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Brosses, Charles de. Formation méchanique des langues. Tome premier – T02

Discours préliminaire

Le Traité sur les élémens
du langage, qu'on donne
ici au Public, est dès-longtems
connu d'un assez grand nombre
de gens de lettres. L'ouvrage
manuscrit est resté, pendant plusieurs
années, entre les mains de
quelques-uns d'entr'eux, passant
des uns aux autres ; &, sans parler
de l'usage qu'on en a fait dans un
vaste & célebre recueil destiné à
rassembler les découvertes & les
connoissances humaines, on en
trouve quelquefois les pensées &
les expressions dans quelques Livres
iiirécens, dont le sujet engageoit
à parler, soit de la matiere
ou de la forme du langage, soit
de la philosophie du discours.

Les vues de l'auteur ont porté
sur ces trois points, en composant
l'ouvrage qu'on va lire ; mais il
s'est sur-tout occupé des deux premiers,
comme d'un préliminaire
indispensable, avant que d'arriver
au troisieme. Le vrai ou le faux
des idées dépend, en grande partie,
de la vérité ou de la fausseté
des expressions, c'est-à-dire de
l'exacte correspondance des premieres
notions contenues dans
chacun des termes qu'on emploie,
avec les idées nouvelles qu'on
veut transmettre, ou avec les opinions
qu'on veut établir. Si l'on
ivvenoit à décomposer les premieres
idées contenues dans les expressions
mises en usage pour établir
un sentiment, on seroit souvent
surpris de trouver si peu de rapport
entre ces premieres idées,
& celles qu'on reçoit comme en
étant une suite. On seroit du moins
étonné de la singularité du passage
des unes aux autres, & de la marche
bizarre de l'esprit humain. L'étymologie
tient, de plus près qu'on
ne croit, à la logique : c'est à les
rapprocher tout-à-fait que ce
Traité est destiné.

Dans cette vue, on y remonte
jusqu'aux premieres causes, jusqu'aux
principes élémentaires de
l'expreffion des idées, par la formation
des mots, afin d'en déduire
vavec plus de connoissance & de
justesse les rapports & le degré
de force que ceux-ci doivent avoir,
lorsqu'ils sont rassemblés en troupes
nombreuses. Car on ne parvient
à connoître la force du discours
résultant de l'assemblage des
termes, qu'autant qu'on a commencé
par bien connoître la force
des termes même ; leur valeur réelle
& primitive ; leur acception conventionelle
& dérivée, qui ne s'est
établie, bien ou mal-à-propos,
que sur le véritable & premier
sens physique du mot, que sur un
rapport réel entre les termes, les
choses & les idées.

L'auteur a donc pensé que c'etoit
à l'examen de ces rapports,
qu'il devoit d'abord s'arrêter, s'il
vivouloit conduire le lecteur au but
proposé. Pour découvrir la source
& le cours de quantité d'opinions
répandues parmi les hommes, il
a pris la voie d'en observer les
fondemens vrais ou faux dans la
fabrique même des mots qu'ils ont
inventés pour exprimer leurs idées,
dans l'assemblage & les nuances
de couleurs qu'ils ont employées
pour peindre aux autres hommes
les objets de la nature, tels qu'ils
les voyoient eux-mêmes. Car, en
quelque langage que ce soit, surtout
dans ceux des peuples policés,
il y a bien peu d'expressions si
simples, qu'on ne trouve, en les
décomposant, qu'elles sont elles-mêmes
un assemblage d'un certain
nombre de traits, d'objets & d'idées,
viiréuni dans un seul petit tableau,
par lequel on veut faire une
impression prompte & claire sur
l'esprit à qui on le présente.

Pour réussir à cette espece d'analyse,
il a fallu remonter jusqu'aux
racines qui ont produit les mots
usités dans le langage humain ; en
découvrir le premier germe, &
suivre ses développemens de branches
en branches ; observer comment
& pourquoi ils ont été produits
tels qu'ils frappent notre
oreille ; en un mot, arriver au
dernier degré de l'analyse, aux
principes les plus simples & vraiment
primitifs, puisqu'il est très-vrai
qu'ici, comme dans tous les
effets naturels, les grands développemens,
qui nous affectent
viiid'une maniere si sensible, ne sont
que la suite nécessaire, & l'extension
des premiers germes imperceptibles.

