), vo (vado), dans
les mots poétiques creo (credo), gioire (gaudere), rai (radii),
veo (video), dans le mot populaire monna pour madonna,
etc. — Val. crede, laudà, etc. — Esp. adorar, ceder,
crudo, estudio, grado, medio, modo, nido, nudo, odio,
odor, persuadir. Syncope par exemple dans aojar (ital.
aocchiare), bayo (badius), caer, créer, hastío (fastidium),
feo (fœdus), fiel, hoy (hodie), juez, loar, meollo, oir,
porfia (perfidia), poseer (possidere), poyo (podium), raiz,
roer (rodere), tea (tæda). Cette chute est moins constante
dans la vieille littérature, où l'on écrit encore cader, creder,
lodor, roder Bc., odredes pour oireis PC., porfidia
FJ
., mais aussi cruo pour crudo, suor pour sudor Berceo.
Le ms. d'Apolonio, au contraire, comble d'habitude l'hiatus
avec y : cayer, creyer, peyon, riya (rideat), seyer, veyer.
— Le portugais presque comme l'espagnol ; en intercalant v
chouvir, louvar, ouvir, voy. p. 176. — En prov., à côté du
passage au z (§2), la syncope est très-usitée : aïrar (adirare*),
aorar, aultéri, caer, Caerci (Cadurcinus), claure, creire,
cruel, desirar (desiderare), fiel, envaïr (invadere), enveia,
meola, reembre (redimere), roer (rod.), suar (sud.), bai
(badius), glai (gladius), huei (hodie), miei (medius), pui
(podium), rai (radius). La persistance de la douce est beaucoup
plus rare : adorar, adulteri, credensa, cruda, nuda,
obedien, odi, odor, predicar, raditz, roder, rudeza, teda.
— En français la domination de la syncope est encore plus
entière ; en cela, le français est à l'italien ce que le hollandais
est au haut-allemand ; cf. choir (cadere), clore, désirer,
envahir, envie, fiancer (fides), glaïeul (gladiolus), juif
(judæus), Melun (Melodunum), moëlle, nue, ouïr, Quercy
(prov. Caerci), rançon (redemtio), Rhône, seoir, suer, voir,
bai, hui, pui et beaucoup d'autres. En somme, cette consonne
ne se maintient que dans des mots postérieurs mal assimilés,
spécialement dans les suffixes idus et udo comme avide,
cupide, humide, insipide, solide, aptitude, habitude et
dans quelques autres de cette création, comme céder, code,
commode, étude, fidèle (mais v.fr. féel, pl. féaux), fraude,
grade, mode, nudité, persuader, odeur, remède, rude, et
aussi dans les mots d'origine ancienne comme roide (rig'dus), sade
(sap'dus), tiède (tep'dus), souder (sol'dare), émeraude (smaragdus),
dans lesquels une consonne en précédant le d l'a protégé.215

Pour ce qui concerne le d final, il persiste seulement dans l'it.
et le prov. ad, dans l'it. et le v.fr. ched (quid), mais seulement
devant les voyelles initiales, et dans l'ancien français od (apud).
Le d devenu final par suite d'abréviation est traité en italien
comme t : , mercè, piè à côté de fede, etc. Le valaque le
supporte : aud (audio), hęd, (fœdus). L'espagnol l'admet moins
aisément et dit, il est vrai, red (rete), mais fe et non fed
(fides), et de même pie, mais merced ; en général, il aime,
dans ces mots, à garder la voyelle finale, comme dans fraude,
sede (sedes). Le dialecte portugais ne supporte pas plus ici d,
que t : cf. , mercé, (esp. sed), de même cru (crudus),
no (nodus), nu (nudus). En provençal d, lorsqu'il ne
disparaît pas, devient fort : nut (nudus), pe, etc. En français
il se maintient comme lettre muette ou disparaît complètement :
muid (modius), nœud, nid, pied ; cru, demi, foi,
degré 1122.

2. De même que t devant i palatal devient z = ts, de même d
devient z = ds (z doux). L'apparition de cette sifflante produite par
di se constate déjà dans le latin de la décadence, car on prononçait
le grec δια διαι za ze, zabolus pour diabolus, zaconus pour
diaconus, zametrus pour diametrus, zeta pour diæta, cf.
éolien καρζά pour καρδία. D'après Servius, cette manière de prononcer
atteignait plutôt les mots latins que les grecs ; il remarque
en effet à l'occasion du nom de pays Media : di sine sibilo
proferenda est, græcum enim nomen est
(Schneider, I,
387) ; la sifflante se faisait donc entendre dans le latin media.
C'est à cela que correspond, dans une charte italienne de 793,
mecia pour media. HPMon. n. 14 ; l'ital. mezza a supprimé
ici l'i. D'autres exemples latins sont zebus pour diebus Mur.
Inscr. 1571, 1 ; dans une charte de Bergame γαυζιουσο pour
gaudioso Mar. p. 169 ; un glossaire du VIIe au VIIIe siècle
traduit l'allemand speicha par razus, ital. razzo. Mais ce
développement phonique rappelle aussi l'osque zicolo correspondant
au latin dieculus (Kirchhoff, Sladtrecht v. Bantia). Au
temps d'Isidore, les Italiens disaient déjà ozie pour hodie
216(roumanche oz), aussi dérive-t-il mozica de modicus : mozica
quasi modica… z pro d, sicut solent Itali dicere ozie pro hodie
(20, 9). Une autre ressemblance de di avec j sera indiquée sous
cette dernière lettre. On a un exemple complet des trois formes
dans Diabolenus Zabolenus Jabolenus comme dans Jadera
Diadora Zara
, cf. Buttmann, Lexicologus, I, 220 ; de même à la
médiale dans Eporeia Eporedia Eporizium, voy. Böcking Index
ad Not. dign.
Les exemples romans sont : ital. orzo (hordeum), mezzo (medius),
mozzo (modius), pranzo (prandium),
razzo (radius), rozzo (rudius pour rudis), schizzo (σχέδιος),
berza (viridia) ; on trouve ce z à l'initiale dans le dialecte vénitien :
zago (diaconus), (deorsum), zorno (diurnum). Val.
orz, miez, prųnz, razę, spuz (spodium). Esp. bazo (badius),
mezana mesana (mediana), orzuelo (hordeum), vergüenza
(verecundia). Les exemples provençaux et français manquent ;
esquisse vient de l'ital. schizzo. — Cependant, ici aussi, comme
pour le t, la sifflante s'est produite sans le secours d'un i palatal
comme dans l'ex. ci-dessus mozica ; cette sifflante est la forme
vraiment indigène en valaque et en provençal. Val. zece (decem),
zieu (deus), (dies), zic (dico), frunze (frondem), pręzi (prædæ) ;
particulièrement dans la conjugaison : crezi, crezųnd,
crezut. Prov. azesmar (adæstimare *), azorar (adorare),
azulteri, auzir, benezir, cazer, cruzel, fizel, glazi (gladius),
lampaza, lauzar, obezir, orreza (horrida), prezicar,
pruzer (it. prudere), tarzar, vezer (videre), veuza (vidua) ;
encore prov.mod. z ou s : auzí, veuzo, susá (sudare). Dans
quelques mots comme auzir, cazer, z domine exclusivement,
dans d'autres, il y a syncope (§ 1) ; certains mss., celui du Boèce
au moins, n'emploient pas du tout z (cadegut, laudar,
veder). Les exemples sont rares dans les autres langues. Ital.
arzente, penzolo, verzura pour ardente, etc., cf. verzaria de
l'an 752 Mur. Ant. V, 1011 ; esp. juzgar (judicare), v.port.
avec ç ou s arcer (ardere), asunada SRos. ; v.fr. tarzer
pour tarder Chr. Ben. (si ce n'est pas pour targer),
champ. rizelle pour ridelle, v.fr. Mazalaine pour Magd.,
voy. Ruteb. II, 488 ; Bouille aussi, De vulg. ling. 38,
remarque Mazelaine, de même Vezelay pour Vedelay. Du
prov. azesmar est né le v.franç. acesmer, ital. accismare,
esp. acemar. — Parmi les langues voisines, le breton connaît
(peut-être depuis le XIe siècle, Zeuss, I, 164) la dégénérescence
du d médial et final en z (s doux) ; mais ici il y a eu
comme intermédiaire une aspirée que les dialectes apparentés
217montrent encore. Ex. clezeff (gladius, prov. glazi), feiz
(fides), Juzeth (Judith), krîz (crudus), preiz (præda),
prezec (prædicare), urz (ordo).

3. Le changement en l, n, r était facile : 1) En l : ital. caluco
(cad.), cicala, ellera (hed.), tralce (tradux). Esp. cola
(cauda), esquela (scheda), homecillo (homicidium), Madrileño
(pour Madrid-), melecina, mielga (medica), cf. l de t
dans nalga (natica) ; à la finale Gil (Ægidius) ; voy. ci-dessus,
p. 90, des exemples du dialecte de Léon ; prov. cigala, elra, Gili.
Ce rapport entre d et l est déjà connu du latin : à l'init. dacrima
lacrima
, devir (δαήρ) levir, dingua lingua ; à la méd. cadamitas
calamitas
, dedicata delicata, Medica Melica, Ὀδυσσεύς
Ulysses. On le retrouve aussi dans des langues étrangères à
l'Europe, comme le prouve Bopp, Vergleich.Gramm. I, 29, 2e éd.,
trad. Bréal, I, 51. — 2) En n : ital. lampana (-da), palafreno
(paraveredus), pernice ; esp. palafren. — 3) En r :
ital. mirolla (medulla), nap. rurece (duodecim) ; esp. lampara
(-da) ; val. armęsariu (admiss.) ; de même en lat. meridies
(med-). L'échange avec t se produit aussi (voy. ci-dessous nd),
d'où ital. Tertona (Dertona), Trapani (Drepanum). Plus
remarquable est l'échange avec la douce de la série gutturale
dans gazapo pour dasapo (dasypus), golfin à côté de dolfin
(delphinus), gragea à côté de dragea (τράγημα).

DR partage dans le nord-ouest le sort du tr : la muette
tombe et est remplacée par un i quand il n'y en a pas déjà un.
Prov. caire (quadrum), raire (radere), cadeira (cathedra),
creire (cred.), aucir (occid.), rire (ridĕre pour -ēre), foire
(fod.), concluire (conclud.). Franç. équerre (quadrum),
raire, croire, clore pour clorre, etc. Il est vrai que le phénomène
n'est assuré que dans caire et cadeira ; dans les autres
cas, on peut penser à la chute simple du d : radere ra'ere
raire
comme trahere traire. Eulalie a creidre, qui montre
l'attraction de l'e (credere creedre creidre). Dans l'ital. Carrara
rr
, d'après Pott, Personennamen, p. 437, provient de dr,
c'est quadraria, nom emprunté aux carrières de marbre.

DC, voy. sous C.

DJ, DV se comportent comme bj, bv : ital. aggiustare
(adjuxtare *), au contraire ajutare (adj.) et non aggiutare,
et en outre avvenire (adv.) ; esp. ayudar, avenir, etc.

MD, voy. sous M.

ND. Dans ce groupe, d disparaît dans beaucoup de mots ou
s'assimile, et alors n se redouble, comme par ex. en v.nor. ou
218suéd. (annar, finna, goth. anthar, finthan), ou aussi dans des
dialectes populaires allemands (finne pour finden, kinner pour
kinder). Les cas de cette espèce sont : ital. canido (cand.),
manucare (mand.). Très-fréquent dans les dialectes de la basse
Italie, par ex. sicil. abbunnari (abundare), accenniri
(accendere) 1123. Esp. Blanes nom de lieu (Blanda d'après
Cabrera), escaña (pour escanda), fonil (fundibulum). Catal.
anar (esp. andar), fonament (fundam.), Gerona (b.lat.
Gerunda), manar (mandare), segona (secunda) ; ici très-usité.
En provençal d tombe toujours quand il est final, ainsi que t :
en (inde), on (unde), preon (profundus), joven (juventus).
Franç. espanir arch. (expandere), prenons (pour prendons),
responent arch. (pour respondent). Devant i palatal : ital.
vergogna (verecundia), franç. Bourgogne (Burgundia),
Compiegne (Compendium). Cf. lat. grunnire de grundire,
dans Plaute dispennere pour dispandere, qui coïncide d'une
manière frappante avec le v.franç. cité espanir, si l'origine de
ce dernier mot est exacte. — La douce est remplacée par la forte
dans l'ital. sovente, franç. souvent (subinde), peut-être par
assimilation à repente. Et aussi dans quelques autres mots
comme : ital. pentola (pendula), esp. culantro (coriandrum),
franç. pente (de pendere).

GD, voy. sous G. — PB, voy. sous P.

Z.

Ce son composé (ds avec s douce) n'affecte pas partout la même
valeur dans les langues nouvelles ; en portug. et en franç. par
exemple, il est devenu un son simple, à peu près comme l'ancien
ζ dans le grec moderne. Dans le prov. fr. ladre (Lazarus), z,
à cause de l'r qui suit, a été remplacé par d ; on a des exemples
semblables dans l'ital. sidro, esp. sidra, franç. cidre (sicera) ;
franç. madré (allemand maser). Dans quelques autres cas,
il a dû céder au g palatal : ital. geloso, prov. gelos, franç.
jaloux (zelosus, esp. zeloso) ; ital. gengiovo, esp. gengibre,
219franç. gingembre (zingiberi) ; ital. giuggiola, franç. jujube
(zizyphum) ; à quoi se peut comparer dans les mss. le passage
de z à di : ὄβρυζον obridia, glycyrrhiza glycyridia, gargarizare
gargaridiare
(Schneider, I, 386). Nous avons vu sous
la lettre d la production inverse du z de j ou dj. Le suffixe
verbal izare échange, en français, z avec s : baptizare
baptiser
.

S

était, en latin, prononcée dure à l'initiale aussi bien qu'à la médiale
et après les consonnes (excepté après n), douce entre les voyelles,
sourde et mate à la finale spécialement dans la langue populaire
ancienne et récente, où elle finit par s'effacer complètement
(Corssen, 2e édit., I, 277 ss.). Dans les langues filles aussi,
s sonnait généralement, plus ou moins forte, voy. la 2e section.
Il faut en outre faire les observations suivantes :

1. Elle dégénère rarement en d'autres sons, et quand cela lui
arrive, elle prend le plus souvent la prononciation de la chuintante
large ś (ital. sci, Port. x) : ce son devint une aspirée en
espagnol, mais ne pouvait se traduire en provençal et en français
que par ss ou iss. Exemples à l'initiale : ital. scialiva (sal.),
sciapido (in-sapidus), scimia, scempio (simplus), sciringa
(syrinx).Esp. en-xabido (ital. sciapido), xabon (sapo), xolma
enxalma
(sagma), Xalon nom de fleuve (Salo), xarcia (ital.
sartie), Xativa (Setabis), xenabe (sinapis), Xenil nom de
fleuve (Singilis), xerga (serica), xeringa, Castro-xeriz
(Castrum Sirici), xibia (sepia), Xigonza (Segontia), ximia,
xugo (sucus), enxullo (insubulum). En pg. quelquefois avec la
syllabe en préposée : en-xabido, xarcia en-xarcia, xastre
(esp. sastre), en-xergar (esp. en-sercar), xeringa, en-xofre
(sulphur). — Exemples à la médiale : ital. asciogliere (assolvere),
vescica ; esp. baxo (bassus), Carixa (Carissa), cejar
(cessare), Lebrija (Nebrissa), mexias (messias), paxaro
(passer), vexiga ; portug. paixão (passio), etc. ; prov. baissar
(de bassus), franç. baisser. — Dans les exemples que nous
venons de citer, s éprouve, comme on voit, le même sort que x.
Le franç. baisser aussi se conforme à laisser (laxare). Mais
on est peu porté à supposer pour cela des formes antérieures
ximia, xirinx, vexica, baxare ; d'ailleurs le bas-latin n'en
fournit pas d'exemples. Une remarque facile à faire, c'est que
cette prononciation n'atteint que l's romane dure (médiale ss),
jamais l's douce. On n'imagine pas un ital. roscia pour rosa : et
220pour ce qui est de vescica, on doit croire que la forme (qui se
rencontre) vessica = franç. vessie aura précédé. La langue
semble donc avoir cherché ici un adoucissement de l's dure, car s
a plus de douceur que ss. Seulement, il ne faut pas expliquer cet
adoucissement, comme, pour l et n, par l'immixtion d'un j,
car là où sj existe réellement, il est représenté tout autrement
dans les langues romanes (p. 170). — Nous parlerons du valaque
ś dans la seconde section.

2. S s'échange aussi avec z, ç, ou esp. ch. Ital. zavorra
(saburra), zambuco, zaffiro, zezzo (secius), Zannone
(Sinnonia), zinfonia (symph.), zoccolo, zolfo (sulphur),
zufolare (sufflare) ; surtout après n ou r, comme dans anzare,
anzi, canzare, manzo, scarzo pour ansare, etc., Conza
(Compsa). C dans bacio, cacio, voy. p. 170, Cicilia (Sic),
cinghiale (singularis), concistorio, cucire (consuere). G
dans Adige (Athesis). — Esp. zafir, zandalo, zueco zocalo
choclo
(soccus), zucio (sucidus), azufre (sulph.), zurdo,
almuerzo (morsus), Iviza (Ebusus), rozar (rosus) ; cedazo
(setaceum*), cendal (sindon ?), Cerdeña (Sardinia), cerrar
(sera), Cervantes (Servandus d'après Cabrera), cidro
(sicera), acechar (assectari), decir (desidere) PC., Corcega
(Corsica), rucio (russeus) ; chiflar (sif.), chinfonia arch.,
chuflar (suffl.), et aussi prov. chiflar, chuflar. — Franc.
céleri, cendal arch., cidre. — Val. zar (sera), zer (serum).

3. L'histoire des langues nous fait connaître le changement
fréquent de l's en r (Bopp, Vergl. Gramm.2, I, 42, trad. Bréal,
I, 64). Le domaine roman en connaît plusieurs cas, auxquels
on doit ajouter aussi ceux où r provient de ç. Ital. ciurma
(κέλευσμα, esp. chusma), orma (ὀσμή). En espagnol pas
d'exemple, à moins qu'on n'admette llardrado pour lazdrado,
Apol., 63 ; portug. churma, cirne pour cisne.
Cat. fantarma (phantasma), llirimaquia (lysimachia).
Prov. almorna (eleemosyna), azermar pour azesmar,
Ermenda pour Esmenda Chx. IV, 70, gleira pour gleisa
(ecclesia), gleisargue (ecclesiasticus), varvassor pour vasvassor.
Franç. orfraie (ossifraga), v.fr. almorne comme en
prov., marle pour mascle Barl., p. 182, 32 (encore en picard
merle), merler pour mesler, varlet pour vaslet. A l'inverse,
on trouve, dans le français moderne, quelques s venues de r :
besicle, chaise, poussière de bericle, chaire, pourrière.
Nous verrons dans la section II le passage, dans un dialecte, de
s à h.221

4. La syncope de s entre voyelles est à peu près inconnue dans
le domaine roman. En provençal on remarque des formes comme
bayar pour baysar (basiare) LRom. I, 577b, Chx. III, 59 ;
dans Flamenca 2605 baia rime avec aia, (habeat) ; maio est
pour maiso GRos. souvent, LRom., I, 575a, M. 662, 7 ; ocaio
pour ocaiso, id. ; raio pour raizo Flam. 5416, gleisa (ecclesia)
rime avec eia, etc. ibid. v. 2310, on comprend qu'il faut ici lire
gleia ;preio pourpreiso est dans Chx., IV, 628 1124. Devant les consonnes
la syncope est déjà plus fréquente. En ital., elle est à peine
usitée : prete pour prestre (presbyter) et poltro au lieu du
dur polstro (allem. polster). En provençal l's tombe dialectalement
devant les liquides : isla ilha, meisme meime,
pruesme proime, almosna almoina, masnada mainada,
preisseron preiron. La chute de cette lettre devant les autres
consonnes, en français, est assez connue et n'a besoin d'aucun
exemple pour être établie, voy. ci-dessous ST, SC, SP. —
L'apocope en italien est de règle, et la place de la consonne
chassée est quelquefois remplie par i euphonique ou e, comme
dans crai (cras), piue (plus), voy. p. 185. En provençal,
il faut peut-être noter mai à côté de mais, bai à côté de bais.
Dans les autres langues s persiste, si ce n'est qu'en français elle
est souvent représentée par z ou x : chez (casa), nez (nasus),
deux (duos). Sa chute dans les flexions appartient au livre II.

SS devant x, voy. ci-dessus § 1.

SR (çr, xr). Ce groupe n'est pas, il est vrai, proscrit, surtout
en composition (l'italien l'admet même à l'initiale) : sradicare,
esp. desrota, prov. esraigar, v.fr. mezre (misera) Alex. ; le
français, comme le latin (dans estrix, tonstrix), pour faciliter
la prononciation, intercale un t devant lequel s a fini par
disparaître. Ex. : v.franç. ancestre, franç. mod. ancêtre
(antecess'r), conoistre connaître, croistre croître, estre
être
, naistre naître, paistre paître, paroistre paraître
222(parescere *), tistre (texere) ; parfaits assistrent, duistrent
(dux.), occistrent, pristrent, quistrent. Dans cousdre
coudre (consuere) d s'introduit, cf. fisdra SLég. 21, presdra,
15. Prov. istra de issir, mesdren (miserunt) Boèc., 27 ;
roumanche cusdrin (consobrinus) ; esp. Esdras (Esra),
v. esp. conostria Canc. de B., istria de exir Bc., lazdrado
(laceratus). De même en allem. castrol pour casserolle :
pareille intercalation a lieu aussi dans les langues slaves.

ST, SC, SP. Cette liaison de s avec une forte, que le latin
admet dans une large mesure, parut aux Romans, du moins aux
Romans de l'ouest, trop dure à l'initiale ; ils séparèrent donc
cette syllabe compliquée en lui préposant un e, de sorte qu'ils
prononcèrent, par ex., sta comme esta, ce qui ajouta au mot
une syllabe entière. Esp. estar, escribo, espero ; Port. estavel,
escandalo, especie ; prov. estable, escala, espada. SMeut
le même sort dans les mots venus du grec, esp. esmeralda,
prov. esmerauda (σμάραγδος), esp. esmeril (σμύρις). Le français,
ici aussi, se comportait autrefois comme le provençal : on écrivait
et on prononçait l's, estable, eschelle, espée ; peu à peu
la sifflante s'assourdit, et enfin ne fut même plus écrite, tandis
que la voyelle qui lui devait l'existence fut assez heureuse pour
se maintenir : étable, échelle, épée. Pourtant l'une et l'autre
persistent accidentellement dans quelques vieux mots comme
estimer, estomac, esclandre, espace, espèce, espérer,
esprit ; d'autres tels que estacade (vieux estachette), estafilade,
estrade, estrapade, escabeau, escalade, escalier,
espalier, trahissent une origine étrangère. Partout d'ailleurs
les mots savants maintiennent leur initiale originaire ; seul,
l'espagnol introduit ici aussi l'e prothétique : estatica, esclerotica,
esperma. Mais d'anciens monuments négligent parfois
la prothèse, même dans les mots populaires, par ex. : esp.
spidios' PCid v. 226, spidies' 1261, sperando 2249 ; port.
spadoa, stado SRos ; prov. ferma speransa, li scudier ; vaud.
scriptura, spirit à côté de escriptura, esperit ; en français
dans Sainte Eulalie on lit une spede, et plus tard encore ce cas
n'est pas sans exemple, toutes les fois qu'une voyelle finale précédente
se chargeait du rôle de la prothèse. L'ancien catalan offre
un phénomène singulier : l'e s'y prononce quelquefois sans être
écrit, et compte pour une syllabe dans les vers (comme le remarque
Mila, Jahrbuch V, 176). Toutefois, dans un des
dialectes occidentaux, en wallon, la prothèse ne s'est pas pleinement
développée. Voyez ci-dessus, p. 120. — Si nous tournons
223maintenant nos regards vers l'est du domaine roman, nous trouvons
en italien l'initiale originaire intacte, et souvent même
l'it. fait naître ce groupe (s plus une consonne) par l'aphérèse
d'une voyelle : stimare pour estimare (cf. stimaverunt HP
Mon
., n. 111, année 959), stesso pour istesso ; toutefois l'ital.
n'est pas demeuré complètement étranger à l'habitude de l'ouest,
du domaine roman, car lorsque non, in, con, per précèdent,
il a l'habitude d'éviter la dureté de ces groupes en leur préposant
un i : non isperate, in istate, con isdegno, per istare. Mais la
voyelle ainsi préposée n'est essentielle, c.-à-d. inséparable dans
aucun mot. Parmi ces patois, il y en a un, celui de Logudoro, qui
ne peut s'en passer : voy. ci-dessus, p. 77. Le valaque maintient
partout le groupe initial sans l'affaiblir. — On peut suivre l'usage
roman jusque dans le plus ancien b.-lat. et même plus haut. La
plus ancienne forme de la voyelle est i au lieu d'e, qui est plus
grossier, comme on le voit en italien et parfois même en provençal
(istable, istar, isquern, cf. inspieth pour ispieth
SLég
.) : i devait en effet se glisser devant s initiale d'autant
plus facilement que, ainsi que nos grammairiens nous l'apprennent,
l'élément vocalique précédant l'émission de cette
consonne correspond déjà lui-même à un léger i. C'est pour cela
qu'aucune des voyelles plus lourdes a, o, u n'a été employée
à cet usage. Au IVe siècle on trouve istatuam, ispirito. Dans
un ms. de Gaius du VIe siècle, Istichum est pour Stichum.
Lachmann, Comm. in Lucretium, p. 231, a réuni de nombreux
exemples mss. de i, hi, ou in placés en tête du mot (histoïcis,
instoicï). Des inscriptions chrétiennes d'âge différent ont Ismaragdus,
Istefanu (cf. esp. Santisteban avec i au lieu de e),
Ispeti pour Spei, voy. Reines. Inscr. p. 973. Dans les chartes
mérovingiennes cela se présente fréquemment : ainsi istabilis
Bréq. num. 139, estodiant (studeant) 232, esperare 287,
estabelis 290, estodium ib., especiem 316, istibulatione
Mab. Dipl. p. 497, escapinios 501 ; quelquefois même dans
des chartes italiennes iscrivere, istavilis, iscimus, ainsi par
ex. Mur. Ant. III, 569, 1009, Brun. 465, 608, escavino de l'an
827 HPMon. n. 19. Dans sa dissertation Plattlateinisch, p. 333,
Pott a rassemblé des exemples (tirés des mss. de la L. Sal. et de la
Lex Rip.) où x est mis pour s. Les exemples espagnols sont :
escriptura, Esperauta de l'an 775 Esp. sagr. XVIII, 302,
exspontanea de l'an 855 Marc. p. 788 1125. Des langues qui ne sont
224pas romanes emploient aussi cette prothèse. Le basque ne supporte
pas l's impure, il dit esteinua (stannum), ezpalda
(spathula), ezquila (schelle), ou avec i izpiuna, izpiritua,
izquila. Le kymrique prépose y, i, e : yspeit (spatium), ystabyl
(stabulum), yscawl (scala). Mais cet usage, que ne connaît
même pas le breton, est postérieur (Zeuss I, 141), et ne peut avoir
eu aucune influence sur la constitution du mot roman. Parmi les
langues plus éloignées, citons le hongrois qui change l'allemand
storch, strenge, stab en eszterág, esztrenga, istáp.

Un autre moyen d'adoucir la rudesse de l'initiale se présentait
encore à la langue, c'était de faire disparaître l's elle-même.
Mais comme ce procédé avait pour conséquence de rendre les
radicaux obscurs, on en fit rarement usage : esp. pasmar,
prov. plasmar, fr. pâmer (spasmus) ; prov. maragde (smaragdus) ;
franç. tain (stannum).

A la médiale, après une consonne, s impure n'exige aucune
voyelle adoucissante, par ex. esp. abstraer, constreñir,
inspirar Le français non plus ne prépose pas d'e, mais il
élide l's après une voyelle : apôtre, bétail, évêque, nèfle, même
aussi dans contraindre (constringere), montrer. Même chose
dans les groupes SL, SM, SN : mêler, témoin, âne, v.fr.
mesler etc.

La confusion entre st, sc et sp apparaît parfois à l'est : ital.
stiantare, mistio, rastiare, abrostino pour schiantare, mischio,
raschiare, abroschino ; fischiare pour fistulare ; scoglia,
squillo pour spoglia, spillo ; val. śtimb, śtiop pour śchimb,
śchiop ; peśte pour pesce (voy. SC sous C) ; v.portug.
estoupro pour escopro ; prov. ascla pour astla (voyez p. 195
note). Cette confusion entre les divers organes est facile et
naturelle, comme le montrent aussi des exemples allemands :
voyez Wackernagel dans la Zeitschrift de Haupt, VII, 130.

ST médial voy. sous T. — SC méd. voy. C. — NS
voy. N.RS voy. R. — CS voy. C.PS voy. P. —
BS voy. B.

C. CH.

L'aspirée a la même valeur que la forte. En valaque seulement
on entend encore l'aspiration, qui est ici exprimée par h.

C a eu une destinée toute particulière ; il se divise en deux
sons déterminés par la lettre suivante : tantôt il demeure guttural,
tantôt il devient palatal ou sifflant.

I. 1. Devant a, o, u, devant une consonne ou à la finale, c
225demeure guttural sans persister constamment comme forte.
A l'initiale, c persiste d'ordinaire ; cependant on trouve quelques
exemples de douce, analogues au lat. gobius (κωβιός), grabatus
(κράβατος), gummi (κόμμι). Une r ou l suivante ne fait point ici
de différence. Ital. Gaeta (Cajeta), gambero (cammarus),
gastigare, gatto (catus), gabbia (cavea), gobbola (copula),
gonfiare (conflare), gomito (cubitus), graticula, grotta
(crypta ; grupta Ughell. II, 747 de l'an 887). Esp. gambaro,
gamella (camella), garbillo (cribellum), gato, gavia,
graso (crassus), greda (creta). Prov. gat et cat, gabia, gleira
(ecclesia), gras, gruec (crocus). Franç. gobelin (κόβαλος ?),
gonfler, gobelet (cupella), glas (classicum), gras.

