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Frain, Jean. Traité des langues – T01

Traités
des Langues,

Où l'on donne des Principes &
des Regles pour juger du mérite
& de l'excellence de chaque
langue, & en particulier
de la langue Françoise.

Chapitre premier.
Dessein de l'Ouvrage.

Il est difficile que les hommes
qui s'appliquent à cultiver
leur langue naturelle,
n'en conçoivent assez bonne
opinion pour l'égaler au moins à
celles que l'on estime le plus, comme
1le Grec & le Latin. Mais d'un
autre costé les langues ne pouvant se
polir & se perfectionner sans les
Sciences, & les hommes n'étudiant
ordinairement les Sciences que dans
le Grec & dans le Latin, il est difficile
aussi qu'ils ne regardent ces
deux langues comme superieures à
toutes les autres. Ce sont ces differens
tours d'imagination qui ont partagé
les sentimens sur le mérite de la
langue Françoise. Quelques-uns l'ont
même élevée au dessus de la langue
Latine ; & quelques autres, ou pour
mieux dire le plus grand nombre,
car il ne faut point le dissimuler, l'ont
tellement mise au dessous, qu'ils ont
crû qu'il n'y avoit pas seulement de
comparaison à faire entr'elles.

Cette dispute devint fameuse il y
a quelques années, au sujet des
Inscriptions des Monumens publics.
Les partisans de la langue Latine
soûtenoient qu'elle étoit seule digne
de conserver, par ces Inscriptions, la
memoire des grandes choses qui se
sont faites de nos jours ; & leurs adversaires
croyoient que la langue
Françoise pourroit réüssir dans ce
2genre de composition comme dans
tous les autres ; & que nous l'y devions
employer par l'estime que nous
en devons faire, & par l'envie que
nous devons avoir de luy procurer
les mêmes beautez & les mêmes perfections
que les Grecs & les Romains
ont procurez à celles qu'ils parloient.

L'occasion s'étant présentée d'examiner
avec quelque soin les raisons
de ceux qui ravaloient si fort la langue
Françoise ; je trouvay qu'ils ne se
fondoient que sur les préjugez qui
restent presque à tous ceux qui ont
été au College, des grands sentimens
d'estime & de respect que les Maîtres
prennent soin de leur inspirer
pour le Grec & pour le Latin, au
préjudice du François. En effet,
comment la raison & la nature pouroient-elles
produire un sentiment
que l'on peut appeller dénaturé, puisque
l'on peut dire qu'il n'est pas moins
contre la nature de prendre party contre
sa langue, que de le prendre contre
sa patrie ?

Je trouvay même en approfondissant
les choses, que l'on n'entreprend
3de faire des parallèles des langues
que sur des préjugez ; & qu'en
consultant la raison & la nature,
on demeure persuadé qu'il est impossible
de faire de ces sortes de parallèles
avec assez d'exactitude pour
porter un jugement, assuré du mérite
de chacune en particulier, & des
avantages quelles ont les unes au
dessus des autres ; puisque pour y
réüssir, il faudroit avoir non seulement
une connoissance égale des
unes & des autres, mais encore un
modele de perfection auquel on les
pust comparer, & un modele dont
tout le monde convint : mais sur tout
il faudroit estre sans interest & sans
affection plus pour l'une que pour
l'autre.

Or il est certain qu'aucun homme
ne sçauroit se trouver dans ces
dispositions. Tous tant que nous
sommes, nous avons chacun plus
d'affection pour une certaine langue
que pour les autres ; & celle que
nous aimerons le plus nous paroîtra
toûjours la plus belle. Nous ne
les connoissons point également, &
nous devons préferer aux autres celle
4que nous connoissons le mieux. Enfin
quand nous serions sans prédilection,
& que nous aurions des connoissances
égales, à quelle regle pourions-nous
les mesurer, pour adjuger surement
à l'une d'elles la préférence ait
dessus des autres ?

A la vérité si les Anges parloient ;
une langue sensible & intelligible
aux hommes, comme les paroles de
saint Paul semblent le marquer ; cette
langue pourroit estre le modele
de la perfection de toutes les nostres :
& celle des hommes qui en approcheroit
le plus, mériteroit sans doute
le premier rang entre toutes les autres
langues. Mais ce modele nous
manque ; & si à son défaut on veut
qu'une langue soit arrivée à la souveraine
perfection dont les langues
sont capables, quand elle est devenuë
propre à traiter toutes sortes de
matieres dans les stiles de tout genre,
avec toutes les beautez & toutes
les richesses de l'éloquence la plus
exquise ; je diray qu'il n'y en aura
point qui ne soient susceptibles de
cette souveraine perfection autant
qu'aucune autre, autant que la
5Grecque & que la Latine ; pourvû
qu'elles soient autant cultivées, &
par des hommes aussi sçavans & aussi
spirituels que l'ont été les Grecs &
les Romains : & que par consequent
les langues considerées en elles-mêmes
& selon leur nature, sont parfaitement
égales.

Il est si certain que les langues
en elles-mêmes ne peuvent rien avoir
qui les fasse préferer les unes
aux autres ; que la pluspart des raisonnemens
des différens partis, regardent
moins les langues, que les
hommes qui les parlent. On le peut
voir dans les Lettres de Messieurs
Sleuse & le Laboureur. Le fort de
leur dispute sur la préference entre
le Latin & le François, roule sur la
Poësie de chacune de ces langues :
Mais quand ils auroient raison l'un
ou l'autre de faire plus de cas de
la Poësie de l'une ou de l'autre de
ces langues ; qui est-ce qui empêche
que l'une ne soit capable de la
Poësie de l'autre ? Le François n'auroit-il
pas pû avoir des longues &
des breves, & le Latin des rimes ?
C'est donc proprement disputer de ce
6que les hommes ont fait en leur langue,
& non pas de ce que l'on peut
faire des langues, ou de ce que les
langues peuvent faire.

C'est pourquoy, afin de terminer
Ces disputes les plus frivoles, qui
puissent occuper des hommes, il faut
réduire toutes les langues à l'égalité.
C'est le dessein que je me propose :
& pour l'executer avec quelque methode
j'examineray les langues, premierement
selon ce qu'elles sont en
elles-mêmes, selon leur origine, leur
progrès, leur décadence, & leur entiere
extinction. Je viendray ensuite
à toutes les qualitez qui les rendent
recommandables, comme la pureté
& l'élegance des termes, & la noblesse
des expressions, le nombre &
la cadence des périodes. Et par cette
discussion j'espere que l'on demeurera
convaincu que c'est sans aucun
fondement raisonnable que l'on éleve
certaines langues si haut au dessus des
autres.

La langue Françoise me servira
d'exemple : car ce que je diray
d'elle se pourra dire de toutes, quelque
pauvres, grossieres, barbares
7& disgraciées quelles nous paroissent.

Avant que d'entrer en matiere, il
est bon d'avertir encore, que je ne
consulte que la nature & la raison
& que l'oreille ni l'imagination ne
doivent avoir aucune part à la décision
qui se doit faire icy, parce
que l'une & l'autre sont toûjours
necessairement prévenuës en faveur
de quelque langue. Car il est certain
que l'oreille & l'imagination ne
sçauroient estre parfaitement informées
de la prononciation & de la
cadence que d'une seule langue ;
qu'ainsi elles ne sçauroient goûter le
nombre & l'harmonie des autres langues,
ni par conséquent en juger au
moins sûrement.

Je ne doute point que bien des
gens ne s'élèvent dabord contre ce
que je dis. Quoy, exclure l'oreille
& l'imagination du jugement des
langues ? Qu'y a-t-il qui soit plus
de leur compétence ? Mais leur jurisdiction
à ses bornes ; elle s'étend
sur les termes & les expressions de
la langue qu'elles sçavent goûter, &
sur les stiles des différens Auteurs de
8cette langue ; c'est à dire, proprement
de la langue qui leur est naturelle :
car c'est la seule dont elles
peuvent estre bien informées. Ces
décisions sont veritablement de leur
ressort, & la raison seule n'en doit
pas estre cruë : mais lorsqu'il s'agit
de parler des langues en général,
c'est à la raison seule à prononcer,
parce qu'elle seule peut estre sans
interest de sans prévention ; & que
de plus elle peut seule avoir des lumières
suffisantes pour le faire avec
justice ; & que son jugement sera
d'autant plus équitable, qu'il sera pour
l'égalité comme je l'espere.

On trouvera peut-estre étrange
que je soutienne l'égalité des langues,
sans les comparer entr'elles ; ou que
je les compare sans les connoître :
Mais je répondray, que je ne compare
point les langues les unes aux
autres. J'ay déjà dit que c'est une
chose qui me paroist impossible ; que
cependant je croy pouvoir conclure
cette égalité des notions générales de
ce qui constitue une langue, de ce
qui fait son mérite & son excellence.
Je ne connois point les autres hommes
9en particulier, je ne me connois
pas bien moy-même ; & néanmoins,
de l'idée générale que j'ay de la nature
humaine, je puis conclure que
toutes les Nations sont égales en ce
qui appartient à cette nature ; qu'elles
sont également capables des Sciences
& des Arts, des vertus & des vices.

Mais (me dira-t-on) comme il y
a des hommes en particulier qui sont
plus sçavans que d'autres ne le sçauroient
estre, & plus susceptibles des
maximes de toutes les vertus ; il y a
aussi des langues plus susceptibles que
non pas les autres de toutes les beautez
du langage. Je réponds, que quoy
qu'un homme ne puisse pas devenir
aussi éloquent & aussi beau parleur
que tout autre homme, non plus
qu'il ne peut pas devenir ni aussi sçavant,
ni porter la vertu à un aussi
haut dégré ; parce que Dieu qui forme
les hommes, leur distribuë à un
chacun les talens naturels selon la
mesure qu'il luy plaist ; la langue d'une
Nation peut pourtant recevoir toute
la politesse & toute la beauté des
langues des autres Nations.10

Il s'agit (me répliquera-t-on) des
perfections réelles & actuelles des
langues, & non de celles qui sont
possibles & imaginaires. Je diray,
qu'au contraire il s'agit des perfections
possibles ; puisque l'on ne peut
préferer une langue à une autre langue
pour certains genres de composition,
que dans la supposition que
cette autre langue ne sçauroit jamais
estre portée à un état de perfection
capable de réüssir dans ce genre de
composition. Car si on étoit persuadé
qu'elle y pust devenir propre, on
ne feroit point de difficulté de l'y employer ;
afin qu'elle acquist par l'usage
l'aptitude qu'elle n'a peut-estre
pas encore. Et c'est contre cette opinion
desavantageuse que nous avons
de la capacité de nostre langue, que
je me suis proposé d'écrire ce petit
Traité. Il faut estre prévenu en faveur
de sa langue, afin d'avoir le courage
de la cultiver. Si les Grecs &
les Romains n'avoient pas fait de
leurs langues plus d'estime que quelques
Scavans font de la nostre, ils
ne les auroient pas fait monter à ce
haut dégré de perfection qui les fait
11admirer de tous les Sçavans, Mais
que chaque Nation soit persuadée
qu'elle peut faire de sa langue ce
qu'une autre Nation aura fait de la
sienne ; & chaque Nation s'appliquera
avec plaisir à la perfectionner.

Chapitre II.
Ce que c'est qu'une Langue.

Quoy qu'il n'y ait gueres de matières
dont on ait plus écrit que
des langues, & dont on parle davantage
tous les jours ; je n'ay pourtant
point encore vu d'Auteur qui
nous en ait donné une idée précise,
c'est à dire qui nous ait défini ce que
c'est que langue en général. Car ce
que nous dit Monsieur de Furetiere,
que langue signifie la suite des paroles,
dont quelques peuples sont convenus pour
se faire entendre les uns aux autres, n'en
est pas une définition parfaite
. Je feray
voir dans la suite, qu'il n'est rien de
moins vray que cette prétenduë convention.
On peut dire la même chose
de ce qui en est dans le Dictionnaire
12de Messieurs de l'Academie, sauf
le respect qui est dû à cet illustre Corps,
& l'estime que l'on doit faire d'un si
bel Ouvrage : Idiome, termes ou façon
de parler dont se sert une Nation
 ; ne
renferme pas, ce me semble, tout ce
qui constitue une langue. J'oseray donc
ajouter quelque chose à ces définitions,
soumettant néanmoins toûjours ce que
je diray au jugement des plus habiles,
particulierement des personnes qui joignent
l'autorité à la science, comme
Messieurs de l'Academie Françoise.

Ce que l'on appelle langue est une
suite ou un amas de certains sons articulez
propres à s'unir ensemble, dont
se sert un peuple pour signifier les choses,
& pour se communiquer ses pensées :
mais qui sont indifférens par
eux-mêmes à signifier une chose ou
une pensée plûtost qu'une autre.

Il faut expliquer cette définition : Je
dis qu'une langue est un amas de sons
articulez, parce que ces sons qui sont
renfermez dans les Dictionnaires, n'ont
pas naturellement plus de liaison entr'eux
que les pierres qui forment un
monceau, & qu'ils n'en acquierent que
par la composition, comme les pierres
13ne forment un bastiment que par
l'arrangement que leur donne le Maçon.

Je dis de sons articulez, pour les
distinguer des cris que font les bêtes
& les hommes mêmes émus de quelque
passion ; qui n'ont point d'articulation,
parce qu'ils se font avec un
même ouverture de la bouche, un même
mouvement de l'organe, & par une
même impulsion de l'air, & qui par
conséquent ne sçauroient signifier que
certains mouvemens naturels, ou certaines
passions : au lieu que les sons
articulez se forment par les divers
mouvemens de l'organe, & en brisant
diversement l'air pour produire ou
les différentes syllabes, qui sont comme
les articles dont ces sons sont composez ;
ou les différentes lettres necessaires
pour composer les syllabes, car
les lettres sont les articles des syllabes.
Il en faut pourtant excepter les voyelles
qui sont des sons tout unis, & qui
se poussent comme les cris, plûtost
qu'elles ne se prononcent.

Il faut que ces sons soient propres
à s'unir ensemble, parce qu'autrement
ils ne pourroient jamais faire du tout,
14tel qu'il est necessaire pour former un
discours. Et cette propriété consiste soit
dans la conformité de la prononciation
des mots & de leur terminaison, soit
dans celle de l'inflection des verbes &
des noms ; ce qui fait ce que l'on appelle
ordinairement l'analogie d'une
langue. Sans ces conformitez les mots
ne pourroient s'unir entr'eux d'une maniere
facile & agréable, facile à prononcer,
& agréable à entendre.

On pourroit faire la preuve de ce
que je dis, en alliant ensemble des mots
de diverses langues, dont les unes demandassent
une prononciation plus forte,
& les autres une prononciation plus
douce. Et toutes les langues sont ainsi
opposées entr'elles, car il n'y en a point
qui n'ayent des prononciations différentes
& contraires. On trouveroit
que cet assemblage de mots feroit d'une
prononciation difficile, & par conséquent
desagréable à l'oreille. On
sentiroit à les prononcer les mêmes
peines que l'on auroit à monter ou à
descendre un escalier, dont toutes les
marches seroient d'une épaisseur ou
d'une largeur inégale. Comme à chaque
marche il seroit necessaire d'étendre
15ou de resserrer plus ou moins ses
pas, ce qui ne se pourroit faire sans
application & sans fatigue : aussi dans
un discours composé comme je viens
de le dire, il faudroit qu'à chaque mot
les organes de la voix changeassent de
tention ; qu'ils fissent effort pour prononcer
un mot d'une prononciation
forte & dure, & qu'ils se relâchassent
aussi-tost pour en prononcer un autre
d'une prononciation plus douce & plus
facile ; ce qui ne pourroit manquer de
fatiguer également & celuy qui parleroit,
& celuy qui écouteroit : car celuy
qui écoute sent toûjours la peine de
celuy qui parle.

Ces. mots auroient encore un autre
desagrément, en ce qu'ils seroient toûjours
en dissonance, & ne pourroient
par conséquent former cette cadence
ni cette harmonie qui sont necessaires
pour plaire à l'oreille. Il en seroit comme
d'un ouvrage d'Architecture composé
de pieces de différens ordres ; cet
ouvrage ne pourroit estre agréable à
la vûë, parce que ses parties n'auroient
point de juste proportion. Ce sont là
quelques-unes des raisons pourquoy
les sons qui composent une même langue,
16doivent avoir de l'analogie par la
conformité de leur articulation & de
leur terminaison.

Il y en doit avoir de même dans
l'inflection des verbes & des noms ;
puisque si chacun, pour exprimer ses
pensées, tournoit à sa fantaisie les verbes
& les noms, les hommes ne se
pourroient pas entendre les uns les
autres ; & il n'y auroit proprement
point de langue, parce quil n'y en
auroit point de commune à un certain
peuple, à une certaine nation.

J'ay ajoûté, que ces sons étoient par
eux-mêmes indifférens à signifier toutes
sortes de choses & de pensées ; puisqu'on
ne sçauroit rendre de raison pourquoy
un terme signifie plûtost une chose ou
une pensée, que toute autre chose ou
toute autre pensée : il faut avoir recours
à l'usage qui l'a ainsi voulu, &
cet usage s'est étably par un certain
enchaînement de causes, auquel la
prudence humaine n'a presque point
eu de part. On peut dire qu'il en est
des sons articulez à l'égard des choses
& des pensées qu'ils signifient, comme
de ces figures que l'on appelle Lettres
à l'égard de ces sons : Ce n'est que
17par l'usage qu'une telle figure signifie
un tel son ; & s'il avoit plû à l'usage,
cette même figure auroit signifié un
son tout différent. Par exemple, cette
figure A auroit pû signifier ce que
signifie cette autre figure B : De même
ce son haïr auroit pû signifier ce que
signifie ce son aimer, & au contraire :
Ainsi de tous les autres, excepté quelques
sons que l'on a formez sur certains
cris & certains mouvemens naturels,
afin de les exprimer, comme
besler, hennir, &c.

La raison de cecy est, que ces sons
articulez qui composent les langues,
ne sont point proprement la parole,
ils sont seulement la voix de la parole,
comme le dit saint Augustin en
quelqu'endroit, vox verbi. La parole
veritable est toute spirituelle, parce
qu'elle n'est autre chose que la pensée.
Et elle devient sensible & s'incarne en
quelque maniere avec ces sons articulez
ausquels on la joint, pour la faire
passer dans l'esprit de ceux dont les
oreilles sont frappées par ces sons ; ou
pour mieux dire, afin de l'y faire naître,
& de rendre présentes à l'esprit de
l'auditeur les mêmes idées. Et on a
18donné à ces sons articulez le nom de
Parole, parce qu'ils en sont le signe
ou la voix, à peu prés comme l'on
donne le nom de Roy au portrait du
Roy.

C est pour cette raison que l'on
met ordinairement ces signes entre les
signes d'institution, lesquels l'on oppose
aux signes naturels. Mais il me
semble que s'ils ne sont pas des signes
veritablement naturels, ils ne sont pas
aussi des signes purement d'institution ;
& on peut dire qu'ils tiennent en effet
de l'un & de l'autre, de l'institution &
de la nature. Aulugelle parle d'un
Grammairien qui vouloit que ce fussent
des signes naturels & non positifs,
non positiva sed naturalia ; mais les
raisons qu'il en donnoit ne prouvoient
pas.

Arnobe au contraire disoit [*]1, qu'ils
étoient l'ouvrage de la raison, humana
ista sunt placita
. Scaliger prenoit
un milieu, & vouloit que les premiers
mots eussent été faits par hazard, temere
orta
 ; & que les autres fussent l'ouvrage
de la reflexion : Mais il y a encore
dans ces sentimens quelque chose
qui n'est pas vray.19

Je croirois qu'il y auroit plus de raison
à dire, que ces signes sont positifs
ou d'institution, en ce qu'un terme est
différent par luy-même à toutes sortes
de significations, & qu'ils sont naturels,
en ce qu'ils se sont établis sans la
prudence & le conseil des hommes.
C'est pourquoy ceux qui parlent des
langues ne me paroissent pas assez
exacts, lorsqu'ils supposent une convention
entre les hommes pour se servir
de certains termes, afin de signifier
certaines choses, pour conjuguer les
verbes, & decliner les noms de certainne
maniere, comme fait Monsieur Furetier,
l'Auteur de la Grammaire raisonnée,
& Monsieur de Vaugelas, ou
plûtost tous ceux presque qui parlent
ou qui écrivent de langue. Jamais il
n'y eust ni déliberation ni convention
sur ce chapitre. Je croy que l'on en demeurera
persuadé par la recherche
que je vais faire de l'origine des langues,
& de leurs changemens.

Voilà ce qui m'est venu dans l'esprit
de plus exact sur l'idée de ce qu'on appelle
langue. Je suis prest à renoncer à
mes pensées lorsque l'on m'en fera voir
de plus justes.20

Chapitre III.
On fait voir le peu de solidité qu'il
y a dans la pensée de quelques
philosophes, sur l'origine des
Langues.

Les Philosophes ont recherché l'origine
des langues ; mais la plûpart
n'ont pas mieux réüssi dans cette
recherche, que dans celle qu'ils ont
faite de l'origine des hommes. Ce
qu'en ont dit Epicure, Lucrece, Diodore
de Sicile, Vitruve, & quelques
autres, ne peut estre regardé que comme
une rêverie toute pure ; & l'on ne
sçauroit assez s'étonner, qu'il y ait aujourd'huy
des personnes d'esprit, qui
trouvent de la probabilité dans leur
sentiment. Mais il est si ordinaire, que
l'on approuve des pensées que l'on n'a
jamais examinées.

Voicy ce qu'on imaginé ces Philosophes.
Ils ont crû que les hommes, soit
qu'ils fussent les ouvrages du hazard,
ou de quelque cause intelligente, d'abord
21ne parloient point ; mais que se
sentant avoir besoin les uns des autres,
& voulant se communiquer leurs pensées
& leurs volontez pour se faire donner
les secours qu'ils desiroient ; ils se
servirent premierement de quelques
gestes des mains, de la teste, des yeux,
&c. comme de signes pour se faire entendre ;
& qu'enfin ayant senti de la
facilité à mouvoir la langue en tout
sens pour en former toutes sortes de
sons, ils jugerent plus à propos de se
servir de ces sons pour s'exprimer ; &
se composèrent ainsi une langue dans
la suite des temps. Voilà l'imagination
de ces Philosophes : & l'Auteur
même de la Grammaire raisonnée parle
selon cette imagination, lorsqu'il
dit : Qu'on a trouvé que les plus commodes
de ces signes étoient les sons & les voix
 ;
car ce langage suppose, que les hommes
après avoir essayé plusieurs manieres
de se faire entendre, s'étoient enfin
arrétez aux signes de la voix comme
aux plus commodes.

Mais il ne faut pas longtemps méditer
sur cette pensée, pour estre persuadé
que l'on n'en peut gueres avoir
de moins solide; & qu'il auroit été impossible
22que les hommes fussent jamais
parvenus à se faire une langue par
cette voye : Car l'on ne sçauroit nous
expliquer comment des hommes qui
ne sçavent point encore parler, pourroient
jamais convenir entr'eux des
mots pour parler. Nous pouvons bien
nous autres apprendre nostre langue à
des enfans qui ne sçavent pas encore
parler, parce que nostre langue est
certaine & constante entre-nous ; &
que ceux qui parlent aux enfans ou en
présence des enfans, se servent toûjours
des mêmes termes pour signifier les
mêmes choses & les mêmes pensées.
Ce qui fait qu'enfin les enfans s'accoûtument
aussi à se servir des mêmes termes
pour marquer les mêmes choses &
les mêmes pensées.

Ceux qui sçavent une langue pourroient
même en inventer une autre
toute entiere par le moyen de celle
qu'ils sçavent. Mais des hommes qui
ne parleroient point encore, ne
pourroient en aucune maniere déterminer
les sons dont ils voudroient se
servir pour parler. La parole est la
voye par laquelle les hommes conviennent
de tout ; ils ne sçauroient
23donc convenir de la parole même sans
la parole. Si l'on ne sçauroit faire de
lunettes sans voir, l'on ne sçauroit non
plus faire de langue sans parler.

Pour estre assuré de ce que je dis,
representons-nous cette multitude
d'hommes sans parole, sortis tout d'un
coup de la terre comme des champignons,
ou tombez des nuës comme
des grenouilles, & tous déjà dans un
âge parfait ; car c'est une necessité de
les supposer à cet âge, se trouvent
tous ensemble, afin qu'ils puissent se
composer une langue. Ces hommes
sans doute seroient bien étonnez de se
voir ; & il est bien difficile de concevoir
ce qu'ils penseroient : Mais enfin,
puisqu'il s'agit de leur faire composer
une langue, il faut supposer qu'ils se
voudroient parler, & il y a raison de
le croire ; car ces hommes seroient
faits comme nous ; & la premiere envie
que nous avons à la rencontre de
quelque homme que nous n'avons jamais
vû, c'est de luy parler. Mais de
quoy voudroient-ils parler, ils ne sçavent
encore rien ? On me dira qu'ils
voudroient parler de leurs besoins ;
c'est à dire, qu'ils n'auroient envie
24de parler que quand ils auroient faim
ou soif, froid ou chaud, ou quelqu'autre
besoin dont ils chercheroient à se
soulager. Supposons donc ce besoin
déjà tout venu ; que feront ces hommes
pour se faire entendre les uns aux
autres, & pour s'entre demander des
secours mutuels ? Ils pousseront, non
des sons articulez, mais des cris comme
les animaux, ou comme les personnes
muettes ; & chacun poussera ces
cris selon sa fantaisie. C'est ce que dit
Arnobe en quelque endroit de ses livres
contre les Gentils, en se mocquant
de la pensée dont je parle icy. Un homme
qui n'auroit jamais oüy de voix articulée,
ne sçauroit jamais faire autre
chose que crier : Nonne vocem si fuerit
necessitate aliquâ coactus emittere, ut solemne
est multis inarticulatum nescio quid,
ore hiante clamabit
 ? [*]2

Je dis donc que ces hommes tout
frais faits pousseroient des cris plûtost
qu'ils ne formeroient des paroles ; parce
qu'ils n'auroient aucune facilité d'articuler
leur voix, non plus que les enfans.
Puisque nostre propre experience
nous fait voir que la facilité de l'articulation
ne se contracte que par imitation.
25Les enfans s'habituent à articuler
leur voix en imitant celle de leur
nourrice & de leurs parens ; & s'ils
n'entendoient jamais aucune voix articulée,
ils n'articuleroient jamais la
leur.

Les muets sont une preuve demonstrative
de cela, puisqu'il est certain
qu'ils ne sont muets que parce qu'ils
sont sourds. Cette vérité passe tellement
pour constante, que ce que l'on
dit de ce Roy qui vouloit découvrir
quelle étoit la langue naturelle de
l'homme, en faisant élever des enfans
par des muets dans un lieu desert ; &
de ce que ces enfans prononcerent un
certain son articulé qui signifioit en
langue Phenicienne du pain, n'est regardé
que comme une fable. Des enfans
ainsi nourris ne seroient que les
cris des bestes qu'ils auraient entenduës.

Ces hommes sans langue n'entendant
donc aucuns sons articulez qu'ils
pussent imiter, ne pourroient faire autre
chose que crier. Ils criroient toûjours,
& ne parviendroient jamais à
former aucun mot articulé & déterminé
pour marquer leurs volontez &
26leurs pensées : Car enfin, quel cri ou
quel son est-ce qui l'emporteroit par-dessus
tous les autres cris pour signifier
une telle ou une telle chose ? & qui
obligeroit les autres à employer le son
qu'auroit prononcé celuy-cy ou celuy-là,
pour signifier cette chose plûtost
que celuy d'un autre homme. Il faudroit
auparavant supposer entre ces
hommes sans langage, un accord, par
lequel ils seroient convenus que l'on
se rapporteroit à quelqu'un d'eux en
particulier de donner des noms à toutes
les choses & à toutes les idées ; &
de se servir tous des mêmes mots que
ce particulier auroit inventez. Sans
cet accord il y auroit autant de langues
qu'il y auroit d'hommes ; c'est à
dire, qu'il n'y auroit proprement point
de langue, puisque les hommes dans
cet état n'auroient aucuns termes communs
pour s'exprimer & se faire entendre
les uns aux autres, comme je l'ay
dit dans le chapitre precedent.

Toutes ces raisons suffisent pour faire
comprendre combien il y a peu d'apparence
dans la pensée de ces Philosophes
sur l'origine des langues. Lactance
dit, que des hommes raisonnables
27ne penseront jamais qu'il se soit trouvé
une assemblée d'hommes sans langue :
Nulla igitur in principio facta est
ejusmodi congregatio, nec unquam fuisse
homines in terra qui propter infantiam non
loquerentur, intelliget, cui ratio non deest
. [*]3
Et je n'ay pû voir, sans estre surpris,
que le plus fameux des Critiques de ce
temps, je veux dire Monsieur Simon,
y ait trouvé de la vraye semblance. Il
est vray qu'il s'appuye de l'autorité de
saint Gregoire de Nysse : mais outre
que ce n'est pas le vice de ce Critique
de déferer aveuglément aux sentimens
des Peres, c'est qu'il n'est pas certain
que saint Gregoire soit du sentiment
que Monsieur Simon luy attribuë, puisque
le P. Thomassin prétend que ce
Saint combat ce sentiment dans l'endroit
même que cite Monsieur Simon.
Mais ce n'est pas icy le lieu d'examiner
lequel a raison de ces deux Auteurs ;
si on le vouloit on feroit voir
par d'autres endroits de saint Gregoire,
que le P. Thomassin l'a mieux entendu
que M. Simon ; cela soit dit en passant.

Platon [**]4 propose la maniere dont les
hommes se seroient efforcez de s'exprimer,
28s'ils étoient nez sans parole.
Et enfin il abandonne ses conjectures,
parce qu'il s'apperçoit que quand les
hommes pourroient parvenir à se faire
entendre les uns aux autres sur les choses
sensibles & familieres, il leur seroit
impossible de le faire à l'égard
des idées purement spirituelles & intelligibles.
Et enfin pour trancher
toutes les difficultez sur l'institution
du langage, il a recours à la Divinité.
En effet, toute autre pensée sur l'origine
des langues n'a ni apparence ni
raison, non plus que sur l'origine des
hommes.

Chapitre IV.
Que c'est à dieu même quil faut
rapporter l'origine des langues.

Nous n'avons pas besoin nous
autres Chrétiens de grandes recherches
pour trouver l'origine de toutes
les langues ; assurez que nous sommes
que Dieu avoit créé l'homme avec
toutes les perfections qui appartiennent
29à sa nature ; nous ne devons pas
douter que l'homme n'eust reçû de
Dieu le don de la parole, & la parole
même au moment de sa création : car
si nous ne pouvons pas douter qu'il
ne fust créé pour la societé, la parole
étant le premier & le plus necessaire
des liens de cette societé, il devoit
avoir la faculté de parler dés le moment
qu'il fût formé.

Mais s'il fut rempli de toutes les lumières
naturelles dont la nature humaine
est capable, & qui furent telles
selon saint Augustin [*]5, qu'elles surpassoient
autant celles des plus grands esprits
qui se voyent, que le vol des
oiseaux surpasse le pas des tortues ;
sçauroit été un grand défaut en luy,
s'il n'avoit pas pû parler de tout ce
qu'il sçavoit, ni s'expliquer sur tout
ce qu'il pouvoit penser aussi-tost qu'il
fût sorti des mains de Dieu. Puisqu'il
auroit eu besoin de temps, de travail
& d'application pour se composer une
langue ; ce qui auroit été également
indigne de la sagesse & de la justice de
son auteur ; de sa sagesse de faire
l'homme défectueux, & de sa justice
de le condamner à une peine qu'il n'avoit
pas encore méritée.30

Ceux qui ne sont pas de ce sentiment,
pour le tourner en ridicule, prétendent
que nous faisons de Dieu un
maistre d'Ecole ou un Grammairien
qui enseigne aux hommes à parler :
Mais par ce petit trait, ils ne font que
montrer qu'ils ont des idées bien grossieres
de la puissance de Dieu, & de
sa sagesse. Dieu n'a pas besoin de
s'abbaisser aux voyes dont se servent
les hommes, pour leur apprendre ce
qu'il veut qu'ils sçachent. Il le fait
par des moyens qui sont dignes de
luy ; &c voicy comment il a enseigné
au premier homme la premiere
langue.

L'homme pensa aussi-tost qu'il fût
créé [*]6, car que seroit-ce qu'un homme
qui ne penseroit point ? & aussi-tost
qu'il pensa il eut envie de parler ; puisqu'étant
né pour la societé, il ne peut
avoir de pensées qu'il ne veuille en
même-temps les communiquer. C'est
pourquoy, aussi-tost qu'il pensa, ses
pensées furent suivies de certains traits
dans son imagination, propres à donner
du corps à ses pensées ; & de certaines
dispositions dans les organes de
la voye, propres à former les sons qui
31devoient servir à les exprimer ; de maniere
que toutes ses pensées dans tout
le cours de sa vie, étoient revétues de
toutes les images & de toutes les expressions
necessaires pour les faire concevoir
aux autres aussi nettement &
aussi noblement qu'il les concevoit luy-même.
Et tout cela se faisoit par la
direction de Dieu, & par une suite necessaire
des desseins de sa sagesse dans
la formation de l'homme.

Mais comme ce n'est pas encore assez
qu'un homme parle pour composer
une langue, & qu'il faut de plus
que les autres entendent & comprenent
ce qu'il dit ; Dieu faisoit qu'au
même-temps que ce premier homme
parloit pour désigner certaines choses,
& pour exprimer certaines idées, sa
femme & ses enfans, lorsqu'il en eut,
qui l'entendoient parler, avoient en même-temps
dans l'esprit les mêmes idées,
dans le cerveau les mêmes images, &
dans les organes de la voix les mêmes
dispositions à prononcer les mêmes
sons ; ce qui faisoit qu'ils concevoient
ses pensées, qu'ils luy parloient & répondoient
à propos. Et toutes ces choses,
comme je l'ay dit, s'accomplissoient
32par les loix de la sagesse de Dieu
pour l'execution de ses desseins ; afin
d'orner les hommes de toutes les perfections
qui sont dûës à leur nature.

Si on vouloit pointiller sur ce que
j'ay dit que l'homme ne sçauroit avoir
aucune pensée, qu'il n'ait la volonté
de la communiquer ; j'aurois plusieurs
choses à répondre, je diray premierement,
que c'est ce que nous sentons
nous-mêmes tous tant que nous sommes.
En second lieu, je dirois que si
l'homme pecheur doit cacher beaucoup
de ses pensées pour son propre
honneur, & pour celuy des autres ;
l'homme innocent n'en pouroit avoir
qui ne méritassent d'estre sçûes. 3. Comme
l'homme est un estre composé d'esprit
& de corps, il doit aussi avoir le
pouvoir de donner un corps à toutes
ses pensées ; & qu'ainsi la faculté de
la parole est un des appanages de sa
nature ; qu'enfin étant né pour la societé,
il doit toûjours estre en état de
lier cette societé, Or le vray lien de
cette societé, c'est la communication
des pensées.

C'est ce qui fait qu'un homme a tant
de peine à garder le secret, & à vivre
33dans la solitude ; que Ciceron dit quelque
part dans ses Offices, que quand
un homme seroit abondamment pourvû
de tout ce qui est necessaire à la vie,
il ne se contenteroit pas de la contemplation,
il chercheroit avec qui parler.
Socium sui studii quaerens, tum docere,
tum discere vellet ; tum audire, tum dicere
. [*]7

Il est si vray, que la nature ne sert
de rien sans la parole pour former la
societé, quil n'y a rien qui divise plus
les hommes que la diversité des langues,
comme le dit saint Augustin [**]8
dans les livres de la Cité de Dieu. Si
deux hommes qui ne s'entr'entendent
point parler se rencontrent (dit ce
Pere) & qu'ils soient obligez de demeurer
ensemble ; deux animaux, même
d'espece diffèrente, s'associeront
plûtost que ces deux voyageurs, quelque
ressemblance de nature qu'il y ait
entr'eux ; & un homme aimera mieux
estre avec son chien, qu'avec un étranger
dont il n'entendra point la langue.
En effet, c'est la diversité dés langues
qui rend les hommes barbares les uns
aux autres, & incapables de s'entr'assister.
Les termes du Pseaume 112.
34Lorsqu'Israël sortit du milieu d'un peuple
barbare
, sont autrement traduits ; Par
un peuple d'une langue differente
. Et l'Apostre
appelle de même barbares ceux
qui ne s'entr'entendent pas. Ainsi la
nature, l'amour de la societé, le sentiment
de nos besoins produisent incessament
dans l'homme le désir de
parler.

C'est donc de cette maniere que se
forma la premiere langue. Toutes les
pensées d'Adam se joignirent à certains
sons pour les signifier ; & ces sons rendirent
présentes à l'esprit dé ceux qui
l'écouterent, les mêmes pensées qu'il
avoit lorsqu'il formoit ces sons. Il donna
premierement les noms à tous les
animaux ; & dans le cours de sa vie,
s'entretenant avec sa femme & avec
ses enfans & petits enfans de toutes
choses, des Arts & des Sciences, dont
il avoit reçû de Dieu une connoissance
aussi pleine qu'un homme la sçauroit
avoir ; tous les mots qui servirent à
leurs conversations composerent la
premiere langue, les idées des choses
& des sentimens demeurerent jointes
aux mots, & se présenterent toûjours
depuis de compagnie à l'entendement
35& à 1'imagination. Voilà, ce me semble,
la mechanique par laquelle a été
formée la langue d'Adam : Et je ne
croy pas que l'on puisse chercher ailleurs
l'origine des langues sans enfanter
des chimeres.

C'est donc Dieu qui est veritablement
l'auteur de la premiere langue,
comme il l'est du premier homme.
Nous avons vû que Platon s'étoit bien
apperçû de la necessité de recourir au
principe de tous les estres, pour y
trouver le principe des langues, Quintillien
s'en est apperçû de même [*]9 : Qui
doute, dit ce Rheteur, que les hommes
n'ayent reçû la parole même de
celuy dont ils avoient reçû l'estre, &
même aussi tost qu'ils l'eurent reçû.
Nam cui dubium est quin sermonem ab ipsa
rerum natura geniti pratinus homines acceperint
.