Reconnoissant alors,

Que ces germes de la parole si
variée, & des langages multipliés
chez tant de peuples, ne sont
autres que les inflexions simples
& primitives de la voix humaine ;

Que la forme de chaque inflexion
ou articulation vocale, dont
le bruit arrive à l'oreille par l'ondulation
de l'air, dépend de la
forme & de la construction de
l'organe qui le produit ;

Que la construction de chaque
organe est déterminée par la nature,
en telle sorte, que l'effet
suivant nécessairement d'une cause
ixdonnée & mise en action, un organe
ne peut produire d'autre
effet, ni moduler l'air d'une autre
maniere que de celle que sa structure
naturelle lui a rendue possible ;

Que chacun des organes de la
voix humaine a sa structure propre,
de laquelle résulte la forme
du son qu'il rend, déterminée par
la forme même de sa construction ;

Que les organes qui composent
l'instrument total, & le méchanisme
complet de la voix humaine,
sont en petit nombre ;

Que, par conséquent, le nombre
des articulations vocales doit
y correspondre, & ne peut être
plus grand, puisque c'est-là tout
xl'effet que la machine peut produire.

Ces premieres observations,
fondées sur les principes physiques
des choses, telles que la nature
les a faites, amenent les conséquences
suivantes.

Que les germes de la parole,
ou les inflexions de la voix humaine,
d'où sont éclos tous les
mots des langages, sont des effets
physiques & nécessaires, résultans
absolument, tels qu'ils sont, de
la construction de l'organe vocal ;
& du méchanisme de l'instrument,
indépendamment du pouvoir &
du choix de l'intelligence qui le
met en jeu ;

Que les germes étant en très-petit
nombre, l'intelligence ne
xipeut faire autre chose que de les
répéter, de les assembler, de les
combiner de toutes les manieres
possibles pour fabriquer les mots
tant primitifs que dérivés, & tout
l'appareil du langage.

Que, dans ce petit nombre de
germes ou d'articulations, le choix
de celle qu'on veut faire servir à
la fabrique d'un mot, c'est-à-dire
au nom d'un objet réel, est physiquement
déterminé par la nature
& par la qualité de l'objet même ;
de maniere à dépeindre, autant
qu'il est possible, l'objet tel qu'il
est ; sans quoi, le mot n'en donneroit
aucune idée : tellement que
l'homme, qui sera dans le cas d'imposer
le premier nom à une chose
rude, emploiera une inflexion
xiirude & non pas une inflexion douce ;
de même qu'entre les sept
couleurs primitives, un peintre, qui
veut peindre l'herbe, est obligé
d'employer le vert & non pas le
violet. Sans chercher plus loin, on
en peut juger par le mot rude & par
le mot doux : l'un n'est-il pas rude
& l'autre doux ? Supposons un Caraïbe
qui voudra nommer à un
Algonkin un coup de canon, objet
nouveau pour ces deux hommes
qui ne s'entendent pas ; il ne l'appellera
pas Nizalie, mais Poutoue.

Que le systême de la premiere
fabrique du langage humain & de
l'imposition des noms aux choses
n'est donc pas arbitraire & conventionel,
comme on a coutume
de se le figurer ; mais un vrai systême
xiiide nécessité déterminée par
deux causes. L'une est la construction
des organes vocaux qui ne
peuvent rendre que certains sons
analogues à leur structure : l'autre
est la nature & la propriété des
choses réelles qu'on veut nommer.
Elle oblige d'employer à leur
nom des sons qui les dépeignent,
en établissant entre la chose & le
mot un rapport par lequel le mot
puisse exciter une idée de la
chose.

Que la premiere fabrique du
langage humain n'a donc pu consister,
comme l'expérience & les
observations le démontrent, qu'en
une peinture plus ou moins complette
des choses nommées ; telle
qu'il étoit possible aux organes vocaux
xivde l'effectuer par un bruit
imitatif des objets réels.

Que cette peinture imitative
s'est étendue de degrés en degrés,
de nuances en nuances, par tous
les moyens possibles, bons ou
mauvais, depuis les noms des choses
le plus susceptibles d'être imitées
par le son vocal, jusqu'aux
noms des choses qui le sont le
moins ; & que toute la propagation
du langage s'est faite, de maniere
ou d'autre, sur ce premier
plan d'imitation dicté par la nature ;
ainsi que l'expérience & les observations
le prouvent encore.

