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Sayce, Archibald-Henry. Principes de philologie comparée – T01

Principes
de
philologie comparée

Chapitre premier
Domaine de la philologie comparée. — Ses rapports
avec les autres sciences

Sommaire : 1. Les données de la Glottologie accessibles a tous. — 2. Le
langage est le caractère distinctif fie l'homme. — 3. Objets d'une science. —
4. La Glottologie, science encore jeune, est forcée d'avancer des hypothèses
provisoires. — 5. Les hypothèses doivent être éprouvées de temps en temps. —
6. Nature des hypothèses scientifiques. — 7. La connaissance scientifique
est comparative. — 8. La science du langage est donc l'application de la méthode
comparative à la phonologie et à la sémasiologie. — 9. On ne doit pas la
confondre avec « l'humanisme ». — 10. Ce n'est pas une science exacte. — 11.
On admet l'uniformité de la nature par rapport au langage. — 12. On compare
et classe les mots (ou leurs dérivés) et les langues : cette classification est fondée
sur la grammaire et la construction. — 13. Les lois de la science sont ainsi
déterminées. — 14. Les lois sont : (1) premières et (2) empiriques. — 15. L'action
de ces deux espèces de lois est affectée par les deux principes de la
Paresse (Altération phonétique) et de l'Emphase. — 16. Nature et effets de
l'Altération phonétique. — 17. Nature et effets de l'Emphase (qui comprend le
Renouvellement dialectal). — 18. On définit la Glottologie une science historique
inductive. — 19. Les sciences historiques sont plus complexes que les
sciences physiques ; elles sont cependant possibles. — 20. Le langage est social, et
non individuel, il est donc un objet de recherches scientifiques. — 21. Les faits
de la Glottologie sont des mots et des jugements ; nous ne pouvons établir les
lois de la science que là où existent ces mots et ces jugements. — 22. Définition
de la Philologie comparée ; ses rapports avec la Psychologie et la Phonologie.
23. Ses rapports avec les autres sciences, surtout avec les sciences
sociales. — 24. Ses lois (surtout les lois empiriques) sont vérifiées par l'histoire
(d'où l'importance des langues modernes de l'Europe) et par la psychologie,
25. Point de départ de la Philologie comparée ; ses rapports avec la physiologie.
26. Elle ne traite point des gestes, ni de l'origine du langage. —
27. Règles que doit observer l'apprenti philologue. — 28. Changements de
signification. — 29. Nom de la science ; ses relations avec la philologie spéciale.15

1. Parmi les nouveaux domaines ouverts à l'étude par l'extension
de la méthode scientifique, il n'en est aucun qui soit plus
intéressant que la Philologie comparée. Elle est si intimement
liée à l'histoire générale de l'humanité, elle pénètre en même
temps si profondément dans la vie de l'individu, qu'il n'est personne
dont elle ne doive éveiller l'attention. Là nous n'avons
pas besoin, comme en ethnologie ou en botanique, de recueillir
au dehors les faits préliminaires sur lesquels se fonde la science ;
les faits de philologie comparée sont, à la lettre, dans la bouche
de tous ; ce sont les mots que nous prononçons, les pensées
que nous revêtons d'un langage articulé, les liens indispensables
d'une société civilisée. Non seulement il est aisé de réunir les
matériaux de notre science, mais cette science elle-même
s'adresse à la fois à notre raison, à notre imagination, à notre
curiosité.

2. Le langage appartient d'une manière toute spéciale à
l'homme ; c'est la marque la plus caractéristique qui le distingue
de la brute : l'étude attentive du langage semble donc
lui convenir tout particulièrement.

3. L'objet de toute science, on peut l'affirmer, est double :
acquérir une parfaite connaissance des lois naturelles et nous
rendre capables de les combiner et de les faire servir à notre
usage et à notre bien futurs. Les années n'ont pas enlevé sa
vérité au vieil oracle delphique, et la connaissance approfondie
de nous-mêmes est encore la plus importante que nous puissions
acquérir. L'amélioration de l'espèce, le progrès social, le
bien-être et le bonheur de l'individu, sont les questions les
plus pressantes de notre époque. Mais pour y donner une réponse
satisfaisante, nous devons connaître les lois qui gouvernent
et la race et l'individu, et le chemin par lequel nous
sommes arrivés à notre présente condition.

Chaque nouvelle découverte confirme la théorie du développement
progressif : l'homme n'était pas jadis ce qu'il est
maintenant. La longue série des siècles écoulés l'a vu changer
avec le changement des circonstances, se façonner petit à petit
par les expériences et les habitudes des générations passées.
Ce n'est pas la l'orme extérieure de l'homme qui doit maintenant
nous occuper. Cette forme peut bien s'être transformée :
16la longue gueule, toute semblable à celle d'une guenon, de la
femme primitive a pu devenir la bouche d'une Cléopâtre ou d'une
Marie Stuart. Mais le changement delà conformation extérieure
n'offre que peu d'intérêt à l'homme politique et au philanthrope :
il indique plutôt les changements intimes de l'esprit qu'il
n'en est la cause. C'est de ces métamorphoses plus secrètes
et plus subtiles que doit s'occuper exclusivement celui qui
étudie la société. Il est absolument nécessaire de connaître le
développement de la vie morale et intellectuelle de l'humanité,
si nous voulons comprendre l'état actuel de la société et nous
appliquer efficacement à son amélioration. Mais les origines de
cette vie morale et intellectuelle, sans lesquelles le reste n'est
qu'à demi intelligible, semblent se cacher sous le voile d'Isis.
Ce voile ne peut-être soulevé que par quelque interprète, et cet
interprète, c'est le langage, le médiateur entre l'esprit et la
matière. C'est lui qui conserve, dans des symboles et des métaphores
durables, le souvenir des phases diverses de la pensée
humaine ; il est comme ces roches qui témoignent du climat
et de la faune des époques géologiques les plus éloignées. Si
nous devons chercher quelque part la solution de quelques-uns
des problèmes les plus élevés qui se lient à l'histoire de
notre espèce, ce doit être avant tout dans la science du langage.
Elle a déjà beaucoup fait : ce n'est pas peu de chose
que de nous avoir délivrés de nombre de vieux préjugés et do
vieilles croyances qui empochaient toute recherche et altéraient
tous les témoignages.

4. Mais il faut ne pas oublier que cette science est encore
dans son enfance. On a attendu d'elle plus que son avancement
présent ne nous permet de lui demander légitimement.
Des causes nombreuses se sont réunies pour donner de nos
jours une vive impulsion aux recherches historiques, — celles
surtout qui ont trait à l'homme et à ses œuvres, — et à l'étude
des phénomènes sociaux. On a besoin de conclusions toutes
prêtes, de généralisations rapides. On ne saurait attendre
patiemment des réponses aux innombrables questions qui
surgissent de tous côtés. Aussi le philologue comparateur est-il
appelé à fournir la clef, à suggérer la solution de nombreuses
difficultés. Sa situation est séduisante ; il sait combien sa science
17a déjà conquis de vérités, il est familier avec un certain nombre
de données d'où il n'est que trop disposé à tirer des conséquences
hâtives ; il est tout prêt à s'asseoir sur le trépied, à émettre sur un
ton dogmatique des théories qui seront reçues par le grand public
comme autant de doctrines incontestables. N'avance-t-on ces
théories que comme des hypothèses provisoires et pour faire
la somme des connaissances acquises sur tel ou tel point, elles
peuvent avoir une grande utilité. Le mal est immense quand
ces systèmes sont lancés et accueillis comme revêtus d'une
autorité égale à celle des principes fondamentaux de la science,
quand Us deviennent, aux yeux du public, autant de propositions
inattaquables. C'est là, il est vrai, le sort de toutes les
sciences jeunes : aussi est-il nécessaire de prévoir ces inconvénients
et de se mettre en garde contre eux.

5. L'ennemi de l'homme, a-t-on dit, est dans sa propre maison.
La philologie comparée a autant souffert de ses amis que
de ses adversaires. A présent qu'elle est reconnue et respectée
de tous, il est à craindre que sa popularité n'amène à suspendre
le travail sérieux et profitable et à accepter des théories
qui, pour être plausibles, ne sont pas encore placées sur le
terrain de la certitude scientifique. Les grands noms auxquels
l'étude méthodique du langage doit son origine, disparaissent :
aussi peut-on craindre que leurs places ne soient occupées par
de patients travailleurs, contents de s'exercer sur de petits
détails, plus heureux de se promener dans les chemins tracés
par leurs prédécesseurs, que d'examiner et de critiquer à nouveau
les magnifiques généralisations de leurs maîtres, que
d'accélérer le progrès de ces études par de nouvelles hypothèses
tirées de leur propre fonds. Après Newton il y eut
un siècle d'arrêt ; les successeurs d'Aristote furent les grammairiens
d'Alexandrie. Les génies sont rares : il est beaucoup
plus aisé pour l'homme ordinaire de parfaire par un travail
persévérant ce qu'on a déjà esquissé avant lui que de s'aventurer
dans la voie des découvertes nouvelles où l'on n'a d'autre
fil conducteur que la puissance de l'imagination combinée avec
un savoir étendu. Pourtant la philologie comparée, maintenant
autant que jamais, a besoin de conceptions larges et hardies
comme d'un contrôle prudent et de la connaissance approfondie
18des faits (mastery of facts). Il est vrai que cette science ne
combat plus pour la vie ; le temps est passé où il lui fallait
prouver la possibilité de son existence. Mais elle est encore
jeune, à peine, en vérité, sortie du berceau ; on n'a jusqu'ici
exploré qu'une faible partie de son domaine ; bien des systèmes
qui sont aujourd'hui acceptés sans hésitation, doivent être soumis
à un examen attentif, et peut-être qu'après tout on les trouvera
sans fondement.

6. Les hypothèses scientifiques prétendent seulement expliquer
tous les phénomènes connus au moment où elles sont
formulées. Elles servent de guides à l'esprit pour des recherches
ultérieures, elles rattachent entre eux les faits isolés ; elles simplifient
la confusion troublante où nous cherchons notre voie.
Sont-elles erronées, elles sont encore utiles, à la manière des
phares : l'erreur une fois reconnue, elles détournent les futurs
travailleurs de ce qui a été démontré faux, mais elles ne peuvent
faire davantage. A mesure que s'augmentera le nombre
des faits connus et que reculeront les limites de la science, on
devra continuellement modifier les hypothèses, souvent même
les abandonner tout à fait. Une science consiste en hypothèses
plus ou moins conséquentes ; son but est de faire correspondre
de plus en plus exactement ces hypothèses aux faits observés.
Une science ne saurait progresser sans créer et essayer de nouvelles
hypothèses. Il est donc évident qu'une science neuve
comme la philologie en avancera beaucoup qu'avec des connaissances
plus étendues on déclarera insoutenables.

7. Il est maintenant nécessaire de faire connaître ce qu'on
entend par la science et la connaissance scientifique. La connaissance
scientifique diffère de la connaissance pratique en ce
qu'elle est comparative. Pour connaître un objet ou une sensation,
nous devons les comparer ou les opposer à quelques
autres objets ou sensations. Plus cette comparaison est faite
soigneusement, plus nous approchons de la certitude scientifique.
A cet effet il nous faut un régulateur, c'est à-dire un troisième
terme auquel nous puissions comparer les deux autres.
Autrement dit, la différence entre la connaissance scientifique
et la connaissance vulgaire, c'est que l'une, selon l'expression
d'Herbert Spencer, est quantitative et l'autre qualitative. Le
19sauvage primitif connaissait la différence qualitative entre l'eau
chaude et l'eau froide, ses sens la lui apprenaient ; avec le thermomètre
qui nous met à même d'évaluer la quantité de chaleur
dans les deux cas, commença la connaissance scientifique en
cette matière.

8. Il est dès lors assez aisé de voir en quoi l'étude scientifique
du langage se distingue de cette science hasardeuse et fausse
contre laquelle Voltaire dirigea l'une de ses épigrammes. Le
langage est l'expression de la pensée et du sentiment par des
moyens mécaniques. Il a été possible de construire une science
de la pensée et du sentiment ; à plus forte raison pouvons-nous
nous attendre à découvrir la loi et l'ordre d'après lesquels cette
pensée, ce sentiment, ont été asservis aux conditions physiologiques
et exprimés en un langage articulé. Tout son émis par
la voix humaine est le résultat de la conformation de nos
organes vocaux, de la manière dont ils sont mis en contact
avec l'air : d'autre part, les lois qui président au développement
de l'esprit humain déterminent d'une façon particulière l'expression
de la pensée et de ses rapports. Le langage est aussi
limité du côté physiologique que du côté psychologique : la
connaissance de celte double limitation en constituera la science.
Ces deux points de vue, psychologique et physiologique, ne
peuvent pas plus être isolés l'un de l'autre, dans le langage tel
qu'il existe actuellement, qu'on ne peut séparer l'oxygène de
l'hydrogène dans l'eau, ou la couleur des objets colorés qui nous
entourent : aussi les lois générales de la science doivent-elles
avoir en vue cette combinaison. Pour la commodité de l'analyse,
il peut être bon d'examiner séparément ces deux faces du langage,
mais nous ne devons jamais oublier que cet examen
séparé n'est que préliminaire. Ce n'est ni la métaphysique du
langage ni la phonologie qui constitue la philologie, mais bien
leur réunion. Nous pouvons avoir des lois purement phonétiques
comme celles de Grimm, des lois de philosophie linguistique
telles que « tout attribut doit avoir un sujet ». Mais ces lois ne
sont qu'empiriques, subordonnées, partielles ; elles forment
l'échafaudage des généralisations plus larges et plus élevées
de la science maîtresse. C'est là cependant une vérité bien
souvent oubliée ; nous reviendrons plus lard sur ce sujet.20

9. La philologie, étant scientifique, doit être comparative ;
c'est simplement l'application de la méthode comparative aux
phénomènes du langage qui a fait naître cette nouvelle science.
Essayer d'étudier une langue sans la comparer à une autre est
frivole. Un certain nombre de règles empiriques peuvent assuré
ment sembler particulières au langage en question ; mais on ne
peut découvrir la raison de leur existence, comme aussi les lois
plus importantes et plus générales auxquelles se conforme cette
langue, qu'en la comparant méthodiquement à d'autres idiomes.
Plus d'une assertion posée en fait par les humanistes purs s'est
trouvée une monstrueuse erreur. De là l'origine de préjugés tels
que la dérivation du latin de l'éolien, l'idée qu'on se faisait du
locatif, la priorité de la voix passive sur la voix moyenne en
grec, l'identité de καλέω et de call, de ὅλος; et de whole, les sens
grotesques assignés à des mots homériques tels que διερὸς et
μέροπες 11, sans parler des efforts de Bultmann pour tirer ἄφνος
21de ἄφθονος 12. Jusqu'à ce qu'on eût appliqué dans ces recherches
un régulateur « quantitatif » commun, jusqu'à ce qu'on eût
reconnu que le langage, comme tout en ce monde, obéit à des
lois invariables qui lui sont propres, bien qu'excessivement
compliquées, de telles erreurs étaient inévitables. Il en est du
langage comme de tout le reste. Nous ne pouvons réellement
comprendre une seule langue sans l'avoir étudiée à la lumière
des autres. Pour le lettré et pour l'artiste une semblable étude
peut n'être pas nécessaire ; mais nous ne devons pas confondre
la façon dont étudient l'artiste et le lettré avec la connaissance
philologique, ni croire que nous connaissons une langue
parce que nous imitons heureusement le style, la a manière »
de quelque littérateur qui l'a illustrée 23.22

10. En appelant la Philologie Comparée une science, nous
ne devons certainement pas la considérer comme une science
exacte telle que l'astronomie. En astronomie, les phénomènes
sont relativement peu compliqués ; ils ont été étudiés depuis
un nombre considérable d'années. Les généralisations qu'on
en a tirées par la comparaison des cas ont été simplifiées au
point de rentrer toutes dans la loi première de la gravitation.
C'est ce principe qui sert de point de départ pour déterminer
par la déduction les relations des nouveaux phénomènes astronomiques.
Les autres sciences n'ont pas encore atteint ce degré
de précision. La chimie semble aussi toute prête à trouver sa loi
première ; mais la météorologie, la sociologie et bien d'autres où
les phénomènes sont extrêmement complexes, paraissent encore
bien loin d'une telle perfection. Dans ces dernières sciences
nous ne pouvons que rassembler des faits, comparer, classer :
heureux encore si nous réussissons à ranger les phénomènes
isolés sous quelques principes généraux ayant plus ou moins
de rapports entre eux. La méthode est strictement inductive.
Nous posons en principe l'uniformité des lois naturelles ; nous
généralisons d'après ce que nous voyons s'accomplir à présent
autour de nous ; nous contrôlons nos généralisations par de
nouveaux faits et combinaisons de faits.

11. En Philologie, les faits dont nous avons à nous occuper sont
les pensées exprimées par le langage. Autant que ces faits nous
le permettront, nous généraliserons. Nous supposons qu'aux
époques primitives le langage impliquait les mêmes procédés
de l'esprit qu'aujourd'hui, et qu'étant donnée une certaine disposition
des organes vocaux, le même son aura été produit de
tout temps. En d'autres termes, nous admettons l'uniformité
de la nature par rapport au langage. Partant de celte supposition,
nous procédons à nos comparaisons, nous classons ce
qui se ressemble, nous séparons ce qui est dissemblable. C'est
l'objet de la science de découvrir les limites de cette classification
et de créer un type idéal autour duquel nous puissions,
comme en histoire naturelle, grouper les divers phénomènes
analogues. Ainsi, nous plaçons les langues appelées indoeuropéennes
dans une classe à part, en les rapportant à une
langue-mère hypothétique, la langue aryenne, — et nous réunissons
23un certain nombre de mots dérivés ou une série d'idées,
en supposant une racine commune ou une notion première
commune. De cette manière nous arrivons à démêler les caractères
typiques grâce auxquels on peut reconnaître et classer les
phénomènes semblables.

12. L'analogie des autres sciences nous amène à inférer
que ces marques typiques ne sont pas du tout celles que l'on
rencontre dès l'abord et comme à la surface : et, en effet, l'un des
premiers résultats de la philologie comparée fut de poser en
principe que la pure ressemblance des sons ne pouvait constituer
une base pour une comparaison légitime. Le langage n'est pas
seulement de la phonologie. Voulons-nous rechercher les vrais
critères de la ressemblance ou de la dissemblance, nous
devons pénétrer plus avant et découvrir, pour grouper les phénomènes,
quelque guide plus sûr que les trompeuses analogies
du son. Le langage est la pensée parlée ; l'examen de la
grammaire et de la structure doivent passer avant l'examen
du lexique. Quand nous avons formé nos groupes, après avoir
passé en revue les caractères grammaticaux des langues, nous
pouvons compléter notre enquête en comparant les vocabulaires,
car nous savons dès lors dans quelle mesure la
ressemblance des lettres est due à l'identité d'origine, et non
au hasard. Les groupes ainsi formés seront comparés les uns
aux autres ; par là seront déterminées les lois générales de la
science.

13. Il est évident qu'une telle comparaison doit être aussi
large que possible. Plus le nombre des faits rassemblés sera
grand, plus les langues comparées seront diverses sous les
rapports du temps, de l'espace, du milieu — plus nos conclusions
seront assurées et générales. Borner notre attention aune
seule famille de langues, bien plus, à deux ou trois membres
de cette famille, nous conduirait à de nombreuses erreurs, à de
fausses généralisations. Il n'est pas d'idiome, si obscur, si
barbare qu'il soit, que doive mépriser le philologue comparateur.
Les faits les plus précieux de la science sont souvent enfouis
dans des dialectes qui sont presque inconnus, même de nom,
et que parlent des peuplades placées aux derniers échelons de
l'humanité. C'est dans ces dialectes et non dans les périodes
24arrondies d'une littérature classique que nous pouvons trouver
les lois fondamentales, observer le travail du parler primitif
et découvrir ses inventions grossières qui ailleurs ont disparu.
La science veut la vérité et non la beauté ; d'ailleurs, en fin de
compte, le vrai est toujours le beau.

14. Les lois ou généralisations que nous sommes appelés à
étudier sont de deux espèces : empiriques et premières. Tant
que nous bornons notre attention à une partie seulement du
sujet, nous rencontrons un certain nombre de règles qui sont
toujours vérifiées ; mais nous ne pourrons rendre compte de
leur existence. Ainsi nous trouvons qu'un g gothique répond
presque invariablement au χ grec, à l'h ou f latin, au gh sanscrit,
au g ou au z slaves ; pourquoi, c'est ce que nous ne pouvons
dire 14. Nous savons seulement que tel est le fait ; c'est une loi
empirique, résultat immédiat de l'observation, qu'expliquera
quelque loi plus haute et plus compréhensive. Il faut découvrir
ces lois inférieures avant qu'on en puisse déduire les lois premières
par voie de comparaison. Les lois premières seules
appartiennent à la Philologie Comparée proprement dite ; les
lois secondaires concernent les subdivisions préliminaires de
la science, telle que la Phonologie.

15. Mais l'action de ces deux espèces de lois est également
affectée par deux grandes causes de changement dans le langage.
On ne peut les appeler lois, puisqu'elles n'agissent pas d'une
manière invariable ; seules pourtant elles rendent la science du
langage possible, en l'empochant d'être stationnaire, en produisant
ce mouvement et ce développement constants du langage
qui permettent le jeu de ses diverses lois. On peut nommer
ces deux principes : le Moindre effort 25 et l'Emphase 36.25

16. Le professeur Max Millier a fait connaître à tous le premier
de ces principes sous le nom d'Altération phonétique. Dans
le cours des âges les mots se rongent et s'écourtent ; parfois \j
ne reste plus rien des mots primitifs, si ce n'est quelque terminaison
secondaire. Ainsi le latin pilus a passé par les divers états
-de l'espagnol peluca, de l'italien perruca, du français perruque
et du vieil anglais perwiche, periwig pour devenir le mot anglais
moderne wig. Un parler rapide, une prononciation ou une oreille
imparfaites, le désir commun de gagner du temps et de s'épargner
de la peine, useront peu à peu les mots employés dans
la vie quotidienne. Là où l'on se soucie peu du langage, où il
n'y a pas une littérature, un dialecte modèle ou une langue de
cour, le vocabulaire ressemblera à ces amas de galets qui garnissent
nos vallées ou bien au sable et au gravier des anciennes
plages. Plus nous descendrons l'échelle de la civilisation, plus
l'Altération phonétique sera rapide et s'étendra. L'ouvrier de
Berlin contracta ich en i, comme les Anglais ; le wo! et le way!
du roulier sont les derniers restes de withhold et de withstay. En
dépit d'efforts artificiels pour conserver la forme entière des mots,
malgré l'adoption des mètres grecs par une coterie littéraire,
les mots contractés de la conversation familière dans les comédies
de Plaute et de Térence, ou le cauneas des contemporains
de Cicéron qui scandalisait les puristes 17, devinrent les modèles
d'après lesquels se façonnèrent les langues romanes 28. Peut-être
le don't, le I'll et le isn't de la conversation prendront-ils dans
peu de temps une place autorisée dans les livres ; si ain't n'a pas
encore perdu sa vulgarité, on le doit à l'imprimeur et au maître
d'école. Les enfants sont les meilleurs représentants que nous
ayons de l'état naissant et barbare d'une société ; la langue de
l'enfance se compose de mots mutilés et prononcés à demi.
26Des mots enfantins tels que Tom, Harry, Bob, Peggy sont devenus
autant de termes familiers.

L'altération phonétique est tout particulièrement accélérée
parle contact de deux langues. Qui essaie de parler un langage
étranger rejette tous les sons difficiles. C'est ainsi que la gutturale
finale de nos mots enough, through, though, s'est adoucie
et perdue ; une langue telle que le hawaïen, qui ne souffre pas
que deux consonnes se suivent, change des mots comme « steel »
en « kila » (pour « titila. ») La contraction et l'altération peuvent
être portées au point de devenir un caractère propre à une
langue particulière : le français, par exemple, modifie toujours
la prononciation du mot étranger qu'il adopte, en rejetant, selon
sa coutume, les lettres finales. Ainsi London deviendra Londres ;
Biarritz, Biarri, en dépit de l'usage local. Les consonnes terminales
ont été perdues dans la majorité des mots, et le reste
du vocabulaire a dû suivre la mode générale 19. 210

L'analogie a une immense influence sur le langage : tout
ce qui est devenu le trait distinctif d'un dialecte forme un type
auquel toute exception est graduellement forcée de se conformer.
On se rappelle mieux la poésie que la prose ; de même
le rythme de l'analogie se fixe de lui-même dans la mémoire.
L'oreille et la volonté s'accoutument à des associations particulières
de sons et d'idées et demandent ensuite d'instinct tel
son, quand il est besoin d'exprimer telle idée. Les irrégularités
tendent constamment à disparaître, surtout si l'on n'emploie
pas de moyens artificiels pour les conserver. Le dialecte éolien
accentuait tous les mots d'après la règle générale qui rejette
l'accent sur l'antépénultième. L'anglais remplace les prétérits
27forts de ses verbes par les parfaits secondaires en ed, à l'origine
dide (did), le passé à redoublement de do. J'ai connu un enfant
anglais, élevé en France et ne parlant que le français, qui conjuguait
tous les verbes régulièrement et disait par exemple avrai
pour aurai et allerai pour irai. En règle générale, les formes
grammaticales les plus anciennes sont celles qui sont les plus
rares dans une langue : ainsi nous trouvons en sanscrit un
très petit nombre seulement de racines verbales telles que
as-mi, ad-mi, auxquelles s'adjoint le pronom sans aucun élément
intermédiaire ; nous pouvons les regarder comme appartenant
à la période la plus reculée de la langue. L'influence
de l'analogie a toujours restreint le domaine de la formation
jusqu'à ce que ces verbes seuls qui constituaient le vocabulaire de
la vie quotidienne restassent en état de résister aux empiétements
d'autres formes plus récentes, mais plus populaires.

Pour voir réellement le principe de l'altération phonétique
dans sa pleine activité et dans toute son importance, nous
devons tourner les yeux vers les dialectes non écrits plutôt que
vers ces dialectes particuliers qui ont été accidentellement
stéréotypés dans la langue classique d'une littérature. Dans ces
dialectes non écrits les procédés divers qui transforment et
développent le langage se donnent carrière sans obstacle et il
est souvent impossible, à moins de pouvoir comparer dialecte
à dialecte, de fixer la forme originelle et par conséquent la
véritable étymologie de tel mot d'un idiome que nous étudions
spécialement.

L'usure et le temps altèrent si complètement la face des
mots que, partout où nous ne pouvons appliquer la méthode
scientifique de comparaison à l'aide de dialectes apparentés,
nos essais touchant la dérivation des mots ne sont que des conjectures
sans valeur scientifique. C'est le manque de dialectes
alliés qui rend l'étymologie latine si difficile et si incertaine ;
et nous devons nous estimer heureux d'avoir les fragments
d'osque, d'ombrien et de sabellien que nous pouvons recouvrer
d'après quelques inscriptions et les maigres notices des
grammairiens anciens. Ce n'est que par notre connaissance
étendue des langues qui sont en quelque manière les filles du
latin que nous pouvons suivre la piste de tel mot, comme le
28français même, par exemple, à travers le portugais mesmo, le
vieux français méisme, le provençal medesme et le vieux provençal
smetessme jusqu'au latin semetipsissimum.

Lorsqu'il ne nous est pas permis de profiter de pareils secours,
nous pouvons bien désespérer de découvrir les vrais ancêtres
des mots. Les langues touraniennes ou ougro-altaïques elles-mêmes 111,
qui subissent moins facilement l'altération phonétique
que les langues à flexion, restent vivantes sous l'influence
de ce principe actif ; sans la comparaison des dialectes nous
serions tout à fait incapables de pénétrer leurs secrets. C'est
ainsi que nous pouvons analyser les formes verbales en magyar,
en mordwine, en vogoul, toutes langues qui incorporent les
pronoms compléments, ou retrouver les formes originelles des
noms de nombre touraniens.

Si à ce groupe nous ajoutons le basque, l'importance de la
connaissance de nombreux dialectes devient encore plus manifeste.
Le verbe basque présente le phénomène de l'incorporation
à un degré étonnant ; non seulement les cas-régimes du pronom,
29mais les datifs et le signe du pluriel ont été insérés dans
le corps du mot et le tout a été fondu sous l'influence de l'altération
phonétique en une unité où il est difficile de rien distinguer.
La comparaison des différents dialectes basques, — le
labourdin 112, le souletin, le haut et le bas navarrais, le guipuscoan
et le biscayen, — est également indispensable pour le vocabulaire.
Le basque a existé pendant des siècles comme langue
non écrite ; séparé du reste de sa famille, il luttait dans une
fort petite région pour défendre son existence. Si nous voulons
découvrir les affinités de son lexique, il nous faut connaître les
formes primitives de ses mots. La plus grande partie du dictionnaire
dérive, il est vrai, de l'espagnol ou du français ; mais
quand nous voyons les gens de Saint-Jean-de-Luz ' supprimer
d'ordinaire l'r et le d placés entre des voyelles, sans même y
substituer des aspirées, et faire de harits (chêne) haits 213, aditu
(entendu) aïtu, baduzu (avez-vous) bauzu, emadazu (donnez-moi)
emàzu, nous sommes avertis d'être circonspects, même quand
nous étudions une langue de la famille agglutinante.

17. Sans doute, l'altération phonétique attaque surtout ces
portions de mots ou de phrases sur lesquelles ne porte pas
l'accent 314. La syllabe accentuée demeure intacte. Quand elle
30est un suffixe de dérivation, et non une partie de la racine,
l'accent cause parfois la perte complète de la racine : âge
vient de ætaticum, où la première lettre seule se rattache à
ævum, αἰών (Etrusque aiv-il), l'anglais ever, le sanskrit âyns,
vie 115. Dans les cas de ce genre, un autre principe que le moindre
effort est mis en œuvre : c'est l'emphase, la seconde cause dos
changements qui se produisent dans les langues. Elle agit en
sens contraire de l'altération phonétique ; elle la contre-balance
en quelque sorte. — L'utilité du langage est de nous faire comprendre
d'autrui. Plus nous désirons être intelligibles, plus
notre prononciation est soignée, plus nous appuyons fortement
sur les mots et les syllabes qui doivent attirer particulièrement
l'attention. Un étranger ne nous comprend-il pas, d'instinct
nous élevons la voix, nous parlons avec lenteur et précision.
Il n ;est point douteux que le principe de l'emphase ne perde de
sa force avec les progrès de la culture et de l'intelligence.
L'éducation nous rend plus aptes à saisir la pensée des personnes
avec qui nous causons ; notre connaissance des idées
nous fait deviner tout un développement dont nous n'avons
entendu qu'un fragment, moins encore, une simple indication 216.
Les Anglais modernes des hautes classes, surtout ceux qui
habitent le sud de l'île, sont connus pour parler les lèvres fermées
et avec une paresse qui rend leurs mots indistincts. Il
en est tout autrement chez les sauvages. Ils manquent de cette
promptitude à saisir la signification de ce que l'on dit devant
eux, promptitude qui caractérise l'homme civilisé, même quand
ils ne montrent pas cet égarement désespéré qui s'emparait,
au dire de M. Gallon, des Dammaras d'Afrique, quand on leur
31demandait de compter au-dessus de trois 117. Le sens de leurs
mots doit être complété par les gestes et la mimique ; les efforts
musculaires que réclament ces mouvements influent sur l'élocution.
Si nous voulons parler clairement, nous devons prendre
la peine de faire agir nos muscles dans cet effort 218.