Ce n'est pas un petit mystere,
que la liaison des idées purement spirituelles
& intelligibles, avec ces sons
corporels & sensibles ; & comment il
s'est pû faire qu'un tel son ait excité
pour la premiere fois dans l'ame une
telle pensée : Ce mystere a étonné Platon [**]10 ;
& un si grand Philosophe n'a pas
36entrepris de le penetrer. Il déclare
seulement que nous ne connoissons
pas ces idées par ces sons, mais par
elles-mêmes : mais nous sommes assurez
du fait de cette union par une experience
continuelle. Et nous sommes
assurez par la raison, que c'est Dieu
même qui a fait cette union ; puisque
tout autre que Dieu ne l'auroit pû
faire.

Voilà donc où je croy que se doit
borner toute nostre curiosité sur la
recherche de l'origine des langues. Et
la premiere non seulement vient immédiatement
de Dieu, mais encore
toutes celles qui se formerent à la Tour
de Babel, comme nous le verrons dans
la suite.

Par cette histoire de l'origine de la
premiere langue, ou si l'on ne veut pas
que ce soit histoire, par ces conjectures,
mais raisonnables, puisqu'elles
sont fondées sur l'idée de la sagesse de
Dieu, & sur celle de l'ordre des choses ;
puisque les Payens les ont euës comme
nous, & que les hommes les plus
versez dans ces matieres n'en ont point
d'autres : Par cette histoire, dis-je,
ou ces conjectures [*]11, on voit quelle part
37peut avoir la prudence humaine dans
l'établissement des langues : car si la
premiere langue n'est pas son ouvrage,
les autres ne le sont gueres plus.

Lorsque les premiers hommes parloient,
les mots sortoient de leur bouche
sans déliberation & sans choix,
sans qu'ils les eussent prévûs ni voulus ;
& à peu prés comme les cris que la
douleur ou quelqu'autre passion tire
de la bouche des animaux ; & en cela
ces mots sont semblables aux signes
naturels : Mais parce que ces mots
sont indifférens par eux-mêmes à signifier
ce qu'ils signifient, & que Dieu
qui dirigeoit les organes de ces hommes
pour former ces mots, auroit pû
leur en faire prononcer d'autres pour
signifier les mêmes choses ; ces signes
sont semblables en cela aux signes arbitraires,
lesquels ne signifient point
par eux-mêmes, mais par l'institution
de quelque agent libre & raisonnable.

On peut donc dire, que les mots
ne sont proprement ni signes naturels,
ni signes arbitraires, à prendre ces
mots naturel & arbitraire dans leur étroite
signification ; mais qu'ils ont
38quelque chose des uns & des autres :
& cela se doit dire de même de tout
ce qui regarde l'analogie des langues,
les inflexions des verbes & des noms,
leurs prononciations & leurs terminaisons.
Car toutes ces choses auroient
pû se tourner autrement, quoy
que ce ne soit point par une volonté
délibérée quelles ayent été tournées
comme elles le sont. J'ay aimé auroit
pû signifier ce que signifie j'aimeray,
& au contraire j'aimeray signifier ce
que signifie j'ay aimé : ce qui désigne
le masculin désigner le feminin, &c.
Quoyque ce ne soit point avec reflexion
que l'on se soit déterminé à l'un
pour marquer le temps passé, & à
l'autre pour marquer le temps à venir ;
à un tel article par marquer le masculin,
& à un tel autre article pour marquer
le feminin : Tout cela est l'effet
de certaines combinaisons de causes
que la sagesse humaine n'a point dirigées.

Il en faut seulemenr excepter certaines
règles generales qui ne sçauroient
jamais changer, parce qu'elles
sont absolument fondées dans la nature ;
comme les regles des constructions
39des noms avec les verbes, & des noms
entr'eux ; puisque sans ces regles le
discours ne signifieroit rien. La parole
étant l'expression de la pensée, & la
pensée consistant dans la liaison ou la
separation de certaines idées, ces idées
doivent paroître ou liées ou separées
dans le discours, sans quoy il ne represonteroit
pas les pensées. On pouroit
joindre à ces regles la position des
mots : car il n'est nullement indifférent
de les placer comme l'on veut.
Toutes les regles qui regardent l'ordre
de ces idées, sont donc tellement essentielles
au discours, qu'elles se trouvent
necessairement dans toutes les
langues, & ne sçauroient dépendre du
caprice ni de la fantaisie des hommes ;
& elles sont aussi naturelles au dehors,
qu'il est naturel au feu de produire la
fumée.

De cette maniere on peut accorder
les differens sentimens que les hommes
ont eu du langage. Il dépend de la,
nature dans les regles, qui ne sçauroient
changer. Ainsi il sera naturel,
selon le Philosophe Hermogene dans
Platon, & selon les Stoïciens. Il dépend
de la fantaisie des hommes dans
40les choses qui changent : ainsi il sera
arbitraire selon Cratyle le Philosophe
chez le même Platon, selon Arnobe
& toute la foule des Grammairiens.
Le P. Besnier dans sa sçavante Preface
sur le grand Etymologicon de
Monsieur Menage, croit que le systeme
des langues est en même-tems composé
de signes naturels & d'artificiels ; & il
dit que ce party est le plus sur & le
moins déraisonnable qu'un Grammairien
Philosophe puisse prendre. C'est
aussi celuy auquel je m'arreste.

Chapitre V.
De la perfection de la premiere
Langue.

Il ne sera peut-estre pas inutile de
traiter de la perfection de la premiere
langue ; on en connoîtra mieux
en quoy consiste celle de toutes les autres :
car on fait bien de faux raisonnemens
sur ce sujet. Il me semble que
l'on ne doit pas douter que la premiere
langue n'ait eu dés son origine toutes
les beautez dont les langues sont
41capables. Comme il ne manquoit à
Adam aucunes des perfections qu'exigeoit
sa nature ; qu'il possedoit & tous
les Arts & toutes les Sciences dans un
aussi haut degré que l'homme les peut
posseder : Nous devons aussi estre assurez,
qu'il ne manquoit rien à la langue
qu'il parla ; c'est à dire, que comme
Adam pouvoit parler sur toutes
sortes de sujets avec toute l'éloquence
possible, nous devons croire que sa
langue pouvoit luy fournir tous les
termes & toutes les expressions necessaires
pour en parler avec cette éloquence.

Il a pû employer tous les stiles ; &
je ne craindray point même de dire,
qu'il les a employez : Car pouvons-nous
douter qu'il n'it instruit ses enfans,
premierement de tout ce qu'ils
devoient faire pour meriter la protection
de Dieu, & ensuite de tous les
Arts & de toutes les Sciences ; en un
mot de tout ce qu'il sçavoit & du passé
& de l'avenir ; Pouvons-nous douter
qu'il n'ait tâché de leur rendre agréable
tout ce qu'il leur disoit ; & qu'il
n'ait pas employé toute la force, la
vehemence & la sublimité du langage
42pour les rendre sensibles aux grandes
& terribles veritez qu'il leur enseignoit ?
La seule qualité de pere suffiroit pour
nous en assurer ; la tendresse paternelle
ne sçauroit manquer à ces instructions :
& elle étoit d'autant plus
grande dans ce premier homme, qu'il
étoit la cause de la misere de ses enfans ;
& que les sentimens de la nature
le portoient à leur enseigner tous
les moyens de l'adoucir & de la diminuer.

Quelque Homme a-t-il jamais eu
des sujets pareils pour le grand & pour
le sublime ? La création de l'univers,
sa formation par les mains de Dieu,
son bonheur dans son innocence, sa
chute, sa condamnation & celle de
tout le genre humain dans la sienne,
les rigueurs de la justice de Dieu dans
la condamnation des méchans ; enfin,
les effets de sa misericorde dans la reparation
du genre humain, & dans le
bonheur de ses élûs pour l'éternité :
Que peut-on trouver de comparable
à ces choses dans tous les Ecrivains
profanes ? & qui en a jamais pû parler
avec un cœur plus pénétré que luy, qui
par sa faute avoit tant de part aux
43unes, & qui avoit reçû le premier la
revelation des autres ? Si Quintillien [*]12 a
dit, qu'il n'y avoit rien plus honneste
que d'enseigner aux autres ce que l'on
sçavoit ; il y avoit dans Adam encore
des obligations plus fortes ; ce qu'il
devoit à Dieu, ce qu'il devoit à ses enfans,
ce qu'il devoit à tout le genre
humain l'obligeoit à leur apprendre
tout ce qu'il avoit appris de Dieu ; &
à les engager par tout ce qu'il sçavoit
de plus puissant à la croyance & à la
pratique de toutes les vérités qu'il leur
disoit. Quod honnestius quam docere
quod optime scias
. N'y a-t-il donc pas
raison de croire, que la langue qu'il a
parlé étoit aussi riche, aussi noble &
aussi éloquente que le peut-estre une
langue ?

L'Auteur du Traité de l'excellence
de la Langue Françoise, dit que la
Langue Hebraïque fût dans son plus
haut point de perfection au temps de
David & de Salomon. Ces paroles
peuvent estre vrayes en les entendant
par rapport à ce qu'avoit été cette
langue depuis le temps d'Adam : (car
je suppose que la Langue Hebraïque
est celle d'Adam, comme il y a beaucoup
44de raison de le croire, nonobstant
les conjectures de quelques modernes.)
Je suis persuadé que cette langue
étoit beaucoup déchûë de sa premiere
perfection, par la barbarie de
tous les hommes : lesquels occupez de
leurs besoins, & emportez par leurs
passions, negligeoient presque tous les
Arts & toutes les Sciences, & perdirent
par cette negligence ce que leur
langue avoit de plus grand & de plus
beau. En un mot leur langue devint
aussi barbare que leurs mœurs. Or
elle commença de recouvrer une partie
de ce qu'elle avoit perdu, quand
le peuple de Dieu commença de vivre
dans une societé reglée : & il y a apparence
que du temps de David & de
Salomon, auquel ce peuple fût dans
sa plus grande prosperité, la langue
fût aussi dans sa plus grande splendeur
depuis sa decadence, Quoy que je ne
puisse croire qu'elle ait recouvré dans
ce temps-là tout ce qu'elle avoit de
richesses dans son origine, à moins que
l'on ne veüille que Salomon ait eu
toutes les connoissances qu'avoit Adam ;
ce que je ne sçaurois croire, & ce qu'il
n'y a pas lieu de croire, encore que
45l'Ecriture luy attribue tant de connoissances.

Quelques-uns ont pensé que cette
langue avoit une si grande energie, que
les noms exprimoient la nature des
choses, & en étoient comme des définitions
abregées. De sorte que selon
eux, il ne faudroit que bien entendre
cette langue pour estre un tres-excellent
Philosophe. Mais en cela il me
semble que l'on étend un peu trop loin
l'excellence de cette langue, & que
l'on luy attribuë ce qu'une langue ne
sçauroit avoir : Car je ne sçaurois
comprendre qu'un mot simple exprime
de luy-même la nature d'une chose,
& autrement qu'à raison de la liaison
accidentelle qui a été faite de l'idée
de cette chose avec ce son. Car si
cela étoit, les mots qui composent
cette langue seroient autant de signes
naturels, dont on trouveroit une liaison
necessaire avec les choses, ce que
l'on ne voit point estre possible.

S'il y a dans cette langue quelques
termes qui signifient les choses par eux-mêmes,
ce sont des termes composez
à ce dessein, comme ceux d'Adam &
d'Eve, & autres semblables, Mais les
46termes simples qui entrent dans la composition
des autres, ne signifient point
d'eux-mêmes, & sont indifférens à toutes
sortes de significations. Si Adam
signifie fait de terre, & Eve la mere des
vivans
, c'est que l'un est un composé
du mot qui signifie terre, & l'autre de
ceux qui signifient mere & vivre. Mais
les mots qui signifient terre, mere &
vivre, pouroient signifier tout autre
chose : & toutes sortes d'autres sons
auraient pû estre employez pour signifier
ces choses.

Il n'y a point de langue qui n'ait
un grand nombre de noms composez,
pour signifier certaines choses, certains
métiers & certains ministeres. Chacun
en peut trouver des exemples par
tout : Mais on trouvera que les mots
simples, qui sont comme les élemens
de ces composez, n'ont par eux-mêmes
d'autre valeur que celle qu'on leur
a donnée. Et les composez ne presentent
naturellement l'idée de la chose
qu'ils signifient, qu'à ceux qui ont l'intelligence
des primitifs par la connoissance
de la langue.

C'est de ces noms composez seuls,
que l'on peut dire que quand on les
47connoît on connoît les choses, comme
le dit Platon [*]13 dans son Dialogue de la
raison des noms. Car à l'égard des
simples on ne les sçauroit connoître
que l'on ne connoisse auparavant les
choses, comme le dit encore le même
Philosophe ; ce que l'on ne sçauroit
trop remarquer. Les noms composez
font connoître les choses, & les choses
font connoître les noms simples.

Il est dit dans l'Ecriture, que chacun
des animaux porta le nom qu'Adam
luy avoit donné [**]14 : Omne quod vocavit
Adam animae viventis, ipsum est
nomen ejus
. Cela ne signifie nullement
que ce nom exprimât sa nature. Et
ceux qui entendent ainsi ce partage,
me semblent y vouloir trouver un sens
qui n'y est point du tout. Peut-estre
que ce préjugé leur est venu de ce que
quelques Philosophes, comme Platon
dans le Livre dont je viens de parler,
& Pythagore an rapport de Ciceron,
ont crû que l'imposition des noms étoit
l'ouvrage d'une souveraine Sagesse. Sur
ce fondement les Philosophes Chrétiens
ont pensé que Dieu, qui est en
effet la souveraine Sagesse, avoit inspiré
à Adam des noms qui portoient
48avec eux comme empraintes les notions
des choses, & qui en designoient
parfaitement la nature ; parce que
Dieu connoissant parfaitement cette
nature, ne pouvoit avoir manqué d'inspirer
à Adam un nom qui luy fut conforme.
C'est ce que croyent les Hebreux,
ou pour mieux dire, les Cabalistes
& les Rabbins. Mais j'avouë
que je n'ay pas assez d'esprit pour
comprendre cette pensée ; & je ne puis
voir d'autre raison de la signification
des noms que la volonté de celuy qui
les a imposez, je parle toûjours des
noms simples. S'il y en a d'autres,
c'est un mystere que l'esprit humain ne
sçauroit penetrer.

Les critiques produisent plusieurs
exemples, pour montrer que les premiers
noms des animaux signifioient
par eux-mêmes la nature de ces animaux.
Les bestes, selon eux, sont appellées
brutes, parce qu'elles sont stupides
& ne disent rien, bruta à silentio
& stupore
, le Chameau est ainsi appellé,
parce qu'il est vindicatif : Camelus
à rependendo, quod est injuriarum memor
.
Le Milan tire son nom de la subtilité
de sa vuë ; & le Pelican de ce
49qu'il vomit la nourriture qu'il a prise.
Milvus à visu acutissimo, Pelicanus à
vomitu
, & ainsi des autres que l'on
peut voir dans les Critiques.

Mais ces exemples ne prouvent rien
contre ce que je dis. Car quand il seroit
vray que ces noms composez signifiroient
en effet ce que veulent ces
critiques, ce qui n'est peut-estre pas
trop asseuré, ils ne signifiroient toûjours
qu'à raison de leur composition ;
& pour les entendre, il faudroit chercher
la signification des simples qui
les composent. Or on trouveroit que
ces simples ne signifient point par euxmêmes
ni le silence, ni la stupidité,
ni la vangeance, ni la vûë subtile,
ni le vomissement. Or c'est ce qu'il
faudroit prouver pour montrer que
les termes de la premiere langue signifient
la nature des choses.

Le nom même ineffable de quatre
lettres ne signifie que par la force de
sa composition, Et il n'y a point de
langue où on n'en pust composer un
semblable ; s'il avoit plû à Dieu d'inspirer
à Adam la langue que nous parlons,
il auroit pû se nommer à Moïse
en François d'un nom pareil à çeluy
50dont il se nomma à luy en Hebreu,
on peut dire la même chose de tous les
noms divins.

Si les noms que je viens de rapporter
veulent dire en effet ce que prétendent
les critiques, Adam en les imposant
a voulu faire entendre quelque
chose de la nature de ces animaux. Je
dis quelque chose ; car ce n'est pas en
avoir une grande connoissance que
d'en sçavoir ce que designent ces
noms. Mais il n'est pas sans apparence
que les critiques n'ayent trouvé ces
significations dans les noms Hebreux,
que parce qu'ils sçavoient ces choses
d'ailleurs. Car si nous avons quelque
certitude la signification des noms
Hebreux, c'est seulement de ceux dont
l'Ecriture elle-même rend la raison.

On ne sçauroit mieux faire entendre
comment valent les mots que par la
maniere dont valent les chiffres. Ces
chiffres 1. 2. 3. ne valent point par eux-mêmes,
ni un, ni deux, ni trois ;
mais parce que telle a esté la volonté
des hommes, Mais supposé cette volonté,
& supposé encore qu'il leur ait
plû qu'ils valussent toûjours dix fois
davantage à chaque rang qu'ils avanceroient
51de la droite à la gauche, ces
trois chiffres joints ensemble 123 vaudroient
necessairement cent vingt-trois.
Ainsi valent les mots composez,
supposé la valeur des simples. Cette
comparaison est de Platon, qui après
avoir recherché la raison des noms
dans son Cratyle, est enfin contraint
de demeurer d'accord qu'ils ne valent
que comme les chiffres.

On une pourra dire que Dieu, qui
selon ce que j'ay avancé, est en effet
l'auteur de la premiere langue, ne
pouvant rien faire qu'avec une souveraine
sagesse, ne sçauroit avoir manqué
d'imposer les noms avec raison.
C'est ce que dit Platon même dans le
Dialogue que j'ay déjà tant cité, que
pour trancher court la difficulté de
l'imposition des noms, il faut avoir
recours à la Divinité, de dire que les
noms ont été sagement donnez ; parce
qu'ils l'ont été par les Dieux.

J'avouë que la souveraine sagesse
qui preside dans tous les ouvrages de
Dieu, a presidé dans la langue qu'il a
inspirée à Adam ; mais les raisons
qu'il a euës de luy inspirer cette langue
plûtost qu'une autre, ne nous
52scauroient estre connuës ; & c'est une
temerité & un amusement inutile de
les rechercher, comme le font les Cabalistes
qui attribuent à l'efficace de
ces noms les miracles de Moïse & des
Prophetes. C'est apparemment suivant
ce sentiment de la Caballe, lequel
n'étoit pas ignoré de Platon, que
ce Philosophe tâche dans son Cratyle
de découvrir les raisons naturelles des
noms. On peut au moins croire qu'il
n'a cherché dans ce Dialogue les étymologies
des noms des Heros & des
Dieux dont parle Homere, que pour
imiter Moïse, qui rend raison des
noms presque de tous les hommes
dont il écrit la naissance.

Mais sans donner à cette langue une
énergie quelle n'avoit point, & que
je ne comprens point que puisse avoir
aucune langue, cela n'empêche pas
qu'elle n'ait eu toute la force, toutes
les richesses, en un mot toute l'excellence
dont une langue est capable, &
même dés son origine, à la différence
de toutes les autres langues, qui ne se
perfectionnent que par un long usage
& par l'étude des Arts & des Sciences.

On la traite de pauvre cette langue,
53mais on n'a pas raison. A la verité
comme nous n'avons dans cette
langue qu'un seul livre, & un livre
qui n'est destiné à autre chose qu'à
nous rendre sçavans dans nostre Religion,
& à nous édifier dans la pieté ;
ce livre ne peut nous avoir conservé
qu'une tres-petite partie des termes &
des façons de parler de cette langue,
& par consequent il ne nous en sçauroit
faire connoître toutes les richesses.
Mais elle n'étoit pas pauvre, quoy
que toutes ses richesses ne nous soient
pas connuës.

Les critiques mêmes avec toutes
leurs études ne la connoissent que par
rapport à ce livre, & des connoissances
qu'ils tirent de ce livre, ils ne sçauroient
rien conclure de certain de ce
que cette langue étoit en effet en elle-même.
Par exemple, si on trouve
dans ce livre une grande confusion des
temps dans les verbes, on ne sçauroit
raisonnablement en conclure que ce
fût la même chose dans le discours ordinaire
ou dans les autres livres écrits
en cette langue, comme ceux des
guerres du Seigneur & des regnes des
Rois d'Israël & de Juda. Car le moyen
54que les hommes aillent pû s'entendre
les uns les autres s'ils eussent exprimé
le passé comme le present ou le futur,
& s'ils se fussent servi indifferemment
de tous les temps ? Si les choses sont
ainsi dans l'Ecriture, c'est parce que
c'est un livre prophetique dont le stile
luy est tellement particulier, qu'il ne
sçauroit convenir à aucun autre. On
jugera par cette reflexion, si on peut
avec raison se vanter de connoître la
langue Hebraïque, & de discourir pertinemment
de sa nature par les notions
que nous en fournit l'Ecriture.

Mais enfin exceptons cette langue
des regles communes ; puisque Dieu
s'en est voulu servir pour des desseins
ausquels il n'a pas voulu employer les
autres. Elle étoit toute divine dans son
origine, toute mysterieuse & toute
prophetique dans sa fin : ainsi elle a
dû estre au dessus du genie, de la force
& de la grandeur de toutes les autres
langues. Il ne faut donc point se
servir de ce que nous trouvons dans
cette langue d'extraordinaire & de
surnaturel pour raisonner des autres
langues.

Nous ayons vû que la premiere langue
55vient de Dieu [*]15. Voyons à present
comment toutes les autres sont venuës
de cette premiere, soit que toutes celles
d'aujourd'huy en soient dérivées,
comme le croyent quelques-uns, ou
qu'elles ne le soient pas, comme le
croyent quelques autres Sçavans.

Chapitre VI.
De la multiplication des Langues.
& de leur changement.

Jusqu'à la Tour de Babel les hommes
parloient tous une même langue,
comme le marque l'Ecriture, &
cette langue étoit la premiere. Nous
ne pouvons même douter que si l'homme
n'avoit point peché, tout le genre
humain n'auroit parlé que cette seule
langue, parce que les hommes alors
étant tous parfaitement & unis à Dieu
& unis entr'eux, n'auroient composé
en effet qu'une seule famille. Ce ne
fut donc que pour punir leur orgueil
& leur révolte contre Dieu que Dieu
les rendit barbares les uns aux autres,
en confondant leur langage ; c'est-à-dire,
56en multipliant leurs langues,
ensorte qu'ils ne s'entr'entendissent
plus les uns les autres.

Il ne faut pourtant pas croire que
chaque homme parlât une langue particuliere.
On fixe le nombre de ces
langues ordinairement à soixante-douze,
à peu prés selon le nombre des familles
principales, qui composoient alors
tout le genre humain : de sorte que
chaque famille commença alors d'avoir
sa langue particuliere ; mais à l'égard
de ce nombre chacun peut suivre
ses conjectures. Ce fut cette diversité
de langage qui empêcha ces hommes
de continuer leur superbe dessein, &
les obligea de se separer les uns des autres,
& de s'en aller chacun de son
costé habiter de differens païs : ainsi
se peupla la terre.

Ce fût donc à la Tour de Babel que
les hommes devinrent barbares ; c'est-à-dire,
comme inconnus & étrangers
les uns aux autres, & incapables de
se secourir mutuellement faute de s'entendre,
comme le marque l'Apostre
par ces termes [*]16. Si je n'entends point le
sens des paroles que l'on prononce je seray
brba re à celuy qui parle, & celuy qui
57parle me sera barbare
. Et Dieu menaçant
son peuple d'une dure captivité,
luy dit qu'il le rendra esclave d'un
peuple dont il n'entendra point le langage [*]17.
C'est donc la différence du langage
qui fait la barbarie des hommes
les uns à l'égard des antres, comme on
l'a déja marqué cy-dessus.

Mais il faut examiner de quelle maniere
ont pû se former ces nouvelles
langues : ma pensée est que Dieu disposa
alors les organes de ces hommes
de telle maniere, que lorsqu'ils voulurent
prononcer les mots dont ils avoient
coûtume de se servir, ils en prononcerent
de tous différens pour signifier
les choses dont ils voulurent parler.
Ensorte que ceux dont Dieu voulut
changer la langue, se formerent
des mots tout nouveaux, en articulant
leur voix d'une autre maniere qu'ils
n'avoient accoutumé de le faire. Et
en continuant ainsi d'articuler leurs
voix d'une maniere nouvelle toutes les
fois qu'ils parlerent, ils se firent une
langue nouvelle : car toutes leurs
idées se trouvèrent jointes aux termes
de cette nouvelle langue, au lieu
qu'elles étoient jointes aux termes de
58la langue qu'ils parloient auparavant.
Il y a même lieu de croire qu'ils oublierent
tellement leur langue ancienne,
qu'ils ne se souvenoient pas même
de l'avoir parlée, & qu'ils ne s'apperçurent
du changement que parce
qu'ils ne s'entr'entendoient pas tous
comme auparavant.

C'est ainsi que je conçois que s'est
fait ce changement. Et supposé la
puissance de Dieu sur sa creature, je
ne voy pas en cela un grand mystere,
ni pourquoy les Rabbins se tourmentent [*]18
tant pour trouver la maniere de
ce changement, ni enfin qu'il faille avoir
recours à la Foy, comme quelques
Docteurs le prétendent ; à moins
que l'on veuille que nous ne puissions
connoître que par la Foy la toute-puissance
du Createur sur sa creature.

Les langues qui se formerent à la
confusion de Babel viennent donc de
Dieu comme la premiere, puisque c'est
Dieu luy-même qui en a formé tous
les termes par une direction speciale
des organes de la voix de ces hommes.
Mais ne pourroit-on point dire que ces
langues nouvelles tenoient toutes de
la premiere, comme le François, l'Espagnol
59& l'Italien tiennent toutes du
Latin. Quelques-uns le croyent, le
P. Thomassin entreprend de le montrer
dans le Traité, où il prétend faire
venir toutes les langues de l'Hebreu ;
& il faut avoüer que ses raisonnemens
ne manquent pas de probabilité. Mais
cette question est peu importante pour
mon sujet, il me suffit que ces nouvelles
langues soient encore l'ouvrage de
Dieu, & non celuy de la prudence
des hommes.

Mais cette confusion des langues
ayant été la punition de ceux qui se
trouverent coupables de l'insolente entreprise
de la Tour de Babel ; si tous
ne le furent pas, aussi le langage de
tous ne fut pas confondu. Et beaucoup
de Peres & d'interpretes croyent
que l'ancienne langue se conserva dans
la famille d'Heber, qui n'avoit pas
conspiré comme les autres à ce dessein
temeraire ; de sorte que la premiere
langue qui jusques là n'avoit point eu
de nom, commença d'en avoir un pour
la distinguer des autres, & il y a apparence
qu'elle le prist d'Heber, dans
la famille duquel elle se conserva :
car encore que cette étymologie soit
60contestée, les meilleurs critiques la
trouvent pourtant la plus vray-semblable.

Les langues ayant été ainsi une fois
multipliées par un miracle, elles n'en
sont pas demeurées à cette premiere
multiplication ; elles se sont multipliées
depuis comme naturellement,
& dans un si grand nombre d'autres,
que l'on ne sçauroit ni les compter ni
les connoître. La premiere division des
langues causa la premiere division du
genre humain ; & cette division du genre
humain a été à son tour la cause de
la division de ces langues, parce que
les hommes se divisant de plus en
plus, ils ont divisé de plus en plus leur
langage. S'il n'y eût d'abord que soixante-douze
familles qui firent soixante-douze
peuples, combien les
peuples se sont-ils multipliez depuis ce
temps-là par de nouvelles divisions &
subdivisions, & combien de peuples
divisez se sont-ils unis & divisez encore
après s'estre unis ?

Mais non seulement elles se sont divisées,
elles se sont même changées en
de nouvelles langues, & les anciennes
se sont perdus. Plusieurs causes ont
61produit ces changemens : La premiere,
est le changement de climat ; car
la temperature de l'air influant dans
le temperament des hommes, & par
consequent ne pouvant pas manquer
de causer du changement dans les organes
de la voix & de l'oüie, en a
aussi necessairement causé dans la prononciation
des lettres & des mots, &
même dans leur terminaison ; & ces
changemens dans la prononciation &
dans la terminaison ont enfin produit
celuy de la langue entiere. Ainsi les
premieres peuplades s'étant divisées en
d'autres qui s'avancerent dans des païs
plus éloignez & d'un climat different,
leurs langues se changerent peu à peu
en de nouvelles ; car le changement
des lettres les unes dans les autres cause
enfin celuy des langues.

Une seconde cause du changement
des langues, ce sont les mélanges qui
se sont faits des peuples qui s'étoient
divisez, soit par les conquêtes qu'ils
ont faites les uns sur les autres, soit
par les transmigrations, soit par le
commerce : ainsi des anciennes langues
de ces peuples mêlez & confondus,
il s'en est formé de nouvelles.
62Et cela arrivera toûjours ainsi par les
inclinations que les hommes ont à s'imiter
les uns les autres, afin de s'unir,
ils prendront toûjours insensiblement
des langues les uns des autres sans même
y faire de reflexion.

Une troisieme cause de ce changement,
c'est l'inconstance des hommes.
On croiroit que la langue devroit être
toûjours la même dans un état qui se
conserve depuis long-temps sans aucun
mélange des autres nations : cependant
nous voyons par experience que
les mots & les expressions y vieillissent ;
que d'autres y prennent insensiblement
leur place, & que la tyrannie
de la mode s'exerce dans le langage
comme sur les habits & sur les meubles.
Insensiblement par la complaisance
des hommes les uns pour les autres,
& par l'amour de la nouveauté,
l'ancienne langue se change, & il en
naist une toute differente, quoy que
souvent on l'appelle du nom de l'ancienne.
Nous parlons aujourd'huy une
langue toute autre que celle que l'on
parloit il y a cinq ou six cens ans, &
cependant nous l'appellons du même
nom de langue Françoise.63

Ainsi toutes les premieres langues se
sont perduës presque entierement dans
de nouvelles ; & quoy que par le secret
de l'art étymologique on trouve
le moyen de faire voir en beaucoup de
choses leur ressemblance avec les anciennes ;
elles leurs ressemblent pourtant
encore si peu, que si quelques-uns
des anciens qui ont parlé ces langues
revenoient au monde, des François,
par exemple, ils ne nous entendroient
point, & nous ne les entendrions
point.

Ces changemens sont des suites si necessaires
de l'inconstance & des hommes
& des choses du monde, des peuples
& des empires, que rien ne les
sçauroit empêcher. Quelques efforts
que fassent les Sçavans & les prudens
du siecle, ils n'arrêteront point la mutabilité
des choses qui doivent passer.

Les Dictionaires mêmes ne remedieront
point à ce mal : ils pourront
bien conserver à la posterité une bonne
partie de la connoissance du langage
d'aujourd'huy ; mais ils ne l'empêcheront
pas de se sentir de l'impression
des temps de vieillir, & de laisser enfin
la place à quelqu'autre langage.
64Les remarques que l'on a faites depuis
quarante ans pour en montrer le bel
usage, se sentent déja en quelque chose
de cette fatalité ; & on ne parle déja
plus tout-à-fait selon cet usage. Enfin,
n'est-ce pas assez que les langues
vivantes dépendent de l'usage, pour
être assuré que rien ne les sçauroit garentir
du changement, puisqu'il est
certain que l'usage n'est qu'un perpetuel
changement ?

Quand on en est venu à ce point de
perfection, que l'on a acquis le simple
& le naturel, on s'en lasse comme
des modes : on avoit cherché dans les
perruques le commode & le naturel ;
on n'y fut pas plutost arrivé que l'on
y chercha le luxe & la vanité qui nous
éloigna du commode & du naturel ;
c'est ce que l'homme fait en tout, &
ce qui arrivera toûjours dans les langues.

Feu Monsieur Ménage disoit qu'il y
avoit cinquante ans qu'il étudioit sa
langue, & qu'il ne la sçavoit pas encore ;
c'est qu'il voyoit changer l'usage,
& que ce qui change n'est pas en
effet une matiere de science : car ce
que vous avez sçû n'étant plus ce
65qu'il étoit, vous ne le sçavez plus.

Ces changemens sont même arrivez
en partie à la premiere langue. Car je
ne sçaurois croire que la langue Hébraïque
du temps de Moïse fût tout-à-fait
semblable à ce qu'elle étoit au
temps d'Adam & même des Patriarches
Abraham, Isaac & Jacob ; parce
que sans parler de ce qu'elle avoit perdu
beaucoup de son abondance, il s'étoit
écoulé trop de temps depuis sa
naissance, elle avoit passé en trop de
climats divers, & s'étoit mêlée parmi
trop de differentes nations pour n'avoir
pas souffert une partie des changemens
qui sont arrivez à tous les autres.

On nous dit que la langue des Chinois
a été un temps considerable sans
changer, mais cela est bien difficile à
croire. Les Chinois sont hommes, &
par consequent inconstans comme les
autres hommes ; puisque l'inconstance
de l'homme est l'effet de la corruption
qui a infecté tout le genre humain :
mais si ceux qui nous veulent persuader
ce paradoxe nous avoient bien
voulu apprendre pourquoy cette langue
après avoir demeuré si long temps
66dans un même état, avoit pourtant
enfin changé. Ils auroient peut-être
trouvé que les causes de ce changement
n'étant pas nouvelles, il n'y avoit
point de raison de croire qu'elles
n'eussent point agi auparavant, & que
la vicissitude des choses de ce monde
eût été pour un temps suspenduë en
faveur de cette langue.

Chapitre VII.
De la perfection & de la décadence
des Langues.

La prudence des hommes n'influë
aucunement dans les changemens
dont nous venons de parler ; ils se font
par une certaine suite de causes ordonnées
par la providence de Dieu pour
des fins qu'il n'est pas possible à l'homme
de penetrer. Mais il s'en fait d'autres
qui sont proprement l'ouvrage de
leur habileté & de l'industrie ; & ce
sont les changemens qui se font en
mieux & en avançant vers la perfection,
c'est ainsi que les Grecs & les
Romains ont changé leurs langues en
67les enrichissant de beaucoup de termes,
en polissant leur construction &
les ennoblissant par beaucoup d'expressions
figurées, sublimes & magnifiques ;
enfin en leur formant des stiles
propres pour toutes sortes de sujets,
c'est par la science, c'est par la connoissance
des Arts que les langues
s'embellissent. Ainsi peut-être que les
Chaldéens & les Egyptiens avoient
fait dans la langue Chaldéenne & Egyptienne
ce que les Grecs & les Romains
ont fait dans les leurs, & il y a
raison de le croire, puisqu'ils ont beaucoup
cultivé les Sciences & les Arts,
& que c'est chez eux que les Grecs les
sont allé chercher. Mais ne nous restant
rien de ces langues, nous n'en
pouvons parler que par conjecture.

Je ne croy pas que l'on doive avoir
la même pensée des Juifs, ils ont peu
cultivé les Sciences. Ils étoient trop
occupez des ceremonies de leur Religion :
c'étoit un poids qui accabloit les
charnels, & qui leur ôtoit la pensée
& le loisir de songer à toute autre
chose, & les Spirituels negligeoient,
ou même méprisoient ces sciences, ne
prenant plaisir qu'à se nourrir de l'esprit
68caché sous la lettre de la Loy, &
à s'entretenir de l'esperance du Messie,
sans parler des besoins de la vie.

Ce n'est donc en effet que par la
culture des Arts & des Sciences que
les langues peuvent parvenir à leur
perfection. Il faut que les peuples qui
les parlent se civilisent & se polissent,
& ils ne se polissent que par la connoissance
des Arts & des Sciences, &
plus ils avancent dans ces connoissances,
plus leur langage s'enrichit ; puisqu'à
proportion qu'ils découvrent des
choses nouvelles & des veritez, plus
se multiplient les termes & les expressions
necessaires pour en parler. La
grandeur & l'excellence des choses est
necessairement suivie de celle du langage,
sans même que l'on y travaille
exprès.

Mais les Sciences & les Arts ne fleurissent
que chez les peuples dont le
gouvernement a une consistence assurée ;
qui vivent en paix dans une societé
reglée par de bonnes Loix, à
couvert des violences d'autruy, &
pourvûs de toutes les choses necessaires
à la vie. Car l'étude n'est l'occupation
que des gens qui ont du loisir
69d'ailleurs, & que le soin de se défendre
& de chercher leurs besoins n'inquiete
pas. L'éloquence (dit Ciceron [*]19)
est la compagne de la paix & du loisir,
& le fruit d'un gouvernement solidement
établi
. C'est pourquoy il ne faut chercher
ni grande éloquence ni grande
science parmi ces nations qui sont toûjours
en guerre, qui sont errantes, &
qui ne vivent que de ce qu'elles peuvent
attraper. Mais lorsque l'on vit
dans un état où une partie des hommes
joüit du repos & a ce qui suffit à
la vie, alors l'esprit de curiosité naturel
à l'homme commence de l'agiter,
& de luy faire chercher dans les Arts
& dans les Sciences dequoy l'entretetenir.
Dés que nous sommes libres des
soins & des affaires ordinaires de la vie
(dit le même Ciceron [*]20,) Nous cherchons
à voir, à entendre, ou à apprendre
quelque chose de nouveau
.

Ainsi de cette inclination naturelle
que l'homme a de connoître, naissent
tous les progrès qu'il fait dans les
Sciences, soit qu'il en trouve dans soy-même
les principes par la reflexion &
la meditation, soit qu'il les ait reçûs
de ses peres par tradition, il tire de
70ces principes les veritez qui y sont renfermées,
& éleve ainsi l'édifice des
Sciences, & tout cela ne se sçauroit
faire sans beaucoup de discours, &
par consequent sans embellir le langage,
sans l'enrichir d'un grand nombre
de termes & d'expressions nouvelles.

Ainsi en userent les Grecs quand
leur Gouvernement eut acquis une
forme constante, qu'ils joüirent du
repos, & qu'ils eurent reçû l'art d'écrire,
ils commencèrent de s'appliquer
à l'étude. Et persuadez qu'ils étoient
que les peuples qui avoient eu cet art
avant eux ne pouvoient manquer d'avoir
aussi eu les Sciences les premiers,
ils voyagerent chez les Egyptiens, les
Pheniciens, les Chaldéens & les Hebreux,
pour apprendre de ces peuples
ce qu'ils sçavoient. C'est ce que nous
enseigne l'Histoire des premiers Philosophes
des Grecs, & ce qui se découvre
dans leurs principes, lesquels
se sentent tous de ce qu'ils ont appris
des Hebreux.