Que les choses étant ainsi, il
existe une langue primitive, organique,
physique & nécessaire,
commune à tout le genre humain,
xvqu'aucun peuple au monde ne connoît
ni ne pratique dans sa premiere
simplicité ; que tous les
hommes parient néanmoins, &
qui fait le premier fond du langage
de tous les pays : fond que
l'appareil immense des accessoires
dont il n'est chargé laisse à peine
appercevoir.

Que ces accessoires sortis les
uns des autres de branches en
branches, d'ordre en sous-ordres,
sont tous eux-mêmes sortis des
premiers germes organiques & radicaux,
comme de leur tronc ;
qu'ils ne sont qu'une ample extension
de la premiere fabrique du
langage primitif tout composé de
racines : extension établie par un
systême de dérivation suivi pas à
xvipas, d'analogies en analogies,
par une infinité de routes directes,
obliques, transversales ; dont la
quantité innombrable, les variétés
prodigieuses & les étranges
divergences constituent la grande
diversité apparente qu'on trouve
entre tous les langages : Que néanmoins
toutes les routes, malgré
la diversité de leur tendance apparente,
ramenent toujours enfin,
en revenant sur ses pas, au point
commun dont elles se sont si fort
écartées.

Que puisque le systême fondamental
du langage humain & de
la premiere fabrique des mots n'est
nullement arbitraire, mais d'une
nécessité déterminée par la nature
même, il n'est pas possible que le
xviisystême accessoire de dérivation
ne participe plus ou moins à la
nature du premier dont il est sorti
en second ordre ; & qu'il ne soit
comme lui plutôt nécessaire que
conventionnel, du moins dans une
partie de ses branches.

Que le langage humain & la
forme des noms imposés aux choses
n'est donc pas, autant qu'on se
le figure, l'opération de la volonté
arbitraire de l'homme : que dans
la premiere fabrique du langage
humain & des noms radicaux,
cette forme est l'effet nécessaire
des sensations venues des objets
extérieurs, sans que la volonté y
ait eu presque aucune part : qu'elle
en a même eu beaucoup moins
qu'on ne l'imagine aux dérivations,
xviiitoujours tirées des premiers
noms radicaux & imitatifs des objets
réels, même lorsque la dérivation
vient à s'exercer, non sur
des objets physiquement existans
dans la nature, mais sur des idées,
sur des objets intellectuels qui
n'ont d'existence que dans l'esprit
humain ; en un mot, sur des êtres
abstraits qui n'appartiennent qu'à
l'entendement ou aux autres sens
intérieurs.

Qu'après être remonté aux premiers
principes du langage, tirés
de l'organisation humaine, & de
la propriété des choses nommées,
il est important & convenable de
redescendre au développement de
ces principes ; d'observer les effets
de la dérivation, après avoir connu
xixses causes & ses élémens ; d'examiner
par quelles voies elle a passé
du physique au moral, & du matériel
à l'intellectuel ; de démêler,
par l'analyse des opérations successives,
l'empire ou l'influence
de la nature dans le méchanisme
de la parole & de la formation
des mots, d'avec ce que l'homme
y a mis d'arbitraire par son propre
choix, par l'usage, par la
convention reçue ; de montrer
par quelles déterminations, par
quelles méthodes, & jusqu'à quel
point l'arbitraire a travaillé sur le
premier fond physiquement &
nécessairement donné par la nature.

C'est sur ces principes étudiés
& reconnus, que l'on considère ici
xxla foule immense des langues répandues
sur toute la terre, dans
ce qu'elle a seulement de général,
de primordial & de commun,
comme si c'étoit un objet unique ;
sans égard à ce que la grande
diversité du climat, des mœurs &
des usages, de la façon de penser
& de procéder a mis de particulier
dans chacune. Plusieurs personnes
éclairées ont trouvé quelque
chose de neuf & d'intéressant
dans cette méthode d'appliquer
ainsi l'analyse & la synthèse à la
formation du langage, sans autre
guide que la nature suivie pied à
pied dans ses opérations.

Une partie des principes & des
observations ci-devant exposées
étoient déjà connues, mais elles
xxiavoient été faites sans suite, &
d'une manière isolée. On a vu
qu'elles acquéroient un grand degré
de force par l'ensemble & par
l'enchaînement. Leur liaison jette
une nouvelle lumiere philosophique
sur tout le systême du langage
humain, en découvrant de quelle
manière la physique & la métaphysique
se sont d'elles-mêmes, &
comme par instinct, adaptées à la
grammaire. On a trouvé que cette
méthode traçoit une large voie
pour entrer à découvert dans un
vaste canton de la métaphysique
jusqu'alors peu connu, & où on
n'avoit encore pénétré que par
des sentiers.