Le principe de l'emphase agit sur le langage de bien des
façons. Tout d'abord il est au fond du renouvellement dialectal.
Le professeur Max Müller appelle ainsi un principe qui, selon
lui, contre-balance l'altération phonétique. Pourtant les mots,
encore plus les formes grammaticales qui, de temps à autre,
passent de ce qu'on appelle les dialectes dans la langue littéraire,
sont trop rares, trop peu importants pour que ce fait
soit regardé comme une cause considérable de modifications
dans le langage ; c'est un principe beaucoup moins étendu que
celui du moindre effort. Nous cherchons un principe qui, comme
le moindre effort, soit dû à la constitution générale de notre
nature. Déplus, le renouvellement dialectal s'applique, non pas
à tout le langage, mais spécialement aux langues littéraires où
d'ailleurs son action est extrêmement limitée ; et, tant que nous
n'en avons pas trouvé la cause, cette action nous paraît à la
fois accidentelle et capricieuse. Cette cause, c'est le désir de
donner plus de force et plus de netteté au langage, de le rendre
plus énergique et par là plus distinct et plus clair. Un mot
nouveau, puisé à la source vive du langage parlé, apporte avec
lui de nouvelles idées, s'imprime dans l'esprit avec plus de vivacité
que les expressions familières qui ne sont plus que des
symboles morts et insipides. Nous lisons ces mots : « les
quatre points cardinaux » avec la pleine intelligence de ce que
veut dire l'écrivain, mais sans nous le peindre ; quand Carlyle
32parle des quatre airts, notre attention est éveillée, notre imagination
excitée. Nos associations mécaniques de sons et d'idées
ne peuvent être brisées que par quelque nouveauté, par le
désir de comprendre toute la force d'un terme venu d'un patois
où la vie du langage est encore intense, où les mots ne sont
pas de simples jetons et des signes conventionnels.

Une autre façon d'attirer l'attention et de donner de la
clarté à la pensée que l'on veut exprimer, consiste à placer
deux synonymes l'un à côté de l'autre. Ce fait est surtout fréquent
dans une langue comme l'anglais dont le vocabulaire est
moitié latin, moitié saxon ; presque tout le charme de la version
autorisée de la Bible est dû à ce que les traducteurs se sont d'ordinaire
efforcés de rendre le sens d'un mot grec par deux équivalents,
l'un d'origine latine, l'autre de source germanique. Par
là nous sommes obligés de nous appesantir sur les idées,
d'opposer et de définir les deux synonymes.

C'est à un phénomène semblable qu'est duc la tendance
analytique de nos modernes langages européens. La difficulté
qu'éprouvaient à se comprendre les habitants des provinces
romaines et leurs conquérants germains, les amena à
exprimer clairement chaque nuance grammaticale de la pensée
par un mot séparé. Les anciennes inflexions mutilées ne pouvaient
plus suffire. L'idée devait être clairement indiquée, et
non simplement suggérée à un peuple dont l'oreille et l'esprit
n'étaient point accoutumés au langage avec lequel il se trouvait
en contact. Amabo ne suffisait plus à donner au Franc l'idée
du futur ; la terminaison ne lui laissait pas deviner ce qu'elle
signifiait. Pour lui apprendre à distinguer les temps, il fut
nécessaire de revenir à l'expression définie du futur, — ama-fuo,
d'où ama-bo, — et de résoudre l'idée en aimer-ai = j'ai à aimer.
Ce ne fut pas tout : le pronom personnel dut précéder la forme
verbale et ne plus y être impliqué, et quand « j'aimerai » lui-même
devint familier et fut définitivement adopté, on inventa
une nouvelle expression, destinée à fixer surtout l'attention sur
l'idée du futur : « je vais aimer. »

L'influence de l'emphase se décèle non seulement dans la
conservation de sons qui, sans elle, auraient été soumis à
l'altération phonétique, mais encore dans l'introduction de sons
33explétifs. On peut, il est vrai, attribuer l'insertion de dentales et
de labiales, dans des mots grecs, tels que ἀν-δ-ρὸς et μεσημ-β-ρία
plutôt au moindre effort qu'à l'emphase, puisque leur addition
facilite la prononciation ; mais on ne peut en dire autant du d
final dans nos mots sound, lend (A.-S. lænan), riband (Fr. ruban)
et autres semblables. La même lettre s'est aussi glissée dans
thunder (Angl.-Sax, , thunor), tænder et jaundice (Fr. jaunisse).
Le désir de la clarté a encore produit thumb, de thum-a, behest.
de behæs, amongst, de amonges, tyrant. du vieux français tiran,
parchment, de parchemin, ancient, d'ancien. De même citizen est
venu de citoyen, ce qui, toutefois, est peut-être dû à une méprise
orthographique. Il n'en est pas ainsi pour la lettre insérée dans
impregnable, du français imprenable. Les cas de l'intrusion
d'un n ou d'un r au milieu d'un mot sont nombreux. Nightingale
représente l'anglo-saxon nihtegale, messenger, passenger et
popinjay sont les vieux mots français messagier, passagier et
papigai ; groom et horse sont les termes anglo-saxons guman
hôs ; cartridge est le français cartouche ; corporal est caporal ;
culprit vient de culpa. On a de même ajouté n dans bittern,
anglo-saxon butore, et marten, anglo-saxon mearth ; le français
perdrix (notre mot partridge) remonte au latin perdix 119. Ce
même principe est à l'œuvre en même temps que l'altération
phonétique toutes les fois où la perte d'un son est compensée
par l'allongement de la syllabe contiguë, comme dans meltis
pour melvis (racine madhu ?), μᾶλλον pour μᾰλyον ou feci pour
fefeci. Mais le principe apparaît directement dans des formes
allongées telles que μανθάνω, λαμβάνω, où l'insertion de la syllabe
secondaire αv provient du désir de rendre l'idée plus claire
d'appuyer davantage sur l'action marquée par le verbe. Il faut
expliquer de même, ou d'une manière analogue, le w et l'y
explétifs, comme dans notre kyind pour kind et l'italien luogo,
de locus ; ces deux lettres w (F) et j (Y) ont joué un grand rôle
en grammaire grecque et amené bien des changements phonétiques.

L'allongement de πόλις (Sanscr. puri) en πτόλις et de
34πόλεμος en πτόλεμος, est un autre exemple de cette même tendance.
Mais peut-être la puissance de l'emphase se montre-t-elle le
mieux dans la façon dont elle règle l'accent et l'intonation.
Nous accentuons naturellement la syllabe ou le mot auxquels
nous voulons donner une sorte de prééminence.
Moins une langue sera cultivée, plus le rôle de l'accent sera
important. Comme on l'a fort bien remarqué 120, l'accent elle
ton varient en raison inverse de la syntaxe, et nous pouvons
apprécier le développement de la syntaxe dans une langue par
son accentuation plus ou moins prononcée. Le chinois dépend
presque entièrement du ton ; sa syntaxe tiendrait en quelques
lignes ; l'anglais, au contraire, si riche en syntaxe et en idiotismes,
est, comparé au chinois, pauvre en intonations.

Nous pouvons affirmer que le ton ou l'accent est à l'homme
primitif ce que la syntaxe est à l'homme civilisé 221. En d'autres
termes, ce que la civilisation exprime par des procédés intellectuels,
la barbarie le rend par le manège physique de la voix
et des muscles. L'accent va de compagnie avec le geste ; l'action
est nécessaire à l'orateur qui doit faire appel aux passions, et
non à la raison de ses auditeurs. Le rôle important joué par
l'accent dans l'histoire ancienne du langage n'est encore qu'imparfaitement
connu. Le « guna » et la « vriddhi 322 » des grammairiens
sanscrits en sont le résultat, ainsi que les signes diacritiques,
inventés par Aristophane de Byzance. Une part
considérable des phénomènes que .nous observons dans la
grammaire des langues aryennes est l'effet de l'accent ;
bien des changements subis par les flexions sont dus aux
35efforts faits pour placer l'accent sur l'élément modificateur du
mot. Pourquoi, par exemple, avons-nous οἶδα, οἶσθα, οἶδε au
singulier, et ἴστον, ἴσμεν, ἴστε, ἴσασι au duel et au pluriel ? Pourquoi
la voyelle est-elle différente en quantité comme en qualité aux
deux nombres dans toutes les langues de la famille, si bien
que le sanscrit nous donne vèda, vêttha, vêda, — vidwá, vidathus,
vidatus ; vidmá, vidá, vidás, et le gothique vait, vaist, vait,
vituts ; vitum, vituth, vitun ? L'accent seul peut répondre à ces
questions.

Quand la voyelle du singulier fut « gunée », c'est-à-dire
augmentée en clarté et en emphase, les terminaisons du singulier
étaient d'un usage si commun, si familier, qu'elles exprimaient,
sans l'aide d'aucun signe distinctif, d'aucune intonation
élevée, les idées qu'elles représentaient. Il en était tout
autrement pour les terminaisons du duel et du pluriel ; elles
avaient encore un son quelque peu étrange, elles réclamaient,
pour les rattacher aux idées dont elles étaient le signe, un plus
grand effort d'intelligence ; aussi les mit-on en relief, en plaçant
sur elles l'accent 123. Tout semblable est le procédé des
36langues qui, comme les dialectes tibétains, forment le temps
présent à l'aide de l'aoriste en doublant la dernière consonne
qu'elles font suivre d'une voyelle longue comme dans ngá gyeddô,
je fais, de ngai gyed, je fis. Ici le temps indéfini de l'aoriste
devient défini par la prolongation de la syllabe ; en appuyant
sur le mot, on marque clairement l'idée du présent.

Ce ne sont pas là tous les résultats que l'on peut attribuer
au principe de l'emphase. On peut rapporter l'origine
même de la poésie au désir d'exprimer en un langage clair et
distinct les idées qui dominent l'esprit. Plus le langage est
primitif, plus nous le voyons rythmique ; les langues premières
peuvent vraiment être appelées lyriques. Il n'est donc pas surprenant
que le vers soit la première forme dont se revête la
littérature. Aux pensées profondes et étranges qui, avec la puissance
d'une révélation nouvelle, combattent pour trouver leur
expression dans l'âme de l'homme, il faut toute la force, toute
la clarté dont le langage est capable. Le langage en lui-même
est poésie, puisqu'il symbolise les choses impalpables de l'esprit
sous le voile de la métaphore : aussi la plus ancienne forme
du langage conscient dût-elle être poétique. La poésie, à l'origine,
possède la mélodie et non pas l'harmonie ; les notes se
suivent l'une l'autre, chacune distincte, claire et indépendante,
et le rythme monotone que nous rencontrons dans les vers des
tribus sauvages est généralement caractérisé par l'allitération.
Mais l'allitération n'est pas seulement utile parce qu'elle aide
la mémoire : elle sert à attirer, à fixer l'attention sur un son
particulier ; elle permet à l'esprit de se reposer et d'embrasser
clairement tout ce qui se trouve entre ses diverses étapes.

Dans tout le cours de son développement, la littérature reste
fidèle à son instinct premier : quand les livres sont ou lus ou
récités, non pour transmettre la science seulement, mais pour
communiquer le sentiment et la pensée, la prononciation distincte
37est de la plus haute importance. C'est seulement à une
époque de science, alors que nous lisons, non plus pour goûter
le style, mais pour apprendre, que le principe de l'altération phonétique
remplace celui de l'emphase. Tant que la pensée et son
expression ne sont que les deux faces d'un même prisme, tant
que le langage est regardé comme une fin, en lui-même, et non
comme un pur instrument pour la communication des vérités
scientifiques, des faits de statistique et des instructions commerciales,
on observe toutes les syllabes avec un soin jaloux,
on assigne à chacune la valeur et le sens qui lui appartiennent.
C'est ainsi que nous pouvons expliquer la précision et la cristallisation
de la langue littéraire de Rome, si différente à cet
égard des dialectes latins que l'on parlait habituellement et
où l'altération phonétique régnait en maîtresse. La prononciation
de Virgile et d'Horace était réglée par l'orthographe, et la
tendance de plus en plus accusée de la poésie latine fut d'éviter
les élisions.

Ce fut, comme on l'a finement remarqué 124, ce caractère
stéréotypé, artificiel du latin littéraire qui causa la réapparition
du même phénomène dans l'italien littéraire moderne.
L'italien moderne est le dialecte toscan ; la Toscane, protégée,
comme elle l'est, par des montagnes, fut la partie de la Péninsule
qui eut le moins à souffrir des incursions des nations
teutoniques. La population toscane conserva longtemps les
restes de l'ancienne littérature et de l'ancienne civilisation
romaines. L'exactitude affectée avec laquelle les Romains du
siècle d'Auguste prononçaient leur poésie grécisée, se retrouve
encore dans cette langue-modèle de l'Italie dont on a dit avec
raison qu'elle ne pouvait être prononcée à la fois vite et bien.
Il faut étudier les autres dialectes italiens pour retrouver l'altération
phonétique dans son action presque illimitée.

L'altération phonétique et l'emphase ont toutes deux leur
origine dans un même besoin : aider la mémoire. La paresse
voudrait s'épargner la peine non seulement de parler, mais
encore de se rappeler ; l'effort vers la clarté du langage a
la même fin. Par une série inutile de sons dont l'intelligence
38n'a plus besoin dès qu'elle a saisi l'idée, nous surchargerions
la mémoire ; nous la surchargerions encore si nous ne
lui fournissions les moyens de déterminer aisément quelles
idées l'on a en vue. Donner trop ou trop peu à l'intelligence
pour qu'elle puisse comprendre et se rappeler le sens des
idées que les signes symboliques lui suggèrent, est également
contraire à l'économie de la nature. De là ces deux grands
principes qui sont au fond de toutes les lois du langage que
notre étude a pour objet d'établir par une observation soigneuse
et une exacte vérification 125.

18. Ainsi, nous devons regarder la Philologie comparée
comme une science inductive. ayant la même méthode d'investigation
que la géologie ou la biologie, engagée dans la recherche
de lois ou de généralisations régulières qui pourront peut-être
quelque jour être appliquées par déduction.

19. Mais la philologie comparée, ainsi que les autres sciences
qui traitent de l'esprit humain, diffère en un point de la géologie.
C'est une science historique, et parla elle se distingue
des sciences physiques. Dans un cas, la somme des forces
en travail reste toujours la même ; les mêmes causes et les
mêmes effets produisent encore sur la surface terrestre ce
qu'ils produisaient il y a des millions d'années ; dans l'autre,
la somme des forces s'accroît en raison accélérée. Chaque
génération nouvelle est influencée par la précédente ; et cette
influence est un nouveau pouvoir moteur qui s'introduit dans
nos calculs. La volonté humaine est le résultat de tant de
39causes obscures et compliquées qu'elle paraît à première vue
un pur caprice, le produit d'un simple hasard. Une science
historique, comme la philologie, est éminemment soumise à
la volonté de l'homme. Et puis il nous faut admettre l'influence
de l'individu qui peut inventer de nouveaux mots et leur donner
cours ou changer la condition sociale d'un pays, bien qu'à
parler rigoureusement, ceci ne soit qu'une autre façon déconsidérer
l'élément de la volonté. Bref, au lieu des procédés plus
simples et invariables de la nature qui, pour la plus grande
partie, peuvent être vérifiés par l'expérience, nous avons affaire
aux développements extrêmement compliqués de la pensée et
de l'action humaines ; là nous ne pouvons avoir d'autre guide
que l'observation.

Le langage, tel que nous le trouvons, est aussi bien une
création de l'homme que la peinture ou tel autre des beaux-arts.
Aussi pourrait-il sembler impossible de former une science
des phénomènes dépendant du caprice arbitraire des individus.
Tel n'est pourtant pas le cas. Il peut être vrai que l'individu
exerce une certaine influence sur le langage ; des écrivains,
comme Neckar et Reichenbach, ont pu créer des mots nouveaux
comme sepals et od force ; mais cette influence est après
tout infiniment petite. Le langage appartient à la multitude ;
il fait communiquer l'homme avec l'homme ; il est par conséquent
le produit de causes et d'influences combinées qui
affectent également tous les hommes. Ces causes ne peuvent être
que générales : d'un côté elles sont psychologiques, de l'autre elles
sont encore plus physiques. La constitution de l'esprit humain
est au fond la même à toutes les époques et partout. Tout homme,
sauvage ou civilisé, acquiert la conscience du monde à peu près
de la même façon et doit exprimer ses premiers besoins de la
même manière. Une lois le pouvoir de former un langage
articulé admis, il ne peut y avoir de bien grandes différences
entre les tentatives qu'on fait pour le réaliser. Tous les hommes
ont en eux les mêmes instincts premiers, les mêmes passions
premières ; autrement ce ne seraient plus des hommes.

Les premières expériences de toutes les races ont dû être
presque identiques. La vie et les besoins du barbare d'aujourd'hui
différent bien peu de ceux du barbare d'hier. La ressemblance
40physique est même plus grande que la ressemblance
psychologique. Nous avons tous été jetés dans le même moule.
Nous sommes tous doués du même mécanisme physique ; partout
ce mécanisme est soumis aux mêmes restrictions. Nous
ne pouvons pas parler sans ouvrir les lèvres. Jusqu'à quel point
la nourriture, le climat et l'éducation peuvent-ils modifier ce
mécanisme, c'est une question que nous examinerons plus loin.
Il suffit ici de remarquer qu'il ne peut être que modifié, mais
jamais changé radicalement. En outra ces modifications ne sont
pas purement individuelles ; elles doivent affecter un peuple tout
entier, car le langage est social et national, et non pas individuel,

20. Le langage, en effet, existe pour la société. L'homme
qui se suffirait à lui-même n'aurait aucun besoin d'un tel instrument
pour communiquer avec ses semblables. Nous parlons
afin d'être compris : nous sommes ainsi obligés de ne dire que
des paroles intelligibles à ceux qui sont autour de nous. L'enfant
apprend l'idiome de ses parents et ne peut pas, même s'il
le voulait, le désapprendre. Cet idiome devient une partie de
lui-même et de sa nature, tant qu'il est membre d'une société,
il est tenu de parler la langue de cette société. L'invention
d'une langue nouvelle serait un travail en pure perte ; il n'y
aurait personne pour l'apprendre et ainsi disparaîtrait toute
raison d'être du langage. L'individu, en tant qu'individu, n'a
pas de langue ; le langage est le produit et l'instrument d'une
société, il en représente les fortunes diverses, il obéit à ses
lois, il participe à ses progrès. Les sociétés particulières tendent
à sortir de leur isolement, à s'assimiler déplus en plus les unes
aux autres avec les progrès de la civilisation ; il en est de même
pour les dialectes qui leur appartiennent respectivement.

C'est ainsi qu'on arrive à éliminer de notre étude cet élément
des caprices individuels. Bien qu'en un sens le langage soit une
création de l'homme, il est encore plus la résultante de causes
générales ; il est régi par des lois générales, en partie mentales,
en partie physiques. En étendant le champ de nos comparaisons,
nous pourrons rendre ces lois de plus en plus générales et
exclure ainsi de plus en plus l'influence des caprices et des modes
particulières de chaque nation. Les particularités devront être
il est vrai, expliquées ; mais elles ne le seront qu'à la lumière
41des lois générales. Nous ne pourrons reconnaître et comprendre
l'exception qu'en connaissant la règle. Aussi nos inductions
doivent-elles être aussi larges et nos collections de faits aussi
étendues que possible.

21. Ces faits, ce sont des mots ou plutôt des jugements exprimés
dans des mots. Les mots sont le revêtement de la pensée,
les reflets des états passagers de l'esprit soumis aux conditions
bornées de notre nature physique : il est donc clair que, puisque
la pensée est progressive et ne peut être étudiée qu'historiquement,
on doit examiner les mots au point de vue historique.
Tant que la pensée est stationnaire, elle est inconsciente
et doit être étudiée physiquement comme le reste de la nature
animale ; avec la conscience l'histoire commence. Il en est de
même du langage. La conscience se montre pour la première
fois à la période des racines : avec cette période aussi commence
la Philologie comparée. Au delà se trouvent ces mouvements
inconscients et instinctifs qui ont poussé l'homme
à articuler des sons ; l'investigation de cet âge primitif de
l'humanité appartient aux sciences physiques, et non à la
Glottologie.

Ici donc se trouve l'une des limites de la science auxquelles
j'ai fait allusion. Nos données se bornent aux mots qui peuvent
être recueillis de la bouche d'hommes vivants ou qui ont été
confiés à la garde sûre de l'écriture. Ce n'est que là où un
groupe de langues parentes n'a que fort peu changé, que nous
pouvons remonter bien au delà de l'invention de l'écriture.
Dans la pratique nous ne pouvons remonter plus loin dans le
passé que les souvenirs écrits les plus anciens que nous possédons
en Egypte, en Babylonie, en Chine, ou qu'une littérature
comme celle du Rig-Véda stéréotypée par la récitation traditionnelle.
Il est absolument nécessaire que nos faits soient
exacts, c'est-à-dire que nous connaissions les formes et les
significations réelles, à telle période donnée, des mots auxquels
nous avons affaire : ce à quoi nous ne pouvons arriver
que par le secours de témoignages contemporains ou d'inductions
fondées sur eux.

On a cru possible de faire un dictionnaire des langues
aryennes primitives ; mais c'est uniquement parce que nos connaissances
42sur l'état des langues aryennes à des époques contemporaines
sont assez précises pour nous permettre de déterminer,
par la méthode comparative, quel son générateur peut
avoir donné naissance aux différentes formes du même mot.
Et, après tout, bien des choses dans ce dictionnaire doivent
rester incertaines ; nous ne pouvons toujours être sûrs de la
forme originelle d'un mot. Les mots de la langue-mère peuvent
souvent avoir été complètement perdus ou n'avoir laissé
après eux que des traces légères. Dans ce travail pour reconstruire
les langues-mères, dans cet effort pour scruter le langage
jusque dans ses racines, nous empruntons naturellement
un complément d'informations à d'autres sciences telles que la
psychologie, l'archéologie préhistorique ou la physiologie.

22. De tout ceci ressort d'une manière évidente pour tous quels
sont l'objet et la nature de la philologie comparée 126. C'est une
science historique qui décrit l'évolution graduelle de la pensée
et de l'action humaines, photographiées, pour ainsi dire, dans
les monuments durables du langage — l'expression extérieure
de cette pensée et de cette action dont les racines sont au
43plus profond 4e la conscience naissante de l'homme primitif.
Dès l'instant où l'homme est homme, où il est sorti de la vie
purement animale et s'est éveillé à la conscience, il a une histoire.
Par l'étude scientifique du langage on peut refaire cette
histoire en entier ou en partie. Les faits dont s'occupe la philologie
comparée sont des mots ou des pensées stéréotypées ;
elle doit les comparer, les classer, déterminer ainsi les lois
générales dont ils dépendent. Ces lois générales, dérivées de
quantité de lois subordonnées, appartiennent en partie à la
psychologie, en partie à la phonologie. La première établit les
conditions où l'esprit qui s'éveille et se développe aperçoit
les objets et leurs rapports ; la seconde, les conditions où les
sons sont produits par la voix humaine et où l'esprit est capable
de s'exprimer. La phonologie est de la plus haute importance
pour découvrir les lois du langage, puisqu'elle détermine les
relations des sons entre eux et explique ainsi les changements
et la parenté des mots ; mais il ne faut pas la confondre avec
la philologie comparée, comme on le fait si souvent d'une
manière implicite. C'est l'un des instruments les plus importants
et les plus précieux de la science, mais ce n'est pas l'équivalent
de la science. La partie extérieure, physique du langage est ce
qu'il y a déplus accessible à l'observation et par suite à la comparaison.
Mais des mots, tels que les vocables employés dans la
plupart des langues pour désigner le père ou la mère, ou les
racines dhà, sucer, et dhà, placer, dans la famille même de nos
langues, peuvent souvent être phonétiquement identiques, sans
avoir aucun rapport entre eux.

Cette conception malheureuse du rôle de la phonologie a
succédé actuellement à l'idée fausse qu'on se faisait autrefois
de l'étymologie. L'étymologie était le commencement et la fin
de la philologie ; quand on avait suivi un mot à la piste, à travers
les langues parentes, jusqu'à la forme la plus ancienne
que l'on pût atteindre, tout était dit. Ce fut là l'erreur des
lexicographes ; la méprise sur le rôle de la phonologie est
l'œuvre des grammairiens. Les mots n'ont pas de valeur en eux-mêmes
excepté pour celui qui fait un dictionnaire. Ils n'ont de
valeur qu'autant qu'ils reflètent et incorporent la pensée. L'objet
d'une étymologie véritablement philologique est de découvrir
44et de proclamer les lois qui ont régi l'évolution de la pensée, ou
plutôt la façon dont les circonstances matérielles et sociales
ont déterminé cette évolution. Il est à peine vraisemblable
que nous atteignions jamais à la connaissance parfaite de
toutes ces circonstances, que nous dévoilions la mystérieuse
origine des racines et l'histoire des relations grammaticales.
Si nous y arrivions, la philologie comparée deviendrait une
science exacte et déductive et nous pourrions prédire la destinée
future du langage et des langues. En attendant, nous
devons nous contenter d'examiner le passé et le présent autant
qu'il nous est permis, vérifier nos conclusions par les faits de
l'histoire et de la psychologie, par les lois qui régissent l'émission
des sons.

Pour expliquer plus clairement notre pensée, nous pouvons
citer comme exemple la loi générale qui veut que toutes les
langues aient une période des racines où les diverses distinctions
entre les parties du discours restent enveloppées dans une sorte
de son commun embryonnaire. Les lois empiriques de la phonologie
nous mettent à même de l'aire remonter les mots d'une
société civilisée jusqu'à cette source commune. La loi elle-même
est vérifiée par ce que nous enseigne la psychologie
touchant le développement graduel de l'esprit, par les faits
de l'ethnologie avec les renseignements qu'elle nous apporte
sur l'intelligence des sauvages modernes, par l'archéologie
préhistorique enfin, avec ses études sur les silex grossièrement
taillés et les autres témoignages de l'ignorance primitive.

23. Ainsi, de toutes parts, la Philologie comparée est en contact
avec les sciences ses sœurs. Si le langage est le reflet de la
pensée commune, il est à la fois le produit et le miroir de la
société. Il portera l'empreinte de chaque mouvement social ;
les sciences sociales pourront seules par conséquent expliquer
la plupart de ses phénomènes. Pourquoi, par exemple,
les Lithuaniens, membres assez peu avancés de la famille
aryenne, ont-ils conservé un grand nombre de formes grammaticales
primitives mieux que le sanscrit lui-même ? Pourquoi,
tout au contraire, les tribus sauvages placées aux degrés
inférieurs de la civilisation, telles que les Ostiaks et les Boschimans,
changent-elles continuellement, en règle générale, le
45caractère de leurs idiomes, à tel point que dans le cours d'une
seule génération deux villages voisins se deviennent mutuellement
inintelligibles ? Pourquoi, au contraire, les Normands
abandonnèrent-ils leur langue en France et la gardèrent-ils en
Irlande ? La philologie comparée toute seule ne peut pas nous
fournir une réponse à ces questions.

24. De même, nous devons aller à la physiologie, si nous
voulons rechercher quelle est l'influence de la, nourriture et
du climat sur les organes du langage : question importante
pour le philologue qui voit toutes les syllabes dans les langues
de la Polynésie se terminer par une voyelle, les Chinois changer
l'r d'un mot étranger en l, le portugais se rattacher plus
étroitement au français que l'espagnol, langue intermédiaire,
et la population du littoral allemand, depuis le Danemark jusqu'aux
Flandres, laisser tomber le d final d'une syllabe tandis
que l'anglais, au contraire, tend à introduire un d explétif,
comme dans « sound, » « compound ». Expliquer les causes de
ces changements réguliers de sons que subissent les mots
en diverses langues d'une même famille est l'un des problèmes
les plus importants qui maintenant attendent leur
solution. Pourquoi, par exemple, un d latin répond-il à un t
anglais ou à un z haut-allemand 127 ? Quelle cause a amené la
perte d'une gutturale devant une labiale dans quelques langues
et son maintien en d'autres ? Quelque cause commune a dû
produire apa-s en sanscrit, eau en français et aua dans le
roumanche de l'Engadine, à côté du gothique ahva, du latin
aqua, de l'italien acqua et de l'espagnol agua 228 ? Dire que
46cette cause fut la paresse, principe général des changements
phonétiques, ne serait pas une réponse suffisante, car nous
avons besoin de savoir pourquoi cette cause a agi en tels cas et
non en tels autres.

On peut dire que la raison en sera fournie par l'histoire : cela
est parfaitement certain. Si nous avions une histoire complète
des mouvements sociaux, nous saurions les causes des changements
du langage qui en sont l'expression ou le reflet. Une
telle histoire, qui ne serait autre chose qu'un exposé des lois
qui gouvernent la société, nous ne la possédons pas, nous
ne pouvons pas la posséder ; aussi bien devons-nous nous
efforcer de découvrir ces lois par quelque autre méthode. Ces
lois une fois découvertes, nous pouvons, pour les contrôler,
nous servir de ces séries fragmentées de biographies que nous
appelons l'histoire. C'est ainsi que sont vérifiées les généralisations
d'une science historique. Dans les sciences physiques
nous vérifions nos conclusions par un appel fait à l'expérience.
De même, en philologie, nous pouvons contrôler nos inductions
en nous rapportant aux faits connus de l'histoire. Les traces
évidentes d'une influence teutonique sur le français témoignent
d'une occupation du pays par les Germains, et l'histoire le confirme.
Les mots arabes que nous trouvons en espagnol indiquent
47évidemment un contact avec les Maures. Les rapports des
langues romanes avec le latin mènent nécessairement à des
conclusions philologiques qui ressortent également des récits
des historiens. Même des principes tout à fait généraux, tels
que la paresse considérée comme source d'altérations phonétiques,
peuvent être confirmés par des exemples historiques.
Ainsi la conquête de l'Angleterre par les Normands accéléra la
perte des inflexions par l'effort que fit une population étrangère
pour parler la langue du pays en se donnant le moins de peine
possible. De cas comme ceux-ci, que l'on peut vérifier par un appel
direct à l'histoire, nous pouvons procéder par analogie pour
d'autres que l'on ne peut contrôler de même. Mais il est évident
que plus nous nous éloignons de l'histoire contemporaine, plus
nous devenons incapables de vérifier nos inductions au moyen
de l'histoire, plus nos conclusions deviennent hasardeuses et
provisoires. Aussi peut-on fort bien découvrir quelques-unes
des lois premières de la science par l'étude des langues européennes
modernes ; mais on doit être en garde contre l'application
des résultats obtenus par elles à des langues qui ne
sont point occidentales, ou qui leur sont inférieures par le
niveau de la civilisation et du progrès religieux.