Il y avoit chez les Cananéens dés les
premiers temps une Ville appellée la
Ville des Lettres Cariat-sepher ; il ne
faut pas douter que ce nom ne luy ait
71été donné de ce que l'on les y enseignoit,
& que par consequent les Sciences
n'y ayent été cultivées ; & de là elles
se sont répanduës chez tous les peuples
voisins tout ainsi que les lettres.

Mais les Sciences ne montant pas
tout d'un coup au plus haut point de
leur perfection, les langues n'y parviennent
pas non plus. Ces progrès ne
se font que par de longues suites d'années
& comme insensiblement : c'est
pour cette raison qu'il faut qu'un état
demeure un temps considerable dans
une même consistance. C'est la consistance
du gouvernement des Grecs &
des Romains qui leur a donné le temps
de perfectionner leur langue : mais
quand elles eurent acquis tout ce que
ces peuples étoient capables de leur
donner de perfecion, elles commencerent
bien-tôt de déchoir & de se
changer par l'action de toutes les causes
que j'ay dit cy-dessus, qui contribuoient
au changement des langues, &
dont aucune langue ne sçauroit se défendre.
Enfin, elles sont mortes tout-à-fait,
& d'autres ont pris leur place
dans le commerce de la vie : & si on
les connoît aujourd'huy, c'est seulement
72par le moyen des livres : c'est-à-dire,
que l'on ne les connoît qu'en partie ;
car il n'est non plus possible à l'écriture
de conserver toutes les beautez
d'une langue, les sens de tous les
mots, l'énergie & la noblesse de toutes
les expressions, qu'à la peinture
de representer toutes les beautez des
corps & tous les mouvemens des esprits.
Et enfin les livres ne parlant pas
de tout, ils ne conservent pas tous les
termes ni toutes les façons de parler
d'une langue. Nous ne devons donc
pas croire que nous sçachions de ces
langues tout ce qu'en ont sçû Aristote
& Ciceron.

J'ay dit que ces langues avoient acquis
tout ce que les Grecs & les Romains
étoient capables de leur donner
d'excellence ; parce que ces peuples
n'étant pas encore éclairez de toutes
les Sciences dont les hommes ont été
instruits depuis eux quand ce ne seroit
que de celles des mysteres de nôtre
Religion, de sa discipline & de sa
morale, sans parier de tant d'autres
Sciences & de tant d'Arts que nous
connoissons & qu'ils n'ont pas connus ;
ces langues dans l'état le plus parfait
73où les avoient mises les Payens, manquoient
encore de beaucoup de choses
que l'on leur a données depuis, toutes
mortes qu'elles sont. On les a enrichies
de nouveaux termes & de nouvelles
façons de parler, que ni Aristote
ni Ciceron n'ont point connuës.

Le Grec & le Latin sont donc aujourd'huy
des langues mortes qui ne
servent plus au commerce de la vie civile ;
mais seulement à celuy des
Sciences & de la Religion. Telle est la
destinée de toutes les choses humaines,
& des langues comme de toutes les autres ;
elles naissent, elles se forment &
se perfectionnent, & elles ne sont pas
plûtost arrivées à un certain état de
perfection, qu'elles commencent à décliner
de à marcher vers leur fin.

Mais encore qu'il soit vray que les
Sçavans qui cultivent les Sciences, enrichissent
les Langues d'un grand nombre
de mots nouveaux, qu'ils sont obligez
d'y introduire, afin de les rendre
capables de leur servir pour parler
de tout ce qu'ils sçavent ; ces Sçavans
ne faisant pas ces mots au hazard, ne
les tirant pas de leur imagination par
un pur caprice, mais les empruntant
74des autres langues ou mortes ou vivantes,
lesquelles ont des termes pour
signifier les choses dont ils veulent parler,
ou enfin les prenant de leur langue
même, & leur donnant une nouvelle
signification ; on ne peut pas dire
que ces termes soient proprement
de l'invention des hommes : ces hommes
n'ont fait qu'approprier les uns à
leur langue, qu'étendre la signification
des autres à des choses inconnuës,
qu'ils ne signifioient pas encore,
& qui ayant quelque rapport avec les
choses connuës qu'ils signifioient, ont
été jugez propre à faire connoître la
nature de ces choses inconnuës.

De cette maniere, ce que l'industrie
ou la sagesse des hommes peut ajouter
aux langues, ne change point le systême
que je m'en suis proposé cy-dessus,
que les langues ne sont point à proprement
parler d'institution humaine ;
puisque les nouvelles ne se forment
jamais que du débris des anciennes,
de leur corruption, de leur altération
& de leur, mélange ; & que l'on ne
sçauroit trouver aucun mot dans aucune
langue que ce puisse être qui soit
totalement de la fabrique de l'homme.
75Il n'y a que les insensez qui forment
des sons tout nouveaux qu'ils tirent
uniquement de leur cervelle sans
sçavoir pourquoy. Mais nous passerons
encore de cecy lorsqu'il s'agira
plus particulierement de la maniere de
former des mots nouveaux pour rendre
les langues plus abondantes.

Chapitre VIII.
Quand une Langue est arrivée
à sa perfection, & quand elle
est absolument perdüe.

Ce que l'on a dit jusqu'icy fait
voir qu'il n'est non plus possible
qu'un peuple devienne sçavant sans
polir & enrichir sa langue, qu'il le feroit
qu'un ouvrier devinst tres-habile
en tous les métiers, & capable de fabriquer
toutes sortes d'ouvrages, sans
multiplier le nombre de ses outils. Car
enfin pour être sçavant, il faut non
seulement avoir de justes idées des
choses, il faut encore raisonner sur
ces idées, il faut tirer des consequences
76des principes ; & tout cela ne se
peut faire sans joindre des sons à ces
idées : Puisque l'homme composé d'un
esprit & d'un corps ne peut agir de suite
sans que son operation tienne de
l'une & de lautre de ses parties ; c'est
pourquoy quand il découvre par la
meditation quelque verité ou quelque
idée nouvelle, d'abord il la revêt d'un
signe sensible pour la loger dans son
imagination ou dans sa mémoire, sans
quoy il ne s'en pourroit servir ; & ce
ne seroit qu'une lueur passagere dont
à peine le souvenir luy resteroit-il.

C'est donc une necessité que la faculté
de parler marche presque d'un
pas égal avec celle de penser, & que
la sagesse se trouve toûjours accompagnée
de l'éloquence comme d'une servante
fidelle, ainsi qu'en parle saint
Augustin. Et Ciceron dit en quelque
endroit [*]21, que l'éloquence n'est autre
chose qu'une sagesse diserte, eloquentia
nihil est aliud quam copiose loquens sapientia
.
Il ne peut donc pas arriver
qu'un peuple fasse de grands progrès
dans la connoissance des Arts & des
Sciences, sans s'accoutumer à parler
avec pureté, avec élegance, avec énergie,
77& même avec beaucoup de magnificence
& de sublimité ; avec pureté
pour donner des idées exactes & précises
des veritez qu'il connoît avec
énergie pour faire comprendre toute la
force de ses pensées ; avec grandeur &
sublimité pour faire concevoir aux autres
la même estime & le même amour
qu'il a luy-même pour ces veritez :
& tout cela n'est autre chose que
perfectionner sa langue & la rendre
plus polie & plus éloquente.

On pourroit donc s'assurer qu'une
langue auroit atteint le suprême degré
de la perfection dont les langues
sont susceptibles ; si les hommes qui
la parlent avoient découvert dans les
Sciences & dans les Arts tout ce qui
est permis à l'esprit de l'homme d'en
découvrir. Sur ce pied nous pouvons
dire certainement, que comme cette
étenduë de connoissance ne s'est trouvée
que dans Adam seul, sa langue
est aussi la seule à laquelle il n'ait rien
manqué des perfections d'une langue ;
& que de toutes les autres langues,
la plus parfaite est seulement celle à
qui il en manque le moins. Mais ce
défaut ne leur vient point de ce qu'aucune
78d'elles soit par sa nature inepte
ou mal propre à recevoir ces perfections ;
mais seulement de la limitation
des connoissances des hommes ordinaires :
car il n'y en a aucune qui n'eût
pû servir à Adam à exprimer toutes
ses pensées, & à raisonner sur toutes
ses connoissances tout aussi-bien que
l'Hebreu, s'il avoit plû à Dieu qu'Adam
eût parlé une langue autre que
l'Hebreu.

C'est pour cette raison qu'il me semble
qu'il y a de la temerité d'assurer
d'aucune langue que ce soit, hors de la
premiere, qu'elle soit arrivée à sa perfection,
ensorte que l'on ne puisse plus
esperer d'y ajoûter rien de nouveau,
à moins que l'on ne soûtienne que les
hommes à qui cette langue est naturelle,
n'ignorent rien de ce que les hommes
peuvent sçavoir. Or il me semble
que l'on ne sçauroit parler ainsi d'aucune
Nation, ni des Grecs, ni des
Romains, ni des François même qui
sont plus sçavans que n'ont été ni les
Grecs ni les Romains. Les peuples les
plus sçavans apprendront toûjours, &
n'arriveront jamais à toute la science
dont est capable la nature humaine.79

L'accroissement des langues n'a donc
point de bornes certaines non plus que
celuy des Sciences. Elles décroissent
& s'alterent toutes avant que d'avoir
été portées au plus haut point de leur
excellence ; de sorte que l'on peut dire
de leur perfection ce que dit Bodin
de celle des Republiques, que l'on ne
la connoît qu'après leur décadence,
leur changement & leur ruïne. On
n'a appris que le langage du siecle
d'Auguste étoit preferable à celuy que
l'on parloit devant, & à celuy que
l'on a parlé depuis, que par les changemens
qui sont arrivez au Latin depuis
le siecle d'Auguste.

Enfin les langues changent comme
les états avant qu'elles ayent acquis
toute la splendeur dont elles sont capables ;
elles se corrompent tellement
quelles cessent de vivre, & laissent à
d'autres leur place dans le commerce
des hommes : mais il est difficile de
sçavoir quand une ancienne langue a
absolument cessé de vivre, & qu'une
nouvelle luy a succedé, c'est-à-dire,
qu'il est tres-difficile de déterminer
l'étenduë de la durée d'une langue, &
peut-être même impossible.80

On pourroit comparer les langues
aux rivieres qui se perdent les unes
dans les autres ; la langue des anciens
François s'est perduë dans celle que
nous parlons. Mais on sçait precisément
où une riviere se perd, jusqu'où
elle conserve son nom, & c'est ce que
l'on ne sçauroit marquer dans une langue.
Qui peut déterminer le temps
auquel on a cessé de parler en France
la langue que l'on y parloit avant celle
que nous parlons, ou celuy auquel
on a commencé de parler celle que
nous parlons ?

Il faudroit premierement sçavoir ce
qui constituë la difference essentielle
d'une langue avec une autre langue.
Je sçay que l'on distingue ordinairement
les langues, en langues matrices
primitives & originelles, & en dialectes,
c'est-à-dire, en langues qui sont
sorties de ces premieres, & qui en sont
comme les filles. On veut que les langues
matrices ayent des differences essentielles,
& non pas les autres : mais
cette distinction est purement arbitraire,
& elle ne donne point de notion
bien nette & bien précise de la difference
des langues. A proprement parler
81toutes les langues sont des dialectes
d'une seule langue qui est la premiere,
comme quelques critiques le prétendent.
En effet, il n'y a pas moins
de raison de dire que toutes les langues
sont filles de la premiere, que
de dire que tous les hommes sont enfans
du premier. A la verité, s'il avoit
plû à Dieu de créer quelqu'autre
homme qu'Adam pour en faire le chef
d'une autre suite d'hommes ; & de
donner à cet autre homme aussi une
langue autre que celle qu'il avoit
donnée à Adam ; cette langue seroit
veritablement originelle : mais puisqu'il
n'y a point d'homme qui ne soit
venu d'Adam, il n'y a point aussi de
langue originelle que celle qu'il a parlée,
ou celles qui se formerent à la
Tour de Babel, & ces langues ne sont
plus. Car qui est le peuple venu d'une
des peuplades qui se fist dans ce
temps-là, lequel soit tellement demeuré
uni dans luy-même, tellement
constant dans sa premiere demeure,
tellement uniforme dans ses coûtumes,
& tellement separé de tous les autres
peuples, que l'on puisse assurer qu'il
n'a été sujet à aucune des causes qui
82produisent le changement des langues.

Pour moy il me semble que l'on ne
sçauroit mieux marquer la distinction
des langues ; qu'en disant qu'une langue
est essentiellement differente d'une
autre langue, quand les peuples qui
parlent ces deux langues ne s'entr'entendent
point naturellement parler ; &
que si l'un veut entendre l'autre,
il faut qu'il étudie sa langue. En effet,
si les langues sont des signes par le
moyen desquels les hommes se communiquent
naturellement leurs pensées,
il faut que les langues qui servent
aux uns & ne servent de rien aux
autres pour cette communication,
ayent des differences essentielles. Naturellement
un François n'entend point
un Italien, ni un Italien un François ;
la langue Françoise & la langue Italienne
different donc essentiellement.
Je ne croy pas que l'on puisse marquer
là difference des langues par des notions
plus précises : celle des langues
matrices & des dialectes s'étend & se
resserre comme l'on veut ; & il n'y a
point en effet de langue matrice si pure
qu'elle ne tienne beaucoup des autres
83langues. L'Hebreu est la seule
langue où l'on prétende ne trouver
aucun mélange, ce qui est un grand
argument de son antiquité & de sa
prééminence ; & si toutes les autres
langues sont mêlées, pourquoy leur
donne-t-on le titre de langues meres ?

On dira peut-être qu'elles sont
moins mêlées que celles que nous appelions
dialectes, & qu'elles ont un
fond qui leur est tellement propre,
qu'elles ne le tirent point d'ailleurs ;
au lieu que les dialectes ont pris d'ailleurs
une partie de ce qu'elles sont.
Mais on pourra répondre, que l'on ne
sçait point combien elles sont mêlées ;
puisqu'on ne les sçauroit connoître
assez pour discerner ce qui leur est
propre, & ce qu'elles ont en effet emprunté
des autres. Cela passe tous les
Sçavans ; quelque profonde que soit
leur érudition, & quelque grande que
soit la pénétration de leur esprit, ils
ne parviendront jamais jusqu'à faire
seurement ce triage, ni à nous montrer
clairement un seul mot de ces langues
qu'ils soient assurez n'avoir été
pris d'aucune autre plus ancienne, &
d'où par consequent ils puissent conclure
84qu'une telle langue soit originelle.

Mais qu'importe pour constituer une
langue que les mots en soient originaux,
ou qu'ils soient seulement alterez
& travestis d'une autre langue ; si
le déguisement & l'alteration de ces
mots les rendent aussi méconnoissables,
c'est-à-dire aussi peu intelligibles
que s'ils étoient tous nouveaux. Il sera
(dira-t-on) plus facile d'apprendre
une langue qui n'est qu'une dialecte
d'une autre langue, dont nôtre langue
naturelle seroit aussi une autre
dialecte : l'Italien & le François, par
exemple, qui sont des dialectes du
Latin, sont réciproquement d'une intelligence
plus facile aux nations qui
les parlent.

Je réponds encore, que la plus grande
ou la moindre facilité de les apprendre
ne fait rien pour la difference
essentielle des langues. Un singe ressemble
à un homme plus que ne fait
un bœuf, & il n'est pas moins un animal
qu'un bœuf. De même encore
qu'il soit plus facile à un François
d'entendre l'Italien que l'Allemand,
cela n'empêche pas que l'Italien ne
85soit une langue essentiellement differente
du François aussi-bien que l'Allemand ;
puisqu'un Italien & un François
ne sont pas d'abord moins barbares
l'un à l'autre, qu'un François
l'est à un Allemand.

Suivant ces idées qui me paroissent
les seules claires & distinctes, la langue
que nous parlons aujourd'huy est
essentiellement differente de celle que
parloient nos peres il y a cinq ou six
cens ans. Car quand on diroit que la
langue d'aujourd'huy est la même que
celle de ces temps-là, mais à la verité
rendue plus polie, plus douce, plus
coulante & plus nombreuse, enrichie
d'un grand nombre de termes & d'expressions,
& qu'ainsi il n'y a point
d'autre difference entre le langage de
ce temps-cy & celuy des anciens, que
celle qui est entre une pierre précieuse
encore brute & informe, & la même
pierre taillée & polie ; on ne diroit
rien de solide ni de capable de détruire
ce que j'ay avancé. Premierement,
il est certain que les langues se changent
en d'autres quand on change les
prononciations des lettres & des syllabes,
& les terminaisons des mots, les
86inflexions des verbes & des noms,
quand on abolit les anciens mots &
que l'on en introduit de nouveaux, ou
que l'on fait signifier aux anciens autre
chose que ce qu'ils signifioient ;
ainsi des anciennes langues il s'en forme
de nouvelles. Et si la politesse de
nôtre langue s'est produite de cette
maniere, comme il seroit aisé de s'en
assurer, si on vouloit comparer le langage
de Vilhardoüin & de Joinville avec
le nôtre. Je ne voy point pourquoy
l'ancienne langue ne seroit pas
autre que celle d'aujourd'huy, puisque
les langues nouvelles ne se forment
que par ces changemens.

Secondement, il n'importe qui change
une langue, que ce soit la politesse
ou la barbarie, si après qu'elle est
changée, ceux qui la parloient naturellement
ne l'entendent plus, comme
il arriveroit à Vilhardoüin & à
Joinville, s'ils revenoient aujourd'huy.
Par quelle raison la politesse sera-t-elle
moins une langue nouvelle que la
barbarie, si la politesse y fait d'aussi
notables changemens qu'y en pourroit
faire la barbarie ?

Troisiémement, si on compare une
87langue à un homme qui passe par tous
les âges differens, qui est d'abord dans
l'enfance, puis dans l'adolescence, la
jeunesse, la virilité, qui ensuite va par
la vieillesse déclinant jusqu'à la mort,
& qui pourtant demeure toûjours le
même homme ; je demanderay que
l'on m'assigne le temps de la naissance
d'une langue, pour marquer ensuite
son enfance & tous les autres
âges. Or c'est ce que l'on ne fera jamais.
Il faudroit que les langues nâquissent
& mourussent comme les
hommes, pour pouvoir dire d'elles,
cette langue n'étoit pas hier & elle est
aujourd'huy : cette langue étoit hier
& elle n'est plus aujourd'huy. Il faudroit
encore que la langue naissante
fût engendrée de la langue morte ; car
comme les hommes ne peuvent naître
que des hommes, aussi les langues
ne peuvent naître que des langues :
mais qu'elle le fût de telle maniere
qu'il fût certain qu'elle seroit autre
que la morte, comme une fille est autre
que la mere qui luy a donné la
naissance ; c'est-à-dire, qu'il faudroit
que les hommes parlassent au soir une
langue, & que le lendemain matin ils
88en parlassent une toute nouvelle, &
tout cela est impossible.

Ainsi pour parler des choses avec
quelque netteté & quelque précision,
je dis que les langues changent par
un progrès insensible, soit en pis, soit
en mieux ; & que quand elles sont parvenuës
à un tel état, soit de perfection,
soit de corruption, comme l'on le voudra
appeller, que ceux qui les parloient
& les entendoient naturellement
auparavant, ne pourroient plus
ni les entendre ni les parler ; pour lors
ce sont des langues nouvelles, & les
anciennes ne sont plus : c'est ce qui est
arrivé à la langue que parloient nos
peres, aujourd'huy nous ne les entendrions
pas, & ils ne nous entendroient
pas : ils parloient donc un autre langage
que nous, & nous parlons une
autre langue qu'eux.

Mais comment appellerons-nous
celle par laquelle les hommes ont
passé de l'ancienne à la nouvelle : car
c'est une langue comme les autres,
elle est composée de l'une & de l'autre,
& tient tantost plus de l'une, tantost
plus de l'autre ; mais ce n'est proprement
ni l'une ni l'autre. Pour moy
89je n'ay ni assez d'esprit ni assez de
science pour concevoir des notions
certaines & distinctes de toutes ces
choses, ni par consequent pour leur
donner des noms, & je souhaiterois
que ces grands Maîtres, ces grands
Critiques, à qui rien n'est caché,
nous eussent appris ce qu'il en faut
penser, & comment on en doit parler.
Car ce que j'en dis icy est moins
pour éclaircir ces choses, que pour faire
voir que je ne conçois pas que l'on
les puisse éclaircir, & que par consequent
il n'y a rien de plus inutile que
de vouloir faire le discernement des
langues & leur assigner des bornes.
Feu Monsieur Ménage disoit qu'il n'y
avoit point aujourd'hui de langues vivantes
dans l'Europe qui eût plus de
six cens ans d'antiquité ; il auroit mieux
dit s'il avoit dit qu'aucune des langues
vivantes d'aujourd'huy n'étoit il
y a six cens ans.

Monsieur du Cange nous a donné
d'amples Glossaires de la moyenne &
de la basse Latinité. Il luy a plû qualifier
ces langues de ces noms, pour
nous faire entendre que c'est du Latin
un peu moins ou un peu plus corrompu.
90Mais pour sçavoir si la basse
Latinité est en effet Latinité, nous aurions
besoin que quelqu'un des anciens
Romains revinst au monde, comme
Ciceron ou Virgile ; s'ils entendoient
cette langue, nous pourrions
dire que c'est un effet du Latin ; mais
s'ils ne l'entendoient pas, comme il y
a beaucoup de raison de le croire, ce
ne seroit pas du Latin. Enfin on appelle
également Latin le langage que
l'on parloit à Rome sous les premiers
Rois, & cette basse Latinité. Du temps
de Ciceron ce premier Latin ne se pouvoit
entendre sans étude, il ne pourroit
entendre non plus ce dernier ; par
quelle raison donc vouloir que tout
cela soit en effet du Latin ? quelle ressemblance
entre le Latin de Romulus
& celuy des derniers temps ; il y en a
peut-être aussi peu qu'entre l'Hebreu
& le Grec ? Ces reflexions peuvent
servir à faire comprendre qu'il y a
beaucoup plus de préjugé & d'imagination,
que de raison & de verité dans
tout ce que l'on dit des langues, & que
par consequent l'on peut sans opiniâtreté
n'être pas tout-à-fait si credule
qu'on l'est d'ordinaire à tout ce que les
91Critiques & les Grammairiens debitent
sur ce sujet : c'est ce qui se justifiera
encore dans la suite de tout ce
que nous allons dire.

On a parlé jusques icy de la nature,
de l'origine, du progrès, du changement
des langues en général ; on va
parler du mérité des langues en particulier.

Chapitre IX.
De la Langue Grecque, de la
Latine & de la Françoise.

Les Doctes ont de la Langue Grecque
des sentimens si avantageux,
qu'ils ne font point de difficulté de
luy donner le premier rang entre toutes
les langues. Si leur jugement est
conforme à la verité, si cette langue
a tout le merite qu'ils prétendent, c'est
que les Grecs avoient beaucoup d'esprit,
& qu'ils ont tellement employé
tout ce qu'ils en avoient à la culture
des Sciences & des Arts, qu'il fut un
temps qu'Athenes étoit pour ainsi dire
un peuple de Sçavans. Ce n'étoit
92qu'Assemblées & Conferences de Philosophes :
ils ne se contentoient pas
même de ce qu'ils en pouvoient acquerir
par l'étude, la meditation & les
conferences ; ils couroient les terres
& les mers ; ils alloient chez les peuples
les plus éloignez, les Egyptiens,
lesChaldéens & les Indiens, pour apprendre
d'eux ce qu'ils sçavoient. En
un mot, ils ont fait pour l'acquisition
des Sciences tout ce que peut inspirer
à l'homme la curiosité la plus ardente
& la plus inquiete.

Toutes ces études ne pouvoient
manquer de polir & de perfectionner
infiniment leur langue. La difference
des Sectes multipliant necessairement
les pensées & les idées, il fallait que
les termes & les façons de parler se
multipliassent. Ainsi tout ce qui se
peut souhaiter pour concourir à la perfection
d'une langue, a servi à celle
des Grecs. Il n'y a donc pas lieu de
s'étonner si elle a été portée à ce haut
point d'excellence, qui la fait admirer
de tous les Scavans.

La Langue Grecque a encore un autre
avantage sur celles que nous connoissons ;
c'est que les Grecs ayant été
93les premiers inventeurs de la plûpart
des Arts & des Sciences, au moins à
nôtre égard ; ils ont aussi été les inventeurs
de la plupart des termes &
des phrases necessaires au langage
des Sciences & des Arts. Car enfin,
quoy qu'ils les ayent prises des Egyptiens,
des Chaldéens & des autres,
ce sont toûjours les Grecs qui les ont
fournies aux Romains & à nous ; de
sorte que les Romains ne se sont regardez
eux-mêmes que comme leurs
disciples dans les Arts & dans les
Sciences, & ont emprunté d'eux la
plupart des locutions dont ils ont eu
besoin pour en parler. Ce qui ne pouvoit
pas manquer de donner aux Grecs
un grand degré de superiorité au dessus
des Romains, & par consequent à la
Langue Grecque sur la Romaine.

On peut encore ajoûter à l'avantage
de la Langue Grecque, qu'elle était
plus étenduë que la Latine. Ciceron
même le reconnoît dans sa piece pour
le Poëte Archias, lorsque pour faire
valoir les ouvrages qu'il composoit,
il dit que ses Vers porteroient plus
loin la gloire du nom Romain, Quod
Graeca leguntur in omnibus fere gentibus,
94Latina suis finibus exiguis sane continentur
.
Peut-être aussi qu'il parloit
ainsi pour servir à sa cause ; & toûjours
par respect pour les Grecs qu'il
consideroit comme ses Maîtres.

Les Romains ne s'appliquerent à l'étude
des beaux Arts & des Sciences
que fort tard. Ce que dit Ciceron dans
l'oraison dont je viens de parler, en
y remarquant qu'alors l'Italie fleurissoit
dans les Sciences & dans les Arts,
le donne assez à connoître : Italia tum
plena Graecarum artium ac disciplinarum
 ;
car cela veut dire que dans les temps
precedens ils y étoient fort peu connus.
Ce qu'en avoient écrit auparavant
un certain Amasanius & un Rabinius
étoit si mal digeré, qu'il ne
meritoit pas d'être lû, comme le marque
le même Ciceron dans son premier
Livre des Questions Académiques.

Cette Nation fiere & ambitieuse ne
commença donc à s'adonner aux
Sciences que lorsqu'elle eut assouvi
son ambition par la force des armes.
Ce peu d'application des Romains aux
Sciences avant le temps de Ciceron,
fit que lorsque ce grand homme chercha
95à se consoler ou de ses propres disgraces,
ou du mauvais état des affaires
de la Republique dans l'étude de
la Philosophie, il luy fallut ou composer
beaucoup de termes nouveaux
comme il le dit dans le Livre que je
viens de citer, & encore ailleurs ; ou
bien les emprunter des Grecs, se contentant
de les habiller à la Romaine ;
c'est-à-dire, de leur donner l'air de la
Langue Latine.

Il dit dans ce Livre, qu'il tâchera de
parler Latin autant qu'il le pourra,
enitar ut Latine loquor, car c'est luy
qui parle sous le nom de Varron. Et
il y remarque de Brutus, qu'il parloit
en Latin de la Philosophie d'une maniere
si parfaite, que l'on n'avoit rien
à desirer des Grecs sur les sujets qu'il
traitoit. C'est aussi ce que Ciceron a
tâché de faire, afin de rendre sa Langue
aussi parfaite que la Grecque, &
les Sciences aussi faciles & aussi familieres
aux Romains qu'elles le pouvoient
être aux Grecs. En effet, il étoit
d'un homme de son esprit, de sa
science & de sa réputation d'ôter à sa
Nation cette ombre d'inferiorité où elle
étoit à l'égard des Grecs pour la
96Science & pour l'Eloquence ; & de
faire en sorte que s'ils surpassoient les
Grecs en grands exemples, ils leurs fussent
au moins égaux dans la culture
des Sciences.

C'est à quoy a visé Ciceron dans ses
Livres Philosophiques, & même dans
ses Traitez de Rhetoriqne, où on
voit qu'il donne aux figures & aux
Tropes autant qu'il peut des noms Latins :
cependant il est certain que les
Latins n'ont jamais cultivé les Sciences
avec tant d'assiduité & d'application
que les Grecs ; parce que leur génie
ne les y portoit pas. Ce qui fait dire
à Quintillien, que les Grecs avoient
plus de science que les Romains, en
mettant en même temps les Romains
au dessus des Grecs par le merite de
la vertu, comme Ciceron l'avoit fait
avant luy.

Ciceron néanmoins ni Varron qui
écrivoit de son temps, n'ont pas encore
fait tout ce qu'ils auroient pû pour
enrichir leur langue, & la faire marcher
de pair avec la Grecque, soit par
trop de retenuë, soit par negligence,
aimant souvent mieux se servir de termes
Grecs qu'ils trouvoient tout prêts,
97que de se donner la peine de forger
tous ceux dont ils auroient eu besoin,
comme ont accoutumé de faire presque
tous ceux qui écrivent. Et de là
vient que les langues dans lesquelles
on a premierement cultivé les Sciences,
conserveront toûjours au dessus des
autres quelque avantage, par la seule
raison qu'elles sont nées les premieres.
C'est ce que veut dire Quintillien lorsqu'il
s'exprime en ces termes. Fingere
Graecis magis concessum est, qui sonis etiam
quibusdam & affectibus non dubitarunt
nomina aptare, non alia libertate,
quam qua illi primi homines rebus appellationes
dederunt
.

Depuis Ciceron on n'a pas travaillé
à faire ce qu'il avoit laissé imparfait.
Les Romains qui ont traité des Sciences,
ou bien en ont écrit en Grec, ou
se sont servis de termes Grecs latinisez,
Ainsi la Langue Latine n'est jamais
parvenue à l'abondance de la Grecque,
& luy a toûjours laissé la gloire
d'être la Langue des Sciences. Quoy
qu'il eût été possible de faire dans la
Langue Latine tout ce qui s'est fait
dans la Grecque, Quintillien n'a pû
s'empêcher de le dire, & de reconnoître
98que les Romains n'avoient pas assez
bonne opinion d'eux-mêmes : que
c'étoit par timidité & par une mauvaise
défiance, plutôt que par raison &
par impuissance, que les Latins ne rendoient
pas leur Langue aussi riche que
la Grecque [*]22. Iniqui judices adversum nos
sumus, ideoque paupertate sermonis laboramus
.
Ce Retheur (dis-je) n'a pû
s'empêcher de parler ainsi, quoy qu'il
fasse toûjours paroître plus d'estime
pour le Grec que pour le Latin, par
le préjugé de cette opinion commune
à tout le monde, que ce qui s'apprend
par l'usage n'est jamais si excellent que
ce qui est le fruit d'une étude pénible.

On peut dire de la Langue Françoise
à l'égard de la Grecque & de la Latine,
à peu prés la même chose que
l'on vient de marquer de la Latine à
l'égard de la Grecque. Nous avons regardé
les Grecs & les Latins comme
nos Maîtres, & nous n'avons presqu'encore
osé nous conduire autrement
que comme des disciples. Nous
craignons même tellement de nous affranchir
du joug que l'on nous a imposé
au College, que nous n'avons
pas la hardiesse d'entreprendre de faire
99de notre Langue au moins ce que
les Latins ont fait de la leur. Nous
n'osons nous en servir à toutes sortes
d'usage, ni l'enrichir de tous les termes
& de toutes les expressions dont
nous aurions besoin pour traiter de toutes
choses avec éloquence.

Il y a quelques années qu'un François
eut bien la temerité de luy disputer
l'honneur de paroître dans les
Inscriptions publiques. Un de Messieurs
de l'Academie Françoise fit voir
à cette occasion qu'elle n'est en rien
inférieure à quelque langue que ce
puisse être, & qu'elle peut recevoir
toutes les perfections qui se rencontrent
dans les langues les plus estimées.
Et comme il s'agissoit des Inscriptions
& des Monumens publics, il
montra par des raisons tres-solides,
que celuy qui vouloit que ces Inscriptions
ne se pussent bien faire qu'en
Latin, ne s'appuyoit sur aucun fondement
raisonnable, & que toutes ses
grandes phrases ne contenoient que des
raisonnemens pueriles.

Mais je croy que dans cet Ouvrage
le défenseur de la Langue Françoise en
a encore trop accordé à son adversaire ;
100& qu'il ne s'étoit pas luy-même
mis tout-à-fait au dessus des préjugez
du College, comme l'on le verra dans
quelqu'endroit cy-aprés : car en effet,
on ne sçauroit bien soûtenir l'honneur
de nôtre Langue, que l'on ne pose pour
principe l'égalité des langues ; il n'y
a que ce seul moyen de détruire les
préventions où l'on peut être à l'égard
des langues qui s'apprennent par
l'étude.

Ce que j'ay dit jusqu'icy suffiroit
pour prouver cette égalité. Si les sons
considerez en eux-mêmes sont absolument
indifferens à signifier toutes
sortes de choses & de pensées, toutes
sortes d'êtres & de manieres d'êtres ;
il est certain qu'il n'y a ni chose, ni
pensée, ni être, ni maniere d'être qui
ne puisse s'allier avec quelque son que
ce soit, & dans quelque langue que
ce puisse être. S'il y avoit quelque langue
qui le pût disputer aux autres, ce
seroit sans doute l'Hebraïque. Une
langue venuë immediatement de Dieu
pourroit avoir des perfections ausquelles
aucune autre ne pourroit atteindre.
Mais je ne blesseray point la
majesté du souverain Maître, qui a
101inspiré cette langue au premier homme,
quand je diray qu'il auroit pû
faire de toutes les autres langues ce
qu'il a fait de l'Hebreu ; qu'il auroit
pû y instruire les hommes de ses volontez,
y reveler tous les Mysteres, &
y donner tous ses Commandemens de
la même maniere qu'il l'a fait en Hebreu.
Et l'Auteur de la Version que
l'on appelle de Mons, s'est ce me semble
mépris, lorsqu'il a dit dans sa
Preface, que le François n'est pas
susceptible des sens suspendus. Tout
ce qui se fait dans une langue se peut
faire dans toute autre.

Je diray même davantage, s'il est
vray que Dieu a revelé à Moïse &
aux autres Prophetes des Mysteres
qu'il vouloit qui fussent connus de
tous les hommes, de tous les païs &
de toutes les langues ; puisqu'il vouloit
que la connoissance de son nom
fût portée par toute la terre ; c'est une
necessité que tout ce qui est contenu
dans l'Hebreu se puisse exprimer dans
toutes les autres langues, que tous les
hommes en puissent parler & en puissent
écrire en toutes sortes de caracteres ;
autrement on pourroit dire, que
102Dieu auroit attaché les veritez, & par
consequent le salut des hommes à certains
sons & à certains caracteres, ce
qui seroit une rêverie digne de la Caballe.
Mais enfin, il faut toûjours excepter
cette langue, non à cause de sa
nature, mais à cause de l'état où il a
plû à Dieu de la mettre pour servir
à ses Prophetes.

A la verité ç'auroit été un grand avantage
pour le genre humain, que
Dieu eût conservé cette premiere langue
parmy tous les hommes, & qu'ils
n'en eussent jamais parlé aucune autre ;
parce que l'usage ou la tradition
vivante conservant toute l'énergie
des termes & des façons de parler
de cette langue, auroit facilité infiniment
l'intelligence des veritez & des
Mysteres que Dieu nous a voulu enseigner,
& auroit empêché que les
hommes se partageassent en tant de
differentes opinions comme ils ont fait
à leur sujet. Mais il a plû à Dieu d'en
user autrement pour punir les hommes
de leur orgueil. La langue dans
laquelle il a parlé aux Justes de l'ancienne
Loy, & celle de laquelle Jesus-Christ
a conversé avec les
103hommes, se sont presque évanoüies de
nôtre connoissance, puisqu'à dire le
vray, ce que l'on en peut sçavoir aujourd'huy
n'est gueres autre chose que
des conjectures, lesquelles ne peuvent
avoir de certitude que celle
qu'elles tirent de l'anologie de la Foy,
de l'autorité de l'Eglise qui conserve
cette Analogie, & des Versions de
l'Ecriture. Tout cela s'est fait afin que
l'homme superbe ne voyant aucune autre
route assurée pour le conduire dans
la Religion, apprenne non à suivre ses
prétenduës lumieres, mais à se soumettre
à une autorité que Dieu même
a établie. Cela soit dit en passant
pour faire sentir quelque chose de l'ordre
de la providence de Dieu dans l'extinction
de ces langues.

Il est donc certain & manifeste qu'aucune
langue ne sçauroit avoir d'avantage
réel & absolu au dessus d'aucune
autre langue, que toute langue peut
être portée à un aussi haut point de
perfection que toute autre langue ; &
par consequent que tous les grands
discours par lesquels on s'efforce de
faire valoir le Grec & le Latin au préjudice
de toutes les langues vivantes,
104ne prouvent que l'entêtement que nos
Maîtres nous ont inspiré. On ose (dit
un Critique [*]23) mettre le François au dessus
du Grec & du Latin
 ? J'avouë que
c'est trop de mettre le Grec & le Latin
au dessous du François. Mais c'est
combattre ce sentiment par une très-foible
raison, de dire, comme il fait,
que le François n'est qu'un petit rejetton
de l'une & de l'autre
. Combien voit-on
de rejettons surpasser en grandeur, en
beauté & en fecondité l'arbre qui les
a produits ?

Mais les maximes generales sur lesquelles
je me fonde pour reduire toutes
les langues à l'égalité, ne suffiront
peut-être pas encore pour dissiper les
préventions des admirateurs des langues
mortes. C'est pourquoy j'ay cru
qu'il en faloit venir à l'examen de toutes
les qualitez qui rendent le discours
recommandable ; c'est ce que je feray
dans le reste de ce petit Traité. Je
montreray que tout ce qui fait estimer
les langues mortes, ou se trouve, ou se
peut trouver dans toute autre langue.
Le François me servira d'exemple ; &
ce que je diray du François se pourra
appliquer à toutes les autres.105

Chapitre X.
De la clarté du Discours.