Leibnitz disoit qu'il seroit à
souhaiter que la philosophie consacrât
xxiiune partie de ses recherches
à la discussion des méthodes & des
inventions grammaticales. On
verra, non sans quelque surprise,
que les Indiens avoient autrefois
suivi une idée à-peu-près semblable.
Ce qu'on nous raconte de la
langue des Brachmanes indique
qu'ils y avoient procédé d'une
maniere presque aussi parfaite &
aussi vraie qu'il étoit possible : tant
il est vrai que la haute antiquité
avoit fait de plus grands progrès
dans les sciences que nous ne sommes
portés à le croire, aujourd'hui
que ses monumens sont perdus.
Ce que Leibnitz demandoit, on
tâche de le faire ici, non pour
les syntaxes dont il ne sera question
qu'en passant, mais pour les
xxiiimots qui font la matiere premiere
des syntaxes. On ne s'occupe pas,
ainsi que l'ont fait quelques grammairiens,
à fabriquer par art une
langue factice, qui, par l'usage
universel qu'on en pourroit faire,
tant verbalement que par écrit,
tiendroit, dans le commerce &
dans les connoissances de toutes les
nations, le même lieu que l'algébre
tient dans les sciences numérales ;
projet qu'on ne peut espérer
de faire jamais adopter aux
hommes dans la pratique. On se
borne à montrer ici, que ce fond
de langage universel existe en
effet. Au lieu de perdre le tems
à essayer, sans fruit, ce que l'art
pourroit faire, on y met à découvert
ce qu'a fait la nature. Il
xxivy a au moins plus de réalité dans
le résultat de ce travail, qu'il n'y
en auroit dans l'autre.

On y décrit d'abord l'organe
de la voix humaine, le nombre,
la forme & le jeu de chacune des
parties qui composent cet instrument
admirable ; l'ordre dans lequel
la nature les développe, &
les met en jeu ; les effets nécessaires
de chaque partie dans leur
mouvement matériel, & dans les
modulations qu'il imprime à l'air ;
les différences & les propriétés de
chaque articulation ; le nombre
fixe & vrai, tant des voyelles,
que des accens & des consonnes ;
comment, & par quel mouvement
doux, rude ou moyen, chacune
des consonnes part de chaque organe
xxven forme simple, ou se fléchit
sur un organe voisin, pour
prendre une forme composée. On
observe les variétés que produit
dans la voyelle le passage du son
par l'un ou par l'autre des deux
tuyaux de l'instrument vocal, la
bouche & le nez. On indique
quelles peuvent être les causes de
la différence si sensible, qui se fait
entendre entre la voix parlante, &
la voix chantante. On donne une
formule d'écriture organique très-simple,
dont chaque élément correspond
juste à chaque organe &
à son mouvement propre ; formule
qui n'a d'autre usage que de servir
de glossometre pour mesurer le degré
de comparaison entre les langages,
& vérifier la justesse des
xxviétymologies & dérivations. Tout
ceci est le technique de la chose,
fatiguant & ennuyeux pour le
lecteur ; mais indispensable, puisqu'il
décrit les opérations de la
nature, lesquelles fondent les principes
d'où sortent les conséquences
& les développemens.

On cherche ensuite quelle est
la langue primitive ; &, après
avoir indiqué où l'on doit la chercher,
on montre comment elle
procede ; en quel ordre, en quelle
suite d'ordres, par quels rapports
naturellement établis entre certains
organes, certains sentimens,
certaines sensations, certaines
existences physiques, &
modalités d'existence. On prouve
que tout est primitivement fondé
xxviisur l'imitation des objets extérieurs,
tant par les sons vocaux
que par les figures écrites ; que
l'impossibilité de faire parvenir à
l'ouïe, par un bruit imitatif, les
objets de la vue, a forcé d'avoir
recours à un autre genre d'imitation
susceptible de tomber sous
cet autre sens, & donné naissance
à l'écriture. On suit les différens
ordres, gradations & développemens
de ce nouvel art, depuis
l'écriture primitive en figures, jusqu'aux
caractères alphabétiques.
On montre que les ordres & les
suites sont du même genre dans
l'écriture, comme dans la parole ;
en ce que la nature a de même
servi de guide, en donnant les
principes & les développemens,
xxviiipar de semblables procédés d'imitation,
d'approximation & de
comparaison ; jusqu'à ce qu'enfin
l'homme ait totalement changé le
systême de l'écriture, en s'attachant
à peindre, non les objets
extérieurs comme ci-devant, mais
les mouvemens de chacun des
organes vocaux, par l'invention
d'un alphabet. On remarque comment
s'est faite cette admirable
réunion des deux sens de la vue
& de l'ouïe, qui assujettit les objets
de l'un & de l'autre fous un
même point, en même tems que
les objets & les sensations restent
réellement très séparées. On remarque
encore combien le genre
des procédés & des sensations qui
ont principalement servi à la formation
xxixde chaque langage, contribuent
à le caractériser, & servent
à ranger les langues sous deux
classes principales, dont l'une s'adresse
aux yeux, & l'autre aux
oreilles. On traite de la formule
d'écriture de chaque nation ancienne
& moderne, brute, sauvage
& policée ; des variations
& des progrès successifs de l'art ;
des chiffres ou formules d'écriture
numérale de chaque peuple.