L'histoire est particulièrement précieuse pour corroborer
les lois empiriques que nous découvrons, celles surtout dont
nous ne pouvons donner la raison, mais qui dépendent de
quelque loi plus haute et plus générale.

La psychologie est plus utile dans la recherche des lois
générales qui ne se rapportent pas tant aux accidents externes
qu'à la signification et à la structure interne du langage. La
philosophie de l'histoire, où l'attention est concentrée sur les
motifs et la liaison des événements, repose sur la psychologie ;
il en est de même de la philologie, qui montre les lois qui
gouvernent notre développement mental non pas dans l'acte,
mais dans le langage.

D'autre part la physiologie s'occupe de l'homme extérieur ;
elle s'applique donc surtout à la phonologie seule. Nous devons
lui demander quels sons peuvent se transformer en d'autres
et sous quelles conditions ils peuvent le faire. Toutefois,
considérer trop exclusivement ce côté de la science, ce serait
48recommencer la méprise du dernier siècle et ne voir partout
qu'un matérialisme mécanique. Nous réclamons l'aide, non
seulement de ces sciences qui concernent la charpente et la
vie extérieures de l'homme, mais encore plus de celles qui
décrivent les progrès de sa vie intellectuelle, comme la jurisprudence
et l'histoire, bien qu'elles puissent nous ramener à
ce point de départ obscur où la distinction entre la matière et
l'esprit, entre la nature et la conscience, semble presque imperceptible.

25. Quelque obscur qu'il soit, nous devons cependant nous
souvenir que c'est là un point de départ. La philologie comparée
ne peut pas dépasser la sphère de ses faits ni aller au delà
des origines du langage conscient et articulé.

26. Le langage vrai n'est pas en effet celui du geste, mais
celui des sons articulés. L'investigation du langage au sens le
plus large, en tant que renfermant les jeux de la physionomie
et du regard, les modulations de la voix, les gestes, sans parler
du langage par les doigts du sourd-muet, appartient à une
science plus compréhensive. L'étude de cette langue inarticulée
relève de la physiologie et M. Darwin, dans son ouvrage sur
« l'Expression des émotions chez, les hommes et les animaux » a
déjà approfondi cette question. Mais il est une de ces parties de
la physiologie qui intéresse directement notre science et dont
nous pouvons attendre par la suite les secours les plus importants.
En effet, si jamais nous devons résoudre le problème de
l'origine, non pas du langage dans le sens philologique du mot,
mais du parler articulé, ce ne sera que par des recherches
physiologiques spéciales sur ce point. Hæckel s'est efforcé de
faire remonter les premiers sons qu'a émis l'homme aux cris
du singe ; comme le dit le professeur Benfey, ce que nous pouvons
appeler « les accessoires physiques du langage » rend
l'origine purement humaine du langage plus aisément intelligible ;
car nous pouvons certainement leur attribuer le pouvoir
d'assigner à certains sons ou à certaines combinaisons de sons
le sens que le premier homme, qui joignit ensemble ces articulations
et leurs accessoires, exprima par eux, soit qu'il y fût
forcément conduit, soit qu'il le fît avec intention. Le regard, les
modulations de la voix, semblent concorder chez toutes les
49nations, les gestes en partie seulement, et former ainsi le pont
par lequel nous pouvons passer à ce langage articulé qui divise
en deux l'histoire de l'humanité. Gestes, modulations et regards
sont communs à l'homme et aux animaux inférieurs. Le langage
articulé seul, quelle qu'en puisse être la source dernière,
trace l'infranchissable démarcation entre nous et les botes et
fait de l'homme un homme. Voilà ce qui justifie la place que
prétend occuper la philologie comparée parmi les sciences
historiques ; elle ne se noie pas dans une science générale où
sont confondues les brutes et l'humanité.

27-28. En appliquant ses lois, les règles pratiques qui doivent
en être déduites sont évidentes. Si les faits dont nous nous
occupons sont les jugements exprimés dans les mots, il est
clair que la grammaire et la structure d'une langue nous
donnent la seule base sûre de comparaison. Ce n'est pas seulement
des sons que nous avons à comparer, mais les procédés
de pensée qui y sont impliqués. La pensée est relative ; ses
relations peuvent être considérées sous différents aspects. Les
langues qui s'accordent dans leur manière de considérer ces
relations peuvent se grouper ensemble. Quand la concordance
dans la grammaire et dans la structure a établi la connexité
de deux langues, nous pouvons procéder à la comparaison de
leurs lexiques. Les premiers mots à examiner sont les pronoms
et les noms de nombre qui sont le trait d'union entre la grammaire
et le vocabulaire. Ce sont les premiers essais pour réduire
l'abstrait au concret, pour donner une forme à la pensée ; leur
usage nécessaire et fréquent les conserve mieux que les autres
mots. En même temps cette fréquence de leur usage les soumet
d'autant plus à l'influence de l'altération phonétique et rend
ainsi la connaissance de leur histoire d'autant plus importante.
L'historique d'un mot ne peut être établi que par la comparaison
des dialectes et la connaissance des plus anciens monuments
delà langue. Tant que nous n'avons pas fait remonter un mot
jusqu'à sa forme la plus ancienne que nous puissions atteindre,
nous n'avons aucun droit de l'employer pour nos comparaisons.
Nous pouvons comparer des racines, mais non des dérivés.
Des mots dérivés d'un même radical prendront souvent
différentes formes dans différentes langues ou même dans la
50même langue ; tandis que des mots dérivés de différents radicaux
prendront souvent la même forme dans des langues
différentes ou dans le même idiome. Avant de comparer, il
nous faut connaître l'histoire d'un mot.

Il est également important que nous trouvions ces mots
dans quelque langue écrite. Nous ne pouvons obtenir autrement
un témoignage suffisamment certr.in de leurs formes
plus anciennes, ni comparer celles-ci aux formes qu'ont révolues
ces mêmes mots dans les dialectes modernes. Nous ne
connaîtrons jamais les racines des idiomes polynésiens, parce
que nous ne pouvons comparer que des dialectes vivants, et
que les formes les plus primitives auxquelles nous conduira
une telle comparaison sont relativement modernes. En outre,
notre champ de comparaisons sera largo. Nos comparaisons
seront variées : elles ne se confineront pas à un groupe de
dialectes qui viennent tous d'une seule et même langue, comme
les manuscrits de Sophocle d'un seul manuscrit du x° siècle.
A moins d'être aidés par les dialectes sous-sémitiques de
l'Egypte et par le vieil égyptien, nos recherches comparatives
sur la famille sémitique seront toujours aussi peu satisfaisantes
que l'auraient été nos études sur les langues romanes, si toutes
les langues qui leur sont apparentées, dans le passé comme
dans le présent, s'étaient complètement éteintes et perdues.
Les langues écrites garantissent en outre une prononciation
systématique. Mais par-dessus tout, nous ne devons pas comparer
les racines, à moins qu'elles ne se ressemblent à la fois
par le son et par le sens 129, ni appliquer à un groupe de langues
les règles phonétiques et les permutations possibles de lettres
qui appartiennent à une autre. Cette dernière erreur est fatale.
51Elle n'est pas rare sous la forme déguisée qui consiste à attribuer
soit à des dialectes alliés, soit à la langue-mère de tous
ces dialectes, une règle phonétique propre à un langage spécial.
Ainsi, le sanscrit peut laisser tomber un a bref initial ;
Pott en conclut, dans sa théorie des racines, que l'aryen
52primitif en faisait autant ; et l'habitude qu'avaient les Latins
de changer s en r a été citée par Ottfried Müller et d'autres,
pour prouver que le grec πελασγοί = πελαργοὶ, venait de πέλω et
d'ἀργός = ἀγρός 130.

29. Pour conclure, nous devons dire quelques mots sur le
nom de notre science. « Philologie comparée » est un nom
à la fois long et trompeur ; il perpétue cette idée que la matière
de cette science n'est qu'une partie d'une philologie plus haute
et plus étendue. Pourtant, en dehors de la philologie comparée,
il ne peut y avoir aucune étude scientifique du langage articulé,
et si « philologie » a une autre signification, il est absurde de
mettre ce qui est scientifique au-dessous de ce qui ne l'est
pas. Mais c'est ce que Von fait vulgairement : philologie signifie
parfois la connaissance qu'a le dilettante des règles du goût,
de la fine littérature et de tout ce qui en vérité n'est point la
science du langage ; parfois, des connaissances classiques étendues
où la correction de quelque manuscrit, l'imitation habile
de quelque écrivain du siècle d'Auguste sont les résultats les
plus élevés auxquels on vise. Ce sont là des études excellentes
en leur genre, mais, on ne saurait trop le répéter, elles n'ont
rien de commun avec la philologie comparée. La philologie
classique peut, il est vrai, apporter à la science des matériaux
fort précieux, tout au moins lorsqu'il s'agit du grec el du latin ;
mais là même ses découvertes supposées sont souvent reconnues
53erronées lorsqu'on les vérifie à la lumière de la méthode
comparative et peuvent rarement être acceptées sans un examen
très attentif, à moins que les faits ne soient tout à fait évidents
par eux-mêmes. On ne peut comprendre le particulier qu'à la
lumière du général : les règles empiriques qui découlent d'une
étude comparative soigneuse de quelque langue spéciale sont des
données indispensables à la philologie scientifique, mais elles
sont encore étroites, inexpliquées et contestables.

Un philologue comparateur, nous a-t-on dit souvent, doit
connaître à fond quelques-unes des principales langues dont
il s'occupe ; autrement la structure interne du langage lui
échappera. Obligé de prendre des faits de seconde main, il
sera souvent ainsi induit en erreur. Cela est parfaitement
vrai : plus les langues typiques qu'il connaîtra complètement
seront nombreuses, plus sûrs et plus exacts seront ses travaux
de recherche. Mais si un spécialiste, il faut bien le remarquer,
considère la philologie comparée comme un sujet secondaire,
les moindres détails de sa spécialité, que ce soit le grec, le
sanscrit ou l'hébreu, prendront à ses yeux une importance
excessive et les phénomènes capitaux seront par contre laissés
dans l'ombre. N'oublions pas non plus qu'il est impossible à
l'étudiant d'avoir une connaissance parfaite de toutes les
langues dont il est obligé de s'occuper. Il en-est ici comme
dans les autres sciences : la division du travail est impérieusement
réclamée et bien des matériaux doivent être reçus de
confiance. Là où le travail est fait avec circonspection et d'après
une méthode scientifique, où l'on choisit et examine ses autorités
avec une saine critique, où la comparaison des faits est
large et étendue, les chances d'erreurs sont bien diminuées :
un seul fait erroné est neutralisé par le grand nombre des faits
exacts. Nous ne demandons pas des linguistes, mais des philologues
dans le vrai sens du mot. Par malheur, ce sens est
incompris : aussi je préférerais me servir du terme de Glottologiste,
et, dans les chapitres suivants, je dirai Glottologie de
préférence à Philologie comparée.

La Glottologie sera la science du langage qui compare et
classe les mots et les formes ; elle arrive ainsi aux lois empiriques
et finalement aux lois premières qui gouvernent le développement
54du langage et de ses variétés. Par un appel fait à
l'histoire, à la psychologie, à l'ethnologie, on vérifiera ces lois.
Comme les mots ne sont que la pensée parlée et le langage, le
reflet do la société, les résultats de la science et l'application des
lois que nous aurons découvertes, consisteront à reconstruire
l'histoire passée de l'homme et à déterminer le caractère de
ces périodes premières depuis longtemps oubliées que nous
révèlent les monuments du langage, en cela semblables aux fossiles 131.
Nous pourrons alors retracer le développement graduel
de l'esprit humain, manifesté soit dans la création du langage en
général, instrument de communication et expression des rapports
qui relient la pensée au monde, — soit dans le triomphe
de la volonté sur les organes corporels et les limites qu'à leur
tour ces organes lui imposent, — soit enfin dans l'évolution
de l'idée religieuse, en d'autres mots, dans la Mythologie comparée
et la Science des Religions.

Chapitre II
Les idoles de la glottologie. — Les lois de la science
établies à tort d'après la famille aryenne seule.

Sommaire : 1. Nature et emploi des hypothèses. — 2. On a fait de la philologie
aryenne le type et la clef de toute la philologie. — 3. Causes de cette idole. —
4. Parfois on n'embrasse même pas toute la philologie aryenne. — 5. On suppose
à tort que les lois de la philologie aryenne sont d'une universelle application.
Exemples de théories fausses qui reposent sur cette supposition : — 6 (1).
Les racines de toutes les langues sont-elles monosyllabiques ? — 7 (2). Toutes
les racines étaient-elles verbales à l'origine ? — 8 (3). La grammaire et le
vocabulaire sont-ils semblables chez tous les membres de la même famille ? —
9. On ne peut comprendre l'origine de l'expression verbale en aryen que par
la comparaison des autres groupes de langues.

1. Dans toute science nous devons aller du connu à l'inconnu.
Cela ne se peut faire qu'à l'aide des hypothèses. Elles sont pour
ainsi parler, autant de cercles imaginaires dont la moitié est
55remplie par des faits déjà connus, tandis que l'autre moitié est
une conception purement subjective qui pourtant Unira par correspondre
aux phénomènes objectifs, si ces hypothèses se trouvent
correctes. Plus la science est jeune, plus le nombre des
faits connus est petit et par conséquent plus est grand le nombre
des hypothèses nécessaires. Puisque ces hypothèses sont le produit
de l'imagination, il est clair qu'une large place y est faite
aux préjugés, aux fausses analogies, à une apparente évidence.
Plus le nombre des faits sera petit, plus s'accroîtra cette tendance
à l'erreur. On ne pourra l'arrêter que par des connaissances
plus larges et par la comparaison critique de la théorie
avec ce qui est réellement connu. A mesure qu'une science
vieillit, ses lois certaines sont plus nombreuses, ses hypothèses
provisoires deviennent, après vérification, des lois ou sont
mises de côté et remplacées par quelque autre supposition qui
supporte mieux l'épreuve des faits.

Les hypothèses même qui sont tombées dans le discrédit
ont rendu des services à la science. En tant qu'elles étaient
supportées par quelques faits, elles ont servi à unifier une
série de phénomènes isolés, à mettre le linguiste sur la voie
de recherches bien définies. Nous ne pouvons pas réunir des
faits avec un objectif sérieux, ni les comparer ensuite sans avoir
quelque théorie qui nous guide dans notre choix. Mais nous
devons soigneusement mettre ces hypothèses à leur vraie
place, nous souvenir de leur caractère provisoire, les comparer
perpétuellement avec les phénomènes qui arrivent à notre
connaissance. Trop souvent elles deviennent des assertions
qu'on ne vérifie plus, que l'on accepte sans en douter jamais,
qu'on élève au rang de lois scientifiques, et par là nous faussons
nos investigations ultérieures, nous tombons dans d'innombrables
erreurs. Ainsi ce qui devait servir de guide à l'esprit
se transforme en en que Bacon appelle d'une manière expressive
des Idoles, c'est-à-dire des affirmations vaines, des idées
fausses prenant la place des conceptions vraies qui correspondent
à la réalité.56

La Glottologie, semble-t-il, offre, comme toutes les sciences
neuves, une abondante moisson de ces Idoles. La science est
en partie encore obscurcie par les fausses associations d'idées
qui se rattachent au mot de philologie ; j'ai déjà touché ce
point dans le dernier chapitre. L'intérêt d'une portion spéciale
de la science, — la phonologie, par exemple, — a fait oublier
les divers intérêts de toute la science. On a oublié aussi
combien est énorme la masse des matériaux et l'on a supposé
que les résultats obtenus dans un département étaient
d'une universelle application. Les opinions qui avaient semblé
évidentes, alors que la science était dans l'enfance, ont été
adoptées sans critique et regardées comme autant de premiers
principes que personne ne songeait à contester. Il est
temps cependant que l'on discute à fond de telles questions.
Nous nous sommes maintenant accoutumés à l'idée d'appliquer
au langage la méthode scientifique. On nous a fait connaître
un nombre considérable de faits qu'on a classés. Ce
nombre s'accroît tous les jours. Les sciences sœurs de la
nôtre, telles que l'ethnologie, l'archéologie préhistorique et le
droit comparé, sans parler des découvertes de la psychologie
et de la physiologie, jettent à tout instant de nouvelles lumières
sur les problèmes de la Glottologie et nous aident à vérifier
les conclusions auxquelles elle est arrivée. Aussi sommes-nous
en position d'examiner à nouveau quels sont les fondements
de la science, de déterminer quels sont réellement les
principes de la philologie comparée et ce qui est d'une autorité
douteuse ou même tout à fait erroné.

2. L'une des premières affirmations du glottologiste, soit ouvertement
avouée, soit inconsciemment adoptée, c'est que l'investigation
scientifique des langues aryennes, avec quelques
éclaircissements tirés des dialectes non-aryens 132 nous donnera
57seule la solution pleine et complète de tous les problèmes de
la science du langage.

3. Il est inutile de creuser bien avant pour trouver les
causes d'une telle affirmation. Non seulement la philologie
comparée a commencé avec l'étude de la famille aryenne ;
non seulement ceux qui l'étudient sont pour la plupart membres
de cette famille et accoutumés dès l'enfance à un ou à
plusieurs dialectes de cette famille ; non seulement la position
de l'Europe dans l'histoire donne à ce groupe de langues
un intérêt immédiat et pratique, mais de plus c'est là que les
faits du langage sont les plus nombreux, que ses vicissitudes
sont le plus exactement connues, depuis les hymnes les plus
anciens du Rig-Véda jusqu'aux journaux d'aujourd'hui. Quand
Schlegel et Bopp eurent fait cette grande découverte des affinités
des langues aryennes et qu'on eut retracé l'histoire des
inflexions les plus communes de la grammaire de dialecte en
dialecte et de siècle en siècle, il fut difficile de ne point penser
que ce que l'on croyait vrai de la famille aryenne ne fût pas
également vrai de toutes les autres langues. Nous ne procédons
que par analogies et il n'y avait pas de raison, semblait-il,
pour supposer les phénomènes différents dans les deux cas. De
plus la tendance continuelle de l'esprit humain vers l'unité poussait
à croire, en dépit des faits, que toutes les langues avaient
58rayonné d'un seul centre. La tradition et les préjuges religieux
avaient fixé ce centre en Orient. Dans l'enthousiasme de la
nouvelle découverte, égarés par le vague de la chronologie
indienne, les savants s'imaginèrent facilement avoir trouvé
dans le sanscrit ou au moins dans la langue-mère des idiomes
indo-européens la langue primitive de l'humanité. C'est à cette
tendance malheureuse que nous devons attribuer la tentative
de Bopp pour rattacher les langues de la Polynésie à la famille
aryenne. On s'était déjà accoutumé à faire sortir toutes les langues
du monde de quelque ancêtre commun, que ce fût l'hébreu,
comme le voulait l'orthodoxie, ou le basque avec Erro, ou le
hollandais avec Goropius 133. Ainsi le voulait l'esprit chrétien qui
voyait chez tous les hommes le même sang, la même origine
et les mêmes espérances, se distinguant ainsi de l'esprit païen de
l'antiquité classique qui localisait ses dieux et ses institutions, et
ne voulait voir dans une langue étrangère qu'un jargon barbare.
Tout semblait favoriser cette croyance que la nouvelle science
était d'un coup remontée jusqu'aux sources de toutes les
langues vivantes ou tout au moins bien près de ces sources.
Chaque jour apportait de nouvelles preuves des intimes affinités
du grec et du sanscrit, du latin et du gaélique. Il devenait en outre
de plus en plus évident que beaucoup de ces inflexions dont on
avait jusqu'alors attribué l'origine à la nature ou à des conventions,
avaient été primitivement des mots indépendants. N'était-il
pas clair alors que la langue aryenne elle-même avait autrefois
été dans une condition semblable au turc, sinon au chinois ?
Puis le point de départ commun à toutes les langues avait été
précisé ; c'était cette plaine de Sinhar qui avait vu Babel et la
59confusion. Cette idée était fortifiée par l'antiquité de ce vaste
fossile qui a nom l'Empire chinois ; il ressemblait à quelque
ptérodactyle, à quelque ichthyosaure heureusement conservé
dans les roches pour nous faire connaître les caractères de la
vie animale à la période Massique.

On affirmait sans plus d'examen que le groupe des langues
aryennes était le modèle de tous les autres, soit que toutes descendissent
d'une source commune, soit qu'elles fussent au moins
soumises à des lois identiques. La philologie n'offrait pas de difficultés
qu'une connaissance parfaite des langues aryennes ne
dût résoudre. Où, par exemple, devait-on trouver l'explication
des inscriptions étrusques ? Dans quelque langue aryenne, naturellement 134.
Quelle fut la forme originelle de toute langue
articulée ? Les monosyllabes verbaux auxquels les grammairiens
sanscrits avaient réduit le lexique. Comment l'idée de
l'action fut-elle exprimée pour la première fois ? En attachant
un pronom à l'une de ces racines verbales. Telles étaient les
réponses que l'on donnait sans hésitation. Il fallut du temps
pour apprendre que les mystères intimes d'une science ne
60peuvent pas être aussi aisément pénétrés et que ce n'est pas
la première solution venue qui est nécessairement la vraie.
La vérité ne saurait être conquise que lentement, grâce aux
travaux de nombreux penseurs et à une succession régulière
d'hypothèses jusqu'à ce qu'enfin on tombe sur la bonne. Voilà
ce que nous sommes encore trop loin de reconnaître. Nous
héritons des opinions et des erreurs de nos prédécesseurs ainsi
que de leur méthode. Il faut de vigoureux efforts pour critiquer
ce que de grands noms ont consacré, ce qui est devenu une
partie de nos croyances. Par-dessus tout, le glottologiste est
encore obligé de se former à ses travaux par l'étude de la
famille aryenne. Là seulement il y a des matériaux suffisamment
abondants, clairs et certains, là seulement nous jouissons
des immenses avantages qu'offrent la connaissance préliminaire
de quelques-unes des langues à étudier et la possession
de monuments à la fois aussi vieux et aussi parfaits que
le Rig-Véda ; là seulement on a classé des faits, tiré des conclusions,
mis le tout sous une forme scientifique. La famille
sémitique est en même temps trop petite et trop compacte ;
ses branches ne diffèrent pas plus entre elles que les langues
romanes en Europe. Jusqu'à ce qu'on ait découvert son sanscrit,
qui pourrait être représenté par le vieil égyptien ou les
idiomes sous-sémitiques de l'Afrique, nous ne pourrons remonter
au delà d'une langue-mère philologiquement récente et
qui n'offre pas pour la comparaison cette facilité nécessaire
au jeune glottologiste. Quant aux autres langues, elles attendent
encore pour la plupart leur Bopp. Quelques savants, et
spécialement Schott, se sont occupés de la famille ouralo-altaïque
ou touranienne qui embrasse le finnois, le tatare et le mongol.
Les monuments cunéiformes de la Babylonie et de la Susiane
donneront probablement des résultats importants, en nous
révélant le caractère de ces langues à une époque reculée 135.
61Bleek 136 a travaillé aussi sur le Ba-ntu de l'Afrique australe 237 et
le chinois a de plus en plus attiré l'attention. On n'a guère
fait en dehors des études aryennes qu'arrêter les conclusions
les plus générales, et le peu qu'on a fait devra probablement
être revisé. Ainsi, de même que le latin et le grec
sont encore la base de l'éducation générale, c'est dans la famille
aryenne que le glottologiste devra pour quelque temps
encore faire son apprentissage. Aussi, lorsqu'il se met à étudier
d'autres classes de langues, son esprit est-il imbu de certains
préjugés, de certaines préventions qui faussent plus ou moins
ses recherches. Il s'attend naturellement à trouver les mêmes
phénomènes, à obtenir dans le champ de ses nouvelles investigations
les mêmes résultats qui lui sont familiers. Il ne
s'aperçoit qu'après des expériences considérables, que la famille
aryenne n'en est qu'une parmi beaucoup d'autres et qu'à
différents égards son caractère est de tous points exceptionnel.
Les langues de la civilisation ne sont pas nombreuses.
C'est encore pis si l'apprenti philologue n'est pas familier avec
quelque dialecte non aryen ou, tout au moins, ne s'en sert
pas pour éclaircir les idées qu'il possède déjà. Malheureusement,
ce cas n'est que trop commun. La Glottologie n'est en
grande partie cultivée que par des savants aryens ; par conséquent,
les lois qu'ils ont formulées, quelque vraies qu'elles
puissent être du groupe aryen lui-même, ne sont pas d'une
application et d'une valeur universelles.62

De plus, ces lois ne sont même pas toujours obtenues par
l'examen de toute la famille aryenne. Les langues modernes
de l'Europe, romanes ou teutoniques, apportent à nos éludes
les données les plus nombreuses, les plus certaines que nous
puissions obtenir. Ce sont elles, en outre, qui nous fournissent
les meilleurs moyens de vérifier nos théories. Elles ont
par cela même attiré spécialement l'attention des glottologistes
et c'est par elles qu'ont été obtenus quelques-uns des résultats
les plus importants de la science. Mais on ne doit jamais oublier
qu'elles nous présentent des phénomènes bien différents de
ceux qui s'étaient auparavant présentés dans toute l'histoire
du langage. Comme nous l'avons vu dans le dernier chapitre,
la matière d'une science historique s'incorpore continuellement
avec le progrès du temps de nouveaux éléments, comme une
création organique. C'est ce qui arrive en particulier pour
les langues que nous considérons maintenant. Ces dialectes
modernes ont grandi au milieu de la littérature et sous l'action
de l'Empire romain et de l'Église. Cette dernière renouvela la
jurisprudence et la religion, les influences les plus puissantes
auxquelles soit soumise une société. Non seulement elle remplit
ainsi le vocabulaire des tribus teutoniques mêmes de termes
latins et grecs, mais elle perpétua la connaissance de la langue
latine et donna une forme latine à la pensée populaire. La
littérature adopta un modèle artificiel de pureté et d'excellence
dans le langage qui empocha jusqu'à un certain point les progrès
naturels du dépérissement phonétique et la vigoureuse
croissance des dialectes. Shakespeare et la Bible ont stéréotypé
l'anglais tout comme Dante a créé l'italien classique ;
de même le chemin de fer, le télégraphe et la presse quotidienne
arrêteront le développement postérieur des langues européennes.

Ces considérations expliqueront comment il se fait que des
philologues éminents ont eu foi en des théories générales qui
ne supporteront pas un examen attentif. Chacun peut voir combien
il est absurde de supposer que l'histoire de la famille
aryenne représente fidèlement dans toutes ses particularités
l'histoire de toutes les autres familles de langues ou du langage
en général. Personne, par exemple, ne prétendrait conclure
63que toutes les langues des peuples civilisés doivent être
infléchies ; mais quand cette opinion n'est pas exposée sous
cette forme brutale, elle peut fort bien échapper à l'attention
et être inconsciemment adoptée. Je vais donner deux ou trois
exemples de théories encore communément admises qui reposent
entièrement sur la supposition précitée. Il n'est pas de
règle aussi souvent énoncée par les glottologistes que celle-ci :
« Les racines de toutes les langues sont monosyllabiques. »
Cette assertion repose simplement sur ce fait que tel est le cas
dans la famille aryenne. Il est vrai que l'on peut quelquefois
faire appel au chinois pour appuyer ou plutôt pour éclaircir
cette croyance ; mais nous connaissons trop peu la forme primitive
du chinois pour dire quelle était la nature originelle de
ses radicaux. D'ailleurs, loin de confirmer cette règle, le caractère
présent du chinois parlerait plutôt contre elle, si l'on considère
la tendance de toutes les langues à l'altération phonétique
et à la perte des syllabes ; et M. Edkins nous permet de
croire qu'on peut encore trouver dans le langage actuel des
Chinois des racines plus longues et non mono-syllabiques 138. La
découverte de l'accadien dans les monuments cunéiformes de
la Babylonie, — découverte dont l'importance pour les recherches
philologiques est si grande que j'y reviendrai souvent, — nous
permet de remonter jusqu'à une période très reculée du langage
touranien. Là, bien que la majorité des racines soient monosyllabiques,
on rencontre pourtant assez fréquemment des
dissyllabes comme dugud, lourd, gusur, bois, - non seulement
rien ne permet de les ramener à des monosyllabes, mais leur
obéissance aux lois de l'harmonie des voyelles semble interdire
absolument une telle décomposition. Les investigations de Bleek
sur le Ba-ntu de l'Afrique australe l'ont conduit à croire que
les racines polysyllabiques sont plutôt la règle que l'exception ;
beaucoup de combinaisons de sons qui nous paraissent très
difficiles sont en réalité les plus primitives ; des racines imitatives,
— celles, par exemple, qui indiquent l'éternuement, —
64prennent une forme dissyllabique 139. Ces quelques faits suffisent
à montrer la valeur de la tentative faite pour réduire les radicaux
sémitiques à des monosyllabes, selon la loi supposée des
racines monosyllabiques. La Sache est dure, et le désaccord
entre les nombreux savants éminents qui l'ont entreprise, touchant
la façon dont on doit atteindre le résultat désiré, indiquerait
par avance l'inutilité de tout ce travail. Tel voudrait enlever
une lettre à la (in du mot, tel autre au milieu, tel autre
au commencement, un quatrième, retranche !' d'après un éclectisme
arbitraire et selon sa fantaisie des lettres à ces trois places 240.
65Personne cependant ne peut pénétrer dans l'esprit des langues
sémitiques sans voir qu'elles sont entièrement fondées sur le
principe du trilittéralisme. Ce principe est impliqué dans toute
la théorie de leurs grammaires. S'imaginer qu'il est sorti d'un
état de chose tout à fait différent, c'est admettre la possibilité
d'une, transformation mentale contraire à toutes les expériences
de la psychologie. Le trilittéralisme n'est point une
invention des grammairiens juifs et arabes du Xe siècle ; longtemps
avant eux, il était parfaitement reconnu par les scribes
d'Assur-bani-pal, le fils d'Essar-haddon, dont nous avons sur
des tablettes au Musée Britannique les lexiques et les grammaires.
Ce principe était si clairement compris par le peuple
que des mots étrangers d'une syllabe qu'avaient empruntés les
Assyriens furent sémitisés par l'addition d'une consonne ou
d'une demi-consonne. Les mots qu'on appelle bilittères sont ou
bien le résultat de l'altération phonétique ou encore, comme
nous pouvons le prouver aujourd'hui, des mots empruntés 141.
66Les racines concaves étaient réellement d'origine trilittère et
sont primitivement employées comme trilittères dans l'assyrien
qui a l'inestimable avantage de posséder un syllabaire,
Il en est de même des quadrilittères qui pour la plupart ont
allongé une voyelle en liquide 142, et l'existence de mots de
signification semblable qui diffèrent par des lettres phonétiquement
apparentées, montre simplement que certaines lettres
permutent, mais non que le mot fût dans le principe trilittère 243.
On ne peut tirer aucun argument de l'ancien égyptien.
Quelle que puisse être l'affinité de sa grammaire avec les
idiomes sémitiques, le gros du lexique n'est certainement pas
sémitique ; quelques rares archaïsmes, comme p'takh, ouvrir,
et kh'tam, fermer, qui ont des analogues sémitiques, sont trilittères.
Voilà un exemple des fausses conclusions, des théories
hâtives, de la dépense malheureuse d'ingéniosité, fruits d'une
tentative pour appliquer à d'autres familles de langues une loi
particulière à l'aryen.