A la médiale (après une voyelle) c a éprouvé à peu près le même
sort que t ; il devait fréquemment descendre à la douce, comme
cela est arrivé déjà dans le lat. negotium (nec otium), ou dans
Saguntus (Ζάκυνθος) et assez souvent dans le plus ancien b.l. ;
par ex. matrigolarius Bréq. n. 139, vindegare 220, vogator
(vocatur) 239, sagrata 253, evindegatas 267, vagas (vacuas)
Mab. Dipl. p. 506, abogadus (advocatus) 513, vigarius
dans les formules juridiques. En ital. c persiste dans la plupart
des cas, comme acro, amico, briaco (ebriacus), bruco (bruchus),
cieco, dico, fico, fuoco, giuoco (jocus), meco (mecum),
medico, mica, pecora, pedica, pica, poco, roco (raucus),
sacro, secolo, secondo, sicuro, specchio (speculum), stomaco,
verruca, vescica (vesica). Cependant on trouve parfois
la douce dans les mêmes mots à côté de la forte, cf. ago, agro
(acer), dragone, lago, lagrima, laguna, lattuga, luogo,
magro, miga, annegare, pagare, pregare, sagro, segare,
segola (secale), segreto, spiga. Plus souvent encore dans
les dialectes. — En espagnol, la douce a décidément pris le
dessus : agrio, amigo, embriago, brugo, ciego, digo, dragon,
higo (ficus), fuego, lago, lagrima, laguna, latuga, luego,
Lugo nom de lieu (Lucus), magro, Malaga (-ca), migo
(mecum), miga, Miguel (Michael), milagro (miraculum),
anegar, pagar, pega (pica), sagrado, segar, siglo, segundo,
seguro, espiga, estomago, trigo (triticum), verruga, vexiga.
Dans un petit nombre seulement de mots populaires comme sauco
(sambucus), secreto (segredo Bc), et le mot important poco,
souvent aussi dans les désinences ico, ica, icar : medico,
rustico, musica, aplicar, implicar, indicar, justificar et
dans quelques autres comme caduco, opaco, cloaca, pastinaca,
la forte a résisté. On ne trouve guère la syncope que dans cette
226désinence icar (emplear = implicare), que ic soit radical ou
dérivatif. De même en portugais. — En prov. la douce a pris la même
importance que dans le sud-ouest ; mais ici, à condition que a,
e, i précède, elle admet très-souvent la résolution en y, et alors
iy se simplifie en i. Ex. agre, agut, drago, lagrema, magre,
braga braya (braca), pagar payar, sagramen, cega, negar
neyar
, plegar pleyar (plicare), pregar preyar, segle, segun,
segur, amiga amia (pour amiya), diga dia, figa fia,
miga mia, vesiga, fogal (focus), jogar, logal, verruga.
Après o et u cette résolution ne paraît pas usitée : foial, verruia,
etc. ne se trouvent nulle part. La forte persiste d'ordinaire dans
les mêmes cas qu'en espagnol. — En franç. la résolution et la
chute de la douce (secondaire) font de grands progrès. La résolution
en y ou i se trouve dans doyen (decanus), foyer (focarium),
noyer (necare), noyer (nucarius), voyelle (vocalis),
essuyer (exsucare*), payer (pacare), braie (braca). Chute
dans amie, délié (delicatus), épier (spica), mie (mica), pie
(pica), plier (plicare), prier (precari), vessie (vesica),
mortifier (-ficare), lieue (leuca), verrue (verruca), sûr
(securus), prône (præconium), Saône (Sauconna), larme
(lacrima), serment (sacram.), Yonne nom de fleuve (Icauna
Quicherat 81). Mais dans plier et prier i représente la diphthongue
ei (pr. pleyar, peyar), dans laquelle c est contenu
(voy. I franç. dans la 2° partie) ; à côté de larme on trouve
anciennement lerme pour lairme, dont l'i provient de la
résolution du c ; serment est abrégé de sairement, en sorte
que dans ces exemples et dans d'autres semblables la gutturale
n'a pas totalement disparu. Cette résolution de c en i après
transformation visible ou cachée en g est difficilement contestable.
Dans quelques cas provençaux, comme amia pour amiya,
on pourrait, il est vrai, admettre aussi la chute de la gutturale,
mais dans verai de veracus, ibriai de ebriácus, Cambrai de
Camaracum (voy. ci-dessous à la finale), la résolution
apparaît fort nettement. Elle n'est pas moins visible dans les
cas où la rudesse d'une combinaison comme cs ou ct forçait à la
vocalisation de la première de ces consonnes, puisque l'assimilation
répugnait au caractère des langues du nord-ouest ; des
mots comme seis de sex ou fait de fact peuvent rendre clair ce
phénomène ; voy. ci-dessous CS et CT. La douce demeura
seulement là où l'on ne crut pas pouvoir s'en passer, par ex,
dans aigre, aigu, dragon, figue, maigre, seigle, etc. ; la
forte presque exclusivement dans les mots d'origine récente ou
227moins populaires : baraque, casaque, opaque, bibliothèque,
bourrique, angélique, chronique, logique, musique, rustique,
tunique, époque, caduque, provoquer, suffoquer,
déféquer ; diacre, secret, second (mais qui cependant est
prononcé segond), siècle. — En valaque partout la forte seulement :
acru, amic, zic (dico), foc, etc.

C final, en tant qu'il existe déjà en latin comme dans dic,
fac, hoc, nec, sic, tunc n'est jamais toléré, sauf en prov. oc
(hoc), et le composé franç. avec, et aussi dans donc (tunc), et
l'ancien franç. illoc, illuec (illoc) ; ital. avec une voyelle ajoutée
introcque Inf. 20, 130 (inter hoc), dunque. Autrement le c
est apocopé d'ordinaire : , fa, , , però (pro hoc), esp.
, ni, , péro, etc. Mais en esp. ancien ce c final, dans
les particules, est encore représenté par n : nin, sin, aun
(adhuc), allin (illic) GVic, et ainsi en portug. nem, sim. Il
paraît aussi être contenu à la médiale dans ansí (æque sic),
peut-être même dans l'adjectif enteco (hecticus), ou dans le
subst. portug. pentem (pecten). A ansí (ansin) correspond
aussi l'ancien franç. ainsinc, franç. mod. ainsi, de même que
le prov. aissin LRom. I, 571 a, encore maintenant à Marseille
ensin 1126. — Le provençal respecte partout le c que l'apocope a
rendu final : amic, foc, Aurilhac (Aureliacum), Figeac, Saissac,
etc. Le français ne le conserve pas partout : ami, feu, lieu,
estomac, lac. D'autres mots de cette langue échangent c pour t :
artichaut (it. articiocco), abricot (it. albercocco), palletot
(pour palletoc), ancien franç. gerfault (pour gerfalc). Par
suite les noms de ville gaulois en acum prennent habituellement
ay comme veracus devient vrai, ceux en iacum
prennent y : Bavay (Bagacum), Cambray (Camaracum),
Ally (Alliacum), Fleury (Floriacum), etc. ; cf. Mone, Gall.
Sprache
, p. 33, Pott, Personennamen 255, 456, Zeuss,
Gramm. celt. II, 772 2127.228

2. Le groupe originaire ca (cca) s'écarte sensiblement en
français de l'usage commun : le c y dépouille sa nature
de gutturale et devient chuintant sous la forme ch ; le lat.
a peut se transformer en toute autre voyelle, sans perdre son
influence sur le c précédent, c.-à-d. que ce passage du c au ch
est antérieur au passage de l'a à d'autres voyelles. Ex. de l'init. :
cheval, chance (cadentia*), chommer (it. calmare), changer,
chambre, chef (caput), chien, cheveu, chartre (carcer),
charme (carmen), château, chignon (catena), chat, chou
(caulis, non colis), chose. De la médiale : bouche (bucca),
coucher (collocare), manche (manica), miche (mica), perche
(pertica), sécher (siccare). Peu de mots échappent à cette loi,
en ce sens qu'ils conservent la forte (nous avons parlé au § I.
des cas où elle est adoucie ou supprimée) : p. ex. cadet (de caput),
campagne (ancien champagne), câble (capulum*), caisse à
côté de châsse (capsa), cage (cavea), manquer (mancare*).
Le plus grand nombre de ces mots est d'origine récente ou étrangère,
latine, italienne, espagnole : cadence, caler, caleçon,
calme, camarade, camp, canal, canaille, cap, cape, captif,
capitaine, caprice, cardinal, carotte, carrosse, carte,
cas, cascade, cause, cautèle, cavale, cavalcade, cf. les mots
vraiment français chance, chausse, chambre, champ, chenel,
chien, chef, chèvre, chardonaus arch., char, charte, chose,
cheval. Devant les voyelles provenant du latin o, u, la gutturale
persiste intacte : cacher (coactare), cailler (coagulare),
carole arch. (chorus), cour (cors), cou, colère, coffre,
couver (cubare), coude, coin (cuneus), cuve, cuivre, coûtre
(custos), écuelle (scutella). Quand la flexion amène un changement
de voyelle, ch peut se maintenir : prés. sèche (sicco) de
l'inf. sécher ; il en est autrement de l'adj. sec, qui conformément
à la règle est né de siccus : le fém. sèche est venu régulièrement
aussi de sicca. Ca n'est pas partout devenu cha dans ce domaine,
puisque le dialecte picard a conservé fidèlement la forme primitive
(voy. ci-dessus, p. 116). Dans quelques mots ch s'échange
avec j (g) : jambe (camba*), jamble arch. (cammarus),
jante (cames* camitis ?), geôle (caveola), gercer jarcer
(carptiare*), germandrée (chamaedrys). Le provençal aussi
emploie ch pour c, mais seulement dialectalement à côté de c.
L'italien rend le franç. ch par ć dans ciambra, ciamberlano,
ciapperone, etc. L'espagnol emploie aussi ch : champion,
229chantre, chanzoneta, chaperon, chapitel, bachiller (bachelier) ;
aspirée dans xamborlier (chambrier), xefe (chef), etc.
Port. chapéo (chapeau), charneira (charnière), charrua,
micha et beaucoup d'autres. — Mais comment expliquer
maintenant la transformation de ca en ch ? N'aurait-elle pas,
peut-être, pu se produire sous l'influence du k aspiré des dialectes
de l'a.h.all. qui se sont parlés en France et sur les frontières, et
qui prononçaient : chamara (lat. camera), chappo (capo),
chafsa (capsa), charchari (carcer) ? L'aspirée devait devenir
en français une chuintante, de même que l'esp. Don Quixote
se prononce encore aujourd'hui Don Quichotte. La forte du
picard trouverait donc son explication dans le voisinage de ce
dialecte avec le dialecte néerlandais, qui a de même conservé
la forte. Si les groupes ce, ci ne sont point entrés dans ce
mouvement, c'est qu'ils avaient déjà abandonné leur son guttural.
Même le signe ch en français indique l'existence primitive
d'une aspirée. Le roumanche présente un trait tout à fait
analogue, surtout dans le dialecte d'Engadine. Ici le groupe ca est
devenu presque sans exception ch ou chj aspiré : chabgia (cavea),
chadaina (catena), chalur, charn, chasa, chaussa, chonf
(cannabis), chiamin (caminus), chiau (caput). Avec le
groupe eu, ce changement est rare, avec le groupe co il se
présente à peine : chör (corium), chül (culus), chünna (cuna),
chüra (cura) ; on pourrait ici aussi soupçonner une influence
alemannique. Mais il y a une difficulté, c'est la persistance
devant o et u (alors même que les mots sont d'origine allemande)
de la forte en français, tandis qu'en ancien allemand c est également
devenu aspiré, comme dans chophenna (cophinus), chorp
(corbis), chupfar (cuprum). Pourquoi l'aspiration s'attachait-elle
seulement à ca et non pas aussi à co cu ? Et pourquoi g
obéit-il à la même loi (voy. ci-dessous), tandis que le v.h.all.
ne paraît pas avoir connu gh ? Ne doit-on pas d'après cela
attribuer à la voyelle a la propriété de faire naître dans une
forte ou douce gutturale qui la précède une aspiration qui
devint ensuite une chuintante ? Aussi un dialecte pouvait y être
plus disposé qu'un autre. A est guttural et proche parent de h,
remarque Pott, Forsch., II, 23 ; cette remarque peut nous
expliquer le phénomène sans qu'il soit besoin de recourir à l'influence
de l'allemand 1128.

II. 1. Devant e, i, ae, oe, le c latin a perdu, dans le
230domaine roman presque entier et même ailleurs, son ancienne
prononciation gutturale. Dans les quatre langues occidentales il
apparaît comme sifflante ç (assibilation), dans les deux de l'est
comme palatale dure c. Même lorsqu'une consonne précède, le
son guttural ne peut se maintenir. En finale, c est représenté
par des consonnes analogues, esp. par z : cerviz, diez ; prov.
par tz ou s : cervitz, crotz (crucem), detz, notz (nucem),
patz, votz, balans (bilancem) ; franç. par s ou x : brebis,
croix, dix, fois (vicem), noix, paix, poix (picem), voix.
Des exemples français il résulte que la sifflante forte ç, de même
que (voy. ci-dessous), a la propriété de faire naître une
diphthongue, au moyen d'un i euphonique développé sous son
influence : cruc-em cruiç croix. Il va de soi qu'ici aussichsuit
d'habitude l'exemple du c : brachium donne braccio, brazo,
bras ; archidux, it. arciduca ; ἀρχίατρος d'abord sans doute arciater
(d'où v.h.all. arzât, h.all. mod. arzt).

L'histoire de l'assibilation n'est pas exempte d'incertitude. Remarquons
tout d'abord que l'ombrien présente ce développement phonique ;
ainsi dans les mots çesna = cena, pase = pace
(pake). Quant à ce qui regarde le domaine latin, les points
de repère les plus importants sont les suivants. 1) On peut
admettre comme démontré que pendant la durée de l'empire
romain d'Occident c devant toutes les voyelles = κ grec. — 2) On
ne peut exactement indiquer combien de temps cette prononciation
survécut à l'empire d'Occident ; on peut affirmer cependant
qu'elle ne disparut pas tout d'un coup, si on considère ceux
des mots latins passés en allemand dans lesquels, comme dans
keller (cellarium), kerbel (cerefolium), kerker (carcer),
kicher (cicer), kirsche (cerasus), kiste (cista), ce ci se
prononçait ke ki, puisque ces mots n'ont pu passer en
allemand que depuis la grande immigration allemande sur le sol
romain, et non pas lors des premiers rapports entre Romains et
Germains : leur nombre est trop considérable pour cela. — 3) Dans
les chartes de Ravenne et autres des VI° et VIIe siècles les groupes
latins sont souvent écrits avec des lettres grecques, et c devant e
et i est rendu par κ. Exemples : δεκει pour decem (Mar. p. 172),
φεκιτ, δεκιμ pour fecit, decem (Maffei, Istor. dipl. p. 167,
Mar. p. 186), πακειφικος, υενδετρικαι, φεικαερομ pour pacificus,
venditrice, fecerunt (Maff.166, Mar. 188, de l'an 591), δωνατρικι,
κρουκες, φικετ, βικεδωμενον pour donatrice, crucis, fecit, vicedominum
(Maff. 145, Mar. 145). Ces chartes sont du VIe
siècle, dans d'autres peut-être un peu postérieures on lit de
même φικετ (Mar. p. 140), κιβιτατε pour civitate (id. p. 142). Dans
231une charte latine, également de l'exarchat et de l'an 650 (Maffei
p. 171), quaimento est pour caemento, c.-à-d. qu pour c. La
question est donc celle-ci : la lettre grecque κ représente-t-elle
simplement le signe latin c ou exprime-t-elle le son guttural ?
Comme les scribes s'appliquaient visiblement à indiquer partout
la prononciation vivante et écrivaient par exemple αννομερατους,
σοσκριψι, λεγιτορ sans s'occuper de l'orthographe latine, la première
alternative est difficilement admissible. De même les Grecs
écrivirent postérieurement τζερτα, ιντζερτος = certa, incertos
(dans les Basiliques. — 4) Encore à la fin du VIe siècle les prêtres
romains en Bretagne rendaient la forte gutturale anglo-saxonne
sans exception par c : cêne audax, cild infans, cyning rex, et
ce mode de transcription se trouve dans les premiers monuments
du haut-allemand. — 5) Il faut mentionner à part le c devant i quand
il est de plus suivi d'une autre voyelle ; l'assibilation doit s'être produite
de bonne heure ici, puisque dans les plus anciennes chartes
c se confond souvent avec t. Les inscriptions, jusque dans les
premiers temps de l'époque impériale, faisaient au contraire
encore une soigneuse différence entre ci et ti ; c.-à-d. que pour
ci on n'employait pas en même temps ti et réciproquement. Ti
se montre seul par ex. dans nuntius, ci dans condicio (Corssen).
Mais dans les chartes on écrivait soiacio, perdicio, racio,
eciam, precium à côté de solatio, etc., et en même temps ce c
ou t était rendu par le grec ζ ou τζ ou aussi par z lat. (onzias
pour uncias Mur. Ant. II, 23, de l'an 715 ?) ; à côté de ce ζ, τ est
encore employé : πρετιο, πρεσιντια, et pour cia on a κια, etc. :
γενεκιανι, ροστικειανα, ουνκαιαρον pour geneciani, rusticiana, unciarum,
et même πρεκειω est une fois (Maff. 166) pour pretio,
c.-à-d. κ pour t, cf. dans une charte gothique d'Arezzo, probablement
du commencement du VIe siècle, unkja = uncia.
D'après les derniers exemples, on doit admettre ou bien une
incertitude ou bien une diversité provinciale dans la prononciation
du ci ou ti devant les voyelles. Cette hésitation
est certainement admissible, quand on songe que les sons ne se
transforment qu'insensiblement. — 6) Depuis le VIIIe siècle c est
enfin admis devant e et i, dans l'alphabet allemand, au lieu de z
(cit, crûci) alors même qu'aucune autre voyelle ne suit ; la
nouvelle manière de prononcer le son guttural c doit avoir été
déjà très-répandue alors sur le sol roman et être née probablement
au VIIe siècle 1129. A l'origine le c semble avoir eu la valeur
232d'un z dur, comme encore dans des dialectes italiens et portugais
et en valaque du sud, non-seulement parce que les scribes
allemands le traitaient comme le z allemand, mais aussi parce que
dans les groupes ci-dessus cia, cio, il remplaçait le t = z
(etiam, eciam). En italien et valaque du nord ce ts s'épaissit en
ć ; dans les langues de l'ouest il se détermina comme un simple
son sifflant, qui cependant en espagnol, grâce à un choc particulier
de la langue, rappelle, ce semble, le son indiqué plus
haut 1130.

On sait par l'histoire des langues que les sons gutturaux,
devant les voyelles pleines a, o, u, conservent leur nature (il y
a cependant des exceptions, comme nous l'avons vu plus
haut), et que devant les voyelles plus grêles i et e, ils
deviennent facilement des sons sifflants et palataux. Ce phénomène
s'est produit sur une grande échelle dans la famille
romane, en ce qui touche l'élément latin. Le roman a ici la plus
grande ressemblance avec les langues slaves : ainsi dans
l'ancien slovène les gutturales k, g, ch devant les voyelles grêles
ne s'emploient pas, mais k devient tantôt ć, tantôt tz, et g
tantôt ź, tantôt z, le ch manquant au roman devient ś et s. Le
233lithuanien k se change très-souvent aussi en lette devant i et e
en z = ts (Pott, Forsch. Ire édit. I, 77). En grec moderne
ce phénomène n'est pas arrivé à son plein développement ;
cependant k, dialectalement, devant le son i se prononce
comme ć (ib. II, 11). C'est à peu près de même que dans les dial.
albanais kj devient ć (v. Hahn Studien II, 20). Pour ce qui est
du domaine germanique, de l'anglo-sax. ci ce = ki ke naît
l'angl. ch = ć ; on constate presque la même chose en ancien
frison (Rask, Frisisk sproglaere, 10.18), et d'après une opinion
particulière (Rask, Angels. sprogl. 8) aussi en suédois. En
h.all. on peut rappeler la parenté qui existe entre qu et zu
(Grimm, I2, 196).

2. Quelquefois la gutturale originaire est représentée par
d'autres sifflantes ou palatales. L'italien admet z dans quelques
cas : ainsi zimbello (cymbalum), dolze, donzella (dominicilla*),
dozzi (duodecim), lonza (lyncem), sezzo (secius) ;
ailleurs z est dialectique. Quand une voyelle tombe entre ć et t,
le son palatal ne se maintient pas et devient s : amistà (amicitas*),
destare (de-excitare), fastello (pour fascettello). Parfois
on trouve la palatale douce : gelso (celsus), abbragiare
(pour abbracciare), augello (aucella), congegnare (concinnare ?),
damigella, doge (ducem), dugento (ducenti, cf. lat.
quingenti), piagente (placens), vagellare (vacillare). En
esp. z est rare : zarzillo (circellus) ; plus fréquemment ch :
chicharo (cicer), chico (ciccum), chinche (cimicem), corcho
(corticem), lechino (licinium), marchito (marcidus),
pancho (panticem), picho (picem). Port. murcho (murcidus) ;
s dans visinho (vicinus). — En provençal, z, qui correspond
ici à une s douce, est très-usité : auzel, jazer, Lemozi
(Lemovices), plazer, vezi ; ss correspond phonétiquement à c
et est une autre manière de l'écrire, comme dans vensser (vincere),
taisser (tacere). — En français aussi s ou ss s'emploie
souvent, cf. sangle (cingulum), siller (cilium), dîme pour
disme (decimus), génisse (junicem), pance (panticem),
poussin (pullicenus) 1131. Comme en espagnol, ch a aussi pénétré
en français : chiche (cicer), farouche (ferocem), mordache
234(mordacem), moustache (mystacem), ranche (ramicem).
— Les exemples valaques avec tz sont tzenterimu (cœmeterium)
Lex. bud., otzét (acetum, ce mot est aussi anc.slave) ;
avec g ager (acer), vinge (vincere).

La gutturale ne se serait-elle pas conservée dans quelques
cas ? C'est à peine admissible : la tendance de la langue était
trop nettement indiquée. Il est vrai qu'à l'encontre des autres
langues, le valaque présente encore la forte gutturale, mais ici
l'influence grecque est visible, non-seulement dans les mots
d'origine grecque, comme chedru (κέδρος), chime (χῦμα), mais
encore dans beaucoup d'autres, comme chelariu, dechemvrie
qui avaient leur type dans le grec κελλάρης, δεκέμβριος. Dans
d'autres comme cęrchea (circulus), cucutę (cicuta), tacųnd
(tacendo), scųntée (scintilla), val. du sud pęntecu (pantex),
pescu (piscis), la voyelle décisive s'est modifiée après c. Nous
verrons tout à l'heure ce qu'il faut penser des formes comme
nucę (nucem), salcę (salicem) ; chinge (cingulum) paraît
être un exemple assuré, mais le changement en clingum et finalement
la chute du t étaient très-possibles. Il y a cependant un
dialecte qui a résisté à la modification de la gutturale forte,
c'est celui de Logudoro. A l'initiale la forte persiste dans la
plupart des mots, cf. chelu (cælum), chena (cœna), chentu
(centum), chera (cera), chervija (cervix), chiza (cilium) ;
dans d'autres comme zegu (cæcus), zertu, zibu. Le zétacisme
a déjà pénétré : en médiale, entre voyelles la forte passe à la
douce : boghe (vocem), dughentos (ducenti), faghere (facere),
mais il y a ischire (scire), pischina (piscina). Dans ce dialecte
nous rencontrons donc encore l'écho de la prononciation
romaine, qui n'a pu se conserver que dans le profond isolement
d'une contrée montagneuse. Il est difficile d'attribuer une
influence au grec, qui n'a exercé nulle part en Italie une
action analogue. Les autres langues ne présentent aucun
exemple. Le français lucarne (lucerna) renvoie à un latin
lucarna, qui se retrouve aussi dans le gothique lukarn ; de
même une forme lat. lacartus paraît avoir précédé le portug.
lagarta, esp. lagarto (lacertus). Dans quelques substantifs
comme en ital. rádica (radicem), sorgo (soricem, Inf. 22,
58 sorco), esp. pulga (pulicem), les nominatifs radic-s,
sorec-s, pulec-s peuvent avoir influé sur la prononciation du c,
ce qui serait vrai aussi pour le val. nucę et salcę et pour le
napol. jureche (judicem) ; cependant le transport direct de
quelques-uns de ces mots de la troisième déclinaison à la première
235ou la deuxième est un phénomène encore plus vraisemblable,
car il se présente souvent : on a pu dire radica à côté
de radix, de même que dans le latin classique on disait fulica
à côté de fulix. Sur duca (dux), giuschiamo (hyoscyamus),
scojattolo (sciurus), voy. mon Dict. étym. I 1132.

4. Nous avons déjà remarqué la chute particulière au français
du c devant a, o, u. Le c sera-t-il tombé aussi devant e, i,
bien que déjà en b.lat. il fut devenu sifflant devant ces voyelles ?
C sonnait alors comme ts : or nous savons que s (du moins devant
les voyelles) résiste absolument à la syncope, et il n'y a pas de
raison pour que l'union avec un t précédent ait diminué en rien
la ténacité de la sifflante. Pourtant facere a donné en fr. faire
avec chute du c ; on a de placere (accentué plácere) plaire,
de nócere nuire, de dicere dire, de coquere (cocere) cuire,
de placitum plaid (IXe siècle), etc. A côté sont des formes
où une s correspond au ç latin, comme dans faisons (facimus),
fisdrent (fécerunt), disons (dicimus), plaisir, nuisir. Peut-on
admettre que les mots et les formes où le c a disparu provenaient
d'une époque où cette lettre était encore gutturale, par suite
exposée à tomber, et que les mots et formes en s provenaient
d'une époque où le latin s'était fait déjà à l'assibilation ? Les
recherches sur cette question donneraient difficilement un
résultat satisfaisant. Les deux époques, l'ancienne et la moderne,
la latine et la romane, se sont donné la main vers le VIIe siècle ;
on peut supposer quelques exceptions à la règle devenue générale,
et c'est surtout dans la conjugaison qu'elles semblent se faire
jour. Doit-on maintenant, en ce qui concerne le cas présent,
admettre la série fakere faëre faire, ou fakere fakre faire
(k résolu en i), ou fakere fazere fazre faire ?236

5. Le traitement du lat. ç dans un des plus importants dialectes,
le catalan, est digne de remarque. Il tombe comme en
franç. et en prov., et on ne doit pas s'en étonner : ainsi dans
dir, fer, etc., et aussi dans deya (trisyllab. dicebat), feya
(faciebat), dehembre (decembre), rebre (recipere), vehi
(vicinus). La sifflante t ( = esp. z) peut éprouver le même sort :
prehar (pretiare*), rahó (ratio). Mais ce qui étonne, c'est
que le c disparu est remplacé par u, rarement au milieu du
mot, mais tout à fait régulièrement à la fin du mot, et cet u forme
alors une diphthongue avec la voyelle précédente : jaure (jacere),
plaure (placere), creu (crucem), diu (dicit), feu
(fecit), nou (nucem), pau (pacem), veu (vocem). Comment
expliquer ceci ? Plaure est-il né de plaire et plaire de placre
comme Jaume de Jacme ? Mais cet u tient aussi la place de z,
comme dans palau (palatium), preu (pretium), et remplace
même la désinence verbale ts comme dans haveu (habetis), qui,
dans les plus anciens se montre déjà çà et là à côté de havets.
Comme u ne peut provenir ni de ç, ni de z, ni de ts, on doit
présumer que ce dialecte, grâce à sa position particulière, a
préféré la voyelle u là où le prov. ou le franç. auraient mis i,
ce qu'il a fait par ex. aussi dans traure = prov. traire, cf.
ci-dessus, p. 186, note. C'est précisément ainsi que le portug.
met ou pour oi sans se soucier de l'étymologie, par ex. mouro
pour moiro (morior). De amats (amatis), par ex., a pu être
formé d'abord amaus = esp. a-mais, puis amau, de nucem
d'abord nous, puis nou.

Le ch latin devant les voyelles douces n'est traité comme c
par les langues romanes que dans les mots anciens : ital.
celidonia (chel.), cirugiano (chirurgus), Acerenza (Acherontia),
arcivescovo (archiep.), braccio (brachium), Durazzo
(Dyrrhachium), macina (mach.), Procida (Prochyta) ;
esp. celidonia, cirujano, arzobispo, brazo ; prov.
celidoni, ciragra (chir.), arcivesque, etc. ; anc.franç. seorgien
(chir.). Au contraire, ital. chimera, chimico, chirurgo,
architetto, lisimáchia ; esp. quimera et suiv. ; fr. chimère,
archevêque, etc. Déjà dans les inscriptions romaines on lit
bracium (Schneider, I, 397), dans les chartes senodocium
Bréq. n. 122 (de l'an 648), sinedocio Mur. Ant. III, 569 (de
l'an 757), monaci et arcipresbiter, ibid. V, 367.

CC. Ital. bacca, becco, bocca, ecco, fiacco, fiocco (floccus),
moccolo (muccus), peccare, sacco, secco, socco, succo,
vacca. Esp. baca, boca, chico (ciccum), flaco, flueco, moco,
237pecar, saco, seco, suco, vaca. Franç. bec, floc, sac, sec,
soc, suc ; ch pour cc, v. ci-dessus p. 229. L'adoucissement n'a
pas lieu : le prov. baga, franç. baie, se rapporte à la forme latine
baca dont on a des exemples ; esp., portug., prov. braga,
franç. braie à braca, non pas à bracca qui n'a pas eu de
correspondant en roman ; ital., esp. sugo se rapporte à sucus.
— Devant e et i la double consonne éprouve le sort de la simple,
de là l'ital. accento, accidente, successo ; esp. acelerar,
aceptar, suceso. Cependant, quand dans cette dernière langue
les deux c persistent, la première de ces lettres conserve en même
temps le son guttural, par ex. ac-cento à côté de acento, ac-cesion,
ac-cidente (arch. acidente). En français cela arrive
toujours, ac-cent, ac-cident, suc-cès.

CL, voy. à L.

CT. Cette importante combinaison éprouve tantôt une assimilation,
ce qui est le procédé commun au roman, tantôt une résolution
de la gutturale en i avec formation de diphthongue,
comme dans les langues de l'ouest, tantôt enfin, différant en cela
de la forme de la combinaison cs, une résolution des deux lettres
en un son palatal après avoir (à ce qu'il semble) passé par it.
Ct persiste fréquemment, surtout dans les mots d'origine récente.
Dans la voie de l'assimilation ou de la syncope du c devant les
consonnes, le latin avait, comme l'on sait, précédé ses rejetons :
gluttio est pour gluctio de glocire, mattea pour mactea,
natta pour nacta, sitis pour sictis de siccus, artus pour
arctus, fultus pour fulctus. Dans le latin provincial ou postérieur
on rencontre Vitoria pour Victoria, santo pour sancto,
defunto ; dès le commencement du IVe siècle apr. J.-C. lattuca,
otto, qui sont complètement italiens, voy. Corssen, 2° édit.,
I, 37, 39, 43. Dans les chartes postérieures on lit maleditus
Bréq. n. 64 (de l'an 627), ditto Brun. p. 625 (de l'an 772). Parmi
les domaines voisins, celui du celtique présente spécialement de
nombreux exemples d'adoucissement, par ex. kymr. laith llaith
(lat. lactem), reith (rectum), traeth (tractus), voy. Zeuss, I,
172. En italien, l'assimilation seule existe : atto (actus), cotto,
detto (dict.), diritto (direct.), fatto, frutto, letto, notte,
petto, tetto, giunto (junctus), santo. La résolution en une
palatale (prononcer cc comme l'esp. ch) se rencontre dans les
dialectes : milan. lacc (lactem), lecc, noce, pecc, peccen
(pecten), tinc (tinctus), dans Bonvesin digio (dictus),
dregiura (directura), fagio (factus). — L'espagnol emploie
l'assimilation moins souvent que la forme pleine ct. Exemples :
238abstracto, acto, activo, directo, docto, doctor dotor, efecto
(arch. efeto), fruto, matar (mactare), octubre (arch. otubre),
olfato (olfatum dans une charte du IXe s. Esp. sagr. XI,
264), junto, llanto (planctus), santo, afliccion (arch. aflicion),
faccion (arch. facion). La résolution du c en i et u
se voit dans pleito (de plectere), auto (actus), populaire
carauter (character), voy. Monlau, 39. Dans les mots les
plus importants ch est la forme usuelle pour ct : derecho,
dicho, estrecho (strictus), lecho, noche, ocho, pecho, techo,
cincho (cinctus), anc.esp. frucho Bc. FJuzg 1133. Ici l'e ( =
Port. ei, prov. ai) indique quelquefois un c affaibli en i : hecho
(factus), lecho (lactem), pecho (pactum), trecho (tractus),
voy. ci-dessus p. 137. — Portug. acto, dito (dictus), fructo,
juncto junto, luto (luctus), matar. La forme dominante est
le c affaibli en i, à côté duquel on trouve aussi l'u : direito,
estreito, feito (fact.), leito, noite, oito ; auto, outubro,
doutor (doctor) ; altpg., coito (coctus), condoito (conductus)
SRos., oytubro FTorr. p. 614, auçom (actio), autivo (activus),
contrauto (contractus) SRos. La résolution en ch
comme dans colcha et trecho est beaucoup plus rare. Le provençal
supporte ct dans actual, affliction, contract, dictar,
doctrina, lector, octobre, etc. Mais la forme véritablement
indigène, ici comme en portugais, est la résolution du c en i, p. ex.
coitar (coctare*), duit (ductus), destruit, dreit, estreit, fait,
frait, noit, peitz, (pectus), trait. Cet i peut se fondre dans un
i précédent, comme dit (dictus). Dans le groupe nct il est attiré
par la voyelle radicale : oint (unctus), peint (pinctus de pictus),
saint (sanctus), théoriquement pour onht, penht, sanht.
Un autre dialecte présente ch comme en espagnol : cochar, drech
dreich
, fach, frach, estrech, dicha, poncha (puncta),
sanch (sanctus, voy. Leys d'am. II, 208), à la place duquel
g est aussi employé en finale : dreg, fag, etc. — En français aussi
les formes sont multiples. Les nombreux mots tout latins, comme
action, abstract, direct, docteur, octobre, se comprennent
d'eux-mêmes et n'ont pour l'histoire de la langue aucune importance.
239Exemple d'assimilation : contrat, effet, jeter, lutrin
(b.lat. lectrum), lutter, pratique, roter (ructare), façon
(factio). Surtout adoucissement : conduit, droit, étroit, fait,
nuit, joint, peint, saint. Quelques exemples présentent aussi
la résolution en ch propre à l'espagnol et au provençal : ainsi
cacher (coactare), fléchir (flectere), empêcher (impactare*).
— En val. l'assimilation est rare, peut-être dans aretà
(de rectus), fluturà (fluctus), unt (unctum), val. du sud
fruttu. Ct persiste rarement, comme dans octomvrie (october).
seactę (secta). Les formes nationales pour ce groupe sontpt
et ft, par ex. ajeptà (adjectare*), asteptà (exspectare),
copt (coctus), fipt (fictus pour fixus), fępture (fact.), fript
(frictus), lapte, luptà (luctari), noapte (noctem), pept,
peptene, supt (suctus) ; doftor (doctor), óflicę (hectica),
lefticę (lect.).