Les objets généraux ayant ainsi
été présentés, on descend à l'examen
un peu plus particulier de la
formation d'une langue quelconque,
(à la supposer primordiale)
& de son progrès. On examine
son enfance, son adolescence,
sa maturité ; les causes qui concourent
xxxà son accroissement, à
sa syntaxe, à sa richesse ; puis à son
altération, à son déclin, & enfin
à sa perte ; celles qui la constituent
en apparence langue mère ; celles
qui la subdivisent réellement en
dialectes. On marque ce qui constitue
l'identité d'une langue parlée,
en fixant le point de l'époque où
elle existe, & celui de l'époque
où il semble qu'elle n'existe plus,
quoiqu'on n'ait pas discontinué de
la parler, mais avec tant d'altération,
qu'elle ne paroît plus ressembler
à ce qu'elle etoit dans
l'époque précédente. On suit les
effets de la dérivation & de la descendance
des langues l'une de
l'autre. On démêle la suite des
altérations successives que subissent
xxxiles termes, dans le son, dans
le sens, dans la figure ; le passage
des unes aux autres ; leur marche
naturelle ou bizarre ; les causes
des fréquentes anomalies. On
traite de toutes les formes d'accroissemens
qu'un mot primitif est
sujet à recevoir ; des nouvelles
forces que ces formes additionelles
donnent au mot, par les
idées accessoires qui s'y joignent,
à chaque accroissement qu'il reçoit ;
de la valeur significative de
chaque augmentatif & de ses causes.
On donne la formule générale
& particuliere des syntaxes,
avec l'exemple d'un son radical
suivi dans tous les développemens
qu'il reçoit, en un seul sens principal,
& en une seule syntaxe.
xxxiiOn traite ensuite des noms imposés
aux choses qui n'ont pas une
existence réelle & physique dans
la nature, telles que sont les êtres
intellectuels, abstraits, moraux ;
les relations, les qualités générales,
&c. On prouve que ces
noms n'ont pas pas d'autre origine
ni d'autre principe de formation
que les noms des objets extérieurs
& physiques, (matiere très curieuse.)
De-là on passe aux noms
propres de personnes & de lieux,
en montrant qu'ils ont tous une
valeur significative, tirée des objets
sensibles ; en indiquant les
causes de leur imposition, & les
diverses manieres de les imposer,
pratiquées par les différens peuples.xxxiii