C'est une maxime qui ne sçauroit
être contestée par aucun de ceux
qui ont tant soit peu examiné ce que
c'est que la parole, & pour quelle
fin elle a été donnée à l'homme, que
la clarté fait le premier, & peut-être
le seul veritable merite du discours.
C'est une verité que les Grammairiens
& les Rheteurs ne se lassent point de
repeter. Perspicuitas orationis summa
virtus
, (dit Quintillien.) En effet, si
l'homme ne parle que pour se faire entendre,
c'est-à-dire, pour rendre presentes
à l'esprit d'autruy les mêmes
idées qui sont presentes au sien ; nôtre
premiere vûë & nôtre plus grande
habileté doit tendre à nous exprimer
d'une maniere si claire, qu'elle fasse
concevoir aux autres sans obscurité &
sans équivoque ce que nous avons conçu
les premiers. Aristote même, tout
obscur que l'on veut qu'il ait été dans
ses livres, a regardé la clarté comme
106la principale partie de l'orateur.

Car si nôtre discours n'est pas capable
de faire comprendre nos pensées,
qui le pourra faire ? Quintillien dit,
qu'un discours est fort vitieux quand
il a besoin d'interprete [*]24. Oratio vero
cujus summa laus perspicuitas, quam sit
vitiosa, si egeat interprete
 ? Mais même
qui pourra être l'interprete d'un discours
ambigu & obscur ? Celuy qui le
voudra interpreter aux autres, pourra
se méprendre dans son interprétation ;
& enfin les autres ne seront pas obligez
de croire que l'interprete se soit expliqué
plus clairement que l'Auteur.

Saint Augustin, que l'on peut mettre
au premier rang entre les Rheteurs,
fait tant de cas de la clarté du discours,
qu'il ne doute point de la preferer
à la pureté même, quand elles
ne se peuvent rencontrer ensemble. Il
vouloit qu'en parlant au peuple d'Affrique,
dont les oreilles n'étoient pas
faites à distinguer la prononciation d'os
pour signifier la bouche, & celle d'os
pour signifier un os, on se servist du
vieux mot ossum pour ôter tout équivoque ;
parce que (dit-il) la pureté du
discours ne sert de rien quand elle
107empêche que celuy qui l'écoûte ne le
puisse facilement comprendre. Ses paroles
méritent d'être rapportées. Ossum
potius quam os dicere, ne ista syllaba
non ab eo quod sunt ossa sed ab eo quod
sunt ora, intelligatur, ubi Afrae aures de
corruptione vocalium, vel productione non
judicant. Quid enim prodest locutionis integritas
quam non sequitur intellectus audientis ;
cum loquendi omnino nulla sit
causa, si quod loquimur non intelligunt,
propter quos ut intelligant loquimur
. Il
loue les Interpretes de l'Ecriture d'avoir
negligé cette pureté, pour donner
une plus parfaite intelligence du
sens des Ecritures, & d'avoir dit contre
les regles de la Grammaire sanguinibus
& sanguinum
.

Sur ce fondement que l'on ne sçauroit
contester sans se declarer contre la
raison, plus un homme parle clairement,
plus il parle bien ; & par consequent
plus une langue est propre à
la clarté du discours, plus elle est parfaite ;
plus elle s'éloigne des sens suspendus,
ambigus & équivoques, plus
elle merite nôtre estime. Mais pour
faire justice à toutes, elles sont toutes
par elles-mêmes également susceptibles
108de clarté ; & l'obscurité du stile
n'est point le vice des langues dans lesquelles
on écrit, mais celuy des personnes
qui écrivent. En toute langue
ceux qui sont assez éloquens peuvent
& doivent parler clairement.

Je n'en excepte pas l'Hebreu, tout
obscur qu'il soit, dans le seul livre que
nous ayons écrit en cette langue, parce
que cette obscurité vient d'un ordre
particulier de la providence de Dieu,
& non du genie de la langue. L'Hebreu
étoit clair à ceux qui le parloient,
comme le François nous est clair à
nous qui le parlons. Car enfin, s'il avoit
été obscur dans l'usage ordinaire,
comment les Hebreux auroient-ils pû
former de societé & avoir commerce
entr'eux ? C'auroit été une plaisante
chose, qu'il eût falu qu'un Hebreu eût
étudié le langage d'un autre Hebreu
pour comprendre ce qu'il auroit voulu
luy dire. Quelle conversation, quel
commerce entre des hommes qui ne
se seroient parlé qu'en énigme d'une
maniere ambiguë & équivoque ?

Si nous exceptons donc les livres de
l'Ecriture, & les Auteurs qui les ont
écrits, & qui ont été conduits par une
109inspiration particuliere du Ciel pour
les écrire comme ils ont fait ; je dis
qu'humainement parlant, tous ceux
qui écrivent & qui ne suivent en écrivant
que les lumieres de la nature &
de la raison, écrivent avec le plus de
clarté qu'il leur est possible. Comme
naturellement l'on ne parle que pour
se faire entendre de ceux qui sont presens ;
aussi naturellement l'on n'écrit
que pour se faire entendre de ceux qui
sont éloignez de nous par l'espace des
lieux, ou qui le seront par l'espace
des temps ; & ce seroit la plus grande
des folies de parler ou d'écrire pour
ne pas être entendu. On ne meriteroit
pas d'être ni écoûté ni lû. Si nous
sommes obligez d'étudier le langage
des Prophetes qui nous parlent de la
part de Dieu, les autres Ecrivains ne
doivent pas prétendre se faire étudier
de même. Quel homme peut être assez
élevé par sa science & par son esprit
au dessus d'un autre homme, pour se
proposer à luy comme un oracle ?

On ne sçauroit rien dire d'Aristote de
plus desavantageux à sa réputation, que
de prétendre qu'il ait écrit pour n'être
pas entendu, comme on le luy fait
110dire à Alexandre son disciple. Il auroit
mieux fait de s'épargner la peine
d'écrire, que de ne le faire que pour
être la torture des esprits. Mais il
faut avoir des sentimens plus équitables
de ce grand Philosophe, que l'on
doit regarder comme le pere de la
methode, & par consequent de la clarté.
Il faut attribuer la difficulté de
l'entendre aux choses. qu'il a écrites,
& non à la maniere dont il les a écrites ;
& ce qu'il mandoit à son disciple
ne vouloit dire autre chose, sinon qu'il
seroit difficile d'entendre ses livres, à
moins que d'avoir été instruit de vive
voix par quelque Maître habile & versé
dans sa Philosophie. C'est ce que
l'on peut dire de tous les livres des
Chefs de Secte, il faut être initié dans
leurs mysteres pour les comprendre.
La difficulté vient donc des choses &
non du stile.

S'il y a eu des Philosophes qui ayent
écrit obscurement de propos deliberé,
comme Platon, qui marque dans sa
lettre à Denis le Tyran, qu'il ne luy
veut écrire de Dieu qu'en énigme, de
peur que ceux qui pourroient voir sa
lettre ne découvrissent ce qu'il en sçait.
111Ces Philosophes ont voulu imiter les
Prophetes que Dieu même dirigeoit
pour écrire de cette maniere. Clement
Alexandrin [*]25 montre fort au long que
le stile énigmatique des Poëtes & des
Philosophes est imité des Hebreux.
Mais en cela ils ne sont pas excusables,
puisque, comme je l'ay dit, l'on
ne doit écrire que ce que l'on veut enseigner
& découvrir à tout le monde.
Intemperantis est scribere quod occultari
velit
. Ainsi parle Ciceron [*]26.

Saint Clement, que je viens d'alleguer,
a été blâmé de n'avoir pas voulu
s'expliquer clairement dans ses Stromates ;
& il ne s'en excuse que parce
qu'il craignoit que les Philosophes
enflez de leur suffisance & pleins de
principes humains, n'abusassent de la
verité, si on la leur disoit clairement.
Et pour ceux qui avoient reçû la Foy,
il disoit quil leur seroit facile de tirer
la verité de dessous les voiles dont il
l'avoit couverte. Cependant quelque
chose que l'on puisse dire pour justifier
cette conduite, on ne le sçauroit : Car
c'est exposer ceux mêmes que l'on voudroit
instruire, à prendre des erreurs
pour la verité ; c'est s'exposer soy-même
112à être soupçonné d'erreur, chose
qu'un Auteur doit par dessus tout éviter
en écrivant.

Il est vray que les Peres au temps
que les Chrétiens étoient encore mêlez
parmi les Payens, ne parloient
pas clair de quelques-uns de nos mysteres,
quand ils parloient en public
& dans des assemblées ou il se trouvoit
des Payens ou des Catechumenes.
Mais les fideles entendoient fort bien
ce qu'ils vouloient dire, parce qu'ils
sçavoient très-bien ce que signifioient
les paroles énigmatiques dont ils se
servoient, Et ainsi cette obscurité affectée
des Peres dans ces occasions, ne
tombe pas sur l'obscurité vicieuse du
stile.

Je pourrois dire encore, que souvent
l'on attribuë aux Auteurs des obscuritez
qui viennent de ce que nous ne
sçavons pas parfaitement la langue
dans laquelle ils ont écrit. Il faudroit
avoir la temerité d'un critique de ces
derniers temps, pour prétendre sçavoir
le Grec aussi-bien & même mieux
qu'Aristote, quelque Ange sans doute
le luy avoit revelé. Si nous ne sçavons
dont pas ni les choses dont ont écrit
113quelques anciens, ni les langues dans
lesquelles ils ont écrit aussi-bien
qu'eux ; c'est à tort que l'on leur reproche
leur obscurité ; ils ne pouvoient
pas empêcher que leurs écrits ne devinssent
obscurs pour nous par les raisons
que je viens de marquer, & par
beaucoup d'autres que l'on pourroit
alleguer.

J'ay dit toutes ces choses pour faire
comprendre que les langues & que les
Auteurs ne méritent nôtre estime qu'a
proportion qu'ils sont intelligibles ;
quoy que pourtant il ne faille pas
toûjours leur imputer leur obscurité, ni
aux langues dans lesquelles ils ont
écrit.

Or je voudrois bien que l'on me
donnât quelque bonne raison pour
montrer que l'on ne peut écrire ni parler
dans quelque langue que ce soit
aussi clairement que dans toute autre.
Si chacun peut sçavoir parfaitement
sa langue naturelle, chacun peut aussi
parler & écrire dans sa langue avec la
même clarté que les plus excellens
Auteurs Grecs & Latins ont écrit dans
les leur. S'il y en avoit quelqu'une qui
eût en cela quelque avantage au dessus
114des autres, je ne craindrois point
de dire que ce seroit la Françoise. Au
moins le peut-elle disputer à la Latine
à cet égard, à cause de la netteté de sa
construction, & de la situation naturelle
de tous ses termes, comme nous le
verrons dans la suite. Mais pour ne
point faire de querelle, il suffit qu'elles
aillent de pair.

Je ne sçaurois finir ce Chapitre sans
donner icy un avis qui me semble important
pour conserver la beauté de
nôtre langue. Jusqu'icy on s'est étudié
à la simplicité & à la naïveté qui sont
les fondemens de la clarté ; j'apprehende
que l'on ne se lasse de cette
simplicité, & que l'on ne tombe dans
le mauvais goût de certains Ecrivains
dont parloit Quintillien, qui étoient
persuadez qu'une chose étoit dite avec
beaucoup d'esprit & d'élegance quand
on avoit besoin d'interprete pour l'entendre.
Persuasit multos jam ista persuasio,
ut id jam demum eleganter & exquisite
dictum putent, quod interpretandum
sit
[*]27, mesurant la subtilité & la finesse
de leur esprit par celle qu'il faut avoir
pour les comprendre : Ingenio si, si ad
intelligendos nos opus sit ingenio
[**]28, L'Empereur
115Auguste a traité d'insensez ceux
qui parlent plus pour se faire admirer
que pour se faire comprendre, quos
mirentur potius homines quam intelligant
[*]29.
On peut dire que la clarté est un des
caracteres de nôtre langue, tâchons
de la conserver.

Chapitre XI.
De la pureté du Discours.

Une des qualitez du discours qui
contribue davantage à le rendre
clair & intelligible, & à former dans
l'esprit des auditeurs des idées parfaitement
semblables à celles qui sont
dans l'esprit de celuy qui parle ; c'est
la pureté des termes, mais il faut sçavoir
ce qui fait cette pureté, & pourquoy
on luy a donné ce nom. Selon
les Maîtres de l'art cette pureté consiste
premierement dans l'élegance ou le
choix des termes & des façons de parler
les plus capables de faire concevoir
aux autres les choses dont nous
parlons avec la même distinction, la
même clarté & la même précision que
116nous les avons conçûës les premiers.
Secondement, elle consiste dans la
Syntaxe ou la construction des mots ;
lesquels se doivent toûjours accorder
avec ceux ou qui les precedent ou qui
les suivent selon les regles de la Grammaire.

Voilà, ce me semble, ce qui produit
toute la pureté du langage ; & je croy
que l'on l'appelle de ce nom, à cause
qu'un tel langage presente à l'esprit
des idées tres-pures des choses ; c'est-à-dire,
qu'il les fait voir sans mélange,
sans équivoque, & sans ambiguité,
parfaitement distinctes & separées
de toutes les autres choses ; en un
mot, telles qu'elles sont en elles-mêmes,
ou que l'Auteur les a conçûës
ou imaginées.

Pour mieux entendre cecy, il faut
sçavoir encore ce qui fait l'élegance.
On distingue les termes & les façons
de parler en propres & figurées : les
termes propres sont ceux qui sont pris
dans la signification, à laquelle ils ont
été premierement attachez ; & les termes
figurez sont ceux qui dans leur
premiere institution signifient autre
chose que ce que l'on leur veut faire
117signifier dans le lieu où on les employe.
C'est ainsi qu'en parle Quintillien [*]30.
Propria sunt verba cum id significant
in quod primum denominata sunt,
translata cum aliam natura intelligentiam,
aliam loco praebent
. La même notion
convient aux façons de parler propres
& figurées. On les appelle propres
lors que l'on leur fait signifier ce quelles
signifioient dans leur origine ; &
figurées si on les prend dans un autre
sens. Or les termes propres & figurez
servent également à l'élegance du discours,
les propres font concevoir les
idées naturelles des choses ; les figurez
servent à rendre les idées plus vives
& plus lumineuses, & à donner
des sentimens plus grands & plus nobles
de la chose dont on parle ; parce
que ces termes figurez sont ordinairement
pris des choses plus connuës &
plus estimées, afin de faire connoître
& estimer davantage celles dont il
s'agit.

Les termes figurez ont été premierement
inventez pour la necessité, &
parce que les propres manquoient ;
mais dans la suite on s'en est servi non
seulement pour la necessité, mais encore
118pour le plaisir, & afin de rendre
le discours plus agreable par la varieté :
Translata verba necessitas genuit
post autem delectatio celebravit
[*]31. Et on
parle élegamment & purement quand
on sçait se servir à propos des uns &
des autres, que l'on les mêle selon
qu'ils sont plus propres à faire les effets
que nous nous proposons ; en un
mot, à instruire & à persuader.

Or il n'y a point de langue dans laquelle
ces sortes de termes & d'expressions
ne se trouvent ou ne se puissent
trouver. Et par consequent il n'y en a
point où on ne puisse parler tres-purement
& tres-élegamment. Si cette
langue n'est pas encore assez riche &
assez abondante pour fournir des mots
& des phrases propres & figurées, elle
peut être enrichie par les soins des personnes
sçavantes & spirituelles.

Quelques Auteurs veulent que l'élegance
du discours vienne de son élevation
au dessus du langage populaire ;
mais quand cela seroit vray, il n'y a
point de langue où l'on ne puisse se
former un stile different de celuy du
peuple pour parler dignement des choses
que l'on traite.119

Car enfin, si le Grec & le Latin ont
des locutions propres pour signifier une
telle chose, pour peindre un tel mouvement,
pourquoy voudroit-on que
le François, par exemple, n'en pût avoir
de semblables ? pour bien nommer
les choses, pour bien exprimer les
pensées & les mouvemens de l'ame,
il ne faut que les bien concevoir, &
s'en former des idées claires & distinctes ;
alors on ne pourra manquer de
les revêtir d'expressions justes, naturelles,
& même grandes & nobles.
Socrate disoit [*]32, que l'on parloit toûjours
bien de ce que l'on sçavoit bien.
Omnes in eo quod scirent satis esse eloquentes.
Ainsi pour disputer à une langue
l'avantage de pouvoir servir à bien
parler des choses, il faudroit premierement
disputer aux hommes qui
la parlent la faculté de bien penser ;
car s'ils peuvent penser aussi-bien que
les Grecs & que les Latins, il sera impossible
qu'ils ne parlent aussi-bien
que les Grecs & que les Latins. Quand
il seroit donc vray que le François ne
seroit pas encore dans cet état, il n'y
a rien qui empêche de l'y pouvoir
mettre. S'il n'est pas encore suffisamment
120fourni de mots & de façons de
parler, on en peut faire comme les
Grecs & les Latins en ont fait. Il ne
faut point craindre les mauvais critiques
qui se choquent d'un mot nouveau.

La pureté se peut donc trouver dans
toutes les langues, puisque tous les
hommes peuvent penser aussi juste les
uns que les autres. Mais à propos de
la pureté, je ne sçaurois m'empêcher
de faire remarquer icy la fausse délicatesse
des Sçavans à l'égard du langage
de l'école & de celuy du Palais ;
ii n'y a rien que l'on ne dise pour faire
comprendre le mépris que l'on a pour
l'un & pour l'autre ; & il n'y a point
d'écrivain qui se pique tant soit peu de
politesse, qui ne tâche de s'en éloigner,
ou qui n'ait une espece de honte de
s'en servir quand la necessité l'y contraint.

Je cherche la raison de cette aversion
& de ce mépris, & je ne la trouve
point : car si tous les Arts & toutes
les Sciences ont leur langage propre,
un langage que tout le monde approuve,
& dont on ne manque point de se
servir quand on en veut parler. Je demande
121pourquoy on veut que l'Ecole
& le Palais n'ayent pas le leur ? Il est
même tellement necessaire que les
Sciences & les Arts ayent leurs mots
& leurs façons de parler particulieres,
que si elles n'en avoient que de
communes, on ne les connoîtroit
qu'imparfaitement, puisqu'il n'y a que
les locutions propres & particulieres
qui donnent des idées claires & précises
des choses dont on traite. Or ce
n'est pas entendre ce qui fait la pureté
& l'élegance du discours que de prétendre
qu'il n'y en ait pas dans ces façons
de parler. Il est certain au contraire,
qu'il y en a autant que l'on en
peut souhaiter ; & que l'on ne sçauroit
parler ni plus purement ni plus élegamment,
puisque l'on ne sçauroit se
faire si bien entendre par aucun autre
langage. Il est si vray que l'on ne sçauroit
se faire bien entendre par d'autres
termes, que certains Ecrivains modernes
Latins & François, après avoir
tourné long-temps pour exprimer ce
qu'ils veulent dire, en viennent enfin
aux termes de l'Ecole ; qu'ils ont soin
pourtant d'accompagner toûjours de
quelque excuse. Mais cette excuse ne
122sert qu'à faire voir la fausseté ou de
leur délicatesse propre, ou de celle des
personnes pour qui ils écrivent. Si ces
termes ne sont pas bons pour signifier
ce que l'on veut dire, pourquoy s'en
sert-on ? & s'ils sont en effet les meilleurs
que l'on puisse employer, puisque
l'on est enfin forcé de s'en servir
pour donner la derniere précision à sa
pensée, pourquoy en a-t-on une espece
de honte ? C'est autoriser la mauvaise
délicatesse des Grammairiens &
des précieuses ridicules, que de faire
des excuses quand on parle comme
on doit parler ; & on parle comme
l'on doit parler, quand on se sert des
termes propres aux Sciences & aux
Arts dont on parle.

Enfin, le langage de l'Ecole & du
Palais n'est pas plus barbare que celuy
de tous les autres Arts. Il a été inventé
avec raison comme tous les autres,
& il n'y a pas plus de raison de le
mépriser que tous les autres, si ce n'est
peut-être que l'on a de l'aversion pour
la chicane de l'Ecole & du Palais ;
mais cela ne fait rien au langage,
C'est le P. Besnier qui m'a fait naître
la pensée de faire cette reflexion, à
123cause de ce qu'il dit contre le Stile du
Palais dans la Preface qu'il a mise à
la tête des Etymologies de Monsieur
Ménage. La chicane (dit-il) a inventé
ce langage épineux pour se mettre à
couvert du bon sens & de l'équité qu'elle
redoute, elle s'est retranchée dans des termes
inconnus qui servent comme d'azile
à l'ignorance & à la mauvaise foy
. La
chicane abuse de ce langage, mais il
n'est pas de son invention ; il est l'ouvrage
des Legislateurs, des Jurisconsultes
& des Praticiens. Ce Pere ne témoigne
donc pas assez de discernement
lorsqu'il parle ainsi, On peut juger
par ce que je viens de dire, qu'il
se peut trouver des opinions generalement
reçûës, qui sont pourtant tres-fausses.

Je reviens au sujet de ce Chapitre.
Si dans toutes les langues on peut parler
avec élegance, on peut de même
dans toutes suivre les regles de la construction.
Il y a de ces regles qui sont
communes à toutes les langues, il y
en a de particulieres ; que l'on les observe
toutes exactement, & on parlera
purement.

Il est donc certain qu'aucune langue
124ne sçauroit l'emporter au dessus
d'une autre pour la pureté & l'élegance,
au moins au jugement de ceux qui
voudront faire usage de leur raison, &
qui ne se laisseront pas ébloüir par les
grandes phrases que l'on employe ordinairement
pour exagerer l'élegance
du Grec ou du Latin au mépris du
François.

Chapitre XII.
De la netteté du Discours.

La netteté est encore une perfection
du discours, laquelle on
cherche principalement pour la clarté.
Or cette netteté refaite de la justesse
de sa composition ; c'est-à-dire, de
l'ordre & de l'arrangement des mots
dans les phrases, & de l'arrangement
de ces phrases dans les périodes ; parce
que quand chaque mot & chaque
phrase sont placez justement où ils le
doivent être, pour faire leur fonction,
le discours ne sçauroit manquer d'être
clair & intelligible ; puisqu'alors chacune
de ses parties contribuë autant
125qu'elle le doit à le faire comprendre.
Au lieu que lorsque la composition est
embarassée, que les mots & les phrases
sont hors de leur situation naturelle,
il est necessairement obscur, ambigu
& équivoque ; parce que l'on a
de la peine à découvrir le rapport de
toutes ses parties entre elles, & même
souvent un tel discours fait tout un autre
sens que ne vouloit l'Auteur. Vitanda
in primis ambiguitas
.

On peut comparer les mots & les
phrases, dont un discours est tissu, aux
pierres dont on veut composer un ordre
d'Architecture, ou aux pieces d'un
corps de Charpente ; si chaque pierre
ou chaque piece de bois n'est jointe avec
celles avec lesquelles elle le doit
être, elle ne fera point l'effet qu'a
voulu l'Architecte ou le Charpentier,
mais un effet tout contraire.

La régularité de la construction ou
la Syntaxe est encore une des causes
de la netteté : car si on ne voit pas le
rapport du nominatif avec son verbe,
de l'adjectif avec son substantif, &c.
il est impossible d'appercevoir le sens,
& les fautes de Syntaxe blessent également
la netteté & la pureté.126

Or voicy pourquoy on appelle netteté
la perfection qui resulte de l'ordre
naturel des parties du discours &
de la régularité de sa construction. Ce
mot vient du Latin nitere, qui signifie
reluire, c'est-à-dire, reflechir beaucoup
de lumiere. Et on se sert de ce
terme pour marquer l'impression que
font sur nos yeux les corps polis & sans
tache, lesquels à cause de la politesse
de leur surface, reflechissent une grande
partie de la lumiere qu'ils reçoivent.
Ainsi un discours dont tous les
mots sont dans leur situation naturelle
& regulierement construits, dont chaque
membre est dans son ordre ;
n'ayant ni tache ni irregularité, ne
sçauroit manquer de refléchir toute sa
lumiere ; c'est-à-dire, de porter dans
l'esprit de l'auditeur, tout ce que l'Auteur
y a voulu renfermer de sens. L'on
ne pouvoit donc mieux faire comprendre
cette perfection du discours
que par le terme de netteté ; Eloquii
nitor
.

Or il n'y a point de cause qui empêche
de donner de la netteté au discours
dans quelque langue que ce soit,
puisqu'il n'y en a point qui empêche
127que l'on place bien ses mots & ses
phrases, ni que l'on observe exactement
les regles de la Syntaxe. S'il y a
des langues preferables pour la netteté
à d'autres langues, ce sont celles qui
demandent que les mots soient dans
leur ordre naturel ; c'est-à-dire, qu'ils
suivent dans le discours le même ordre
qu'ont les idées dans la pensée.
Mais il n'y en a point qui ne demande
cet ordre naturellement. Si les langues
ne sont données à l'homme que pour
produire les pensées au dehors, elles
doivent toutes naturellement suivre
l'ordre des pensées, & chaque mot se
doit presenter dans le rang, auquel se
presente l'idée qu'il signifie. Et si l'artifice
a produit un autre arrangement
dans quelque langue, il a corrompu
la nature & gâté le langage.

C'est pourtant ce que tous les Rheteurs,
& sur tout les Poëtes, ont fait
dans le Latin ; ils ont renversé &
broüillé l'ordre des mots pour trouver
une cadence plus agreable à l'oreille :
mais cet artifice est mal entendu ; la
cadence ou le nombre n'étant nullement
comparable à la netteté, ils ne
devoient rien faire pour ce nombre qui
128nuisist à la netteté. Il n'est pas même
avantageux à la Langue Latine de luy
avoir cherché un nombre dans une
composition si contraire à la nature,
cela fait voir que naturellement elle
manquoit de nombre.

Quintillien dit en quelqu'endroit, que
rien ne nuit davantage à la clarté du
discours, que l'embarras ou la broüillerie
des mots qu'il appelle mistura verborum.
Après avoir parlé des vices qui
rendent le discours obscur, il dit que
cette broüillerie est le plus grand de
tous, quibus adhuc pejor est mistura verborum.
Je m'étonne qu'il ait parlé de
ce vice sans s'appercevoir qu'il condamne
par là tous les Auteurs Latins,
où ce vice regne presque par tout. Et
ce qui surprend davantage, c'est qu'il
donne pour exemple de cette composition
broüillée ce Vers de Virgile,

Saxa vocant itali, mediis quae in fluctibus,
aras
.

Car si l'arrangement de ces mots luy
paroît trop embarrassé, la Prose Latine
des meilleurs Auteurs est pleine
de ces embarras. Il n'y a point de page
dans Ciceron, où l'on n'en puisse
129trouver plusieurs exemples dans les
Pieces même, qui demandent un discours
plus uni & plus simple : pour les
Vers, on est moins surpris, à cause de
la contrainte des mesures. On rencontre
à chaque pas dans Horace de si
grandes confusions de mots, qu'il est
impossible d'appercevoir ce qu'il veut
dire que l'on ne remette chaque mot
dans sa place naturelle. Mais Monsieur
le Laboureur a fait voir assez
au long les avantages de la construction
directe & naturelle de la Langue
Françoise, au dessus de la construction
renversée & broüillée de la Langue
Latine, sans qu'il soit necessaire
d'en dire davantage.

Cependant, comme je l'ay dit, ce
n'est pas à la Langue Latine qu'il faut
faire ce reproche, c'est aux Auteurs
qui ont trop cherché d'artifice : car je
ne sçaurois croire que les Romains
parlassent ordinairement de cette maniere.
Les hommes naturellement parlent
comme ils pensent. Il est donc
manifeste que cette construction est
l'ouvrage de l'art, & l'art est toûjours
mal entendu quand il nuit à la nature,
tout son but doit être de l'imiter. Pour
130bien parler, & pour bien écrire, il faut
parler comme l'on pense, & écrire
comme l'on parle. Mais si cette langue
n'étoit pas assez harmonieuse avec
une construction simple & naturelle,
il valoit beaucoup mieux la laisser dans
sa simplicité que de luy chercher une
harmonie si exquise aux dépens de la
nettete, puisque tout ce qui nuit à la
clarté, ne sçauroit jamais être qu'un
vice.

Mais ce qui est merveilleux, c'est
que tant de Rheteurs & de Grammairiens
admirent cette construction. Je
l'ay vû loüée dans un moderne, à
cause qu'elle tenoit l'ame en haleine
& attentive jusqu'à la fin de la periode,
afin de concevoir tout ce que l'Orateur
vouloit dire. Mais il ne paroît
aucune solidité dans cette raison : car
de quelque maniere que se fasse la
construction, soit selon, soit contre
l'ordre naturel, toûjours ou l'auditeur
ou le lecteur attendent la fin de
la periode avant que de former leur
pensée, & enim expectant aures, ut
verbis colligatur sententia
 ; c'est ce qui
fait que les periodes trop longues sont
fatiguantes dans nôtre Langue aussi-bien
131que dans la Latine, quoy que nôtre
Langue arrange si naturellement
les mots. En effet, si le sens n'est complet
qu'à la fin de la periode, c'est
une necessité d'aller jusqu'à la fin aussi-bien
en François qu'en Latin pour
en juger. Par exemple, quand je lis
ce commcement de l'Epître Dédicatoire
de Monsieur de Vaugelas. Monseigneur,
ce petit Ouvrage a si peu de
proportion avec la grandeur de vos lumieres
& de votre dignité, que je n'aurois
jamais eu la pensée de vous l'offrir,
si vous ne m'aviez, fait l'honneur de me témoigner
que vous ne l'auriez pas desagreable
.
Mon esprit ne se repose pas plus,
& ne forme pas plus son jugement avant
que d'avoir tout entendu, que
lorsque je lis ce commencement du
premier livre de finibus de Ciceron,
Non eram nescius Brute cum quae summis
ingeniis, exquisitâque doctrinâ Philosophi
Graeco sermone tractavissent, ea
litteris Latinis mandaremus, fore ut hic
noster labor in varias reprehensiones incurreret
.
L'ame est de part & d'autre également
attentive, jusqu'à ce qu'elle
soit parvenuë à la fin de ces periodes,
dont la premiere suit l'ordre de la conception,
132& l'autre ne le suit pas.

On pourroit bien faire remarquer
d'autres défauts dans la construction
des Latins, par exemple, les Vers
dans leur Prose ; on les doit pardonner
au François, parce que sa construction
est simple & naturelle, mais
on ne les peut pas pardonner au Latin,
dont la construction est étudiée
& recherchée.

Mais il suffit qu'il demeure pour
constant qu'il n'y a point de Langue
où l'on ne puisse naturellement ranger
ses mots & les accorder regulierement,
& où l'on ne puisse par consequent
parler avec cette netteté, qui est
toûjours accompagnée de la clarté, &
avec une certaine naïveté qui ne manque
jamais de plaire.Quand un homme
voit clairement ce quil veut dire,
quand les pensées sont bien ordonnées,
son discours suit l'ordre de ses pensées,
& les mots prennent naturellement
leur place. Or la netteté de l'esprit &
de la conception n'est pas un don qui
soit particulier aux hommes ou d'un
païs ou d'une langue ; il est commun
aux hommes de tous les païs & de
toutes les langues, & la netteté du stile
par consequent.133

Chapitre XIII.
De l'abondance des Langues.

Comme les Langues ne sont données
aux hommes que pour marquer
ce qu'ils pensent des choses, leur
richesse & leur abondance vient de la
multiplicité des choses que connoissent
les hommes, & des pensées qu'ils ont
à leur occasion ; les Sçavans & les personnes
de grand esprit qui meditent &
approfondissent les matieres, étant presque
toûjours obligez d'inventer des
mots par les besoins qu'ils en ont, afin
de se faire entendre, comme nous l'avons
déja dit. Et cette abondance sert
encore infiniment à la clarté, rien ne
rendant un discours plus équivoque &
plus ambigu que lorsque les mêmes
mots y sont pris en des sens differens,
& une langue seroit parfaitement claire,
si chaque chose & chaque idée
avoit son terme & son expression propre.

Or il est évident que l'on peut faire
dans une langue tout autant de mots
134qu'il y en peut avoir dans une autre :
car il n'y en a point dont la nature repugne
à cette invention. Il ne luy faut
que des hommes sçavans & spirituels.
S'il n'y a point d'hommes dont les connoissances
ne pussent s'étendre aussi
loin que celles de tous les autres ; il
n'y a point aussi de langue qui soit contrainte
de demeurer dans sa pauvreté.

Quand les Romains s'appliquerent
à la Philosophie, ils s'apperçurent
aussi-tôt que les termes leurs manquoient.
Ils en prirent beaucoup des
Grecs, & ils en firent quelques-uns,
comme avoient fait les Grecs avant
eux. C'est ce que dit Ciceron : Dabitis
enim ut in rebus inusitatis quod Graeci
ipsi fecerunt, à quibus haec tamdiu tractantur,
utamur verbis interdum non auditis
 ;
parce que (ajoûte-t'il) c'est une
chose commune à tous les Arts qu'ils
ayent leur langage propre ; & c'est une
necessité ou de leur faire de nouveaux
mots, ou de leur en emprunter d'ailleurs [*]33 :
Et id quidem commune omnium
fere est artium, aut enim nova sunt rerum
novarum facienda nomina, aut ex aliis
transferenda
. Voilà ce qui arrive à tous
ceux qui commencent d'écrire des Arts
135& des Sciences en quelque langue que
ce soit, n'y ayant point encore de termes
ni de phrases consacrées à l'usage
de ces Sciences ou de ces Arts, quae
enim res apud nos non erant earum nomina
non poterant esse usitata
.

Mais si c'est une necessité de composer
des locutions & des phrases nouvelles
dans une langue, pour y traiter
des choses dont on n'y a point encore
traité ; je ne sçay d'où peut venir que
les hommes soient si délicats à l'égard
de la fabrique des mots, & que l'on
en fasse un si grand mystere. Un
Grammairien disoit autrefois qu'un
Empereur avec toute sa puissance ne
pouvoit pas donner droit de bourgeoisie
à un mot. Cela se peut veritablement
bien appeller une puerilité. Il
ne s'agit point en cela de puissance ni
d'autorité, mais de raison. Quand un
mot est fait à propos, & pour le besoin
que l'on en a, il doit être favorablement
reçû, comme un signe necessaire
pour se faire bien entendre sur les
matieres dont on veut parler. Et l'on
est obligé à celuy qui en est l'Auteur,
comme on l'est à un homme qui a inventé
quelque nouvel instrument necessaire
136à la Méchanique. Ce discours
étoit donc une pure vanité de ce Grammairien,
qui vouloit faire connoître
à un Empereur que sa puissance ne dominoit
pas sur les esprits comme sur
les corps ; & il auroit bien merité que
ce Prince luy eût fait un peu sentir de
sa mauvaise humeur, pour la sotte vanterie
qu'il luy avoit voulu faire de la
liberté de ceux qui se mêlent d'ordonner
dans l'empire des lettres.

Ciceron s'y connoissoit mieux que ce
Grammairien, lorsqu'il disoit à Varton [*]34,
qu'il meriteroit beaucoup de ses
Citoyens, s'il les enrichissoit non seulement
de nouvelles connoissances, mais
encore de nouveaux mots, & qu'ils
ne craindroient point de s'en servir aprés
luy, lorsqu'ils en auroient besoin.
Tu vero inquam Varro, bene etiam meriturus
mihi videris de tuis civibus, si eos
non modo copia rerum auxeris, ut efficisti,
sed verborum ; audebimus ergo novis verbis
uti, te Authore, si necesse fuerit
. Mais
qui pourra lire ces paroles de ce grand
Orateur sans être dans le dernier étonnement,
de voir la crainte scrupuleuse
de nos meilleurs Auteurs sur ce Chapitre.
Monsieur de Vaugelas ne se lasse
137point de dire, qu'il ne nous est pas permis
de faire des mots nouveaux ; que
si Horace en a donné la permission,
c'est aux Latins, & que nous n'en devons
pas user ; parce que nôtre langue
est beaucoup plus modeste & plus retenuë.
Le Traducteur moderne de ce
Poëte s'en explique de la même maniere.
Voicy ses paroles :

Licuit semperque licebit
Signatum praesente nota procudere verbum
.

Tout ce qu'Horace dit icy des mots
nouveaux nous est inutile pour nôtre
langue, où nous n'avons pas la liberté
d'en former. Jamais langue n'a été
si sage ni si retenuë que la nôtre.

Je ne sçay pas sur quelle regle de
Grammaire, de sagesse ou de politique
se fondent ces Messieurs, pour
parler ainsi. Croyent-ils que la Grammaire
ou la Rhetorique défendent
d'enrichir nôtre langue ; que ce soit
sagesse à nous de demeurer dans l'impuissance
de nous exprimer aussi parfaitement
que nous le voudrions &
que nous le pourrions ; enfin, les Magistrats
ont-ils fait quelque Ordonnance
pour nous ôter une liberté que
nous avons de droit naturel ; puisque
138le langage nous est donné pour servir
à nôtre intelligence autant qu'il le peut.
Nôtre langue n'a point en cela un autre
genie que toutes les autres langues ;
le principe d'Horace leur est
commun à toutes ; & la retenuë & la
sagesse dont la louent ces Messieurs,
n'est qu'une mauvaise crainte dans laquelle
on s'entretient mal à propos ;
puisqu'elle est également préjudiciable
à l'avancement des Sciences & des
Langues. Car le moyen que les Sciences
fassent du progrez, s'il n'est pas
permis aux Sçavans de se former des
termes & des façons de parler propres
pour faire connoître leurs nouvelles
découvertes. Le moyen encore que les
langues se perfectionnent si on demeure
dans cette retenuë ? cela soit
dit pourtant avec le respect que nous
devons à Messieurs nos Maîtres.

Il n'y a donc point de bonne raison ;
pour condamner ceux qui osent inventer
quelques mots dont ils ont besoin,
pourvû qu'ils le fassent avec jugement,
avec discretion, & selon les regles que
l'on doit garder dans cette disposition,
Signatum praesente nota. On a reproché
à feu Monsieur Ménage qu'il s'étoit
139vanté d'avoir fait Prosateur. Veritablement
s'il en parloit pour en tirer de la
gloire, il meritoit d'en être raillé ; car
c'est un sujet bien mince de se glorifier
de la composition d'un mot, & il
n'y a point de si petite invention qui ne
merite davantage de louange. Mais
s'il en parloit seulement, pour dire
que l'on n'avoit point dans nôtre langue
de mot pour signifier un Auteur
qui compose en Prose, comme Poëte
signifie un homme qui compose en
Vers, & que l'on pourroit se servir
de celuy de Prosateur ; il faloit recevoir
ce mot, ou en faire un meilleur
qui signifiât mieux, & qui eût plus
l'analogie Françoise. Mais rejetter un
mot & le mépriser, sans en avoir aucun
autre pour signifier ce qu'il signifie,
rien ne paroît plus contraire à la
raison, & ne fait mieux voir la ridicule
jalousie des Ecrivains : Mais enfin,
auroit-on mis nôtre langue au point
qu'elle est aujourd'huy, si on s'en
étoit tenu aux regle de ces Messieurs.