CS, c'est-à-dire x. Pour briser la dureté de ce groupe
l'assimilation était indiquée ; il y en a déjà des exemples
en latin, comme eossim, assis, lassus, trissago pour
coxim, axis, trixago, dans les inscriptions conflississet
Grut. Ind. ss pro X, obstrinserit Orell., æssorcista
(exorc.) Mur. Inscr. p. 1841, sistus (sextus) Reines., dans
les manuscrits frassinus, tossicum (Schneider, I). La langue
moderne se sert aussi de ce moyen avant et après les consonnes
et entre voyelles. Elle emploie de même la résolution du c en i,
d'où naissent des diphthongues, et aussi le changement du
groupe entier en une aspirée ou une sifflante. En italien sci est
traité à la fois et par l'assimilation et par le changement. L'assimilation
en ss s'opère quand cs est placé entre deux voyelles :
Alessandro, bosso (buxus), frassino, flusso, lasso, lusso,
matassa, rissa, tasso, tessere, visse (vixit) ; ansio (anxius),
esperienza, esplorare, tosco (toxicum) ; une s simple suffit
cependant à la particule ex et à quelques autres mots : esame,
esemplo, eseguire, Bresello (Brixellum), fiso (fixus). Les
exemples avec sci, sont : Brescia (Brixia), coscia (coxa),
lasciare (laxare), lisciva (lixivia), sciame (examen), scialare
(exh.), sciagurato (exaug.), scegliere (ex-eligere),
scempio (exemplum), escire (exire), sciocco (exsuccus).
— De même val. : Alesandru, esemplu, estre (extra), frásin
(frax.), lasà, mętasę, Sas (Saxo), tzesęturę (textura) ; eśì,
liśie. Quelquefois x : Xavérie, toxicę Lex. bud. En espagnol
la variété est encore plus grande. Le son latin cs persiste
souvent, comme dans examen, exequias, eximir, luxo, sexo,
240maximo, même devant des consonnes, comme dans excepto,
extremo, sexto, texto. L'assimilation se présente dans plusieurs
mots aussi bien devant les consonnes que devant les
voyelles, par ex. fresno (fraxinus), tasar (taxare), tosigo
(toxicum), ansio. D'autres mots préfèrent l'aspirée x (j) analogue
à l'italien sci : Alexandro, buxo, coxo (de coxa), dixe
(dixi), exemplo, texer, xaguar (exaquare*), xamete (b.gr.
ἑξάμιτος ξάμητος), xaurado (exauguratus). Quand un a
précède cette aspirée, il se change en un e, correspondant au
portugais ei (cf. beso, beijo) : exe (axis), lexos (laxus),
madexa (metaxa), mexilla, texo (taxus). A la première syllabe
du mot, on prépose parfois encore n à l'aspirée x : enxambre,
enxemplo arch., enxundia (axungia), enxugar (exsuccare) ;
sur l'origine de cette n, voy. p. 228, n. 1. Seis (sex) nous présente
un exemple de la résolution de c devant s. — Le signe x se maintient
ordinairement intact en portugais comme en espagnol,
mais il possède ici aussi des valeurs phoniques diverses (cf.
dans la section II). X = cs dans fluxo, nexo, sexo, etc. ; x =
is dans experto, extremo, exemplo ; x = ital. sci dans coxa,
enxame, enxugar, enxundia. Nous avons des exemples de résolution
de c en i ou en u dans seis (= esp. seis) dont on peut rapprocher
l'analogue eis (ecce), et dans l'arch. tousar (taxare) SRos.
Eixo (axis), leixar arch., madeixa, seixo (saxum), frouxo
(fluxus) nous offrent des exemples de résolution de c en i ou en u,
dans lesquels l'écriture conserve x, comme en esp. On rencontre
aussi s et ç : tasar, ansio, tecer. — On peut admettre l'assimilation
pour quelques cas dans les langues du nord-ouest, comme pour
le prov. essai (exagium), esclairar, essugar, josta (juxta) ;
franç. essai, éclairer, essuyer, joûter. En outre, x persiste
dans les noms propres et dans la plupart des mots savants, par
exemple pr. Alixandre, exemple, exercir ; fr. exact, examen,
exploit, luxe, maxime, sexe, préfixe. Mais la forme
dominante est la résolution en iss : prov. aissela (axilla), bois
(buxus), eissart (exsárritum*), eissil (exilium), eis (exit),
fraisse (fraxinus), laissar, maissella, proisme, teisser
(tex.), oissor (uxor) ; fr. ais (axis), aisselle, Aisne
(Axŏna), buis, cuisse (coxa), frêne (de fraisne), laisser,
paisseau (paxillus), et aussi en v.fr. buisine (buccina équivalant
à bucsina).

La chuintante ou l'aspirée née de cs semble reposer sur la fusion
intime avec s d'un i provenant de la résolution d'un c, par un
procédé d'abord général, et encore usité dans le nord-ouest. Ainsi
241de coxa est d'abord venu cojsa, puis cosja, et de là en ital. coscia
et en esp., avec une tendance à l'aspiration, coxo. On a des
exemples qui appuient cette explication, au moins dans l'ital.
bascio de basium basjum, cascio de caseus casjus, et dans le
portug. puxar de pulsare puisar.

Un fait caractéristique pour le mode de formation des langues
romanes est l'inversion immédiate du cs en sc = sk, qui s'est
produite dans beaucoup de mots. Ainsi laxus est devenu en
ital. lasco, en prov. lasc, lasch, en franç. lâche, comme de
laxare vient l'esp. lascar, le prov. lascar, laschar, le franç.
lâcher ; c'est donc un exemple général en roman. Du b.lat. taxa
est venu le prov. tasca, tascha, le franç. tâche, l'angl. task.
De traxit est venu le catal. trasch, de vixit le v.esp. visco,
le prov. visquet. De fracassare, contract. fraxare, le prov.
frascar. De flaccidus (cci = xi) le fr. flasque. Dans les
mots français mèche (myxa) et échemer arch. (examinare),
ch correspond de même à l'x latin, c'est-à-dire à un sc intermédiaire,
aussi ce dernier mot se trouve-t-il dans un poète
espagnol sous la forme escaminar, voy. Canc. de B. Le
valaque présente aussi une trace de cette inversion, si l'on
accepte la dérivation vęścà (remuer, secouer) de vexare. Sur
la même transformation dans d'autres mots romans et même
celtiques, voy. mon Dict. Etym. I, lasciare ; on pourrait aussi
rappeler des exemples grecs, tels que ξένος σκένος, ξίφος σκίφος.

LC, NC, RC, TC, DC. Il faut remarquer dans ces combinaisons
le passage fréquent de la forte gutturale à la palatale douce
(et en esp. à l'aspirée). Mais souvent aussi le c suit la règle
générale, c'est-à-dire qu'il persiste, ou se change en douce, et
en franç. en ch. Ce changement anomal ne peut s'expliquer que
par le voisinage avec le c des sons linguaux et dentaux. Les
exemples existants sont : 1) De LC seulement le v.franç.
delgié, deugé (delicatus) ; esp. delgado et non pas deljado.
2) de NC (provenant souvent de la syncope de ndc) : ital.
mangiare (manducare man'care), vengiare (vindicare) ;
esp. canonge arch. (canonicus), manjar, monja (monacha),
portug. monja ; prov. manjar, monje, penjar (pendicare*),
venjar ; franç. manger, venger, Saintonge (Santonicus
pagus
), v.franç. canongé (canonicatus), escomenger (excommunicare),
mais à côté le franç. mod. pencher ( = prov.
penjar), revancher. — 3) De RC : en ital. seulement avec c
carcare caricare
 ; en esp. avec g cargar, sirgo (sericus) ;
prov. bergier (vervecarius ver'carius*), farjar (fabricare) ;
242franc. berger, charger (carricare), clergé (clericatus),
forger, serge (serica), v. franç. enferger (inferricare*),
furgier Ren. I, 21 (de furca). — 4° De TC : ital.
selvaggio (silvaticus), viaggio (viaticum) ; esp. herege,
(hereticus), salvage, viage ; portug. herege, etc. ; pr. eretge,
gramatge (grammaticus), porge (porticus), salvatge,
viatge ; franç. sauvage, voyage, v.fr. herege, ombrage
(umbraticus) FC. II, 316, nage (natica*, voy. ci-dessus
p. 36) Bert. 96, franç.mod. avec ch Avenche (Aventicum),
nache, comme aussi perche (pertica) et aussi esp. pg, percha.
— 5° De DC : ital. giuggiare (judicare) Purg. 20, 48 ;
v.esp. miege (medicus), avec la douce g esp.mod. juzgar ;
portug. pejo (pedica) ; prov. jutjar, metge ; franç. juger,
piège, mais prêcher (prædicare).

SC médial devant e et i suit presque identiquement la règle
du cs. En ital. sc reste mais n'exprime plus qu'un son simple :
conoscere, fascia, pesce ; s pour sc dans rusignuolo ; c dans
fiocina (fuscina) ; g dans vagello (vascellum*). — Esp. x :
dexenxo arch. (descensus), faxa, faxo (fascis), pexe ; mais
la forme habituelle est c ou z : conocer, crecer, haz (fascis),
pacer, pez, à côté de ruiseñor. — Portug. faixa, feixe,
mexer, peixe, rouxinol ; conhecer, crescer, pascer. —
Prov. aissa, conoisser, creisser, deissendre, fais, faissa,
iraisser, meisser, paisser, peis, peisson, soissebre (suscipere),
Rossilho (Ruscinion). — Franç. faix, faisceau, poisson ;
avec intercalation d'un t : connaître, etc. Pour SR, voy.
sous S. — Val. fęśie ; mais d'ordinaire sc s'échange avec śt
suivant le procédé slovène, cf. cunoaśte, creśte, muśte
(muscæ), paśte, peśte. — Cf. la forme épigraphique cresseret
pour cresceret, Orell. 4040. — C guttural, à la fin des mots,
disparaît après s, en franç. : connais (cognosco), de même dans
frais (v.h.allem. frisk).

SC initial, voy. S.

Q.

I. Le son guttural persiste aussi ici devant a, o, u : l'u est
tantôt sonore, tantôt muet. On trouve déjà des traces de ce dernier
cas en latin, comme cocus, cotidie ; dans les inscriptions plus
récentes et les chartes elles sont nombreuses, comme cod, condam,
alico, anticus, oblicus, ou à l'inverse quoepiscopus. Mais
à côté de la forte, la douce s'est établie surtout dans les langues de
243l'ouest. En ital. q persiste presque toujours avec u sonore :
il ne devient guère muet que dans les syllabes finales
brèves : quale, quando, quarto, quotidiano, et avec redoublement
de la forte acqua (cf. « aqua, non acqua » App. ad
Prob.
), iniquo, obliquo ; antico, cuoco, come. On trouve
la douce dans eguale, guascotto (quasi-coctus), seguo. — Esp.
avec u sonore : qual, quanto, quatro, cinqüenta (v.esp.
cinquanta) ; avec u muet, au contraire, qualidad, quantidad,
quatorce, de même nunca, escama (squama), como.
La douce est fréquente : agua, alguandre arch. (aliquantum,
aliquantulum), yegua (equa), antiguo, igual ; avec suppression
del'u dans algo (aliquod), sigo (sequor). — Prov. qual
cal
, quan can, quar car, aprobencar (appropinquare),
com, antic, enic (iniquus) ; aigua aiga, engual engal
(æqualis), segre (sequi). — En français on ne trouve q avec
u sonore que dans les mots savants, comme quadrupède ; mais
l'u est muet dans quel, qualité, quatre, quotidien, cadre
(quadrum), car (quare), casser (quassare), comme. On
trouve la douce dans égal, gant arch. (quantum), gascru (quasi
crudus
). Le q disparaît dans Seine (Sequana), et de même,
avec l'u consonnifié, dans le v.franç. antive (antiqua antiua),
ewal (æqualis) SBern. Sur eau (aqua), voy. Dict. étym.
II, c. Devant a, qu, se prononçant comme c, devrait aussi produire
ch ; et comme cela n'arrive pas, il est probable que u dans
le groupe qua n'était pas encore muet à l'époque où ca est
devenu ch. Cependant on trouve l'anc. fr. onches (unquam)
et même les formes picardes auchun et cachun, cf. Fallot, 359.
— En valaque, on trouve la forte avec chute de l'u : cųnd
(quando), care (qualis), cum (quomodo). Mais parallèlement
il s'est produit un remarquable changement en p : apę (aqua),
eapę (equa), patru (quatuor), pęreásimi (quadragesima),
qui rappelle la parenté et la rencontre bien connue de ces deux
lettres dans d'autres langues 1134.

II. Devant e et i, dans différents mots où l'u a dû devenir
muet de bonne heure, qu se prononce comme le c roman devant
les mêmes voyelles. Le latin emploie ci, ce pour qui que, dans
244secius pour sequius, dans cocere pour coquere, Schneider,
I, 336 ; une inscription romaine du IIIe ou IVe siècle a cinque pour
quinque, voy. Murat. Ant. II, 1008 ; plus tard, on trouve
fréquemment dans les chartes cinquanta pour quinquaginta.
Les exemples italiens avec qu sont : querela, quercio, quiete,
quinto ; avec ch : cherere (quærere), chi (quis), cheto (quietus) ;
avec c : cinque, cuocere, laccio, torcere ; chute du q
dans le nom de fleuve Livenza (Liquentia), cf. ci-dessous
prosevere. — En espagnol, l'u s'entend dans les mots modernes
comme qüestion, conseqüencia ; autrement il est muet comme
dans querer, quitar. Ç ou z dans acebo (aquifolium), cerceta
(querquedula), cinco, cocer, torcer, lazo, etc. — De même
le français ne fait aussi entendre l'u que dans les mots d'origine
récente. Ç ou s se trouvent dans cercelle ( = esp. cerceta),
cinq, lacet, cuisine (coquina), etc. ; cs dans lacs (laqueus) ;
ch dans le chi des textes les plus anciens (lat. qui) et dans
chaque (quisque, voy. Dict. étym.), chêne (quercinus*).
On trouve la douce dans Guienne = prov. Guiana (Aquitania)
et dans aigle = prov. aigla (aquila), ou l'i a en même temps subi
une attraction. Chute du g dans cuire (coquere), suivre (sequi,
déjà prosevere dans les Form. andeg.), l'Yveline, nom d'une
contrée (Aquilina) Voc. hag. — En valaque on ne trouve que
ć ou z : ce (qui, quid), nicĭ (neque), cincĭ, coace, stoarce
(extorquere), latz ; et jamais qu (cęśtigà ne vient pas de
quæstus, mais de castigare).

On peut comparer à l'assourdissement de u après q le même
phénomène en allemand : v.h.allem. chena de quena, moy.h.
allem. kal de qual, kil de quil, kit de quît, angl.sax. com de
qvom, angl. kill de qveljan.

G.

La douce a eu le sort de la forte : c'est la lettre suivante qui
fixe sa valeur.

I. 1. Devant les voyelles a, o, u et devant les consonnes,
tantôt g persiste comme gutturale douce, tantôt il s'affaiblit ou
disparaît comme les autres douces. Sur g initial, il n'y a
rien à dire. Médial, il persiste le plus souvent en italien.
Exemples : castigare, fragrante, fuga, giogo (jugum),
legale, legare (ligare), legume, negare, pagano, pelago,
piaga (pl.), regale, regola, rogare, ruga, vago. Syncope
dans Aosta (Augusta), auzzino à côté de aguzzino (arab.),
245intero (integrum), nero (nigrum), leale = legale, reale =
regale, sciaurato sciagurato (exaug.), Susa (Segusium).
— Esp. castigar, fatigar, fuga, yugo, legar (legare), negro,
llaga, etc. Ici aussi la syncope n'a que peu d'empire, par ex.
dans Calahorra et Loharre (Calagurris), frido (frigidus,
cf. fons fridus Yep. II, n. 13, de l'an 646), leal à côté de legal,
liar (ligare), lidiar (litigare, elidiare Form. Marculf.
app
. 3), Mahon (Mago), entero, pereza (pigritia, v.esp.
pegricia Alx.). — Le portugais à peu près comme l'espagnol.
Résolution en i dans cheïrar (fragrare), inteiro (integrum).
— En provençal, la douce originaire se comporte comme la
douce provenant d'une forte, en ce sens qu'après a, e, i, elle
peut se résoudre en i (y), par ex. flairar (fragr.), jagan
jayan
(gigantem), pagan payan, plaga playa, entegre
enteir
, legum lium, leial, negar neyar, nègre neir, fatigar
fadiar
, ligar liar, pigreza. Mais cette douce primaire se différencie
de la douce secondaire (née de c), en ce qu'elle est sujette
de plus à la chute complète : agost aost (augustus), agur aür
(augurium), rogazo roazo (rogatio), ruga rua ; non pas
ayost, ayur, royazo, ruya. — En français, la résolution, et
finalement la chute (double phénomène que nous avons déjà
étudié à l'histoire du c) dominent, et sont même devenues les
formes nationales. On trouve la résolution par exemple dans
flairer, païen, plaie, Loire (Liger), noir. La chute a lieu
dans bonheur (a.fr. bonaür), août, géant, paresse (pour
péresse, pigritia), pèlerin, lier, nier, châtier, rue (ruga) ;
i dans nier, etc. semble, ici comme pour le c (voy. p. 227),
remplacer un ei antérieur. Dans les mots récents, g persiste
comme c : fatiguer, légal (vraie forme française loyal),
léguer, légume (vieux leüm), règle (vieux riule rule), tigre,
vague et maints autres. — Val. fugę, legal, legà, legumę,
negru, pęgųn, regal.

Lorsque le g guttural devient final par apocope romane, il
reste intact en valaque : fag, plųng (plang-o), larg. De même
en français : joug, long. En provençal, la douce se durcit
suivant une règle générale en forte : castic (castig-o), lonc,
larc. G final peut naturellement se résoudre en i : par ex. le prov.
lei vient de leg-em. Mais il peut aussi devenir u : prov. fau
(fag-us, ou peut-être de fa[g]us ?), crau (kymr. crag), esclau
(v.h.allem. slag). Même devant une consonne, ce changement
de la gutturale douce a lieu : v.franç. fleume (phlegma), prov.
sauma (sagma), esmerauda (smaragdus), mais dans les deux
246derniers exemples on rencontre aussi l pour u ; voy. ci-dessous
à GM, GD 1135.

2. Au changement du c en ch correspond le changement de
g en j devant a latin, fréquent en français et dialectal en provençal.
Exemples à l'initiale :jatte (gabata), jaune (galbinus),
Javoux (Gabali), geline (gallina), joie (gaudium),
jouir (gaudere) ; prov. joy, jauzir. Médiale : franç. Anjou
(Andegavi), asperge (asparaga pour asparagus), large, allonger ;
pr. Anjau, larja, lonja. L'on trouve aussi dans les
langues du sud des traces de cette permutation, peut-être sous
l'influence française : ital. gioire, gioja, pg. jalne jalde (fr.
jaune), jouver, joya ; esp. jalde, joya. Dans le dialecte roumanche
de l'Engadine ga s'adoucit en gia : giallina, giada
(prov. vegada), giast (allem. gast).

3. Dans quelques mots, la douce a été élevée à la forte (cf.
d) : ital. esp. cangrena, franç. cangrène (gangræna), esp.
Cadiz (Gades), Cinca, nom de fleuve (Cinga, d'après Cabrera),
ital. faticare, franç. marcotte (mergus), parchemin = parcamin
(pergamenum).

II. 1. Devant e et i, g dépouille sa qualité de gutturale douce
et devient une palatale ou chuintante douce, qui en espagnol se
transforme en aspirée. A la fin du mot, quand il a fait tomber
devant lui les voyelles décisives e ou i, g finit lui-même par tomber
ou bien se fait représenter par un i, car, d'ordinaire, aucune
palatale n'est tolérée à cette place : ital. re (reg-em), esp. ley
(leg-em), rey, prov. lei, rei, de même brui (lat. moy. brug-it),
fui (fug-it), fr. loi, roi, fuit. Rien n'indique que le g latin ait
eu une valeur analogue ; il faut donc se demander jusqu'où
remonte cette innovation et quelle en est la cause ? La supposition
la plus naturelle est que la douce, placée devant les
voyelles grêles, a perdu sa valeur originaire en même temps que
la forte. On voit que g, du moins avant le VIIe siècle, ne se
prononçait pas à l'italienne, par ce fait que, lorsqu'à la fin du
VIe siècle les Anglo-Saxons échangèrent leur alphabet national
contre l'alphabet latin, ils donnèrent à g, devant toutes les
voyelles, le rôle de la gutturale douce. Mais quel est le son que g
247a pris d'abord devant e et i ? Si l'on pouvait affirmer que les langues,
dans leur développement phonique, ont partout observé
la conséquence la plus sévère, on devrait admettre pour la
douce le son du z doux (ds) comme étant l'analogue du z dur
provenant de la forte ; on devrait admettre en outre que ce z doux
aurait insensiblement glissé au son palatal, et cette hypothèse
trouve quelque appui dans l'existence du g roman (zelosus,
geloso) venu de ζ grec. Mais le fait que le j latin a pris en
roman, sinon exclusivement, du moins généralement, la même
prononciation que le g devant e et i, conduit irrésistiblement
à l'hypothèse qu'ici g s'est changé d'abord en j ou, plus exactement,
en dj, puis est devenu chuintant ou aspiré, ainsi que le
montrent les exemples ital. giorno, franç. jour, esp. jornada
de diurnum, c'est-à-dire djurnum, et en b.lat., pour
ce qui concerne le j, l'orthographe madius = madjus pour
majus 1136. L'adoucissement de la forte semble aussi avoir eu tj
pour degré intermédiaire. Entre le traitement de celle-ci et celui de
la douce, il n'y aurait que cette différence peu importante que c
(du moins dans l'ouest) s'est avancé par l'intermédiaire de tj
jusqu'à tz, tandis que g est resté à dj ou j. Mais cette prononciation
antérieure du g n'a-t-elle pas laissé de traces ? Dans
l'italien fignere et dans d'autres mots semblables, le g se
prononce, il est vrai, comme j, mais c'est peut-être par un adoucissement
amené par la rencontre de n et de g. Toutefois, on trouve
quelques traces réelles de cette prononciation, voy. ci-dessous § 3.
Des chartes des VIIIe et IXe siècles écrivent jenitos pour genitos
Fumag. p. 2 (de l'an 721), jenere pour genere Tirab. II, 50 b
(de l'an 837) ; d'autres mettent g au lieu de j, comme dans adgæcencias Bréq.
n. 140 (del'an 658), ageciencias 211 (690), mensis
magii
Mur. Ant. II, 23 (de l'an 715 ou 730). On trouve à la fois
trahere trajere tragere ; quelquefois dg : adgentes pour
agentes Bréq. p. 476. Voy. encore Anciens Glossaires romans,
tr. Bauer, p. 61 2137. Du reste, un affaiblissement analogue du g
248devant les mêmes voyelles se retrouve dans d'autres langues,
en grec moderne, en frison (jeva, c'est à-dire geben) et en suédois
(gerna, gift) : en moy.néerl. et en anc.h.allem. g, devant
e et i, s'aspire et s'exprime par gh (gheven, gheban).

2. Un changement fréquent est celui du g en z ou en un son
voisin. La parenté de ces lettres s'exprime aussi clairement dans
la représentation du, j fr. par le z allemand (joye, moy.h.allem.
zoie). Dans le dialecte vénitien g est habituellement rendu par
z, arzento = argento ; en sicilien souvent par ć, áncilu =
angelo, et dans la langue écrite bigoncia (bicongius*). En
esp. par ç après n et r : arcen (ital. argine, lat. aggerem),
arcilla (argilla), encía (gingiva), ercer (erigere), récio
(rigidus), uncir (jungere). — En prov. par z, s, seulement aussi
après n et r : borzes (burgensis*), d'où s. d. l'a.esp. burzes, par
ex. Apol. 80, puis ceinzer (cingere), sorzer (surgere), terser
(tergere), à la finale Jortz (Georgius) Chx. IV, 277 ; cf. v.fr.
eslonziet (éloigné) SBern. 546°, atarzié, id. 547°. On peut
citer en franç.mod. gencive (gingiva) né de la dissimilation.
Le Vocabularius S. Galli connaît déjà arcilla pour argilla,
et c'est peut-être de là qu'est issu aussi le nom de lieu Arzilias
dans une charte franque de l'année 664 (Bréq. n. 159), cf. wallon
arzèie pour le franç. argile.

3. La gutturale romaine persiste encore dans quelques cas
isolés. Ital. ganascia (gena), avec ou après altération, il est
vrai, de la voyelle décisive. Sarde (Logud.) anghelu, pianghere,
isparghere. Val. ghips (gypsum), lingųnd (lingendo) ; mais
le premier peut avoir été formé d'après le grec γύψος, sarde
ghisciu, nap. ghisso ; le second a altéré la voyelle. Un autre
exemple est le valaque du sud ghintę (gens) = alb. ghint. On
a un exemple espagnol dans regalar (regelare), également
avec changement de la voyelle. On en a un autre dans erguir
(erigere), sur la forme duquel la gutturale pure du présent
(erigo, erigam) paraît avoir influé. Un mot commun au roman
est l'it. gobbo, roum. gob, franç. gobin, val. ghib (gibbus),
écrit souvent en b.lat. gybbus, dans lequel y paraît être la base
de l'o roman. On peut tirer du basque des exemples plus probants :
ainsi erreguina (regina), maguina (vagina), biguiria (vigilia).
249— Des dialectes italiens connaissent encore l'adoucissement en j,
que nous avons regardé ci-dessus comme le premier pas du g en
avant, par ex. en sicil. jelu (gelu), jenestra (genista), lejiri
(legere) ; nap. jentile, jelare, conjognere. Dans la langue
écrite, il faut remarquer ariento, qui correspond par hasard au
kymr. ariant. En espagnol on rencontre des cas comme yelo
(gelu), yema (gemma), yerno (gener), yeso (gypsum),
leyenda (legenda), mais dans les mots où ye est initial, il est
possible qu'il provienne de la diphthongaison de e, et que g ait
disparu ou se soit assimilé, car l'esp. ne supporte pas g à l'initiale
avec ye, et quant à leyenda de leer, y peut y avoir été introduit
pour annuler l'hiatus, comme dans creyendo de creer. On écrit
aussi hielo, hiema, hierno, hieso. Dans quelques mots, g disparaît
complètement ou est remplacé par h muette, dans encia
(gingiva), Elvira (dans les chartes Geluira Geloira), hermano,
hinojo (geniculum). Le portugais prononce irmão (S.
Rosa a germaho) et geolho.

4. Les exemples de syncope du g devant e et i abondent. Ital.
cogliere (colligere), coitare (cog.), dito (digitus), fraile
frale
(fragilis), freddo (frigidus), mai (magis), maestro
(magister), niello (nigellum), paese (pagense), reina, rione
(regio), saetta, saime (sagina), trenta (triginta), venti
(viginti). — Esp. cuidar, dedo, ensayo (exagium), espurrir
(exporrigere), frio, huir (fugere), leer (leg.), Léon (Legio),
mas, maestro, niel, pais, reina, saeta, sain, trenta, veinte ;
Port. cuidar, dedo, etc., presque comme en espagnol. — Prov.
colher, cuidar, det, essai, freit, frire (frigĕre), lire (legere),
mais, maïstre, païs, reïna, reio, saeta, trenta, vint. —
Franç. cueillir, doigt pour doit, essai, faîne (fagina), frêle
(fragilis), froid, frire, lire, Loire (Liger), mais, maître,
nielle, reine, roide (rigidus), trente. Dans Loire et roide on
pourrait aussi expliquer l'i par le g. — Val. cureà (corrigia),
mai, męestru. — On trouve aussi beaucoup d'exemples dans le
b.lat. Ainsi recolliendo Tirab. 50b de l'an 837, treinta HPM.,
n. 131 de l'an 967, trentas Mur. Ant., III, 1004 de l'an 730,
veinte esp. Yep. V, n. 22 de l'an 978, niellatas Bréq. p. 508d.
Comme exemples d'une haute antiquité, on peut encore citer
l'ombrien mestru ( = ital. maestro), et vinti ( = ital. venti,
sicil. vinti) dans une inscription de la Villa Campana à Rome.

GU. Cette combinaison qui est à g comme qu est à c conserve
partout en ital. son u : arguire, stinguere (ext-),
inguine, languire, lingua, pingue, sangue, unguento. En
250valaque, tantôt u disparaît : lųnced (languidus), sųnge (sanguis),
unge (unguis), tantôt gu s'échange avec b : limbę
(lingua), ce qui correspond à apę formé de aqua. Dans les
autres langues, u disparaît très-souvent, il est vrai, mais g
reste guttural : esp. arguir, extinguir, languir, lengua,
sans u engle, sangre ; franç. arguer, languir, langue, sang,
aine (pour eine, egne, lat. inguen).

GL, voy. ci-dessus à L, où il est aussi parlé de la chute du g
(esp. lande de glans, liron = fr. loir de glis, fr. Lézer de
Glycerius Voc. hagiol. ; cf. lat. liquiritia de γλυκύῤῥιζα).

GM. Des mots latins tels que examen pour exagmen (exigere),
flamma pour flagma (flagrare), jumentum pour
jugmentum (jungere), laissent tomber la muette ; d'autres
comme figmentum, tegmen la maintiennent. La première forme
se retrouve en italien : aumentare (augmentare), domma
(dogma), enimma (ænigma), flemma (phlegma), frammento
(fragm.), orpimento (auripigm.) ; toutefois on écrit
aussi dogma, enigma. La seconde s'est maintenue en valaque :
dogmę, flegmę, fragment. Les autres langues admettent
indifféremment l'une ou l'autre : esp. aumentar, dogma, enigma,
flema, fragmento, pimiento ; prov. augmentar, flemma,
fragment, piment ; franç. augmenter, piment, etc., anciennement
flieme et fleume. Dans σάγμα g a été supplanté par l,
d'où la forme salma attestée par d'anciens textes (voy. p. 54),
et qui a engendré soma, somme.

GN peut prendre des formes diverses. 1) Transposition phonétique
avec adoucissement du g en j : ital. cognato, degno,
magno, pugna (punga Inf. 9, 7), pugno, regno, segno,
(signum) ; esp. deñar, tamaño (tam magnus), puño, seña ;
portug. cunhado, desdenhar, manho (Lus. 4, 32, aujourd'hui
magno) ; prov. conhat, denhar, manh, ponh, ponhar
(pugnare), renh, senh ; franç. digne, magne, règne, signe,
enseigner (insignare). — 2) Adoucissement sans métathèse :
esp. reyno (regnum) ; prov. reinar, coinde (cognitus) ; franç.
accointer (accognitare*), poing pour poin (pugnus). Sans
adoucissement : esp. pg. digno, signo. En valaque, n maintient
également sa place, mais g cède ordinairement la sienne à la nasale
m : cumnat (cognatus), tzęmn (cygnus) Lex bud., indemnà
(indignari ?), lemn (lignum), pumn (pugnus), semn
(signum). — La chute du g ne se produit presque que dans les
syllabes atones et à la finale : ital. conoscere, insino prépos.
(in signum) ; esp. conocer, desden (dignus) ; pg. ensimar,
251sinal, dino archaïque et employé seulement en poésie, indino,
sina ; franç. bénin, malin, dédain ; val. cunoaśte.