Revenant ensuite aux principes
généraux, & aux régles de l'art
étymologique, on traite des racines,
de leur premier germe, de
leurs branches sorties du primitif
ou premier tronc, & souvent prises
elles-mêmes, dans l'usage,
pour autant de primitifs ; des branchages
subdivisés presqu'à l'infini ;
de leur écart prodigieux ; des causes
de leurs étonantes divergences ;
de la maniere de les suivre & de
les rappeller à leurs principes. On
observe que les racines, qui font
le fond des langues, y sont elles-mêmes
presque par-tout inusitées,
& que la plûpart d'entr'elles ne
sont que des outils généraux servant
à former les mots d'usages ;
semblables en cela aux conceptions
xxxivabstraites & générales de
l'esprit humain, qui, en nommant
des êtres qui n'existent réellement
pas eux-mêmes, sont néanmoins
employées à l'expression de
presque tous ceux qui existent en
effet. On enseigne la maniere d'appliquer
l'art critique à l'étymologie.
On tâche de guider ceux qui
s'adonneront aux recherches de
cette espece dans les routes qu'ils
doivent tenir pour arriver du centre
aux extrémités, & revenir des
extrémités au centre ; pour trouver
le fil & la source d'une dérivation
quelconque ; pour discerner les
caractères de vérité & de fausseté,
de justesse & d'erreur entre plusieurs
étymologies données d'un
xxxvmême mot. On termine ce Traité,
en traçant le plan & la méthode
très-détaillée de former un vocabulaire
général de toutes les langues,
ou une nomenclature universelle
par racines. On fait voir
qu'un dictionnaire de cette espece
& de cette forme, loin d'être un
ouvrage immense & impraticable,
comme on le croiroit, est non-seulement
possible sans une très-grande
peine, mais qu'il seroit fort
utile à l'avancement & à la facilité
de la science ; & qu'il est même
devenu nécessaire, vû la multiplication
des langages & des connoissances
humaines, qui iront,
en croissant, à tel point, que,
sans cette aide, l'étude seule des
xxxvilangues absorberoit, à l'avenir,
un tems auquel la vie de l'homme
ne pourroit plus suffire.

Les observations & les préceptes
généraux sont soutenus,
sur-tout dans les deux dernieres
parties de l'ouvrage, d'exemples
propres à les prouver & à les
rendre plus sensibles. Les exemples,
souvent curieux, quelque-fois
agréables, adoucissent un peu
la sécheresse des raisonnemens
abstraits, dont ce Livre est rempli.
Toute matiere grammaticale est
ingrate par elle-même. Toute considération
métaphysique est fatiguante.
Qu'en doit-il arriver,
quand elles sont réunies ? C'est
pourtant leur réunion qui doit
piquer ici la curiosité du lecteur,
xxxvii& qui peut rendre ce Livre utile, au
cas que l'auteur ait pu parvenir à le
rendre tel. Il y a si peu de personnes
qui se plaisent aux sujets de cette
espece & traités de cette maniere,
qu'il n'ose se promettre d'être lu
par beaucoup de gens. Tout l'amusement
qu'ils pourront esperer de
cette lecture, est celui qu'on trouve
à voir développer, dans toutes
ses conséquences, un systême nouveau,
fondé sur des principes très-simples
& très-vrais ; à suivre soi-même
le fil des liaisons qui joignent
l'une à l'autre des choses
entre lesquelles on n'entrevoyoit
aucun rapport ; à se convaincre,
à mesure qu'on avancera dans
cette lecture, que des propositions,
que leur singularité avoit
xxxviiid'abord fait prendre pour très-hazardées,
font néanmoins justes
& véritables ; à tenir devant ses
yeux un tableau naturel & raccourci
du langage & de l'esprit
humain, présenté sous un nouveau
point de vue.

Il seroit à désirer qu'on eût pu
couvrir l'aridité de la matiere, par
les agrémens du style. Il n'y a point
de sujet qui n'en soit susceptible ;
& s'il manque de ceux qui sont
propres au genre, c'est toujours
la faute de l'écrivain. Mais il est.
rare d'en trouver qui soient capables
de mettre dans un Livre de
grammaire autant de graces &
d'élégance que nous en voyons
dans Quintilien, & que Jules
César en avoit mis, sans doute,
xxxixdans son Traité de l'Analogie.
Dans cet ouvrage-ci, on a seulement
tâché d'être clair, & de
rendre, avec le plus de netteté
possible, des idées abstraites, souvent
difficiles à exprimer ; & peut-être
n'y a-t-on pas toujours réussi.