Il faut donc ou que nous renoncions
à perfectionner nôtre langue & à l'enrichir,
ou que nous fassions un accueil
favorable aux mots nouveaux.
140Mais à qui sera-ce (me dira-t-on) à
composer ces mots. Platon ne veut pas
qu'un chacun en fasse à sa fantaisie,
parce que ce seroit le moyen de mettre
une si grande confusion dans la langue,
que les hommes ne s'entr'entendroient pas ;
chacun forgeant des mots,
& s'en servant comme il luy plairoit.
Profecto si daretur cuique arbitrio & demere
& addere, magna utique esset licentia,
& quodlibet nomen cuique rei
unusquisque tribueret
[*]35. C'est donc aux
Sçavans qu'il en faut laisser l'autorité ;
c'est à ceux qui écrivent & qui
s'apperçoivent en écrivant que la langue
manque de certains termes qui
leurs seroient commodes, & faute desquels
ou ils ne s'expriment qu'imparfaitement,
ou ils sont obligez d'avoir
souvent recours à des circonlocutions,
qui alongent beaucoup le discours &
le rendent enfin ennuyeux.

On ne dispute pas aux artisans le
pouvoir de faire tous les outils & tous
les instrumens dont ils ont besoin pour
la fabrique de leurs ouvrages. On ne
doit pas non plus disputer aux Sçavans
le pouvoir de faire les termes qui leur
sont necessaires. Mais ne sont-ce pas
141les Artisans mêmes qui ont fabriqué la
plupart des termes de leur Art, soit
les noms de leurs ferremens, soit ceux
de toutes leurs differentes manieres de
travailler. Qui est-ce, par exemple,
qui a inventé tous les differens termes
de l'agriculture, tous les divers noms
qui marquent la qualité des terres &
les effets des influences des astres sur
les plantes & sur les fruits ? Ce ne
sont point d'autres que les païsans ;
on ne s'est point avisé de les chicaner
sur ce droit, on se sert de leurs termes,
& on fait bien de s'en servir,
parce qu'ils signifient tres-bien ce
qu'ils veulent dire. Je diray la même
chose de tous les Artisans.

Pourquoy un Ecrivain habile & judicieux
n'auroit-il pas la même autorité ?
Il n'y a personne qui le puisse
mieux faire que luy, parce que personne
ne connoît mieux son ouvrage,
ni ce qu'il pense de nouveau sur un
sujet que luy, ni qui sçache par consequent
si bien que luy le besoin qu'il
a des locutions & des phrases nouvelles ;
quand ce ne seroit que pour varier
son discours, & pour l'empêcher
de devenir dégoûtant par une repetition
142continuelle des mêmes sons.

Il est vray qu'il y a des regles à garder,
comme l'on l'a marqué cy-dessus.
1. Il ne faut point qu'il paroisse
en cela de vanité ; il faut au contraire
que l'on s'apperçoive que ce soit la
necessité toute pure qui a contraint
l'Auteur à la composition de ce terme.
2. Il ne faut pas forger ce mot par un
pur caprice & au hazard il faut ou le
chercher dans les autres langues connuës,
comme dans le Grec ou dans
le Latin, ou le prendre de la nature de
la chose, comme on a fait triangle, à
cause de ses trois angles, ou le tirer
de quelqu'autre chose qui ait du rapport
& de la ressemblance avec celle
dont nous parlons, comme on a fait
lunette de Lune, autrement ce mot ne
seroit pas entendu. 3. Il faut consulter
le genie de sa langue pour luy donner
une prononciation & une terminaison
convenable. Quand on suivra ces
regles & les autres qu'il plaira aux
Maîtres de l'Art de nous prescrire, je
ne croy pas que qui que ce soit se doive
formaliser de l'invention d'un mot,
ni faire le procès à l'inventeur, ainsi
que de mauvais critiques l'ont fait à
143feu Monsieur Ménage, comme s'il
eût commis un crime. Si un mot nouveau
paroît dur d abord, l'usage ne
sçauroit manquer de l'adoucir. Quae
primo dura visa sunt usu moliuntur
[*]36.

Mais je diray icy en passant, que l'on
devroit toûjours tâcher de rendre les
mots propres à la langue dans laquelle
on les fait, autant qu'on le peut.
Je veux dire que l'on doit rendre leur
composition Françoifè, si c'est en François
que l'on veuille faire les mots,
en prenant dans le François même les
mots necessaires pour faire celuy dont
on a besoin : comme l'on a fait le mot
triangle dont je viens de parler, de ces
mots trois angles, qui sont tous deux
François ; ou si Messieurs les Ethymologistes
le veulent ainsi du mot Latin
Triangulus. Mais enfin, de quelque
part que vienne le mot Triangle, il
est meilleur que Trigone ; parce qu'il
est plus François. Ainsi en faudroit-il
user dans tous les Arts & dans toutes
les Sciences, afin d'en rendre les preceptes
& les notions plus intelligibles.
Au lieu de les couvrir de difficultez par
les termes mysterieux & presque inintelligibles,
dont on a coûtume de se
144servir. Ce qui fait que souvent on est
obligé de faire une étude particuliere
des termes. Les Sciences & les Arts
ont d'ailleurs assez de difficultez sans
y ajoûter encore celles des termes.
Cette methode de composer les mots
serviroit infiniment à la beauté de la
langue ; elle luy donneroit un air plus
original, si on prenoit toûjours dans
son fond les matières necessaires pour
forger les mots dont on auroit besoin,
au moins quand on les y pourroit trouver.

On doit même se servir d'un mot de
Province, quand il n'y en a pas dans
le bel usage, pour signifier la chose
dont on veut parler : car ce mot de
Province sera toûjours plus François
que celuy que l'on prendra ailleurs ;
& puis quand on trouve un mot tout
fait, pourquoy en chercher. C'est ainsi
qu'en a usé Ciceron, en traitant de la
Rhetorique & de la Philosophie : Il a
parlé Latin autant qu'il a pû, & ne
s'est servi des mots Grecs latinisez,
que quand il n'a pas crû pouvoir bien
faire autrement.

Mais il y a une chose à observer
pour ceux qui employent pour la premiere
145fois un mot nouveau, ou même
un mot qui n'a pas encore reçû toute
son approbation par l'usage ; on le
doit faire avec modestie & avec une
espece de soumission & de defference
pour ceux qui sont plus habiles que
nous dans la langue, montrant qu'on
est toûjours prêt de cesser de se servir
de ce mot, s'il n'est pas approuvé par
les meilleurs juges, & de recevoir celuy
qu'il leur plaira nous donner pour
signifier la même chose. On sçait par
quels traits se marque cette modestie.

Au reste, si l'on doit avoir de la
complaisance pour les inventeurs des
mots necessaires à la langue ; on devroit
avoir beaucoup de severité pour
empêcher qu'on y en introduisist tant
d'inutiles pour signifier des choses pour
lesquelles nous en avons déja de tres-bons.
On devroit traiter de ridicules
ces badaux & ces causeuses qui pervertissent
les significations legitimes
des termes. Ces sortes de gens mettent
aujourd'huy, par exemple, le
mot gros dans toutes leurs phrases,
comme l'on faisoit du temps de Charles VI,
sans raison & sans jugement.
C'est contre ces impertinences qu'il seroit
146besoin d'avoir de l'exactitude, parce
qu'elles mettent la confusion dans
le langage.

Mais c'en est assez sur ce sujet : car
il ne s'agit pas icy de donner des regles
pour la formation des mots ; mais de
montrer qu'il n'y a point de langue
qui ne puisse devenir aussi abondante
que toute autre langue, & je croy l'avoir
prouvé.

Chapitre XIV.
De l'énergie ou de la force des
Langues.

Ceux qui vantent l'énergie des
Langues s'expriment ordinairement
en certains termes mysterieux,
qui semblent vouloir dire qu'ils leurs
attribuent une puissance pareille à celle
que les Juifs de la caballe attribuoient
à la premiere langue, par la
force de laquelle ils prétendoient que
les Patriarches, Moïse & les Prophetes
avoient opéré leurs prodiges &
leurs miracles. On dit que Pythagore
guerissoit les maladies du corps & de
147l'ame avec certaines paroles, & que
Zoroastre rendoit les hommes sains &
sages par l'efficace de quelques mots.
Et à entendre parler les admirateurs
du Grec & du Latin, on diroit que ces
langues auroient presque la force de
faire des choses semblables.

Dieu, à la verité, peut par sa parole
faire tout ce qu'il luy plaît : Dixit
& facta sunt
. Il peut de même attacher
une si grande efficace à certaines
paroles, qu'aussi-tôt que les hommes
les prononceront, elles ne manqueront
point d'avoir leur effet, comme
il arrive dans les Sacremens de l'Eglise.
Et je ne doute point que ce ne
soit de cette puissance de la parole de
Dieu, laquelle n'a pas été inconnue
aux anciens Philosophes, comme à
Pythagore & à Platon, qu'ils se sont
imaginez tout ce qu'ils ont dit de la
force des mots & des signes. Mais on
ne doit point reconnoître dans toute
autre parole que dans celle du Souverain
Maître de toutes choses, une
autre efficace que celle de lier les hommes
par une mutuelle intelligence de
leurs pensées & de leurs volontez. Et
cette force ne sçauroit être particuliere
148à aucune langue, comme nous l'allons
voir.

Monsieur le Laboureur disoit, qu'il
ne voyoit que deux choses bien considerables
pour la perfection d'une langue,
un nombre suffisant de termes
propres, & un juste arrangement de
ces termes. Il avoit raison ; car si l'on
demande encore de l'énergie & du
nombre ; n'est-il pas certain que l'énergie
naît de la propriété des termes,
& que le nombre naît de leur arrangement ?
Ce que j'ay dit jusqu'icy
pourroit dont suffire pour prouver que
toutes les langues sont également susceptibles
d'énergie & de nombre. Cependant
les partisans du Grec & du
Latin ne sont pas gens à se rendre si
aisément ; il faut leur montrer plus
particulierement que ces deux perfections
ne sont point incommunicables
à quelque langue que ce soit.

Voyons ce qui produit en effet l'énergie
du discours. Pour le bien entendre,
il est necessaire de parler un
peu au long de la maniere dont la
pensée passe premierement dans la
parole, & ensuite dans l'ecriture. Il
faut d'abord poser pour principe, que
149la parole extérieure n'est point proprement
la parole, mais la voix de la
parole veritable, comme on l'a déja
dit après saint Augustin ; c'est pourquoy
il a appellé le son articulé, la
voix de la parole. Il faut encore sçavoir,
que l'écriture est l'expression ou
la peinture de la voix articulée, comme
celle-cy est l'expression ou la peinture
de la pensée : car il n'est pas inutile
de donner de justes idées de l'écriture,
lorsqu'ii s'agit de la parole,
comme on le verra cy-aprés. Or si la
voix articulée est la peinture de la
pensée, il faut d'abord que celle-cy se
peigne dans l'imagination, parce
qu'autrement nous ne pourrions peindre
par la parole ce que nous aurions
pensé. Nos pensées sont donc suivies
de certains traits dans l'imagination,
ces traits sont suivis de ceux de la parole,
& ceux de la parole sont suivis
de ceux de l'écriture quand nous
voulons écrire ce que nous pensons.

C'est dans cet ordre que se forment
toutes ces diverses peintures, quoy
que cela se fasse avec tant de promptitude,
que nous croyons que cela se
fait dans un même instant, & que
150nous croyons même que quelqu'une
de ces choses ne se fait point du tout.
Car il est certain que comme les pensées
des choses que nous connoissons
& dont nous sçavons les noms sont
toûjours accompagnées des traits de
l'imagination qui representent leurs
noms, l'on ne voit pas d'abord pourquoy
il est necessaire que nos pensées
se peignent dans l'imagination pour
pouvoir être peintes par la parole. Et
on peut même croire que cette peinture
que je dis qui se fait dans l'imagination
ou dans le cerveau, est une
pure imagination. Il est pourtant tres-constant
que les choses se passent ainsi,
& qu'il nous est impossible de parler
de ce que nous avons simplement
pensé, sans que nôtre pensée ait été
accompagnée d'aucun mouvement des
esprits dans le cerveau. C'est de là
qu'il arrive que nous nous plaignons
assez souvent qu'une pensée nous a
échappé c'est-à-dire, qu'elle a passé
trop vîte pour laisser aucun vestige qui
puisse nous en faire souvenir : encore
même faut-il qu'elle n'ait pas passé si
vîte, qu'elle n'ait fait quelque legere
impression dans le cerveau autrement
151nous ne pourrions pas même nous souvenir
qu'elle nous auroit échappé.

Les choses mêmes spirituelles, toutes
spirituelles qu'elles soient, doivent
être revêtuës de certaines images, pour
pouvoir être exprimées par des signes
sensibles. Quand nous pensons à la justice,
à la verité, à Dieu, aux Anges,
il faut que les idées que nous en concevons
fassent quelque impression sur
nôtre imagination, au moins celle des
noms que nous leur donnons, sans
quoy il nous seroit impossible ni de
nous souvenir de ces idées, ni d'en
parler

Si nous pensons des choses extraordinaires,
qui n'ayent point encore de
nom, nôtre premier soin est de tâcher
de leur en donner quelqu'un ; ordinairement
nous formons ce nom selon
les traits que nôtre pensée aura gravez
dans nôtre cerveau ; & ce qui fait
que souvent nous avons de la peine à
exprimer nos pensées, c'est que la
peinture qui s'en est faite dans l'imagination
est fort peu distincte, ou
pour mieux dire fort confuse & fort
broüillée ; de sorte que nous ne sçavons
de quels termes nous servir pour
l'exprimer au dehors.152

Enfin, il est certain que la representation
exterieure que nous faisons
des choses par la parole, est telle que
la representation intérieure qui s'en est
faite dans l'imagination ; si celle-cy est
exacte, si elle ressemble bien, le discours
sera clair & éloquent ; si elle est
imparfaite & peu ressemblante, le
discours sera obscur & confus. C'est
pourquoy il ne faut pas seulement avoir
beaucoup d'intelligence pour être
éloquent, il faut encore avoir une
imagination capable de bien representer
tout ce que l'esprit aura bien pensé.

Il est necessaire de se souvenir encore
de ce que nous avons déja beaucoup
de fois repeté, que nos pensées
sont indifferentes par quels traits
se faire sentir dans l'imagination, par
quels sons se produire au dehors, &
par quels caracteres se graver sur le
papier.

Nous pouvons à present discourir de
l'énergie ou de la force du discours.
Il me semble qu'un discours est veritablement
énergiqne, quand les termes
& les expressions font concevoir
à celuy qui l'entend, les choses avec
la même clarté, la même étenduë &
153la même profondeur, que les conçoit
celuy qui parle ; en sorte qu'au même
moment que nous l'entendons parler,
nôtre esprit voit precisément les mêmes
choses que voit le sien. Voilà,
ce me semble, ce que fait l'énergie.

Mais il est à remarquer, que cette
énergie dépend en partie de celuy qui
écoute : il faut que par la subtilité &
la force de son esprit il puisse trouver
dans les termes de celuy qui parle,
tout ce qu'il a voulu dire. Nous venons
de voir par quels degrez nos pensées
descendent jusqu'à l'écriture ; or
il est certain qu'à chaque degré qu'elles
descendent, elles perdent toûjours
quelque chose de leur perfection. Nos
pensées étant toutes spirituelles, ne
sçauroient manquer de souffrir quelque
diminution dans les images corporelles
qui les representent, & à proportion
qu'elles s'éloignent de l'esprit,
elles s'affoiblissent ; c'est-à-dire, que
nous n'imaginons pas les choses aussi
parfaitement que nous les pensons,
que nous en parlons moins parfaitement
que nous ne les imaginons, &
que nous les écrivons encore moins
bien que nous n'en parlons. La premiere
154peinture qui s'en fait dans l'imagination,
n'égale pas l'original de
la pensée ; la peinture de la parole
en approche encore moins, & l'écriture
est la moins ressemblante de toutes.
Mais que fait l'esprit d'un lecteur spirituel
& penetrant, il remonte par les
mêmes degrez qu'est descendu la pensée
de l'écriture à la parole, de la parole
à l'imagination, & de celle-cy à
l'entendement dans lequel la pensée a
été conçue : & là meditant cette pensée,
il luy rend tout ce qu'elle avoit
perdu dans toutes ces peintures corporelles
& grossieres, par lesquelles
elle avoit passé. Alors connoissant de
l'objet tout ce qu'en a connu l'Auteur,
on doit dire que les paroles de
l'Auteur avoient toute l'énergie qu'elles
pouvoient avoir. Tout cela se doit
faire pour comprendre tout ce qu'un
homme a voulu renfermer de sens dans
son discours, & cela se fait plus ou
moins vite, selon que le lecteur a l'esprit
plus ou moins prompt & penetrant,
ainsi l'énergie demande dans
le lecteur presqu'autant de science &
d'esprit qu'en a eu l'Auteur.

Je n'ay encore parlé que des effets
155de l'énergie. Il s'agit à present de sçavoir
ce qui la produit ; c'est-à-dire, ce
qui rend la parole si efficace & si puissante,
qu'elle porte dans l'esprit de
l'auditeur tout le poids & toute la grandeur
des pensées de celuy qui parle.
Or il me semble que cette efficace
naît de la composition des mots, de
celle des phrases & des periodes.

Je dis qu'elle naît de la composition
des mots ; parce que les mots simples
& primitifs ne peuvent signifier qu'une
seule chose, qu'une simple idée, qu'un
sentiment, qu'une action. Ainsi pour
grossir la signification des mots, ou
pour l'étendre, on les allonge, on les
compose de plusieurs mots, & ces
mots ainsi allongez & composez enflent
& grossissent les idées. C'est
pourquoy les langues qui abondent
davantage dans ces sortes de mots,
ont necessairement plus d'énergie &
de force.

La composition des membres & des
periodes contribuë encore beaucoup à
cette énergie. Certains termes joints
ensemble, certaines phrases liées par
une composition spirituelle & sçavante,
sont des effets quelles ne feroient
156point dans tout autre assemblage. On
les peut comparer aux pieces d'une
machine, lesquelles separées n'ont
qu'une force mediocre, & qui jointes
ensemble peuvent lever les plus grands
fardeaux ; ou aux pierres d'une voûte,
lesquelles ne sçauroient se soûtenir
d'elles-mêmes, mais qui par l'artifice
de leur coupe & de leurs liaisons se
soûtiennent & sont encore capables
de porter une grande charge. Ainsi
certains termes joints ensemble sont
des effets que l'on n'en auroit jamais
attendus, à les considerer separez.
Mais comme cette composition ou cet
arrangement de mots regarde aussi le
nombre ou l'harmonie du discours,
je seray encore obligé d'en parler.

L'énergie resulte encore des termes
& des façons de parler figurées : car il
est certain que ces termes étant ordinairement
pris de choses pour lesquelles
on a, par exemple, de grands
sentimens d'estime & de respect, servent
infiniment à faire concevoir de
grandes & de nobles idées des choses
que l'on voudroit nous rendre recommandables.
Il en est de même des sentimens
contraires de mépris & d'aversion,
157& de tous les autres les termes
figurez sont d'une merveilleuse
efficace pour les produire.

La prononciation même donne de
l'énergie à la parole : & les partisans
du Grec & du Latin ne manquent gueres
à faire valoir ces langues par là ;
mais elle est plus proprement l'éloquence
des porsonnes que celle des
langues, & nous pouvons prononcer
le François avec autant d'emphase
qu'ils prononcent le Grec & le Latin.
Nous y aurons même plus de grâce
& de raison % parce que nous sommes
assurez de la prononciation du François,
& qu'ils ne le sont pas de celle ni
du Grec ni du Latin.

Si ce sont là les causes principales
de l'efficace & de la puissance de la
parole, je demande sur quoy l'on se
peut fonder pour prétendre qu'une
langue en ait plus qu'une autre ? Qu'un
homme pense bien, qu'il imagine bien
ce qu'il aura pensé, les termes énergiques
& significatifs suivront par necessité
son imagination, s'il y en a
dans la langue qu'il parle ; & s'il n'y
en a pas de propres, il en prendra de
figurez : enfin, il en composera, s'il
158ne peut s'exprimer autrement.

Or il n'y a point de langue dans laquelle
tout cela ne se puisse faire également
bien. Il n'y en a aucune qui
ne puisse recevoir cette composition
de mots & de periodes, ce nombre
& cette cadence qui rendent le discours
énergique & puissant. Les pensées
n'ont point par elles-mêmes plus
d'affinité & de sympathie avec certaines
langues qu'avec les autres. C'est
pourquoy si une pensée a été pour la
premiere fois exprimée en Hebreu, en
Grec ou en Latin ; un François, par
exemple, la pourra rendre dans sa
langue naturelle aussi belle & aussi
noble qu'il l'a trouvée dans les autres,
pourveu qu'il la conçoive aussi belle
& aussi noble qu'elle est en effet.

Car de même qu'il n'importe de
quelle couleur soit le drap dont un
homme est vêtu, pour faire paroître
la beauté de sa taille, pourvû qu'il
soit habillé par un habile Tailleur ;
il n'importe de quelle langue ni de
quels traits revêtir une pensée pour la
rendre sensible, pourvû qu'elle en soit
revêtuë par un homme qui l'entende
bien. J'ay déja dit bien des fois, que je
159mettois l'Hebreu hors de toute comparaison,
non à cause de sa nature,
mais à cause de l'état où il a plû à
Dieu de le mettre par la revelation.

On sera persuadé de ce que je dis,
si on veut bien faire reflexion sur les
causes qui sont que l'on trouve moins
de force dans le François que dans le
Grec ou dans le Latin.

Chapitre XV.
Des causes qui ont fait croire que
le Grec & le Latin avoient
plus de force que le François.

Une de ces causes qui ont fait preferer
le Grec ou le Latin au
François pour la force, c'est que certains
Auteurs qui ont traduit des ouvrages
ou Grecs ou Latins, soit qu'ils
n'entendissent pas assez bien ou la langue
de leur Auteur, ou le François,
soit qu'ils n'eussent pas assez de pénétration
d'esprit pour concevoir toute
la force de l'original, n'ont pas representé
dans le François tout ce qui étoit
160dans le Latin, parce que l'on ne sçauroit
dire ce que l'on ne sçait pas. Et
au lieu d'attribuer ces défauts aux traducteurs,
on n'a pas manqué de les
attribuer à la langue dans laquelle ils
ont traduit. On s'est ainsi accoutumé
de croire que le François étoit inférieur
au Grec ou au Latin.

Mais qu'un traducteur entende parfaitement
son Auteur, & qu'il sçache
bien sa langue, il fera des traductions
qui ne seront point inferieures aux originaux.
Nous en avons dans nôtre
langue un grand nombre, qui prouvent
très-bien ce que je dis. Mais il
n'y auroit pas tant de traductions, s'il
n'y avoit à se mêler de traduire que
ceux qui ont toute la capacité dont je
viens de parler : cependant sans cette
capacité on ne sçauroit réüssir. Il faut
presqu'égaler en esprit & en science les
Auteurs que l'on veut traduire. Il faut
au moins pouvoir suivre leur esprit par
tout, s'élever aussi haut qu'eux, & penetrer
aussi avant dans les sujets qu'ils
ont traité. Avec ces qualitez l'on ne
sçauroit manquer de les bien traduire,
& de faire des traductions qui vaudront
des originaux.161

Mais souvent on croit les traductions
inferieures aux originaux, qu'elles ne le
sont pas en effet ; & c'est encore un
des faux préjugez sur lesquels on s'imagine
que le François n'a pas la force
des langues originales. On s'est fait
par l'étude de si hautes idées des anciens
Auteurs, que l'on ne peut croire
que les versions Françoises en approchent.
Les Critiques employant & toute
leur science & tout leur esprit à en
faire beaucoup trouver dans les ouvrages
des Anciens ; on ne peut plus se
persuader que des gens de nôtre temps,
& que nous voyons tous les jours, puissent
rendre dans une langue comme la
nôtre, que nous parlons dés nôtre enfance
avec les païsans & les artisans,
toutes les beautez qui se trouvent dans
les excellentes pieces de l'antiquité.

Les traducteurs mêmes commencent
ordinairement par témoigner tant de
défiance & de leur suffisance & de la
force de la langue dans laquelle ils
veulent traduire, que le lecteur se
persuade aisément que la traduction
qu'il va lire ne sera point comparable
à l'original. A la verité, il est bon de
ne pas trop presumer de soy-même ;
162mais quand on a sujet de craindre le
succés, la prudence voudroit que l'on
s'épargnât la peine du travail. Et je ne
conseilleray jamais à qui que ce soit
de traduire, quand il ne croira pas
pouvoir dire en François tout ce que
son Auteur a dit en Grec ou en Latin,
&aussi-bien qu'il l'a dit.

Mais je prierois ces sçavans Critiques
& ces Traducteurs, qui déclarent
eux-mêmes qu'ils ne sçauroient rien
dire en François qui approche de la force
de la délicatesse & de la beauté
qu'ils sentent dans l'original, de vouloir
bien s'humaniser avec les petits esprits,
& nous expliquer avec autant de
mots & des circonlocutions aussi amples
qu'ils le jugeront necessaire, tout
ce qu'ils apperçoivent de si grand &
de si sublime dans ces termes ou dans
ces phrases soit Grecques, soit Latines
qu'ils font tant valoir. Car enfin, ce
qui ne se peut faire par un seul mot &
par une seule expression, se peut faire
par plusieurs. Et si avec tout le discours
qu'on leur permet, ils ne nous
font point encore comprendre toute
l'étenduë du sens qu'ils disent qu'ils
voyent, ils ne trouveront point mauvais
163que nous leur disions qu'ils croyent
voir ce qu'ils ne voyent point en effet,
Que c'est à force de s'échauffer sur leur
Auteur & de s'alambiquer la cervelle,
qu'ils le subtilisent ainsi, pour luy faire
penser ce qu'il n'a point pensé. Qu'il
seroit étonné, cet Ancien, s'il sçavoit
toutes les peines que les Doctes se donnent
aujourd'huy pour luy faire dire
plus qu'il n'a voulu dire !

C'est avec beaucoup de raison que
l'on a qualifié de Prophetes & de Devins
ceux qui se sont signalez dans l'art
de la critique. Car en effet, ils devinent
assez souvent plutôt qu'ils n'expliquent
leurs Auteurs. L'on appelloit de ce
nom cet Aristarque qui avoit fait quatre-vingt
volumes de Commentaires
sur Homere. Il faloit qu'il eût bien
tourmenté son cerveau pour trouver
tant de choses dans les rêveries de ce
Poëte ; il n'y avoit qu'une seule difficulté
dans tous ces vastes Commentaires,
c'étoit d'avoir de bons garants de
tout ce qu'il vouloit qu'eût pensé Homere.

Telle est la préoccupation de tous les
gens qui commentent ou qui traduisent,
ou peut-être leur finesse, soit afin
164d'éviter la censure, soit afin de paroître
plus sçavans : car on ne condamne
point un homme de n'avoir pas fait ce
qui ne se pouvoit faire ; & comme l'esprit
& la science ne se découvrent que
par l'esprit & par la science, on ne sçauroit
manquer de passer pour être fort
habile quand on a sçû découvrir tant
de choses dans les anciens. Si on supposoit
moins d'esprit & de délicatesse
dans Horace, il en faudroit moins pour
le bien entendre. On a autant de complaisance
pour soy même d'être entré
dans l'intelligence d'une pensée délicate
& sublime, que si on en étoit soy-même
l'auteur, comme le remarque
Quintillien [*]37 : Cum intellexerint à cumine
suo, delectantur non quasi audierint sed
quasi invenerint
.

Quand on nous montrera donc clairement
ces beautez, nous croirons
qu'elles y sont en effet : mais pendant
que l'on ne fera que s'efforcer de nous
faire ouvrir les yeux plus grands qu'à
l'ordinaire pour nous faire admirer des
choses que l'on ne nous explique que
par des je ne sçay quoy, on trouvera
bon que nous ne croyions pas qu'il y ait
dans ces Auteurs autant de mysteres
165cachez que l'on veut nous le persuader.

Une autre cause de préjugé trop avantageux
que l'on a de l'énergie du
Grec & du Latin ; c'est que l'on se met
souvent dans la memoire les beaux
sentimens des Anciens avec leurs mots
& leurs phrases : c'est toûjours avec
ces mêmes mots que l'on se les repete,
& que l'on s'en sert. Il arrive de là,
qu'à force de se representer ces mêmes
idées sous ces mêmes signes, on s'accoûtume
tellement à confondre l'un
avec l'autre, que l'on ne peut s'imaginer
que l'un se puisse separer de l'autre,
ni qu'il soit possible de peindre
aussi-bien la même pensée avec quelques
autres mots & quelques expressions
que ce soit ; c'est ce qui a donné
lieu à ce préjugé, que la langue dans
laquelle une belle pensée aura paru la
premiere fois, luy sied mieux, si on
peut parler ainsi, que toutes les autres.

Ce sont là quelques-unes des causes
qui donnent tant de prérogatives aux
anciennes langues au dessus des modernes :
Mais la raison n'a aucune part
à tout cela. Que l'on s'accoûtume à
considerer les anciens Auteurs comme
des hommes semblables à nous : que
166l'on se persuade que tout ce qu'un
homme a pensé & compris peut être
pensé & compris par un autre homme :
que l'on se fasse une habitude de dépouiller
les plus belles veritez des Anciens
des termes Grecs & Latins dont
elles sont revêtuës ; & on verra que
toutes les langues leurs sont bonnes
quand on sçait bien ces langues, &
que l'on comprend bien les pensées.

Monsieur le Laboureur a parfaitement
justifié ce que je dis par la version
qu'il a faite de la treizième Ode du
quatrième Livre d'Horace, il l'a renduë
presque vers pour vers, & strophe
pour strophe ; & il faut être étrangement
prévenu pour ne pas avoüer
que le François non seulement égale,
mais surpasse encore de beaucoup le
Latin. C'est aux grands admirateurs
du Latin à nous faire voir par de bonnes
raisons que nous nous trompons
dans ce jugement. Comme le Livre de
Monsieur le Laboureur est assez rare,
je rapporteray icy l'Ode & la Version.167

Audivere, lyce, di mea vota : di
Audivere, lyce, sis anus, & tamen
Vis formosa videri,
Ludisque & bibis impudens.

Et cantu tremulo pota cupidinem
Lentum sollicitas ; ille virentis &
Doctae psallere chiae
Pulchris excubat in genis.

Importunus enim transvolat aridas
Quercus, & refugit, te quia luridi
Dentes, te quia rugae
Turpant, & capitis nives.

Nec coae referent jam tibi purpurae,
Nec clari lapides tempora, quae semel
Notis condita fastis
Inclusit volucris dies.

Quo fugit venus ? heu, quove color decens ?
Quo motus ? quid habes illius, illius
Quae spirabat amores ?
Quae me surpuerat mihi,

Foelix post Cynaram, notaque & artium
Gratarum facies ? sed Cynarae breves
Annos fata dederunt,
Servatura diu parem

Cornicis vetulae temporibus lycen :
Possent ut juvenes visere servidi,
Multo non fine risu,
Delapsam in cineres facem.168

Mes voeux sont contens, Isabelle,
Oüy les Dieux, de leur grace, ont contenté mes voeux,
Te voilà vieille, & cependant tu veux
Faire encore la belle
.

En vain, d'un chant grêle & tremblant
Tu rappelle l'amour, en vain tu ris, tu jouës,
Il t'abandonne, & s en va sur les jouës
De la jeune Yoland
.

Loin des troncs sechez il s'arrête,
Et ne prenant plaisir qu'aux fleurs, qu'aux Myrthes verds,
Il fuit la nege & les tristes hyvers
Qui blanchissent ta tête
.

Ni le brocard, ni les rubis
Ne sçauroient à ton mal apporter de remede,
On scait ton âge, & la veeillesse est laide
Sous les plus beaux habits
.

Ce teint tout de lis & de roses,
Cette grace & ce port qui m'avoient enchanté,
Las, où sont-ils ? & que t'est-il resté
De tant d'aimables choses
 ?

Iris n'avoit rien de plus beau ;
Mais dés son orient le sort fut jaloux d'elle,
Il nous l'ôta pour laisser Isabelle
Vivre autant qu'un Corbeau
.

Aux jeunes gens il la veut rendre
Un objet ridicule à leur flamme opposé,
En leur montrant d'un flambeau tout usé
La fumée & la cendre
.169

Monsieur le Laboureur rend raison
pourquoy il n'a pas dit en François
tout ce qui est en Latin. La raillerie
(dit-il) n'eût rien valu parmi nous, de
representer Isabelle au milieu des verres
& des pots, ni de faire la description
de ses dents noircies & de ses rides.
Les Dames Romaines (ajoûte-t'il)
n'étoient pas si sobres que les nôtres,
& nous sommes plus galants que
Messieurs les Romains,

Chapitre XVI.
Que c'est une Question problematique
de sçavoir si l'énergie des
Langues est une perfection ou
un vice.

C'est aller contre le torrent. C'est
prendre party contre tout ce
qu'il y a jamais eu de Grammairiens,
de rechercheurs de Philosophes mêmes
les plus sensez & les plus judicieux ;
en un mot, c'est se declarer
contre la raison, que d'oser seulement
penser que l'énergie ne soit pas une
170des plus grandes perfections d'une
langue. Voila ce que l'on va dire.
Cependant si on vouloit bien ne pas
trop précipiter son jugement, & se
donner le loisir de faire quelque reflexion
sur les raisons qui peuvent
faire douter de cette pensée, peut-être
avouëroit-on au moins que la question
ne seroit pas sans difficulté.

Si tout ce qui se dit en faveur de la
clarté est vray, s'il est fondé dans la
raison & dans la nature ; l'énergie
étant presque toûjours opposée à cette
clarté, ne pourra être une perfection
de langage ; puisque deux qualitez qui
se détruisent l'une l'autre, ne peuvent
pas être des perfections d'un même
sujet. Or il n'est rien de si constant
que l'énergie & la clarté ne se rencontrent
jamais, ou presque jamais.

Quand on renferme beaucoup de
sens dans un même mot ou dans un
petit nombre de mots, le moyen qu'il
soit aisé de les penetrer tous ; ne sont-ce
pas plûtôt des énigmes que l'on propose
à expliquer, qu'un discours que
l'on fasse pour être entendu ?

Je sçay bien que l'on n'aime pas les
longs discours, & que naturellement
171les plus courts sont les plus agréables,
naturaliter compendium sermonis & gratum
& necessarium est ; quoniam sermo
laciniosus & onerosus & vanus est
[*]38, disoit
un des plus grands amateurs de la
brieveté qui ait jamais écrit ; c'est TertuIlien.
Mais si cette brieveté cause
dans le discours autant d'obscuritez
qu'il s'en trouve dans cet Auteur, auquel
il faudroit une Grammaire & un
Dictionnaire particulier ; qui peut
louer cette brieveté, Quintillien ne
louë qu'une brieveté entiere, merito
laudatur brevitas integra
. C'est-à-dire,
celle qui exprime tout ce qu'il faut
exprimer pour ôter toute obscurité,
& pour être parfaitement entendu,
nihil neque desit neque superfluat, qui
n'apporte aucun retardement à l'intelligence,
& luy fournit tout ce qui
est necessaire, moras rumpens intempestivas,
nihil sutbtrahit cognitioni
 : si la superfluité
est vicieuse, le défaut ne l'est
pas moins ; il l'est même plus, puisqu'il
est directement opposé à la fin
principale du discours, laquelle est de
se faire entendre.

Or je demande à Messieurs les Critiques
où sont ces langues dans lesquelles
172se trouve cette brièveté loüable,
& où on s'exprime avec un petit
nombre de mots aussi clairement qu'avec
un plus grand ? C'est une maxime
certaine qu'en toute langue, lorsque
l'on affecte trop la brieveté, l'on tombe
necessairement dans l'obscurité,
dum brevis esse laboro obscurus fio, disoit
Horace. Et quand on parle obscurement,
c'est presque la même
chose que si on parloit inintelligiblement,
comme on l'a vû cy-dessus,
puisque personne ne sçauroit s'assurer
d'avoir penetré le sens veritable d'un
discours obscur. C'est pourquoy Quintillien
qualifie d'inutile un discours
qu'un auditeur n'entend pas, avec tout
son esprit. Otiosum sermonem dixerim
quem auditor suo ingenio non intellexerit
[*]39.

S'il n'y a pas un grand plaisir à écouter
parler un homme, dans le discours
duquel on ne comprend rien, il
y en a encore moins, à mon goût, à
lire des livres de ce caractere, où une
brieveté affectée jette l'obscurité par
tout. Et si les autres n'aiment pas à
lire beaucoup, s'ils estiment un grand
livre un grand mal, j'aime encore
moins à étudier, & à étudier sans aucun
173profit certain & veritable. Il me
semble qu'il y a plus de satisfaction à
lire un gros livre, qui s'entend en le
lisant, qu'un plus petit dont tous les
mots & toutes les phrases sont presqu'autant
de chiffres ou de hierogliphes.
Que l'on compare le travail
d'une lecture simple avec celuy d'une
étude applicante : Que l'on mesure le
temps que l'on employe dans l'une &
dans l'autre, & l'on verra combien
l'un coûte plus que l'autre. Quelle
raison donc de loüer une brieveté qui
nous reduit à la necessité de faire des
études si penibles, & d'un succés si incertain ?
Que ne nous disoit-on les
mêmes choses avec un assez grand
nombre de paroles, pour nous les
rendre moins difficiles.

A la verité, il sied bien au souverain
Maître de l'Univers de parler,
comme il a fait, dans les écritures, de
dire beaucoup en peu de paroles ; il
convient à sa grandeur de distribuer
les tresors de sa sagesse en la maniere
& selon la mesure qu'il luy plaît ; &
l'homme ne doit point avoir de honte
de se faire une étude du langage de
son souverain Seigneur. Trop heureux,
174si avec beaucoup de travail il peut découvrir
quelques-unes des veritez qui
y sont contenues, dont la connoissance
& la pratique doit faire sa souveraine
felicité : mais que peut avoir
un autre homme au dessus de moy,
pour meriter que je me donne la torture,
afin de découvrir ce qu'il a voulu
dire ?