Dans GD, g se rapproche du d en se changeant en l ou en n :
ital. Baldacco (Bagdad), smeraldo (smaragdus), mándola
(amygpala) ; val. mándulę Lex. bud. (ailleurs migdálę), esp.
esmeralda (esmeracde Alx.), almendra ; Port. esmeralda,
améndoa (pour -dola) ; prov. avec u pour l Baudás, maraude
maracde
 ; franç. émeraude, amande. Magdalena est
devenu en ital. esp. Madalena, franç. Madelaine.

NG. Quand ce groupe est suivi de a, o, u, il ne donne lieu à
aucune observation. Suivi de e ou i, g est diversement traité. 1) II
reste palatal ou aspiré suivant la tendance propre de chaque langue,
par ex. : ital. angelo, fingere, giungere (j.), piangere (pl.),
lungi ; esp. cingir, fingir ; pg. cingir, fingir, frangir, pungir,
esponja (spongia), anomal enxundia (axungia) ; prov.
angel, franger, planger, esponja ; fr. ange, éponge ;, val.
ingeresc (angelicus), ninge. — 2) Il s'adoucit phonétiquement
en j, par exemple : ital. agnolo, cogno (congius), fignere,
giugnere, piagnere, spegnere (expingere) ; esp. ceñir arch.
(cing.), plañir, reñir (ringi), uñir arch. (jungere) ; en
portug. rarement, comme dans renhir ; prov. penher (ping.),
planher, unher (ung.), et aussi à la finale dans lonh (longe).
En français, ce groupe adouci nj se transpose en in : ceindre,
feindre, joindre, loin, peindre, plaindre, oindre. — Par
interversion du son, les groupes gn et ng peuvent coïncider,
comme nous l'avons vu : comp. l'it. regno avec spegnere, l'esp.
deñar avec ceñir, le franç. poing avec loing.

J.

Dans les langues filles, ce son qui flotte entre la consonne et
la voyelle a tantôt gardé sa valeur ancienne, tantôt en a pris
une nouvelle, sans que la voyelle suivante ait exercé sur lui
aucune influence 1138.

1. Le j originaire se retrouve comme semi-voyelle (à la façon
du j allemand) dans la plupart de3 langues romanes, bien qu'il
ne revête pas partout la même forme. Ital. Jácopo, jugo,
ajutare, majo, presque tous existant aussi sous la deuxième forme
(§ 2). Le j a conservé un domaine plus étendu dans les dialectes
252du sud : sicil. jettari, jucari, judici, dijunu ; nap. jennaro,
jodecare, v.sarde iettare à côté de gettare. — Val. januarie,
julie, junie, majer (major), maju. — Esp. avec y :
Yago (Jácobus), ya (jam), yugo, ayudar, ayunar
(jejunare), ayuntar (adjunctare*), cuyo, mayo, raya
(raja), v.esp. yoglar (joculator) Alx., deyecto (dejectus).
C'est aussi là la prononciation du dialecte basque du Lebortan,
par exemple : yokhoa (jocus), yudua (judæus), yustua
(justus), yuyea (judex) et aussi yendea (gens), yelosia,
yarroa (esp. jarro). Le dialecte de Guipuscoa emploie le j
qu'il a pris de l'espagnol. Cet y mis pour j et g domine aussi
en Gascogne, par exemple yutyá (judicare), yen (gens). —
En portugais seulement à la médiale : maio, maior, anciennement
aussi ya pour ja FGuard. 442, Yago SRos. — En prov.
j devant les consonnes et à la finale se résout en i comme v en u :
aidar (adj.), bailar (bajulare), peitz (pejus), maire
(major). — Franç. aider, maire, raie (raja), mai ; avec un
j phonétiquement transposé bailler et non bailer.

2. Le j originaire s'est uni à d qui lui est voisin pour former
dj, et a glissé ainsi vers un son doux, palatal ou chuintant, fait qui
nous est connu déjà par giorno ou jour de djurnum. Quelques
formes secondaires mettent encore ce dj en évidence : ainsi ital.
diacere de jacere, diacinto de jacinthus pour hyacinthus,
b.lat. madius pour majus, pediorare pour pejorare. Ital.
à l'initiale già (jam), Giacomo (Jacobus), gennajo (januarius ;
genuarius HPMon. n. 55 de l'an 899 et ailleurs), Girolamo
(Hieronymus Jeron.), Gerusalemme (Jer.), giuco (jocus),
giudice (judex), giogo (jugum), giugnere, giugno (junius),
giovane (juvenis), giurare ; à la médiale maggio (majus),
peggio (pejus). — Val . źoc, źude, źug, źunc (juvencus
Lex bud
.), źune (juvenis), źurà, aźunà (jejunare), aźunge
(adj.), aźutà (adj.). — Port. jamais, jazer, jogo, cujo
(cujus). — Prov. ja, joc, jutge, etc. ; à la médiale mager
(major) ; franç. déjà, jeu, juge. — En esp. cette palatale
romane se présente comme aspirée gutturale : jamas, Geronimo,
juego, juez, julio, junio, jóven ; voyez le j espagnol
(section II).

3. Remarquons encore quelques formes de j : 1) Le dj
venu (d'après ce qui a été dit plus haut) de j s'affina comme le
dj originaire (medius mezzo) en z 1139. Les seuls exemples sont en
253valaque zeaceà (jacēre, ital. diacere) et en ital. zinepro,
esp. zinebro (juniperus). Les inscriptions donnent Ζουλια
pour Julia, Mur. tab. 879, Ζουλιανη pour Juliana, ibid. 1925
(cf. Celso Cittadini, Tratt., p. 44b), Zesu pour Jesu dans Reines.
Inscr., idus mazas pour majas madias, κοζουγε pour conjuge
(Nouv. traité de dipl. II, tab. 29). Quant au rapport inverse,
j (ģ) venant de z, nous l'avons vu p. 220. — 2) L employé pour
j dans luglio ital. (julius) et Lillebonne franc. (Juliobona)
doit étonner.

4. Un son aussi faible devait facilement tomber. Ainsi en ital.
Gaeta (Cajeta), maestà ; en esp. aullar (ejulare), à l'initiale
acer (jacere) Alx., echar (jactare ou ejectare), enebro à
côté de zinebro, enero (jan.), uncir (jungere) ; en portug.
mor pour moor (major), etc.

DJ, voy. au D. — BJ, voy. au B.

H.

Le latin aspirait encore fortement cette lettre : profundo
spiritu, anhelis faucibus, exploso ore fundetur
, dit Marius
Victorinus. Toutefois, déjà à l'époque classique, on hésitait sur la
manière de l'employer. C'est surtout l'écriture lapidaire qui
montre une grande incertitude, car h y est souvent omise ou écrite
contre la règle : ic, oc, ujus, aduc, eredes, oris, onestus, omo ;
hac au lieu de ac, hobitus, hornamentum (Grut. ind. gramm. :
h superfluum, omissum). Des chartes d'Italie et de France,
dans lesquelles l'arbitraire dans l'emploi de h va toujours en
augmentant, nous confirment que presque immédiatement après
la chute de Rome l'h était devenue un signe sans valeur 1140. En roman,
l'h est à peu près complètement éteinte, bien que plusieurs langues
l'aient conservée dans l'écriture. Le spiritus asper est aussi en
grec moderne un signe muet. Les langues qui font encore entendre
254parfois l'h sont le valaque et le français. Le valaque la prononce
dans les noms propres comme Hetruria, Hispania, dans hostie,
et, d'après le Dict. d'Ofen, aussi dans hebét (hebes), heredíe (heres),
hirundineà (hirundo), de même que dans les mots grecs comme
hagiu, pèlerin (ἅγιος), halęu, filet (de ἁλιεύω). On la trouve
en français dans haleter (halitare), hennir (hinnire), héros,
herse (hirpex) et dans quelques autres mots. Dans haleter, l'aspiration
est destinée à peindre l'effort. Cette lettre a si peu de vitalité
que c'est à peine si elle présente quelques exemples de transformation
phonique. Dans l'orthographe de la basse latinité michi
pour mihi, nichil pour nihil, Vachalis Vacalis pour Vahalis
(Sidonius), de même que dans l'ital. nichilo, annichilare, esp.
aniquilar, h s'est sans doute changée en ch pour ne point
être annulée. Le f du sicilien finniri (hinnire) provient de
l'h aspirée du français hennir, phénomène que nous observerons
aussi ci-dessous à propos de l'h allemande. Remarquons encore
que dans des inscriptions postérieures, spécialement de la Gaule,
h est souvent intercalée entre deux voyelles pour séparer les
syllabes, comme dans Romanehis, Bohetyhus (Corssen, I,
111), fait que nous avons déjà rencontré en français (cf.
ci-dessus p. 166).

P.

1. P initial ne s'adoucit que fort rarement. Ital. batassare
(πατάσσειν ?), bolso (pulsus), brugna à côté de prugna (prunum),
dans les chartes bergamina (pergamena) HP Mon.
n. 55, 85 et très-fréquemment ; dans befania (epiph.),
bottega (apotheca), brobbrio (opprob.), bacio (opacus),
búbbola (upupula*), vescovo (episc.), le b provient d'un p
qui était originairement médial. On trouve encore çà et là, dans
les autres langues, quelques exemples isolés : en esp. le p est
devenu v dans verdolaga (portulaca) ; portug. bostela (pustula) ;
prov. bostia, fr. boîte (pyxis). Cf. le lat. burgus,
buxus, carbasus avec le grec πύργος, πύξος, κάρπασος.

P médial ne persiste à vrai dire que dans les langues de l'est ;
dans les autres, il descend au b et même en français au v. Ital.
ape (apis), capace, capello (capillus), capestro, capo,
cipolla (cæpulla), coperto, cupido, lepre (lepus), lupo,
opera, papa, pepe (piper), popolo, rapa, rapire (rapere),
ripa, sapa, sapere, sapore, sopra, superbo, vapore. Mais
v n'est point inconnu à l'italien : cavriolo (capreolus),
Ivrea (Eporedia Eporeia), ricevere (recip.), ricoverare
255(recup.), coverto, pevere (piper), povero, riva, savio
(sapius*), savore. Il n'y a qu'un très-petit nombre de cas
avec b, par exemple ginebro (juniperus), lebbra (lepra),
ainsi devant r, phénomène que nous avons déjà vu fréquemment
à l'initiale. Redoublement dans appo (apud), cappa (de capere),
cappone (capo), doppio (duplus), pioppo (pōpulus),
seppellire, etc., cf. notre doppelt, pappel. — Val. seulement
p : ceapę (cæpa), cupę, jepure (lepus), papa, piper,
sępun (sapo). Esp. b, avec la prononciation douce : abeja
(apicula), cabestro, cabo, cabra, cebolla, receber, cubrir,
cuba, obispo (episcopus), lebrel (leporarius), lobo (lupus 1141),
obra, pebre, pueblo, raba, riba, saber, sabio, sabor,
xenabe (sinapis), soberbio, sobre. La forte persiste dans les
mots d'origine récente ou empruntés à l'ital. : capital à côté de
caudal (capitalis), copia, discrepar, disipar, lepido, participar,
estupido, estupro, vapor, capitan, caporal ;, de
même aussi dans apio, copia, manopla, papa, pipa, propio.
— Le portugais se comporte à peu près comme l'espagnol,
cependant il a v dans povo (populus), savão (sapo), escova
(scopa), etc. — Prov. b : abelha, cabelh, cabestre, ceba,
recebre, cobrir, doble, lebre, loba, obra, obs (opus), paubre,
pebre, poble, riba, saber, sabo, sobre. — Franç. cheveu,
chevêtre, chèvre (capra), recevoir, cuve, évêque,
lièvre, poivre, œuvre, pauvre, rave, ravir, rive, savoir,
savon, sève (sapa). B dans abeille (apicula), double, Grenoble
(Gratianopolis) ; p dans les mots d'origine récente ou
italienne : capital, dissiper, lèpre, occuper, stupide, vapeur,
capitaine (v.franç. chevetaine, etc.) ; de même dans couple
(copula), pape, pipe, peuple, peuplier, propre, triple. On
trouve la chute du p dans le nom de fleuve Loue (rendu en latin
par Lupa, voy. Quicherat p. 81), dans sur (prov. sobre), et
dans le v.franç. oes (prov. obs.). — Nous avons remarqué à
propos de t et de c que, dans le plus ancien bas-latin, la douce
se montre déjà fréquemment pour la forte au milieu des mots. C'est
aussi le cas pourp, par exemple noncobantis (nuncup.) Bréq.
n. 217, suber, subra, Mab. Dipl. p. 506 et beaucoup d'autres
analogues.256

A la finale la forte persiste : prov. cap, lop ; franç. loup,
champ ; val. cap (caput), episcóp, lup ; cf. § 2.

2. P s'est rarement changé en f. On en a quelques exemples
communs à toutes les langues romanes comme : ital. esp. port.
golfo, franç. gouffre (κόλπος) ; ital. esp. trofeo, franç.
trophée, angl. trophy (tropæum) ; en outre dans l'ital. soffice
(supplex), dans le nom propre Isifile (Hypsipyle) ; en
français, quelquefois à l'initiale, à la médiale et à la finale : fresaie
(præsaga), nèfle (mespilum), chef (cap-ut), v.franç.
apruef, Trist. II, 78, 79 = prov. aprop, seif (sep-es) Voc.
d'Evr
. p. 32.

PP. Ital. cappero (capparis), ceppo, coppa (cuppa forme
secondaire de cupa), lappa, lippo, mappa, poppa (puppis),
schioppo (stloppus), stoppa (stuppa forme préférable à stupa,
Schneider, I, 427), stroppolo (struppus), supplicare, Filippo.
Esp. cepo, copa, lampazo (lappaceus), mapa, popa,
estopa, estropo, suplicar, Filipo. Franç. câpre, cep, coupe,
nappe, poupe, poupée (puppa à côté de pupa), sapin (sappinus),
étoupe, estrope arch., supplier, Philippe. On ne
trouve nulle part la douce ou le v, excepté dans l'esp. estrovo,
mais on rencontre dans les manuscrits une forme stropus.

PL, voy. sous L.

Les groupes initiaux PN, PT, PS perdent d'ordinaire la
première lettre. V.franç. neume, b.lat. neuma, v.h.allem.
niumo (pneuma, πνεῦμα) ; ital. esp. tisana, franç. tisane
(ptisana) ; ital. Tolommeo, esp. Tolomeo, franç. Ptolémée
(Ptolemæus), déjà dans le latin populaire des bas temps Tolomaid,
Tolomea. Ital. esp. portug. salmo, franç. psaume,
v.h.allem. salm (psalmus).

PT médial et final. Cette combinaison est sujette aussi soit à
l'assimilation du p (comme scrittus ou scritus pour scriptus que
l'on rencontre souvent dans les chartes), soit, dans l'ouest, à la
résolution de ce même — p en un u qui, parfois, se change même en i,
cf. ci-dessous PS. Ital. atto, cattivo, grotta (crypta), nozze (nuptiæ),
ratto, rotto (ruptus), scritto, sette ; pt est ici impossible.
— Esp. atar (aptare), catar (captare), gruta, malato (male
aptus
) et même malacho (moy.h.allem. malâtsch malêtsch),
nieta (nepta depuis le VIIIe siècle pour neptis), escrito, siete,
seto (septum). D'autres mots présentent l'affaiblissement du p
en b et la résolution du b en u : bautizar, cabdal caudal
(capitalis), cabdillo caudillo (capitellum avec un changement
de sens), cautivo (capt.), Ceuta (Septa), reutar pour reptar
257Pœm. de José el patr. p. 402. Mais pt n'est point contraire
aux habitudes de l'esp., cf. aptar, captar, optimo, rapto,
ruptura. — Portug. atar, cativo, neta, sete ; caudal ; anciennement
aussi adoutar, boutizar, SRos. ; avec i, receitar pour
receutar (receptare) que l'on trouve encore en v.esp. — Prov.
acatar (accaptare*), rot (ruptus), escrit escrich, set, etc.
Résolution en u et i : azaut (adaptus*), malaut, rautar
(raptare), caitiu (esp. cautivo). P persiste par exemple dans
acaptar, capdolh (capitolium) ; pour malautz, le manuscrit
du Boèce, v. 127, donne malaptes, pour corota la N. Leyczon,
v. 80, donne coropta. — Franç. acheter, chétif, grotte,
nièce (neptia*), noces (nuptiæ), route (rupta sc. via),
écrit ; sur malade, voy. mon Dict. Etym. On écrit le p dans
baptiser, captif, compter, sept, etc., voy. section II. — Val.
botezà (baptizare), etc., mais captiv, śapte (septem), avec
n nuntę (nuptus). Il faut noter la présence de ch dans l'esp.
prov. malacho, escrich, où pt est traité comme s'il y avait ct.

PD est soumis à la syncope du p : ainsi dans stordire, ital.
esp. aturdir, franç. étourdir (extorpidire*) de même en
esp. codicia ancienn. cobdicia (cupiditia*), en v.franç. sade
(sapidus), en franç.mod. tiède (tepidus).

PS médial et final subit tantôt l'assimilation du p, tantôt, et
surtout dans l'ouest, la résolution de cette consonne en u et
même en i. La première de ces voyelles s'explique simplement
par un affaiblissement antérieur du p en b (qu'on doit admettre
malgré le manque d'exemples) et ensuite en v ; l'i provient d'une
prédilection particulière pour les diphthongues ei ou ai. Ital.
cassa (capsa), esso (ipse), gesso (gypsum), scrissi (scripsi).
Val. casę, etc. ; mais ghips, lipsę (λεῖψις). Esp. caxa, ese,
yeso ; Port. caixa, esse, gesso. Prov. aus (hapsus p. 14),
meçeus (metipse) Geistl. Lieder p. 8, neus (ne ipsum) ;
caissa, eis (ancienn. eps), mezeis, geis. Fr. châsse et caisse.
On peut rapprocher, pour l'assimilation, le latin cassis pour
capsis ( ?) et aussi l'ombrien iso pour ipso, auquel répond dans
les chartes issa pour ipsa Esp. sagr. XI, 102 (IXe siècle), ou
même scrisi pour scripsi Brun. p. 567 (de l'an 759). Quant
aux mots scientifiques, comme ellipsis, on comprend que ps y soit
toléré (esp. elipse, franç. ellipse).

SP, voy. à l'S.

B

initial persiste. Il n'y a que des dialectes du sud de
258l'Italie qui le confondent fréquemment avec v, comme le
nap. vaso (ital. bacio), vascio (basso) ; sicil. vagnu (bagno),
varva (barba), vrazzu (braccio) et aussi l'ital. viglietto
(franç. billet). Médial, il ne conserve pas cette solidité : il s'adoucit
la plupart du temps en v, et, dans ce cas, sa disparition
subséquente n'est point un fait rare. Cet adoucissement en v, qui
a gagné toutes les langues de la famille néo-latine, s'est produit
de bonne heure ; on lit dans les monuments anciens devitum,
acervus, incomparavilis (Schneider, I, 227) ; dans les chartes
du VIe siècle deviti Marin. p. 175, deliverationem, ib. 180 ;
du VIIe siècle movilebus Bréq. n. 67, diveatis pour debeatis
Mur. Ant. V, 367 ; du VIIIe siècle havitare, movile, havere,
I, 207 ; du IX° siècle conavit Esp. sagr., XI, 264, etc. En italien
les deux formes se balancent à peu près. Exemples :
abito, abominabile, cibo, debile, gleba, globo, liberare,
libra, librare, libro, plebe, sibilare, stabilire ; redoublé dans
ebbrio, fabbro (faber), febbrajo (februarius), febbre
(febris), abbia (habeat), fabbro, libbra, obbligo, pubblico,
rabbia (rabies), ubbidire ; bévere, cavallo, covare (cub.),
devere, fava, avere, ivi, lavorare, maraviglia (mirabilia),
provare, scrivere, tavola, Tevere, ove (ubi). La syncope est
rare, par exemple bere pour bevere, lira pour libra. — L'esp.
offre partout le b prononcé doux : beber, caballo, etc., v dans
maravilla. Syncope dans codo (cubitus), hediondo (fœtibundus*),
neula (nebula) Alx. 1879. — Portug. beber,
cerebro, debil, globo, habito, plebe, sibilar ; mais v domine :
cavallo, cevo (cibus), dever, duvidar, Evora (Ebra), fava,
haver, livro, livrar, maravilha, provar, escrever. — La
douce persiste plus rarement encore en provençal ; la plupart du
temps, en effet, elle se change en v ou s'éteint complètement :
abac (-eus), abet (abies), ebriac, fabre, nibla (nebula),
rabia ; caval, dever, fava, aver, provar ; aondar (abund.),
laorar (labor.), prenda (præbenda), proar, saúc (sabuc),
traút (tributum). De même aussi en franç. : ex. célèbre, habit,
libre ; cheval, devoir, fève, etc. ; nuage (nubes), taon (tabanus),
viorne (viburnum). — Le val. comme l'ital. : bibol
(bubalus), dębęlà flétrir (debilis ? ), probę (proba), probozì
(probrum) ; bevut (bibitus), chimval (cymb.), diavol,
favricę, chivernisì (gubernare), aveà, evreu (hebr.). Syncope
dans beà (bibere), cal (caballus), glie (gleba), earnę
(hibernum), iertà (libertare*), lęudam (laudabam), seu
(sebum), soc (sabucus). — Devant les consonnes ce v devient
finalement une voyelle, voy. BL, BR, BS, BT.259

B final en provençal ou bien se change en u ou bien se renforce
en p, surtout après une consonne, par ex. beu (bib-it),
deu (deb-et), escriu (scrib-it), trau trap (trab-em), orp
(orb-us), trop (infinitif trobar). Le français le supporte comme
lettre muette dans plomb, etc., ou il l'aspire : tref = pr. trap,
anc.franç. proeb (probe adv.).

2. Changement du b en d'autres labiales : 1) En p rarement :
ital. canapa, val. cunępę, alb. canęp (cannabis), franç.
ensouple (insubulum). — 2) En f : ital. bifolco (bubulcus),
scarafaggio (scarabæus), tafáno (tabanus) ; esp. befre
(bebrus), escofina (scobina) ; v.franç. fondèfle (fundibalum) ;
val. corfę (corbis), bolfos (bulbosus) ; lat. bubalus
bufalus
, rubeus rufus, sibilare sifilare. — 3) En m : ital.
gomito (cubitus, cf. cumitus Voc. S. Gall., v.ital. govito,
Buti Inf. 10), Giácomo (Jacobus), Norma (Norba), trementina
(terebinthinus), vermena (verbena) ; esp. cañamo
(cannabis), Jayme (Jacobus) ; prov. Bramanzo pour Brabanzo,
Jacme ; franç. samedi (sabbati dies) comme l'allemand
samstag. Cf. aussi le v.lat. dubenus (dans Festus), plus tard
dominus.

BL et BR subissent souvent la résolution du b en u, cf. grec
νάβλα ναῦλα. Ital. fola (fabula fab'la faula), parola (parabola).
Esp. faular arch. (fabulari), paraula Alx. Apoll.
par interversion palabra. Prov. faula, paraula parola,
taula (tabula), faur, aurai (pour habrai), freul (flebilis),
beure (bibere), deuria (pour debria), siular (sibilare),
escriure (scribere), liurar (liberare), roure roire (robur) ;
catal. sauló (pour sabló). Franç. forger (fabricare faurcar),
parole, tôle (tabula), aurone (abrotanum), aurai. Val.
faur (faber). — Il n'y a que très-peu de ces exemples que l'on
puisse expliquer par la syncope (fabula fa-ula).

BT presque comme pt. Ital. detta (debitum), dottare (dubitare),
sottile (subt.), sotto (subtus). Esp. sota en composit.,
soterrar, sutil ; dudar ; béudo béodo arch. (bibitus), deuda ;
cf. le traitement de bd dans raudo (rabidus). Prov. très-varié :
sotil, sotz ; code coide ; deute (debit.), gauta (gábata) ;
devant une forte la douce passe à la forte dans depte = deute,
doptar, sapte (sabbatum), sopte (subitus), suptil. Franc.
dette, jatte (gabata), doute, coude, subtil. Val. cot (cubitus),
datoriu (debitor) ; subt, subtzire.

BS s'assimile et se résout en us, comme ps. Ital. ascondere
(absc), assolvere (abs.), astenere (abstin.), osceno (obscœnus),
oscuro (obsc), ostare (obs.), sostanza (subst.). Esp.
260esconder, escuro, aussi absconder, obscuro et absolver,
abstenido, obsceno, obstar, substancia ; résolution dans
ausente (absens), v.pg. austinente (abst.), austinado (obst.).
Prov. escondre, escur, obstinar, etc. ; deus (debes). En franç.
bs persiste. Val. ascunde, ostenì (abstinere). — L'assimilation
s'exerçait déjà dans le latin jussi pour jubsi, et nous
trouvons dans les chartes des VIe et VIIe siècles des formes telles
que suscribturi, suscripsimus, σουσκριψι.

BJ, BV ont une tendance marquée vers l'assimilation ; des
grammairiens romains écrivaient déjà ovvertit, ovvius. Ital.
oggetto obbietto (objectum), suggetto subbietto, ovviare
(obv.) ; esp. sujeto, mais obviar (ancienn. uviar, voy. mon
Dict. Etym. II, b.) ; prov. sojeit, sovenir ; franç. sujet, souvenir ;
mais objet.

MB est souvent atteint par la chute de la deuxième consonne.
Ital. amendue (ambo duo), tomare ( = esp. tombar) ; fréquente
en sic. : cummattiri (combattere), gamma (gamba), limmu
(limbo), etc. Esp. lamer (lambere), lomo (lumbus), paloma
(palumba), plomo (plumbum), Xarama (Saramba, d'après
Cabrera), v.esp. amos (ambo), atamor pour atambor, camear
pour cambiar PC. ; portug. comme l'esp. : amos, plomo SRos.
Prov. colom (columba), plom (plumbum). Franc. Amiens
(Ambiani). B.lat. concamium pour concambium, par ex.,
Form. Bign. n. 14. Allem. kummer, schlummer de kumber,
slumber.

F. PH.

La différence phonétique qui règne en latin entre f et ph
disparaît tout à fait en roman : ph prend la prononciation de
f, et est souvent écrit de même 1142.

1. Le plus important des accidents qui atteignent f est son
passage à h devant des voyelles, au commencement du mot,
rarement au milieu. Dans ce cas, f perd l'élément labial qu'il
possède pour s'éteindre dans une simple aspiration, qui, le
plus souvent, n'est même plus sensible : les grammairiens
261romains attribuaient déjà à cette lettre une forte aspiration. —
Toutefois, ce changement n'est pas général dans les langues
romanes ; il ne règne qu'en espagnol, et ne se présente
guère qu'isolément dans les autres domaines. Donnons d'abord
des exemples espagnols : haba, hablar (fabulari), hacer,
hambre (fames), harto (fartus), haz (facies), hender
(findere), herir, hierro (ferrum), hijo (filius), hilo, hoja
(folium), hondo, horca (furca), horma, horno (furnus),
hostigar (fust.), huir (fugere), humo, hurto, huso. Au milieu
du mot, le changement de f en h est limité aux composés :
dehesa (de-fensa), sahumar (suf-fumare*), Sahagun nom
de lieu (Sant-Fagunt PC. = S. Facundus) ; on ne trouve jamais
ruho (rufus), cuehano (cophinus). Cette h était inconnue au
plus ancien espagnol, comme elle l'est encore aujourd'hui au portugais ;
on écrivait faba, fablar, fazer, etc., et l'espagnol
moderne rejette encore cette h dans beaucoup de mots : fácil,
falso, faltar, fama, familia, favor, faxa, , feliz, feo,
fiero, fiesta, fiel, fin, firme, fixar, fué (dans Juan de la
Encina hu), fuego (rarement huego), fuente, fuera, fuerte
(dans Encina huerte), fuga, fumar, furia, etc. Dans quelques
cas, la brièveté du mot a pu empêcher l'affaiblissement de l'f,
comme peut-être dans feo, fin, fué pour heo, hin, hué ; dans
d'autres, c'est le besoin de distinguer les sens : fe, fiero,
fiel auraient pu être confondus avec he (habeo), hiero (ferio),
hiel (fel). Dans d'autres cas, la langue admet des formes doubles,
précisément pour créer une distinction des sens : falcon halcon,
falda halda, faz haz, ferro hierro, fibra hebra, filo hilo.
On sait que le basque a une répulsion particulière pour l'f, que
l'on ne trouve jamais dans ses mots racines ; f persiste il est
vrai en partie dans les mots étrangers (faborea =. esp. favor),
mais il se change souvent en une h qui, toutefois, est muette dans
la partie espagnole du pays (hunila = esp. fonil), ou en p
(portzatu = forzar), et quelquefois en b (breza = freza). L'espagnol
ne connaît à l'initiale que le premier de ces procédés ; mais
on ne peut nullement le regarder comme un trait fondamental de
cette langue, car il l'aurait pénétrée plus complètement : c'est
une permutation dont l'origine et les progrès peuvent être suivis
historiquement, et qui s'est produite, à ce qu'il semble, sous une
influence qui venait des Pyrénées, et qui n'a plus atteint le Portugal.
Dans le dialecte gascon qui confine au basque, cette h, même
devant r, a trouvé aussi accès et y est devenue très-usuelle : hada
(pr. fada), hagot (fagot), hemna (femna). D'aquest mudamen
262uso fort li Gasco
(disent déjà les Leys d'amors, II, 194),
quar pauzo haspiratio, so es h en loc de f, coma hranca
per franca, rahe per rafe, hilha per filha. La langue française
écrite a seulement hors pour foris (qui a conservé en esp. son
f, mais qui l'a également perdu dans le roumanche or) ; habler
vient de l'esp. hablar ; des exemples anciens sont harouce pour
farouche et aussi hausart Parton. II, 4, pour fausart. En
outre, quelques exemples se présentent aussi en wallon : horé
(forare ?), horbi (franç. fourbir). A l'est du domaine roman,
en valaque, cet affaiblissement de l'f s'est également produit,
cf. han (fanum, Lex bud.), hęblęi (fabulari), hęmisi (de
fames), hųd (fœdus, adj.) ; plus souvent et plus nettement
dans le dialecte du sud : heru (ferrum), hiavrę (febris),
hicatu (ficatum, esp. higado), hiliu (filius). — Qui ne songe
en présence de ce procédé roman à l'échange de f et de h dans
les vieilles langues italiques ? Et de fait, les grammaires latines
ont, depuis longtemps, renvoyé à l'espagnol. Mais si le trait
phonétique des vieilles langues italiques n'est dans aucun rapport
causal avec la formation romane, — quelque parfaite que soit la
coïncidence de l'esp. haba et hilo avec l'anc.lat. haba et hilum,
— il peut au moins nous confirmer la parenté qui existe entre
f et h.

2. Le passage de l'f à d'autres labiales se produit rarement :
1) Il se change en b, à l'initiale seulement dans l'italien bioccolo
(floccus), bonte (fons), busto (fustis, douteux) ; à la médiale,
peut-être dans l'ital. forbice (forfex, forpex) ; esp. ábrego
(africus), Cristóval (Christoph.), cuebano (cophinus),
Estéban (Stephanus, cf. Stevanus dans une charte de l'an
915, Yepes III n. 8), rábano (raph.), Santovenia nom de
lieu (S. Euphemia, voy. Cabrera), toba (tophus), trébol
(trifolium) et aussi acebo (aquif) ; portug. abrego, Estevâo,
trevo, etc. — 2) En p à la médiale : ital. colpo (colaphus),
Giuseppe (Josephus, Josep HPMon. n. 42), Jepte (Jephta),
zampogna (symphonia) ; esp. diptongo, golpe, orespe (pour
orifice), soplar, zampona ; portug. napta ; prov. colp, diptonge,
solpre. Cf. ἀφύη apua, πορφύρα purpura 1143.

3. La syncope est ici également rare : ital. sione (sipho,
263σίφων) ; esp. desollar pour deshollar desfollar, prov. conortar
(conf.) ; grihol (gryphus), preon (profundus), rehusar pour
refusar ; franç. antienne (antíphona), écrouelle (scrofula),
Etienne (Steph.).

FF. Cette double consonne, qui n'existe presque que dans des
composés, résiste à toute dégénérescence en un son plus faible,
d'où esp. diferir, ofender, sufocar et non diherir, etc. Ahogar
(ad-focare) n'est pas latin et est conséquemment de nouvelle
création ; il en est de même de sahumar pour sufumar, qui ne
vient pas de suffumicare.

FL, voy. sous L.

V.