Si l'ouvrage a peu de lecteurs,
en revanche peut-être trouvera-t-il
beaucoup de critiques. On répond
d'avance ; A ceux qui blâmeront
les traductions un peu inexactes
d'un mot comparé d'une
langue à une autre, par exemple,
d'un indicatif rendu par un infinitif,
qu'on n'a pas besoin de plus
de précision, lorsqu'il ne s'agit
que de considérer le sens absolu
& la forme radicale des mots. A
ceux qui jugeront que les exemples
xlcités ne sont pas toujours aussi
bien choisis qu'ils pouvoient l'être
pour rendre la proposition plus
sensible, que cela est quelquefois
vrai, parce que les exemples,
qui avoient d'abord offert à l'esprit
une vérité claire, n'y reviennent
pas toujours, au moment qu'on
écrit, tels qu'on les desireroit ; &
que, las de ne pouvoir se les rappeller,
on se contente trop facilement
de ceux qui se présentent
en leur place. A ceux qui rejetteront
les étymologies données,
parce qu'ils en préferent d'autres,
que tel est leur avis, différent de
celui de l'auteur qui est en droit,
comme eux, d'avoir le sien sur
cette matiere, laissant au Public à
décider de la préférence, & que,
xlidans le cas où l'auteur se seroit
trompé sur certaines dérivations,
l'application fausse ou mal choisie
d'un exemple particulier ne détruiroit
pas la vérité d'une proposition
ou d'un principe général,
auquel on l'auroit mai appliqué.
A tous enfin, qu'on n'est nullement
dans l'intention de répondre aux
critiques qui porteront sur les détails
épisodiques au sujet ; mais
seulement à celles qui, en attaquant
les fondemens de la théorie
qu'on établit ici, renverseront l'édifice
par le pied. Or c'est ce qu'on
ne fera pas, à moins qu'on ne
rompe la chaîne qui joint toutes
les parties ; ce qui ne seroit l'ouvrage
ni de quelques phrases, ni
de quelques pages, mais demanderoit
xliiun Traité tout aussi étendu,
tout aussi suivi que l'est celui-ci.

Il n'y a que le tems, le progrès
des connoissances grammaticales,
les observations multipliées
sur un grand nombre de
langage fort disparates, qui puissent
assurer ou détruire cette théorie
d'une maniere parfaitement complette.
On présente ici un systême
général. Il se trouve fort bien
d'accord avec la nature & avec
les expériences faites sur les langages
familiers & connus, d'où
sont tirés la plûpart des exemples
qu'on cite. La nature étant par-tout
la même, on a quelque droit d'en
conclure que les mêmes expériences,
répétées sur tout autre
langage, donneront les mêmes
xliiirésultats. Mais c'est le fait qui
reste à vérifier. Les gens, qui
seront versés dans les langues barbares
& tout-à-fait étrangeres, verront
un jour si elles se rapportent,
aussi-bien que celles que nous connoissons,
à une théorie qui pose
pour principe, que la premiere
fabrique des mots consiste par-tout
à former des images imitatives des
objets nommés, & que la suite &
le développement d'un langage
quelconque n'est qu'une suite &
un développement de ce même
méchanisme, employé même dans
les cas où il semble le moins propre
& le moins applicable.

Mais observons qu'il faut s'être
rendu bien profond dans la connoissance
d'une langue barbare,
xlivavant que de l'éprouver sur cette
théorie ; qu'il faut en connoître
parfaitement les racines, les sources,
la composition mélangée,
les procédés, les acceptions, lés
dérivations idéales & matérielles,
les analogies & les anomalies ;
& connoître aussi sur-tout quel est
le jeu des organes familier à ce
peuple-là : qu'il ne faut pas se décider
sur le peu de réussite des premiers
essais, mais réfléchir qu'il
n'y a point de langue si pauvre
& si barbare, qui ne soit déjà mêlangée,
par dérivation, d'une foule
d'autres langages, tous infiniment
éloignés de leur ancienne formation
& de leur premiere origine ;
que, puisque, dans nos langues
pratiques, nous avons tant de peine
xlvà découvrir les racines, presque
toutes inusitées dans le discours, &
étouffées sous la foule des rameaux
qui les couvrent, à discerner la
premiere opération de la nature
au milieu du mêlange confus des
accessoires qui la cachent, il nous
est bien difficile de ramener les
choses à ce premier point de simplicité,
sans une connoissance
complette du langage examiné.

Souvenons-nous encore qu'avec
le même dessein, il est tout ordinaire
de parvenir au même but par
des moyens différens, lorsque diverses
routes y menent toutes également ;
qu'il suffit ici que les procédés
soient inspirés par la nature,
& du même genre, malgré les
variétés qui se montrent dans la
xlvimaniere d'exécuter. Peindre un
objet par l'une ou par l'autre de
ses qualités apparentes, c'est toujours
en vouloir tracer l'image.
L'un tirera le nom roc de sa dureté ;
l'autre, de la difficulté d'y
grimper. Comparer la vîtesse à un
oiseau ou à une fléche ; nommer
l'esprit, comme en langue égyptienne
papillon, ou comme en
chaldéenne souffle aërien, c'est toujours
comparer. Toutes les nations
ont pour procédé naturel & commun,
lorsqu'elles veulent marquer
le degré superlatif d'une chose,
de redoubler d'effort dans la prononciation,
& de charger davantage
la composition du nom. A
cet effet, les Américains répetent
deux fois de suite le mot simple
Les Grecs & les Latins augmentent
xlviile mot, en le terminant par un
coup d'organe fortement appuyé ;
mais, avec le même dessein d'exprimer
méchaniquement le degré
superlatif, les Grecs le peignent
par Τατος ; les Latins par errimus
ou issimus. Tous parviennent au
même but par différentes especes
de moyens du même genre.