Nous pouvons prendre un autre exemple dans ce qu'on
appelle la théorie des racines. D'après l'analyse des langues
aryennes on a inféré qu'originairement toutes les racines étaient
verbales. Il en est certainement ainsi dans la famille indo-européenne,
autant que les faits nous permettent de l'affirmer. La
psychologie semble favoriser cette opinion. Le langage est
l'expression de la pensée, mais il est également l'expression de
la volonté ; et ce fut surtout vrai tout d'abord, quand il était
employé au service des premiers besoins de l'humanité. La
volonté, réalisée dans l'action, est d'un caractère essentiellement
verbal. Par suite on pouvait supposer que la nature verbale
des radicaux était vraie non seulement des langues aryennes,
mais de tout autre langage humain. Il n'en est pourtant pas
ainsi. Nous ne pouvons pas invoquer ici les langues touraniennes :
67l'accadien semble avoir des racines aussi bien nominales
que verbales, mais nos données ne nous permettent
pas d'aller jusqu'à leur signification originelle ; elles peuvent
avoir été une combinaison confuse d'éléments nominaux et
verbaux où ni les uns ni les autres n'avaient la prédominance.
Mais, de même que les idiomes de la Polynésie, les langues
sémitiques nous ramènent à des racines nominales, aussi nettement
que les langues aryennes nous reportent à des racines
verbales 144. Le verbe sémitique présuppose un nom, aussi bien
que le nom aryen présuppose un verbe. Là donc c'est la conception
de l'objet qui fait le fond du langage ; c'est une intuition
où le sujet s'ignore ou plutôt s'absorbe dans l'objet ; on perd de
vue l'action du sujet et le développement de la volonté. Une
explication semblable nous semble nécessaire à propos de ces
idiomes qui n'ont que très peu de termes abstraits, si toutefois
ils en ont, tels que le tasmanien, qui ne peuvent exprimer
une idée abstraite comme « rond » qu'en disant « semblable à
la lune » ou à tout autre objet rond 245. Le même manque de
termes abstraits, c'est-à-dire de mots où le subjectif prévaut
sur l'objectif, est le caractère de nombreuses langues barbares.
Les Malais, par exemple, ont des mots pour signifier différentes
68sortes et différentes parties d'arbres, mats ils n'en ont aucun
pour signifier l'arbre en lui-même. L'algonquin peut localiser
les actes spéciaux et individuels de l'amour, mais ne sait exprimer
l'acte considéré d'une manière abstraite, quand il est transporté
de la catégorie de l'espace dans celle du temps, — en
d'autres mots, quand il devient une action renouvelable à n'importe
quel moment, au lieu d'être un fait défini et objectif 146. De
même le cherokee possède 30 verbes différents pour indiquer
les différentes façons de « laver », mais aucune pour désigner
le laver d'une façon générale 247. Peut-être la conception verbale
sur laquelle reposent les langues aryennes montrait-elle,
dès l'origine, le caractère actif, conscient, cherchant à dominer
la nature extérieure, de la race aryenne, comme nous trouvons
l'empreinte du judaïsme dans la racine sémitique déterminée,
objective, et dans la passivité du sujet pensant qu'elle
implique.

Le dernier exemple que je choisirai de cette Idole ou plutôt
de ses effets, c'est l'attente de trouver ailleurs la même similitude
de grammaire, sinon de vocabulaire, qui existe entre les
diverses branches de la famille aryenne. Mais la frappante
unité de forme que nous rencontrons dans cette famille est
réellement exceptionnelle ; on l'expliquera ci-après. La règle,
c'est bien plutôt le changement et la diversité 348. Les dialectes
69des tribus barbares s'altèrent perpétuellement. Il n'y a rien
pour les conserver, ni traditions, ni rituels, ni littératures. Le
sauvage éprouve un plaisir d'enfant à émettre des sons nouveaux,
à montrer son esprit d'invention dans ce domaine ; il n'a
pour le retenir, aucune de ces règles par lesquelles la civilisation
restreint l'invention de l'argot aux écoliers et au bas-peuple.
En certains cas, parmi les Caraïbes des Antilles, par
exemple, où la femme était généralement enlevée dans quelque
tribu étrangère, le langage des femmes et des hommes est essentiellement
différent : ce qui sans aucun doute exerce une
influence considérable sur le parler de la génération suivante 149.
En outre, le barbare est singulièrement soumis à toutes les
influences de la nature extérieure, au climat, à la nourriture,
à mille autres causes, sans qu'il y ait rien pour arrêter les effets
destructeurs que peuvent exercer ces influences sur les combinaisons
de sons : aussi ne sommes-nous pas surpris en trouvant
le même mot orang, homme, apparaître dans les langues
de la Polynésie sous les diverses formes de rang, olan, lan,
ala, la, na, da et ra 250. De plus, la coutume connue sous le
nom de lapu parmi les habitants des îles Pacifiques, agit parfois
sur le langage. D'après cette coutume, tous les mots qui
70contiennent une syllabe identique à une autre faisant partie
du nom du souverain, sont supprimés ou changés ; on adopte
à leur place de nouveaux mots. Ainsi l'on a substitué mi à po,
nuit, en tahitien, depuis le règne de la reine Pomaré, et un roi
du nom de Tu fut cause que fetu, étoile, fut transformé en fetia.
Le professeur Max Millier 151 a remarqué qu'une coutume semblable,
appelée ukuhlonipa, est en vigueur parmi les femmes
cafres ; il leur est interdit de prononcer un mot qui contiendrait
un son semblable au nom de l'un de leurs plus proches
parents. Ce n'est là qu'une des façons dont le barbare joue
avec le langage, le regardant tantôt avec une crainte superstitieuse,
comme si le mot avait en lui-même un pouvoir sinistre,
tantôt comme un jouet pour distraire son esprit et son imagination 252.
Rien n'est réellement plus difficile que d'empêcher
une langue de changer, là où les habitudes de la vie sédentaire
ne la préservent pas, là surtout où les hommes ne se rencontrent
71que rarement et où le caractère transparent et non-infléchi
du langage permet à chaque mot de garder toute sa
force et sa signification indépendante. On peut attribuer le
caractère relativement stationnaire de l'esquimau, qui semble
n'avoir varié que légèrement depuis le temps d'Égédé, et l'étonnante
identité de ses dialectes, surtout chez les tribus orientales,
aux longs hivers qui obligent les différentes familles à vivre
entassées les unes sur les autres. On nous a dit que depuis l'institution
d'une foire annuelle dans les Montagnes-Rocheuses,
les idiomes dés parties orientales et occidentales de la nation,
qui tout d'abord pouvaient à peine se comprendre, devinrent
de plus en plus semblables 153. Le phénomène contraire remarqué
par Messerschmidt chez les Ostiaks, où des villages distants
d'un mille ou deux ne peuvent se comprendre 254, s'expliquera
pas la nature agglutinante de leur langage. Là où le
pluriel est exprimé par un mot indépendant signifiant le nombre,
un mot le marquera aussi bien qu'un autre ; à cet effet nous
poumons nous servir indifféremment de beaucoup, de multitude
ou de troupe. Nous ne devons pas oublier non plus la rapidité
des changements sociaux chez les sauvages ; or, le langage
est l'expression de l'état d'une société. Une tribu peut être
décimée par la famine ou la maladie, elle peut se fondre avec
une autre ; plus souvent encore elle peut être soumise et asservie,
et ainsi forcée dans le cours d'une ou deux générations
d'adopter le dialecte de ses conquérants. Le vocabulaire
du sauvage n'est jamais très étendu ; l'effort de mémoire à faire
pour apprendre ces idiomes n'est pas grand. Tous ces faits sont
plus que suffisants pour démontrer que la persistance des formes
que nous observons chez les Aryens est tout à fait exceptionnelle :
elle est due en partie à la vie demi-civilisée que menaient
déjà les Aryens avant leurs premières migrations, en partie
à un fonds commun de traditions et au caractère infléchi de
leur langage, et nous ne pouvons nous appuyer là-dessus dans
nos études sur les autres familles de langues où la loi est le
72changement et non la fixité, la variété 155 et non l'uniformité.

9. Après avoir donné ces exemples d'idées fausses et de généralisations
erronées qui proviennent de vues trop étroites et de
cette croyance que tous les problèmes de la Glottologie seront
résolus par l'étude des langues aryennes seules, il nous faut
montrer combien la proposition contraire est vraie, comment
on ne peut expliquer le particulier que par l'universel, la
partie que par le tout. Nous ne pouvons même pas bien comprendre
le groupe aryen si nous ne le mettons à la place qui lui
convient et si nous ne l'examinons dans ses rapports avec les
faits généraux de la philologie. La forme originelle de l'expression
verbale, — c'est-à-dire la représentation de la volonté en
acte dans le temps, — fut, dit-on généralement, l'addition immédiate
d'un pronom à une racine. Ce ne serait guère une
explication suffisante, même s'il était vrai que tous les radicaux
73fussent verbaux, ce qui n'est pas, comme nous l'avons
vu. En magyar, vár-t-am veut dire « je l'attendais » et kés-em
signifie « mon couteau ; » en vieil égyptien, ran-i a indifféremment
le sens de « mon nom » et « je nomme. » Qu'est-ce
donc qui constitue un verbe ? ou plutôt, puisque la Glottologie
est une science historique, quelle est l'origine de l'idée verbale ?

Les différentes formes et les différents temps du verbe aryen
ont été créés en ajoutant à la racine divers pronoms et divers
radicaux verbaux appartenant à une période plus ancienne que
les autres. Ces modes et ces temps, formés à l'aide d'un autre
verbe, tels que les futurs des langues romanes, les parfaits des
langues teutoniques, le futur et l'imparfait latins, le futur et
l'optatif du grec et du sanscrit, sont évidemment d'une antiquité
secondaire et présupposent l'existence antérieure de
formes verbales. De même les aoristes et les présents, à
thèmes élargis, peuvent difficilement remonter jusqu'aux origines
du verbe. Le parfait redoublé nous laisse dans le doute :
il peut en effet avoir été contemporain de présents aussi simples
que ad-mi ou as-mi où le pronom est attaché à la racine
sans aucune syllabe intermédiaire. En admettant, toutefois,
que ces présents simples soient les formes les plus anciennes
du verbe, — comme l'indiquent et leur rareté et la simplicité
de leur signification, — nous ne faisons pas un pas vers la
solution de cette question : Quelle était la valeur originelle
de l'idée verbale ?

D'après l'aryen seul, nous serions disposés à conclure qu'elle
exprimait le présent, c'est-à-dire la conception la mieux définie
de l'action et, selon la philosophie, celle à laquelle on ne
parvient qu'en dernier lieu. En outre, le présent implique au
moins la connaissance du passé, sinon du futur, avec lesquels
on doit le comparer. Quelques-unes des races inférieures,
comme les habitants de la Nouvelle-Calédonie, ne peuvent
comprendre les notions abstraites d'hier et de demain ;
elles sont également incapables d'exprimer l'idée d'aujourd'hui.
Si donc l'Aryen primitif a commencé par exprimer le
présent, il devait avoir atteint un haut degré de culture ; par
suite, l'étude de la famille aryenne ne saurait nous donner la
réponse que nous réclamons.74

Avec la famille sémitique, il en est tout autrement. Le Sémite
n'avait jamais eu le sens de Faction et de la liberté individuelles
qui distinguait l'Aryen ; il conserva, sans l'altérer beaucoup, la
vague conception primitive qui enveloppait le verbe. Ce qu'on
appelle le futur ou l'imparfait dans les langues sémitiques n'est
pas un temps dans l'acception aryenne du mot. Il n'exprime pas
un temps, mais simplement un rapport. En principe, c'était la
seule forme verbale des langues sémitiques. L'autre temps,
du moins ce qu'on appelle ainsi dans les langues sémitiques,
n'est que le participe, le nomen agentis, dont on ne distingue
encore qu'artificiellement la troisième personne du masculin
singulier 156 ; il naquit seulement dans cette seconde période du
développement sémitique qu'Ewald appelle araméenne. Avec le
temps, ce parfait, comme on l'appelle communément, acquit
la force d'un présent ; quoiqu'il fût selon nos idées aryennes
d'un caractère plus verbal que l'imparfait, ce ne fut jamais un
temps dans le vrai sens du mot 257. Là où des relations avec un
75peuple étranger, comme chez les Assyriens et à un degré
moindre chez les Gheez, fît naître quelque chose de semblable
à la conception des temps et des modes, on appropria à cet
effet les formes à voyelles variables de l'imparfait, mais là
même ce ne fut jamais avec une bien grande précision. L'Arabe
76adopta un semblable procédé, avec l'aide d'autres mots tels
que kad, maintenant. Dans la famille sémitique, par conséquent,
la valeur originelle du verbe était purement indéfinie.
Elle n'avait de rapport avec aucun temps, avec aucun mode
particuliers. Elle ne marqua même jamais l'action en général,
mais considérait la volition comme une affection de l'objet, et
non pas comme une action du sujet. Nous pouvons en rapprocher
l'usage de l'aoriste grec dans les comparaisons : il
est assez remarquable que la forme verbale qui met le mieux
à nu la racine, soit employée pour exprimer des pensées d'un
caractère indéfini.

Plus remarquable encore est le procédé des langues polysynthétiques
de l'Amérique du Nord ; l'idée de temps ou de
mode y est tout à fait absente du verbe, les rapports de personnes
y étant seuls indiqués. A cet effet, on a inventé un
mécanisme très compliqué et très laborieux : selon le missionnaire
77baptiste Edwin James, les Indiens Chippeways ne possèdent
pas moins de six à huit cents formes verbales. De même, en esquimau,
nous avons des monstruosités, telles que aglekkigiartorasuarnipok,
« il s'en va promptement et s'exerce à écrire 158. »

Le même phénomène à peu près reparaît en basque, où l'on
emploie une forme différente pour s'adresser à un supérieur,
à un égal, à un enfant, à une femme, et, par rapport à un
objet, aux première, seconde ou troisième personne du singulier
ou du pluriel : ainsi det, j'ai, ditet, je les ai, dizut, je
l'ai pour toi ; at, je t'ai, zaitustet, je vous ai, disquizutet, je les
ai pour vous. « Daunat » remplace ce dernier quand il s'agit
d'une femme et dayat quand il s'agit d'un égal. Ici toutes
ces formes ont leur origine dans l'incorporation des cas compléments
et obliques des pronoms personnels qu'on place
généralement devant la racine suivie du sujet suffixe. On intercale
un nom de nombre (it) dans la racine elle-même quand
on veut marquer le pluriel.

Nous rencontrons le même fait en accadien. Là nous
n'avons que deux temps : un aoriste et un présent. Le premier
est formé par l'addition immédiate des pronoms à la racine,
le second par un prolongement vocalique de la racine : ainsi,
in-gin, il exécuta ; in-gine, il exécute ; in-gar, il fit ; in-garra,
il fait. Le présent est formé de la même manière dans les
dialectes tibétains : ce qui montre bien clairement la priorité
de l'aoriste dont on a tiré, à mesure que grandissaient l'expérience
et la civilisation, l'idée du présent, en appuyant sur le
son de l'aoriste 259. Lorsqu'on eut créé le présent, l'aoriste cessa
d'être indéfini et devint un temps passé. Ainsi le touranien
78témoigne du même fait que les langues sémitiques et explique
la nature originelle du verbe aryen ; et l'observation de cas
actuellement existants, comme celui des habitants de la Nouvelle
Calédonie mentionné plus haut, fournit la vérification
historique de la théorie et jette une lumière nouvelle sur le
développement de l'humanité.

Chapitre III
L'idole des centres primitifs du langage.
Causes du désir de l'unité.

Sommaire : 1. Quelles sont les causes du désir de l'unité ? — 2. Tout se résume
dans la conception du monde. — 3. On a voulu faire remonter toutes les
langues à une seule source ou à deux ou trois centres. — 4. Les faits protestent
contre cette théorie. — 5. L'aryen et le sémitique ne viennent pas d'une
source commune. — 6. Données fournies par la Glottologie. — 7. Pour
qu'on puisse rapprocher différentes langues les unes des autres, la structure,
la grammaire et le vocabulaire doivent être semblables ; il faut qu'il y ait
entre elles permutation régulière de lettres. — 8. Il n'y a entre les langues
qu'une ressemblance générale. — 9. Les familles alliées sont l'exception. —
10. On ne peut tirer aucun argument de l'état changeant des langues sauvages.
11. On ne peut légitimement faire rentrer dans aucune famille
le lycien et l'étrusque. — 12. Il en est de même des dialectes caucasiques.
13. Le géorgien, bien qu'inflexionnel, n'est pas aryen. — 14. Les langues
modernes, comme les races modernes, ne sont que le résidu de races diverses
infiniment variées. — 15. L'argot et les mots nouveaux manifestent
un retour à la primitive énergie productrice. — 16. Les communautés sauvages
sont petites et isolées ; elles changent constamment leur langage. —
17. Quand une langue cesse d'être littéraire, elle se brise en dialectes. —
18. Des sociétés séparées impliquent des langues distinctes. — 19. La civilisation
unifie. — 20. Conclusion.

1. Platon établit que la fin de la science, comme de la philosophie,
c'est l'unité ; il essaya de devancer les lents procédés
de l'induction moderne en découvrant une science maîtresse
d'où rayonnent toutes les autres. Il semble de nos jours que
le rêve du grand penseur grec est en voie de se réaliser.
Les sciences physiques deviennent de plus en plus métaphysiques
avec le transcendantalisme croissant de leurs lois les
plus hautes, tandis que les sciences historiques deviennent de
plus en plus physiques à mesure que les rapports et la dépendance
de ces deux groupes de sciences sont mieux connus. La
science commence à s'occuper presque exclusivement de la
79« force », qui est en soi une conception métaphysique ; et la
doctrine de la conservation des forces, c'est-à-dire d'un ensemble
invariable qui se manifeste sous des aspects sans
nombre, est l'idée directrice des recherches modernes.

Cette unité idéale sera-t-elle jamais atteinte ? Il est permis d'en
douter, eu égard à l'opposition et à la contradiction qui se manifestent
à l'origine de l'univers, à la distinction de nos divers
sens, à l'insuffisance de nos données, aux limites de nos connaissances
positives et aux impénétrables mystères qui se
cachent derrière les lois premières les plus élevées. Pourtant
l'unité est le but de toute recherche ; la constitution de l'esprit
humain le veut ainsi ; et comme la pensée est une, ou plutôt,
comme la manière dont nous devons considérer le monde
des phénomènes est la même, une certaine unité peut non
seulement être atteinte, mais est encore nécessaire. Nous ne
pouvons croire que sous la variété des faits il n'y ait pas une
unité cachée et que cette variété ne soit elle-même autre chose
qu'une façon de produire l'unité. Si nous voulons avoir une
idée du tout, nous devons rassembler les phénomènes isolés
sous des lois générales et découvrir parmi eux quelque ordre
et quelques similitudes. Plus cet ordre mental correspondra
à l'ordre des objets, plus nous satisferons pleinement aux exigences
de la science. Mais nous ne devons point oublier que
ce que nous appelons les lois de la science ne sont après
tout qu'autant de conceptions de l'esprit, le cadre imaginaire
que nous remplissons avec les résultats de notre expérience
ou plutôt de la manière dont nous devons considérer les choses.

2. Toutes ces conceptions sont semblables en tant qu'elles
sont pensées et nous pouvons idéalement ajouter conception
à conception jusqu'à ce que nous atteignions enfin l'unité la
plus haute et la plus compréhensive. C'est elle que nous appelons
le monde. Le jour où l'on atteignit cette conception générale,
fut un jour important pour le progrès de la race humaine.
Les Grecs attribuaient cette découverte à Pythagore ; qu'elle
soit, ou non, de ce Samien demi-mythique, le mot grec qui
l'exprima fut bien digne d'une nation de philosophes. Κόσμος,
c'est-à-dire l'ordre, est la conception de l'univers la meilleure
et la plus vraie qui puisse être. C'est le résultat atteint par
80la civilisation et la réflexion civilisée qui s'opposent nettement
au fétichisme irréfléchi du sauvage qui ne voit partout autour de
lui que le désordre et le caprice. Nous devons trouver l'unité dans
Tordre, si nous devons la trouver quelque part ; c'est justement
cet arrangement ordonné de nos conceptions, cet enchaînement
successif et celte coordination de nos pensées, s'imprimant sur
le monde extérieur, qui nous rendent capables de découvrir et
de désigner une unité au milieu du flux éternel des choses.

Les Romains furent, en ceci comme en tant d'autres choses
de l'esprit, les élèves des Grecs ; ils se contentèrent de
traduire κόσμος par mundus. Ce mot pourtant ne faisait plus
penser à un harmonieux arrangement. Cette dernière idée
était remplacée par une allusion à la propreté de la toilette
personnelle 160. Ce ne fut que pour les besoins de Cicéron, philosophe
amateur, et sous la pression subséquente d'une sèche
philosophie scolastique que la langue latine produisit universum,
l'univers. La métaphore vivante et concrète de la jeune
et fraîche pensée grecque a dû faire place à une abstraction
nue qui affirme tout simplement que l'unité est une. Notre
mot world est d'une lignée bien plus humble. Il vient tout
simplement de wer-alt, génération d'hommes, de alt, gothique
alds, âge ou génération 261, et du vieux saxon wer, homme. Ce
dernier mot était employé comme suffixe ethnique dans des
mots tels que Rôm-ware, Romains ; il est parent du gothique
vair, du latin vir, du grec ἥρως, du gaélique fear, du welsh gŵr
et du sanscrit vir-as. C'est la même racine, vir, qui a donné
virago et virgo, aussi bien que vires, forces, en latin, et vrihi,
riz, en sanscrit ; le sans premier de cette racine est simplement :
croître. La même idée est contenue dans le mot employé
au lieu de wer-alt dans le gothique d'Ulfilas, mana-sedhs, race
d'hommes 362. C'est bien le Teuton pratique, sédentaire et conservateur
81qui a trouvé son monde dans les générations passées
des hommes, de même que le Grec richement doué, avec son
sens aiguisé de la beauté et de la proportion, a trouvé le sien
dans l'ordre invariable qui se cache sous toute la nature.

3. Ce désir instinctif de trouver l'unité a eu son effet sur la
science du langage. Ici, comme ailleurs, le but de la science
est de généraliser et de montrer qu'il y a un ordre, et non pas des
caprices dans les phénomènes, qu'il y a une classification possible,
et non pas des faits sans lien. Mais dans cette recherche il
est interdit d'aller au-delà des faits et des inductions exactes que
l'on en peut tirer. Quelque séduisante que soit une assertion, il
faut l'écarter immédiatement si nos données ne lui prêtent pas
de vraisemblance, et surtout si elles la contredisent formellement.

Il en est ainsi, je crois, d'une hypothèse philologique très
répandue : toutes les langues sont venues d'un centre originel ou
tout au plus de deux ou trois centres. Cette affirmation se retrouve
dans la plupart des raisonnements glottologiques contemporains.
Elle est impliquée dans les classifications ordinaires
des langues où l'on accepte comme fondé que, par
toute la terre, nous devons trouver des familles de langues
analogues à la famille aryenne. On fait entrer tout idiome,
ancien ou moderne, qu'il le veuille ou non, dans une famille ;
jamais on n'a même songé qu'un idiome pût être sui generis.
Nous avons même eu une famille touranienne, où l'on avait
réuni tout ce. qui n'était pas sémitique ou aryen, depuis le turc
et le tamoul jusqu'au chinois et à l'indien des Peaux-Rouges.
Maintenant, toutefois, ce terme de touranien est plus justement
appliqué à la chaîne de dialectes qui s'étend depuis le
cap Nord jusqu'au pays des Tongouses ; elle embrasse le finnois,
le tartare, le mongol auxquels on doit probablement ajouter
le basque 163. Ces langues ont entre elles dans une certaine
82mesure les mêmes marques de ressemblance que les membres
du groupe aryen. Mais on a créé une autre famille que l'on
appelle agglutinante ou allophylienne, ou encore Dieu sait
comment. Des savants de la plus haute réputation se sont efforcés
de dériver l'aryen et le sémitique de la même source ;
comme leurs tentatives échouaient, ils ont eu recours à l'expédient
désespéré de placer séparément Aryens et Sémites au
bas des versants opposés d'une même chaîne de montagnes,
peu après l'invention d'une langue commune. Bien plus, on
a tâché de démontrer au moins la possibilité d'une langue primitive
ou d'un langage embryonnaire ; c'est la thèse qui fait
aller le langage d'une période isolante à une période infléchie,
en passant par une période intermédiaire d'agglutination ; on
l'a fait dans un esprit scientifique, d'une manière scientifique,
et non d'après la méthode de M. Foster qui a découvert le langage
de l'Eden dans la combinaison du lexique arabe moderne
et des éléments de la grammaire chinoise.

Nous subissons encore trop l'influence des vieux préjugés ;
nous nous rappelons qu'il n'y avait qu'une langue avant la confusion
de Babel, et qu'aux vieux jours de l'étymologie rien n'était
plus aisé que de tirer une langue d'une autre selon sa fantaisie.
Quelques mots semblables comme sanguis et le mongol
sengui, sang, ou sex et l'hébreu shêsh, six, suffisaient jadis pour
trancher la question. Ainsi donc, il y a une analogie incontestable
entre les différentes langues aryennes qui toutes émanent
delà même source et, comme nous l'avons fait remarquer dans
le chapitre précédent, le procédé ordinaire de la Glottologie a
été jusqu'à présent d'affirmer du langage en général ce qui
était vrai de l'aryen en particulier. Les autres sciences ont
83contribué à cette erreur, car elles tendent toutes aujourd'hui
vers un point commun de rencontre. Elles retournent à l'œuf
cosmique de la philosophie égyptienne d'où tout a été engendré
par une suite continuelle de changements. Il n'y a pas d'affirmation
scientifique plus claire que celle-ci : tout ce qui existe
maintenant est le produit d'une évolution, d'un développement.
Que nous regardions n'importe où, jusqu'aux horizons les plus
éloignés de l'espace ou jusqu'à l'antiquité la plus lointaine, il
n'y a point de lacune, il n'y a point de vide, il n'y a qu'une
continuité invariable et immuable de progrès. Le darwinisme
est l'hypothèse la plus en faveur de notre temps et le darwinisme
suppose un type commun et un seul couple d'ancêtres.
Mais quelques-uns des défenseurs les plus avancés du darwinisme
ont été eux-mêmes obligés de renoncera l'homogénéité
de la race humaine, quant à l'origine. Le seul fait de la variation
des espèces le réclame, puisque différentes variétés
auraient eu le plus de chances pour réussir dans la lutte pour
l'existence en différentes parties de la terre ; et la sélection
sexuelle seule ne saurait expliquer la peau noire du nègre,
dont le cerveau contient aussi la matière colorante, ou la petite
stature des habitants des îles Andaman, ou ce fait curieux que
la population d'un continent correspond aux caractères typiques
des animaux de ce continent.

4. Nous avons tous été jetés dans le même moule, ou,
comme le dit saint Paul, nous sommes tous du même sang ;
mais il ne s'ensuit pas que nous descendions tous d'un même
ancêtre, et, bien moins encore, que toutes les langues aient
rayonné d'un même centre. Devons-nous croire que le langage
articulé a commencé avec la période des racines ? Si éloignée que
soit cette période dans l'histoire de la race aryenne, elle ne l'est
pas encore assez pour laisser une place aux vastes changements
qui ont eu lieu dans la distribution de la terre et des eaux,
dans la faune et dans la flore terrestres et dans l'homme lui-même,
avec toutes ses variétés de formes et de couleurs. Los
restes humains trouvés sur les plateaux du nord de la Somme,
près d'Àbbeville, ou les altérations géologiques qui ont dû
survenir depuis l'arrivée des Papous au lieu de leur habitation
actuelle, en supposant qu'ils aient émigré de quelque
84berceau commun de l'humanité, semblent inconciliables avec
l'antiquité relative de la période des racines dans les langues
aryennes. Quand ces dernières firent leur première apparition,
ce fut dans les montagnes de l'Asie centrale, entre les sources
de l'Oxus et de Iaxarte. Est-il vraisemblable que les races dravidiennes,
les « Dasyus », que les Aryas rencontrèrent dans
l'Inde, ou les tribus qu'ils trouvèrent en Asie Mineure et en
Europe, puissent avoir appartenu à la même race qu'eux ?
Tout sans doute est possible dans la science, et nous devons
souvent croire ce qui est beaucoup plus étrange que la plus
étrange fiction ; mais lorsqu'il n'y a point de faits pour supporter
les hypothèses, force nous est de nous en tenir aux
analogies ordinaires et aux conclusions de l'expérience.

5. La classe de langues la plus rapprochée en apparence
des langues aryennes est la sémitique. Ici, plus que partout
ailleurs, nous devrions nous attendre à trouver les preuves les
plus convaincantes de relations étroites. Bien au contraire,
tout contredit cette présomption : la structure du langage 164,
la phonologie 265, la conception grammaticale, le caractère du
lexique, tout écarte également la supposition d'une origine commune,
à moins que nous n'imaginions un miracle psychologique
par lequel le même esprit fut capable de donner naissance
à deux choses aussi contraires que la conception du
verbe chez les Aryens et chez les Sémites 366. Ajoutez à cela
85que, tandis que nous rencontrons pour la première fois l'Aryen
dans l'Hindou-Kousch, les manifestations les plus anciennes
des langues sémitiques se produisirent incontestablement dans
les déserts de l'Arabie du Nord. La théorie des centres communs
primitifs succombe dès les premiers pas.

6-7. J'ai plus d'une fois dit qu'en étudiant la Glottologie,
nous ne devions pas aller au delà des faits ; on ne saurait
répéter trop souvent ce conseil, si simple qu'il paraisse.