1. A l'initiale, v a moins de stabilité que les muettes, car souvent
il se change en un son plus fort (§ 2, 3, 4). Dans le valaque
du sud j peut même prendre sa place (voy. à la section II).
L'aphérèse ne semble pas se produire dans les langues écrites ;
on en rencontre quelques cas dans les dialectes italiens, comme
sicil. urgiri (ital. volgere), urpi (volpe), sarde espi (vespa),
idi (vite), piém. issola (visciola), vénit. ose (voce). —
Médial, il persiste dans beaucoup de mots très-usités : ital.
brieve, cava, chiave, favilla, favo, favore, frivolo, gingiva,
grave, lavare, levare, lisciva, nativo, nave, nuovo,
pavone, pavore, privare, rivo, saliva, et de même aussi d'ordinaire
dans les autres langues. C'est surtout quand v se trouve
entre deux voyelles qu'il est atteint par la syncope, qui n'avait
pas épargné même le son plus résistant du b. Ital. Bojano
(Bovianum), bue (bovem), città (civitas, citate, Brun. p.
625, de l'an 772), Faenza (Faventia), neo (nævus), paone
pour pav., paura (pavor), rio pour rivo, Saone (Savo).
Esp. esiragar (extravagare), hoya (fovea), friolero (frivolus),
paon Alx., paor id., vianda (du franç.). Prov. estragar,
gingia, paor, Prœnsa, vianda. Franç. jeune (arch.
joene), paon (pao Gloss. Cass.), peur, viande et autres
exemples analogues. — En valaque, la syncope est très-fréquente :
alunę (avellana), chiae (clavis), gingie (gingiva),
źune (juvenis, v.slov. źun'), (lavare), luà (levare), leśie
(lixivia), noę (novem), pemųnt (pavimentum), oae (ovis).
Parfois la syncope du v se produit même après une consonne
(après la résolution préalable du d en u ?) : ital. fujo (furvus
furvius
), lero (ervum) ; esp. Gonsalo (-alvus), polilla (de pulvis),
pg fulo (fulvus) ; franç. guéret (vervactum). Les ex. lat.
264tels que movitus motus, uvidus udus, si vultis sultis, sont
connus. Chez les comiques latins novis novus ont une valeur
monosyllabique, et l'on trouve dans les inscriptions de la décadence
noembr. (val. noembrie), Faonius, probai (it. provai).
L'App. ad Prob. dit : avis, non aus ; rivus, non rius, cf.
rio Bréq. n. 73. — Grâce à sa mollesse, cette lettre n'est guère
plus en état de jouer le rôle de finale que son analogue j :
c'est pourquoi ou bien elle se transforme en une labiale plus
forte, ou bien elle se résout en u (lat. neve neu, sive seu) ;
elle subit donc ici le même traitement que sa douce b. Toutefois,
dans les patois italiens, v final est écrit et prononcé réellement,
piém. serv (ital. cervo), milan. ciav (chiave). Nous avons un
exemple de ce cas dans l'esp. buey (bov-em), où y est sans
doute purement paragogique (portug. boi), et dans le v.esp.
nuef (novem). Le prov. met u pour v après une voyelle,
par exemple : bou, breu, estiu (æstiv-us), leu (lev-is), mou
(mov-et), suau (suav-is), viu (viv-it), de même Anjau
(Andegav-i), Peitau (Pictav-i), devant s vius (vivus), nous
(non vos, no vos). Après l et r, v devient plus d'une fois f :
vuelf (volv-it), serf (serv-it) ; mais plus ordinairement, dans
ce cas, v disparaît : cal (calv-um), sal (salv-um), cer-s
(cerv-us), ser-s (serv-us). On remarque p dans corp (corvus,
curv-us), mais ici ce p renvoie à un b médial, cf. § 2.
Le français met partout f et dit bœuf, bref, chétif, cerf,
grief, nef, nerf, œuf, sauf, serf, soef arch. (suav-is), suif
(sevu-m, transp. suev) ; Anjou et Poitou viennent du provençal.
Le valaque met b après une consonne, u après une
voyelle : cerb (cerv-us), corb (corv-us), bou (bov-em), greu
(grav-is), nou (nov-us), ou (ov-um).

2. On connaît par le latin la confusion du v avec b, surtout
depuis le commencement du IVe siècle. Adamantius Martyrius fit
une dissertation spéciale sur le juste emploi des deux lettres,
mais il commet lui-même des erreurs en recommandant par
exemple besica, manuviæ, lavor, voy. Schneider, I, 228.
L'App. ad Probum recommande de dire alveus et non albeus.
De même on lit dans des inscriptions (surtout napolitaines) bendidit,
berna, berum, bixit, jubenis, serbus, vibus, boces,
atabisque, curbati ; dans les chartes des VIe et VIIe siècles silbam,
pribati Mar. 172, conserbandis ib. 147, très-souvent
Berona pour Verona (par ex. dans une charte lomb. Arch.
stor
. app. II, 115) ; au VIIIe siècle, en Espagne, ribulum,
silbarias, Esp. sagr. XVIII, 301, et plus anciennement
265encore Isidore écrivait baselus pour vascellum 1144. Cet ancien
échange de lettres règne aussi dans les dialectes néo-latins.
Ainsi à l'initiale, l'italien dit berbice (vervex), bertovello
(vertebra), Bettona (Vetona), boce (vox), Bolsena (Volsinii),
boto (votum qui s'écrit aussi botum). En esp. on écrit
barrer (verrere), Basco (Vasco), etc. En portug. bexiga
(vesica), bodo vodo (votum). Les ex. prov. sont : Baudés
(Valdensis), berbena (verb.), berbitz. En franç. on a Besançon
(Vesontio), brebis. En val. besicę (vesica), bętrun (veteranus),
Met (vietus Lex bud.), boltę (ital. volta), sburà
(exvolare*). — A la médiale : ital. corbo (corvus), Elba
(Ilva), nerbo, serbare ; avec redoublement du b : conobbi
(cognovi), crebbi (crevi), gabbia (cavea), Gubbio (Iguvium),
trebbio (trivium) ; p pour b dans Piperno (Privernum).
Prov. corbar (curvare), emblar (involare) ; franç. corbeau,
courber, arch. embler. Val. albinę, abeille (de alvus), cerbice,
ferbe (fervere), sęrbà, śerbì, sealbę. Ce durcissement du
v en b est surtout familier aux langues de l'est ; mais certains
dialectes du domaine italien et provençal font de ce changement
un emploi encore plus fréquent, notamment le napolitain, l'occitanien,
le languedocien, le gascon, dans lesquels ce procédé
(comme en basque) est même devenu une règle (voy. ci-dessus,
p. 102).

3. La dégénérescence de v en f est plus rare. Un exemple
commun au roman est palafreno (voy. p. 17). Un autre est
l'ital. fiasco, esp. portug. frasco, v.franç. flasche (vasculum
vlasc
). Citons en outre : ital. fia adv. (via), biffera (bivira),
profenda (providenda) ; esp. hampa pour fampa (ital. vampa ?),
he pour fe (vide), hemencia pour fem. (vehementia contr.
en vementia), hisca pour fisca (viscus), pg. trasfegar, voy.
Dict. Etym., referentia (reverentia) ; voy. pour d'autres ex.
de latin espagnol Esp. sagr. XI, 325 ; fr. fois (vicem) ; voy. § 1
des exemples d'f pour v final. Cette prononciation date de loin dans
le haut-allemand, car les Glosses de Cassel écrivent ferrat,
fidelli, fomeras pour verrat, etc., et c'est de là que sont nées
les formes telles que fiedel, vesper, vogt, veilchen. Mais la
prononciation allemande est restée sans influence sur la prononciation
266romane, car, dans le domaine roman, le changement de
v en f n'est qu'une rare exception.

4. On a quelques exemples du durcissement du v en g guttural,
occasionné par une confusion avec le v.allem. w. A l'init. dans l'it.
guaina (vagina), Guasconia (Vasc.), guastare (v.), golpe (vulpes),
gomiero (vomer), gomire (vomere), guizzo vizzo (vietus),
Esp. gastar, golpe Alx., gulpeja (vulpecula) Rz., gomito
(v.). Prov. gabor (vapor), Gap (Vappincensium civ.), garah
(vervactum), gastar, guia modus (via). Franç. gaine, gâter,
guéret (prov. garah), gui (viscum), goupillon (b.lat. vulpilio),
gomir dans Bouille, Diff. vulg. ling. ; v. franç. avec w
wange
(vanga), werpilh (vulpecula), etc. Plus rarement à la
médiale : ital. aguinchi pour avvinchi, PPSec. I, 101, pargoletto
pour parvoletto ; mais dans frigolo, nugola (pour
nuvola), ugola (pour uvola), il faut plutôt considérer le g
comme le produit d'une intercalation, surtout parce qu'il
n'existe pas pour ces mots de formes avec gu (voy. ci-dessous,
p. 175). Un exemple douteux est le val. fagur (favus ?). Esp.
Alagon, nom de lieu (Alavona, d'après Cabrera) ; dans le v.pg.
aguëlo (avulus*) gue remplace le groupe aspiré vue, de même
qu'il se substitue aussi à hue. De même valui, volui donnent en
prov. valgui, volgui. — Nous verrons plus tard comment le
v est aussi devenu j en valaque.

5. Devant les consonnes, v se résout régulièrement en sa
voyelle u : ital. ottarda pour autarda (avis tarda) ; esp.
aulana (avellana) Alx., ciudad, leudar (levitare) ; prov.
ciutat, mais aussi ciptat ; franç. autruche (avis struthio) ;
val. greutate (gravitas) ; de même en lat. aucella, fautor,
lautus.

DV, voy. sous D. — BV, voy. sous B.

Remarques sur les consonnes.

1. Les consonnes sont sujettes, comme les voyelles, à des
changements variés, mais qui atteignent dans une mesure très-diverse
les différentes classes d'articulations. Les liquides offrent
une résistance passable ; elles s'échangent, il est vrai, fréquemment
entre elles (m toutefois seulement avec n), mais elles n'abandonnent
pas facilement leur domaine. Mais l subit, à un haut
degré, la résolution vocalique ou la chute en suite de la production
d'une voyelle. De toutes les spirantes, c'est s qui présente
la plus grande constance, excepté toutefois dans la seule langue
267française ; v et j sont inconstants ; h (dans les langues écrites) est
un simple signe qui n'a plus de son. Les spirantes ne s'échangent
point entre elles, du moins dans l'ensemble du roman ; et le
développement de f en h, de h en f, et même de v en j sont des
phénomènes isolés. Pour ce qui est des muettes, à l'initiale elles
persistent, chacune à son degré, avec une grande fermeté. Au
milieu du mot, il est à remarquer que la forte descend à la douce,
que la douce se résout parfois en une voyelle : le t devient d,
le c g, le p b, — le d se dissout, le g se perd dans la voyelle i,
le b dans la semi-voyelle v. Cette dégradation des muettes (qui
est toutefois moins générale dans les langues de l'est) constitue
la substitution des consonnes romane, avec laquelle la Lautverschiebung
germanique (qui toutefois atteint aussi l'initiale)
fait le plus complet contraste : celle-ci, en effet, consiste à
élever la douce originaire à la forte et à avancer de la forte à
l'aspirée et de l'aspirée à la douce, de façon à parcourir le
cercle entier ; phénomène qui plus tard s'est répété, encore une
fois, dans le haut-allemand par rapport aux autres dialectes.
Dans les vieilles langues celtiques, la substitution des consonnes
n'a atteint que la douce qui s'est transformée (comme dans la
langue allemande) en aspirée. Mais les dialectes celtiques
modernes (bien que leur consonantisme soit en réalité très-différent
du consonantisme roman) présentent, sous ce rapport, un
développement analogue. En irlandais, la forte dans les groupes
rp, sp, st, sc, devient douce, ce qui est inconnu au roman ;
mais la même dégradation apparaît aussi en dehors de ces
quatre groupes, spécialement dans les trois dialectes étroitement
apparentés, kymrique, comique et breton. Ici aussi la
douce ne se maintient qu'à l'initiale ; à la médiale et à la finale
b et d peuvent subir l'aspiration, mais b peut aussi éprouver la
résolution en u ou v. Comme ces divers traits n'apparaissent
qu'à une période linguistique postérieure, ce serait faire une
hypothèse malheureuse que d'attribuer à l'influence celtique
l'affaiblissement des consonnes fortes dans le domaine roman,
affaiblissement qui remonte aux premiers siècles du moyen âge.
On trouve des traits analogues dans des langues encore plus
lointaines.

On a déjà souvent remarqué l'étonnante coïncidence du
système roman avec celui des dialectes prâcrits, par rapport à
leur source, le sanscrit. En prâcrit, , t, p descendent à , d, b
(mais k ne descend point à g). La syncope atteint également,
entre les voyelles, t, k, p, d, g, b, v, j, mais en outre
268aussi les sifflantes. La tendance romane se retrouve presque
identiquement, mais d'une manière plus systématique encore,
dans une des langues germaniques : en danois, la forte organique
persiste toujours à l'initiale ; à la médiale et à la finale elle
ne se maintient qu'après des consonnes, tandis qu'elle descend
à la douce après des voyelles, p. ex. : gribe (suéd. gripa), fyge
(fjuka), vide (vita). Mais le point par lequel le danois se
rapproche le plus du français, c'est qu'il peut résoudre les
douces en un son plus faible ou les supprimer complètement :
b entre deux voyelles arrive à être prononcé comme v, et g
s'adoucit en j : eje, eye (suéd. äga), vej (wäg), cf. fr. loyal,
loi, — ou g disparaît : stie (stege), cf. fr. lier ; d subit également
la syncope : broer, moer (pour broder, moder), comme
le fr. ouïr, envie. La seule différence qui sépare le procédé français
du procédé danois, c'est que dans le premier la forte peut
descendre deux degrés (capra, cabra, chèvre ; — nucalis,
nogalh, noyau ; — amata, amada, aimée), tandis que dans
le second elle ne peut généralement en descendre qu'un ; car la
douce qui se dégrade est ici une consonne primaire : ce n'est
pas une douce secondaire née d'une forte. Le grec moderne n'a
point suivi ce chemin. Les fortes y gardent leur rang ; les douces,
il est vrai, s'y affaiblissent (b devient v, g gh, d dh), mais ce
procédé diffère du roman en ce qu'il agit quelle que soit la place
de la consonne dans le mot. La grammaire historique n'a point
à rechercher les causes d'une disposition si opposée des organes
vocaux, qui tantôt tendent à prononcer un p originaire comme
un b ou un v, tantôt un b originaire comme un p ; le grammairien
a pour seule tâche de suivre le fait jusqu'à ses origines et
dans toute son étendue 1145.269

Un échange d'un autre genre, celui qui a lieu entre les
divers ordres de consonnes (grec φήρ θήρ, δᾶ γῆ, ὀβελός ὀδελός,
βλέφαρον γλέφαρον, πότε πόκα), est très-rare en roman pour les
consonnes simples. Nous avons traité comme des cas tout à fait
isolés la production en valaque d'un p ou b venu de qu ou gu,
en espagnol d'un g venu de d initial, et quelques autres. Les
patois eux-mêmes n'en fournissent que de très-rares exemples.
Ce sont ordinairement des mots où une muette précède un i
palatal, ce qui donne naissance à une espèce de consonnance multiple
qui facilite ces transformations. Les dialectes italiens, p. ex.,
échangent pj avec chj, bj avec gj, voy. ci-dessus, p. 75.
Le valaque du Sud dit de même chiaptine (pecten), chiale
(pellis), chiatrę (petra), mais aussi cheptu (pectus), chinu
(pinus). Dans le patois parisien, amitié sonne comme amikié,
dieu comme ghieu. C'est en sarde que se produit l'échange le
plus complet des muettes entre elles, mais nous ne pouvons
l'étudier ici. Un autre développement, commun au roman, est
d'une grande importance. Sous l'influence d'une des voyelles
molles (i, e), les gutturales ont donné des chuintantes et des
palatales. La nouvelle langue a pris par là un caractère phonétique
très-différent de l'ancienne.

2. Le tableau suivant donne un aperçu des consonnes médiales,
et, en outre, à la seconde ligne, des consonnes finales (quand
cela est nécessaire). Ca représente également co et cu ; — ci
de même ce ; de même pour qua, qui (qui comprennent l'initiale
et la médiale) et pour ga, gi. Le mot nasale, ajouté à m, n, doit
être pris au sens français ; † désigne la syncope.

tableau ital. | esp. | port. | prov. | franç. | valaq. | nasale270

tableau ital. | esp. | port. | prov. | franç. | valaq.

3. Il s'est établi entre les médiales et finales un échange de
consonnes qui nous offre exactement l'inverse de la Lautverschiebung
romane, c'est-à-dire l'ascension de la médiale douce
à la finale forte, la douce n'étant point ordinairement tolérée à
cette dernière place. Quelques autres consonnes encore ont
participé à cet échange. Les Romains eux-mêmes prononçaient,
forte la finale douce : haud comme haut, sed comme set (Schneider,
I, 251) ; et l'on retrouve le même fait dans d'autres langues.
Comme cette habitude dans son développement complet et systématique
se restreint au provençal, nous en réservons l'explication
pour la deuxième section. Cette altération des consonnes,
que nous trouvons ici à la finale, se présente pour certaines
lettres à l'initiale dans le dialecte sarde de Logudoro, quand les
consonnes se trouvent en contact immédiat avec la voyelle finale
d'un mot précédent, ce qui en fait en quelque façon des médiales.
Dans ce cas, les fortes s'adoucissent, la douce d reçoit une
prononciation plus molle (il n'y a point à parler de g), b se
dissout complètement, f devient v, v se dissout comme b ou se
transforme en une faible aspiration : r et s reçoivent une prononciation
plus douce : ģ devient j, par exemple sas cosas, una
271gosa ; — bellos boes, bellu oe ; — duos fizos (filii), unu
vizu
 ; — sos giaos, unu jau. Toutefois, cet échange de
consonnes n'atteint que la prononciation, non l'écriture.

4. Il y a des changements de lettres que l'on ne peut guère
ramener à des lois ou à des règles, et pour lesquelles il faut s'en
rapporter au sentiment (voy. mon Dict. étym. p. XIX-XXII).
Il arrive par exemple que par une sorte d'assimilation deux
consonnes de même famille, qui commencent chacune une syllabe,
s'accommodent de telle façon, que la première se convertit
en la seconde, comme dans l'italien Ciciglia pour Siciglia.
A l'inverse par dissimilation, lorsqu'une consonne se présente
plus d'une fois (séparément) dans un mot, elle est remplacée
par une autre consonne du même ordre ou disparaît, comme
dans l'italien pellegrino pour peregrino, et dans le français
foible pour floible. C'est principalement sur cette tendance
euphonique qu'est fondé le fréquent échange des liquides entre
elles. Mais la dissimilation s'exerce aussi sur les muettes,
comme dans l'italien Chieti (Theate), Otricoli (Ocriculum) 1146.
— Un autre procédé est l'analogie, par lequel on amène un mot
à une certaine correspondance de forme avec un autre mot qui
lui est parent par le sens : c'est ainsi que le b.lat. senexter
a visiblement été formé d'après dexter, et octember d'après
september. Par le mélange des radicaux, un mot nouveau peut
aussi naître de deux autres : franç. selon de secundum et de
longum. Les formes distinctives, dont nous avons déjà parlé
p. 46, sont aussi d'une grande importance ; ce procédé consiste
à différencier par la forme plusieurs significations d'un seul et
même mot latin, ou plusieurs mots qui ont un son pareil ou
très-voisin : on a un exemple du premier cas dans l'ital. pensare
(penser) et pesare (peser) dérivés l'un et l'autre de pensare ;
on a un exemple du second cas dans popolo (peuple) et pioppo
(peuplier), l'un et l'autre de populus. — Enfin l'étymologie
populaire, par laquelle on introduit un radical roman dans un
mot étranger incompréhensible, est un procédé fréquent et connu
de toutes les langues.

5. La chute des consonnes (à l'exception de h) n'atteint
presque jamais l'initiale, qui est d'une grande solidité ; la première
syllabe disparaît fréquemment tout entière, mais seulement
272lorsqu'elle est atone. Ainsi en ital. baco (pour bombaco),
bilico (umbilicus), cesso (secessus), cimento (specimentum),
ciulla (fanciulla), fante (infans), folto (infultus), gogna
(verecundia), lezia (delicia), scipido (insipidus), sdegno
(disdegno), stromento (instrumentum), testeso (ant'ist'ipsum),
tondo (rotundus) ; esp. cobrar (recuperare), mellizo
(gemellicius *), saña (insania ?), soso (insulsus) ; portug.
beira (ribeira), doma arch. (hebdómadem) ; prov. bot (nepotem),
cobrar (comme en esp.) ; franç. (rare) cenelle (coccinella*),
voler (involare). Ici comme dans d'autres domaines,
c'est surtout sur les noms de baptême que s'exerce l'aphérèse.
En outre, la première syllabe est quelquefois expulsée quand
elle a l'apparence d'un redoublement : ital. zirlare (zinzilulare) ;
franç. coule (cucullus), voy. mon Dict. étym. I, XX.
— La syncope se restreint généralement à la douce, pourtant en
français elle s'étend même à la forte, et en portugais aux
liquides l et n. — L'apocope aussi est souvent appliquée, surtout
en provençal et en français. Mais à la fin du mot, ce ne sont pas
seulement des consonnes isolées qui disparaissent : ce sont des
syllabes entières ou des suffixes. C'est le cas, par exemple, dans
l'ital. chiasso, prov. clas, v.fr. glas (classicum) ; prov. rust
(rusticus), gramadi (grammaticus) ; roum. miedi (medicus),
silvadi (silvaticus) ; franç. datte (dactylus), ange (angelus) ;
prov. tebe (tepidus) et autres mots de ce genre ; esp. cuerdo
(cordatus) ; ital. esp. manso (mansuetus) ; ital. esp. fino,
franç. fin (finitus) ; ital. serpe, esp. sierpe, prov. serp (serpens) ;
ital. insieme ; prov. ensems (insimul) ; franç. Aristote ;
esp. acebo (aquifolium) ; esp. maese (magister) ; voy. p. 195.
C'est en français que cet accourcissement est le plus fort : cf.
prince, évêque, encre (encaustum), clavecin (clavicymbalum),
avec lesquels cependant l'anglais ink (= franç. encre),
l'allemand sarg (sarcophagus), fliete (phebotomus) peuvent
rivaliser.

6. De toutes les consonnes, ce sont les liquides l et r qui sont
le plus sujettes à la métathèse, et la transposition consiste d'ordinaire
en ce qu'une muette précédente les attire à elles ; on
peut ici comparer la mobilité de ces liquides à celle des voyelles
i et u : de même que i et u s'accolent à chaque voyelle avec
facilité, l et r s'accolent de même à toutes les consonnes muettes.
Comme exemples de métathèse des autres lettres, on peut citer :
ital. fradicio, sudicio pour fracido, sucido, cf. lat. lapidicina
pour lapicidina ; esp. cortandos, amasdo pour cortadnos,
273asmado PCid. Il est remarquable qu'on trouve dans le
même poème la métathèse du mouillement dans laño, leño
pour llano, lleno, analogue à la métathèse de l'aspiration en
grec dans κιθών, κύθρη pour χιτών, χύτρα. Il est rare que la métathèse
déplace l'initiale pour l'introduire dans le corps du mot,
comme dans l'ital. cofaccia de focaccia, gaveggiare de vagheggiare ;
esp. golfin de folguin Canc. de B., jasar de sajar,
facerir de zaferir, gavasa de bagasa, garzo de zarco,
amahaca de hamaca, batahola à côté de tabaola ; portug.
cerquinho de quercinho.

7. Si la consonne simple est sujette à bien des changements, la
consonne géminée, en vertu de sa plus grande intensité, persiste
intacte et solide : on peut, sous ce rapport, la comparer à la
tonique longue, de même que l'on peut comparer la consonne
simple à la voyelle brève. Cette comparaison est surtout admissible
pour les muettes. Si la lettre double est diminuée quantitativement,
elle n'est jamais atteinte qualitativement, c.-à-d. que
cc, pp, tt peuvent, il est vrai, se réduire à la simple, mais ils ne
peuvent, comme c, p, t, descendre à la douce ou éprouver
d'autres altérations. Ll, nn, ss se laissent, il est vrai, amollir,
mais elles ne perdent alors qu'une partie de leur substance. Les
cas où ll peut disparaître constituent une exception de peu d'importance 1147.

8. La consonne double n'est point partout traitée de même.
L'italien, qui redouble même les consonnes simples, la respecte
assez fidèlement ; il se permet toutefois quelques cas de simplification :
par ex. m pour mm dans comandare, comadre,
comiato, comune ; n pour nn dans anello qui peut, il est vrai,
274se justifier par une forme latine anellus ; s pour ss dans glosa,
chiosa, Narciso, Parnaso. Le valaque, au contraire, la rejette
constamment : par conséquent il dit bucę et non buccę. Sauf
quelques restrictions, l'espagnol procède de même : ll dans
bello ne forme pas un son double, mais un son complexe. En
portugais, l'absence de règles orthographiques permet d'écrire,
dans beaucoup de cas, la consonne double aussi bien que la
consonne simple : bocca à côté de boca. Les mss. provençaux
préfèrent, en général, la consonne simple, mais ils mettent la
double, spécialement ss pour s dure (aussor), même après les
diphthongues. En français, l'orthographe se règle sur l'orthographe
latine, mais le plus souvent la gémination est purement
graphique. On trouve des exemples de simplification dans :
estrope (struppus), souple (supplex), pale (palla), secouer
(succutere), secourir (succurrere), semondre (summonere).

9. Consonnance multiple. — On sait que le latin, au moins
au commencement et au milieu des mots, éprouve de la répugnance
pour plusieurs groupes de consonnes que le grec supporte
sans difficulté (voy. Benary, Zeitschr. f. vergl. Sprachf.,
I, 51). C'est ainsi qu'à l'initiale manquent en latin : mn, sm,
tm, dn, dr, cm, en (excepté Cneus), cs (x), ct, bd, pm, pn,
ps, pt. A la médiale, si l'on excepte les mots composés avec des
particules, sont exclus par exemple les groupes : sl, sn, sg,
tl, tm, tn, dm, dn, dr (sauf quadrans et les mots apparentés),
cn, pn ; sont très-rares : ld (caldus), cl, gl, bl. Dans quel
rapport, sur ce point important, les langues romanes sont-elles
à la langue mère ? On peut prévoir qu'ici encore elles n'auront
point suivi toutes un seul et même chemin, et il suffit même
d'un coup d'œil rapide sur leur structure pour voir que l'admission
ou la suppression des consonnances multiples constitue
précisément l'un de leurs principaux modes de différenciation.

Nous étudierons dans la section II les combinaisons les plus
importantes. Nous n'avons à faire ici qu'une remarque : c'est
que la nouvelle langue, bien éloignée de revenir aux groupes
que le latin évitait (sauf dans quelques cas isolés), ne tolère même
pas (comme nous l'avons vu plus d'une fois dans la présente
section) tous ceux que le latin admettait. Les dialectes nouveaux,
il est vrai, possèdent tous des groupes composés des muettes
initiales avec r ou l, c'est-à-dire tr, cr, gr, pr, br, cl, gl, pl,
bl, ce qui n'a rien de remarquable, mais ils n'ont gardé ni cn,
ni gn dans les mots populaires. Fr et fl sont partout également
275conservés. Le groupe de s plus une forte, à laquelle peut encore
se joindre r ou l, est très-usuel, au moins en italien et en
valaque, et même dans ces deux langues, contrairement au système
phonique latin, s peut être suivie de presque toutes les consonnes,
de sorte qu'en réalité les combinaisons grecques comme σμ et σβ
revivent dans ce domaine. Le valaque et le français vr, et le
valaque vl sont aussi des groupes phoniques inconnus au latin
que l'on rencontre à l'initiale. Mais les langues filles se montrent
plus délicates au milieu des mots. Elles limitent dans ce cas
aux combinaisons avec r et l les groupes formés d'une muette
et d'une liquide ; tl est trop dur pour la plupart des langues
romanes ; d'autres groupes comme tn, dl, dn (à moins qu'on ne
prétende donner comme exemples les enclises espagnoles dadle,
dadnos) et aussi bm, bn manquent complètement : le latin
tolère tous ces groupes, au moins dans les composés (at-nepos,
etc.) ; même gm et gn manquent à l'italien (au moins dans la
prononciation réelle). Le provençal peut, il est vrai, exhiber
des consonnances telles que tl, cm, pm, mais il est presque
tout à-fait isolé. Les groupes composés d'une muette avec une
spirante, spécialement ts (etsi), ds, cs, ps, bs, dj, bj, dv, bv
(la plupart, il est vrai, dans les composés) ne se rencontrent pas
non plus, ou ne sont employés partiellement que par quelques
langues, comme l'espagnol et le français. La plus grande aversion
du roman s'adresse à la combinaison de deux muettes,
admise par le latin au moins dans la composition et en outre
dans les groupes ct et pt : on en trouve plusieurs exemples dans
les langues de l'ouest, mais dans des mots d'origine un peu
bâtarde. La spirante avec une autre consonne se comporte à
peu près comme à l'initiale ; sauf qu'ici s (non-seulement dans
les langues de l'est, mais encore dans celles de l'ouest) peut
former un groupe avec toutes les consonnes, ce qui n'était point
le cas en latin, excepté dans certains composés (trans-). Le
roman admet partout, comme le latin, le rapprochement d'une
liquide et d'une muette, quand la première se présente à la fin d'une
syllabe, sauf quand deux muettes suivent (sculptura, promptus,
sanctus, functio, arctus), du moins dans les mots proprement
romans. Quant aux groupes de deux liquides, ils ont
presque acquis en roman une plus grande importance que dans
la langue latine. Lm, ln, rm, rn ont persisté ; mn pas partout ;
rl, qui ne se présente que dans les composés (commeper-luere),
existe souvent en roman dans les simples, ainsi que le groupe non
latin nr qui est partout admis ; il y a des exemples de lr, mr
276(prov. damri), nl (franç. ébranler où cependant n n'existe
plus en tant que consonne), nm (esp. inmenso, prov. anma).
Les chuintantes, sons encore ignorés des Romains, tolèrent
avant elles le contact immédiat des liquides l, m, n r dans
presque toutes les langues, d'm en valaque et en provençal
(cimśer, camjar) et çà et là aussi des muettes (val. batźocurà,
prov. sapcha, franç. suggérer, objet). Mais elles ne souffrent
après elles, sauf en valaque, le contact immédiat d'aucune
consonne.

10. Les combinaisons ci-dessus mentionnées sont donc
reconnues, soit de toutes les langues romanes, soit de quelquesunes.
Mais il est d'autres groupes (comme nous l'avons déjà
remarqué) qui déplaisent au roman et qui, ainsi que les groupes
nouveaux résultant principalement de la chute d'une consonne,
sont détruits par divers procédés. Ces procédés sont l'assimilation,
la syncope, la résolution d'une consonne en voyelle, la transposition,
enfin la préposition ou l'insertion d'un élément étranger.
Nous avons déjà parlé (p. 186) de la résolution ; en traitant
des consonnes, nous avons cité les quelques cas fort rares de
transposition. Nous n'avons donc qu'à jeter un coup d'œil sur
les autres procédés.