On en viendra un jour à comparer
toutes les langues les unes
aux autres, à mesure qu'elles seront
bien connues ; à les disposer
toutes ensemble, & à la fois, sous
les yeux dans une forme parallele.
Sijamais on exécute l'archéologue
universel, ou tableau de nomenclature
générale, par racines organiques,
pour les langues qui nous sont
connues, tel que l'auteur le propose,
ce sera un magazin tout préparé
xlviiipour y joindre celles dont
on acquerra la connoissance ; &
il est plus que probable que tous
les mots de chacune viendront facilement
d'eux-mêmes se ranger
chacun sous leur racine organique,
dans leur case propre & préparée,
jusqu'à ce qu'enfin on soit parvenu
au complet sur cette matiere. Mais
n'omettons pas de remarquer, à
ce propos, que les langages veulent
y venir dans leur ordre successif
de descendance & d'affinité.
Une langue pourra bien d'abord
ne pas soutenir l'essai, & ne prendre
que difficilement place dans l'archéologue,
parce que le rédacteur
n'aura pu y placer d'autres idiomes
intermédiaires, qui lui sont encore
inconnus. Ceux-ci lui donneront,
xlixaprès la découverte, le fil continu
de la dérivation, le passage naturel
d'une forme à l'autre : ils rempliront,
par des nuances insensibles,
l'intervalle vuide, qui séparoit auparavant
deux langues déjà connues.
Ainsi tout viendra peu-à-peu
se ranger, en bon ordre, dans
le glossaire général.

Sans la crainte de retenir trop
long-tems le lecteur sur un sujet
si peu fait, (il faut l'avouer)
pour être du goût de tout le monde,
l'auteur avoit dessein d'ajoûter
deux autres volumes à ces deux-ci
pour donner l'application (indiquée
Chap. II,) de sa théorie grammaticale
à plusieurs autres sciences,
sur-tout à la géographie en
ce qui concerne les noms de lieux,
là la mythologie, à l'histoire des
anciennes nations, à celle de l'émigration
& de la transplantation
des peuples. Il a cherché dans cette
partie de l'ouvrage la suite des
différens peuples qui ont successivement
habité une région ; les
traces de leur langage conservées
dans les noms qu'ils ont imposés
aux lieux, lesquels ont presque
tous une force significative convenable
à leur position ; les langages
antérieurs, dont chaque idiome
subsistant est composé en différentes
doses. Il examine & explique
les noms anciens, tant des Rois
que des Divinités de chaque pays,
en faisant voir combien l'intelligence
de la signification propre
de ces noms explique naturellement
liles faits historiques & les
usages ; montre l'origine des fables
qui les défigurent, & fait évanouir
le faux merveilleux ; sert,
en un mot, à lever ce voile obscur
que la nuit des tems, l'erreur & le
mensonge ont jetté sur des événemens
très-ordinaires. L'histoire des
colonies & de leur parcours sur la
surface de la terre, tient de fort
près à l'histoire des langages. Le
meilleur moyen de découvrir l'origine
d'une nation est de suivre,
en remontant, les traces de sa
langue comparée à celles des peuples
avec qui la tradition des faits
nous apprend que ce peuple a eu
quelque rapport. Il y a même des
cas où, par la conformité du langage,
on reconnoît, à n'en pouvoir
liidouter, que deux peuples ont
une origine commune, quoique
l'histoire n'en apprenne rien, quoique
la langue, mere de ces deux-ci,
soit inconnue ou perdue.

Ces derniers volumes, si les
premiers sont goûtés des gens de
lettres, sont destinés à expliquer
l'histoire par signification des mots
& des noms imposés aux choses ;
à vérifier ce qu'on a dit, (n° 199,)
que l'anatomie du mot donnoit
fort bien, pour l'ordinaire, soit la
définition de la chose nommée, soit
la description du fait allégué ; à
montrer que la littérature confirme,
en grande partie, ce que
le raisonnement seul avoit suggéré.liii