Nos faits, considérés au point de vue scientifique, sont
d'abord la ressemblance dans la structure générale du langage ;
puis, les similitudes de grammaire dans la forme et dans le
sens et enfin l'échange uniforme et régulier des sons entre les
langues que nous comparons. Quand une fois un nombre suffisant
d'exemples a montré que telle lettre dans un dialecte
est remplacée par telle lettre dans un autre dialecte, nous ne
devons jamais admettre aucune violation de cette règle, à moins
qu'elle ne puisse être expliquée par Faction de lois subordonnées.
L'explication des échanges et de la parenté mutuelle de
ces sons est un des principaux devoirs de la philologie. A ces
faits, qui pour la plus grande partie sont du domaine de la
phonologie, il faut ajouter la similitude de signification. Deux
mots peuvent se trouver conformes à tout ce que demande
la loi de Grimm et cependant n'avoir aucun rapport l'un avec
l'autre. Ὁδὸς et ἕδος, solea et sella, par exemple, indiquent tous
deux une racine sad, mais il n'y a pas d'idée commune qui
nous permette de les relier ou d'où nous puissions les dériver.
Essayer de le faire n'est pas moins futile que de réduire les
diverses significations incompatibles d'un radical sémitique à
une seule, ou de trouver quelque conception qui serve de fondement
aux innombrables significations attachées au même
sou dans des langues telles que le chinois ou le vieil égyptien.
En chinois, yu signifie à la fois moi, s'accorder, se réjouir,
mesurer, stupide, bœuf noir ; en égyptien, ta veut dire toi,
présent, direction, blé, goutte, type, larme, tas, bâton, santé,
tète, trône, homme, assemblée, méchant, naviguer, voler,
brûler, porter et rendre compte. Tels sont les faits avec lesquels
86prend naissance la Glottologie ; les généralisations empiriques
inférieures qui en sont tirées nous fournissent les moyens
d'arriver à ces lois plus hautes et plus vastes qui sont l'objet
dernier de la science. Nous ne devons jamais aller au-delà
des faits, si nous voulons arriver à des conclusions valides.

8. Là donc où le glottologiste trouve une similitude qui ne
peut être scientifiquement prouvée, il doit abandonner son
opinion, si plausible qu'elle paraisse. C'est ce qu'il doit faire
dans la matière qui nous occupe actuellement. Le degré de
ressemblance de son, de signification, suffisant pour établir
l'origine commune de divers dialectes est, dans le langage,
l'exception et non la règle. Une ressemblance générale doit à
coup sûr exister entre tous : autrement la Glottologie serait
une science impossible, puisque la matière de toute science
doit être, pour ainsi dire, homogène ; mais cette ressemblance
générale résulte de l'identité fondamentale de l'esprit humain,
de l'expérience humaine, et des organes physiques qui fixent
les limites du langage articulé 167.

9. Examinons attentivement les faits, et nous trouverons
que bien loin d'appuyer l'hypothèse d'un petit nombre de
centres primitifs du langage, les faits, si loin que nous remontions,
y sont tous opposés. Nous avons déjà, dans le chapitre
précédent, examiné la prétendue commune origine des Aryens
et des Sémites. Nous ajouterons seulement ce fait significatif
87qu'une analyse plus exacte, au lieu de confirmer la croyance
en l'identité originelle des noms de nombre aryens et sémitiques,
— l'un des principaux arguments en faveur de l'erreur que
nous combattons, — montre qu'ils sont d'une origine toute
différente. La coïncidence de sons entre l'hébreu shêsh, six,
et shebà, sept, et le sanscrit shash et saptan, a conduit à les
identifier et provoqué à une tentative ultérieure pour comparer
l'hébreu ékhad, un, avec le sanscrit êkas et kamesh avec le
sanscrit pan-chan (quin-que). Mais l'arabe sittuñ et l'éthiopien
sedestu prouvent que la forme primitive de shêsh contenait une
dentale dérivée probablement de sad-sad, forme secondaire
de sal-sal qui se retrouve dans shalos, trois ; au contraire, le
zend kshwas indique clairement une gutturale initiale à l'origine,
justifiant la pensée du professeur Goldstücker, d'après
qui ce mot serait pour kahatwar, deux et quatre. Saptan semble
une forme de participe dérivée de la même racine qui nous
donne ἕπω en grec et sequor en latin ; il aurait donc signifié
suivant. Mais aucun effort de raisonnement n'expliquera la finale
gutturale du nom de nombre sémitique qu'il vaut mieux faire
remonter à arbá, quatre. Ekhad, je crois, est d'origine étrangère,
peut-être accadienne ; dans tous les cas, la voyelle initiale
de ce mot est prosthétique et ne peut être comparée
avec la voyelle initiale de e-ka qui, lorsqu'on rapproche
ce mot de u-nus 168 du gothique âi-n-s et du pronom sanscrit
ê-na, ce, paraît être la partie principale du mot aryen. Il est
ridicule de comparer kamesh et panchan. Toute l'argumentation
repose sur des comparaisons non scientifiques de mots
superficiellement semblables ; c'était là le pivot de l'étymologie
au dernier siècle et les conclusions auxquelles on est parvenu
de cette façon sont toutes d'aussi peu de valeur. A ce compte
nous pourrions comparer le basque six, seï, avec sex ou bi,
deux, avec bini 269.

Si nous passons du groupe sémitique aux autres familles de
88langues, il devient plus difficile de les rattacher à l'aryen.
Tout d'abord on les met en un seul bloc ou bien on les divise
en langues agglutinantes et isolantes, et alors on affirme que
la langue-mère des idiomes aryens a passé par ces deux états,
avant d'arriver à la période de flexion. C'est durant la première
de ces deux périodes, en d'autres termes, pendant la période
des racines, qu'elle n'aurait formé qu'une seule langue avec
les autres. Mais, en admettant ce développement graduel que
nous examinerons dans un prochain chapitre, nous pouvons
nous demander comment un tel fait, si fait il y a, peut cire
bien connu de nous. Rien n'est plus trompeur et n'est plus
dangereux que la comparaison des mots seuls, à moins que
nous ne nous laissions guider par des règles telles que la loi
de Grimm, surtout quand la signification des mots est vague
et obscure. Pour que nos conclusions soient sûres, nous devons
commencer par la comparaison des grammaires ; dans le cas
présent une telle comparaison est impossible. En fait, cette
tentative est une tentative en l'air ; elle n'a d'autre base que le
préjugé héréditaire en faveur d'une langue primitive commune.

10. On ne peut alléguer que les changements rapides qui
caractérisent les dialectes sauvages, comme nous l'avons vu
dans le chapitre précédent, donnent quelque appui au maintien
de cette théorie. D'abord, l'étendue et la nature de ces changements
sont inconnues et la science ne nous permet pas de tirer
des théories de ce qui pourrait être ; en second lieu, quels que
grands que soient les changements dans le vocabulaire, la
façon dont l'esprit voit les objets et leurs rapports, c'est-à-dire
la structure et la grammaire du langage, n'est point altérée ;
en troisième lieu, la guerre et les épidémies, principales causes
de ces changements, n'introduisent pas un nouveau langage :
elles causent seulement l'extension d'un idiome et la destruction
ou la diminution d'un autre. Enfin, le langage particulier
aux femmes et aux enfants est à la fois conservateur et borné
au lexique. Si deux villages manipourans sont inintelligibles
l'un pour l'autre, le fait provient de changements dans la
prononciation, dans les idiotismes, dans le vocabulaire, mais
non dans les formes grammaticales. On peut en outre révoquer
en doute que nous soyons à jamais incapables de reconnaître
89au moins quelques-uns des termes ordinaires de la vie
journalière, dans deux dialectes autrefois intimement unis, si
différents qu'ils soient devenus. En dépit des vastes intervalles
qui les séparent dans le temps, l'espace et les relations sociales,
nous pouvons encore découvrir dans l'accadien et le
basque plusieurs mots de ce genre qui leur sont communs.
Ainsi aria, eau, et le basque ura ; eri, cité, et le basque hiria,
semblent pouvoir être à juste titre regardés comme parents.
C'est encore plus vrai de l'accadien et des idiomes demi-barbares
de la Russie septentrionale ou de la Tartarie : pi, l'oreille,
par exemple, se retrouve dans le votiak pel ; kats, deux, est
l'esthonien kats ; dingir, dieu, est le turc tengri, ciel.

Jusqu'à quel point les influences extérieures peuvent-elles
modifier et affecter la grammaire ? C'est une question que
nous examinerons plus tard. Pour le moment nous pouvons
accepter la doctrine reçue : les formes de la grammaire ne
sont jamais empruntées, même quand le dictionnaire est presque
entièrement composé de termes étrangers.

11. Pourtant ce n'est pas assez de détruire les arguments
mis en avant par les homogénistes ; nous voulons des exemples
positifs du contraire ; et ces exemples, je pense que nous les
avons. Comment pouvons-nous expliquer autrement, sans faire
violence aux faits, des phénomènes tels que les anciennes
langues de l'Étrurie et de la Lycie ? Notre impuissance à déchiffrer
les inscriptions étrusques est, dit-on, un insuccès pour
la science philologique. Ce serait vrai si ces inscriptions
étaient du domaine de la philologie comparée, si surtout il y
avait quelque autre langue connue avec laquelle on pût les
comparer. Puisqu'il n'en existe pas, ces reproches sont injustes.
Il me semble que telle est la conclusion à laquelle doit arriver
tout penseur sans préjugés, après les vaines tentatives qu'on
a faites pour trouver la clef de ces inscriptions dans toutes
les langues possibles et impossibles.

L'opinion la plus récente formulée à ce sujet, c'est que l'étrusque
appartient à la famille indo-européenne, parce que
c'est une langue à inflexions. A coup sûr, cette opinion se
réfute d'elle-même. Si l'étrusque était aryen, il y a longtemps
qu'on aurait expliqué ses inscriptions. Si quelque chose distingue
90une langue aryenne, c'est sa persistance dans un même
type, c'est la fixité générale de ses formes grammaticales, c'est
son résidu de racines communes à toutes les autres langues
de la famille qui nous permettent de déterminer d'un coup
d'œil son caractère, que ce soit dans les vallées du Caucase ou
sur les bords de l'Atlantique. Aussitôt qu'on a pu lire les inscriptions
cunéiformes delà Perse, personne ne douta que
leur langue ne fut aryenne ; le dialecte ombrien des Tables
Eugubines et les idiomes cachés sous les runes de l'Europe
septentrionale ne permirent pas non plus d'hésitation. Les
caractères de la portion européenne de la famille sont encore
plus marqués, et nous pouvons bien nous demander d'où viendrait
à l'étrusque sa physionomie particulière.

Les Étrusques, nous le savons, pénétrèrent en Italie par
le Nord ; si donc elle était aryenne, la langue étrusque ne
pourrait qu'être proche du celtique, du teuton, du slave ou
du thrace ; or, chacun sait qu'elle n'a rien de commun avec
ces trois langues, en dépit de sir W. Betham et du docteur
Donaldson. Bien que nous connaissions peu la dernière, nous
la connaissons assez pour nier sa parenté avec l'étrusque.
Les Alpes rhétiques sont maintenant habitées par une population
qui parle le roumanche et le ladin ; mais ce sont des
dialectes romans. En dépit de quelques noms locaux qui ressemblent
étrangement à des noms étrusques, — Velthins, par
exemple, — le docteur Freund et M. Ellis n'ont pu, malgré
toutes leurs recherches, découvrir un seul mot étrusque dans
ces idiomes modernes. Peut-être les Étrusques ont-ils été les
hommes de l'âge de bronze qui habitaient au milieu des lacs
de la Suisse ou leurs prédécesseurs de la période néolithique
dont les demeures sur pilotis dans le nord de l'Autriche ont
donné des fragments de corail, preuves de leurs courses dans
l'Orient ; partout, excepté en Italie où ils ont eu la bonne fortune
d'être en contact avec la civilisation grecque, ils ont passé
sans laisser de traces derrière eux. Tout différents des Aryens,
ils manquaient d'originalité, ils n'étaient pas créateurs ; non
seulement ils recevaient dans leur vocabulaire des mots grecs
comme βροντὴ (le phrunt-ac de l'inscription de Pisaurum) ou
αἰών (aiv-il, âge), mais même les indexions latines d'un nom
91propre : Velthina, Velthinas (dans l'inscription récemment
découverte, de Pérouse). Leurs inflexions propres étaient pourtant
tout autres ; le patronymique al, la terminaison isa pour
exprimer « la femme de », les suffixes verbaux e et ke, les
suffixes nominaux l, ls, n, k sont tous non-aryens dans leur
forme et leur emploi 170.

Contrairement à ce qui arrive pour les inscriptions étrusques,
on peut lire quelques courtes inscriptions lyciennes, grâce aux
légendes grecques qui y sont attachées. Là encore, nous avons
une langue à flexions ; on l'a par conséquent amenée à la
famille aryenne en s'appuyant sur des formes telles que prinafatu,
il fit, à côté de prinafutu, ils firent. On a prétendu que
la langue qui s'en rapprochait le plus était le zend ; mais on y
a trouvé aussi un certain mélange d'éléments sémitiques 271 ! Le
92caractère général du lycien, considéré aussi bien dans sa
grammaire que dans son vocabulaire, est, autant que j'en puis
juger, très éloigné de la famille aryenne, à tel point que
M. Ellis s'est efforcé, bien qu'avec peu de succès, de le rattacher
à certains idiomes du Caucase. La langue est infléchie, il
est vrai, mais les inflexions ne sont pas celles du groupe indoeuropéen.
On pourrait hasarder cette supposition qu'il s'est
93séparé de ce groupe ou plutôt de quelque ancêtre éloigné de
ce groupe, longtemps avant l'existence de cette langue-mère
dont Fick a fait le dictionnaire et Schleicher la grammaire ;
nous répondrions simplement qu'il n'y a pas un fait pour
appuyer cette hypothèse. Au delà de cette période nous ne
connaissons que la période dite des racines et une époque
intermédiaire durant laquelle se fixèrent les inflexions de la
langue-mère ; mais on ne peut retrouver dans le lycien ni
ces racines, ni ces inflexions. La période des racines doit avoir
en tous cas précédé la séparation du lycien ou de son ancêtre
présumé : comment donc n'a-t-il pas les mêmes radicaux que
les langues aryennes ? En outre, nous pouvons nous demander,
comme pour l'étrusque : d'où est venu le lycien ? par quels liens
généalogiques établira-t-on son affiliation aux langues aryennes ?

12-13. Une autre langue infléchie qu'on ne comprend pas
dans la famille indo-européenne est le géorgien. Il est encore
parlé ; par conséquent nous n'en sommes pas réduits à quelques
formes et quelques mots extraits à grand'peine d'inscriptions
mutilées. Cette langue aurait une assez jolie antiquité si l'on
parvenait à démontrer qu'elle est apparentée, comme le croit
M. Lenormant, au dialecte des inscriptions cunéiformes de Van.
Quoi qu'il en puisse être, le géorgien diffère notablement de
l'aryen par diverses particularités de ses inflexions. Ainsi le
signe du pluriel, bi ou ni, est inséré entre la racine et les
désinences casuelles : thavi, tête, génitif thavisa, pluriel thavebi,
thavebisa ; ce qui assimile cette langue à la famille touranienne.
Les pronoms ont un cas démonstratif et un cas
copulatif. Les nombres ordinaux sont formés des cardinaux
avec le préfixe me. Les verbes incorporent les pronoms-compléments
et peuvent s'allonger à l'aide de lettres sans signification.
Comme la grammaire, les racines de la langue ne
témoignent d'aucune affinité avec les langues aryennes. Le
géorgien, avec les idiomes ses alliés, est sui generis. Si nous
nous en tenons aux faits, au lieu de nous fier à des analogies
trompeuses et aux préjugés, nous reconnaîtrons là aussi une
classe indépendante de langues. On doit en dire autant des
dialectes caucasiens. Des groupes anormaux de langues aussi
distinctes que l'abaze et le mingrélien existent côte à côte
94avec un dialecte aryen aussi intimement allié au persan que
l'ossète de l'Iron. Eu dépit des efforts faits pour le comparer
aux dialectes du Tibet, le groupe caucasien demeure un
mélange de langues qui ne se ressemblent pas entre elles et
ne ressemblent pas non plus aux autres idiomes connus du
monde. Selon le mot des homogénistes, elles ne sont pas
encore classées. La seule inférence que l'on puisse tirer légitimement
des faits sans les dépasser, c'est que les montagnes
du Caucase, — les pics aux blanches neiges, comme Isidore
de Séville explique ce mot, — servirent de refuge à de nombreuses
vieilles langues qui avaient disparu de partout ailleurs,
de même que le Basque s'est conservé dans la Biscaye
et le Gaélique dans les montagnes de l'Écosse.

14. Les révolutions sociales auxquelles sont exposées les
tribus barbares et demi-barbares, surtout à cause de leur population
restreinte et des revers de la guerre, expliquent facilement
la disparition complète de certaines langues. Si nous
considérons la grande antiquité de l'homme, telle qu'elle nous
est révélée par la géologie, l'ethnologie, la glottologie elle-même,
en même temps que Faire immense sur laquelle il s'est
déployé à une époque reculée en bandes isolées et éparpillées,
sans autre défense contre les bêtes féroces que de misérables
silex taillés, sans autre protection contre le froid que les peaux
d'animaux sauvages et l'abri de quelque caverne, nous devons
nous étonner non pas de la diversité des langues, mais du
petit nombre de débris d'anciennes langues qui, maintenant
encore, sont répandues sur la surface de la terre. Les races
modernes ne sont que le résidu choisi (selected) d'une variété
infinie d'espèces qui ont disparu. On peut assurément en dire
autant du langage. Nous devons, non pas nous étonner plus
longtemps du nombre surprenant des dialectes que nous rencontrons
dans le Nord et dans le Sud de l'Amérique, dans
l'Australie, dans les îles de l'Océanie, dans les continents de
l'Ancien Monde, mais croire que toutes ces langues ne représentent
qu'une bien minime partie des essais disparus, des
types éteints qui ont précédé les langues d'aujourd'hui : c'est
ainsi que la nature a prodigué sur le globe, depuis la première
apparition de la vie, des types innombrables dont un petit
95nombre a survécu. Les premiers essais pour former un langage
articulé, pour faire servir la langue à l'expression des
besoins journaliers, ont dû être infiniment divers. L'homme
est un animal social ; la jurisprudence et l'ethnologie comparées
nous le représentent menant tout d'abord la vie communiste
des abeilles ; de là sortit peu à peu, avec les progrès
de la civilisation, l'idée de l'individualisme. Les relations au
moyen des signes et des gestes ne suffirent pas longtemps aux
besoins de la communauté ; on avait besoin des mains pour
d'autres usages, bien qu'Helvétius prétende que c'est par elles
que l'homme est devenu homme : aussi aura-t-on bientôt employé
la faculté naturelle de produire des sons pour obtenir
ce qu'on désirait d'autrui. Que le langage ait été, en principe,
commun à tous, ainsi que tout le reste, ou bien individuel,
c'est là une question que nous n'avons aucun moyen d'éclaircir.

15. Il est du moins parfaitement clair qu'à une certaine période
de la vie sociale la tendance à s'exprimer en un langage
articulé dut être irrésistible. L'homme se sera réjoui, non
moins que le sauvage ou l'enfant d'aujourd'hui, — les meilleurs
représentants que nous ayons actuellement de l'homme primitif,
— de déployer cette nouvelle puissance qu'il venait de
découvrir en lui. L'enfant ne se lasse jamais de répéter les
mots qu'il a appris ; le sauvage et l'écolier, d'en inventer de
nouveaux. En vérité, l'argot de l'école est comme la réaction
des sentiments encore imparfaitement éteints de la barbarie
primitive contre les étreintes de la civilisation. La langue
étrange et pleine d'interjections de l'enthousiasme religieux
manifeste, sous la pression des fortes émotions, le retour à
l'état originel de l'énergie productrice. La limite entre l'émission
des interjections et la langue articulée est après tout bien
peu apparente ; elle doit l'avoir été bien moins encore, alors
que toutes deux étaient l'écho de sentiments naturels et
l'expression de besoins qui différaient en degré, non en nature.
Peut-on dire que l'émotion qui pousse le sauvage à crier diffère
du sentiment de la puissance vitale qui lui fait changer
un cri en un mot significatif ? Dans les deux cas le but est le
même ; dans les deux cas, les moyens employés pour atteindre
ce but à l'aide des poumons sont identiques. Assurément le
96langage a pris naissance dans le désir de parler, dans le plaisir
ressenti à la découverte de chaque son nouveau. Limiter une
telle invention, l'existence de tels désirs à une seule réunion
d hommes, est aussi déraisonnable que de soutenir que les
divers chants des différentes espèces d'oiseaux sont tous sortis
d'un seul chant originel ou de deux ou trois tout au plus.

16. Il y a un fait que la vie des sauvages modernes prouve
avec une extrême évidence : c'est que, dans ce qu'on appelle, la
condition naturelle, la séparation et l'hostilité sont la règle.
Les hommes vivent à part dans d'innombrables petits groupes
qui n'ont entre eux d'autres rapports que des rapports d'hostilité.
Ces groupes, à moins de circonstances spéciales, tendent continuellement
à devenir plus restreints. Nous les voyons aussi
dans un état constant d'émigration, exposés à tous les dangers
delà famine, de la maladie et du manque de femmes. Le
langage, à la fois produit et miroir de la société, reflète fidèlement
ces transformations sociales. Il y avait en Colchide,
nous dit Pline (VI, v), plus de 300 dialectes ; Sagard en 1631
constatait que parmi les Hurons de l'Amérique du Nord, on
trouvait difficilement la même langue non seulement dans
deux villages, mais même dans deux familles du même village ;
encore ces dialectes sans nombre changeaient-ils chaque
jour 172. Un dictionnaire compilé par des missionnaires jésuites
dans l'Amérique centrale devint, selon Waldeck, inutile au
bout de dix ans. Quelques-uns des dialectes manipourans,
nous apprend le capitaine Gordon, ne sont pas parlés par plus
de 30 ou 40 familles ; ils sont cependant si différents des autres
dialectes que ces familles ne peuvent se faire comprendre de
leurs plus proches voisins. Spix et Martius témoignent du même
fait à propos des langues de l'Amérique du Sud, et Humboldt 273
97écrit que, malgré une grande ressemblance dans la constitution
physique, on observait une surprenante variété de langage
chez des nations de même origine que les voyageurs
européens avaient grand'peine à distinguer les unes des autres 174.
Nous pouvons bien regarder la vie sauvage moderne comme
représentant la condition de l'homme quand il tombe pour la
première fois sous le coup de l'observation philologique ; nous
devons pourtant nous souvenir que tous les traits auxquels nous
avons fait allusion devaient être bien plus marqués encore à
cette antique période où la race humaine, fort peu nombreuse,
était plus sauvage que les barbares les plus sauvages d'aujourd'hui.
Mais nous n'avons même pas besoin, pour montrer quelle
est la condition normale du langage parlé, de prendre des
exemples dans la vie sauvage. Tous les dialectes que nous
rencontrons prouvent contre la réalité des centres imaginaires
d'où l'on voudrait faire sortir les diverses langues. Les dialectes
et la diversité sont l'ordre naturel des choses.

17. Dès que l'autorité répressive d'une société littéraire ne
dirige plus les destinées d'une langue, elle s'épanouit en une
98multitude de dialectes. C'est ainsi que la Grèce moderne, il
y a quelques années, ne comptait pas moins de soixante-dix
dialectes. Beaucoup d'entre eux, sans aucun doute, étaient de
création récente ; ils avaient pris naissance dans quelques
communautés isolées de la Grèce depuis le dixième siècle,
témoignant ainsi du pouvoir perpétuellement créateur du langage,
lorsqu'il est abandonné à lui-même. D'autres dialectes
remontent à une époque antérieure à la naissance du langage
littéraire, qui n'est que l'un de ces dialectes choisi comme
modèle par suite de circonstances favorables. Les-dialectes
sont les matériaux avec lesquels l'homme de cour et l'écrivain
ont fabriqué leur langue ; ils remontent dans le passé aussi
loin que la Philologie comparée nous permet de porter nos
investigations. Nous pouvons, il est vrai, nous imaginer une
époque où, dans la famille aryenne par exemple, les dialectes
n'existaient point encore et nous figurer quelque langue-mère
qui les portait en elle ; mais n'oublions pas qu'une telle langue-mère
est purement idéale. Aussi loin que vont nos données,
elles présupposent l'existence de dialectes ; la tentative pour
expliquer les lois de la substitution des consonnes (Lautverschiebung)
par des sons originaux indéterminés d'où seraient
dérivées les différentes lettres qui correspondent les unes aux
autres dans les différentes branches de notre race, bien qu'elle
soit possible, n'est ni démontrable, ni satisfaisante.

18. En réalité, du moment où une langue sort des limites
d'une maison, d'une famille, elle se brise en variétés. Chaque
famille a sa prononciation particulière, ses mots favoris. La
période où le langage devient un objet d'étude pour la Glottologie
est celle des communautés dispersées et isolées. Comment
ces premières communautés acquirent-elles le langage
articulé ? C'est un problème qui n'est pas du ressort du glottologiste.
Pour lui, l'origine du langage veut dire l'analyse
des mots que nous possédons à présent et l'élude des monuments
linguistiques parvenus jusqu'à nous. Pourtant, il semble
qu'on puisse admettre les conclusions suivantes : les origines
du langage articulé, le seul dont s'occupe la Glottologie, ne
sont pas contemporaines des débuts physiologiques de l'homme ;
il est un produit de la société, et comme les sociétés à cette
99époque lointaine étaient infiniment nombreuses, il y eut
d'abord autant de langues que de sociétés.

Faire dériver une langue d'une autre, c'est faire dériver
une société d'une autre ; quand nous trouvons des sociétés
vivant toutes simultanément et séparément, sans aucun indice
de priorité ni de dérivation, un tel procédé ne peut être approuvé
par la science. Nous pouvons créer par la pensée
des centres comme nous créons des types d'histoire naturelle
auxquels nous rapportons les différents membres de ce
que nous appelons des familles : mais ces centres resteront
toujours imaginaires : pour le philologue, les dialectes
existent dès l'origine. Nous ne pouvons pas non plus exclure
la possibilité que quelques-uns au moins de ces dialectes
n'aient jamais eu de connexion philologique entre eux, mais
qu'un climat commun, une nourriture commune, des conditions
communes d'existence aient pu engendrer les mêmes phénomènes
linguistiques dans les communautés isolées de régions
données : la similitude dans le germe a dû produire la similitude
dans le développement.

La descendance physique de certaines tribus issues d'une
seule famille, doit être soigneusement distinguée de la descendance
philologique ; car, pour la Glottologie, le langage est postérieur
aux commencements de l'existence physique de l'homme.
Quand nous considérons l'immense multitude des idiomes
sauvages et les changements que ces idiomes subissent sans
cesse, nous pouvons nous former quelque idée du nombre infini
de langues qui ont été parlées depuis la naissance du langage
et n'ont point laissé de traces après elles. Çà et là quelques-unes
ont été stéréotypées et sauvées par une sélection heureuse ; çà et
là, on découvre les restes de quelques autres ; mais la plus grande
partie a péri plus complètement que les animaux de l'antiquité
géologique. Quand pour la première fois l'humanité eut conscience
du langage, chaque communauté isolée eut ses moyens
propres de communiquer, son propre dialecte, si vous aimez
mieux. Delà combinaison de quelques-uns de ces dialectes qui
existaient l'un près de l'autre ou se mêlèrent par la guerre ou
l'émigration, naquirent les dialectes qui forment une famille.
Au lieu de dériver les langues les plus récentes d'un ancêtre
100commun, d'un centre commun, il serait plus juste de dire
qu'elles sont lentement sorties d'un amalgame de dialectes
préexistants. La période même des racines qu'on a imaginée
dans les langues aryennes n'y contredit pas. Il n'est pas besoin
d'aller plus loin que le grec pour découvrir des racines qui
n'existent dans aucun autre idiome parent ou qui, comme
ῥαχις, σιγὴ, θεάομαι, τρέμω, νεφρός, τέμνω, ne se trouvent que dans
un ou deux. Comment concilier ce fait avec l'hypothèse que
tout le matériel des langues européennes est sorti d'un fonds
commun de radicaux ?

19. Si l'histoire du langage montre clairement un fait, c'est
assurément le contraire de la théorie que l'on soutient maintenant
à ce sujet. La tendance du temps, c'est d'unifier ce
qui était originellement séparé, et non de diviser ce qui était
originellement un. Toutes les guerres entre sauvages, qui
finissent par l'asservissement d'une tribu et l'extinction de sa
langue, justifient cette assertion. Mais on n'en aperçoit pas
toute la vérité tant qu'on n'a pas examiné les annales du
monde civilisé, c'est-à-dire tant qu'on n'est pas sorti de la
période barbare où se forme le langage. Si l'hypothèse ordinaire
était la vraie, la barbarie nous montrerait l'union, et la
civilisation la désunion. Mais c'est le contraire que l'on constate.
Toutes les conditions sociales de la vie civilisée tendent à faire
disparaître les dialectes, à assimiler les langues, à créer un
moyen commun de relations. L'Empire macédonien propagea
dans tout l'Orient une langue commune ; l'Empire romain
marqua plus fortement encore de son empreinte les divers
idiomes de l'Occident ; le retour de la barbarie, l'invasion des
peuples germaniques amena une seconde période de désunion
linguistique. L'Église seule, l'unique représentant de la civilisation,
continua d'avoir une langue commune.

Plus la civilisation est étendue et développée, plus il est
impossible de conserver la diversité des langues. L'une unit,
l'autre désunit. Un gouvernement commun, une littérature
commune, une histoire commune, une législation commune
réclament une langue commune. Les triomphes matériels du
siècle présent — le chemin de fer, le bateau à vapeur, le télégraphe,
la facilité immensément accrue des voyages et des
101communications internationales — tendent fortement vers le
même résultat. Par-dessus tout, le commerce, le grand étai
de notre civilisation moderne, qui, graduellement, absorbe
le monde entier, porte avec lui, partout où il va, les langues
des principales nations commerçantes. « Une seule monnaie,
une seule langue ! » Voilà le cri que nous entendons pousser
assez souvent. De petites nations, telles que la Hollande,
trouvent absolument nécessaire de savoir deux langues, sinon
trois. Les enfants dans les écoles apprennent d'une manière
régulière à parler quelque autre langue que la leur ; pour des
raisons commerciales on y étudie surtout l'anglais. La politique
prend aussi le même chemin. Le désir de l'unification qu'on a
satisfait en Italie et en Allemagne, avec l'aide de l'instruction
obligatoire, détruit rapidement les dialectes locaux en Europe,
et déjà l'avant-garde du socialisme démocratique et du cosmopolitisme
a désavoué les distinctions de langues, comme il a
désavoué les distinctions de races. Voilà où aboutit ce cri des
nationalités qui ébranlait l'Europe il n'y a pas longtemps. Au
milieu des succès de leurs compatriotes, les Allemands qui
émigrent en Amérique déclament en pratique les paroles du
patriote Arndt : « Aussi loin que résonne la langue allemande ».
La population teutonique de l'Alsace a mieux aimé s'exiler
qu'être réunie à l'Allemagne. Malgré les efforts des philologues
le gallois disparait rapidement du pays de Galles elle gaélique
de l'Écosse. On n'entend plus que l'allemand dans les écoles
de l'Engadine et le français dans celles de la Bretagne. La
renaissance du flamand a été l'œuvre des classes lettrées : ce
l'ail seul montre son caractère artificiel ; il prouve que celte
tentative est tout à fait contraire à l'esprit de l'époque, puisque
c'est une langue conservée, non pour son utilité, ce qui est la
seule raison de la continuité d'être d'une langue, — mais parce
qu'on la regarde comme une curiosité littéraire, un jouet philologique.
Le principe des nationalités lut en réalité un pas
en arrière ; c'était une réaction contre la Révolution française,
une révolte contre la vieille diplomatie qui avait à nouveau
fragmenté l'empire de Napoléon.