11. L'assimilation a profondément pénétré dans la structure
de la langue latine, et a contribué essentiellement à son
euphonie. C'est grâce à l'assimilation que ml s'est transformé
en ll (com-locare coll.), mn en nn (Garumna Garunna),
mr en rr (com-ripere corr.), ms en ss (premsi pressi),
nl en ll (unulus ullus), nm en mm (in-mitis imm.), nr en
rr (in-ritare irr.), ns en ss (pansum passum), rl en ll
(perlucidus pell.), rs en ss (dorsum dossum), tr en rr
(patricida parr.), ts en ss (quatsi quassi), dl en ll (pediluviæ pell.),
dn en nn (ad-nuntiare ann.), dr en rr (adrogare
arr
.), ds en ss (cedsi cessi), dt en tt (cedite cette), dc
en cc (id-circo icc), dg en gg (ad-gerere agg.), dp en pp
(quid-piam quipp.), df en ff (ad-ferre aff.), ct en tt
(Actius Attius), gn en nn (stagnum stannum), pm en mm
(supimus summus), bm en mm (sub-monere summ.), br
en rr (sub-ripere surr.), bs en ss (jubsi jussi), bc en cc
(sub-cumbere succ.), bg en gg (subgerere sugg.), bp en pp
(sub-ponere supp.), bf en ff (sub-fundere suff.). De deux
consonnes dissemblables naît donc une consonne double.
Examinons maintenant jusqu'à quel point les langues modernes
sont restées fidèles à ce caractère ; nous choisirons principalement
277pour cela la langue italienne, qui, seule, exprime pleinement la
double consonne. Si, comme il est naturel, on exclut les composés
modernes formés à l'aide de particules, qui, d'après le
génie de la langue italienne, ont dû déposer leur consonne finale,
comme ad, ou sub qui est tombé en désuétude (car on peut
très-bien se représenter annodare, assetare, attaccare, accompagnare,
agghiacciare, appagare, affaticare, socchiamare,
soggrottare, soppannare, soffriggere, comme formés
de a nodare, so chiamare, etc.), et si l'on écarte com, qui
sonne maintenant con, voici celles de ces assimilations qui
sont en activité : mn-nn (domna donna),m (p)s-ns (campsare
cansare
), nl-ll (lunula lulla, conliquare coll.), nm-mm
(inmelare imm.), nr-rr (ponere porre, con-redare corr.),
rl-ll (per-il pel), tr-rr (bútyrum burro), dl-ll (stridulus
strillo
), dr-rr (quadrare, franç. carrer), cs-ss (taxus tasso),
ct-tt (factus fatto), gn-nn (cognoscere, franç. connaître),
bs-ss (absolvere assolvere). Ainsi sont éteints ns-ss, rs-ss
(car dosso est déjà latin), ts-ss, pm-mm, toutes assimilations
d'un emploi rare, dont les deux dernières remontent au premier
âge de la langue des Quirites. Au contraire, un grand nombre
d'assimilations nouvelles sont devenues plus ou moins usitées :
ainsi br-rr (dolerà dorrà), tl-ll (spatula spalla), tm-mm
(maritima maremma), dm-mm (admirari amm., à peine
latin), cr-rr (ducere durre), gm-mm (dogma domma), gd-dd
(frigidus freddo), ps-ss (capsa cassa), pt-tt (aptus
atto
), bt-tt (subtus sotto), vt-tt (civitas città). Il est rare que
ce soit la seconde consonne qu'on assimile à la première, et dans
ce cas il faut qu'elle soit moins forte qu'elle, comme dans netto
(nitidus), putto (putidus), franç. angoisse (angustia). Ces
faits nous prouvent que, dans l'emploi de l'assimilation, la
langue nouvelle va plus loin encore que l'ancienne : il est vrai
que cela s'applique avant tout, comme nous l'avons dit, à
l'idiome italien qui adoucit par ce procédé toute combinaison de
consonnes différentes qui offre la moindre dureté. Mais les dialectes
même qui n'emploient pas dans ces cas la gemmation
contredisent par là non point le principe de l'assimilation, mais
simplement, au moins dans leur état actuel, son expression
graphique ; car s et t dans l'esp. ese (ipse), matar (mactare),
escrito (scriptus) peuvent tout aussi bien représenter ss et tt
que dans asentir et atender, et de fait t, c, et p (quand ils
correspondent à une assimilation italienne) représentent bien
une consonne double, comme le prouve leur nature même,
278qui les a empêchés de descendre à d, g, b. Nous verrons, dans
la section II, que le valaque supporte les combinaisons les plus
dures sans recourir au procédé de l'assimilation.

12. A côté de l'égalisation complète des consonnances multiples,
il faut encore, dans les langues romanes, en observer
une autre approximative, qui ramène au même degré les consonnes
de degrés différents, en sorte que, comme en grec ou en
serbe, la forte s'accommode à la forte, la douce à la douce. Mais
comme ce procédé exige déjà une oreille plus délicate, il n'a pas
été mis partout en pratique dans l'orthographe, et, même quand
il a été employé, il ne l'a pas toujours été rigoureusement 1148. C'est
cette règle que suit l'ancienne orthographe espagnole, par
exemple dans cabdal (capitalis), recabdo, debdo (debitum),
cobdo (cubitus), cibdad (civitas), mais en contradiction
avec cette règle on trouve cautivo (captivus) au lieu de
caudivo (qui est exactement dans le rapport de caudal à
cabdal) ; cependant le fait que le groupe pt existait déjà en
latin semble ici justifier la présence d'un t espagnol. Les Provençaux
écrivent conformément à la règle : doptar (dubitare),
qui correspond au latin scriptus, au m.h.allem. lept et à l'allemand
moderne haupt ; de même aussi correctement sopte en
même temps que sobde (l'un et l'autre de subitus) ; capdolh
(capitolium), maracde sont des formes incorrectes ou mal
choisies, puisque l'on devait attendre cabdolh, maragde ou
captolh, maracte. En général, devant s ou z, le provençal
admet aussi la forte et f, comme dans traps (trabs), larcs,
loncs, notz (nodus), nutz (nudus), serfs (servus). Si l'on
remarque que la palatale molle correspond à la douce, la
palatale dure à la forte, on peut expliquer, dès lors, diverses
transformations phonétiques : ainsi l'i palatal tantôt est élevé à
la palatale dure par la présence d'une forte qui le précède, comme
dans apropchar, sapcha (apropjare, sapjat), franç. approcher,
sache, ital. approcciare, saccia, et de même dans cacciare
(captiare *), docciare (ductiare *) ; tantôt il fait descendre
la forte à la douce, comme cela paraît être le cas dans l'ital.
palagio (palatium) pour palacio, et si l'on veut assimiler
279s à une forte, aussi dans cagione 1149 (occasio). — L'égalisation
de deux consonnes, au point de vue de l'organe vocal, n'est pas
non plus étrangère à ce domaine. Ceci concerne principalement
les liquides. Mt, par exemple, devient habituellement nt ou nd
(comitem, ital. conte, esp. conde), np-mp (ital. in-picarre
imp
.), nb-mb (Gian-Battista Giamb.), nv-mb (invitus,
v.esp. ambidos), gd-ld (Bagdad, ital. Baldacco), etc. A cette
règle contredisent le changement de mph en nf commun au
roman (nympha ninfa) et l'esp. nm pour mm (immensus
inmenso
).

13. La syncope, dans les consonnances multiples, a été d'une
grande importance en latin. Elle atteint surtout la muette devant
une liquide. Les gutturales, par exemple, sont tombées dans
aerumna (de aeger), ala (axilla), flamma (fragrare), hodie
(hocdie), luna (lucere), vanus (vacare), tormentum (torquere) ;
les labiales dans gluma (glubere), somnus (sopire
ὕπνος) ; les dentales dans arsus (ardere), manare (madere),
filum (findere) 2150. Si sopnus avait semblé dur aux Romains,
somnus parut encore trop dur aux Romans, qui lui préférèrent
sonnus. Les Romans font à leur tour de la syncope l'emploi
le plus fréquent : elle est générale, par exemple, pour n ou r
devant s ; elle est partielle dans un grand nombre de cas ; il
suffit de rappeler : portug. doce (dulcis), franç. pucelle (pullicella
*), prov. efan (infans), franç. âme (anima), prov.
anar (pour andar), ital. conoscere (cogn.).

14. Le roman adoucit ou facilite souvent une rencontre de
consonnes qui lui déplaît, soit par la préposition d'une
voyelle auxiliaire, comme nous en avons déjà remarqué sous S
un cas très-important, soit encore par l'insertion d'une troisième
consonne, procédé que nous avons également étudié plus haut. Dans
le dernier cas (par ex. lr, mr, nr, sr, ml, mn), l'insertion
d'une voyelle n'était point admissible, puisque ces groupes
provenaient précisément de la chute d'une voyelle antérieure.
Mais lorsque les groupes de consonnes sont originaires,
l'insertion vocalique peut avoir lieu. On la trouve au milieu
du mot dans l'italien entre s et m : crésima, cristianésimo,
280biásimo, fantásima, spásimo pour cresma, crisma, etc.,
et aussi tout à fait accidentellement dans d'autres mots, tels que
aliga (alga), astero (astrum), maghero (macrum) ; plus
souvent dans les dialectes, p. ex. en romagnol sélum ( = ital.
salmo), zéruv (cervo). Esp. calavera (calvaria), engarrafar
(engarfar), escarapelar (ital. scarpellare). Mais l'initiale
complexe a plus souvent encore éprouvé cette insertion, même
dans des cas qui n'offraient aucune dureté réelle. En voici des
exemples, parmi lesquels il est des mots d'origine allemande :
ital. pitocco (pour ptocco de πτωχός qui eût été dur), calabrone
(clabro pour crabro), calappio (klappa), caleffare (kläffen),
scaraffare (schrapfen) ; esp. calambre (klammer),
galayo (glayo ?) Canc. de B., taragona (draco), farapo (ital.
frappa, filibote (franç. flibot), coronica (chronica), curuxia
(pour cruxia) Canc. de B., gurupa (gruppa, it. groppa) ;
portug. caranquejo (pour cranquejo, prov. cranc), baraça
(pour braça), coroça (pour croça), gurumete (grumete),
gurupa garupa (esp. grupa) ; prov. esbalauzir (pour blauzir) ;
franç. semaque (néerl. smak), canif (kneif), hanap
henap
arch. (hnapf), varech (wrack) ; val. fęręme (fragmen),
sicriu (scrinium), śinór (schnur), śumaltz (schmalz).
B.lat. sinaida (snaida) L. Long., varanio (v.all. wrênjo) ;
lat. mina (μνᾶ), Timolus (Τμῶλος), cinifes (σκνῖπες) 1151.
Il est remarquable que les langues du sud-ouest emploient chaque
fois, comme voyelle d'insertion, la voyelle de la syllabe contiguë.
Nous retrouvons cette tendance aussi bien dans le basque
qui en est géographiquement voisin (voyez des exemples dans
mon Dict. étym. p. XIII, et cf. Mommsen dans la Zeitschrift de
Höfer, II, 372) que dans une langue bien éloignée du domaine
roman, le hongrois, où, par exemple, l'illyr. zsleb revêt la forme
selep ou silip. L'osque comme le v.h.all. (d'après la remarque de
Kirchhoff, Ztschrft. f. vergl. Sprachf. I, 36) peut employer
pour l'insertion la voyelle de la syllabe radicale précédente :
ainsi, par exemple, l'osque aragetud (lat. argento), teremniss
(terminus), uruvo (urvus que l'on déduit de urvare).

15. Le tableau suivant offre un aperçu comparatif des combinaisons
les plus importantes. Presque toutes appartiennent à la
médiale, sauf la muette avec l qui appartient en même temps à
l'initiale.281

tableau ital. | esp. | port. | prov. | franç. | valaq. | init. | méd.

16. Souvent aussi, même là où il ne s'agit pas d'adoucir une
consonnance multiple (§ 14), on insère des consonnes, procédé
qui a sa cause en partie dans un certain sentiment de l'euphonie,
en partie dans un pur hasard. Nous étudierons ces cas dans la
section II. Mais il est nécessaire de donner déjà place ici à un
trait qui, dans ce procédé, est commun à toutes les langues
282romanes : c'est la préférence accordée pour l'insertion aux liquides
sur toute autre lettre. L est souvent apposée à une consonne initiale,
par exemple : ital. fiaccola = flaccola (lat. facula), esp.
espliego (spica), prov. plasmar (spasmus), franç. enclume
(incus). M est préposée à une autre labiale : ital. strambo
(strabus), portug. trempe (tripus), prov. sembeli (sabellinus),
franç. Embrun (Eburodunum), val. octomvrie (october).
On trouve encore dans d'autres langues, spécialement en
latin, d'assez fréquents exemples de ces formes rhinistiques
(cumbo, sambucus, limpidus, etc.). N s'insère devant les
dentales et les gutturales : ital. lontra (lutra), fangotto (fag.) ;
esp. ponzoña (potio), ninguno (nec unus) ; prov. penchenar
(pectinare), engual (æqualis) ; franç. jongleur (joculator),
etc. ; val. merunt (minutus) ; lat. centum, findo, linquo,
frango. Reddere, dans les formes romanes rendere, rendir,
rendre, prend partout une n. La postposition d'une r à une
muette (cf. ci-dessus, p. 207) est très-fréquente : ainsi dans
l'ital. brettonica, esp. estrella, portug. fralda, prov. brostia
(boîte), franç. fronde, cf. lat. culcitra à côté de culcita, etc.
(Schneider, I, 474). Trompa (tuba) semble bien devoir sa
forme à une double insertion. Le renforcement de l'initiale par
une s est un procédé commun au roman, mais surtout recherché
par la langue italienne : p. ex. ital. smergo, portug. estragão,
prov. escarpa, franç. escarboucle, val. sturz (turdus).

Lettres allemandes.

D'après ce qui a été dit dans l'Introduction, nous devons
nous adresser, pour l'appréciation de l'élément allemand ou
germanique, à la plus pure et à la plus ancienne forme linguistique,
le gothique. Nous sommes obligés, il est vrai, de puiser
surtout nos matériaux dans l'ancien haut-allemand, qui est
une source infiniment plus abondante, et parfois aussi dans
l'anglo-saxon, le frison, le néerlandais, le norois, mais il faut
alors se reporter toujours en esprit à la forme gothique 1152.283

Voyelles.

A. — Le gothique ê, qui correspond au v.h. all. â, n'a pas pénétré :
on a en ital. bara (v.h.all. bâra), franç. vague (v.h.all. wâc,
le goth. était vêgs) et autres mots analogues. L'ital. Tancredo,
qui est en contradiction avec Corrado, est venu de la France.
Le nom de personne esp. Suero, dans les chartes Suerius,
nous ramène immédiatement au gothique svêrs ἔντιμος ; car on
ne pourrait songer au latin suarius. On trouve aussi fréquemment
que Suerius la forme Suarius, dont le type répond au
v.h.allem. suâri = gravis, et cette forme doit avoir été la
forme primitive du mot, car Suerius a bien pu venir de
Suarius, mais non ce dernier du premier : cf. primero de
primarius. Il n'y a donc point à chercher dans Suero un e
gothique. L'a originaire persiste ordinairement en roman,
même dans les cas où par la loi depériphonie (Umlaut), cet a
a déjà dégénéré en e dans les textes de l'a.h.allem. : par ex.
en ital. albergo etc. (heriberga, goth. harjis), aringa etc.
(harinc, herinc), franç. falaise (felisa), ital. fango etc.
(goth. fani, v.h.allem. fenni), gaggio (vadi, wetti), guarire
(varjan, werjan), al-lazzare (latjan, lezjan), smarrire
(marzjan, marrjan, merran), prov. gasalha, port. agasalhar
(saljan, gaseljan), ital. smaltire (smelzan) ; esp.
escansiar (skenkan), prov. escharir (scarjan, skerjan),
ital. straccare (strecchan). Le français traite l'a allemand
autrement que l'a latin : il n'applique pas la règle d'après laquelle
a se change en e devant une consonne simple, et conserve
plus fréquemment l'a pur, par ex. dans braguer (v.norois
braka), cane (kahn), écran (schragen), élan (elaho), estraper
(strapen), flan (flado), flatter (v.norois flat), garer
(waron), hase (haso), nans (v.norois nâm), raguer (v.norois
raka), rame (ram), salle (sal). — Les noms de l'ancien haut-allemand
composés avec hari, comme Gundahari, Walthari,
Werinhari, changent leur a en ie : ital. Gontiero, Gualtiero,
Guarniero, franç. Gonthier, Gaultier, Garnier, non point
par une dérivation immédiate du moyen-haut-allemand Gunthêr,
Walthêr, Wernhêr, mais en vertu du même procédé qui
284transforme argentarius en argentiere, voy. ci-dessus p. 169.
Sparwari (nisus) suit la même voie dans sparviere, et peut-être
faut-il juger de même schiera, en admettant pour ce mot
un v.h.allem. scarja pour scara. Il en est de même du franç.
bière, prov. bera pour beira (cf. primera primeira), qu'appuierait
l'existence d'un v.h.allem. barja (néerl. berrie).

E. — L'ĕ latin devient, comme nous l'avons vu, la diphthongue
ie. Cette diphthongue pouvait à peine se produire dans
les mots empruntés à l'allemand, qui n'offrait certainement aux
Romans qu'un petit nombre d'ĕ, la plupart de ceux qu'il possède
ayant remplacé des i plus anciens : toutefois, on peut citer au
nombre des e l'ital. spiedo (sper), esp. yelmo (helm), franç.
fief (vehu) : les formes spir, hilm, vihu auraient difficilement
engendré cet ie ; l'esp. fieltro renvoie de même à une forme
propre felz qu'il faut supposer comme forme secondaire de filz.

I. — 1. Les Romans ont rendu l'ī allemand (qu'Ulfilas
exprime par le groupe ei) avec la même exactitude que l'ī latin ;
aussi ne cède-t-il la place à aucune autre voyelle, comme
on le voit par de nombreux exemples ; en voici quelques-uns :
ital. giga (gîge), digrignare (grînan), grigio (grîs), guisa
(wîsa), lista (lîsta), riddare (ga-rîdan), riga (rîga), ricco
(rîhhi), stia (stîga) ; esp. giga, gris, guisa, iva (îwa), lista,
mita (ags. mîte), rico ; franç. canif (v.norois knîfr), gigue,
gripper (v.norois gripa), gris, guise, if, liste, mite, rider,
riche, ar-riser (rîsan), v.fr. guïle (ags. vîle), esclier (slîzan),
eslider (ags. slîdan), guiper (goth. veipan).

2. Sous ĭ, il faut ranger aussi bien le goth. et le v.h.a. ĭ
que le goth. et le v.h.all. ë. La représentation de ce son la
plus habituelle en roman est e, comme celle de l'ĭ latin. Ainsi
dans l'ital. feltro (filz), fresco (frise), elmo (goth. hilms),
lesto (goth. listeigs), senno (sin) et dans beaucoup d'autres
exemples, tant dans cette langue que dans les langues sœurs.
Mais il y a aussi des cas, qui sont loin d'être rares, où cet i
conserve sa forme, alors même qu'en v.h.allem. il s'est déjà
en partie affaibli en e : ital. fio (vihu, vehu), camarlingo,
siniscalco (sini-scalh, mais franç. sénéchal), schifo (skif),
spiare (spehon), tirare (zeran, goth. tairan) ; esp. esgrimir
(skirman, mais ital. schermire), eslinga (slinka), espiar,
tirar, triscar (goth. thriskan, v.h.allem. dreskan, ital. trescare),
portug. britar (ags. brittian) ; franç. blinder (goth.
ga-blindjan), eschirer arch. (skerran), flin (vlins), frique
arch. (goth. frik-s, v.h.allem. vreh), grincer (gremizon),
285nique (hnicchan), esquif et équiper (skif, skip), sigler arch.
(v.nor. sigla, v.h.allem. segalen).

O. — Le roman reste généralement fidèle à la forme de cette
voyelle. On ne peut citer qu'un petit nombre de diphthongaisons,
qui s'appuient aussi bien sur l'ô goth. (v.h.allem. ô, uo) que sur
l'ŏ v.h.allem. (goth. u, ). Ital. spuola à côté de spola
(spuolo, spôlo), palchi-stuolo (stuol, stôl), truogo (trog),
uosa (hosa) ; esp. espuela ancienn. espuera (sporo), huesa,
rueca (rocco) ; franç. fauteuil (valt-stuol), feurre (vuotar,
goth. fôdr), heuse, meurtre (mord, goth. maurthr). Dans
quelques-uns de ces exemples, le uo italien renvoie à un ō
allemand, tandis que dans les mots latins ō n'engendre pas úo.
Aussi doit-on croire que c'est la diphthongue allemande uo qui
est ici directement reproduite. Signalons encore le provençal
raustir (rôstjan), voy. mon Dict. étymologique.

U. — 1. Quand u est long, il persiste intact, comme en latin.
Les cas sont à peu près les suivants : ital. bruno (brûn), buco
(bûh), drudo (drûd), gufo (hûvo), schiuma (scûm), sdrucciolo
(strûhhal) ; esp. bruno, buco buque, escuma, adrunar
arch. (rûnen) ; franç. bru (brût), brun, dru, écume, écurie
(scûra), hune (v.nor. hûn), sur acidus (sûr), v.franç. buc
(bûh), bur (bûr), busse (v.nor. bûssa), cusc castus (kûsc),
huvet mitra (hûba), runer susurrare (rûnen), sur columna
Ren. IV (sûl).

2. Pour ŭ, la forme dominante est o (franç. ou), par ex. en
ital. forbire (vurban), stormo (sturm) ; esp. mofar (mupfen),
Alfonso (-funs) ; franç. fourbir, moufle (b.l. muffula).
Il ne manque pas d'exemples où l'u originaire s'est maintenu,
comme en ital. cuffia (kuppha), ruspo (ruspan), stucco
(stuck), stufa (stupa), trastullo (stulla), trucco (druck),
zuffa (zupfen) ; esp. almussa (mütze), cundir (goth. kunds),
estufa, tumbar (v.nor. tumba) ; franç. hutte (hutta), étuve
et analogues.

AI. — A cette diphthongue gothique correspond d'ordinaire le v.
h.all. ei ou e, qui en est la condensation : mais beaucoup de monuments
conservent ai, qui est aussi très-fréquent dans les chartes
franques du VIe au VIIIe siècle, comme dans Aigatheo, Chaideruna,
Dagalaiphus, Gairebaldus, Garelaicus, Wulfolaecus. Le
domaine roman, comme l'anglo-saxon, ne fait ordinairement
entendre dans ai que la voyelle accentuée : mais cependant la
diphthongue pleine ne lui est point étrangère. Si les Allemands
avaient fourni aux Romans la forme déjà affaiblie ei, elle aurait
286sans doute donné en ital. esp. e, en prov. port. ei. Il vaut la
peine de réunir ici tous les exemples que nous connaissons,
même ceux où l'ai allemand est devenu atone. Ital. aghirone
(heigro), gala (geil), gana (geinon ?), guadagnare (weidanon),
guado (weit isatis), guaragno (hreinno), razza (reiza),
stambecco (steinbock), zana (zeina), Arrigo (Heinrîh) ; ai
dans guai (goth. vai), laido (leid). Esp. gala, gana, guadañar
arch., garañon, lastar (leistan) ; raza ; ai dans airon,
guay, laido arch. Prov. bana (bein ?), gazanhar, garanhon,
raza, Rostan (Hruodstein, dans les chartes Rustanus,
Rostagnus) ; mais la diphthongue est ici plus usitée : aigron,
faidir (b.lat. faida), fraiditz (vreidic), lait, Azalais
(Adalheit), Baivier (Beigar), Raimbaut, Rainart, Raynier,
Raimon (Reimbald de Regimbald, etc.). Franc. afre (eivar),
avachir (weichjan), gale arch., gagner, hameau (heim),
havir (heien), race ; ai et e dans laid, souhaiter (goth. haitan),
rain margo (rain), Adelaïde, guêde (ital. guado),
guéder (weidon), héron, hêtre (néerl. heister), v.franç.
faide, gaif res derelicta (b.lat. wayvium), gaide, hairon,
raise (reisa), tai (néerl. taai, h.allem. zähe). Le vieux norois
ei (prononcez ej) devient a dans hanter (heimta), i dans rincer
(hreinsa).

AU. — La diphthongue gothique au, en v.h.allem. ô, ou
(rarement au 1153), v.nor. au, anglo-saxon , a été dans son
traitement à peu près assimilée au latin au. Ital. biotto (m.h.all.
blôz, v.nor. blaut-r, ags. bleát), di-bottare (m.h.allem.
bôzen, v.nor. bauta, ags. beátan), galoppare (goth. hlaupan),
loggia (louba), lotto (goth. hlaut-s), onire (haunjan,
hônjan), onta (hônida), roba (roub). Dans plusieurs mots, au
s'est abrégé en u parce qu'il était atone, comme dans udire du
lat. audire : ainsi bugiare (prov. bauzar), buttare à côté
de bottare, rubare (roubon), ar-ruffare (néerl. raufen),
tuffare (toufan). Au persiste dans Austria (ôstar, néerl.
austr), comme il a persisté aussi dans le lat. australe ; de même
dans sauro (sauren). Esp. botar, galopar, lonja (ital.
loggia), lote, lozano (goth. laus, v.h.allem. lôs), robar, sopa
(v.nor. saup). Froyla (Frauila) ; au dans bauzador (prov.
bauzaire). Portug. ou seulement dans loução, roubar, v.port.
cousimento (prov. causimen), dans les autres o. Prov. blos
287( = ital. biotto), botar, lotja, sopa ; la forme nationale est au,
comme dans les mots latins : bauzar (bôsi ?), blau (blâo), esbalauzir
(v. mon Dict. étym.), cauana (chouh ?), caupir (goth.
kaupôn), causir (goth. kausjan), galaubia (goth. ga-laub-s),
galaupar galopar, aunir, anta (pour aunta), mauca
(mauck), rauba, raubar, raus (goth. raus), saur, Audafrei
GRos
. (Autfrit Otfrit), Audoart (Audwart Otw.), Austorica
(Ostarrîhi), Gausbert (Gôzberht), Gaucelm (Gôzhelm)
et analogues. Franç. o, oi, ou : galoper, honnir, loge,
robe, dé-rober, choisir, bouter, houe (houwa) ; au dans
saurer.

IU est rare et sa représentation est incertaine : ital. schivare,
esp. prov. esquivar (skiuhan), où u paraît consonnifié en v ;
ital. esp. tregua, prov. treva, franç. trêve (triuwa triwa),
ital. chiglia, esp. quilla, franç. quille (kiol). Dans le nom
propre esp. Gustios (b.lat. Gudestheus Godesteo Gusteus),
qui renvoie à un goth. guths thius (serviteur de Dieu), les deux
voyelles se sont maintenues. Le Poema del Cid accentue
Gustiós, les romances Gústios.

Consonnes.

L. — La seule remarque que suggère cette lettre, c'est
qu'elle peut quelquefois être remplacée, comme l'l latine, en italien
par i, en français par u : bianco (blank), heaume (helm) 1154.
Une muette suivie de l donne parfois une l mouillée (comme dans
les mots latins) : ital. briglia (brittil britl) ; franç. haillon
(m.h.allem. hadel) ; ital. quaglia, franç. caille (néerl. quakele) ;
franç. quille (kegil) ; ital. gagliardo, franç. gaillard
(ags. gagol ?) ; ital. tovaglia (duahila) ; v.fr. esteil (stihhil ?) ;
fr. grouiller (grubilôn).

M. — M finale s'échange avec n dans les langues du nordouest :
prov. estorn, mais v.franç. estor ; franç. ran bélier,
dans les patois (v.h.all. ram). De même dans les noms propres :
prov. Bertran (Bertram), franç. Gauteran pour Galtran
(Walram).

N. — La langue française a une tendance à ajouter un d à l'n
288finale, même quand elle provient de m. Ainsi dans allemand
(alaman), normand (nordman), fém. allemande, normande,
de même aussi dans Bertrand (Bertram), Baudrand (Baltram) ;
v.franç. t : Guinemant (Winiman), etc. Dans d'autres
mots, comme étrain (strand), d disparaît après n.

R. — Après une consonne initiale, r s'échange assez souvent
avec l : ainsi dans les chartes italiennes Flodoinus, par exemple
HPMon, n. 92, pour l'usuel Frodoinus (Frôdwin) ; esp. esplinque
(springa sprinka), blandon (brand), flete (fracht), dans
les chartes Flavila (Frauila) ; franç. Flobert pour Frobert
(Frôdbert) Voc. hag., floberge pour froberge, voy. mon Dict.
ètym. II. c
. s. v. flamberge. Quelques autres cas isolés
sont : it. albergo (heriberga), maliscalco (marscalc), esp.
Bernaldo (Bernhard), Beltran (Bertram). La métathèse si
connue de cette liquide se présente aussi plus d'une fois, comme
dans l'it. ghermire à côté de gremire (krimman), scrima à
côté de scherma (skirman).

T. — 1. La forte de l'ordre des dentales se maintient dans la
plupart des cas, p. ex. à l'init, it. taccagno (néerl. taai,
v.h.allem. zâhi), tasca (allem. mod zesche), tirare (goth.
tairan), toccare (zucchon), truogo (ags. v.h.allem. trog) ;
esp. tacaño, tapon (bas-allem. tap, v.h.allem. zapfo), tascar
(zaskon), tirar, tocar ; franç. taquin, tape, tas (néerl. tas),
tirer, toucher. Médial : it. batto et battello (ags. bât), biotto,
buttare (voy.sous au), fetta (fizza), greto (grioz), scotto (fris.
skott, allem. mod. schosz), spito (spiz) ; esp. batel, botar,
brote (broz), hato (fazza, vaz, pg. fato), guita (wita = lat.
vita), escote, espeto ; et en français aussi à la finale : bateau,
beter arch. (ags. bœtan, m.h.allem. beizen), bouter, bout,
brout, mite (mîza), écot, espieut arch. (spioz). — L'abaissement
de la forte à la douce paraît à peine se produire pour le
t allemand. On en reconnaît un exemple dans l'ital. guidare,
prov. guidar, franç. guider (goth. vitan), dans le v.franç.
hadir (hatan), ainsi que dans le fr.mod. amadouer (v.nord.
mata). Le français ne présente aussi que fort rarement l'expulsion
du t : gruau (ags. grut), haïr (v.franç. hadir), poe
(néerl. poot), rayon de miel (m.néerl. râte), rouir (néerl.
roten), Maheut (Maht-hild). Cf. également esp. prov. guiar
= franç. guider.

2. En revanche, l'élévation haut-allemande du t au z a déjà
profondément pénétré, et il est à peine besoin de rappeler que les
mots qui contiennent ce z trahissent ainsi ou une admission
289postérieure dans la langue ou tout au moins une transformation
par analogie. Si l'on compare le t allemand au t latin, qui, sauf
devant l'i palatal, n'est presque jamais rendu par z, on comprend
que ce z n'est dû qu'à l'influence de la forme haut-allemande ;
car ici il peut remplacer le t devant toutes les voyelles.
L'italien l'exprime directement par z ; les autres langues
emploient z, ç, s et ss. Ital. à l'init. zaffo (zapfo), zaino (zain),
zana (zaina), zazza (zata), zecca (zecke), zuffa (ge-zupfe),
zuppa (zupfen). Les autres langues en présentent à peine un
cas assuré ; l'esp. zaina, par exemple, paraît avoir été emprunté
à l'italien. Mais les exemples à la médiale sont extrêmement
nombreux : ital. bazza (m.h.allem. bazze), bozza (butze),
cazza (chezi), chiazza (kletz), elsa (helza), a-gazzare (hazjan),
izza (hiza), a-izzare (hetzen), lonzo (lunz), al-lazzare
(lezjan), milza (milzi), mozzo (mutz), orza (lurz), pizzicare
(pfetzen), scherzare (scherzen), spruzzare (sprützen),
stronzare (strunzen), strozzare (drozza), Ezzilo
(Etzel). Esp. cazo, melsa pour melza, orza, pinza (pfetzen).
Prov.bossa, etc., Gaucelm (Gôzhelm), Gausseran (Gôzram).
Franç. blesser (bletzen), bosse, clisse (kliozan ou klitz),
écrevisse (krebiz), a-gacer, grincer (gremizon), mousse,
pincer, saisir (sazjan), v.franç. casse (ital. cazza), groncer
(grunzen), hesser (ital. aizzare), etc. — Il n'est pas rare de
voir la sifflante dépossédée par une palatale, comme dans l'ital.
biscia (biz), boccia à côté de bozza, freccia (flitz), gualcire
(walzjan), liccia (m.h.allem. letze ?), solcio (sulze) ; esp.
bocha, flecha, mocho, pincha ; franç. flèche.

ST médial, dans les mots latins, se simplifie (comme nous
l'avons déjà dit p. 214) en ital. en sci ou en z, en esp. en x ou
z, et en franç. en ss ou s. Le même phénomène se produit aussi
pour divers mots allemands. Le v.h.allem. brestan donne le
prov. brisar, franç. briser ; le v.h.allem. burst ou brusta
donne l'esp. broza, prov. brossa, franç. brosse ; v.h.allem.
hulst, franç. housse ; goth. kriustan, ital. crosciare, esp.
cruxir, prov. crussir ; v.h.allem. lista, franç. lisière ; v.h.
allem. minnisto, franç. mince pour minse. C'est aussi de cette
manière que sont nés gazza, agace, voy. Dict. étym. I.