La verité est un bien qui appartient
également à tous les hommes, &
quand il a plû à celuy qui en est la
source de la faire connoître à quelques-uns,
ce n'est qu'afin qu'ils la
distribuent aux autres le plus gratuitement
qu'il est possible ; .c'est-à-dire,
le plus clairement & le plus intelligiblement.
Car debiter la verité
d'une maniere que l'on ne la puisse
acquerir que par beaucoup de travail,
c'est la vendre plus cher qu'à prix
d'argent. Le Sage dit, qu'il faut acheter
la science, mais que l'on ne la
doit pas vendre. Veritatem eme & noli
vendere doctrinam sapientiam & intelligentiam
[*]40.
Le sens de ces paroles est,
que nous ne devons épargner ni travail
ni argent pour parvenir à la connoissance
de la verité ; mais que
175quand nous sommes assez heureux
pour y être arrivez, nous devons la
communiquer avec toute sorte de
promptitude & de facilité.

Dieu a revelé ses Mysteres comme il
luy a plû, & il a dirigé la langue &
la plume des Prophetes & des Apôtres
de la maniere qu'il l'a jugé à propos
pour l'execution de ses desseins. Il
a mêlé dans leur langage les lumieres
avec les ombres, la clarté & l'obscurité.
Mais les Peres ont écrit d'une
autre sorte ; après avoir penetré le
sens des Ecritures par de laborieuses
meditations, ils ont distribué les veritez
qu'ils avoient découvertes de la
maniere la plus facile qu'il leur a été
possible, afin de les rendre plus aisées
aux autres qu'ils ne les ont trouvées.
Ils ont acheté la verité un grand
prix, mais ils l'ont ensuite donnée gratuitement.
C'est ainsi que tous les
hommes en doivent user à l'égard des
autres hommes, comme le dit saint
Augustin, en quelque endroit de ses
Livres de la Doctrine Chrétienne.

On fait pourtant tout le contraire
dans ces langues que l'on prétend si
énergiques, on y vend la verité plus
176cher qu'elle n'a coûté, par les grandes
difficultez dont on la couvre avec
cette énergie. Car il se fait Commentaires
sur Commentaires pour penetrer
dans le veritable sens des Auteurs, &
avec tous ces Commentaires anciens
& modernes, il n'y a gueres de lecteur
qui soit pleinement satisfait des
sens qu'il y trouve. Outre qu'ils ne
s'accordent pas, & que l'on est en
peine de choisir ; souvent ni les uns ni
les autres ne plaisent. Le dernier critique
d'Horace reprend tous ceux qui
ont écrit avant luy sur cet Auteur, &
il ne doit pas se flatter d'être plus infaillible
que les autres. Il en viendra
quelqu'un après luy, qui le reprendra
comme il a repris ceux qui l'ont
devancé. J'ay appris même que l'on
luy avoit déja montré de grandes méprises.
Voicy comme parle le JournaI
du 31 Mars 1681, sur l'Horace de Monsieur
Dacier. Comme l'histoire de la vie
d'Horace, les manieres du siecle auquel
il vivoit, la beauté de son langage,
la force des mots dont il se sert, la proprieté
des epithetes, la justesse des figures,
& le sens des allégories quil employe, ne
sont pas des choses faciles à être entenduës,
177encore moins a être exprimées ; Il ne faut
pas s'étonner s'il y a une si grande diversité
dans les sentimens de ceux qui se
sont mêlez de nous donner des Commenttalres
sur ce Poëte
.

La même chose arrivera au traducteur
moderne de Tacite ; s'il montre
que Monsieur d'Ablancourt ait fait
quelques fautes, un autre montrera
qu'il n'en est pas exempt : ainsi la
critique de ces Auteurs d'un stile si
fort & si énergique, est un ouvrage
sans fin ; & il faut ne gueres estimer
ni son esprit ni son temps, pour en
consumer autant que l'on fait dans de
pareilles études. L'Empereur Antonin,
qui méprisoit tant les lectures appliquantes,
n'étoit pas du goût de ces
critiques. De bonne foy, si c'est l'énergie
de ces langues qui est en partie
cause de ces difficultez, ne vaudroit-il
pas infiniment mieux qu'elles en
eussent moins.

Mais quand on examine de prés
cette énergie, n'est-on pas tenté de
dire, qu'elle est le caractere de la pauvreté
du langage. Si une langue avoit
des noms pour toutes les choses, des
verbes pour tous les mouvemens, des
178expressions pour toutes les idées, n'en
seroit-elle pas incomparablement plus
parfaite, puisqu'elle en seroit plus
claire. L'on n'attacheroit point tant
de sens divers ni aux mots, ni aux
phrases, & par consequent elles seroient
sans équivoque & sans ambiguité.

Il est vray qu'il n'est pas possible
qu'une langue soit fournie d'autant
de locutions ni d'autant de façons de
parler, que les hommes pourront
concevoir de choses, parce que les
pensées des hommes n'ont point de
bornes, semper plura erunt negotia quam
vocabula
, disent les Jurisconsultes.
Mais il est toûjours constant que plus
une langue sera abondante, plus elle
sera recommandable, parce que n'étant
pas obligée de faire signifier tant
de choses differentes à un même mot,
à une même phrase, il s'y trouvera
moins d'équivoques, & par consequent
aussi elle approchera plus de
la souveraine perfection des langues,
J'avouë qu'une langue si vaste seroit
bien difficile à apprendre, mais ne
seroit-on pas bien recompensé de sa
peine, puisque l'on seroit beaucoup
179plus assuré de ce que l'on sçauroit.

Je çroy donc qu'il est au moins permis
de douter que l'énergie merite
autant de loüange que l'on s'imagine
ordinairement. Et pour moy qui n'ay
pas l'esprit penetrant, & qui ne suis
pas capable du travail necessaire pour
entrer dans le fonds de cette énergie,
j'aimerois davantage une langue plus
humaine & plus facile. Les langues
sont composées de signes, & il est constant
que plus les signes sont certains
& précis, mieux ils valent.

Quand il seroit vray que le François
ne diroit en quatre paroles que ce
que le Grec ou le Latin disent en
deux, je n'en estimerois pas moins le
François, & peut-être même plus
puisque je serois plus assuré de la verité
que m'apprendroit le François ;
car enfin, il ne faut estimer les expressions
mysterieuses que dans les
Prophetes du vray Dieu.

Mais lorsque l'on prétend que le
François a besoin d'un plus grand
nombre de mots pour rendre le sens
du Latin, on y compte les articles,
les pronoms & les verbes auxiliaires.
Et il me semble qu'en cela on n'a pas
180raison. On ne doit prendre le pronom
& le verbe qu'il regit que pour un seul
mot, l'article avec le nom & le verbe
auxiliaire avec le principal de même.
Les verbes & les noms sont les mots
essentiels ; les autres ne sont que pour
les servir, pour contribuer à la netteté
& à la cadence ainsi ils ne font
pas proprement nombre. Et quand
on comptera de cette maniere, je suis
persuadé que le nombre des mots se
trouvera égal.

Mais enfin, je veux bien que l'on
compte chacun de ces mots, & qu'il
en faille quatre pour en exprimer un
Latin ; il y a tant d'avantage dans
cette multiplicité de mots. 1. Pour
ôter toutes les équivoques & les ambiguitez.
2. Pour lier le discours &
le rendre plus coulant & plus harmonieux ;
que j'oseray dire que ces effets
de la multiplicité des mots du
François sont infiniment préférables
aux effets du petit nombre du Latin.
Le discours Latin peut être comparé
à une muraille seche, qui laisse voir
le jour à travers, & le François à une
muraille bien garnie & bien enduite,
où on n'apperçoit pas le moindre petit
vuide.181

Mais pour parler des choses selon
la verité, toutes les langues vivantes
sont susceptibles de la même énergie.
L'usage attache aux mots & aux façons
de parler beaucoup de sens figurez
& accessoires, qui se perdent
quand les langues cessent d'être vivantes ;
parce que les livres ne les
sçauroient pas tout conserver. Et ceux
qui travaillent à la recherche de tous
ces sens, travaillent en effet à ressusciter
les langues, & à leur redonner la
vie, chose à quoy ils ne parviendront
jamais. Car le moyen de retrouver
ces sens qui ne se conservoient que par
l'usage ou par la tradition vivante, les
critiques ne sçauroient avoir de secret
assuré pour operer ce miracle. Combien
y a-t-il de choses dans les Glossaires,
lesquelles ne sont que de pures
conjectures ?

En effet. les langues vivantes changent
toûjours, & quand elles sont une
fois mortes, le. moyen de ratraper
tous ces differens usages qui se sont
perdus. La preuve claire de ces changemens
se trouve dans les differences
des Auteurs des differens temps, lesquelles
sont quelquefois si grandes,
182qu'il faudroit presque des Grammaires
& des Dictionnaires particuliers
pour les Auteurs un peu éloignez les
uns des autres. Et si ces Auteurs peuvent
contribuer de quelque chose à
découvrir une partie de ces usages differens,
c'est une necessité qu'il en demeure
toûjours beaucoup d'inconnus,
quand ce ne seroit que parce que ces
Ecrivains ne parlent pas de tout. Et
enfin, s'ils n'ont pris qu'une seule fois
un mot ou une façon de parler dans un
certain sens ; le moyen de s'assurer de
l'avoir découvert ? Le Journal des
Sçavans parla il y a quelques années
d'un Livre intitulé, Essay sur le rétablissement
de la Langue Latine dans
la perfection qu'elle avoit du temps
d'Auguste. Ce dessein me semble pareil
à celuy de donner à un homme
mort une parfaite ressemblance a ce
qu'il étoit lorsqu'il vivoit.

Nous aurions besoin que l'on eût
fait dans ce temps-là des Dictionnaires
semblables à ceux que l'on a faits
de nôtre langue, avec ce secours on
pourroit esperer d'approcher de cette
perfection. Je dis approcher ; car s'il
est certain que l'usage est le veritable
183maître des Langues en toutes manieres,
on ne doit pas se flatter de les
apprendre jamais bien autrement que
par cet usage ; & l'usage des langues
mortes n'étant plus, puisqu'elles sont
mortes, parce qu'elles ont cessé d'être
dans l'usage de la vie civile, quel
moyen de les rétablir dans leur perfection ?

Tout cela démontre que les langues
ont toûjours beaucoup plus d'énergie
lorsqu'elles sont vivantes que lorsqu'elles
sont mortes ; & cette énergie est
commune à toutes : c'est ce qui rend
les langues mortes plus faciles à apprendre
que les langues vivantes, parce
que depuis qu'elles sont mortes, elles
ont perdu une grande partie de ce
qu'elles étoient, c'est-à-dire, de leur
énergie, de l'étenduë, & de la profondeur
de leurs significations.

C'est dans ce sens que feu Monsieur
Ménage avoit raison de dire, que les
langues vivantes sont plus difficiles à
bien sçavoir que les langues mortes ;
& que quoy qu'il y eût cinquante ans
qu'il travailloit sur la Langue Françoise,
il ne la sçavoit pas encore. Car
il pouvoit sçavoir du Latin tout ce
184quil y en a dans les Auteurs, ce qui
est renfermé dans certaines limites.
Et les langues vivantes sont, pour
ainsi dire, sans bornes ; puisque tous
les jours l'usage y change, on y ajoute
quelque chose, & ainsi on ne sçait
plus ce que l'on croyoit sçavoir, Mais
d'un autre côté, si les langues vivantes
sont si difficiles à sçavoir, c'est
une pure illusion de se vanter de bien,
sçavoir le Grec ou le Latin ; car pour
les bien sçavoir, il faudroit les sçavoir
comme elles étoient lorsqu'elles vivoient ;
& on ne les sçaura jamais
que comme mortes, c'est-à-dire, comme
ayant perdu une bonne partie de
leur être.

Il est encore certain que toutes les
langues ont chacune certains termes
& certaines phrases propres qui ne se
trouvent point dans les autres, & que
l'on n'y peut rendre que par des circonlocutions.
C'est pourquoy si les
Traducteurs des Livres Grecs ou Latins,
ne trouvent pas toûjours des termes
François qui répondent aux termes
Grecs ou Latins ; ils sentiroient
les mêmes difficultez s'ils traduisoient
nos livres François en Grec ou en Latin,
185& seroient souvent obligez de se
servir de plusieurs mots pour exprimer
un seul terme François. C'est ce que
je soûtiens, que l'experience fera voir
quand on la voudra faire, & peut-être
que l'on n'a qu'à lire la version Latine
des Lettres Provinciales pour s'en
assurer. Quoy quelle soit de bonne
main, l'on n'y trouvera ni la délicatesse,
ni la force de l'original en certains
endroits, parce que le Latin ne
pouvoit répondre au François : que
l'on compte les mots & les phrases,
& on verra que le nombre en égale au
moins celuy de l'original, si même il
ne le surpasse. Nous avons une infinité
de termes particuliers à nôtre langue,
& il n'y a point de langue qui
n'en ait. On s'en peut assurer en
cherchant nos mots François dans les
Dictionnaires Latins. Or ces termes &
ces façons de parler particulieres à
chaque langue paroissent toûjours plus
énergiques.

On dira dans les siecles à venir de
la langue que nous parlons aujourd'huy,
ce que nos critiques disent du
Grec & du Latin. On trouvera dans
nos Ecrivains des beautez, des graces,
186une délicatesse, une force que l'on
croira ne pouvoir pas imiter ; si ce
n'est pourtant qu'ils n'auront jamais
la brieveté ni le laconisme de quelques
Auteurs Grecs & Latins, parce
que nous ne sçaurions goûter l'irregularité
de la composition, ni les phrases
défectueuses & estropiées telles
qu'il s'en trouve dans ces Auteurs,
qui se sont rendus recommandables
par leur stile concis & serré ; par
exemple, dans Thucidide & dans Tacite,
nôtre genie est ennemi de cette
maniere d'écrire, laquelle est plus
blâmable à cause de son obscurité,
qu'elle n'est louable à cause de son
énergie. Car enfin, si ces Auteurs ont
acquis beaucoup de réputation, ils ne
la doivent pas à leur maniere d'écrire,
qui n'est estimée d'aucun des bons
connoisseurs.

Cependant j'ay vû dans les additions
aux Eloges de Monsieur de
Thou, qu'il y avoit un livre de Henry
Estienne, pour montrer que le
François est capable d'une aussi grande
brieveté que le Grec & que le
Latin, ce qui me paroît fort facile à
croire ; il n'y auroit qu'à vouloir
187entreprendre de la luy donner.

Voilà, ce me semble, le jugement
le plus équitable que l'on puisse faire
de l'énergie des langues, si c'est une
perfecion aussi considerable que l'on
le prétend ; il n'en faut point donner
aux unes au préjudice des autres, si
l'une est inférieure dans une expression,
elle sera superieure dans une
autre.

Et enfin, la connoissance de la verité
& des regles de nos devoirs dépend-elle
de cette énergie ? Qu'est-ce
que toute la force & la délicatesse des
Auteurs Grecs & Latins contient de
fin & de spirituel, que certaines choses
qui dépendoient des circonstances,
des temps, des personnes & des lieux,
lesquelles on peut ignorer sans aucune
diminution de ce que nous devons sçavoir
pour nous acquitter de tous les
devoirs de la vie civile, pour exceller
dans toutes les professions publiques,
en un mot, pour être & de parfaits
Chrétiens & de bons Citoyens ? Toute
cette délicatesse prétenduë n'est
donc qu'un frivole amusement de gens
qui n'ont pas pour la verité tous les
empressemens qu'elle merite.188

Chapitre XVII.
Du nombre ou de l'harmonie
des Langues.

Après avoir montré que toutes les
perfections du discours, desquelles
nous avons parlé jusqu'icy, sont
communes à toutes les langues ; il ne
me sera pas difficile de faire voir la
même chose à l'égard du nombre. Le
nombre du discours n'est autre chose
que son harmonie ou sa cadence, &
on appelle nombreux tout discours qui
est harmonieux, c'est-à-dire, dont la
prononciation fait sentir du plaisir à
l'oreille, à l'imagination, même
à l'esprit : car enfin, les sens ni l'imagination
ne sont point touchez de plaisir,
que l'esprit n'y prenne quelque
part ; il y a même un nombre dont
l'esprit seul peut être le juge.

On appelle nombre cette harmonie,
parce que les proportions d'où elle
resulte se mesurent par les nombres,
quoy que pourtant cela ne soit vray
que dans la Musique. Le nombre du
189discours dépend beaucoup plus du sentiment
de l'oreille que du jugement de
la raison. Mais enfin, il suffit que
cette harmonie soit l'effet de certaines
proportions pour pouvoir être appellée
de ce nom, omnis harmonia & concensus
numeris constat
.

La plus grande difficulté qui se presente
sur la preference des langues au
sujet du nombre, est de sçavoir comment
les Grammairiens & les Rheteurs
en peuvent disputer, & sur quel
fondement ils peuvent soûtenir que
certaines langues ayent à cet égard
quelque avantage au dessus des autres,
puisqu'il est certain que pour juger du
nombre des langues, & pour adjuger
à l'une la prééminence au préjudice
d'une autre, il faudroit avoir non seulement
une connoissance égale du
nombre de l'une & de l'autre, mais
encore une juste idée du nombre essentiel
& original, qui est la regle de
tous les autres, par la comparaison
duquel avec le nombre de ces langues,
on peut seurement juger de leur
perfection. Celuy qui approcheroit le
plus de ce nombre original, seroit sans
contestation le plus parfait.190

Or tout cela nous manque. il est
certain que nous n'avons point de notion
distincte de ce nombre original ;
& qu'ainsi la raison ne sçauroit faire
un juste discernement du nombre des
langues. Et si c'est à l'oreille seule
qu'il appartient d'en juger, je demande
par quelles regles seures ces questions
se peuvent terminer ? L'oreille
ne sçauroit manquer d'être toûjours
prévenue en faveur de quelque langue
au préjudice de toutes les autres ; &
elle le doit être necessairement en faveur
de la langue naturelle, de la prononciation
de laquelle seule elle est
bien informée, parce qu'elle y est faite
dés l'enfance. Et si l'oreille est toûjours
infailliblement prévenue, quelle
justice peut-on attendre de son jugement ?
Combien donc sont frivoles
les disputes des Grammairiens sur cette
matiere, si les décisions en sont si
incertaines ?

En effet, l'harmonie d'une langue
dépend certainement de sa prononciation ;
il faut donc pour en connoître
l'harmonie que nôtre bouche & nos
oreilles soient faites tout premierement
à sa veritable prononciation.
191Celuy qui la prononce mal en corrompt
le nombre, & celuy dont l'oreille
n'est pas accoutumée à sa veritable
prononciation, ne le goûte pas.
C'est ce que remarque saint Augustin,
écrivant à un de ses amis au sujet de
ses livres de la Musique, dans lesquels
il traite proprement de la prononciation :
Il l'avertit qu'il est difficile de
les bien entendre, & une des raisons
qu'il en rend, c'est (dit-il) qu'il est
necessaire de prononcer les mots de
telle maniere, que non seulement l'on
fasse sentir le temps de la durée de
chaque syllabe, mais encore les pauses
ou les silences qui se doivent mêler
dans certains intervales, sans quoy
l'on ne sçauroit ni marquer la cadence
du discours, ni la faire sentir à l'oreille.
Voicy les termes de ce Saint : Verum
etiam pronuntiando ita sonare merulas
syllabarum, ut eis exprimantur sensumque
feriant, genera numerorum.
Maxime quia etiam in quibusdam dimensa
intervalla miscentur ; quae omnino septiri
nequeunt ; nisi auditorem pronuntiater
informet
. [*]41

L'experience peut tres-bien nous
assurer de ce que je dis ; ceux qui prononcent
192nôtre langue avec trop de
précipitation nous surprennent ; ceux
qui la prononcent trop lentement,
nous impatientent, parce que les uns
ne remplissent pas l'oreille, & que
les autres la font languir. Ce que
Ciceron exprime par ces paroles, numeros
aures ipsae metiuntur ne aut non
compleas verbis, quod proposueris, aut
redundes
[*]42. Que l'on donne une de nos
plus belles Pieces d'éloquence à prononcer
aux hommes de certaines
Provinces, qui ont des prononciations
vicieuses, ils leur feront perdre toutes
les graces du nombre & de la cadence.

S'il est donc certain que ce soit la
prononciation qui forme le nombre,
il l'est de même que nous ne sçaurions
connoître le nombre d'une langue que
nous ne soyons parfaitement informez
de sa prononciation. Et par consequent
nous ne devons point nous flatter
de connoître le nombre des langues
dont la prononciation nous est
absolument inconnue. Or nous ne
sçavons nullement celle du Grec ni du
Latin dont il s'agit principalement dans
ces disputes ; il n'en faut point d'autres
preuves que les procés qui sont entre
193les Sçavans sur ce sujet. De temps en
temps il paroît des ouvrages sur la veritable
prononciation de ces langues ;
& il n'en a point encore paru qui n'ait
trouvé des contradicteurs.

Mais ce qui est certain, c'est que
chaque nation ajuste ces langues à la
prononciation de la sienne. Nous les
prononçons à la Françoise, les Allemans
à l'Allemande, les Polonois à
la Polonoise, & toutes les autres nations
ainsi. C'est ce qui fait que toutes
ces differentes nations ne s'entr'entendent
pas, même lorsqu'elles parlent
Latin. On allegue beaucoup
d'histoires plaisantes à ce sujet, comme
celle de Scaliger, qui dit à un
Ecossois, lequel luy parloit en Latin,
qu'il le prioit de l'excuser s'il ne l'entendoit
pas, qu'il n'avoit jamais appris
l'Ecossois.

Mais une preuve encore plus sensible
que nôtre langue ni nôtre oreille
ne sont point formées à la vraye prononciation
du Latin ; c'est que nous
prononçons les Vers tout autrement
qu'il ne les faut prononcer : il y a des
Vers que nous faisons plus longs qu'ils
ne le doivent être d'une, de deux &
194de trois syllabes, selon le nombre des
élisions qui s'y rencontrent, & nous
sommes tellement faits à cette prononciation,
que nôtre oreille non seulement
n'en est pas choquée, mais
qu'elle le seroit au contraire si nous
prononçions comme la mesure des
Vers le voudroit.

Multa quoque & bello passus.

Nous faisons sentir le que aussi ferme
qu'aucune autre syllabe de ce Vers, &
pour le bien prononcer, l'oreille ne le
devroit presque pas appercevoir. Saint
Augustin a remarqué en plusieurs endroits,
que les Affricains n'avoient
point de sentiment des longues & des
breves. J'en ay déja rapporté cy-dessus
un passage, où il dit, qu'ils ne pouvoient
discerner la .prononciation d'os
pour signifier un os, de celle d'os pour
signifier la bouche. Il ne pouvoit parler
ainsi, qu'il ne fût assuré que les
Romains prononçoient ce mot d'une
maniere sensiblement differente quand
il devoit signifier un os, & quand il
devoit signifier la bouche ; c'est-à-dire,
ou long ou bref, selon qu'il signifioit
l'un ou l'autre, autrement la remarque
195de saint Augustin seroit fausse.
Et nous sommes peut-être nous autres
encore moins capables que les Affricains
de faire sentir cette differente
prononciation & de l'appercevoir. Il
fait une remarque pareille dans ces livres
de la Musique ; il dit que la veritable
prononciation du Latin s'est
perduë, & que l'on ne sentiroit pas
aujourd'huy (c'est-à-dire, au temps
qu'il parloit) la faute qui seroit dans
la cadence de ce Vers.

Arma virumque cano, trojae qui primus
ab oris.

Je ne croy pas qu'il y ait des gens aujourd'huy
qui osassent se vanter d'appercevoir
cette faute autrement que
par la raison, & parce qu'on leur a
appris par regle les syllabes qui sont
ou breves ou longues, la seule chose
que nous sçachions seurement de la
prononciation du Latin. Tout cela
prouve que nous avons une connoissance
très imparfaite de la maniere de
prononcer cette langue.Et Messieurs de
l'Académie n'ont point fait de difficulté
de dire dans la sçavante & judicieuse
Preface de leur Dictionnaire, que les
196langues mortes n'ont plus qu'une prononciation
arbitraire, au défaut de la veritable
& de la naturelle, qui est totalement
ignorée
. C'est pourquoy j'aurois
dit à celuy qui souhaitoit d'entendre
haranguer Ciceron, qu'il devoit aussi
souhaiter d'être né Romain & au siecle
de Ciceron, qu'autrement il n'avoit
pas eu tout le plaisir qu'il s'imaginoit
à entendre ce grand Orateur.
Souvent il auroit été choqué de sa
prononciation, & peut-être même
n'auroit-il pas discerné plusieurs de
ses mots.

Ce que je viens de remarquer sur la
prononciation du Latin, se peut dire
de celle du Grec. Feu Monsieur Ménage
vouloit que l'on le prononçât
comme il se prononce aujourd'huy en
Grece, & prétendoit qu'il y avoit de
l'entêtement à le vouloir prononcer
comme on le prononçoit il y a deux
mille ans. S'il avoit raison en cela,
c'est parce que l'on peut être assuré de
la maniere dont les Grecs le prononcent
à present, & que l'on ne sçauroit
sçavoir comment ils le prononçoient
en ces temps-Ià. Mais si on ne
sçauroit sçavoir cette ancienne prononciation,
197comment peut-on vanter
son harmonie & sa cadence ? Scaliger
dit dans une de ses Lettres, que tout
le monde aime les Vers ïambes Grecs,
mais qu'il n'y a personne qui en connoisse
la beauté. Il y a donc de l'entêtement
de tant admirer ce que l'on
ne connoît pas.

Au reste, les choses doivent être naturellement
ainsi. Nous sommes nez
dans un autre temps, dans des climats
tout differens ; & ainsi nos organes ne
sont pas tout à fait semblables à ceux
des peuples qui parloient ces langues.
C'est pourquoy, quand il n'y auroit
que cette raison, nous devons articuler
les lettres & les syllabes autrement
qu'ils ne faisoient, & par consequent
prononcer leurs mots autrement
qu'eux. Après cela, que l'on dispute
du nombre de ces langues : on n'en
peut parler que par conjectures, ou
selon les préjugez, la raison ne sçauroit
jamais avoir aucune part à ce
que l'on en dit ; & par consequent c'est
sans raison que l'on entre dans ces
contestations.

J'ay vû des personnes qui croyent
que ces questions se peuvent decider
198par les regles de la Musique, & que
les langues qui sont plus propres aux
compositions de Musique, sont sans
doute les plus harmonieuses. Mais
quand il seroit vray qu'il y auroit des
langues qui suivroient plus facilement
la varieté des tons de la Musique (ce
que je ne sçaurois accorder) le moyen
que nous puissions sçavoir celle qui
auroit cet avantage, que nous ne
sçussions sa prononciation ; c'est donc
une necessité d'être premierement assuré
de cette prononciation.

D'autres ont prétendu qu'y ayant
certaines lettres plus douces & plus
faciles à prononcer comme l'l & l's,
& d'autres lettres au contraire plus
rudes comme l'm & l'r ; les langues
les plus abondantes dans les premieres
ne sçauroient manquer de toucher
plus agréablement l'oreille ; au lieu
que celles qui se servent plus des autres
la blessent & la fatiguent nécessairement,
que par consequent les premieres
ont un nombre beaucoup plus
parfait.

Ils ajoûtent que les langues où il se
trouve plus de mots composez de
voyelles seules, ont encore l'avantage
199de l'harmonie, parce que le son est
tout dans les voyelles.

Mais si nous convenons nous autres
François de ces observations, parce
qu'elles sont avantageuses à nôtre langue ;
je doute fort que tous les hommes
de toutes les langues en demeurassent
d'accord. Cependant il faut
des regles communes & également approuvées
de tous les hommes ; sans
quoy on ne peut rien conclure de certain.
Ces nations qui parlent des langues
si chargées de consonnes,ne conviendront
jamais de ces principes ; elles
prétendront que les lettres les plus
rudes articulant davantage la voix,
& faisant un plus grand effet sur l'organe,
en font aussi un plus grand dans
l'imagination & dans l'esprit &
qu'ainsi elles ont un nombre plus puissant
& plus énergique. Elles diront de
même que les mots qui n'ont point de
consonnes ou qui en ont peu, ne sont
pas assez differens des cris des animaux
pour former le langage des hommes.
Et ces prétentions ne manquant pas
de raison, il s'ensuivra que chacun ne
raisonnera dans ces matieres que selon
son temperament & la conformation
200de ses organes ;c'est-à-dire, selon ses
préjugez. Ceux qui auront les organes
faciles à ébranler, ne voudront être
touchez que legerement, & les autres
qui ont les organes durs & pesans,
aimeront un langage qui se fasse
plus sentir.

Il est donc certain qu'à considerer la
nature, les choses ne sçauroient être
autrement. Les organes de la parole
étant toûjours proportionnez à ceux
de l'oüie, l'articulation de la voix s'ajuste
toûjours au sentiment de l'oreille.
C'est pour cette raison que chaque
nation est prévenuë en faveur de
sa langue, & la doit trouver plus belle
& plus nombreuse qu'aucune autre,
Ainsi un homme qui parle naturellement
l'Esclavon, ne pourra croire que
sa langue toute herissée de consones
qu'elle soit, n'ait pas un nombre aussi
agreable & aussi touchant que les langues
les plus estimées.

Il est vray que les partisans du Latin
nous veulent persuader qu'ils sont
plus touchez de la cadence arbitraire
qu'ils luy donnent, qu'ils ne le sont de
celle du François. Cette langue est
belle même avec une prononciation
201étrangere (disoit un de ces Messieurs [*]43.)
Combien l'étoit-elle donc dans sa prononciation
naturelle ? pour moy je ne
sçay si je raisonnerois bien, mais je
dirois tout le contraire. La Langue
Françoise est si belle que je sens du
plaisir à entendre toutes les langues
prononcées à la Françoise. Car Monsieur
du Perrier de qui est cette remarque,
prononçoit le Latin à la Françoise,
comme sont tous les François ;
c'étoit dont en effet la prononciation
Françoise qui luy plaisoit.

Il faut avoüer que l'on nous apprend
au College à prononcer le Latin avec
une grande emphase & une grande
majesté, afin d'élever par cette prononciation
fastueuse le Latin au dessus
du François. Mais s'il ne tenoit
qu'à s'enfler la bouche, & à faire effort
de la poitrine, nous donnerions
au François une prononciation aussi
empoullée qu'ils en donnent au Latin,
& nous le ferions avec plus de raison,
parce que nous sommes assurez de la
maniere dont il doit être prononcé.

S'il s'agissoit d'opposer le François
au Latin pour le nombre, nous alleguerions
des raisons très-fortes, pour
202montrer que le François l'emporteroit
à cet égard. S'il est certain que le
François soit naturellement nombreux,
comme l'on n'en sçauroit douter,
puisqu'il l'est dans sa composition
toute simple & toute naturelle ; n'a-t-il
pas l'avantage au dessus du Latin,
dans lequel il a falu renverser l'ordre
de la construction, & transposer les
mots pour luy trouver un nombre exquis ?
Cette raison seule suffiroit, ce
me semble, pour decider en faveur du
François, puisque les beautez naturelles
sont toûjours de beaucoup préférables
aux autres.

S'il est donc vray que l'on ne puisse
goûter parfaitement le nombre d'une
autre langue, que de sa langue naturelle ;
parce que nos organes ne sçauroient
être faits à la prononciation
que de cette seule langue ; ces sortes
de disputes sont de purs amusemens ;
& pour en parler selon les idées claires
de la raison, les langues ne peuvent
rien avoir au dessus les unes des
autres pour le nombre, non plus que
pour toutes les autres vertus du discours.

On peut distinguer dans le discours
203deux sortes de nombres, sçavoir un
qui est purement naturel, & l'autre
qui vient de l'artifice. Le premier naît
de la simple prononciation, & le second
de l'arrangement des mots & de
la composition des periodes. Or il n'y
a point de langues où ces nombres ne
se rencontrent : Etant toutes également
l'ouvrage de la nature, se formant
toutes par l'usage naturel des
organes, elles ont par necessité toutes
un nombre naturel, parce qu'il est
impossible de former le discours sans
pousser sa voix avec certaines proportions,
& selon certaines mesures d'élevation
& d'abaissement, & ces mesures
sont une cadence naturelle. Et on
peut dire dans ce sens avec beaucoup
de verité, qu'il ne se fait rien sans
nombre, omnia in pondere, numero &
mensura
.

Il seroit impossible à l'homme de
parler autrement, il faut necessairement
qu'il pousse l'air & qu'il le tire
dans cette proportion, & toutes les
langues sont égales au regard de ce
nombre. Id numerosum est in omnibus
sonis atque vocibus quod habet quasdam
impressiones & quod metiri possumus intervallis
aqualibus
. [*]44204

C'est ce nombre qui regle non seulement
la longueur des mots qui ne
peuvent passer une certaine quantité
de syllabes, comme huit, par exemple ;
car je croy que les mots les plus
longs ne vont que jusques là, & il y en
a même tres-peu qui y aillent ; parce
que plusieurs mots de cette longueur
rangez de suite romproient les mesures
de l'élevation & de l'abaissement
de la voix, & par consequent de la
respiration. Ce nombre naturel regle
donc non seulement la longueur des
mots, mais encore l'étenduë des phrases
& des periodes. Il demande que
l'on renferme une pensée dans une certaine
quantité ou de mots ou de phrases,
afin que les poulmons puissent les
prononcer sans fatigue, & que l'esprit
les puisse comprendre sans peine, &
l'homme fait tout cela naturellement.

Le nombre artificiel consiste dans un
arrangement étudié des mots & des
phrases pour composer les periodes,
afin de les rendre par leur cadence
d'une prononciation plus facile & plus
agreable à l'oreille. Car il est certain,
que plus un discours est harmonieux,
205plus il est facile à prononcer & agreable
à entendre. Un homme ne sçauroit
parler avec facilité sans être écoûté
avec plaisir. Et ceux qui composent
en quelque langue que ce soit, doivent
toûjours chercher ce nombre dans leur
composition. Nôtre langue même toute
simple & toute naturelle qu'elle est
dans sa construction, est pourtant
susceptible de ce nombre artificiel. Et
on remarque de grandes differences
entre les compositions des personnes
éloquentes, & celles des autres. S'il
ne nous est pas permis de renverser
cette construction, ni de la brouiller
comme les Latins faisoient la leur ;
il y a toûjours un grand artifice dans
l'arrangement des mots, dans la liaison
des phrases, & dans le tour des
periodes que Quintillien appelle ordo,
junctura, numerus [*]45.

Je pourrois encore parler d'un autre
nombre qui resulte du parfait accord
du stile avec les matieres que l'on traite,
c'est celuy dont j'ay dit cy-dessus,
que l'esprit seul pouvoit juger, & toutes
les langues sont susceptibles de ce
nombre comme des autres ; il n'y en
a point où on ne puisse parler des
206choses petites d'un stile simple, des
mediocres d'un stile mediocre, des
grandes & magnifiques d'un stile sublime
& pompeux, dans lesquelles,
en un mot, on ne puisse composer sur
toutes sortes de sujets, selon les regles
de la plus parfaite éloquence.

Il y a long-temps que l'on fait voir
par experience quil n'y a point de sujets
ausquels le François ne soit propre,
aux mysteres mêmes les plus sublimes
de la Religion. Il n'y a point
de science que l'on n'y puisse enseigner,
la Theologie même, le Droit & la
Medecine ; quoy qu'il soit plus avantageux
de les enseigner en Latin, afin
d'entretenir & l'unité de la Foy par
l'unité de ce langage, & le commerce
des Sciences entre les Sçavans de differentes
nations ; & obliger ceux qui
les étudient de les aller toûjours puiser
dans les veritables sources.

Enfin, je ne craindray point de dire
qu'il n'y a point de langue ou il ne
se puisse former des Demosthenes &
des Cicerons. Il ne faudroit que des
genies semblables à ceux de ces deux
grands Orateurs, pour faire de toutes
sortes de langues ce que ces deux ont
207fait du Grec & du Latin, puisqu'ils
pourroient dans toutes trouver l'ordre,
les liaisons & le nombre qui fait
toute la beauté du discours, Faelicissimus
sermo est cui & rectus ordo & apta
junctura & cum iis numerus oportunè cadens
contingit
[*]46.

Mais après tout, afin de terminer la
question au gré de tout le monde, s'il
y a des langues dont la cadence convienne
mieux aux sujets de certain
genre, elles se trouveront aussi moins
propres aux autres sujets. Si l'une excelle
dans la force, l'autre excellera
dans la douceur de l'harmonie : de
sorte qu'à tout examiner chacune aura
dequoy se dédommager ; & aucune
ne pourra s'attribuer une superiorité
absoluë au dessus des autres. Nous
parlerons dans le Chapitre suivant du
sublime, dont le nombre fait une
partie.208

Chapitre XVIII.
De la sublimité ou de la grandeur
du discours.

La sublimité ou la grandeur du
discours est un des principaux effets
de l'énergie & du nombre. Ainsi
on pourroit dire que ce seroit assez
d'avoir prouvé que toutes les langues
ont leur énergie & leur nombre, pour
être assuré qu'elles ont aussi toutes
leur sublime ; & que l'éloquence n'a
rien de si magnifique dont elles ne
soient capables autant les unes que les
autres : ou s'il est vray que ce soit de la
grandeur des pensées que naisse principalement
celle du discours, les hommes
de toutes les langues ne peuvent-ils
pas avoir des pensées également
grandes ?

Neanmoins puisque le sublime est
d'un si grand prix dans l'éloquence,
que quelques-uns des plus celebres
Rheteurs de l'antiquité en ont composé
des Traitez entiers, il merite bien
que l'on en fasse un Chapitre exprés.209

Un de ces Traitez qui a échappé à
l'injure des temps, est celuy de Longin,
encore est-il un peu défectueux.
Cet excellent ouvrage nous a été
donné en François par un Auteur capable
de composer l'original ; & on
pourroit dire que sa traduction & ses
reflexions suffisent seules pour faire
comprendre que le sublime n'est point
attaché au genie de certaines langues,
non plus qu'à celuy de certains hommes.

J'ay lû & relu plusieurs fois cet ouvrage,
& tout excellent qu'il est, il ne
nous donne pas, ce me semble, encore
des idées précises de la nature du
sublime. D'abord il nous en marque
les effets & ensuite les sources ; enfin,
il donne des exemples du veritable sublime
& du faux : mais en tout cela il
ne me paroît pas qu'il détermine en
quoy il consiste.