20. Résumons. Au lieu de maintenir l'existence de quelques
centres originaux du langage, il serait plus vrai de dire que les
102langues furent tout d'abord infiniment nombreuses et diverses ;
elles étaient le produit naturel et spontané des facultés, des
sentiments, des besoins de l'homme primitif tout comme la
fabrication des instruments en silex ou l'ornementation des
poteries cuites au soleil ; elles ont disparu graduellement dans
le cours des âges par un long procédé de sélection naturelle.
Enfin, la civilisation menace de les éteindre et tend ù en réduire
le nombre au chiffre le plus petit possible, sinon, en
dernière analyse, à quelque moyen unique et universel de
communication entre les hommes.

Chapitre IV
La théorie des trois périodes de développement dans l'histoire
du langage.

Sommaire : 1. Théorie des trois phases de développement dans l'histoire
du langage
. — 2. Définition du mot. — 3. Le langage est fondé sur
la phrase et non sur le mot isolé. — 4. Par suite, l'inflexion appartient en
réalité à une phase de développement plus ancienne que l'agglutination. —
5. Les langues diffèrent dans la conception de la phrase. — 6. Les langues
agglutinantes, bien que présentant parfois le phénomène de l'inflexion, restent
agglutinantes ; les langues à flexion, bien qu'admettant l'agglutination, restent
infléchies. — 7. L'idée que l'existence des phénomènes de flexion doit impliquer
le caractère infléchi des langues est due à ce que nous parlons des langues
infléchies. — 8. Des races différentes ont, à cet égard, des aptitudes différentes.
9. La théorie du développement est condamnée par l'histoire. — 10. Les
civilisations chinoise et accadienne prouvent que le développement intellectuel
n'implique pas le développement du langage et son passage par les trois
phases : mais puisque le langage est fondé sur la phrase et réfléchit la société,
il faudrait qu'il impliquât ce développement si la théorie en question était
exacte. — 11. Cette théorie laisse de côté les langues polysynthétiques et
incorporantes. — 12. Elle a été suggérée par une analyse .grammaticale de
la flexion aryenne. — 13. La flexion verbale est née de l'agglutination. —
14. La flexion casuelle n'a pas été analysée avec succès. — 15. Réponse aux
arguments de M. Curtius. — 16. Les cas ne se sont pas formés de racines pronominales.
17. Il n'en est pas ainsi dans les langues agglutinantes. —
18. Des suffixes insignifiants ont été adaptés à l'expression d'une nouvelle
relation casuelle. — 19. Les cas sémitiques ne se distinguent que par une différence
vocalique. — 20. Le verbe est postérieur au nom. — 21. La signification
des mots a été déterminée d'abord par leur place dans la phrase, puis attachée
à leurs suffixes jusque-là insignifiants. — 22. Par suite, le même suffixe indique
des cas différents dans des langues aryennes ou dans la même langue. —
23. Ces suffixes insignifiants ont existé en aryen et en sémitique. — 24. Les
désinences casuelles sont semblables à ces suffixes. — 25. Des mots indépendants,
employés symboliquement, sont conformés d'après le caractère infléchi de la
103langue. — 26. L'instinct d'inflexion est moins fort aujourd'hui. — 27. Il n'y a
pas de preuves que certaines désinences casuelles aient été des mots indépendants.
28. S'il en avait été ainsi, cela impliquerait un mouvement rétrograde du
langage. — 29. Les racines pronominales sont une fiction. — 30. Preuves historiques
que de nouvelles inflexions naissent par l'adaptation d'anciens suffixes
pour marquer une relation nouvelle. — 31. Le synthétique et le complexe sont
antérieurs à l'analytique et au simple ; ce qui est logiquement antérieur ne
l'est pas historiquement. — 32. Les langues aryennes sont infléchies aussi loin
que nous pouvons remonter dans leur histoire. — 33. Les arguments contre
une première phase d'isolation sont plus forts que ceux qui contredisent l'hypothèse
d'une phase d'agglutination. — 34. On n'a jamais pu parler à l'aide de
racines. — 35. Les mots chinois ne sont pas des racines. — 36. Les racines
ne contiennent pas de phrases, et par suite n'ont jamais pu constituer une
langue. — 37. Les racines, découvertes par l'analyse grammaticale, ne sont
pas un langage véritable. — 38. Le langage n'est un organisme que métaphoriquement.
39. Les différentes phases du développement de langage sont
représentées par des races différentes.

1. Un des principaux résultats de la science du langage, à
ce qu'on a répété souvent, a été de montrer un développement
continu et régulier dans l'histoire du langage. Ce fut d'abord la
période isolante ou la période des racines où la position seule
du mot en marquait le sens sans l'aide d'aucun signe auxiliaire
pour indiquer les relations grammaticales. Vint ensuite une
période agglutinante pendant laquelle on ajouta, ces signes
auxiliaires qui étaient pourtant des mots gardant leur signification
indépendante. Puis commença la période des inflexions où
ces marques auxiliaires ont perdu toute signification indépendante
et sont devenues autant de signes inséparables. La période
finale a une tendance plus prononcée à l'analyse ; les inflexions
sont perdues ; on use de ces composés que le temps a mutilés,
comme en anglais, pour exprimer séparément et indépendamment,
au moyen de la position, les divers rapports dans lesquels
peut se résoudre une phrase. La période analytique diffère de
la période isolante en ce que dans la dernière chaque racine
est une sorte de germe qui contient en lui-même toute espèce
de mode et de relation, tandis que dans la première les germes
se sont séparés en leurs divers éléments : ces éléments sont
représentés par des mots dont chacun est un reste de l'ère
précédente d'inflexion 175. Ces trois époques, dit-on, répondent
104à la vie solitaire et individuelle que doivent avoir menée les
premiers hommes (ce qui est contraire aux débuts communistes
qu'attribuent à l'humanité naissante les recherches comparatives)
— à la famille et à la vie de tribu des nomades, —
à la vie sociale des peuples civilisés. On cite le chinois comme
exemple de la première période, le turc comme exemple de la
seconde et le sanscrit, de la troisième.

2. Le point de départ de la Glottologie, le fait ultime dont elle
s'occupe, je l'ai dit dans un chapitre précédent, c'est la pensée
exprimée dans le langage. Cette idée est plus exacte que la
théorie ordinaire qui fait commencer la philologie avec le mot.
Nous pouvons nous demander : Qu'est-ce qu'un mot ? La seule
réponse, s'appliquant à tous les mots, sera celle-ci : le mot
est un sens combiné avec une forme. C'est presque la même
chose que de dire que c'est la pensée exprimée dans le langage ;
mais alors que deviennent des mots tels que les auxiliaires et
les conjonctions ? Il est certainement difficile de découvrir beaucoup
de sens dans des particules telles que et, ou, et la logique
nous dit que la copule « est » représente simplement l'acte de
la comparaison mentale. Doit-on encore considérer les interjections
comme des mots ? En ce cas il serait bien difficile
de déterminer la signification de oh ! ou de hélas ! Par conséquent
le mot doit exprimer une conception définie, et une
conception doit être soumise aux rapports de temps et d'espace.
Toute conception est issue d'un jugement qui affirme
que telle et telle idée sont compatibles l'une avec l'autre ;
quand elle est exprimée dans le langage, c'est la forme abrégée
d'une phrase ou d'une proposition. Une difficulté cependant
s'élève au sujet du verbe. Le verbe, comme son nom l'indique,
est le sujet capital de la Glottologie ; il est le mot par
105excellence, et cependant nous ne pouvons pas dire que nous
ayons de sa signification une conception aussi nette que de
celle du nom. L'idée que nous nous formons d'un verbe est
une idée d'action, restreinte à une action simple et bien déterminée
ou étendue à une succession indéfinie d'actes. Mais,
dans les deux cas, la conception de l'action implique aussi
celle d'un sujet et d'un complément ; les verbes neutres qui
rejettent le complément à l'arrière-plan ou même semblent
en obscurcir tout à fait l'idée, sont aussi rares aux périodes
reculées du langage que les verbes d'une signification purement
abstraite. Aussi voyons-nous la voix moyenne, où le sujet
est en même temps complément, précéder la voix passive. Des
langues d'un type plus primitif que l'aryen, telles que l'accadien,
le basque ou le mordwine, insèrent le pronom-complément
entre le pronom-sujet et le verbe, même dans des cas où
cela nous semblerait superflu ; l'algonquin n'a pas de verbes
pour exprimer être ou avoir 176 ; les langues sémitiques ont préféré
rendre l'idée d'existence par la paraphrase : quelque chose
est un objet pour lui
. L'analyse nous conduit encore à cette
conclusion que les prépositions sont pour la plupart d'anciens
substantifs ; et même les conjonctions, telles que et (grec ἔτι),
sanscrit ati 277 ou que (grec τε, καὶ, sanscrit cha) étaient à l'origine
des démonstratifs.

3-4. La pensée doit avoir un commencement et une fin
aussi bien qu'un milieu : et prendre soit le commencement,
soit le milieu, soit la fin comme point de départ de la Glottologie,
sans faire attention au reste, serait manifestement
absurde. Ce serait comme si le géologue, examinant les cailloux
d'une plage, les considérait un à un et s'efforçait d'en tirer des
conclusions, au lieu de les comparer les uns aux autres et à
là structure des roches voisines. Le langage est fondé sur la
phrase et non sur le mot isolé ; ce dernier ne peut signifier
autre chose qu'une vague interjection ; c'est simplement un
assemblage de syllabes et de lettres ou plutôt de sons animaux
106— la création du grammairien et du lexicographe. Pour
exister, le langage doit être le vêtement de la pensée et de
l'émotion ; il doit exprimer un jugement 178.

5. C'est donc par la conception de la phrase que les langues
se ressembleront ou différeront. En chinois la phrase se résume
en un seul mot ; l'esprit n'a pas encore clairement démêlé les
différentes parties et analysé ce que nous pouvons appeler
le communisme primitif du langage. Cette analyse s'est faite en
touranien. Mais là la phrase a le caractère le plus simple,
chaque partie est douée de la même force. Ce n'est que lorsque
nous arrivons à la période des inflexions que les diverses parties
107de la phrase sont convenablement subordonnées ; la coordination
et la fonction font place à une exacte corrélation : ce qui rend
possibles les longs composés du sanscrit ou les périodes exquises
des écrivains grecs. Selon les termes de la philosophie hégélienne,
la pensée existe tout d'abord implicite, indéterminée,
confuse, comme une sorte de bloc informe ; puis elle se définit
par une opposition qui établit une égalité entre les éléments
contradictoires ; à la fin cette opposition disparaît, chaque terme
devient le complément de l'autre selon les lois d'une subordination
relative. Mais la conception qui se trouve au-dessous
de chaque forme de phrase, de chaque période du développement
linguistique, est aussi différente que l'idée ou le principe
agissant au sein de la vie nationale de ces races qui, suivant
Hegel, ont successivement élaboré le problème de l'histoire.
En les considérant au point de vue de la science ou de la
philosophie, nous pouvons voir comment ces différentes phases
sont reliées les unes aux autres dans l'ordre de la pensée,
mais nous ne voyons pas comment dans la pratique l'abîme
qui existe entre elles a pu être franchi, ni comment il est
psychologiquement possible que la même race, qui concevait
sa phrase comme composée d'éléments coordonnés, ait pu
être virtuellement capable de la concevoir aussi comme formée
d'éléments subordonnés.

6. Il n'est pas ici question de développement ou d'évolution.
Les langues aryennes peuvent avoir été ou n'avoir pas été à
l'origine dans un état peu différent de celui de l'agglutination ;le
groupe finnois peut offrir ou n'offrir point beaucoup de phénomènes
d'inflexion ; mais les idiomes agglutinants sont encore
agglutinants et la famille aryenne, aussi loin que la Glottologie
en a connaissance, a toujours été infléchie. Nous pouvons
décomposer le verbe aryen en racine ou thème et en pronom,
mais nous ne pourrons jamais fixer une époque où ces deux
éléments étaient d'une force égale et indépendante. Nous pouvons
montrer que le suffixe tar, d'où nous tirons father,
mother et d'autres noms d'agents fort nombreux, est la racine
tar, qui signifie traverser comme dans trans et through ;
mais nous ne prouvons pas davantage par là qu'en montrant
que la dernière syllabe de kingdom est le même mot que nous
108trouvons dans notre doom et le grec θέμα, ou que know-ledge et
wed-lock sont composés avec le vieux mot anglais lâc, jeu, présent
(gothique láíks). Les langues teutoniques étaient infléchies
avant l'addition de ces suffixes ; elles restèrent telles, même
alors que ces suffixes gardaient encore leur sens originel et
indépendant. En réalité, si elles n'avaient pas été déjà infléchies,
les suffixes ne les auraient pas rendues telles ; elles auraient
continué d'être agglutinantes ou isolantes, car un changement
phonétique purement extérieur ne saurait produire de changement
dans le génie d'une langue, altérer la manière dont
l'esprit conçoit la phrase et ses diverses parties. De même,
bien que quelques-uns des dialectes touraniens puissent toucher
de bien près à la perfection des langues infléchies, l'agglutination
reste toujours le caractère fondamental de ces langues.
L'usure et le temps peuvent avoir altéré les terminaisons
personnelles du verbe votiak adzo, je vois, adzi, j'ai vu ; ils
peuvent même avoir agi sur l'accadien dans sa forme la plus
anciennement connue, à tel point que l'affixe du participe á est
d'une origine obscure, et la terminaison de la troisième personne
pluriel du temps passé en -es et -us ne laisse apercevoir
que de faibles traces du primitif mes = beaucoup, dont elle est
sortie ; mais ces exemples tout accidentels n'ont pas été suivis
et la plus « européanisée » des langues touraniennes reste
fidèle à sa conception originelle de l'objet et de l'action 179.

7. Le temps peut faire bien des choses ; mais il n'amènera
jamais un changement complet dans la façon de penser, dans
la constitution tout entière de l'esprit, au moyen des accidents
purement extérieurs de l'altération phonétique. Parce que notre
conception du langage, notre manière de voir les choses par
la pensée, appartiennent entièrement à la période d'inflexion,
nous nous imaginons naturellement qu'il en sera pour les autres
races comme il en est de la nôtre, et qu'étant donnés certains
antécédents, les phénomènes de l'inflexion en découleront
nécessairement. Mais comment un homme, habitué à donner
aux objets, aux actions, aux rapports une importance égale,
109peut-il être amené à les considérer d'une autre façon, du moins
sans le secours de l'éducation ? Pouvons-nous attendre de
quelque nègre un livre tel que les Principes de Newton ou
de quelque Arabe un Organon ? L'Éthiopien peut-il changer sa
peau, le léopard, son pelage 180 ?

8-9. Les avocats de cette théorie du développement voudraient
jeter tous les hommes dans un moule exactement semblable.
Au lieu d'admettre que les différentes races sont
entrées dans l'histoire avec différentes tendances et des facultés
opposées, ils sont obliges de supposer que chaque période successive
dans l'évolution du langage marque un progrès dans la
civilisation et qu'à mesure que les hommes deviennent plus
civilisés, ils se rapprochent de plus en plus de l'inflexion. Mais
c'est là ignorer les faits.

10. La civilisation chinoise est la plus vieille qui existe
maintenant dans le monde ; son origine se perd dans le mythe ;
elle n'a jamais subi d'interruption. Et cependant ses fondateurs
parlaient une langue isolante alors que leurs barbares voisins
de l'Occident étaient dans la période de l'agglutination qui marque,
à ce qu'on prétend, une civilisation plus avancée. Ce n'est
pas tout : cette longue civilisation ininterrompue, toutes les méditations
de Confucius ou Mencius, tous les artifices désespérés
de l'écriture, tous les rapports avec une population aryenne
que provoqua le bouddhisme, n'ont pas fait faire à la langue
chinoise un seul pas au delà de sa première période isolante.
Le dépérissement phonétique a agi sur le vocabulaire ; des dialectes
sont nés dans l'empire ; des mots nouveaux ont été
employés pour marquer les rapports grammaticaux, surtout
dans la langue écrite : partout cependant la phrase se borne
encore à des mots isolés ; la position et l'intonation doivent
110indiquer la pensée de celui qui parle 181. Il en est de même pour
les autres langues taïques dans le sud, dans une contrée où le
feu roi de Siam passe pour avoir été J, e monarque le plus
savant du monde. Il en sera de même aussi si nous jetons nos
regards sur l'Asie occidentale. La civilisation y commença dans
la vallée du Tigre et de l'Euphrate. Les monuments cunéiformes
nous ont appris que les premiers habitants connus de ce pays
furent les inventeurs de l'écriture et de l'arithmétique, les fondateurs
d'immenses cités et de temples magnifiques, les premiers
observateurs des phénomènes célestes ; ce sont eux,
semblerait-il aussi, qui ont donné aux Sémites, dont les langues
sont infléchies, les premiers rudiments de la civilisation. Pourtant,
ces peuples parlaient une langue agglutinante au plus
haut degré. N'est-il pas étonnant que pendant leur longue
histoire, en dépit de l'exemple qui leur était donné par leurs
voisins, les Sémites, les Accadiens n'aient pas le moins du
monde perfectionné le caractère originel de leur langue,
quoique leurs parents, les Élamites, d'une culture moins
avancée que la leur, eussent justement fait subir à leurs verbes
cette semi-inflexion qui nous frappe dans les dialectes finnois ?

Il est également remarquable que les dialectes finnois,
111fort semblables à cet idiome élamite, n'aient pas fait plus de
progrès vers l'inflexion, malgré leur longue existence et leur
contact avec les Aryens. Tout s'unit pour démontrer que l'état
isolant ou agglutinant d'une langue n'implique ni la civilisation,
ni la barbarie. Ni le degré de culture, ni les années, ni
les nombreuses relations internationales ne peuvent changer
le caractère premier d'une langue. A coup sûr, si ces trois
périodes étaient synonymes de progrès intellectuel, ceux qui
ont été capables de donner naissance à la civilisation l'auraient
réalisé plus ou moins. Si la vie civilisée pouvait changer la
conception du monde et son expression par le langage, le
chinois et l'accadien nous en auraient fourni des exemples
frappants. Dire que le chinois est une langue artificiellement
fossilisée, ce n'est pas seulement supposer ce qui est en question ;
c'est prétendre encore que la civilisation immobilise une
ancienne expression de la pensée. C'est une assertion contraire
aux faits aussi bien qu'à la théorie même du développement
continu : que dire alors d'une langue barbare et isolante comme
celle des Ainos de Yéso ?

Les Aryens n'étaient pas très civilisés quand ils vivaient en
groupes sur les plateaux de l'Hindou-Kousch ; encore, d'après
l'hypothèse commune, avaient-ils déjà passé par la période isolante
et agglutinante dont leurs contemporains plus civilisés
de la Chine et de la Babylonie ne purent jamais sortir. Rien
ne peut montrer plus clairement le peu de fondement d'une
théorie qui affirme que toute langue, avec une durée et une
civilisation suffisantes, doit passer par les trois phases de développement.
Ce qui fut suffisant pour l'Aryen et le Sémite, aurait
été assurément suffisant pour le Chinois et l'Accadien. La civilisation
de ces derniers peut avoir été défectueuse et inférieure,
mais elle a le mérite de l'originalité. La supériorité de la nôtre
ne provient que de la supériorité des capacités intellectuelles
de la race : l'esprit de l'Aryen primitif était virtuellement supérieur
à celui du Chinois ; par conséquent il se fit une notion
plus nette des choses et de leurs rapports et exprima ses idées
d'une façon supérieure.

Il est aisé de se rendre compte exactement de l'étendue du
changement psychologique impliqué par le passage de l'un
112de ces modes d'exprimer la pensée à l'autre. Ce n'est rien de
moins qu'une métamorphose radicale de l'esprit. Il fut impossible
aux Juifs d'Alexandrie et ensuite aux Arabes d'Espagne
de comprendre les vérités premières de la philosophie grecque,
en dépit de leur éducation et de leur culture, en dépit des
idiomes à flexions dont ils se servaient : nous pouvons de
la sorte nous faire quelque idée des insurmontables difficultés
qu'aurait rencontrées le sauvage primitif à changer la manière
dont il voyait les choses de la vie usuelle. Ce que Philon et
Averroës n'ont pu faire en petit, les anciens Aryens, les anciens
Sémites l'auraient-ils pu faire en grand ?

11. En outre, cette théorie ne tient pas compte des formes
du langage qui ne rentrent pas rigoureusement dans ces trois
catégories. Les langues de l'Amérique du Nord, par exemple,
appelées polysynthétiques, sont extrêmement importantes ; elles
caractérisent un continent tout entier. Chez elles les diverses
parties de la phrase sont confondues en une sorte de long
composé, et les divers mots qui le forment sont réduits à des
thèmes ou racines nues, par le même genre d'accent instinctif
qui fait glisser le Français sur la prononciation des lettres
finales, bien que chaque fragment de phrase reste un mot
indépendant qui a une force égale au reste. Ainsi en mexicain
on s'adresse à un prêtre en lui disant : notlazomauizteopixcatâtzin,
mot composé de no, mon, tlazontli, estimé, mahuiztic,
révéré, teopixqui, bon gardien, et tatli, père 182. En delaware,
kuligatchis signifie « donnez-moi votre jolie petite patte, » de k,
particule pronominale inséparable de la seconde personne,
wulit, joli, wichgat, patte, et shiss, petitesse. Les mots composés
sont naturellement formés de la même manière : ainsi en delaware
pilápe, jeune homme, littéralement « homme nouveau »
ou « qui n'a pas encore été mis à l'épreuve », de ápe, homme,
et pil, agir. Devons-nous classer ces langues parmi les isolantes,
puisque la phrase y est réduite à un long mot prononcé d'une
seule haleine, ou parmi les agglutinantes, puisque les divers
éléments continuent d'être égaux et indépendants, ou parmi
les langues à flexion, puisqu'elles ont été soumises à une sorte
113d'altération phonétique ? Si nous considérons d'autre part les
langues incorporantes, celles surtout qui insèrent le pronom-complément
dans la forme verbale, nous devrons admettre
deux ramifications possibles du groupe agglutinant. L'incorporation
apparaît dans sa forme la plus simple en accadien : ainsi
in-bat, il ouvrit, in-nin-bat, il l'ouvrit ; et nous pouvons même
avoir une racine substantive placée entre le pronom-complément
et la racine verbale ; ex : in-sub-sube, il bâtit un bâtiment.
Les mêmes phénomènes se présentent en basque où les formes
sans désinences des deux verbes auxiliaires sont dues à l'usure du
temps qui a amalgamé les pronoms incorporés et quelquefois
même, comme en accadien, un nom incorporé. Didac, « vous
l'avez pour moi », par exemple, se décompose en l'accusatif d,
le datif id, la racine a ou au 183 et le nominatif c ; dizut, « je l'ai
pour vous », est formé de l'accusatif d, du datif id, de la racine
a ou au et du nominatif t ; le signe distinctif du pluriel, it, est
inséré dans la racine, la coupant ainsi en deux. Certaines
formes verbales en magyar renferment aussi le pronom-complément ;
et le mordvinien, dialecte finnois de la Russie du
Nord, où m + ak = moi (complément) + toi, ou m + am — moi
(compl.) + il, nous montre ce procédé aussi pleinement que
l'accadien ou le basque.

Quand donc on nous dit que le langage doit passer par
une période d'agglutination, nous devons demander si l'on
veut dire par là l'incorporation et s'il est nécessaire que toute
langue agglutinante ait été autrefois incorporante. Évidemment,
les idiomes polysynthétiques et incorporants doivent
être soigneusement distingués ; dans les uns, les mots d'une
phrase tout entière sont réduits à leurs racines non modifiées
et sont confondus en une sorte de long mot ; chez les autres,
quelques mots sont attachés d'une manière assez lâche à la
114racine verbale ; ils ne s'altèrent point et restent indépendants.
Il y a une bien plus grande différence entre l'incorporation
et le polysynthétisme qu'entre l'incorporation et l'inflexion.
En effet, à certains égards, on pourrait considérer le basque
comme étant entré dans la voie de l'inflexion.

12. Nous voici arrivés aux faite d'où est sortie la théorie que
nous discutons, et qui en ont toujours été le principal argument.
L'analyse des inflexions aryennes semble nous faire
remonter à une période où le langage primitif était purement
agglutinant et à une période encore plus ancienne où il se
composait de racines isolées.

13. On peut attribuer les inflexions du verbe, dans les
langues aryennes aussi bien que dans les langues sémitiques,
à l'addition des cas-compléments des pronoms personnels à
la racine ou thème ; en outre, beaucoup d'autres formes verbales
semblent être le résultat d'une combinaison de la racine
avec d'autres verbes, ya, aller, dha, placer, ou avec les verbes
substantifs as et bhu 184. D'autres formes, pourtant, telles que le
115parfait redoublé ou l'optatif (sanscrit bhavey-am = φύοιμι), ont
une origine différente, pareille à celle de l'ablaut allemand qui
correspond aux changements de voyelles causés par l'accent en
sanscrit ou à l'usage des voyelles en sémitique pour distinguer
les différentes parties du verbe. Les langues modernes de
l'Europe sont revenues à la simplicité du verbe aryen primitif,
bien que le pronom soit devenu sujet, au lieu d'être demi-complément.
Tout ceci tendrait en apparence à montrer qu'en
principe la flexion n'appartenait pas au verbe et qu'il fut une
période où les divers rapports de temps, de modes et de personnes
étaient chacun exprimés par des mots indépendants.

14-15-16. Cette analyse réussit pour le verbe ; appliquée au
nom, elle a des résultats moins décisifs. On a identifié une ou
deux désinences casuelles avec des prépositions devenues dans
ce cas des postpositions, le locatif (primitivement in, comme
en sanscrit tasmin, en cela) avec in, et l'instrumental avec bhî,
par ; on a tenté de comparer la sifflante du génitif, du duel et
du pluriel avec le sa (sam, sahà) adverbial qu'on a rapproché
lui-même du pronom démonstratif.

On ramène les autres cas à des racines pronominales ;
mais s'il est vrai qu'un démonstratif peut convenir au nominatif,
il est difficile de voir comment il pourrait exprimer les autres
cas ou comment les autres cas auraient pu en sortir. Comment,
par exemple, le pronom réfléchi de la troisième personne swa,
se, aurait-il pu produire le locatif pluriel ? Comment aurait-on
pu tirer l'idée de l'accusatif de mâm, = moi ou ama = cela,
116employés pour designer un « objet passif ? » En outre le pronominal
ta qui joue un rôle si important dans l'analyse ordinaire
de la flexion, n'existe pas véritablement, comme le remarque
Ludwig 185, puisque t est toujours suivi de la voyelle i. En réalité
toute la théorie pronominale repose sur une base très étroite,
comme nous le verrons plus loin : l'Aryen primitif doit avoir
été à la fois surnaturellement habile et surnaturellement stupide
pour former les divers cas du nom avec des suffixes démonstratifs 286.
Contre toutes ces affirmations s'élève ce fait qu'aucune
117généralité aussi vague, aucune confusion aussi maladroite
n'apparaît dans la façon dont les pronoms ont été attachés
aux verbes. Pouvons-nous supposer que le même peuple
qui marqua si clairement la signification de mi dans le verbe,
puisse l'avoir employé aussi pour exprimer l'accusatif ? On répliquera
peut-être que les pronoms étaient tous de signification
indéfinie, qu'ils pouvaient être, au hasard, attachés aux racines »
pour exprimer les divers rapports de la phrase d'où sont
graduellement sortis, d'une manière inexpliquée, les différents
cas, en s'adaptant les diverses racines pronominales. .Nous répondrons
d'abord, que toute cette hypothèse est démentie par les
faits et se trouve par conséquent en dehors de la Glottologie ;
en second lieu, que les habitants communistes d'une ruche
trouveraient bien difficile de se comprendre mutuellement avec
un tel instrument de conversation ; troisièmement, que le développement
de l'idée de plusieurs cas sortant d'un tel chaos,
118et encore plus leur sélection, sont choses inexplicables, car
les terminaisons accidentelles auraient mis la confusion dans
l'esprit et ne l'auraient point conduit à l'analyse ; quatrièmement,
qu'il n'y avait pas de différence entre le nominatif, le
génitif, le duel et le pluriel quant aux suffixes, bien que pourtant
il y ait entre eux la différence la plus marquée ; enfin et
surtout, même en supposant que nous admettions ce que l'on
nous dit, nous n'en serions pas plus près de l'état agglutinant
de l'aryen primitif, puisque les langues agglutinantes ne forment
pas leurs cas obliques à l'aide de pronoms, mais de postpositions
ou plutôt de racines verbales et nominales 187.

17. Le rapport des cas, comme tous les autres rapports,
y est exprimé par un mot indépendant ; depuis l'accadien
jusqu'au dialecte le plus récent et le plus barbare, nous trouvons
des mots comme lal, remplir, ge, profond, ra, inonder,
employés pour exprimer les divers cas. En réalité, représenter
ces divers cas par des pronoms indéfinis est le fait d'une langue
infléchie dès son origine, où le suffixe est altéré et subordonné
au radical. Ce fait indique un instinct primitif vers l'inflexion
qui façonna la phrase en conséquence, aussitôt que fut arrivée
la période du langage conscient.

18. Quand la conception du locatif, par exemple, naquit dans
l'esprit de l'Aryen, il choisit quelques suffixes dont les formes
existaient déjà, mais qui jusque-là n'avaient point eu de sens ; il
exprima par eux le rapport nouveau, il transforma ainsi un
pur complément phonétique, un simple son formel, en une
inflexion grammaticale.

Il en est de même dans les langues sémitiques. Ici l'on
forma le mécanisme originel des cas par l'adaptation des trois
voyelles primitives u, i et a ; a peut avoir été le son le plus
ancien ; il s'est peut-être changé en u, le signe du nominatif,
en fermant lentement les lèvres, et en i, le signe du génitif, en
élevant la langue vers le palais. Ce n'est qu'à des époques plus
récentes que les désinences casuelles furent confondues et
119remplacées, comme en anglais ou en persan, par des prépositions.