D. — 1. La douce de l'ordre des dentales (devenue en v.h.all.
t) est exactement traitée comme le d latin : elle se maintient
ordinairement ; dans l'ouest seulement, soit après une voyelle,
soit entre deux voyelles, elle est d'habitude élidée. Init. ital.
esp. dardo (ags. daradh), franç. drague (v.nord. dregg) et
290analogues. — Méd. ital. ardito (goth. hardus), banda (goth.
bandi), bidello (v.h.allem. bitil), bordello (goth. baúrd),
predello (ags. bridel), fodero (goth. fôdr), guadare (ags.
vadan), guado (vâd), guardare (veardian), mondualdo
(vealdan). Esp. banda, bedel, bordel, brida, guardar, etc.
Prov. ardit, banda, etc., bradon braon (v.h.allem. brâto),
fuerre, Loarenc (Lodharing), loire (m.h.allem. luoder).
La prononciation du z attribuée au d latin a été aussi appliquée
au d allemand (et au th), brazon à côté de bradon, flauzon
(v.h.allem. flado), guazar, guazanhar, guazardon pour
guadar, etc., Azalais, transposé en Alazais (Adalheit), Azalbert,
Azimar (Hadumar), Ezelgarda Chx. V, 334 (Adalgarta),
Lozoïc, Ozil (Uodil) 1155. V.franç. et franç.mod. hardi,
bande, bédeau, bride, guède, godine (wald), eslider (ags.
slîdan) ; brayon, estriver pour estrier (nor. strîda), fourreau,
guéer, layette (moy.h.allem. lade), leurre, Loërain
Lorrain
, tiois (goth. thiudisk). On voit qu'en français le d
allemand s'est un peu mieux conservé que le d latin.

2. — La transformation du d goth. primitif en t h.allem.
n'est pas restée non plus sans influence : on la trouve même en
roman dans des cas où le h.allem. accordait la préférence au d.
Pourtant il faut admettre que c'est le h.allem. là aussi qui
a dû donner l'exemple. Init. ital. taccola (v.h.allem. tâha),
trincare, sans doute mot postérieur (trinken), troscia et
s-troscio (goth. ga-drausjan, allem.mod. dreuschen), tuffare
(taufen) ; franç. tan (tanna), ternir (tarnjan), trinquer. —
Méd. ital. brettine (britil), scotolare (scutilon), slitta (slito) ;
fr. brette(nor. bredda), enter (impiton), gleton arch. (klette).

TH. L'aspirée (que possédaient tous les anciens dialectes de
la famille germanique, et que seul le v.h.allem. a modifiée ou
restreinte au profit de la douce) n'a pu atteindre en roman une
représentation aussi précise que le θ grec (après son passage
par le th latin) parce qu'elle s'est croisée avec le d qui la remplaçait
en h.allem. Dans les cas où l'aspirée fut transmise au
roman, il rendit ce son étranger par la forte, comme on le voit
très-fréquemment dans les chartes latines 2156. A l'origine, ce t paraît
291avoir été l'unique mode de transcription ; ainsi thiudisk donna
l'ital. tedesco, esp. tudesco, prov. ties, v.franç. tiois, non
detesco, etc., comme le h.allem. diutisc. A l'initiale, la transcription
romane est appliquée avec toute la rigueur qu'on
peut attendre en pareille matière. Exemples : v.h.allem.
thamf à. côté de tamf, allem.mod. dampf, ital. tanfo ; v.h.
allem. dahs, probablement pour thahs, ital. tasso, prov. tais,
esp. texon, franç. taisson ; v.h.allem. tharrjan, cf. goth.
thaírsan, prov. franç. tarir ; goth. theihan, v.h.allem. dîhan,
ital. tecchire, v.franç. tehir ; v.nor. thilia, franç. tillac ;
néerl. drie-stal (pour thrie-), franç. tréteau ; goth. thriskan,
ital. trescare, esp. triscar, v.franç. trescher ; ags. throsle,
franç. trâle ; ags. thryccan, ital. trucco, esp. truco, prov.
truc ; goth. thvahl, ital. tovaglia, esp. toalla, franç. touaille ;
v.h.allem. Dankrât, ital. Tancredo, dans les chartes franques
Tancradus ; Thiudburg, prov. Tiborc ; Diotbalt, prov.
v.franç. Tibaut et autres noms propres. Il faut citer comme
exception l'ital. danzare, etc., du v.h.allem. danson ( = goth.
thinsan) ; franç. drille s'il dérive du v.h.allem. drigil =
norois thräll. — A l'initiale, où toutes les consonnes ont plus
de solidité, on trouve à peine une exception à cette règle, mais
à la médiale d l'emporte de beaucoup, en partie, comme on
peut le penser, sous l'influence du d h.allem. T persiste, il
est vrai, dans le franç. meurtre (goth. máurthr), honte
(háunitha *), dans l'ital. grinta (grimmitha *), mais on trouve
partout ailleurs la douce, qui, en français, éprouve l'affaiblissement
en i ou la syncope : ags. broth, v.h.allem. brod, ital.
brodo, franç. brouet ; goth. bruth, v.h.allem. brût, v.franç.
bruy, franç.mod. bru ; ags. fœhthe, v.franç. faide ; ags.
fedher, nor. fidr, v.h.allem. fedara, ital. federa ; goth.
guth, ags. god, v.franç. goi ; v.nor. leith-r, ags. lâdh, v.h.
allem. leid, ital. laido ; ags. vœthan, v.h.allem. weiden, fr.
guéder ; goth. vithra, ags. vidher, v.h.allem. wider, ital.
guider-done ; goth. Frithareiks, v.h.allem. Fridurîh, ital.
Federigo, franç. Frédéric ; goth. Guthafriths, prov. Godafrei
GRos. GAlb. 8381, où la voyelle de composition a a eu la
chance de se maintenir, v.franç. Godefroi.

S. — Peu de mots trahissent l'affaiblissement de s en r : ainsi
en prov. v.franç. irnel pour isnel (snel) et sans doute aussi le
nom propre ital. Sirmondo pour Sismondo ? Ce sont de belles
formes que les mots prov. raus, franç. roseau (raus, rôr), qui
montrent encore une s gothique en face de l'r haut-allemande : de
292même le mot besi (goth. basi, néerl. besie, all. beere) que l'on
trouve dans les patois français, ne s'est point laissé enlever
son s.

SL, SM, SN. Le roman n'a point rejeté ces groupes, inconnus
au latin à l'initiale ; seulement il va de soi que l'ouest leur
préposa partout un e, comme il avait déjà fait pour st, sc, sp :
ital. slitta (slito), smacco (smâhi), smalto (smelz), snello
(snel) ; esp. eslinga (slinga), esmalte ; franç. élingue, émail.
Toutefois, sl est rarement reproduit dans son intégrité : d'ordinaire
le roman intercale c entre les deux lettres, comme déjà
le fait l'ancien-haut-allemand (slahan sclahan), et par imitation
sans doute du procédé allemand. Ex. ital. schiatta pour sclatta
(slahta), schiaffo (schlappe), schiavo (sclave pour slave),
schietto (sleht), schippire pour sclippire (slipfen), sghembo
(slimb) ; esp. esclavo ; prov. esclau (slâ), esclet ; franç.
esclave, v.franç. esclenque (slinc), esclier (slîzan). Dans le
franç. salope pour slope, semaque (néerl. smak), senau
(néerl. snauw), ainsi que dans chaloupe (néerl. sloep), chenapan
(schnapphahn), l'initiale complexe a été scindée par
l'insertion d'une voyelle. On a un exemple du groupe sn, avec
l'insertion d'une consonne, dans l'ital. sgneppa (sneppa,
schnepfe).

K. — 1. La forte gutturale, devenue au milieu et à la fin des
mots une aspirée dans l'ancien-haut-allemand, n'a point été traitée
par le roman de la même manière que la lettre latine correspondante.
Tandis que le c latin perd sa valeur devant e et i, la lettre
allemande, même devant ces voyelles, persiste comme gutturale.
Tandis que l'italien rend par exemple le latin cilium (kilium)
par ciglio, il rend l'allem. kiel par chiglia ; de même le lat.
scena (skena) est rendu par scena, l'allem. skina par schiena.
Enfin une autre différence, c'est que le passage de la forte gutturale
à la douce est une règle pour les mots latins (au moins à la
médiale), tandis que pour les mots allemands c'est une exception.
Tableau :

Lat. c — rom. ca, co, cu (ga, go, gu), ce, ci.

Allem. k — rom. ca, co, cu che, chi.

Mais sur ce point la langue française s'écarte tellement de la
règle commune au roman, que nous devons traiter cet idiome
séparément. Exemples à l'appui du tableau ci-dessus : init. et
méd. it. camarlingo, scalco, eufipa, schiuma (scûm), lacca
(lahha), stecco (steccho) ; chiglia, schiena, schermo (schirm),
stinco pour schinco, squilla (skella), ticchio (zicki) ; douce
293dans gargo (karg), brago (nor. brâk), Federigo, plus fréquemment
à l'init. kr : graffio, grampa, grappa, grattare
(krazon), gremire, greppia (kripfa), groppo (kropf ?).
En esp. devant e ou i : quilla, esquena, esquila, escalin
(skilling), Fadriquez ; douce par exemple dans brigola
(m.h.allem. brechel), Rodrigo ; de même à l'init. pour kr ;
garfio pour grafio, grapa, gratar, grupo. Le portugais et le
provençal offrent des exemples analogues.

2. En français, k ne reste guttural que devant o, u ou une
consonne, et à la finale : devant a, e, i, il se change d'habitude
en ch : dans les mots latins, ce son ch se restreint au groupe
ca, parce que, quand ch s'est formé, ce et ci n'avaient déjà
plus la même valeur que ca ; enfin dans les groupes co, cu, la
forte a été respectée aussi bien en allemand qu'en latin.
Tableau :

Lat. c — franç. cha, ce, ci, co, cu.

Allem. k — franç. cha, che, chi, co, cu.

Exemples d'abord de co, cu (sko, sku) : cuire arch. (kohhar
koker
), bacon (bacho), écope (suéd. skopa), écore (ags.
score), écot (fris. skot), écume (skûm) ; de même à la finale
blanc, franc etc. De ka, ke, ki : init. Charles (Karal),
chouette (kauch), choisir (goth. kausjan), échanson (skenko
pour skanko), échevin (scabinus), eschernir arch. (skernen),
eschiele arch. (skella), échine (skina), déchirer (skerran) etc.
Méd. anche (ancha), Archambaud (Erchanbald), blanche
(blancha), brèche (brehha), clinche (klinke), fraîche (frisca),
franche (franka), hache (hacke), laîche (lisca), lécher
(lecchon), marche (marcha), poche (ags. pocca), riche
(rîhhi), Richard (Richart), toucher (zuchon), tricher (néerl.
trekken). Mais il ne manque pas d'exceptions dans le français
ancien ou moderne : écale (skal), quille (kiol), esquif (skif) ;
buquer (néerl. beuken), bouquer (nor. bucka), braquer (nor.
brâka), caquer (néerl. kaaken), esclenque (slinc), esprequer
(néerl. prikken), esquiver (skiuhan), flaque (dialect. vlacke),
frique (goth. frik-s), nique (nicken), plaque (néerl. plack).
L'exception atteint principalement les mots d'origine postérieure
(c'est-à-dire introduits après la période franque), norois aussi
bien que néerlandais, parmi lesquels il faut placer aussi les
mots composés avec -quin, comme bouquin, mannequin.
Dans d'autres cas, le français a accordé la préférence à la douce,
qui, finalement, se résout aussi en i ou s'évanouit : braguer
arch., raguer, rogue, brai (v.nor. braka, raka, hrôkr,
294brâk), hagard (v.angl. hauke), Alary (Alaricus), Aubery
(Albericus, Alprîh), Emery (Emerîh), Ferry (Friderîh),
Gonthery (Gundrîh), Henri (Heimrîh), Olery (Uodalrîh),
Thierry (Thiotrîh) et autres prénoms et noms de famille,
cf. Pott, p. 256. A l'initiale, ce fait se produit comme dans les
langues sœurs, mais un peu plus rarement ; devant r dans :
grappin, gratter etc. ; devant l dans glapir (klaffen), glouteron
(klette), devant une voyelle dans guingois (v.nor.
kingr). — Remarquons encore que k final disparaît dans
maréchal, sénéchal. Il est probable qu'il se produisit aussi une
vieille forme franç. seneschalt senechault d'où le moy.h.allem.
seneschalt, de même v.franç. gerfault (d'où esp. girifalte)
pour gerfalc. On retrouve également cette conversion de la
gutturale sous l'influence d'une liquide précédente dans haubert
(halsberc), v.franç. herbert Bert. p. 52 (pour herberc, herberge),
Estrabort (Strâzburc), Lucenbort (Luxemburc),
tous mots dans lesquels le c avait remplacé un g final.

KN. Ce son initial, que le roman ne tolère jamais, et que le
latin lui-même connaît à peine, a été dissous par l'insertion
d'une voyelle : ainsi dans lands-knecht, ital. lanzichenecco,
esp. lasquenete, franç. lansquenet ; kneif, franç. canif,
ganivet, v.esp. gañivete ; kneipe, franç. guenipe ; knappsack,
franç. canapsa. L'insertion n'était pas inusitée, même
en v.h.allem., comme dans cheneht pour chneht, chenistet
pour chnistet, chenet pour chnet.

SCH. Ce son du haut-allemand moderne est rendu en roman
par le même son ou par un son analogue, par exemple : ital.
ciocco (schock) ; esp. chorlo (schörl) ; franç. chelme (schelm),
chopper (schupfen).

G. — 1. La douce gothique, qui, en v.h.allem. s'est élevée
au k, a été très-diversement rendue par les langues romanes et
spécialement par le français ; car tantôt g garde le son guttural,
soit comme en latin devant a, o, u, soit même, comme le k allemand,
devant e, i ; tantôt il se change en une palatale ou une
autre gutturale. En italien, g reste guttural devant a, o, u :
gabella (ags. gaful), Goffredo (Gotfrid), gonfalone (gundfano).
Devant e et i, il reste tantôt guttural comme dans ghiera
(gêr), gherone et garone (gêre, fris, gare), aghirone (heigiro),
Gherardo (Gêrhard), Inghilfredo (Engilfrid) ; tantôt
il devient palatal comme dans geldra (gilde), bargello (barigildus),
giga (gîge), Gerardo, Gerberto, Gertruda, Gismondo
(Sigismund), Engelfredo à côté de Inghilfredo.
295Devant a dans giardino (garten), peut-être aussi dans Gioffredo
= prov. Jaufré ? Esp. gabela, albergue ; giga, giron
(ital. gherone), jardin, tarja (franç. targe) ; affaiblissement
du g dans desmayar (magan). Prov. gabela, gonfanon ;
Gueraut, Guerart ; giga, giron, Germonda (Gêrmund),
Giraud, Girart ; jardin et gardin, tarja, Jausbert et
Josbert (Gauzbert, Gôzbert), Jaufré (Gauzfrid, Gôzfrit),
Jauri (Gozrîh) ; affaiblissement dans esmayar ; chute dans
Raymbaut trisyllab. (Raginbald). En français et devant toutes
les voyelles, la palatale douce est la forme dominante ; d'ailleurs
l'aspirée francique ghe, ghi ne se laissait guère rendre autrement
que par ce son. Ex. jardin, jaser (nor. gassi), geai
(gâhi, voy. mon Dict. étym.), gerbe (garba), Geoffroi (Gaufredus),
Jaubert (Gauzbert), v.franç. geude à côté de
gueude, gigue, giron, Gérard, Giraud (Gêrold), Gerbert,
Jombert à côté de Gombert (Gundobert) ; médial auberge,
hoge arch. (b.lat. hoga), renge arch. (hringa), targe (zarga) ;
la douce persiste rarement comme dans gabelle ou dans
vague (v.h.allem. wâg) ; elle se mouille dans haie (hag), v.fr.
esmayer, tarier (néerl. targen). Nous avons étudié sous C le
groupe final RG. — NG final dans le suffixe ing perd en français
la gutturale, et l'i est diversement représenté, cf. escalin (skilling),
guilledin (angl. gelding), lorrain (lotharing), brelan
(bretling), éperlan (spierling) ; avec addition d'un d flamand
(flaming). V.franç. lorrenc, brelenc, flamenc.

2. On remarque des traces de la forte du haut-allemand dans
quelques mots comme l'ital. diffalcare, esp. desfalcar, franç.
défalquer (falkan pour falgan) ; ital. castaldo, b.lat. castaldus
(goth. gastaldan) ; esp. confalon, pr. v.franç. confanon
(gundfanon) ; ital. bica (biga) ; dialect. luchina (lugina) ;
esp. esplinque (springa).

J. — J prend à l'initiale la prononciation romane connue :
franç. jangler (b.allem. jangelen), v.franç. gehir (jehan),
ital. giulivo, franç. joli (v.nor. jôl). Dans l'intérieur du mot,
l'i ou lej qui appartient au suffixe est exactement traité comme
l'i latin palatal, et se montre encore vivant dans des cas où le
v.h.allem. l'a effacé. Remarquons, en outre, que le j roman a
parfois sa raison d'être dans l'i final du nominatif ou dans un j
contenu dans le génitif. 1) Après l, m, n, j (i) persiste : ital.
scaglia, franç. écaille (goth. skalja) ; prov. gasalha, portug.
agasalhar, esp. agasajar (v.h.allem. gasaljo) : la forme espagnole
est ici à l'allemand dans le rapport où hijo est à filius ; prov.
296gualiar (ags. dvelian) ; franç. hargner (v.h.all. harmjan) ;
prov. bronha, v.franç. brunie (goth. brunjô) ; esp. greña,
prov. grinhon (v.h.allem. grani plur.) ; ital. di-grignare
(grînjan *) ; ital. guadagnare etc. (weidanjan *, cf. mon
Dict. étym.) ; ital. guaragno, esp. guarañon (hreino) ; franç.
mignon (minnia) ; ital. sogna, prov. sonh, franç. soin (b.lat.
sunnis, sunnia) ; prov. a-tilhar (v.sax. tilian). Le prov.
fanha (goth. fani, génit. fanjis) offre dans le franç. fange et
l'ital. fango deux représentations différentes. 2) Après les
autres consonnes, la représentation du j est moins régulière.
Ital. boriare (burjan), d'où aussi franç. bourgeon ; ital. storione,
esp. esturion, franç. étourgeon (sturjo). Ital. liscio,
franç. lisse (lisi ?) ; ital. bragia, esp. brasa, franç. braise
(ags. bräsian) ; ital. strosciare (goth. ga-drausjan, cf. cascio
de caseus) ; crosciare (goth. kriustan). Esp. sitiar (v.sax.
sittian ?) ; ital. guardia (goth. vardja) ; ital. gaggio, franç.
gage (goth. vadi, génit. vadjis). Ital. guancia (wankja pour
wanka ?) ; schiacciare (klackjan) ; sguancio (swank). Ital.
loggia, franç. loge (laubja) ; franç. drageon (goth. draibjan).
Ital. greppia, franç. crèche (krippea, c'est-à-dire kripja, cf.
appio, ache de apium) ; ital. graffio, esp. garfio (krapfjo,
pour lequel on trouve seulement krapfo). Esp. ataviar (goth.
ga-têvjan ou taujan).

H. — Le roman n'ayant pas admis l'aspirée latine, on ne
peut a priori admettre qu'il ait accordé à l'aspirée allemande une
influence considérable. Cette présomption est en général confirmée,
mais dans la reproduction des mots allemands il ne pouvait
repousser complètement un son qu'à la vérité il avait déjà
abandonné, mais qui maintenant s'offrait de nouveau et énergiquement
à son oreille. Tous les dialectes romans ne pouvaient,
il est vrai, l'employer dans sa vraie forme ; la plupart ont
même cherché (quand ils ne l'ont pas laissé périr) à le remplacer
par une autre gutturale, procédé qui rappelle en quelque mesure
celui du latin dans galbanum = grec χαλβάνη, orca = ὕρχη.
H est inconnue en italien, mais on trouve à l'initiale g ou c dans
garbo dialectal (herb), gufo (hûvo), médial dans agazzare
(anhetzen), aggecchire (prov. gequir), bagordare (v.franç.
behorder), smacco (smâhi), taccola (tâha), tecchire (v.franç.
tehir), taccagno (zâhi). En espagnol, h s'efface également,
bien qu'on l'écrive d'après l'exemple du français : hacha, halar,
heraldo. Mais dans le vieil espagnol l'aspirée allemande a
été parfois représentée par f (comme le h ou le ch arabe),
297renversement du procédé en vertu duquel f se résout en une
aspirée. C'est que derrière cet f on ne trouve pas une h allemande,
mais bien une h française, car les cas se limitent exclusivement
à des mots d'origine française : faca (haque), faraute
(héraut), fardido (hardi), fonta (honte), portug. fâcha
(hache), farpa (harpe), méd. esp. bofordar (bohorder). On
trouve la douce ou la forte dans tacaño, portug. trigar (goth.
threihan), de même prov. bagordar, degun (dihein), gequir
(jehan). Le français a gardé l'aspiration, conséquence de
l'influence dominante qu'exerça sur cet idiome la langue allemande.
A l'initiale, on trouve cette h sans aucune exception (voy.
pour les exemples mon Dict. étym.) ; à la médiale seulement dans
les vieux mots behorder (de hürde), gehir (jehan), tehir (dîhan) ;
la douce ou la forte dans : agacer (ital. agazzare), taquin 1157.

HL, HN, HR initiaux, par exemple, dans hlaupan, hneivan,
hrains, v.h.allem. hloufan, hnîgan, hreini. Que devinrent
ces combinaisons dans les langues romanes ? Puisqu'à cette
place l'aspirée commençait déjà à s'évanouir dans l'ancien-haut-allemand,
on peut aisément prévoir quel sort l'attendait dans un
domaine linguistique qui répugne à l'aspiration. Le roman lui
fait subir les traitements suivants : tantôt, et c'est le cas le plus
habituel, il la supprime sans compensation ; tantôt il la transforme
en l'aspirée labiale f ; tantôt enfin, il sépare le groupe
par l'insertion d'une voyelle, et dans ce cas h disparaît, sauf
dans le domaine français où elle reste debout : la voyelle d'insertion
est ici l'a qui est parente de h, et qui s'amincit aussi en e.
Nous ne pouvons mieux faire cette fois que de citer comme
exemples les formes françaises qui sont les plus fidèles. 1) HL :
v.h.allem. hlancha, franç. flanc, ital. fianco etc. (voy. toutefois
une objection à cette étymologie dans mon Dict.) ; goth.
hlauts, v.h.allem. hlôz, franç. lot, ital. lotto, esp. lote ; v.h.
allem. Hludowîc, franç. Louis, d'où l'ital. Luigi, esp. Luis ;
Hludovicia, franç. Héloïse, à ce que suppose Jault. Le goth.
hlaupan aussi a trouvé accès en roman, toutefois galoppare
se rapporte vraisemblablement au composé ga-hlaupan 2158.
2982) HN : v.h.allem. hnapf, v.franç. hanap henap, et avec
expulsion de h prov. enap, ital. anappo nappo. Grandgagnage
cite une dérivation analogue : le wallon hanète (cervix) du v.h.
all. hnack. Dans le franç. nique de hnicchan, h s'est évanouie.
3) On trouve pour HR plus de cas où l'aspiration est
exprimée : v.h.allem. hring, franç. harangue, ital. seulement
encore aringa, esp. arenga ; ags. hriopan, v.franç. herupé
LJRs
. 345, NFC. I, 17, étranger aux autres langues : v.nor.
hros, norm. harousse. Dans les autres cas, h s'évanouit devant
r : par exemple b.lat. ad-hramire ad-chramire, pr. v.franç.
a-ramir ; v.nor. hreinsa, franç. rincer. Si le v.h.allem.
hreinno répond à l'ital. guaragno, c'est que gu ne renvoie point
à h mais à w, dans la forme plus ancienne warannio de la Loi
Salique (c'est-à-dire wrainjo). L'anglais wrack a subi le même
traitement, c'est-à-dire l'insertion d'une voyelle, dans le franç.
varech. Mais il faut encore mentionner ici une autre particularité.
Dans les mots empruntés au norois (c'est-à-dire postérieurement
introduits dans la langue), le groupe hr est souvent
rendu par fr, ce qu'on ne pourrait pas démontrer pour le haut-allemand
hr, à moins d'alléguer le b.lat. adframire pour
ahramire qui n'a point légué au français de forme aframir.
Les exemples sont les suivants : frapper (v.nor. hrappa ?),
freux (hrôk-r, cf. queux de cocus), frimas (hrîm), friper
(hripa).

HT, groupe médial et final, se change en t, parfois en it et en provençal
aussi bien en ch : il correspond donc tout à fait au latin ct.
Mais on trouve dans les anciennes chartes depuis le VIe siècle bert
pour berht, beraht, qui prouve déjà une syncope allemande, comme
dans Bertoaldus et autres du même genre. Exemples romans :
ital. otta (uohta), schiatta (slahta), schietto (sleht), guatare
guaitare
(wahten), Bertoldo, Matilde (Mahthilt), et plusieurs
noms propres, ici comme dans les autres dialectes ; de même en
esp. aguaitar, et à côté gaita ; prov. esclata, esclet, gaita
gacha
 ; franç. fret (v.h.allem. frêth), guetter, mazette (mazicht).

P. — 1. A l'initiale, la labiale forte (v.h.allem. p, ph, pf),
sauf dans les mots étrangers, est peu employée par les langues
germaniques : sa présence à cette place ne peut donc être que
rare dans les langues romanes : prov. pauta, v.franç. poe
(pfote) ; ital. pizzicare, esp. pizcar, franç. pincer (pfetzen) ;
franç. plaque (néerl. plak) ; poche (ags. pocca) ; potasse
(pott-asche), mot récent ; esp. polea, franç. poulier (angl.
299pull). Le p médial et final reste d'ordinaire intact. Ex. : ital.
chiappare (klappen), lappare (lappen), rappa (dial. rappe),
arrappare (b.allem. rappen), stampare (stampfen), trampolo
(ge-trampel), zeppa (m.h.allem. zepfe). Esp. arapar,
estampar, lapo (lappa), trepar (trap, treppe). Prov. guerpir
(goth. vaírpan), lepar, arapar, topin (topf), trampol.
Franç. clamp (v.nor. klampi), guerpir arch., guiper arch.
(goth. veipan), laper, lippe, nippe (néerl. nijpen verbe),
échoppe (schoppen schuppen), étamper, escraper arch.
(schrapen).

2. Le f haut-allemand a laissé en roman des traces nombreuses
qui sont particulièrement visibles en italien, comme on pouvait
s'y attendre : caleffare (kläffen), ciuffo (schopf), ag-graffare
(krapfo krafo), ag-gueffare (wifan), ar-raffare
(raffen), lomb. ramfo, crampe, spasme (m.h.allem. ramf),
ar-riffare (bav. riffen), ar-ruffare (raufen), scaffale (m.h.
allem. schafe), scaraffare (schrapfen), schifo (skif), staffa
(stapf), tanfo (dampf), tuffare (taufen), zuffa (ge-zupfe)
et autres mots analogues. Il y en a moins d'exemples en esp. :
a-garrafar (ital. aggraffare), mofar (mupfen), rifar, arrufarse,
esquife. Franç. afre (eivar eipar), a-grafe, griffer
(grîfan), rafler, riffer arch., esquif, tiffer arch. (néerl. tippen ;
h.allem. zipfen ?), touffe (ital. zuffa) 1159.

B. — 1. La douce gothique, que le haut-allemand, dialecte
plus dur, a élevée à la forte, et que les langues septentrionales
ont le plus souvent remplacée par l'aspirée au milieu et à la fin
des mots, reste habituellement intacte dans les emprunts faits
par les langues romanes : toutefois le b gothique s'adoucit
aussi en v au milieu des mots, comme le b latin : ital. addobbare
(ags. dubban), forbire (vurban), rubare, innaverare
(nabagêr), Everardo (Eberhard) ; franç. adouber arch.,
fourbir, lobe (lob), dé-rober, écrevisse (krebiz), étuve
(stuba, nor. stofa), graver (graban), havresac (allem.mod.
habersack).

2. Comme dans l'ancien-haut-allemand, on trouve dans plusieurs
mots romans la forte pour la douce à l'initiale. Les Francs
en étant restés à la douce gothique b, le français n'offre aucun
300exemple de la forte ; les Longobards au contraire favorisant lep,
l'italien nous présente, la plupart du temps, le changement de la
douce en forte : palla à côté de balla (id. en v.h.allem.), palco
balco
(même forme en v.h.allem.), pazziare (barzjan), pécchero
(pehhar), poltrone boldrone (polstar bolstar). Il faut
rapporter ici les exemples valaques tels que pat lectus (v.h.all.
petti), pęhar, pildę (piladi), plef (blech) qui ne sont point, il
est vrai, tout à fait sûrs.

F se comporte en espagnol comme l'f latin, et comme lui
se résout en une aspiration qui n'est plus perceptible aujourd'hui :
init. halda (falta), hato (faza), Hernando à côté de Fernando
(Fridnand) 1160 ; médial moho à côté de mofo (muffen), cf. aussi
cadahalso (ital. catafalco). F final dans le groupe LF tombe
habituellement en français : ainsi dans garol garou (werwolf),
Arnoul (Arnolf), Marcou (Markolf), Raoul (Radulphus),
Rou (v.nor. Hrôlfr), Thiou (Theodulphus) Voc. hag.

V, W. — 1. Le signe gothique était un v simple (gr. υ), le
signe de l'ancien-haut-allemand un v ou un u redoublés, et sa
valeur était celle du w anglais : wa, par exemple, se prononçait
ou peut-être uwá avec une labiale fondante. L'organe vocal
des Romans n'était guère propre à rendre cette prononciation,
quoique les langues romanes possèdent, même à l'initiale, quelques
exemples des combinaisons , , , (franç. ouate,
esp. huebra, franç. huître, ital. uomo). Les Romans auraient
pu introduire là leur v comme ils l'ont fait aussi dans certains
cas ; mais l'instinct qui les poussait à altérer le moins possible le
son étranger les amena à trouver une autre représentation qui
parût en conserver plus fidèlement l'essence. C'est la combinaison
gu (avec un u sonore et parfois avec un u devenu muet),
dans laquelle la gutturale condense et incorpore, pour ainsi dire,
l'aspiration flottante du w allemand. Toutefois, cette transformation
ne fut régulièrement appliquée qu'à l'initiale, place où
l'articulation étrangère ressortait avec le plus d'énergie. Au
VIIIe siècle, cette transcription est usuelle dans les chartes des
pays romans ; on lit à toutes les pages Gualtarius, Gualbertus,
Guichingo, Guido. On rencontre également ce gu pour w
dans l'ancienne langue allemande. Paul Diacre (I, 9) rapporte
301que les Lombards auraient prononcé Gwodan le mot Wodan ; on
trouve aussi dans leurs chartes guald pour wald, peut-être par
une influence romane, ce qui est admissible puisqu'ils vivaient
au milieu des Romans (voy. Grimm, Gesch. d. d. Sprache 692,
cf. 295). On a remarqué aussi cette représentation du w dans
d'anciens monuments d'un autre dialecte situé sur les frontières
romanes, le dialecte du Bas-Rhin (v. Grimm, Altd. Gespräche,
p. 16-17) 1161. La chronique d'Isidore a Gulfilas pour Vulfilas. Mais
la présence d'un gu dans des cas différents, et spécialement pour
remplacer un ua, ue, ui non allemand, suffit pour prouver que
cette manière d'exprimer le w s'appuie sur une disposition
romane : pour huanaco, man-ual, men-uar, av-uelo l'espagnol
prononce en préposant un g guanaco, man-gual, menguar,
a-güelo, de même pour huebra qui est dans les dialectes
guebra, et autres semblables. Le provençal fait de dol-uissem
dol-gues
, de ten-uissem ten-gues, le napolitain exprime le
fr. oui par gui 2162. Il est vrai que gu, correspondant au v latin,
est également indigène dans le domaine celtique : v.kymr. guin
= vinum ; kymr.mod. gw auquel l'anglais w lui-même a dû se
soumettre : warrant gwarant, wicket gwiced. L'analogie est
frappante, mais les langues romanes n'appliquent point (ou très-rarement)
leur procédé au v simple comme fait le kymrique.
Il y a beaucoup d'exemples avec gu : ainsi en ital. Gualando
(Wielant), guarire (warjan), guerra (werra), Guido
(Wito), guisa (wîsa) ; avec chute de l'i ghindare (winden),
ghirlanda (wiara), l'un et l'autre venus sans doute du français,
mais aussi gora (wuor) ; avec chute de l'i Guglielmo (Wilhelm).
De même en esp. dans guarir, guerra, guisa, avec u muet
dans les groupes gue et gui. Fr. garnir (warnen), guerre etc.,
toujours avec u muet. L'ital. esp. portug. tregua, tregoa (triwa)
constitue l'unique exemple du changement de w en gu au milieu
du mot. Remarquons encore dans les langues du nord-ouest
quelques traits dialectaux. C'est ainsi que ģ s'est substitué à gu
dans le prov. gila pour guila (ags. vîle), gimpla pour guimpla
(wimpel), et de même dans le v.franç. gerpir pour guerpir
(werfen), gile pour guile, franç.mod. givre pour guivre
(wipera), dans le Berry gêpe pour guêpe. C'est le produit de
302la confusion du g secondaire (né de w) avec le g primaire ; de
même qu'on prononça Guérard et Gérard, on prononça aussi
guile et gile. En outre, plusieurs dialectes conservent le w
originaire : par exemple le picard, où wa, we, wi, wo sont
prononcés comme le franç. oua, oué, oui, ouo, ainsi dans
warde (garde), waide (guède), wère (guères) ; il en est de
même en wallon. Mais cette permutation n'est pas étrangère
aux dialectes anciens de la Normandie et de la Bourgogne. Il faut
citer comme exemples d'une haute antiquité les formes wanz
(franç. gants) dans le Glossaire de Cassel, wardevet (gardait)
dans le Fragment de Valenciennes.