Car de dire que le sublime est ce qui
forme l'excellence & la souveraine perfection
du discours… Ce qui ravit… Ce qui
transporte, & ce qui produit en nous une
certaine admiration, mêlée d'étonnement
& de surprise… Ce qui éleve l'ame, &
luy fait concevoir une plus haute opinion
210d'elle-même
. Toutes ces expressions
font bien concevoir les merveilleux
effets du sublime : mais elles nous
laissent à chercher la cause de ces effets ;
elles nous avertissent que lorsque
nous nous sentirons ravis & transportez
par les traits de quelque discours,
il faut qu'il y ait du merveilleux ;
mais ce n'est pas nous faire voir clairement
la nature de ce merveilleux.
Ainsi ce que dit Longin n'instruit pas
encore assez nôtre raison, & ce n'est
neanmoins que par les lumières de la
raison que nous devenons veritablement
habiles & bons connoisseurs.

Mais qui oseroit entreprendre de
suppléer ce qui manque à un ouvrage
d'une si grande reputation ? En attendant
que de plus habiles que moy le
fassent, je proposeray seulement icy
mes conjectures, & autant qu'il est
necessaire pour l'execution de mon
dessein.

Il me semble donc que le sublime
peut bien n'être autre chose qu'une
vive & parfaite imitation ou de la nature
ou de ce qui surpasse la nature.
L'imitation de la nature sera le sublime
des Orateurs ; & l'imitation de ce
211qui est au dessus de la nature sera celuy
des Poëtes. Nous dirons ailleurs
pourquoy la Poësie demande du surnaturel
& du divin.

Comme il n'y a rien de plus grand
ni de plus admirable que la nature,
ce qui l'imite parfaitement, ce qui
nous en presente des images vives &
ressemblantes, ne sçauroit manquer
de paroître veritablement grand &
sublime. Et comme la nature n'est
pas uniforme dans ses operations,
qu'elle ne se conduit pas toûjours par
les mêmes voyes, & qu'elle a ses prodiges
& ses miracles ; c'est dans une
vive expression de ces prodiges qu'éclate
principalement ce merveilleux.

Voila en quoy j'ay conçu que consiste
ce sublime, qui produit tous les
merveilleux effets dont parle Longin.
Et il me semble que cette idée s'accorde
très-bien avec tous les preceptes
qu'il donne pour y arriver. Cette idée
même se trouve enveloppée dans ses
pensées. Lorsqu'il dit, que dans les ouvrages
de l'art on considere le travail
& l'achèvement, & que dans ceux de
la nature c'est le sublime & le prodigieux ;
cela signifie, ce me semble
212que le sublime & le prodigieux du discours
est ce qui represente bien le sublime
& le prodigieux de la nature :
& bien qu'il n'entende parler que des
effets extraordinaires de la nature, &
qu'il semble que l'on en puisse conclure
qu'il n'a pas crû qu'il pût y avoir du
sublime dans les peintures de ce qui
luy est ordinaire, il est pourtant certain
que les peintures excellentes des
choses les plus communes, ne sçauroient
manquer de toucher & de ravir
l'ame ; car qu'y a-t-il dans la nature
de si ordinaire, de si vil & de si
méprisable, à ce qu'il semble, qui
étant recherché, examiné & bien representé,
ne produise une admiration
mêlée d'étonnement & de surprise ?
Quand le Prophete dit : Que vos ouvrages,
Seigneur, sont magnifiques ; vous
avez tout fait avec sagesse
. Ce discours
comprend les vermisseaux de la terre,
les feüilles des arbres & les cheveux
de nôtre tête, aussi-bien que les Elemens,
les Cieux & les Plantes. Dieu
est admirable en tout, & aucun de
ses ouvrages ne sçauroit être regardé
avec attention sans etonnement. Et
enfin il n'y auroit toûjours qu'un peu
213de plus ou de moins entre le sublime
des choses ordinaires, & celuy des
choses extraordinaires de la nature.

Les passions mêmes qui n'ont rien
de grand, qui marquent de la petitesse
de cœur & de la foiblesse, comme
l'affliction, la peur, la tristesse,
peuvent être si bien peintes, que l'ame
s'en sentira autant émuë & transportée
que par les traits des choses
qui nous paroissent les plus grandes.
Auroit-on raison de dire, qu'il n'y auroit
rien de grand ni de sublime dans
une vive description de la frayeur &
du transissement où seront les hommes
à la vûë de l'appareil du jugement
dernier ? Je croy même que Longin a
compris ce que je dis dans ces paroles [*]47,
que l'art n'est jamais dans un si
haut point de perfection, que lorsqu'il
ressemble si fort à la nature, que
l'on le prend pour la nature même.

Si le sublime, selon cette notion, est
capable de produire tous les effets que
Longin attribuë au sublime, il se peut
aussi tirer de toutes les sources qu'il
en a marquées. La premiere de ces
sources est une élevation d'esprit, qui
nous fait penser heureusement les
214choses : car de bonne foy, qu'est-ce
que penser heureusement les choses,
que les penser telles qu'elles sont veritablement ?
& qu'est-ce qu'en parler
d'une maniere sublime, que les exprimer
comme l'on les a pensées ?

La seconde est le pathetique ;
c'est-à-dire, selon luy, cet enthousiasme
ou cette vehemence naturelle qui
touche & qui émeut. Or un Orateur
qui a reçû de l'Auteur de la Nature
cette vehemence, ne l'employe jamais
bien, que lorsqu'il parle selon des
idées justes & naturelles. Quand il va
au delà il tombe dans le phebus &
dans une enflure qui le rend ridicule.
La troisiéme source se trouve dans
les figures tournées d'une certaine
maniere. Cette expression est trop vague
& trop incertaine pour un si habile
Maître ; (cela soit dit pourtant en
toute humilité) mais ces figures pour
être bien tournées doivent être tout de
même naturelles ; c'est-à-dire, être
tirées d'objets qui ayent des rapports
naturels avec les sujets que l'on traite,
quoy que ces objets le doivent surpasser
en excellence, afin de le relever
autant que la raison le demande :
215car s'il se trouve une disproportion,
trop grande, loin de faire paroître sa
grandeur, on ne fait que découvrir la
petitesse d'une imagination qui succombe
sous l'idée des choses mediocres.

La quatriéme source est la noblesse
de l'expression, & elle revient à ce
que j'ay déja dit : quand on a heureusement
pensé, si l'on s'exprime aussi-bien
que l'on aura pensé, on s'exprimera
sans doute noblement.

La cinquiéme & la principale qu'il
met dans la composition & dans l'arrangement
des paroles dans toute leur
magnificence & leur dignité, est la
même chose que le nombre dont j'ay
déja parlé ; & cette composition consiste
à suivre l'ordre avec lequel se
peignent le plus naturellement les pensées
& les idées les plus veritables que
l'on a conçûës des choses. Ainsi toutes
les lumieres que l'on peut tirer de
l'indication que fait Longin, des sources
du sublime, se reduisent à nous
apprendre, que parler d'une maniere
grande & relevée, c'est representer ou
le naturel ou le surnaturel, aussi beau,
aussi grand, & aussi merveilleux qu'il
est.216

Les exemples qu'il allegue prouvent
la même chose.Jl n'y a en effet du
grand & du magnifique dans ces
exemples, .que parce qu'ils representent
la nature nar des traits si vifs,
qu'il semble que ce soit la nature elle-même
qui parle. La réponse d'Alexandre
à Parmenion a de la grandeur,
parce qu'elle peint parfaitement
le naturel fier & ambitieux de ce
Prince. Parmenion dont le coeur n'avoit
pas conçû de si hauts desseins que
celuy d'Alexandre, se seroit volontiers
contenté de la fille de Darius en mariage,
& de la moitié de l'Asie pour
sa dot. Mais Alexandre à qui le monde
entier ne suffisoit pas, ne pouvoit
écouter cette proposition ; & sa réponse
à Parmenion ne pouvoit pas avoir
plus de grandeur, parce qu'elle
ne pouvoit pas faire concevoir d'une
maniere plus délicate & plus spirituelle
l'ambition effrenée de ce Conquerant.
Or c'est dans cet ambition que
le monde ignorant & corrompu met
la grandeur de l'ame. Si j'étois Alexandre
(luy disoit Parmenion) j'accepterois
les offres que me fait Darius ;
& moy aussi, si j'étois Parmenion,
217répond Alexandre,

Les expressions qu'il rapporte d'Homere ;
tirent toute leur magnificence
de ce qu'elles representent le naturel
aussi grand qu'il est. Mais les paroles
de Moïse sont les plus magnifiques
qui puissent sortir de la bouche d un
homme mortel ; parce qu'elles portent
le veritable caractere & le plus
sensible de la toute-puissance de Dieu :
en montrant que sa parole suffit pour
faire sortir toutes choses du néant. Et
si Longin avoit fait sur cette expression
de Moïse toutes les reflexions
qu'elle meritoit, & qu'un homme aussi
spirituel sembloit ne devoir jamais
manquer de faire ; il ne l'auroit pas
attribuée à l'esprit de ce grand Legislateur :
il se seroit apperçû que l'homme
ne sçauroit jamais tirer une expression
pareil de son propre fonds, &
qu'il faut necessairement qu'il soit
inspiré de l'Esprit divin : puisque s'il
faut une puissance infinie pour donner
de la fecondité au néant, l'homme ne
pouvant naturellement penser que le
néant puisse devenir fecond, n'auroit
pû ni le dire, ni l'exprimer aussi dignement,
si l'Etre en qui reside cette
218puissance, ne le luy avoit suggeré.
Mais ce n'est pas le lieu de montrer
plus au long les lumieres qu'un homme
raisonnable peut tirer de ces paroles :
Il a parlé & tout a été fait ; il a
dit que la lumière se fasse, & la lumiere
a été faite
.

Ce sont là, ce me semble, les idées
les plus claires & les plus précises du
sublime. Et si elles sont vrayes en effet,
je ne vois point de raison pourquoy
il y auroit des langues privées de
l'avantage de fournir des traits propres
à tracer des tableaux les plus ressemblans
de tout ce que la nature peut
produire, de ce que les hommes peuvent
penser & faire de grand & de
prodigieux ; & même de tout ce que
Dieu a revelé aux hommes pour être
l'objet de leur foy & la regle de leur
conduite. Pourquoy, par exemple,
les Demosthenes & les Cicerons ne
pourroient pas dans nôtre langue tonner,
éclairer, foudroyer aussi-bien
que dans celle qu'ils ont parlée ? Pourquoy
Moïse n'auroit pas pû dire en
François ce qu'il a dit en Hebreu, &
avec toute la dignité & la majesté
qu'il l'a dit, Je ne croy pas que quelqu'effort
219que l'on fasse, on puisse trouver
de bonnes raisons de difference.

Peut-être que les admirateurs du
Grec & du Latin s'imagineront que
quelques langues pourroient être
moins propres pour soûtenir toute
l'elevation des pensées, parce que les
nations qui les parlent n'auroient pas
autant de hardiesse que les Grecs ou
que les Romains à employer des figures
outrées & des expressions qui vont
au delà du vray & de l'apparent ; mais
si ces nations sont plus modestes dans
leur stile, leur sublime n'en est que
plus veritable, & en tombe moins dans
l'enflure. Nous autres François, par
exemple, nous ne sommes pas à beaucoup
prés si hardis dans nos façons de
parler ; mais nôtre éloquence chaste
& moderée en est plus dans les regles,
& en doit davantage plaire aux personnes
d'un goût exquis : de sorte que
s'il est vray que nôtre langue tienne
de cette moderation, si elle n'aime pas
à se servir de ces expressions qui ne
conviennent qu'à des hommes d'une
imagination déreglée, ou trop ébloüis
de leur propre estime, en cela elle est
preferable au Grec & au Latin.220

Enfin, tous ceux qui auront le goût
assez bon pour ne pas prendre pour
sublime le phebus & le galimatias,
trouveront que le François est susceptible
de toutes les figures qui sont
dans les règles de la veritable éloquence,
& d'où resulte la veritable grandeur.
On y traite avec succés les sujets
qui demandent le plus du grand &
du merveilleux. Ce qui faisoit la matiere
de l'éloquence des Payens ne passoit
point les bornes du temps ; &
nous avons nous autres des sujets qui
n'ont point d'autres bornes que l'éternité.
Si on a dit des Princes de l'éloquence
Grecque & Romaine qu'ils
éclairoient, qu'ils tonnoient, qu'ils
foudroyoient ; que c'étoit des feux qui
consumoient tout, & des torrens qui
renversoient tout, on le peut bien dire
plus raisonnablement & plus veritablement
de beaucoup de nos Prédicateurs,
qui changent les loups en agneaux,
les vautours en colombes ;
en un mot, qui opèrent par la puissance
de la parole de plus grandes
merveilles, que les Poëtes fabuleux
n'en ont attribué à la puissance de
leurs Dieux. Mais tous ces avantages
221ne se pourront disputer à aucune des
langues que parlent les Chrétiens.

Chapitre XIX.
Que toutes les Langues seront capables
de toutes sortes de compositions,
de Proses, de Vers,
de Descriptions, de Devises,
&c. Observations sur la Versification
des Latins & sur la
nôtre.

Aprés avoir montré que toutes les
langues sont susceptibles de tout
ce qui rend le discours clair, net, intelligible,
fort & énergique, de tout
ce qui le releve & l'ennoblit ; je puis
conclure qu'elles peuvent servir par
consequent à toutes sortes de compositions
les plus simples, les mediocres,
& les plus relevées de Prose & de
Vers, aux Inscriptions, aux Devises,
&c. C'est ce que Monsieur Charpentier
a déja fait voir à l'égard de la
Langue Françoise, dans le Traité qu'il
a composé de l'excellence de cette
222langue : car il n'y allegue point de solides
raisons qui ne se puissent appliquer
à toutes les langues ; & ce que
dit Monsieur le Laboureur des avantages
de la Langue Françoise sur la
Latine pour les compositions de tout
genre, se reduira à l'égalité, quand
on fera disputer les langues contre les
langues, & non pas les hommes contre
les hommes.

Ce dessein a encore en quelque maniere
été executé par Monsieur Perrault,
dans son Paralelle des Modernes
avec les Anciens puisqu'en faisant
voir que les Modernes, ou pour
mieux dire, les François, car ce n'est
que chez les François qu'il prend ses
pieces de comparaison, peuvent marcher
de pas égal avec les Grecs & les
Latins, à l'égard de toutes les Sciences
& de tous les Arts ; & que nos
Philosophes, , nos Poëtes, nos Orateurs,
& nos Historiens n'étoient point
inférieurs à ceux que l'on estime le
plus entre les Anciens, il a montré en
même temps que la Langue Françoise
peut suffire à tout ce que la beauté, la
force & la sublimité de l'Eloquence &
de la Poësie peuvent demander.223

Je ne m'arrêteray donc point à ce
qui a déja été executé par d'autres plus
habiles que moy. Je feray seulement
icy quelques Observations sur la Versification
des Latins & sur la nôtre,
sans pourtant m'attribuer l'autorité de
Legislateur, mais avec la soumission,
laquelle convient à un disciple, qui
doit se rapporter en tout au jugement
des Maîtres.

Messieurs le Laboureur & Sleuse disputent
beaucoup sur la structure des
Vers François & Latins, & chacun est
pour celle de la langue qu'il estime le
plus. Monsieur le Laboureur pour la
Versification Françoise, & Monsieur
Sleuse pour la Latine ; l'un aime la
rime, & l'autre la cadence des longues
& des breves : Mais puisque l'on
fait en Latin des Vers rimez, & en
François des Vers mesurez & non rimez,
ou mesurez & rimez tout ensemble,
une grande partie des raisons
de leur dispute s'évanoüit, & ces langues
n'ont rien au dessus l'une de l'autre
à cet égard.

Au reste, pour saper par le fondement
le sujet de leur contestation, je
croy que l'une & l'autre Versification
224a ses défauts, en ce quil y a trop d'artifice
dans l'une & dans l'autre, & un
artifice trop sensible. Premierement,
cet artifice gêne trop les esprits, & les
force de tomber dans des licences que
la raison ne sçauroit excuser qu'à
cause de la contrainte. Or y a-t-il de
la raison à établir des regles par lesquelles
on est contraint de violer les
regles les plus essentielles, & par
consequent les plus inviolables du discours.
Secondement, cet artifice si
affecté & si visible dégoûte enfin ; c'est
un repas qui n'est composé que de ragoûts
& de saupiquets : de là vient que
l'on ne sçauroit donner à la lecture de
la Poësie tout le temps que l'on donne
à la lecture de la Prose sans s'ennuyer,
au moins quand on a l'esprit
grave & un peu de bon goût.

On peut donc reprocher aux Latins
l'invention de leurs syllabes longues
& breves, que l'on ne sçauroit ajuster
pour composer des Vers sans faire
des fautes contre les regles de la
Grammaire. Il est vray que l'on les
appelle des licences Poëtiques. On en
fait même contre la raison : car y a-t-il
de la raison à fourrer dans un discours
225des mots absolument inutiles
pour le sens, & qui par cela seul qu'ils
sont inutiles ne sçauroient manquer
de nuire, parce qu'ils ôtent la netteté
du discours. Ce sont des pieces dans
une machine, lesquelles ne servant de
rien à son mouvement, ne peuvent
qu'elles ne l'empêchent. On voit bien
que je veux parler de ces épithetes,
qui assez souvent ne font point d'autre
effet dans un Vers que de l'allonger.
On a fait des magazins de ces mots,
afin d'en trouver toûjours à point nommé
pour remplir la mesure des Vers :
il n'y a point de meilleur secret pour
apprendre à composer sans jugement,
& rien ne me paroît plus indigne d'Ecrivains
serieux & bien sensez que ces
pieces de rapport. Je ne voy point même
d'amusement plus frivole que cet
arrangement de mots, & cette observation
de syllabes longues, breves &
mediocres ; car Aulugelle parle aussi
des syllabes mediocres, peut-être étoit-ce
celles de la quantité desquelles
disputoient les Grammairiens.

La nature dont on ne sçauroit trop
aimer ni rechercher la simplicité, n'aime
pas ces contraintes : elle veut
226marcher librement, & non par bonds
& par voltes, comme les chevaux de
manége, ou par ressorts comme les
machines ; c'est-à-dire, qu'elle veut
s'exprimer uniment & facilement,
sans observer avec tant d'exactitude la
durée des syllabes, je dis même dans
les Vers : car si la Poësie doit être plus
mesurée que la Prose, la contrainte y
sied toûjours mal. Je ne sçay si les Romains
s'assujettissoient scrupuleusement
à ces mesures dans leurs discours
ordinaires ; mais il me semble
que cette affectation ne convenoit gueres
à des personnes aussi graves qu'ils
l'étoient, ils devoient laisser ces minuties
aux Grecs, & demeurer dans
les bornes de leur veritable caractere,
s'attacher à la solidité des choses, &
non pas aux cadences des mots.

On peut faire le même reproche aux
François pour leurs rimes ; elles ont
les mêmes défauts que les longues &
les breves des Latins : c'est un artifice
puerile, qui lasse enfin l'organe à
force de le battre toûjours de ces consonnances.
Et quoy que nous soyons
beaucoup plus severes dans nôtre maniere
de versifier, ces rimes neanmoins
227obligent souvent de donner à nos pensées
& à nos expressions des tours qui
ne sont pas naturels, & on s'apperçoit
que quelque fois les mots qui signifissent
les Vers ont été appellez pour
la rime plutôt que pour la raison. On
sçait où chercher ces rimes au besoin ;
ces repertoires ne font pas de meilleurs
effets pour la justesse de la composition
que ceux des épithetes. Combien
de Poëtes, ajoûtent leurs rimes
avant que d'ajuster leurs pensées ?

Je puis fort bien me tromper. Mais
je suis persuadé que nos Vers en seroient
beaucoup plus beaux qu'ils auroient
plus de grandeur & de majesté,
s'ils n'étoient point rimez, & il y a
long-temps que je croy que les rimes
sont une des principales causes pourquoy
les Poèmes épiques ne réüssissent
pas dans nôtre langue. Car quand il
y auroit plus de bon sens & de justesse
que dans ceux des Grecs & des Romains,
cette rimaillerie continuelle
ne sçauroit manquer de diminuer du
poids & de la grandeur des sujets qui
se traitent dans ces sortes de Poëmes.
Dum additur numerus pondus detrabitur.
C'est badiner sur des mots, lorsque
228l'on doit être tout occupé de la grandeur
des choses. Nos Vers en seroient
beaucoup plus nombreux si on méprisoit
ce faux nombre.

Quelqu'un me pourra dire que j'impute
à la Poësie ce qui n'est que le vice
des mauvais Poëtes, & que dans
les bons Poëmes soit Latins, soit François,
on ne trouvera point de mots
qui ne fassent d'autre office que de rimer
ou de remplir la mesure des Vers.
Heureux sont les Poëtes chez qui la
raison regle les fonctions des épithetes
& des rimes : mais je ne sçay si les
plus grands admirateurs d'Homere,
d'Horace ou de Virgile, oseroient soûtenir
qu'il ne se trouve point de chevilles
dans leurs Vers ; & que l'on
n'en sçauroit retrancher aucun mot
sans diminuer la force ou la grandeur
des pensées ; & si nos Poëtes François
sont plus châtiez, si nôtre Poësie ne
peut souffrir un mot qui n'est appellé
que pour la rime ; il est toûjours constant
qu'il y a beaucoup de mots dont
la rime fait le principal mérite.

Voilà ce que j'ay remarqué à l'égard
des Vers Latins & François ; pour
les vouloir faire trop mesurez on ne
229les fait pas si beaux que l'on les pourroit
faire : car encore une fois, si la
cadence des Vers doit être plus reglée
que celle de la Prose, il ne faut
pas neanmoins que la nature & la
raison y soient enchaînées par la contrainte
des mesures.

La Versification aussi-bien que la
Poësie tire son origine de l'Ecriture.
Les Poëmes qui s'y trouvent ont été
les modeles sur lesquels se sont formez
les premiers Poëtes du Paganisme,
comme je le feray voir ailleurs. Comme
ces Poëmes étoient des Chants, on
leur avoit donné des mesures propres
pour être chantez, & je croy qu'on
n'y avoit point cherché d'autres finesse
quant à la cadence, que de les
accommoder à la portée des poulmons
& aux inflexions de la voix. Et
peut-être que nous ferions mieux de
les imiter dans cette simplicité, que
de nous embarrasser de toutes les regles
que des gens de grand loisir ont
imaginées avec beaucoup d'application
& d'étude. Il y auroit bien une
autre varieté dans le nombre des
Vers, & une autre élevation dans les
pensées, si l'esprit n'y étoit pas gêné
230& détenu comme dans un filet par cette
quantité de petites regles.

Ce sont là les pensées qui me sont
venuës sur la maniere de versifier : je
les expose au jugement des personnes
de bon goût, prêt à les retracter, si
on trouve qu'elles soient contre la raison
& le bon sens, qui sont les seuls
maîtres ausquels on se doit assujettir.

Il ne me reste qu'à ajoûter quelque
chose, à ce que dit Monsieur Charpentier,
au sujet des Inscriptions des
Monumens publics, des Medailles &
des Devises. On parle du stile lapidaire,
comme s'il étoit tellement propre
au Latin qu'il fût interdit à toute autre
langue ; c'est un stile couppé, où
l'on sous-entend une partie de ce que
l'on veut dire, où l'on ne met que peu
ou point du tout de verbes, où les
mots ne sont écrits qu'à demy, & souvent
par une seule lettre ; & quelques
personnes s'imaginent qu'il n'est pas
permis d'en user ainsi dans les autres
langues, par exemple, dans la nôtre.

Je prierois ceux qui sont dans ces
préjugez de consulter un peu plus leur
raison qu'ils ne font ; & de nous dire
pourquoy nous ne pourrions pas couper
231nôtre stile aussi-bien que les Latins,
retrancher une partie des mots,
ou ne les marquer que par une lettre.
Les Latins ont commencé d'écrire de
cette maniere avant que d'y être accoûtumez ;
commençons aussi nous
autres, & nous nous y accoûtumerons :
mais pendant que l'on ne croira pas ni
le pouvoir ni le devoir faire, on n'y
parviendra pas.

Si on veut que nôtre langue repugne
à cette maniere d'écrire estropiée,
obscure & énigmatique, j'y consens ;
mais en même temps je prétens que
ce stile mutilé & défectueux, bien
loin de devoir être imité, ne merite
que d'être blâmé, puisqu'il est directement
contraire à la fin pour laquelle
l'on écrit. On ne fait ces lnscriptions
que pour conserver à la posterité la
memoire de quelque grand évenement,
ou des actions de quelqu'homme
extraordinaire. Or pour apprendre
ces choses à la posterité, ne les
faudroit-il pas écrire de la maniere la
plus claire & la plus facile à entendre ?
& n'est-ce pas manquer tout-à-fait
de jugement de les écrire autrement ?232

On peut dire pour la défense des
Auteurs de ce stile, qu'il étoit très-facile
& tres-intelligible aux personnes
de leur temps, & qu'ils ne prévoyoient
pas que les hommes dussent
tomber dans une ignorance qui les
empêchât d'entendre ces Inscriptions,
ou qui les reduisist à la necessité de
faire des études particulieres pour en
penetrer le sens.

A cela je réponds deux choses : la
premiere, que les abréviations sont
toûjours une cause infaillible d'obscurité,
& qu'ainsi ils ne devoient jamais
s'en servir. La seconde, que s'ils n'ont
pas prévû les inconveniens, nous autres
qui les connoissons aujourd'huy,
nous devons les éviter, & ne pas imiter
les Latins dans cette maniere d'écrire.
Si nous sommes sages, nous profiterons
des fautes qu'ils ont faites, &
n'en commettrons pas de pareilles.
Faisons des Inscriptions de la maniere
la plus propre pour instruire la posterité
des grandes choses qui se sont faites
de nos jours ; & si la brieveté est
de l'essence de ce stile ; qu'elle soit entiere,
merite laudatur brevitas integra,
& non pas telle qu'elle fasse d'une inscription
233une énigme c'est ce qui se
peut très-bien executer.

On ne manquera pas de dire que les
Medailles & les Devises ne sçauroient
souffrir que des expressions tres-abregées ;
& que ces expressions ne sont
belles que lorsqu'elles ont besoin en
quelque façon d'être devinées. J'avouë
qu'il faut que ces Inscriptions
soient courtes, quand ce ne seroit qu'à
cause que les Medailles ne sont pas
d'un volume assez grand pour porter
de longues legendes. Mais qui empêche
que l'on ne les fasse courtes dans
nôtre langue comme dans le Latin ?
Il n'y a qu'à le vouloir, si d'abord l'on
ne goûte pas ce stile, l'on le goûtera
bien-tôt, quae primo dura visa sunt usu
moliuntur
. C'est à ceux qui sont maîtres
dans ces matières à y travailler ;
ils trouveront bien-tôt dans nôtre langue
la même facilité qu'ils peuvent
avoir dans la Latine : on en a déja
fait heureusement l'essay en beaucoup
de rencontres.

Ces paroles Françoises pour ame de
la Devise du Roy, à plusieurs il suffit,
ne feroient-elles pas un aussi bel effet
que les Latines nec pluribus impar ?
234Mais il y a un verbe, & l'on n'en met
dans les Devises que le moins que l'on
peut, & celles où il n'y en a point
sont toûjours les plus belles. On pourroit
appeller cette loy une loy arbitraire,
& qui n'a point de fondement
dans la nature des choses, mais seulement
dans l'imagination de ceux qui
se plaisent dans les énigmes ; & enfin,
on en pourra ôter le verbe, & mettre
à plusieurs suffisant, ou si on l'aime
mieux, suffisant à plusieurs. Je m'en
rapporte toûjours aux Experts, à Messieurs
de l'Academie des Medailles &
des Inscriptions : mais on doit bien
prendre garde dans ces matieres de
suivre plûtôt les préjugez de l'imagination
que les lumieres de la raison ;
ce qui n'est que trop ordinaire.

Quelques-uns disent que la Langue
Latine ayant une plus grande étenduë,
& étant désormais fixe, parce
qu'elle est morte, est plus propre par
consequent aux Inscriptions qui sont
destinées à porter la memoire des choses
au long & au large dans l'étenduë
de la terre & dans la durée des temps,
A cela je diray que ces Inscriptions qui
ont donné lieu à la dispute, sont premierement
235pour les François, & secondement
pour les étrangers qui
voyagent en France ; à l'égard des
François, ils aimeront mieux les trouver
dans leur langue, & les étrangers
ne s'en vont point de France sans entendre
le François, & par consequent
sans avoir l'intelligence de ces Inscriptions.
Et que quand nôtre langue
changera, ces Inscriptions ne seront
pas moins entendues de la posterité
que si elles étoient en Latin ; puisque
le grand nombre des livres qui s'impriment
dans nôtre langue en conservera
à la posterité la connoissance,
comme les livres Latins & Grecs nous
ont conservé la connoissance du Latin
& du Grec. Bien loin donc que ces
raisons nous doivent obliger à faire
ces Inscriptions en Latin, elles nous
doivent au contraire obliger à ne les
faire qu'en François, afin de travailler
à porter aussi loin la gloire du François,
que les Romains ont porté celle
du Latin ; car si les langues servent à
conserver la memoire des choses, les
choses aussi servent à conserver la memoire
des langues.236

Chapitre XX.
Des causes qui ont produit d'un
côté l'estime excesseve du Grec
& du Latin, & de l'autre le
mépris des Langues vivantes
ou naturelles.

Je croy avoir suffisamment prouvé
ce que j'avois avancé, que les langues
considerées en elles-mêmes, &
selon leur nature, n'avoient rien qui
les rendît preferables les unes aux autres ;
& que dans toutes on peut parler
avec toutes les beautez, toute la
force & la grandeur de l'eloquence la
plus exquise & la plus judicieuse. Si
nous avons été élevez dans dautres
sentimens, si nous y sommes nourris
par nos études, c'est l'effet de la
préocupation des Maîtres, qui ont eu
soin de nôtre éducation dans les Lettres.

Il est certain que tous tant que nous
sommes nous n'avons eu les oreilles
battuës dans nôtre enfance que du
237grand merite des langues qui s'enseignent
au College. Nos Regens s'écrioient
à tout moment sur leur beauté,
leur grace & leur énergie ; & toute
leur application tendoit à nous imprimer
dans la memoire les beaux
traits des Auteurs qu'ils nous faisoient
lire dans l'une & dans l'autre. De sorte
qu'il est constant que toute nôtre
premiere jeunesse s'est passée dans l'admiration
continuelle de ces langues,
sans que jamais on nous ait rien dit à
l'avantage de la nôtre. Encore même
si on s'étoit contenté de ne nous en
rien dire ; mais on nous loüoit presque
toûjours les autres à son préjudice,
& en la ravalant infiniment au
dessous d'elles. On nous inculquoit
sans cesse que les beaux endroits des
Auteurs Grecs & Latins ne pouvoient
jamais avoir les graces, la délicatesse
& la force qu'ils avoient dans les autres.
Qui pourroit croire après des
préjugez reçûs de si bonne heure, & si
bien cultivez, qu'il ne seroit pas vray
que la Langue Françoise fût inférieure
aux autres ?

Mais que l'on établisse des Maîtres
qui enseignent le François aux François,
238comme il y en a eu chez les Romains
qui leur enseignoient leur propre
langue, & on verra bien-tôt le
François en pareil degré d'honneur
que toutes ces langues tant vantées :
car les Professeurs des Langues mettant
toute leur étude à les bien apprendre,
afin de les bien enseigner ; & de
plus leur intérêt propre les engageant
à les faire valoir & à en établir tous
les avantages, nous auroient bien-tôt
accoûtumez à rendre à la Langue
Françoise la justice qui luy est due, &
à ne la pas mettre au dessous ni du
Grec ni du Latin. On pourroit faire la
même chose à l'égard de toutes les langues
vulgaires ou naturelles, l'italien,
l'Espagnol & les autres, on leur procureroit
par cette voye toute l'estime
que l'on fait de celles que l'on enseigne
au College.

La seconde cause du grand respect
que l'on a pour le Grec & pour le Latin,
c'est l'antiquité de l'une & de
l'autre. Tout ce qui est ancien excite
nôtre vénération jusqu'aux vieux arbres
& aux vieilles maisons. Il y a
beaucoup de raison dans la disposition
que nous nous sentons à venerer les
239choses anciennes ; car cette disposition
vient de ce préjugé tres-legitime &
tres-raisonnable, que la verité est de
toutes les choses la plus ancienne, &
qu'elle vient du principe même du
genre humain. C'est par ce sentiment
qu'Aristote disoit, que ce qui étoit
tres-ancien étoit tres-digne de respect,
& que les Latins avoient, je ne sçay
combien, de façons de parler pour relever
le merite des choses, en les comparans
aux anciennes ; par exemple,
mores antiqui, nihil antiquius ducere ; &
nous autres ne faisons-nous pas un
grand cas des antiques par la seule
raison quelles sont antiques.

Mais ce préjugé, tout juste qu'il est,
a pourtant ses bornes, & il ne doit pas
s'appliquer à toutes choses.Les Payens
en abusoient, lorsqu'ils l'étendoient
jusqu'à rendre un culte religieux aux
vieux chênes des forests : il se doit
restraindre à ce qui regarde la verité ;
la Religion, par exemple, pour être
la veritable, doit être la plus ancienne
de toutes.

Mais si pour la verité de la Religion
& pour la sainteté des moeurs, l'antiquité
est toûjours preferable aux
240temps où nous vivons ; nous devons
raisonner tout autrement des Langues
& des Sciences. Aujourd'huy le genre
humain étant plus vieux qu'il n'a
point encore été, il doit aussi mieux
penser & mieux parler qu'il n'a jamais
fait ; & s'il faut recourir à l'antiquité
pour la Religion & pour les
mœurs, c'est au contraire dans les derniers
temps qu'il faut rechercher la
perfection des Sciences & des Langues :
car si Dieu a toûjours eu de veritables
adorateurs ; s'il a conservé son
Culte dans une certaine suite d'homme,
ce qui fait qu'il est toûjours seur
de retourner au principe dans la Religion ;
il n'a pas pris le même soin des
Arts & des Sciences. Il a bien voulu
que les hommes emportez par leurs
passions, & occupez des besoins de la
vie, les laissassent perdre ; parce que
c'est un bien dont ils abusent encore
plus que de tous les autres, puisque
c'est celuy qui les éloigne le plus de
l'humilité, le seul fondement sur lequel
la Religion se peut élever, scientia
inflat
, l'experience l'a fait voir
dans les Pharisiens & les Philosophes :
Dieu (dis-je) a laissé perdre les Arts &
241les Sciences, & les hommes ne les ont
retrouvées & ne les retrouvent tous les
jours qu'à force de travail ; ainsi les
Sciences doivent de plus en plus se
perfectionner & s'étendre par le temps.
Et si les Sciences deviennent tous les
jours plus parfaites, les langues modernes
devroient avoir des avantages
que n'ont pas eu les anciennes ; mais
encore une fois, pour ne point exciter
de querelles, laissons les choses dans
l'égalité.

Le préjugé de l'antiquité ne fait donc
rien pour les langues, pourvû qu'une
langue soit assez ancienne, pour avoir
reçû par la culture toute la politesse,
la beauté & la force qui peut appartenir
aux langues.

La troisiéme cause de la vénération
que l'on a pour le Grec & pour le Latin,
vient de ce que pour apprendre
ces langues nous n'avons commerce
qu'avec les beaux genies de l'antiquité
Grecque & Romaine : Nous ne
nous y entretenons qu'avec l'élite des
Philosophes, des Poëtes, des Orateurs
& des Historiens de tous les
temps, & insensiblement l'estime que
nous avons pour ces hommes excellens,
242fait naître celle que nous avons
pour les langues dans lesquelles ils
ont écrit, ou plutôt nôtre respect pour
les Auteurs rejallit sur les langues mêmes,
& nous nous faisons une habitude
de croire qu'ils n'auroient pû si
bien écrire tant de si belles choses dans
toute autre langue.

Il est si vray que l'on confond les
langues avec les Auteurs ; que les
partisans des Anciens contre les Modernes
sont également les partisans des
langues mortes contre les vivantes.

La quatriéme, c'est que si nous parlons
ou si nous écrivons dans ces langues,
c'est toûjours de science & à des
personnes sçavantes : de sorte que ne
traitant jamais dans ces langues qu'avec
les Sçavans & de choses scientifiques,
elles semblent être proprement
les langues des Sciences ; & de là vient
que l'on ne peut croire que le François
les pût faire aussi-bien parler que
le Grec ou que le Latin.

Si toutes ces circonstances relevent
beaucoup la gloire de ces langues dans
nos esprits, les circonstances contraires
y ravalent beaucoup celle de nôtre
langue naturelle. Nous l'apprenons de
243nos nourrices, personnes grossieres &
ignorantes ; nous la parlons tous les
jours avec toutes sortes de gens, les
artisans & les païsans ; nous y parlons
presque toûjours de choses fort communes,
& souvent tres-viles & très-méprisables.
Il est vray qu'aujourd'huy
elle entre davantage dans le
commerce des Sciences ;) ainsi le
moyen qu'une langue prophanée de
cette maniere par le commerce des
choses les plus basses & des personnes
les plus grossieres, puisse avoir dans
nos esprits le même degré d'honneur
que des langues illustrées & ennoblies
par des usages si relevez.

La cinquiéme cause de la preferance
que nous donnons aux langues mortes,
c'est que la connoissance de ces
langues acquiert ordinairement une
grande reputation à ceux qui les sçavent.
Quel bruit ne font point dans le
monde sçavant ces doctes Critiques,
qui seroient capables d'en montrer aux
Anciens ; qui seroient des leçons à
Aristote pour le Grec, & à Tite-Live
pour le Latin ? Au lieu qu'un homme
qui parleroit aussi-bien sa langue naturelle
que Ciceron a parlé la sienne,
244n'en seroit gueres ni plus connu ni plus
estimé ; des langues qui rendent les
hommes si recommandables, pourroient-elles
manquer d'être mises infiniment
au dessus des autres ?