19. Il est évident qu'avant l'emploi des trois voyelles primitives
les Sémites n'avaient point de cas ; dès qu'ils en sentirent
le besoin, les cas vinrent à exister au moyen de simples inflexions ;
il n'y eut aucune sorte d'agglutination avec des pronoms ou
d'autres mots. En aryen, de même, nous devons croire que les
cas et la flexion, — quelle que soit l'origine de cette dernière,
— sont coexistants. Dès que l'Aryen eut quelque idée des rapports
grammaticaux, il les exprima au moyen de suffixes subordonnés,
et non au moyen d'agglutinations indépendantes.
Les relations plus complexes des noms purent être représentées,
comme dans le latin gratià, le grec χάριν ou l'allemand wegen,
par une espèce de postposition ; mais, toutes les fois que cette
dernière cessa d'être un mot séparé qui pouvait recevoir ses
propres inflexions et devint simplement le signe d'un cas, elle
fut immédiatement assimilée aux autres cas purement flexionnels
et perdit son individualité.

20. Le développement évidemment flexionnel du verbe
montre qu'il eut lieu pendant la période historique, quand la
structure et les tendances de la langue étaient déjà flexionnelles,
et que ce développement est d'une origine plus récente que les
flexions nominales.

21. Le développement même des flexions verbales ne se rapporte
qu'au verbe tel que nous le trouvons dans nos grammaires
avec tous ses modes, ses temps et ses personnes bien au complet.
Il y eut un temps où le verbe exprimait simplement l'action
en général ; les suffixes qu'il possédait alors suffisaient pour
marquer cette idée générale. Ce fut seulement lorsqu'apparut
la conception des relations personnelles que fut jugé nécessaire
l'emploi de pronoms personnels. Ludwig ne peut avoir raison
quand il rapporte le sti de la deuxième personne du parfait
latin à une ancienne terminaison d'infinitif σθαι, alors utilisée
pour un nouvel usage, comme mini à la seconde personne
plurielle du passif. La flexion, on doit se le rappeler, est constituée
par la combinaison d'un sens et d'une forme ; c'est le sens
qui lui donne l'existence et tant qu'il ne lui a pas été ajouté, ce
n'est qu'un simple son. On ne peut séparer la signification de
120la phrase complexe d'où chaque nuance grammaticale a été
tirée ; ces nuances ne sont pas nées des sons sans vie qui, d'après
la théorie glottologique en faveur, auraient été les ancêtres
immédiats de ce qu'il y a d'intime et de spirituel dans le langage.
On a dû, par exemple, obtenir l'idée de l'instrumental
par une analyse plus approfondie de la phrase qui la contenait
implicitement : alors l'on choisit quelque terminaison ou
quelque suffixe déjà existant pour l'exprimer.

Ainsi nous pouvons expliquer comment il se fait que le
même son ne soit pas approprié au même cas, au même
rapport grammatical dans chacune des langues aryennes, et
que i et bhis s'emploient pour le locatif singulier et l'instrumentai
pluriel en sanscrit et pour les datifs singulier et pluriel
en latin.

Le changement de sens d'une forme dans la même langue
est encore plus significatif : tel est le cas pour tar qui est la
marque distinctive du présent dans la langue védique et du
futur dans les poèmes épiques plus récents. Que de telles
terminaisons sans signification arrêtée aient existé pendant
la période qui précède immédiatement celle où commence à
proprement parler la philologie comparée, c'est une question
que le professeur de Prague dont j'ai déjà parlé a suffisamment
éclaircie 188.

Pour le lexicographe analyste du XIXe siècle, le premier
germe d'un groupe de mots est une racine monosyllabique ;
pourtant, examinons ces germes au moment où ils commencent
à être doués de vie et de sens, où, par l'addition de suffixes,
ils deviennent aptes à être employés dans une langue vivante
et réelle, et nous trouvons qu'ils ne sont plus en majeure partie
des monosyllabes, mais deviennent ce que le jargon de la
grammaire appelle des thèmes. Ainsi l'on doit regarder le sanscrit
121vodhavai, le latin vectu (= vectui), le slavon vésti comme
des formes indépendantes, à moins qu'on ne leur suppose une
racine commune vaghi-tavai.

Le même fait apparaît avec plus d'évidence encore dans
des formes diverses ayant une signification identique, telles
que rat et râjan, bhûs et bhûmi, ús et úsás, sthât et sthâtar, tris
et trisâ, où la différence phonétique n'est pas accompagnée
d'une différence dans la fonction, c'est-à-dire où les éléments
matériels et extérieurs de la flexion existent, mais où la flexion
n'existe pas encore, car la signification interne qui fait la flexion
est encore implicite et non réalisée dans la phrase. On retrouve
ce phénomène dans des racines semblables par le sens comme
par le son, mais qui diffèrent par la consonne finale ou initiale.
Sthâ, stabh, stav (σταυρός), star (στερεός) en sanscrit, στεγ et τεγ en
grec, par exemple, de même que les racines sémitiques loûha,
lâha, lahat, lht, lhm, remontent tous, en dernière analyse, à
la même origine ; mais personne ne prétendrait découvrir quelque
diversité de signification entre ces diverses formes. Chacune
d'elles était une forme d'un même type inconsciemment
senti qui se trouve au cœur du mot consciemment employé.
Mais le mot, en tant qu'il est le véhicule de la pensée et du
sens et qu'il est plein de vie, ne pouvait pas exister en dehors
de la phrase ; il en formait une partie ; le rapport qu'il exprimait
dans cette phrase était déterminé par les autres mots
auxquels il était joint.

Ce fut justement cette détermination, et rien autre chose,
qui créa la flexion. Les terminaisons insignifiantes par elles-mêmes
des différents mots furent employées comme les signes
externes et les instruments de cette détermination ; par là
la flexion, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, devint parfaite.

Qu'étaient les flexions primitives ? quelques-unes ont-elles
survécu aux époques postérieures ? nous ne saurions le
dire. Il se peut que toutes les inflexions de la langue mère
de Schleicher 189 puissent être ramenées à des mots indépendants ;
mais ce fait, qui d'ailleurs est improbable au suprême
122degré, prouverait seulement que les nouveaux suffixes, dès qu'ils
devinrent des signes grammaticaux :, se conformèrent à un modèle
préexistant ; ce qui implique que la langue était déjà infléchie
et tendait à assimiler tout ce qui modifiait la signification
d'une phrase au type inflexionnel prévalant. Dans les dialectes
agglutinants, ces suffixes seraient restés des mots indépendants
ou à demi indépendants.

On a peu à gagner, dans la thèse contraire, à produire des
exemples où, pendant la période historique, un mot indépendant
est graduellement devenu un suffixe flexionnel. Ainsi
ama-fui est devenu amavi et la racine de fero a produit candela-bru-m.
Mais là même pourtant le suffixe de flexion proprement
dit est distinct du mot agglutiné ; on a dû l'ajouter
pour exprimer le rapport de tout le composé avec le reste de la
phrase. Tout d'abord, la seule possibilité de transformer un
affixe agglutiné en une inflexion montre que l'inflexion était
déjà le caractère et la règle de la langue. Puis nous devons
nous mettre dans l'esprit que la Glottologie est une science
historique et que les sciences historiques impliquent le changement
et le progrès avec le changement et le progrès des
temps. Par conséquent, ce qui est vrai d'une période récente
dans l'histoire d'une langue n'est pas nécessairement vrai d'une
période ancienne. Le Copte, qui autrefois formait ses mots au
moyen d'affixes, emploie maintenant des préfixes à leur place ;
ces riches facultés créatrices, cette mobilité, cette variété, qui
distinguent les vieilles langues aryennes, disparaissent de plus
en plus, à mesure que nous nous rapprochons de notre temps
et de notre propre langue maternelle presque stéréotypée. De
même que la civilisation émousse la finesse de nos sens et
affaiblit la perception rapide des influences naturelles, elle tend
à tarir les sources du langage, à nous renfermer dans un
cercle conventionnel de mots déjà existants. Nous ne pouvons
pas conclure de l'analogie des langues aryennes modernes
à leur ancienne condition, non plus que nous ne pouvons conclure
des phénomènes linguistiques de la famille, aryenne à
ceux des autres familles. Procéder ainsi, c'est renouveler sous
une autre forme l'erreur qui considère comme universellement
valables les lois tirées de l'examen de celte famille seule.123

La dernière objection que l'on pourrait adresser à ces prétendus
exemples historiques d'agglutinations se transformant
en flexions, c'est que la signification récente des désinences
casuelles proprement dites ne pourrait pas leur appartenir si
elles étaient des mots indépendants ; dès lors, comment pouvons-nous
dire si elles ont jamais été des mots indépendants ?
Comme je l'ai déjà répété si souvent, nous ne devons pas aller
en Glottologie au delà de nos données premières ; ces données
nous présentent les suffixes casuels comme existant déjà à titre
d'inflexions ou d'affixes modificateurs. Quand la philologie comparée
prend connaissance pour la première fois d'un langage
aryen, ces suffixes sont simplement des formes grammaticales ;
il n'y a pas de trace, dans la signification de ces formes, qu'elles
aient jamais été des particules séparées ou agglutinées. Maintenant,
leur signification exprime les relations des différentes
parties de la phrase les unes par rapport aux autres ; de là
cette conclusion surprenante que, lorsque l'Aryen primitif
s'éveilla pour la première fois à la conscience de ces rapports
et commença à les distinguer, il les marqua par des mots
indépendants, et qu'ensuite cependant, lorsque sa conscience
devint plus distincte encore, toutes les traces de leur nature
originelle se perdirent et qu'un pas en arrière fut accompli
dans l'analyse de la phrase.

Ceci, bien entendu, suppose que l'on ait découvert l'origine
indépendante des suffixes casuels, ce qui est loin d'être vrai,
et que, comme mots indépendants, ils aient été des mots réels,
avec une signification nette et une expression déterminée, et
non pas les éléments pronominaux indéterminés et vagues
auxquels l'école moderne de philologie voudrait les ramener.
En vérité, dès que l'on introduit cette « racine pronominale »
utile assurément, mais impalpable, la question est virtuellement
décidée. Tout atome de preuve, tout argument tiré
de l'analogie est par là même abandonné. Les langues
agglutinantes n'expriment pas les rapports grammaticaux par
des suffixes pronominaux, — il est vraiment difficile de voir
comment elles le pourraient faire, — mais à l'aide de substantifs
post-fixés, de verbes ou de participes, chacun avec une
signification définie qui lui est propre. Ainsi la post-position
124kyda en ostiak est kyt, « le milieu » ; le locatif pir en samoyède
jurakish signifie « hauteur » ; le possessif lal en accadien veut
dire « remplir ». De même le bornou 190 d'Afrique dit côté pour
avec, tête pour sur, endroit pour vers et le vei 291 rend : « c'est
dans l'intérieur de la maison
 » par á be keneburo = dans le
ventre de la maison
. Il en est de même dans les langues isolantes.
Les « mots vides » ou particules déterminatives du
chinois signifient « intérieur » (chung, nei, li, signes du locatif),
« se servir » (y qui marque l'instrumental) et ainsi de suite 392.
Il n'en est pas autrement dans la famille aryenne elle-même,
125partout où nous pouvons constater le passage historique d'un
mot indépendant à une demi-flexion. Tantôt c'est un pronom
personnel, comme dans les désinences personnelles du verbe,
tantôt c'est un substantif comme -dom et -head ; jamais ce
n'est une racine pronominale imaginaire. Mais ces demi-flexions
appartiennent toutes aux époques récentes du langage indoeuropéen,
lorsque la période de jeunesse était passée et avec
elle le pouvoir créateur. Le haut allemand Taubheit est composé
de heit, anglo-saxon hád = caractère ou rang : soutenir, pour
cette raison, que la plus ancienne forme de ce mot, daubitha,
doit être pareillement formée à l'aide d'un élément pronominal,
c'est violer toutes les règles d'une étude vraiment scientifique.

La racine pronominale est un mythe philologique qui doit
son origine à la prétendue nécessité de faire sortir une langue
infléchie d'une langue agglutinante. Des formes telles que
daubitha ont été dès l'abord infléchies. L'élément formel existait
avant que l'élément significatif ne lui eût été ajouté pour
en faire une flexion ; et cette genèse de l'inflexion que nous
indiquons, cette naissance de flexions nouvelles, peut être
attestée et confirmée par des exemples historiques. Ainsi, les
idiomes teutoniques ont fait servir l'ablaut (ou changement
dans la voyelle de la racine) à l'expression de distinctions entre
les temps du verbe ; ils ont ainsi rendu le verbe flexionnel. Au
contraire, en sanscrit, ce phénomène demeure un simple
changement phonétique insignifiant de la voyelle, le résultat
quasi mécanique de l'accent. De même encore, la terminaison
verbale sanscrite -ayâmi s'est scindée dans la langue grecque
en trois terminaisons : — αω, οω et εω, qui ont été employées,
en beaucoup d'exemples, pour marquer des nuances différentes
de signification : οω fut approprié à une signification transitive,
εω a une signification intransitive, αω flotte entre les deux.
Ainsi πολεμέω, signifie « faire la guerre », πολεμόω, « faire des
ennemis ».

De tels exemples sont plus instructifs que des pages de
discours vagues sur les pronoms ta ou ya ; ils montrent l'instinct
inextinguible d'inflexion qui travaille les langues aryennes
dans la période historique. Si nous devons écouter le témoignage
des faits, la période agglutinante n'est qu'un rêve sans fondement,
126quelque convenable qu'elle puisse être pour établir une
classification provisoire.

Les langues aryennes ont toujours été infléchies aussi loin
que la Glottologie en a quelque connaissance. Au delà, l'étude
de l'aryen appartient aux sciences physiques. Quoi que ces dernières
puissent démontrer, établiraient-elles même que l'Aryen
fut le premier-né d'un gorille — nous sommes bien certain
que son cerveau ne pouvait produire qu'une langue infléchie,
c'est-à-dire ne pouvait envisager les choses et leurs rapports que
sous un aspect particulier, dès qu'il viendrait à parler avec
conscience, à être un sujet d'études pour la philologie comparée.
Quels sons semblables à ceux des animaux a-t-il pu émettre
avant l'époque historique, c'est ce que nous ne savons pas ; il
nous suffit de savoir que ses premiers efforts pour former une
langue prirent, si l'on peut dire, la direction de l'inflexion.

Ce qui a été dit de la période agglutinante (hypothétique) de
la langue aryenne s'applique avec plus de force encore à ce
qu'on appelle la période isolante. Il est vrai que nous pouvons
ramener le lexique à un certain nombre de racines ; et l'on
admet que ces racines où le substantif, l'adjectif et le verbe
gisent dans un état également vague et chaotique formaient
autrefois une langue. Malheureusement nous ne connaissons
qu'imparfaitement la nature exacte de ces racines ; nous ne les
connaissons qu'en tant qu'éléments ultimes des mots plus récents ;
mais affirmer qu'il y eut un temps où les hommes ne
conversaient qu'au moyen de ces racines nues, c'est avancer
une proposition sans preuves et indémontrable 193. Les racines
127pouvaient avoir reçu des flexions depuis longtemps usées ; et
même Pott et son école se sont efforcés (avec peu de succès,
il est vrai) de démontrer qu'un grand nombre de nos racines
sont en réalité des composés.

Nous ne savons pas non plus si les racines ont jamais existé
autrement que comme des types inconscients d'après lesquels
on formait des mots à flexion ; ces types auront été pour la
première fois extraits de ces mots par les grammairiens, tout
comme aujourd'hui nous pourrions prendre quelque mot étranger
et lui adapter d'innombrables suffixes, sans jamais nous
servir du mot lui-même. Il est clair que nous devons expliquer
de cette manière les nombreuses racines ou plutôt les nombreux
128verbes sémitiques de significations semblables et formés
de lettres apparentées, qui ne peuvent être dérivés ni l'un de
l'autre, ni de quelque racine commune. En tout cas nous ne
devons pas supposer que la période isolante imaginaire des
langues aryennes ait ressemblé réellement aux langues actuellement
existantes. Dans celles-ci le mot est une phrase et le
sens de la phrase est déterminé par son rapport avec les autres
mots-phrases. Ainsi le chinois fá tzé « fils du père » ou ngó
tá ni « je te bats » sont tout aussi analytiques et définis que
leurs équivalents anglais ou latins.

La langue des racines 194 des Aryens, telle qu'elle a été découverte
129par l'analyse grammaticale, ne contiendrait pas du tout
de phrases. Une phrase implique un jugement mental, la limitation
d'une idée par une autre ; la nature vague et indéfinie
de la racine exclut tout jugement de l'esprit. Dès qu'un jugement
fut conçu, il fut exprimé au moyen de flexions ou, comme
le diraient les avocats de la théorie du développement, au moyen
d'agglutinations pronominales. Ainsi, en chinois, de même
qu'en anglais, le même mot peut être ou un verbe ou un
substantif ou un adverbe, mais non pas en même temps ni à
la même place : c'est exactement ce qu'était la racine aryenne,
une sorte de germe phonétique qui contenait en lui-même le
pouvoir de devenir l'une ou l'autre des différentes parties du
discours. Mais jusqu'à ce que ceci eût été réalisé, il n'y avait
pas de langage, puisque la glottologie ne commence qu'avec la
phrase : il n'y avait que le chaos embryonnaire de la pensée
inconsciente. Quand nous trouvons pour la première fois la
pensée devenant consciente et s'incorporant dans le langage,
nous trouvons aussi les phénomènes de l'inflexion.

On a oublié que le langage est l'expression extérieure de
la pensée consciente : voilà pourquoi l'on a supposé que le résidu
de l'analyse des sons phonétiques est identique aux premiers
commencements du langage. Cette analyse ne nous
130donne en réalité que les débuts de la partie mécanique du
langage, elle ne nous fait connaître que ses instruments. C'est
comme l'analyse des couleurs en peinture.

Toute l'erreur provient de cette idée fausse qui fait du mot
le point de départ de la linguistique et de cette croyance que
l'histoire des langues aryennes est l'histoire du langage en
général. Le langage est un art aussi bien qu'une science ; il
est historique, et non physique ; par suite, en l'étudiant, nous
ne devons pas perdre de vue l'effort conscient exercé sur son
développement par l'esprit humain. Ce n'est pas simplement
un produit organique, non plus que la société elle-même ; et
puisque le langage est le reflet de la société, tout ce qui a influencé
et déterminé le développement de la société aura pareillement
affecté le développement du langage. C'est par là
que Pott a surtout attaqué l'hypothèse de la triple évolution.

Nous pouvons par métaphore appeler le langage un organisme,
mais il ne faut pas presser de trop près cette métaphore.
Il n'y a pas dans le langage, non plus que dans la pensée et la
société, une fatalité interne qui le pousse à se développer,
comme la graine se développe en arbre, et la chenille en chrysalide
et en papillon. Un dialecte isolant ne devient pas nécessairement
agglutinant ni un dialecte agglutinant, infléchi ;
inversement, un dialecte infléchi ne doit pas avoir passé nécessairement
par les états isolant et agglutinant. La société de
l'Europe moderne ne descend pas de la société de l'ancienne
Babylonie ou de la Chine ; nous pouvons la faire remonter à
travers les âges intermédiaires jusqu'à la Rome chrétienne et
à la Grèce de Périclès et, bien au delà, jusqu'aux pasteurs de
l'Hindou-Kousch ; mais sa complexion générale, ses principes
essentiels, ses tendances innées ont toujours été et seront toujours
les mêmes. Des circonstances externes les modifieront,
les altéreront, mais si grande que soit leur influence, il restera
toujours un résidu insoluble, immuable, que nous appelons le
caractère ou les instincts de la race.

Le développement intellectuel du nègre s'arrête à quatorze
ans, et bien qu'il ait été en contact fréquent avec la civilisation
du monde ancien et moderne, avec la vieille Égypte et Carthage,
avec la Grèce, Alexandrie et Rome, avec l'Arabe, le Latin et le
131Teuton, il est encore pour la forme, la couleur, le caractère ce
qu'il était quand il apparaît pour la première fois dans les
chambres sépulcrales des Pharaons. Pour les changements de
race il faut une période de temps bien autrement longue que
les misérables six mille ans de l'histoire et de la civilisation ;
nous devons reculer jusqu'à ces siècles incalculablement éloignés
où nos premiers pères tremblaient devant le mammouth
et l'ours des cavernes et où leur condition animale permettait
le jeu complet de la sélection naturelle. Mais à cette époque
demi-humaine de l'humanité, la Glottologie n'a rien à voir.

Avec le langage commence la conscience, et les diverses
familles de l'humanité ont leurs caractères déjà formés, leurs
modes de penser déjà déterminés dans une période plus ancienne.
Sans doute les trois phases de langage marquent des
niveaux successifs de civilisation : le renversement d'une civilisation
par une autre le prouve ; mais chaque phase fut le
plus haut effort, la plus haute expression de la race qui la
créa, la forme qu'en vertu de sa constitution mentale chaque
race dut adopter. L'humanité progresse dans son ensemble ;
mais les différents progrès qu'elle accomplit sont dus à l'apparition
de différentes races sur la scène du monde, chacune
avec sa mission, sa méthode prédéterminée de la remplir. Les
infusoires qui aujourd'hui couvrent le fond de l'Atlantique n'ont
pas changé depuis l'ère de la craie ; mais, cependant, , le monde
de la vie sur le globe s'est constamment amélioré et accru,
quoique le lion ait toujours été un lion et le chien un chien.

Chapitre V
La possibilité des mélanges dans la grammaire et le
vocabulaire d'une langue.

Sommaire : 1. Le langage témoigne d'un contact social ; il n'est pas l'indice
de la race. — 2. Exemples. — 3. Une langue n'est pas nécessairement empruntée
tout entière. — 4. Possibilité d'une grammaire mélangée. — 5. Expressions
empruntées. — 6. Relation du sujet et de l'attribut. — 7. Les inscriptions
pehlvies. — 8. Les dialectes du nord de l'Inde et de l'Afrique. — 9. Des
mots marquant les relations du nom peuvent être empruntés quand une langue
devient analytique. — 10. Influence des langues voisines sur la prononciation.
13211. Les mots empruntés révèlent les relations des nations et des civilisations
entre elles. — 12. La réciproque n'est pas vraie. — 13. Des objets connus
par le même nom dans différentes langues doivent avoir été connus de ceux
qui les parlaient. — 14. La réciproque n'est pas vraie. — 15. Un mot emprunté
peut être soumis aux lois de l'apophonie. — 16. Les mots empruntés ne doivent
pas être confondus avec des mots accidentellement semblables. — 17. Il faut
savoir de quel côté il y a emprunt. — 18. Exemples.

1. L'erreur qui consiste à croire que le langage est l'indice sûr
de la race se retrouve encore parfois, surtout chez les écrivains
de seconde et de troisième main qui ont entrepris d'initier le
grand public aux résultats de la Philologie comparée. Nous entendons
dire assez souvent que nous sommes les parents des
Hindous noirs de l'Inde méridionale, non pas à cause de la
communauté du langage, mais de la descendance. Pour dissiper
cette illusion, il suffit d'un très court examen.

2. Les tribus aryennes du Rig-Véda qui envahirent l'Inde ne
peuvent avoir été bien nombreuses et il fallut bien du temps
avant qu'elles s'étendissent au delà de la partie nord-ouest de
la péninsule. Par conséquent il est très probable qu'un Hindou
moderne sera tout à fait ou en grande partie de sang aborigène,
à moins qu'il ne soit un brahmane ; et même, d'après le docteur
Hunter, l'on trouve des brahmanes parmi les classes
inférieures, ce qui prouve qu'on ne veillait pas toujours
à la pureté de la descendance pendant la période révolutionnaire
de la démocratie bouddhiste. Qui pourrait dire combien a été
mélangé le sang de nos propres ancêtres durant leurs longues
migrations, avant qu'ils n'entrassent dans notre pays ! Nous
n'avons qu'à regarder les Celtes du pays de Cornouailles qui
parlent anglais ou les Juifs de l'Autriche méridionale qui considèrent
l'espagnol comme leur langue sacrée, pour voir combien
peu nous pouvons conclure du langage à la race. Comme
les Lapons et les Finnois en Europe, les Mélanésiens et les
Papous ont la même langue ; mais, physiologiquement, ils sont
essentiellement différents. La seule question que nous puissions
nous poser à cet égard est celle-ci : A qui la langue a-t-elle
appartenu en premier lieu ? laquelle des deux races l'a empruntée
à l'autre ? Le langage est le miroir de la société ;
par conséquent il reflétera tout changement social. Partout où
la pression sociale est assez forte, soit à cause de la conquête,
133soit à cause d'intérêts personnels ou d'autres motifs, le peuple
inférieur adoptera l'idiome du peuple supérieur. Ainsi le
celtique disparut en Gaule et en Espagne devant le latin et
l'infériorité sociale a refoulé les Gallois dans les montagnes
et les chaumières. Le slavon s'éteignit en Prusse en 1683,
bien que cinq siècles auparavant l'allemand fût inconnu dans
la contrée 195.

Là où les conquérants eux-mêmes sont peu nombreux, là
où ils sont moins civilisés que la nation conquise, les nécessités
de la vie journalière et l'influence de la littérature les amèneront
à adopter la langue de cette dernière. C'est ce qui arriva
pour les Normands en France et en Angleterre, pour les
Warègues en Russie et les Francs en Gaule, De fait, nous
pouvons poser en règle générale que, partout où deux nations
également avancées en civilisation sont mises en contact
intime, la langue de la plus nombreuse prévaudra. Là, d'autre
part, où un petit corps d'envahisseurs apportent avec eux
une civilisation plus haute, le contraire arrivera selon toute
probabilité 296. Le visigothique fut bientôt extirpé de l'Espagne,
mais l'anglais fleurit dans l'Inde et le hollandais au Cap.134

La conquête n'est pourtant pas le seul agent producteur de
révolutions sociales assez profondes pour causer un changement
total de langage. Avant l'ère chrétienne, l'hébreu, l'assyrien et le
babylonien avaient été supplantés par l'araméen qui tendit rapidement
à devenir la langue commune du monde sémitique,
comme l'Arabe à une époque plus rapprochée de nous. Ce fut
la langue du commerce et de la diplomatie, assez forte pour
l'emporter sur l'influence conservatrice d'une littérature sacrée 197.

Dans tous les exemples donnés jusqu'à présent, à part une
ou deux exceptions, on remarquera qu'un échange parfait de
langues n'a eu lieu qu'entre les membres de la famille infléchie.
Il y a à peine un exemple d'un dialecte infléchi changé
pour un dialecte isolant ou agglutinant, ou vice versâ. Un tel
changement est-il possible ? telle est la question qui se pose
maintenant. Un individu, une nation dont l'esprit s'est accoutumé
à regarder la nature des choses sous un point, de vue
particulier pourraient-ils adopter, pour s'exprimer, des formes
de pensées toutes différentes ? Ici nous ne nous occupons
plus de savoir s'il est possible qu'une langue isolante se développe
par elle-même en une langue agglutinante ou infléchie.
Il ne s'agit pas non plus d'une éducation artificielle par laquelle
les facultés mentales d'un peuple sont pour ainsi dire domestiquées
et rendues semblables aux façons de penser d'un autre
peuple, pour revenir, comme l'animal domestique quand il est
abandonné à lui-même, à son ancienne nature, à l'expression
135originelle de ses habitudes psychologiques. Un enfant peut
apprendre aussi bien l'idiome de Canton que celui de Londres,
Les Japonais montrent une aptitude singulière à imiter le côté
extérieur de la civilisation européenne ; ils pourront même produire
une copie satisfaisante de la philosophie d'Aristote et de
Hegel, mais je doute fort qu'ils puissent jamais produire autre
chose en ce genre que des imitations et des copies ; en tous les
cas l'expérience le dément. Sans parler des reproductions arabes
et juives de Platon et d'Aristote auxquelles je faisais allusion
dans le dernier chapitre, nous avons l'anglais-pigeon de Canton
où le Chinois s'est efforcé de s'assimiler l'anglais, le jargon
chinook de l'Orégon 198, l'anglais sans grammaire des nègres ;
dans tous ces exemples, une race a lu, pour ainsi parler, ses
modes de penser dans la grammaire d'une autre, quand elle
n'a pas été capable de résister à ses empiétements et d'empêcher
sa victoire. Cependant l'anglais est de toutes les langues
infléchies, sans en excepter même le persan, la plus facile à
apprendre ; le degré auquel il a poussé l'analyse, la manière
dont il a secoué les entraves des inflexions inutiles, lui font
mériter d'être, comme l'a prophétisé Grimm, la langue du
monde civilisé. D'un autre côté, la conservation du basque
n'est pas moins frappante : bien que repoussé par une invasion
celtique à l'extrémité de l'Espagne, il a cependant survécu à
toutes les vicissitudes de la domination romaine, gothique et
mauresque, au lieu de céder, comme son voisin le celtique,
à l'influence de la langue latine. C'est une tentative forcée et
contre nature de vouloir faire penser une race d'hommes à la
manière d'une autre. Il peut nous sembler pendant quelque
temps que nous avons réussi, mais quand la pression de notre
supériorité a disparu, nos élèves reviennent aux conceptions
de leurs ancêtres, comme le chien dans les prairies à ses hurlements.

Là où la race n'a pas atteint un degré assez haut de
culture pour s'approprier la langue de son dominateur, c'est
un signe certain que cette race a fini son rôle et doit disparaître
136devant l'homme civilisé. Le Tasmanien et sa langue,
en dépit de tous les efforts du gouvernement pour les
conserver, se sont éteints l'un et l'autre. Le climat peut sauver
une tribu et un dialecte en rendant impossible à l'Européen
tout établissement dans le pays ; mais alors le dialecte n'est
préservé que parce que les conditions sociales dont il est l'expression
sont conservées également par le maintien de l'état
de nature primitif. Il est inévitable que la civilisation tue l'état
de nature à moins que ce dernier ne soit favorisé par des circonstances
extérieures. La compatibilité d'existence de deux
races dépend du plus ou moins d'égalité de leur civilisation.
Plus la distance qui les sépare sera grande, plus grande sera
l'influence sociale et linguistique de la race supérieure, jusqu'à
ce qu'on arrive au point où il sera impossible à la race inférieure
de vivre en présence de son voisin plus civilisé.