2. Les dialectes de la Haute-Italie emploient le v simple, mais
seulement dans des cas isolés, par exemple : piém. vaire, vaitè
pour guari, guatare ; comasque et mil. vaidà, vardà, vindel ;
vénit. vadagno, vardare. C'est ce qui a généralement lieu en
Lorraine, où l'on prononce vépe, veyen, vrantir pour guêpe,
re-gain, garantir. D'anciens manuscrits français mettent aussi
v pour w : ce n'est souvent qu'une négligence des copistes. Mais
la langue écrite échange par euphonie gu initial avec v dans
vacarme, vague, voguer, pour empêcher deux syllabes successives
de commencer par une gutturale. Dans les mots d'origine
récente, v était seul applicable. Mais au milieu des mots, toutes
les langues romanes rendent w par v ; g à cette place eût été
trop dur. Ainsi dans le vénit. biavo, v.esp. blavo, prov. fémin.
blava, masc. blau, franç. bleu (v.h.allem. blâw-) ; ital. falbo
pour falvo, franç. fauve (falw-) ; ital. garbare, esp. garbar
(garawan) ; vén. garbo (harw-, allem.mod. herbe) ;, franç.
have (ags. hasva) ; esp. iva, franç. if (îwa) ; ital. salávo
(salaw-) ; ital. sparviere etc. (sparwari) ; franç. trêve ; franç.
a-vachir (er-weichen) 1163.

3. La résolution du w en ou ou en o, dont on a des exemples
de toute antiquité (grec Οὐανδάλος pour Wandalus, de même
que Οὐοπίσκος pour Vopiscus) a laissé quelques traces en français.
303A l'initiale dans ouest et dans le v.franç. ouaiter (pour
gaiter guetter) ; méd. dans les noms propres, comme Baudouin
(Baltwin), Goudoin (Gotwin), Hardouin (Hartwin), Grimoart
(Grimwart), v.franç. Noroec (Norvegr) ; w est autrement
traité dans Bertould (Bertwalt), Regnault (Reginwalt).
Dans les autres langues aussi, la résolution du w se limite presque
aux noms propres : ital. mondualdo (mundualdus,
muntwalt), Adaloaldo (Adalwalt), Baldovino pour Baldoino,
Grimoaldo, Ardoino, Lodovico, sans o Grimaldo,
Bertaldo à côté de Bertoldo, Rinaldo ; esp. Noruega, Baldovinos,
Arnaldos, Reynaldos ; mais ici Wallia (angl.
Wales) sonne Ubalia, de même que l'on trouve dans des chartes
wisigothiques des formes telles que Ubadila, Ubaldefredus.
En roumanche, la résolution paraît être régulière et tout-à-fait
indigène : à côté de guault, guerra, guisa, guont on prononce
aussi uault, uerra, uisa, uonn, mais g peut avoir disparu,
fait que mettent en lumière les mots latins tels que ual à côté de
agual (aquale), uila à côté de guila (franç. aiguille).

SW est diversement traité. Dans les noms de pays, ital.
Svevia, Svezia, Svizzeri, esp. Suabia, Suezia, Suiza, franç.
Souabe, Suède, Suisse il est rendu à peu près uniformément.
Il n'en est pas de même dans d'autres : u = w persiste par ex.
dans l'esp. Suero et Suarez (goth. svêrs, v.h.allem. suâri,
allem.mod. schwer, voy. ci-dessus p. 284) ; de même dans le
franç. suinter (suizan), marsouin (meri-suîn) ; w disparaît
comme dans le néerl. zuster, angl. sister (goth. svistar), dans
le prov. Ermessen (v.h.allem. Irminsuind), Brunessen
(Brunjasuind ?), aussi Arsen Chx. V, 116 (dans des chartes
Arsinde), Garcen (Garsindis Gersindis Garcendis et autres
mots analogues.

Lettres arabes.

La représentation des lettres arabes en roman présente bien
des analogies avec celle des lettres allemandes, seulement on ne
peut méconnaître que le roman s'est approprié plus fidèlement
encore l'élément arabe, et que, par suite, il se l'est plus imparfaitement
assimilé, que l'élément allemand ; ce qui, d'ailleurs, s'explique
facilement par la longue persistance de cette langue dans
la péninsule ibérique. Dans les remarques qui vont suivre, nous
nous bornerons à donner (autant que cela est permis à quelqu'un
304qui est étranger en ce domaine) les changements les plus importants
des sons arabes en roman. Le petit nombre de mots persans
que les Romans ont admis leur est presqu'entièrement arrivé
par l'intermédiaire de l'arabe.

L, M, N, R. — Nous retrouvons ici des faits connus. R, par
exemple, devient l dans l'esp. alquile (alkera), añafil (annafîr)
(où nn se mouille également en ñ), ainsi que dans xaloque,
ital. scilocco (schoruq) ; il devient d dans l'esp. alarido
(alarîr, mais voy. aussi mon Dict. étym. II b.). N initiale
devient m dans l'esp. franç. marfil (nabfil). On trouve l'intercalation
du b au milieu du groupe mr dans l'esp. Alhambra
(Alhamra), zambra (zamr).

T, D. — La représentation des différents sons dentaux est uniforme :
t (ت), (ث) et ˁt (ط) sont rendus par t de même que
d (د), (ذ), ˁd (ض) sont rendus par d ; les Romans n'avaient
point l'oreille assez délicate pour saisir ces nuances, ou ils ne
possédaient aucun moyen d'en marquer la différence. Exemples :
ital. esp. tamarindo, franç. tamarin (tamar hendî), esp.
arrate, portug. arratel (ratl), portug. fata (ˁhatta), esp.
retama (ratam) ; tabique (ˁtabîq), ital. talismano, esp. talisman
(ˁtelsam), ital. esp. tara, franç. tare (ˁtarah), ital. cotone,
franç. coton (qoˁton), ital. matracca, esp. matraca (maˁtraqah) ;
esp. dala, franc, dalle (dalâlah) ; esp. alarde (alˁarˁd) etc.,
adarve (addarb), almud (almod). A la médiale, l'espagnol offre
cependant quelques exemples d'une prononciation plus douce :
algodon ( = ital. cotone), almadraque (almaˁtraˁh, prov.
almatrac), maravedi (marâbeˁtin, prov. marabotin).

S, SCH, Z. — Pour s (س) les diverses sifflantes sont assez
indifféremment employées : cf. ital. esp. sena, franç. séné
(sanâ), ital. zecca, esp. zeca (sekkah), ital. sommaco, esp.
zumaque (sommâq), ital. zucchero, esp. azúcar (sokkar),
esp. arancel (arasel), portug. macío (masîˁh), esp. azafate
(assafaˁte), azote (assauˁt), azucena (assûsan), it. tazza, esp.
taza, franc, tasse (ˁtassah). Pour ç (ص), z est au contraire
la représentation habituelle, p. ex. : ital. esp. fr. zéro (çiˁhron),
esp. zurron (çorrah), alcázar, ital. cassero (qaçr), esp.
azófar (aççofr), alcance (alqanaç). Sch (ش) est ordinairement
exprimé en esp. et en portug. par x, en ital. par sci : ital.
scirocco, esp. xaloque, portug. xaroco, franç. siroc (schoruq),
esp. xaqueca (schaqîqah), xarifo (scharîf), ital. sciroppo,
esp. xarope, franç. sirope (scharâb), esp. oxalá
(enschá allah). Voyez sur ce point le J espagnol dans la
305section II. On trouve aussi ch comme dans l'esp. achaque, port.
achaque (aschaki), portug. Alcochete nom de lieu (Alqaschete) ;
et même les sifflantes pures c ou s : esp. albricia
(albaschârah), portug. Alcobaça nom de lieu (Alkobascha),
ital. sorbetto, esp. sorbete (schorb). La palatale douce ģ (ج)
a été exprimée en ital. par ģ, en Port. et en esp. par j ; voyez
également sur ce point le chapitre du J espagnol. Exemples :
esp. jaez, portug. jaez (ģahaz), ital. giara, esp. jarra, franç.
jarre (ģarrah), ital. algebra etc. (alģebr), esp. alforja,
portug. alforge (alchorģ). Esp. ch dans elche (elģ). Z (ز),
sauf de rares exceptions, est également exprimé en roman par z :
ital. zafferano, esp. azafran, franç. safran (zâfarân), esp.
zaranda (zarandah), zarco (zaraq), ital. zibibbo (zibîb),
esp. azoque (azzaibaq), ital. carmesino, esp. carmesí, franç.
cramoisi (qermazî). On trouve même un exemple de la permutation
rare du z en ģ : ital. giraffa etc. (zarrâfah).

K, G. — Entre k (ک) et q (ﻕ), le roman ne fait, comme on
le pense bien, aucune différence : il les exprime l'un et l'autre
par le c guttural. Ce qu'il y a de plus important, c'est que k, q
et g devant les voyelles douces restent toujours gutturaux :
ital. meschino etc. (meskîn), esp. Guadalquivir (Vadalkebir),
portug. Quelfes nom de lieu (Kelfes), Saquiat id.
(Saqial), regueifa (regeifa). La gutturale douce ain (ع),
que l'on compare au piémontais ñ, paraît à peine avoir laissé
quelque trace : on prononce, par exemple, esp. alarde (alˁarˁd
ou alnarˁd), arroba (arrobˁa). Ou bien ce son serait-il contenu
dans l'y de atalaya (ˁtalˁaah) ? — On voit par l'ital. gesmino,
esp. jasmin (jâsamûn) quel est le traitement du j.

CH, H. — On attribue d'ordinaire au ch (ﺥ) la valeur de
l'esp. j. L'espagnol aurait donc pu aisément s'approprier la
lettre arabe ; cependant il ne remplace jamais le ch arabe par
j, mais le rend principalement par le son labial f, qui s'est
changé ensuite en h comme l'f latin, et environ à la même
époque. La prononciation du ch arabe et du j espagnol n'était
donc point la même. En fait, cette contradiction s'explique
complètement par la remarque récemment faite que l'aspirée
gutturale espagnole avait à l'origine la valeur d'une palatale, et
par suite ne pouvait convenablement exprimer la gutturale
arabe. De même le portugais exprime le ch arabe par f, mais
ici cette lettre n'a point cédé sa place à l'h. Ex. : port. albafor
(albachûr), alface (alchaseh), esp. alfange (alchanģar),
portug. almofada, esp. almohada (almechaddah), v.esp.
306rafez, plus tard rahez (rachîç), portug. safra (çachrah),
portug. tabefe (ˁtabiche). L'ˁh (ﺡ), qui vaut un ch doux, est
assujettie au même traitement, de même que h ( ﻩ), et ici il faut
rappeler l'f venu de l'h française aspirée : Port. fata (ˁhatta),
portug. forro, esp. horro (ˁhorr), portug. Albufeira nom de
lieu (Alboˁheirah), esp. alholba (alˁholbah), portug. almofaça,
esp. almohaza (almeˁhassah), v.esp. almofalla (almaˁhallah),
portug. bafari, esp. bahari (baˁhri), portug. sáfaro,
esp. zahareño (çaˁhrâ) ; esp. aljófar (alģaûhar), portug.
refem, esp. rehen (rehân) et beaucoup d'autres. Le nom du
prophète sonne en v.esp. Mafomat, plus tard Mahóma, v.port.
Mafamede, ital. Maometto, v.franç. Mahom, mais prov.
Bafomet, dont le f a été emprunté à l'espagnol, et dont
le b est peut-être le produit d'une interprétation populaire
railleuse, qui a confondu ce nom avec bafa (grossier mensonge).
Mais on trouve dans café (qahuah) un f commun
à toutes les langues romanes. D'ailleurs l'aspirée arabe se
laisse parfois aussi supplanter par la forte ou par la douce :
ainsi dans l'esp. alcachofa (alcharschufa), ital. carrobo,
franç. caroube, esp. garrobo (charrûb), esp. fasquia (fasˁchia),
ital. magazzino, esp. magacen, franç. magasin (machsan).
Elle s'évanouit dans l'esp. alazan (alˁhaçan), ital.
assassino etc. (ˁhaschisch), zero (çiˁhron), portug. ata pour
fata.

B. F. V. — Sur le b arabe, il n'y a rien à remarquer si ce
n'est qu'il passe à la forte dans plusieurs mots : esp. Julepe,
franç. julep (ģolab), ital. giuppa, franç. jupe (ģubbah), ital.
siroppo etc. (scharâb). — Pour f, le seul point qui mérite
d'être relevé, c'est qu'il se maintient en espagnol aussi bien
qu'ailleurs, c'est-à-dire qu'il n'est pas affaibli en h : cf. faluca
(folk), farda (farˁd), faro (fârah), fustan (fostat), alferez
(alfâres), añafil, azafate, azafran, azufaifa (azzofaizaf),
cafre (kâfir), calafatear (qalafa), canfora (kâfûr), cenefa
(sanifah), cifra (çifr), garrafa, girafa, marfil, xarifo ;
alhóndiga (alfondoq) est une exception isolée. La raison
est facile à découvrir. Quand l'affaiblissement d'f en h se produisit,
l'arabe florissait encore en Espagne (voy. ci-dessous aux
Lettres espagnoles), et la prononciation vivante empêcha
l'altération ; quand la langue arabe eut disparu, la tendance
qui poussait à échanger f avec h avait depuis longtemps perdu
sa force, en sorte que la labiale resta intacte. Il n'y a pas de
contradiction dans le passage à l'h de l'f espagnol né de la
307gutturale aspirée arabe, puisque ce n'était pas un son arabe. —
La semi-voyelle v, comme le w allemand, est rendue régulièrement
par gu, mais aussi par v à l'initiale : esp. alguacil alvacil
(vazîr), Guadiana (Vadiana, c'est-à-dire fleuve Ana), Guadalaviar
(Vadelabiar), Guadelupe (Vadelûb), ital. mugavero.esp.
almogavare (almogâver). Dans un ancien manuscrit
espagnol écrit en lettres arabes (voy. de Sacy, dans la Bibliothek
für bibl. Litt.
de Eichhorn VIII, 1), le groupe espagnol gu est
à l'inverse rendu par v (agua par ava).308

Section II.
Lettres romanes.

On se propose dans cette section d'étudier, dans chacune des
langues romanes, la prononciation, l'histoire (autant qu'il est
nécessaire) et la condition étymologique de chaque lettre (au
moins dans ses traits importants). Pour les voyelles, ici encore,
il s'agit principalement des toniques, mais les atones appelleront
souvent aussi notre attention. L'occasion s'offrira souvent de
faire entrer en ligne de compte les patois à côté des langues
écrites, quand ils contribueront à donner au sujet de l'intérêt ou
de la clarté.

Nous conservons en gros l'ordre des consonnes adopté dans la
première section. Quant à la classification qui voudrait distinguer
sévèrement les spirantes, les aspirées ou les palatales de chaque
organe, elle n'aurait que l'apparence d'une méthode scientifique,
et ne serait que d'une bien faible valeur pratique, puisque
nous n'avons devant nous que des idiomes modernes, dont l'organisme
troublé n'a pu revenir à une complète harmonie. Dans la
partie espagnole, par exemple, on placerait sous la rubrique des
palatales le son unique ch qui correspond exactement, pour le
son, au ć italien, mais qui n'a avec lui aucun rapport étymologique.
Cette classification ne donnerait donc lieu qu'à des
malentendus. Il est d'ailleurs dangereux de séparer le son du
signe qui lui appartient par tradition, le c palatal, par exemple,
du c guttural. Il suffira donc de fixer exactement, dans les
remarques préliminaires à l'étude des consonnes de chaque
langue, le rapport de ces sons aux sons latins, et particulièrement
de noter les développements nouveaux.309

Lettres italiennes.

En Italie, une langue nationale s'était formée de bonne heure
sous l'action de grands écrivains, et en même temps les traits
fondamentaux de l'orthographe s'étaient suffisamment fixés pour
ne recevoir plus tard aucune modification importante. Cette
sûreté et cette constance de l'orthographe italienne, jointes à la
clarté et à la transparence de la langue, facilitent singulièrement
l'étude des lettres italiennes. Sans doute quelques lettres admettent
différentes prononciations, mais les causes de cette différence
sont alors si prochaines qu'il n'est pas besoin de recherches
pénibles pour les établir.

Voyelles simples.

Ce sont a, e, i, o, u ; y est remplacé par i. Il n'y a de
remarques importantes à faire que sur deux d'entre elles, e et o.

A

a un son clair et pur, qu'il possède d'ailleurs également dans les
autres langues romanes. Il provient partout d'un a originaire ;
d'un o seulement dans saldo (solidus) et dama (domina, franç.
dame) ; de i ou de e dans sanza arch., sargia (serica),
cornacchia (cornicula), volpacchio (vulpecula) ; de au par
exemple dans Pesaro (Pisaurum), de l'ai (ei) allemand dans
plusieurs mots comme zana (zeina). — A a été maintes fois
préposé, et peut-être ce procédé a-t-il été suggéré à la langue par
des formes doubles, comme arena et rena, alena et lena,
provenant de la chute d'un a étymologique : alloro (laurus),
ammanto (mantelum), anari (nares), aneghittoso (neglectus),
avoltojo (vulturius), à côté de lauro, manto, nari,
neghittoso.

E

a une valeur double : 1) E ouvert, e aperta, larga, ainsi nommé
parce qu'il faut ouvrir largement la bouche pour le faire entendre,
comme dans l'allemand wegen, leben. — 2) E fermé, e chiusa,
stretta, qui se prononce en ouvrant moins la bouche, comme notre
legen, heben. Cette distinction ne concerne que les voyelles accentuées,
car les e atones sont toujours des e fermés. Depuis longtemps
les grammairiens italiens se sont efforcés de trouver des
310règles précises pour distinguer l'e ouvert de l'e fermé : on
sentit même le besoin de venir en aide à l'insuffisance de l'alphabet
en créant, pour exprimer cette distinction, une lettre
nouvelle. Le célèbre poète et grammairien Trissino proposa
d'employer l'ε grec pour exprimer l'e ouvert, correspondant
à l'ω grec, par lequel il voulait rendre l'o ouvert ; mais cette
proposition fut repoussée par Firenzuola et par d'autres qui
regardaient, à bon droit, comme une chose inadmissible l'introduction
de lettres grecques dans l'alphabet latin. D'ailleurs cette
distinction des deux e n'a jamais paru assez essentielle pour
qu'on l'étendît à la rime, comme dans le moyen-haut-allemand :
on n'est même pas d'accord sur tous les cas. C'est l'étymologie
qui fournit la meilleure base pour la distinction. Nous distinguerons
ces deux séries d'e, comme en français, à l'aide de l'accent
grave et de l'accent aigu.

1. L'e ouvert provient : 1) d'un e latin bref : dèa, bène, brève,
cerèbro, crèma (crĕmor), desidèrio, fèbbre, gèmito, gèlo,
génere, grègge, impèrio, lèpre, lèvo, mèdico, mèglio,
mèle, mèrla, mèro, mèzzo (mĕdius), prèmere, ripètere,
tènero, spècchio, vècchio. Il y a ici quelques exceptions ;
telles sont par exemple éllera (hĕdera), grémbo (grĕmium),
ingégno, mérito, nébbia. — 2) De e en position, comme dans
ècco, bèllo, pèlle, fèrro, tèrra, cèssa, prèsso, tèmpo, cènto,
dènte, gènte, sèrvo, bèstia, lètto, dilètto, aspètto ; et en
outre dans les suffixes ello et enza : anèllo, asinèllo, castèllo,
cervèllo, coltèllo, fratèllo, sorèlla, ucèllo (parfois éllo, car
le latin présente aussi le suffixe illus : agnéllo, capéllo) ;
assènza, clemènza, semènza. Il y a ici un plus grand nombre
d'exceptions : on prononce, par exemple, sélla, stélla, pénna
(peut-être d'après la forme pinna ?), régno, bélva (bellua),
témpio, témpra, préndere, véndere, ménte, ménto (mentum,
mentior), seménte, péntola, ésca, créscere, les suffixes
mente, mento : chiaraménte, reggiménto. On voit que e,
devant une n complexe, tend à prendre la prononciation obscure.
3) De æ : Enèa, Ebrèo, Galilèo (et aussi dans Maffèi
et dans d'autres noms propres terminés de même, ainsi que dans
Pelèo, Tesèo et autres semblables), en outre dans Cèsare, cèsio,
cèspite, chèrere, ègro, èmulo, grèco, lèi, colèi, costèi,
nèvo, prèda, prèdica, prèsto, prèvio, sècolo, spèra, tèdio.
La diphthongue ie, née d'un a avec attraction d'un i, a pris
également cette prononciation : rivièra (riparia), ciriègio
(ceraseus), schièra (v.h.allem. scarja).311

2. L'e fermé provient : 1) De i latin bref, exemples : bévere,
cénere, élce (ilex), légo, méno, néro, nétto, néve, pélo,
piégo (plĭco), sécchia (sĭtula), séte, témo, véde, vérde,
vétro. On retrouve aussi cette prononciation dans les suffixes
eccio, eggio verbe (ĭco), ezza (ĭtia) : venderéccio, veneréccio,
lampéggia, rosséggia, certézza, tristézza. Il faut en
excepter, par exemple, cètera (cĭthara), ginèpro (juniperus).
2) De i en position, comme dans sécco, quéllo, cénno (b.lat.
cinnus), sénno (allem. sinn), céppo, gréppia (allem. krippe),
mésso, spésso (et suivant d'autres spèsso), ésso (ipse), égli,
élmo (goth. hilms), émpio, déntro, férmo, schérmo (schirm),
pésce, frésco (frisk), césta, quésto, mézzo (mĭtis), orécchio
(aurĭcula), ainsi que fréddo (frīgidus frigdus). Il en est
de même des suffixes esco, essa, etto, par exemple : pittorésco,
tedésco, duchéssa, principéssa, animalétto, parolétta. Mais
cette règle ne manque pas non plus d'exceptions : vèllo (villus),
fèndere, assènzio (absinthium), mèscere, dèsco, rèsta
(arista) et beaucoup d'autres. — 3) De e long : aléna, aréna,
avéna, céra, chéto (quietus), débole, détta (dēbitum),
fémina, légge (lēgem), méco, mése, péso, rémo, réte, séme,
séra, véla, venéno, véro ; les suffixes ere, ese (ensis, ēsis),
eto : avére, vedére, cortése, palése, francése, genovése,
arboréto, cerréto. Quelques-uns de ces mots ont un e ouvert :
blasfèmo, cèdere, estrèmo, glèba, monastèro, pèggio,
règola, sède, spèro, querèla, tutèla (mais cependant candèla) ;
dans pièno (plenus), fièvole (flebilis), quièto la diphthongue
ie a donné naissance à un e ouvert. — A l'e fermé
italien correspond en Piémont la diphthongue ei : beive (bévere),
peil (pélo), peis (péso), steila (stélla).

D'ordinaire on donne à l'e final une prononciation fermée sans
avoir égard à l'étymologie, ainsi dans é (et), ché, (lat. inde),
, , , , , , tré, , , mercé, poté, vendé ; mais l'e
final est ouvert dans è (est), (nec), ' (meglio), ' (tieni)
et même dans oimè. La prononciation des flexions verbales
ayant pu subir encore d'autres influences que les influences
étymologiques, nous donnons séparément ces syllabes de flexion :
éte, éva, éi, ètti, émmo, éssi, rèi, èndo, ènte, comme dans credéte,
credéva, credévi, credéi, credé (et de même aussi dans
l'e radical du parfait, comme dans ténne, prése etc.), credètti,
credèttero, credémmo, godérono, credéssi, credéssimo,
crederèi, crederèsti, crederèbbe, crederèmmo, credèndo,
dormènte.312

Souvent, et alors presque toujours d'accord avec l'étymologie,
la langue italienne varie la prononciation de la voyelle
pour différencier les homonymes, par exemple : bèi (belli)
et béi (bibis), cèra (franç. chère) et céra (l. cera), dèssi
(débet se) et déssi (dedissem), èsca (exeat) et ésca (esca),
lègge (legit) et légge (legem), lètto (lectus de legere) et létto
(subst. lectus), mèzzo (médius) et mézzo (mitis), pèsca
(persica) et pésca (piscatur), tèma (thema) et téma subst.
(timere), vèna (avena) et véna (vena), vènti (venti) et vénti
(viginti), mèndo (réparation) et méndo (défaut), l'un et l'autre
de mendum.

La double nature de l'e en italien a-t-elle déjà une base dans
la prononciation latine ancienne ? Il est bien dangereux d'émettre
sur ce point même une simple hypothèse. On peut dire seulement
que dans la prononciation de l'e ouvert, au moins lorsque
cet e a remplacé le latin æ, on reconnaît encore cette diphthongue
antique qui doit avoir graduellement dégénéré en ä.
Il est vrai que l'italien a donné à l'ē latin une prononciation
fermée, et si l'on considère que les Latins échangeaient fréquemment
ē avec æ (fēnus fænus, glēba glæba, sēta sæta,
tēda tæda) et que cet échange permet de conclure à l'identité
ou du moins à la parenté tout à fait étroite des deux sons, il
semble qu'il y ait une contradiction dans cette prononciation.
On ne pouvait, il est vrai, maintenir dans leur intégrité les sons
latins après avoir abandonné la prosodie antique : on a suppléé
à la différenciation résultant de la quantité en diversifiant les
sons.

Dans quelques cas, e provient aussi d'autres voyelles, par
exemple de a dans melo (malum), p. 136, de o dans sottecco
(pour sottocchio), de u dans chieppa (clupea).

I

provient : 1) De i long, fréquemment aussi, surtout à l'antépénultième,
de i bref : fine, viso, liquido, vermiglio. —
2) Rarement de e long ou bref, comme dans sarracino, mio. —
3) De l mouillée : fiamma, pieno, fiore, fiume, orecchio,
doppio. Dans ce groupe, les patois transforment i = j en un
son chuintant, voy. p. 195. — Sur le remplacement à la fin des
mots de i par j, voy. à cette dernière lettre.

0.

Cette voyelle partage le sort de l'e ; comme lui, elle est susceptible
313d'une double prononciation, résultant, ici aussi, du plus
ou moins d'ouverture de la bouche. On distingue l'o en : 1) o
ouvert, aperto, largo ; 2) o fermé, chiuso, stretto, qui se rapproche
beaucoup de l'u. Tout o atone est un o fermé. A la
rime, l'italien ne fait, ici non plus, aucune distinction entre ces
deux séries d'o.

1. L'o ouvert a son origine : 1) Dans l'o bref, omme bòve,
cattòlico, chiòma (cŏma), còfano, còllera, còro, dòglia,
fòglio, lemòsina, mòdo, nòve, òdio, òggi, òpera, pòpolo,
ròsa, sòglio (solium), stòmaco ; suffixe olo dans febbricciòla
etc. Il faut en excepter cónte (comitem), dimóro
(demoror, mais ce dernier cas n'est point une vraie exception,
puisqu'ici il y a en même temps déplacement de l'accent). —
2) Dans l'o en position, comme fiòcco, stòcco, fòlle, mòlle,
cògliere, fòssa, gròsso, dònna, pòndo, tòndere, òrbo,
còrda, fòrte, òrto, sòrte, òrzo, dòtto ; suffixe otto : cappòtto,
casòtta, galeòtto. Les exceptions, qui sont loin d'être rares, se
produisent particulièrement devant une n complexe : cólle,
sógno, sónno (et non sògno, sònno), ógni, cómpro, fónte,
frónda, nascóndere, frónte, mónte, pónte, cónto, prónto,
órca, órdine, fórma (mais nòrma), órno, tórno, fórse,
conósco etc. — 3) Dans la diphthongue au, exemples : ò (aut),
chiòstro, còsa, fòce, fròde, giòja (gaudium), lòde, òro,
pòco, pòsa, pòvero, tesòro, tòro, òca (prov. auca), gòta
(gauta), fòla (faula fabula), sòma (sauma), chiòdo chiòvo
(clau clavus), (Padus Pa'us), lòggia (all. laube), sòro
(v.h.all. sauren verbe).

2. L'o fermé provient : 1) de u bref : cóva (cŭbare), cróce,
dóge (dŭcem), giógo, gióvane, góla, gómito, lóva, móglie,
nóce, ómero, pózzo, rógo (rŭbus), rózzo, sópra. Il y a
plusieurs exceptions, comme dòtta (de dŭbitare), fòlaga
(fŭlica), piòggia (plŭvia). — 2) De u ou y en position : bócca,
tócco (v.h.all. zucchan), bólla, pólio, bórra, córro, rósso,
ghiótto, dólce, zólfo, fólgore, cólmo, cólpa, vólpe, mólto,
pólta, pólvere, tómba, lómbo, piómbo, ómbra, rómpo,
trónco, spelónca, ónda, ónde, fóndo, tóndo, giocóndo,
lónza, órcio, sórdo, tórdo, bórgo, giórno, tórno, órso,
tórso (thyrsus), bórsa, lósco, mósca, sótto. Au contraire,
o est ouvert dans : fòlla (de fullo), tròppo (b.lat. truppus),
gòtto, sòffice, cròsta, fiòtto, lòtta, gròtta (crypta), nòzze
et beaucoup d'autres. — 3) De même que e fermé vient de
e long, de même o fermé devrait venir de o long ; c'est le cas,
314en effet, dans les suffixes importants one, ore, ojo (ōrius),
oso, par exemple cagióne, ragióne, rettóre, fióre, onóre,
pensatójo, lavatójo, rasójo, glorióso, et dans beaucoup de
mots isolés, comme coróna, dóno, móstro (monstrare mōstrare),
nóbile, nón, pómo, pónere, Róma, vóce, vóto.
Toutefois, nous avons autant d'exemples dans lesquels la voyelle
prend le son ouvert, même dans le suffixe orio identique avec
ojo, par exemple : bravatòrio, purgatòrio, glòria, vittòria,
de même dans decòro, sonòro, atròce, bòja, Bològna, còte,
dòsso (dorsum dōsum), dòte, mòro, nòdo, nòme, nòno, òra,
òrlo (ōrula *), piòppo (pōpulus), pròno, sòlo, sòle, tròja.
— Le passage de l'o fermé à u est fréquent en ancien italien,
ainsi dans dimura, nascuso, persuna, voy. Blanc p. 51, et
maintenant encore dans les dialectes : sicilien amuri.

A la finale, l'o se prononce ouvert, contrairement à l'e dans la
même position : (modo), , ciò, , , , , stò, ,
(voglio), ' (togli), ' (cogli), (capo), prò (prode) ;
dans la flexion verbale : cantò, canterò.

Ici aussi nous rencontrons de nombreux homonymes que
distingue la prononciation, par exemple : còlto (collectus) et
cólto (cultus), còppa (kopf) et cóppa (cuppa), còrso rue
et córso course (tous les deux de cursus), fòro (fŏrum) et
fóro verbe (fŏro), fòsse (fossæ) et fósse (fuisset), lòto
(lōtus) et lóto (lŭtum), nòc