La sixiéme cause du préjugé si favorable
aux langues mortes, c'est que
l'on trouve beaucoup mieux son compte
à écrire en Latin qu'en François :
Il y a une infinité de pensées & de raisonnemens
qui passent en Latin, &
qui ne seroient pas supportables en
en
François, L'ombre des termes &
des expressions de Ciceron, de Virgile
& des autres grands Latins que
l'on revere, fait souvent recevoir pour
bon ce qui n'a presque ni justesse ni
solidité : au lieu que si ces choses étoient
dépouillées des phrases venerables
de l'antiquité, on les trouveroit
aussi pauvres qu'elles le sont en effet,
parce que l'on les verroit, pour
ainsi dire, de plus prés, & qu'ainsi on
en jugeroit mieux ; car les langues étrangeres
éloignent en quelque façon
les choses de nôtre intelligence. Qu'il
y a de discours Latins qui ont reçû de
grands applaudissemens, & qui, s'ils
etoient traduits en François, même
245par nos meilleures plumes, feroient
pitié à ceux qui les ont admirez ? c'est
donc par intérêt que beaucoup de
gens preferent le Latin au François.

J'ajouteray encore le raisonnement
des Critiques pour une septiéme cause
de preference. Si on a donné des noms
à chaque siecle, à raison des choses
ausquelles les hommes s'y sont le plus
attachez, on pourroit appeller celuy-cy
le siecle de la Critique : car on
y a poussé ce genre d'érudition si loin,
qu'il n'y a point d'Auteur dont on n'ait
tourné & retourné tous les mots &
toutes les phrases en toutes sortes de
sens. Cette application échauffant l'imagination,
ne pouvoit manquer de
grossir beaucoup les objets, & de faire
voir des mysteres là ou les Auteurs
mêmes n'en ont point entendu : au
lieu que les Ecrivains François sont
simples & tout unis ; on les comprend
sans beaucoup d'application, & l'on
n'y imagine point toutes ces graces si
exquises, ni tous les rafinemens que
l'on croit appercevoir dans les Latins
ou dans les Grecs ; ainsi il faut par necessité
que la langue de ceux-cy surpasse
de beaucoup celle des autres :
246c'est donc cette critique alambiquée
qui a fait monter les langues mortes si
haut au dessus des autres.

Mais qu'il seroit aisé de faire voir que
que Messieurs les Critiques ne sont
pas des Oracles, & que la connoissance
qu'ils ont du Grec & du Latin,
est beaucoup moins certaine qu'ils ne
pensent ; je n'aurois pour cela qu'à
rapporter leurs disputes sur la pureté
du Latin & sur le stile des Auteurs.
Lipse a dit du Cardinal Bembo, qui
prétendoit n'employer aucun terme
qui ne fût pas de Ciceron, que souvent
il ne parloit pas Latin ; ou Bembo
ou Lipse ne sçavoient donc pas
bien le Latin ni leur Ciceron. Quelques-uns
ont soûtenu que Petrone ne
parloit pas bien Latin. Si c'étoit icy
le lieu, je pourrois alleguer un grand
nombre de pareilles histoires ; mais il
ne faut être que médiocrement sçavant
dans le jugement que les Ecrivains
font les uns des autres, pour
ne pas ignorer que les uns trouvent
des fautes dans ce qui a passé pour
être écrit tres-purement au jugement
des autres.

On peut donc dire que la science des
247Critiques n'est que conjecturale, &
peut-être une des moins solidement
appuyée de toutes les sciences conjecturales.

Chapitre XXI.
On fait voir que les fondemens
sur lesquels on s'appuye pour
preferer les Anciens aux Modernes,
sont moins solides que
l'on ne pense.

J'ay remarqué cy-dessus que les
partisans des langues mortes contre
les langues vivantes, l'étoient aussi
des Auteurs anciens contre les modernes,
& que ces sentimens se produisoient
mutuellement l'un l'autre ;
c'est pourquoy il ne sera pas inutile,
à mon dessein, de dire quelque chose
sur la celebre dispute qui s'est élevée
depuis quelques années entre deux illustres
Auteurs, sur le sujet du Paralelle
des Anciens & des Modernes.

Monsieur Perrault tient le party des
Modernes contre les Anciens, & prétend
248que les premiers l'emportent
beaucoup, tant pour les Arts que
pour les Sciences, & pour tous les
ouvrages de l'esprit. Et certainement
lorsque l'on vient à faire la comparaison
de ce que les Anciens avoient de
plus excellent pour l'Eloquence &
pour la Philosophie (car ce sont là
les principaux chefs du procès) avec
quelques ouvrages des Modernes, il
est difficile de ne pas être de son sentiment.
Quand on n'en seroit pas persuadé
par ses raisonnemens qu'il déduit
avec tant de modération, qu'en
faisant voir l'estime que meritent les
Modernes, il conserve tout le respect
qui est dû aux Anciens ; car l'un &
l'autre se peuvent très-bien accorder.

Monsieur Despreaux, sans se souvenir
qu'il est un de ceux qui a plus de part
à la gloire des Modernes, n'a pû
souffrir non seulement que l'on les
mît au dessus des Anciens ; mais même
que l'on osât les leur égaler. Certainement
il est loüable de son humilité ;
car on ne sçauroit attribuer à autre
chose le party qu'il a pris, qu'à
la crainte qu'a eu sa modestie de se
voir preferer aux Anciens, puisque
249jusqu'icy il n'a encore fait aucune réponse
en forme à l'ouvrage de Monsieur
Perrault. Il s'est contenté de le
mépriser avec tous ceux qui sont de
son sentiment, comme des gens sans
érudition & sans goût, ô saeclum insipiens
& infectum
 ; ou s'il a dit quelque
chose, c'est seulement en passant : ce
qu'il a dit même a plus fait connoître
qu'il étoit fâché que non pas qu'il eût
de bonnes raisons ; & il y a lieu de
croire qu'il se contentera de harceler
son adversaire sur la signification de
quelques mots Grecs, sans en venir à
un combat regle.

Si un petit Auteur osoit ajouter
quelque chose à ce qu'a dit Monsieur
Perrault. Voicy quelques Observations
qui m'ont paru n'être pas inutiles
pour appuyer son sentiment. 1. L'on
ne conteste pas que quelques-unes des
plus excellentes pieces de l'antiquité,
traduites en nôtre langue & par nos
meilleures plumes, n'ont ni la grace,
ni la justesse, ni la force qui se trouvent
dans plusieurs pieces de ce temps ;
& l'unique fort dans lequel se retranchent
les admirateurs des Anciens, au
moins ce que j'en oüy de leur bouche,
250c'est (disent-ils) que l'on ne peut pas
rendre en nôtre langue ce qu'il y a de
plus délicat, de plus sublime, & de
plus exquis dans ces excellens originaux ?
mais cela s'appelle payer de
belles paroles. Il n'est rien plus aisé
que de le faire voir.

Il faut distinguer de deux sortes de
beautez dans les ouvrages de l'esprit,
celle des choses ou des pensées, &
celle de l'expression ou du stile. A
l'égard des pensées, on ne peut pas
contester que d'autres hommes ne les
puissent concevoir aussi vrayes, aussi
justes, aussi belles & aussi nobles
qu'elles ont pû être dans l'esprit de
Platon, ou de quelqu'autre des plus
grands personnages de l'antiquité ;
car enfin, pourquoy voudroit-on que
les esprits d'aujourd'huy n'eussent pas
la même force & la même sublimité
que ceux de ces temps-là ? Cette prétention
seroit dépourvûë de toute apparence
de raison ; puisque pour soûtenir
que nos conceptions ne pourroient
pas égaler celles des Anciens,
il faudroit auparavant avoir compris
toute l'étenduë & toute la hauteur de
celles des Anciens. Et ceux qui l'auroient
251comprise une fois, ne la pourroient-ils
pas exprimer ; ne pourroient-ils
pas dire dans nôtre langue
& dans toute autre tout ce qu'ils ont
trouvé de beau dans Platon & dans
les autres ? Mais si on ne l'a pas comprise,
on parle de ce que l'on ne sçait
pas ; c'est-à-dire, que l'on veut élever
les Anciens au dessus des Modernes,
par des raisons imaginaires, &
&
pour des beautez dont on ne sçauroit
donner d'idées.

Secondement, s'il est vray que les
veritez qui sont toute la beauté &
toute la force des pensées, soient par
elles-mêmes indifferentes avec quel
langage, quels termes & quelles expressions
être produites au dehors,
pourvû qu'elles se produisent en effet
telles qu'elles sont ; puisqu'elles
n'ont point plus d'affinité avec certains
sons ou certains caracteres,
qu'avec quelques autres sons ou avec
quelques autres caracteres que ce soit ;
par quelle raison soûtenir qu'un habile
Traducteur ne pourra pas rendre en
François les beautez réelles & effectives
qu'il trouvera dans du Grec ou
dans du Latin ?252

On peut dire qu'il en est de la verité
comme de l'ame qui la conçoit : l'une
& l'autre est également spirituelle,
& l'une & l'autre aussi également indifferente
avec quel corps elle soit unie ;
s'il n'importe à l'ame avec quel corps
elle fasse un tout, soit celuy d'un
Grec, d'un Romain ou d'un François,
avec un corps blanc ou noir, grand
ou petit, pourvû qu'il puisse luy servir
à l'exercice de ses facilitez ; il n'importe
non plus à la verité de quels
tons & de quels caracteres on la revêt,
pourvû qu'elle paroisse ce qu'elle est.

C'est donc une illusion toute pure
de prétendre que ce qu'il y a d'effectivement
beau dans les Anciens, ne
puisse passer dans nôtre langue ; c'est
vouloir que la verité soit attachée à
certains sons & à certains traits, ce
que la raison ne sçauroit goûter. Mais
comme l'on ne peut pas contester la
possibilité, peut-être que l'on en viendra
au fait, & que l'on dira que ces
beautez ne se trouvent pas en effet
dans les traductions, & alors ce sera
la faute des Traducteurs, & non celte
de la langue.

Troisiémement, quant aux graces
253qui dépendent du langage de certains
tours & de certaines figures qui sont
simplement dans les mots ; elles sont
peu de chose, & elles ne meritent pas
plus nôtre estime & nôtre attention que
l'or ou largent dont on se sert pour
monter les pierres précieuses ; & ceux
qui font tant de cas de choses si minces,
ne me feront jamais croire qu'ils
ayent pour les beautez veritables toute
la consideration & toute l'estime
qu'ils doivent avoir.

Mais si dans nôtre langue il ne se
rencontre pas toûjours des termes &
des expressions propres, pour representer
les graces exterieures de chaque
endroit d'une piece Grecque ou Latine
avec toutes celles de la pensée ; parce
qu'il faut avouër qu'il y a certaines
rencontres de mots & certaines expressions
heureuses qui semblent donner
du relief ou de l'éclat aux pensées ; &
que ces rencontres souvent ne se peuvent
pas si bien faire dans une autre
langue sur le même sujet ; je dis que
l'on y en fait d'autres qui ne se trouvent
pas aussi dans la langue originale,
& qu'ainsi s'il est vray qu'une piece
perde d'un côté quelque chose de sa
254beauté dans une Version, elle en est
recompensée par d'autres beautez
qu'elle trouve dans la nouvelle langue,
& quelle n'avoit point dans
l'ancienne.

C'est ce que l'on pourroit remarquer
dans un tres-grand nombre d'excellentes
Versions qui ont été faites de
nos jours. Je rapporteray icy ce que
dit le Journal de la Version de Joseph
par feu Monsieur d'Andilly. Le Traducteur
a rendu à cet Auteur toutes
ses graces dans la nouvelle Traduction.
Il a si bien sçû ménager les avantages
de nôtre langue, quil a trouvé
moyen d'exprimer presque toutes les beautez,
de la Langue Grecque ; au lieu de
quelques ornemens qui manquent au François,
il en a substitué d'autres que le Grec
n'a point ; de sorte que Joseph n'a rien
perdu au Change, il a neanmoins toûjours
rendu fidellement le sens du Texte
Grec, & il s'est servi d'expressions si
justes, que quoy quelles ne signifient pas
précisément ce que cet Historien a dit,
elles expliquent toûjours parfaitement ce
qu'il a voulu dire
.

Voilà ce que l'on peut dire de beaucoup
de Traductions modernes, si celles
255de Monsieur Dubois, par exemple,
ne rendent pas toûjours beauté
pour beauté dans les mêmes lieux, il
en ajoûte dans d'autres qui surpassent
celles de l'original, & qui feront toûjours
regarder ses Versions avec autant
d'estime que les originaux, fussent-ils
de Ciceron. Si quelques-uns prétendent
que Monsieur d'Ablancourt n'a
pas par tout fait sentir l'esprit de Lucien,
il y a des lieux où il a donné à
Lucien plus d'esprit & de délicatesse
qu'il n'en a en effet ; & je suis persuadé
que si Lucien luy-même revenoit
au monde, & parloit François, il ne
parleroit pas mieux que le fait parler
Monsieur d'Ablancourt.

De sorte qu'afin de juger du merite
d'une Traduction, & d'en faire une
juste comparaison avec l'original, il
faut non seulement les comparer par
parties, mais en gros, & le tout au
tout ; & si elle est d'un habile Maître,
on trouvera que la copie ne sera point
inferieure à son original : elle portera
même le caractere d'une piece originale,
parce que l'on n'y appercevra
point que le Traducteur y ait été gêné,
& qu'il n'ait pas travaillé avec
256toute la liberté qui se fait sentir dans
un Auteur. Quand je parle ainsi des
Versions, on voit bien que ce que je
dis ne regarde point celles de l'Ecriture ;
dans lesquelles on doit suivre
des règles toutes differentes de celles
que l'on suit dans les autres, il n'est
pas necessaire d'en dire icy les raisons.

Mais pour faire comprendre la verité
de ce que je dis, que les livres des
hommes peuvent être aussi beaux en
quelque langue qu'ils passent, qu'ils
le sont dans leur premiere langue, &
en toute maniere, soit pour les choses,
soit pour le langage : supposons
que quelqu'un de ces grands personnages
de l'antiquité revienne au monde
avec tout son esprit, toute sa science
& son éloquence naturelle & acquise ;
mais qu'au lieu que Ciceron, par
exemple, étoit né Romain, il renaisse
François, & qu'il sçache aussi-bien
le François qu'il a sçû le Latin. Qui
oseroit soûtenir (je vous prie) que ce
Ciceron François ne pût pas composer
en nôtre langue avec autant de succés
qu'il a fait dans la Langue Latine,
& que les Pieces Françoises ne vaudroient
257pas les Latines, qui luy ont
fait donner le premier rang entre les
Orateurs. Il me semble qu'il est manifeste
que cette prétention n'auroit rien
de raisonnable ; je puis donc conclure
de là, que ce qui fait le veritable merite
des Pieces des Anciens, tant pour
l'esprit que pour la science & l'éloquence,
se peut faire sentir aussi-bien
dans nôtre langue que dans les langues
originales ; & que par consequent si
les plus excellentes de ces Pieces traduites
par nos meilleurs Ecrivains,
comparées avec quelques unes de ce
temps, perdent beaucoup de leur lustre,
c'est qu'en effet il y a moins de
justesse, de solidité, moins de beauté
& de veritable grandeur que dans celles-cy.

Quand j'ay lû quelques-unes de ces
Pieces traduites par Monsieur Mamroy,
par exemple, celles de Demosthenes,
de Platon & de Ciceron, je
n'y ay point apperçû ces éclairs dont
on ne sçauroit soûtenir l'éclat, ces
foudres & ces tonnerres qui brisent
tout, en un mot, ce sublime inimitable
que l'on nous vantoit ; & si elles
sont belles, si elles sont excellentes,
258c'est trop dire qu'elles ne puissent pas
être égalées, ni même surpassées,
peut-être que si on nous en avoit
moins dit à l'avantage de ces Pieces,
je les aurois trouvées plus belles.

Cependant ces Pieces ont été choisies
comme les chefs-d'oeuvres des
plus excellens Maîtres, comme celles
qui contiennent le plus de vehemence
éc de sublimité, parce qu'elles sont
pleines de zele & d'indignation, je
parle des Pieces de Demosthenes & de
Ciceron, & que ces passions sont celles
de toutes qui donnent le plus de mouvement
au discours. J'avouë que ce
pouvoit être encore toute autre chose
lorsqu'elles sortoient de la bouche de
ces deux grands personnages, dont on
doit être assuré que la prononciation
étoit admirable, quid si audisses belluam
rugientem
 ; mais il s'agit de l'éloquence
de leurs Pieces, & non pas de
celles de leurs personnes.

On trouve dans les Philippiques de
Demosthenes une grande connoissance
de veritables maximes de la politique ;
il penetroit parfaitement tous les
artifices de Philippes, & il voyoit
comment il s'y falloit prendre pour
259les rendre inutiles ; en un mot, il donne
aux Atheniens les meilleurs conseils
que l'on pouvoit leur donner pour
conserver leur liberté ; & il employe
les motifs les plus puissans pour les
porter à s'en servir : cependant je n'y
ay point remarqué de figures si vehementes,
des mouvemens si extraordinaires,
que l'on les puisse proposer
comme des modèles inimitables de l'éloquence
la plus pathetique & la plus
sublime, & que l'on ait pû dire, comme
a fait Longin, sans une exageration
un peu forte, qu'il étoit plus facile
d'envisager fixement les foudres
qui tombent du ciel, que de n'en être
pas ému.

Je suis persuadé que si aujourd'huy
il se tenoit des Assemblées de tous les
Etats de l'Europe, où on pût parler
de toutes les affaires presentes, & faire
connoître à tous les Souverains
leurs veritables intérêts, il se composeroit
des Pieces, qui non seulement
égaleroient celles de Demosthenes,
mais qui les surpasseroient peut-être de
beaucoup.

La Verrine de Ciceron n'est pas une
Piece si achevée, qu'il ne se trouve aucun
260ouvrage de nos Auteurs que l'on
luy puisse comparer ; combien y en
a-t-il même qui la surpassent ? ce que
l'on a dit de ce grand Orateur, que
l'on pouvoit retrancher de ses ouvrages,
est bien vray ; car on pourroit
retrancher de cette Piece peut-être jusqu'à
la moitié, sans qu'il y manquât
rien de ce qui y est necessaire. Il s'y
agissoit de faire faire le procès à Verrés
pour ses concussions, & de faire le
rapport des informations qui en avoient
été dressées : cette Piece étoit
par consequent une des plus graves &
des plus serieuses qu'un Orateur puisse
composer ; cependant Ciceron s'y amuse
à faire des descriptions & des
petites histoires des pieces de sculpture
& de peinture que Verrés avoit enlevées
aux Siciliens : il y fait un long
détail de la situation & des beautez
de la ville de Syracuse, & à des personnes,
dont peut être n'y en avoit-il
pas une seule qui n'eût été dans cette
Ville, & qui ne la connût aussi-bien
que Ciceron même, attendu sa grande
proximité de Rome.

Tous ces Episodes ne convenoient
gueres ni à la majesté du lieu où il
261parloit, ni à la dignité de sa personne.
ni à la gravité de son sujet ; mais il
aimoit à parler, & ceux qui veulent
tout admirer dans les Anciens, trouvent
même dans ces écarts dequoy le
loüer. Cependant à en juger sans prévention,
il est certain que Ciceron n'y
a pas gardé la bien-séance & que
le decorum y est blessé dans la varieté
dont il a voulu égayer cette Piece ; la
matiere étoit trop importante & trop
triste, pour y avoir envie de se jouer &
de réjoüir les auditeurs. Là où doivent
regner & l'indignation & la compassion
tout ensemble ; l'indignation
contre le crime, & la compassion
pour le criminel, l'enjoüement ne sied
pas. S'il craignoit que l'auditeur s'ennuyât
de la longueur de sa Piece, il
devoit la faire beaucoup plus courte ;
il le pouvoit, sans rien oublier de ce
qui étoit necessaire ni au fait ni au
droit, au lieu de s'amuser à des contes
pour divertir l'assemblée. Il devoit
penser que quelque beau parleur que
l'on soit, on ne parle jamais bien
lorsqu'on dit des choses hors de propos ;
c'est luy-même qui le dit en quelqu'endroit.
Quintillien ne veut pas
262que l'on allonge par des histoires &
par des descriptions recherchées un
discours déja trop long par l'étenduë
de son sujet. Non sit oratio sinuosa neque
accersitis descriptionibus lasciva
[*]48. Et
saint Augustin dit quelque part, que
ce qui se dit sans raison ne sçauroit jamais
être bien dit, non mihi sonat diserte,
quod dicitur inepte
.

On pourroit faire remarquer dans
cette Piece encore bien d'autres fautes
contre la bien-séance. Il n'accuse pas
seulement Verrés, il l'insulte, il l'outrage ;
& les traits de son éloquence
marquent plus sa haine contre la personne
de Verrés, que son amour pour
la justice. De bonne foy il paroît tant
de passion dans les déclamations de
Ciceron contre Pison, contre Catilina,
contre Clode, contre Verrés &
contre Antoine, qu'elle diminue la
croyance que l'on pourroit ajouter à ce
qu'il dit. Ses passions le dominoient si
fort, qu'il s'y laissoit emporter lorsqu'il
ne s'agissoit de rien moins que
d'invectiver contre ces personnes
c'est ce qui luy est arrivé dans deux ou
trois de ses Paradoxes, ou les matieres
demandoient du sang froid, &
263vouloient être traitées d'un stile simple
& serré à la maniere des Stoïciens.
Tout cela, certes, n'est gueres dans
les règles de la veritable éloquence.

Il y a beaucoup d'esprit & d'élevation
dans les Dialogues de Platon.
La justesse & la facilité de son esprit
paroît dans la maniere dont il conduit
les hommes à la verité. Par des
interrogations simples & faciles, mais
solides & judicieuses, il rappelle l'esprit
du disciple, qui s'égare à droit &
à gauche pour le faire entrer dans le
chemin de la verité ; cependant s'il l'y
fait entrer, il ne le mene pas loin ; il
le laisse presque toûjours sans l'avoir
parfaitement instruit de la verité qu'il
cherche.

Dans l'Eutiphron il dissipe les fausses
idées sous lesquelles les hommes se
figurent le saint & le profane ; mais il
ne va pas jusqu'à en donner des justes
notions : ainsi ou bien il laisse son lecteur
sans lumiere, ou celles qu'il luy
donne sont si foibles, qu'elles ne sont
pas capables de le conduire bien loin.

Il en est presque de même dans le
grand Hippias ou du Beau, on croiroit
aller trouver dans cette Pièce une idée
264exacte de ce qui fait le beau. Il y auroit
neanmoins encore bien des choses
à ajouter à ce qu'il en dit ; Ce qui convient
contribuë à la beauté, mais il ne
la fait pas toute entiere. Combien y
a-t-il de choses qui ont tout ce qui
convient à leur nature, & qui ne sont
pourtant pas encore belles, ou qui
pourroient être plus belles qu'elles ne
sont ? S'il n'y a pas plus d'esprit dans
beaucoup de discours des Philosophes
de ce temps, il y a infiniment plus de
science & de lumiere. Je parle des
Philosophes veritablement Chrétiens :
or c'est la science, & une science solide
& saine que l'on doit chercher dans
les Philosophes.

Je ne sçay si la lecture de ces ouvrages
aura fait en quelqu'autre le même
effet qu'elle a produit en moy ; mais
après les avoir lu, je suis demeuré persuadé
que le Traducteur ne tenoit pas
le party de ceux qui preferent les Anciens
aux Modernes. Il a cru que pour
vuider plus facilement le procés, il faloit
approcher les Anciens & les Modernes
les uns auprès des autres, en
faisant paroître les Anciens dans nôtre
langue, afin que l'on pût plus facilement
265en faire la comparaison, & juger
des uns & des autres avec plus de
connoissance, & par consequent avec
plus d'équité.

Car enfin, il est presqu'impossible
de faire de justes paralleles des Pieces
ou Grecques ou Latines avec nos Pieces
Françoises : il faut une autre contention
d'esprit pour entrer dans l'intelligence
de tout ce qui fait l'excellence
de ces Pieces que pour une Piece
Françoise. L'esprit à l'égard de l'une
a deux objets qui l'appliquent, les
choses & le langage ; & dans l'autre
son attention n'est point partagée :
elle est attachée toute entiere aux choses.
Or cette difference d'attention ne
sçauroit qu'elle ne fasse pencher la balance
d'un côté ou d'autre ; ceux à
qui les choses faciles ne paroissent jamais
si belles, seront pour le Grec ou
pour le Latin, par la seule raison,
qu'ils ne l'entendent pas si bien ; & les
autres seront contre par la raison contraire :
au lieu que toutes les Pieces
de comparaison étant dans là même
langue, on n'a plus que les mêmes
difficultez de part & d'autre. On comprend
mieux le dessein, l'ordre, &
266l'oeconomie d'un discours, la justesse
& la solidité des raisonnemens, la
grandeur & la sublimité des pensées ;
pour le stile, j'ay déja fait voir que
les Pieces Grecques ou Latines n'y
perdent rien, quand elles ont été traduites
par des personnes habiles.

Ainsi il est beaucoup plus aisé de juger
des unes & des autres ; & comme
les choses étant dans cet état, il
est difficile que le jugement ne soit
favorable aux Modernes, Monsieur
Maucroy aura adroitement fait decider
la question à l'avantage des Modernes,
sans s'exposer aux chagrins
de ceux qui adorent les Anciens. Je
croy donc la question jugée par cette
lecture, & Monsieur Despreaux tout
habile qu'il est, ne relevera jamais
les Anciens du préjudice qu'ils souffrent
dans cette comparaison, plus il
aura d'esprit, plus il écrira bien, plus
il fera voir la foiblesse de son party.

Car enfin, il ne s'agit point icy de
la critique d'un mot Grec ou Latin :
toute cette critique n'est bonne qu'à
jetter les choses dans l'obscurité &
dans l'embarras, & à empêcher que
l'on ne les voye clairement telles
267qu'elles sont ; il faudroit opposer principes
à principes, raisonnemens à raisonnemens,
& non pas se jetter sur la
Grammaire. Si Monsieur Despreaux
vouloit bien nous traduire quelques
autres Dialogues de Platon, qui sont
encore plus beaux que l'Eutiphron &
l'Hyppias, & y joindre de sçavantes
Dissertations sur la beauté de ces Pieces,
peut-être feroit-il mieux pour le
soûtien de sa cause.

J'ay jugé du dessein de Monsieur de
la Bruyere dans la Version des Caracteres
de Theophraste, comme de celuy
de Monsieur Maucroy : il les a
mis à la tête des siens, pour en faire
mieux comprendre la difference ; mais
en verité, si Theophraste nous a peint
le ridicule de quelques-uns des Athéniens,
il est bien difficile de croire
que l'atticité fût telle que l'on nous
le veut persuader. Les caracteres du
ridicule sont trop rustics & trop honteux,
pour croire que ceux de la politesse
& de l'honnêteté soient si beaux ;
le moyen que des excés si opposez se
puissent rencontrer dans un même
païs, & parmy des hommes qui vivent
ensemble ?268

Mais après tout, quand la question
de la preference des Anciens & des
Modernes paroîtroit douteuse pour
la terminer il suffiroit de dire, que les
lumieres des Modernes étant tout autres
que celles des Anciens, ils ne
sçauroient manquer d'écrire avec plus
de justesse, de solidité & d'élevation
que n'ont fait les Anciens. Or quand
nous ne surpasserions pas les Anciens
dans tous les Arts & toutes les Sciences,
ce qu'il n'y auroit point de raison
de contester ; puisque les Anciens
n'ont en effet autre chose au dessus
des Modernes, que d'avoir les premiers
travaillé à ramasser les restes des
anciennes traditions du genre humain,
& à les cultiver : Quand (dis-je) nous
n'aurions pas plus de connoissance des
Sciences humaines que les Anciens ;
les seules lumieres de la Religion veritable
mettant dans leur jour, & faisant
voir sans nuages & sans obscurité
les veritez que les Anciens n'ont
veuës que comme en songe, & d'une
maniere chancelante & douteuse, ne
peut manquer de répandre dans nos
compositions des beautez réelles &
effectives, que l'on ne sçauroit trouver
269dans les Anciens ; & j'ay été surpris
que Monsieur Perrault ait oublié cette
raison qui est si décisive & si claire.

Mais n'est-ce pas proprement pour
nous & pour ceux qui viendront encore
après nous, que Quintillien a
dit, il n'y a point de siecle plus heureux
que le nôtre ; puisque tous ceux
qui l'ont précédé, ne semblent avoir
travaillé que pour le rendre plus sçavant
& plus éclairé [*]49. Tot nos praeceptoribus,
tot exemplis instruxit antiquitas
ut possit videri nulla sorte nascendi aetas
faelicior quam nostra, cui docendae priores
elaboraverunt
.

Les Anciens, certes, seroient bien
surpris s'ils revenoient au monde, &
qu'ils vissent que nous les missions
dans un si haut degré d'honneur, malgré
toute la science & toute l'experience
que le genre humain s'est acquise
depuis les temps ausquels ils ont
vêcu. On peut bien dire que le proverbe
de l'Evangile est de tous les
païs & de tous les temps : on n'est
Prophete ni dans sa famille, ni dans
son païs, ni de son temps. Iniqui judices
adversum nos sumus
.

Mais en voilà assez pour montrer
270que la preference des Anciens aux
Modernes, & celle des langues mortes,
aux vivantes, viennent des mêmes
préjugez, & n'ont pas de plus
solides fondemens l'une que l'autre.

Chapitre XXII.
Que les Langues considerées selon
leur état & selon le genie des
peuples qui les parlent, ont
chacune en particulier quelques
avantages au dessus des autres.

Aprés avoir bien consideré les
langues en elles-mêmes, Selon
leur nature, & indépendemment du
genie & du naturel des peuples qui
les parlent, & avoir fait voir qu'ainsi
considerées, elles sont égales ; on peut
à present les regarder par rapport aux
mœurs & au genie de ces peuples, &
alors on trouvera qu'elles auront chacune
en particulier quelque perfection
qui ne se trouvera pas dans les
autres, parce quelles tiennent toutes
271de ces moeurs & de ce genie : elles auront
chacune des termes & des façons
de parler qui leur seront propres, &
qui seront comme le caractere de ce
genie.

S'il étoit vray qu'il y eût au monde
des nations qui fussent superieures aux
autres pour toutes les qualitez de l'esprit
& du cœur, qui les surpassassent
absolument dans la connoissance des
Sciences & des Arts, on pourroit dire
avec verité, que les langues de ces
nations auroient la même superiorité
au dessus de celles de toutes les autres :
mais les choses ne sont pas ainsi ;
Dieu a tellement partagé ses dons,
qu'il n'y a point de Nations si disgraciées
qu'elle n'ait des qualitez naturelles,
capables de la consoler de quelqu'autres
qu'elle n'a pas ; comme aussi
il n'y en a point de si avantageusement
partagée qui n'ait des défauts
capables de l'empêcher de se glorifier
des avantages qu'elle peut avoir ; ainsi
comme les talens naturels sont partagez,
on peut dire que les avantages
des langues le seroient de même. Il
faut remarquer que je parle des peuples
policez, car on ne connoît presque
272point les autres, & on ne sçait
pas de quoy ils seroient capables s'ils
usoient de leur raison.

Pour être assuré de la verité de
ce que je dis, il ne faut que se
souvenir que la parole est le miroir
de l'ame, comme le dit Seneque en
quelqu'endroit ; & que l'homme se
peint luy-même dans son langage. En
effet, dequoy peut parler l'homme
que de l'abondance de son cœur, de
ce qu'il pense, de ce quil sçait, &
de ce qu'il aime ? Or il en est des peuples
entiers comme d'un homme particulier ;
leur langage est la vive expression
de leurs mœurs, de leur genie
& de leurs inclinations ; & il ne
faudroit que bien examiner ce langage
pour penetrer toutes les pensées de
leur ame, & tous les mouvemens de
leur cœur. Chaque langue doit donc
necessairement tenir des perfections
& des défauts du peuple qui la parle ;
c'est le jugement le plus vray &
le plus certain que l'on puisse faire
des langues.

Si les Grecs ont été plus honnêtes
& plus polis, leur langue sera aussi
plus propre à peindre les mœurs ; si les
273Romains ne pensoient qu'à se rendre
les Maîtres du monde, leur langage
doit être plus propre à faire des Loix
& à commander. Si les François sont
plus chastes & plus modestes, leur
langue doit être ennemie de tout ce
qui blesse la pudeur, soit dans les paroles,
soit dans les choses ; c'est-à-dire,
qu'elle ne veut point d'obscenitez
ni de Iibertez, ni d'équivoques dans
les termes ni dans les expressions : Enfin,
s'il y a quelque nation dont le
genie ait une plus vaste capacité pour
tout ; comme l'on le peut dire des
François, sur l'experience qui s'en fait
tous les jours, quoy qu'ils ayent moins
de talent pour quelque chose en particulier,
la langue de cette nation aura
aussi plus d'étenduë ; quoy qu'elle soit
moins propre à quelques sujets particuliers.

C'est sur ce fondement que certains
Critiques des Langues, ont prétendu
que la Grecque est plus propre pour
le chant, la Romaine pour la guerre,
la Syriaque pour le deüil, l'Hébraïque
pour l'élocution, l'Assirienne
pour la priere. Et que quelques autres
ont dit, que Dieu avoit parlé.
274Espagnol à Adam, lorsqu'il luy avoit
imposé la Loy, par laquelle il luy défendoit
de manger du fruit de l'arbre
de la science du bien & du mal : que
le diable parla à Eve en Italien, pour
luy persuader d'en manger, nonobstant
la défense ; & qu'Adam & Eve
parlerent à Dieu en François, pour
excuser leur desobéïssance, & pour
en obtenir le pardon. Monsieur de
Furetiere a remarqué que la Langue
Arabe est plus abondante, la Langue
Latine la plus generale, la Françoise
la plus douce, l'Espagnole la plus
grave, les Langues Germaniques les
plus rudes ; car tous ces differens caracteres
naissent du naturel, de l'étenduë
& du commerce des Nations qui
parlent ces langues.

Mais après tout, s'il y avoit quelque
raison de disputer du merite des
langues, c'est à sa langue naturelle
que chacun doit donner l'honneur de
la preference, comme à celle qu'il doit
le mieux sçavoir, & celle qu'il doit le
plus souvent parler. Ciceron disoit [*]50,
qu'il falloit que chacun parlât sa langue
naturelle, parce que c'est celle
qu'il sçait le mieux ; on pourroit ajoûter
275que c'est celle seule que l'on sçait
parfaitement. Il est si vray que l'on ne
sçauroit bien sçavoir que sa langue
naturelle ; que les hommes qui se
transplantent dans des païs étrangers,
& qui par une longue habitude se forment
parfaitement les organes à la
langue du païs, oublient la leur au
moins en partie : ils en perdent la veritable
prononciation, & cela ne sçauroit
arriver autrement, la bouche ne
pouvant pas posseder en même temps
la facilité d'articuler des prononciations
si differentes, comme le sont celles
des differentes langues ; ni l'oreille
avoir le goût de la veritable prononciation
de chacune, ni l'imagination
même conserver tous les traits des
unes & des autres. De sorte que quand
on nous dit qu'un homme parle un
grand nombre de langues, comme le
Roy Mithridate, qui en partait vingt-deux,
à ce que l'Histoire rapporte ;
cela se doit entendre modestement,
c'est-à-dire, qu'il les parloit un peu.

Mais peut-être que nous n'estimons
pas nôtre langue, parce que nous la
connoissons bien, & que les choses
qui nous sont les plus familieres sont
276ordinairement les moins estimées :
comme personne n'est Prophete dans
son païs, nous nous imaginons que
nôtre langue ne seroit pas propre à
faire parler les Prophetes.

Je finiray ce petit Traité comme je
j'ay commencé, en disant, que je ne
l'ay fait que pour détourner de ces
questions frivoles des esprits capables
de meilleures choses. His enim haec
scripta sunt qui litteris saecularibus eruditi
bona ingenia in nugis conterunt
.

Au reste, comme j'ay cité le Ménagiana,
& que j'ay l'honneur d'être
neveu par alliance de feu Monsieur
l'Abbé Ménage ; je croy être obligé
de déclarer au public, qu'aucun de
sa famille n'a eu part à cet ouvrage,
qui fait plus de tort que d'honneur à
la memoire de ce grand homme, Et
ceux qui se sont mêlez de faire ce ramas
ou n'étoient gueres de ses amis,
ou ne sçavoient gueres ce que l'on
doit à l'amitié, dont une des regles la
plus inviolable est de ne publier, de ce
que nos amis nous ont dit, que les choses
que la prudence ne défend pas de
publier. Mais si on leur doit le secret,
c'est sur tout à l'égard de celles qui
277peuvent blesser des personnes pour qui
on doit avoir de la considération & du
respect. Enfin, celuy qui publie la médisance
en doit être regardé comme
l'Auteur.

Fin.278

1[*] Lib. 2. de Caus. Ling. Lat. lib. 3. c.68.

2[*] Lib. 2.

3[*] De vero cultu. c. 10.

4[**] De Cratylo.

5[*] Contra Pelag.

6[*] M. Simon.

7[*] Offi.

8[**] L. 19 c. 17.

9[*] Lib. 3. c. 2.

10[**] In Cratylo.

11[*] Vult. de Ling. nat. & orig. Thomassin.

12[*] Lib. 12. vh. nlt.

13[*] In Cratylo.

14[**] Gen. 2.

15[*] Vualt. x. Proleg. Thom. de l'origine des Langues.

16[*] I. Cor. 14. II.

17[*] Deuter. 28.

18[*] Vualt. I. Proleg. 7.

19[*] De Clacisorat.

20[*] Off. I.

21[*] De Doctr. Christ.

22[*] Lib. 2. c. 14. Lib. 8. c. 3.

23[*] M. Amelot sur Tacite.

24[*] Lib. i. c. 6.

25[*] Strom. 2. & 5.

26[*] Acad qu. I.

27[*] Lib. 3. c. 2.

28[**] Ibid. c. I.

29[*] Sueton. in Aug.

30[*] Lib. I. c. 5.

31[*] Cic. de Orat. 3.

32[*] Cic. de Orat. I.

33[*] Acad. q. I.

34[*] Ibid.

35[*] In Craty.

36[*] Quint. I. 5.

37[*] Quint. 8. 2.

38[*] De Virg. vel.

39[*] 8 C. 2.

40[*] Prov. 23. 23.

41[*] 2. p. 131. ad Memoriũ.

42[*] I. part. or.

43[*] Monsieur du Perrier dans Monsieur le Laboureur.

44[*] Cicer. de Orat.

45[*] Lib. 9. t. 4.

46[*] Quint. ibid.

47[*] Ch. 30.

48[*] Lib. 2. c. 4.

49[*] Lib. 12. c. 10.

50[*] Off. 1.