3. Au point de vue linguistique, l'influence se manifestera
sous la forme d'emprunts. Nous avons déjà dit quelques mots
des cas où ces emprunts s'étendent à la langue tout entière,
et nous avons insinué qu'il est extrêmement improbable que
d'aussi larges emprunts puissent avoir lieu lorsque les principes
fondamentaux des langues sont essentiellement différents,
c'est-à-dire lorsque deux civilisations, avec des passés très
divers, se trouvent en face l'une de l'autre dans des conditions
égales, ou lorsque l'intervalle entre deux races est mentalement
et moralement trop grand pour être comblé. Les emprunts
ne s'étendent pourtant pas nécessairement à tout le
langage. Le plus souvent ils ne s'exercent que sur le vocabulaire ;
tous les dialectes présentent des mots d'emprunt. Aucun
peuple ne peut avoir de proches voisins sans recevoir
d'eux des inventions, des produits, des institutions sociales
qui, presque inévitablement, sont adoptés avec leurs noms
étrangers. Les Français nous ont pris meeting et turf, en même
temps que les idées marquées par ces mots ; nous avons eu
en retour naïve et verve. Quand la condition générale de deux
nations est très inégale, les mots d'emprunt seront extrêmement
nombreux ; en basque, par exemple, plus de la moitié
du dictionnaire est de source étrangère. Selon Campbell 199, la
137moitié des mots en telugu, tel qu'il est parlé dans les hautes
régions, viennent du dehors. Ballantine 1100 affirme la même
chose du maratha 2101 et quelques écrivains nous disent que les
neuf dixièmes du langage hindi sont du sanscrit. Il est rependant
évident que le dialecte inférieur ne sera pas seul à
emprunter ; tout ce que ce dernier peut donner au dialecte
supérieur, que ce soit une invention humaine ou un produit
naturel, gardera généralement son ancienne dénomination.
Ainsi le latin petorritum, le char à quatre roues, est d'origine gauloise ;
on a supposé que ce mot était de quelque importance
pour déterminer les affinités kymriques des Gaulois 3102 ; glæsum,
ambre jaune, vient de la Germanie du Nord ; les Peaux-Rouges
et les sauvages de l'Australie nous ont donné nos mots tomahawk
et boomerang. Maïs, mangle, hamac, canot, tabac sont tous
dérivés par l'intermédiaire de l'espagnol du haïtien mahiz,
mangle, hamaca, canoa et tabaco 4103. L'étude de ces mots empruntés
est de la plus grande utilité pour retracer l'histoire
des langues en révélant les relations géographiques et sociales
des peuples dans le passé.

4. On s'est souvent demandé s'il est possible à un peuple
de mélanger sa grammaire de la même manière qu'il peut
mélanger son lexique, et d'adopter quelques-unes des inflexions,
quelques-uns des artifices grammaticaux d'une autre langue.

Avant la naissance delà Philologie comparée, les différences
grammaticales comptaient pour très peu de chose et nous entendons
138encore des philologues de l'ancienne école parler de
formes grammaticales empruntées. La Glottologie, où les
formes grammaticales sont le principal fundamentum divisionis
des langues, nie formellement une pareille croyance. L'un
des premier articles de foi admis par celui qui étudie scientifiquement
le langage au temps présent, est celui-ci : si des
inflexions grammaticales sont empruntées, elles doivent être
empruntées toutes, — nous ne pouvons pas avoir une grammaire
mêlée. On peut emprunter tout le vocabulaire à une
langue étrangère ; et cependant, si l'on n'apprend pas à la
même époque la grammaire de cette langue étrangère in
extenso
, on n'en adoptera aucune partie, et l'on jettera les mots
nouveaux dans lès anciens moules de la pensée et de l'expression.

C'est à peu près ce qui est arrivé pour les nègres. Sans
doute, ils ont essayé d'apprendre artificiellement la grammaire
anglaise ; mais, avec quel succès, le jargon nègre des États-Unis
le montre assez. Il est tout d'abord difficile de voir quels
motifs il y aurait eu pour un dialecte de s'incorporer des fragments
delà grammaire d'un autre dialecte ; les causes qui ont
motivé les emprunts de mots, telles que les inventions, les
produits, les avantages sociaux ne peuvent plus être invoquées
ici. L'impossibilité psychologique que nous considérions dans
le dernier chapitre, de forcer une race à regarder le monde
avec les yeux et l'esprit de sa voisine, préviendrait cette tentative
si elle était faite spontanément et n'était pas le résultat
d'une éducation artificielle.

5. Néanmoins, la proximité de deux langues implique qu'une
certaine partie de la population est bilingue ; et là où ce fait se
produit avec une certaine extension, les deux dialectes échangeront
souvent leurs idiotismes, et en même temps une porte
sera ouverte à l'introduction de nouvelles formes grammaticales.
Des mots comme avenir et contrée en français sont le
résultat d'un effort pour rendre des idiotismes germaniques
(Zukunft, Gegend) dans le roman des provinciaux vaincus. Il ne
semble pas très difficile d'étendre ce procédé un peu plus loin
et d'adapter des conceptions grammaticales étrangères au contenu
de la grammaire indigène. Ainsi l'on a pu prétendre que
139la grande extension de la formation du pluriel en s en anglais
était due à l'influence franco-normande, bien qu'indubitablement
cette tendance eût été déjà ressentie auparavant ; et certainement
l'usage du génitif et du datif des pronoms personnels
en anglais of me, to me, à la place de l'anglo-saxon min et me,
paraît avoir été imité du français 1104. De même, le Bulgare a imité
le Valaque qui attache l'article à la fin du mot (ex. : domnul =
dominus ille) comme en danois et en suédois où dag-en = le
jour, guld-et = l'or, ou en araméen où Yaleph emphatique
n'est probablement que l'article suffixe. Phénomène encore
plus frappant, le persan a adopté l'ordre sémitique des mots
qui répugne tant à la structure générale du groupe aryen ; il dit
par exemple dil-i-mán, le cœur de moi, au lieu de mon cœur,
dâst-i-'Umár = la main d'Omar. Inversement, le hararite peut
renverser l'ordre sémitique et adopter la tournure de ses voisines
non sémitiques, en écrivant ámir askar au lieu de askar
ámir
, l'armée de l'émir.

Les dialectes de l'Afrique appelés sous-sémitiques nous offrent
le phénomène d'une grammaire franchement sémitique dans
ses lignes principales, et qui cependant fait usage de postpositions.
Les indigènes de Harar, par exemple, les emploient régulièrement
excepté avec les pronoms personnels 2105, et se servent
d'un n suffixe qui semble un reste d'une ancienne désinence
de l'accusatif 3106.140

Ici, l'un des principes fondamentaux de la pensée sémitique
semble être violé : l'attention est attirée sur la dérivation, sur
les derniers éléments de l'objet et non plus sur la présence
immédiate de l'objet lui-même. De même, des relations intimes
avec une race étrangère semblent avoir suggéré aux Assyriens,
à une extrémité du monde sémitique, et aux Ethiopiens, à
l'autre extrémité, l'idée d'utiliser des matériaux existants pour
marquer plus exactement les relations temporelles du verbe. Le
Persan qui, depuis Firdousi et son Shanameh, ou « livre des rois »,
écrit dans une langue purement aryenne, a rempli son dictionnaire
d'arabe, a été jusqu'à former l'un de ses pluriels au
moyen du féminin pluriel arabe en àt, jàt, comme dans
niwàzishât, faveurs, de niwàzish ; kàla'jat, châteaux, de kàl'àh.
Dans la pratique, pourtant, ce pluriel n'est employé que pour
des mots arabes ; par conséquent ce ne serait pas plus une
importation grammaticale étrangère que ne l'est, en anglais,
l'emploi de terminaisons latines plurielles dans des mots tels
que termini. Un meilleur exemple serait le suffixe fréquentatif
latin et anglais en -isso (izo) et -ise, du grec -ιζω. Mais, après
tout, ce n'est là qu'un suffixe et non une inflexion ; il appartient
donc plutôt au dictionnaire qu'à la grammaire ; les
finesses de la grammaire exigent que les vraies inflexions du
latin et de l'anglais soient affixées ou préfixées à cet -ise exotique :
patrissi-t, civilise-s, to civilise et ainsi de suite.

6. Ainsi, dans l'ensemble, nous trouvons confirmé partout Je
démenti absolu donné par la Glottologie à cette vieille idée du
mélange des formes grammaticales. On peut imiter un idiotisme,
même la conception du rapport du sujet et de l'attribut, car,
comme la logique l'enseigne, on peut considérer ce rapport de
deux manières à la fois ; mais le langage ne peut pas aller plus
loin. Il n'y a pas de relations, si intimes et si fréquentes qu'elles
soient, qui puissent changer les inflexions d'un dialecte en
inflexions étrangères, pas plus que l'alchimiste n'était capable
de transformer en or le fer ou le plomb. Il pouvait les dorer,
mais c'était toujours du fer et du plomb. Les. formes de la
141grammaire sont l'expression de la vie intellectuelle et de
l'histoire d'un peuple, elles renferment, par conséquent, le
résumé de toute cette histoire ; et par suite, bien que deux
nations aient pu partir d'un même point avec un fonds commun
d'idées et une tendance psychologique commune, du
moment où leurs existences ont été différentes, les éléments
formatifs de leurs langages seront différents et ne pourront permuter
entre eux. Combien ce sera plus vrai encore quand les
deux nations ne seront point parties du même point ! La grammaire
de l'anglais-pigeon n'est pas anglaise, mais chinoise ; la
grammaire, persane reste aryenne. La partie formative du langage
doit toujours être la plus sûre differentia du degré de
parenté linguistique 1107.142

7. Dans ces dernières années, cependant, l'attention des savants
européens a été attirée sur un cas bien difficile qui contredit
en apparence nos conclusions. On a découvert en Perse
des inscriptions de l'ère des Sassanides écrites, semble-t-il, en
deux dialectes, qu'on appelle généralement le chaldéo-pehlvi et
le sassanien-pehlvi. Des transcriptions grecques y sont parfois
ajoutées : grâce à elles, on a pu découvrir que ces dialectes
inconnus ressemblent fort à la langue des livres encore conservés
chez les Parsis de Bombay, auxquels on donne d'ordinaire
le nom de Huzwaresh ou Pehlvi. Il est extrêmement difficile,
à cause de l'altération des caractères, de déchiffrer ces inscriptions ;
si on les compare d'un côté aux inscriptions et aux
légendes monétaires, de l'autre aux vieux dictionnaires pazend,
on voit que l'interprétation traditionnelle est souvent très loin
de la vraie. Ce sassanien-pehlvi est un mélange tout à fait
hétérogène d'aryen et de sémitique, et le mélange ne se borne
pas au lexique ; il domine également dans la grammaire. Ainsi,
la grande inscription de Shàhpur I (240-273 de J.-C.), à Nakish-i-Rajab,
à laquelle est jointe une traduction grecque, rend à la
première ligne les mots grecs βασιλεως βασιλεων par mlbin mlba
et mlba mlban, tandis qu'on y trouve employée comme désinence
verbale à toutes les personnes et à tous les nombres la
terminaison de la troisième personne pluriel de l'imparfait du
verbe sémitique en -un. Ici nous avons non seulement une
fusion des constructions, mais encore des inflexions sémitiques
et aryennes. Si cette langue avait jamais été parlée parle peuple,
il faudrait modifier le verdict de la Glottologie ; nous serions
forcés d'admettre que, certaines circonstances favorables étant
données, le mélange de grammaires différentes est possible.
Mais tout concorde à indiquer que ce dialecte ne fut jamais
parlé que par une coterie littéraire de courtisans. S'il n'en
était pas ainsi, comment aurait-il pu disparaître si complètement
sans laisser de traces, au point qu'au Xe siècle la langue
143de Firdousi est de l'aryen le plus pur ? En effet, l'influence
sémitique, malgré la conquête mahométane, est aussi peu
visible que possible dans la forme comme dans le fond du
Shahnameh. Ce n'est qu'après cette date que le sémitique
commença à pénétrer dans la Perse, et même alors cette influence
se fit uniquement sentir dans le vocabulaire. En outre,
le pehlvi emploie bien des formes grammaticales qu'il a
empruntées aux langues sémitiques sans leur conserver en
rien ni leur force ni leur signification propres : c'est ainsi que
la forme verbale citée plus haut ne peut avoir été prise à un
dialecte sémitique vivant, non plus que des mots hybrides
aussi singuliers que les prépositions en man, comme levatman
= avec, que le docteur Haug rattache à lvt (lvh).

En somme, nous pouvons considérer ce sassanien anormal
comme une langue de cour artificielle, inventée dans un dessein
littéraire pour des raisons qui nous sont maintenant inconnues ;
mais il ne fut jamais et ne put jamais être employé
dans la conversation. Nous ne pouvons alléguer à l'appui le
persan moderne, puisque la construction sémitique qu'il semble
avoir imitée en plaçant le nom qui régit avant le régime
(comme dans rah-i-bâghân, le chemin du jardinier, rah-i-dânâ,
le chemin du sage), peut s'expliquer en la considérant comme
une analyse de la conception du génitif, comme cela se voit en
anglais. Ceci est justifié parle fait qu'on peut supprimer le mot
qualificatif et qu'on emploie rarement la voyelle de liaison i
dans la conversation familière.

Si toutefois Schott a raison de considérer ra, l'affixe du
datif et de l'accusatif, comme emprunté à la postposition altaïque
que nous rencontrons dans le mongol dolora, à l'intérieur,
abu-ra, prendre, et dans le turc, szong-ra, à la tin, il s'élève une
difficulté plus sérieuse. Mais la supposition de Schott n'est pas
du tout prouvée et nous avons à lui opposer l'expérience uniformément
contraire de la Glottologie. La formation d'un cas
en persan au moyen d'un suffixe a pour parallèle le vocatif
poétique, qui affixe a, au lieu de se servir de la préposition
ou ai, de même que au datif prend la place de la préposition
6a. Donc, jusqu'à ce qu'on puisse produire quelque exemple
plus convaincant, nous devons rester fidèles à la croyance que
144la grammaire d'une nation restera toujours pure et sans mélange,
à moins d'être complètement supplantée par quelque
autre en vertu d'une sorte de sélection naturelle, bien qu'en
certaines circonstances des influences étrangères puissent amener
l'adaptation à de nouveaux usages d'un mécanisme formatif
déjà existant.

8. C'est probablement à ce principe d'adaptation que nous
devons attribuer les phénomènes mentionnés plus haut que
l'on rencontre dans les langues de l'Inde septentrionale, —
le bengali, l'assamais, l'hindi, le khasiya, et d'autres. Dans ces
idiomes le verbe et les pronoms sont assurément aryens,
tandis que les noms semblent se rattacher aux langues agglutinantes.
De même que le docteur Caldwell a fait remonter
l'affixe pluriel tamoul gai ou kar, le télougou lu, au dravidien
tala ou dala = une foule, de même les suffixes pluriels de ces
langues, jâti, gana, dig, varga, bilak, dala, sont des mots séparés
et indépendants qui prennent la place de la flexion plurielle
ordinaire des langues indo-européennes.

9. Le professeur Max Millier suppose même que dala n'est rien
de plus que le dravidien dala qui aurait ainsi fourni exactement
le même mécanisme grammatical pour le bengali que pour le
tamoul et le télougou. Mais le caractère anaryen de la flexion
nominale dans ces langues du nord de l'Inde ne s'arrête pas
là. L'affixe pluriel est intercalé entre le nom et la désinence
casuelle qui devient ainsi une véritable postposition, séparable
du thème, et conserve encore les traces de son rapport primitif
de coordination avec le nom. A cet égard, il ressemble au
géorgien, où le suffixe pluriel bi est inséré entre la racine et
la terminaison casuelle. En assamais, par exemple, manu signifie
l'homme, manuh-bilak, les hommes ; de là nous tirons le
génitif manuh-bilak-or, le datif manuh-bilak-oloi, l'accusatif
manuh-bilak-ok, le locatif manuh-bilak-ot et l'ablatif manuh-bilak-e.
Ce qui n'est pas moins frappant, c'est qu'aucun de ces
suffixes n'est aryen. C'est ce qui constitue la principale difficulté
de cet exemple. Autrement nous pourrions en rapprocher
des pluriels tels que notre man-kind, qui, joints à des mots
comme -wards, dans man-kind-wards, par exemple, sont précisément
analogues aux formes indiennes dont nous parlons,
145et témoignent du caractère analytique récent du langage qui
a perdu son pouvoir de créer des inflexions.

C'est cette manière d'envisager la chose qui fait écrire au
professeur Max Müller : « Nous pouvons aisément nous imaginer
comment des hommes parlant les dialectes modernes du sanscrit
dans lesquels les vieilles terminaisons qui distinguaient le pluriel
du singulier s'étaient presque entièrement usées, ont dû, quand
ils ressentirent de nouveau le besoin d'exprimer plus distinctement
l'idée de la pluralité, s'arrêter à un expédient grammatical
qui, par suite de leurs relations journalières avec leurs
voisins aborigènes, était depuis longtemps familier à leurs
oreilles et à leurs esprits. Les mots qu'ils employèrent comme
exposants de la pluralité furent, bien entendu, tirés de leur
propre langue ; mais l'idée de se servir de tels mots pour un
tel but semble avoir été suggérée par un exemple étranger. »

Or, ce passage même admet une influence non aryenne sur
la grammaire ; et si nous considérons le fait remarquable que
les désinences casuelles ne sont pas indo-européennes, il est
difficile de ne pas admettre qu'il se soit produit quelque chose
de plus qu'un simple phénomène d'influence. En vérité, s'il se
trouvait que les idiomes que nous discutons maintenant fussent
au fond non pas aryens, mais dravidiens, cette conclusion
par rapport aux verbes et aux pronoms serait absolument
nécessaire. Malheureusement la question n'est pas du tout résolue
jusqu'ici ; pour la résoudre, il faudrait savoir si la partie
fondamentale du dictionnaire, celle qui comprend les mots de
la vie quotidienne, appartient au sanscrit ou à une langue
aborigène. Or, on ne peut acquérir de certitude à cet égard,
tant qu'on ne connaîtra pas mieux les vocabulaires de ces dialectes.

En attendant, nous pouvons comparer à ce dernier cas
l'exemple quelque peu parallèle des langues appelées sous-sémitiques.
Si nous prenons le berbère, dont les affinités sémitiques
sont incontestables, nous trouvons encore la conjugaison
verbale admettant des distinctions temporelles non pas formées
comme dans l'assyrien et l'éthiopien par une modification de
la voyelle, mais par des affixes et des préfixes. Ainsi edh préfixé
à l'aoriste forme le présent et le futur, ere le futur et le
146potentiel, tandis que l'affixe -ed forme un parfait et -an le participe.
Le pronom suffixe est inséré entre le verbe et ces préfixes
et affixes, par conséquent il précède le verbe en nombre
de cas. Telle est toujours sa position dans les participes, comme
dans ey-izran, me voyant, eth-izran, le voyant. La détermination
temporelle définie de ces préfixes les assimile plutôt au vieil
égyptien avec ses innombrables formes verbales composées,
qu'à l'emploi arabe des formes câna et kad ; mais leur emploi
n'est pas contraire à l'esprit et à l'usage des langues sémitiques ;
les affixes ed et an sont tout à fait étrangers au génie
de ces langues. Préfixer les pronoms suffixes ne l'est pas
moins, et nous pouvons difficilement nous empêcher d'y
voir l'influence non seulement du copte (idiome parent du
berbère, avec son système développé de préfixes, tels que nen
pour le pluriel, mad pour les idées abstraites, ou ref pour les
agents), mais aussi des tribus cafres autrefois voisines des
Berbères qui préfixent toujours et n'affixent jamais.

Nous avons donc ici un autre exemple de la manière dont la
grammaire d'un peuple peut être affectée et modifiée par des influences
extérieures. Nous n'y trouvons cependant rien qui ressemble
au phénomène que nous avons rencontré dans les dialectes
du nord de l'Inde, où les désinences casuelles paraissent
avoir été importées, aussi bien que la manière dont on les emploie ;
c'est seulement dans les postpositions du hararite que nous
découvrons quelque analogie avec ces langues. Mais la langue
de Harar, comme celle d'Assam, est encore trop peu connue
pour nous permettre d'arriver à une conclusion certaine dans
une question si difficile. Il est remarquable, cependant, que
dans les deux cas ce soit la déclinaison nominale qui présente
cette anomalie grammaticale ; et si nous considérons que nous
avons en anglais des mots tels que fungi, prospectus et termini,
tandis que l'allemand peut décliner Christus, Christi, Christo,
nous pouvons peut-être conclure que le nom n'offre pas toujours
un critérium sûr du caractère et de la position d'une langue,
— critérium que fournissent les verbes et les pronoms, —
et qu'à certaines phases du développement linguistique, quand
une langue est devenue plus ou moins analytique, elle est
capable d'emprunter à ses voisins non seulement la forme de
147la déclinaison, mais même les mots qui composent cette
forme. La période analytique signifie la résolution de la phrase
et de ses relations grammaticales en mots séparés, et ces mots
peuvent être empruntés librement par un idiome à un autre.

10. La phonologie d'une langue est intimement liée à sa
grammaire. C'est une question de quelque intérêt de savoir jusqu'à
quel point la prononciation d'un dialecte peut être affectée
dans le cours du temps par la contiguïté d'un autre dialecte.
Qu'une pareille influence puisse s'exercer, le fait est certain.
Un exemple familier, qui se présente à l'esprit de tous, c'est
l'adoption des clicks hottentots 1108 par les Cafres. C'est un phénomène
très remarquable, caries sons en question ne sont pas aisés
à produire et la supériorité de la race qui les a empruntés est très
marquée. De même les lettres sanscrites appelées cérébrales,
que l'on ne rencontre dans aucun autre dialecte aryen, ont été,
comme on le croit communément, empruntées au dravidien ; et
la conquête normande paraît avoir beaucoup contribué à adoucir
les gutturales dans la partie méridionale de l'Angleterre, les
envahisseurs francisés trouvant leur prononciation difficile et
donnant l'exemple de leur suppression. Si l'espagnol a conservé
ses gutturales, on peut en attribuer la cause au long
séjour des Maures dans ce pays 2109.

Je me rappelle qu'une jeune fille basque, qui avait fait du
français sa langue habituelle, disait, en me donnant ma première
leçon d'euskuara, egoi au lieu d'egoitz (une maison). Le
changement dei en g, en anglo-saxon, est de même nature, contrairement
148à l'adoucissement usuel des consonnes en voyelles,
au sujet duquel le professeur March 1110 remarque que « la tendance
des consonnes à devenir des voyelles est quelquefois inversée,
par exemple, lorsqu'une nation se meut vers- le nord ou quand
des peuples septentrionaux se mêlent à une race qui affectionne
les voyelles. » Ou doit se rappeler cependant que le climat, la
nourriture et la coutume ont beaucoup d'influence sur la phonologie
et que là où ces conditions sont identiques nous pouvons
nous attendre à trouver une similitude générale dans la
prononciation de deux langues. Nous connaissons bien le son
rauque et la rudesse que donne à la voix un long séjour à l'air ;
l'exercice et la force que donne aux poumons une contrée montagneuse
produisent un effet corrélatif sur la vigueur avec
laquelle on émet les sons 2111.

La nourriture exerce une influence semblable. Les organes
vocaux sont soumis aux muscles et aux nerfs et ceux-ci
dépendent de la santé générale et de la vigueur du corps. Une
race mêlée héritera des capacités phonétiques de ses parents
et la prépondérance se trouvera du côté du parent le plus
fort. Les coutumes particulières ne sont pas sans influence ;
ainsi la perte et la confusion des labiales, la nasalisation
excessive des langues sauvages de la côte américaine du Pacifique,
doivent être attribuées aux anneaux que ces peuples
ont coutume de passer à travers leurs narines et leurs
lèvres 3112. De même, Bleek nous apprend que l'on prononce en
bégayant le O-Tyi-héréro 4113 du sud de l'Afrique : ce phénomène
est dû à la coutume indigène d'arracher les quatre dents
149inférieures et de limer en partie les dents supérieures 1114. L'imitation
entre aussi en jeu ; nous acquérons notre prononciation
dans la période imitative de l'enfance lorsque les organes
vocaux sont encore souples ; ici encore, on donnera la préférence
à la prononciation qui, pour une raison quelconque, est
la plus propre au succès. La supériorité sociale influe beaucoup
sur ces transformations ; nous essayons à l'école et hors de
l'école de reproduire la prononciation de la haute société. De
même que le dialecte de cour de Chaucer devint le modèle
universel en Angleterre et que le français parisien fait disparaître
le patois languedocien, de même une prononciation'
différente de celle du grand monde devient la marque de la
vulgarité ou du provincialisme. Dès qu'une prononciation particulière
est devenue prédominante, elle réagit sur les mots qui
font encore exception : ainsi en anglais balcony, retinue et contemplate
ont, après une longue lutte, suivi la règle qui rejette
l'accent aussi loin que possible.

Si nous passons en Amérique nous y trouvons un phénomène
semblable. Il est rare que nous ne puissions reconnaître
les Américains de naissance à leur prononciation. L'anglais,
dans leur bouche, se prononce avec une nasalisation aiguë et
rapide, qui peut difficilement avoir pris naissance dans le
nasillement des puritains de la Nouvelle-Angleterre ou dans
le mélange des races européennes, mais qui semble due aux
influences d'un climat très chaud, extrême, comme le visage
en lame de couteau des aborigènes qui se reproduit chez les
blancs, leurs successeurs. Peut-être cependant est-ce surtout
en Allemagne qu'il faut étudier cette question des emprunts
phonologiques, à cause de ses nombreux dialectes et des diverses
phases de sa prononciation gutturale. Ici, la population
a été en contact avec les Slaves, les Finnois, les Magyars et
les Latins ; et M. Howorth s'est efforcé d'attribuer les sifflantes
de l'Allemagne du Sud à une influence slave 2115. Quoi qu'il en
soit, l'imitation est au fond de toute prononciation ; et ce sera
150l'une des taches futures de la Glottologie de déterminer jusqu'à
quel point la phonologie d'une langue a été modifiée par ses
rapports avec une autre, jusqu'à quel point la similitude de chacune
n'est que le résultat d'une similitude dans les conditions
extérieures. Aucune difficulté psychologique ne se présente dans
cette étude ; nous n'avons affaire qu'au mécanisme extérieur
du langage, et des sons empruntés sont aussi naturels, aussi
possibles que des mots d'emprunt.

11-16. Les mots d'emprunt sont d'une extrême importance
pour retracer le développement et le progrès de l'esprit humain.
Si la Glottologie est la science qui détermine les lois et l'histoire
successive de ce développement incorporé dans les fossiles
du langage, ce ne sera pas la moindre partie de son œuvre
que de découvrir les dettes contractées par une race et une
civilisation envers une autre 1116. Ce travail n'est pas aussi aisé
151qu'il peut sembler à première vue. Nous devons découvrir les
lois générales qui nous permettent d'établir si tels mots sont
réellement empruntés ou présentent seulement cette ressemblance
accidentelle que le nombre limité des sons articulés amène
parfois, comme dans l'américain du nord potomae, rivière,
et le grec ποταμός ; ou encore s'ils sont l'un et l'autre dérivés
d'une source commune ou dérivés l'un de l'autre. Nous devons
ensuite avoir des règles pour savoir si un mot est d'origine
étrangère ou réellement de création indigène : et, par-dessus
tout, quand nous avons établi que de deux mots l'un est
prêté, l'autre emprunté, nous devons découvrir de quel côté est
la dette.

17-18. Dans le cas du sémitique keren et du grec κέρας, latin
cornu, par exemple, nous pouvons nous demander : ces
mots sont-ils d'origine indépendante ? sont-ce des mots empruntés ?
et, dans ce dernier cas, par quelle langue ont-ils été
152prêtés ? Ou bien encore, le grec χρυσός est-il dérivé du sémitique
khdrûts = or ? Si nous parvenions à découvrir que ces noms
sont réellement des mots empruntés, cela jetterait une grande
lumière sur l'histoire de la civilisation primitive et sur les anciennes
relations des Sémites et. des Aryens. Or, les lois comparatives
du langage nous apprennent, d'une part, que la nasale
finale du sémitique keren est une partie de la racine, d'autre
part que la finale nu du latin est un simple suffixe et que le
même mot apparaît dans le sanscrit sringam, corne, de siras,
tête, d'où nous avons le grec κάρα, le latin cervus et l'anglais
hart. Les Aryens orientaux de l'Inde n'avaient pas de rapports
assez intimes avec les Sémites pour que ces derniers leur
aient emprunté un nom aussi commun et aussi peu technique
que keren ; chez les Aryens d'Occident, on ne trouve la nasale
qu'en latin, d'où les Assyriens et les Hébreux n'ont pu l'emprunter.
De même, le rapport de χρυσός avec le sanscrit hiranyam
153(zend zaranya, slav. zlato, phryg. γλοῦρος), et sa connexion
phonologique arec la racine qui signifie d'une pâle couleur
jaune verdâtre
(d'où dérivent le sanscrit haris, le grec χλόη
et χολὴ, le latin viridis, bilis, luteus et l'anglais green, gall et
gold), écarte définitivement l'étymologie khârúts ; ce mot
vient d'ailleurs d'une racine sémitique qui signifie graver ou
creuser.

Prenons un autre exemple dans le basque. Une grande partie
du dictionnaire de cette dernière langue a été empruntée à l'espagnol
ou au latin ; au contingent latin, M. Bladé voudrait ajouter
les noms de nombre basques bi, deux, et set, six. Mais les lois
de la phonologie s'y opposent. La labiale que nous voyons
dans bini n'est rien autre chose que le v de duo qui a perdu
sa dentale, comme dans viginti ; d'un nombre distributif les
Basques n'auraient jamais pu tirer un nombre cardinal. La
seule forme latine de ce nom de nombre qu'auraient pu rencontrer
les habitants de la Biscaye est duo, par l'intermédiaire
de l'espagnol dos, comme le montrent les lois glottologiques.
Et, en fait, il n'est pas besoin de rattacher bi à aucun mot
latin. L'étude comparative des noms de nombre basques les a
rattachés à la famille finnoise où bi et sei sont des formes possibles
pour deux et six 1117.

Ainsi les lois que nous avons obtenues par la comparaison
des sons phonétiques dans différents groupes de langues,
en nous rendant capables de remonter aux formes les plus
anciennes d'un mot dans chaque groupe, ou à des dialectes
éloignés de la ligne de contact, nous permettent de déterminer
si nous avons affaire à des mots empruntés. De la
même manière, d'autres lois peuvent entrer en jeu quand
nous doutons de la priorité d'un emprunt, ainsi, en accadien,
'uri signifie une cité, ce qui tout d'abord nous rappelle
le sémitique tsir (assyrien, 'uru), et nous nous demandons :
en supposant que ce soient des mots empruntés, de quel côté
154est l'emprunt ? Or, je crois avoir montré 1118 qu'un grand nombre
de mots sémitiques qui désignent les premiers éléments
d'une civilisation plus élevée sont tirés de l'accadien, et ceci
donne lieu dès l'abord à la présomption que tsir est emprunté,
et emprunté aux Touraniens, voisins des Sémites nomades. Cependant,
quand nous découvrons que non seulement d'autres
mots qui signifient des habitations fixes comme hêcâl (accadien
ê-gal, grande maison) ou l'assyrien muccu, construction,
sont venus de la Babylonie, mais aussi que 'uri en accadien
entre dans la composition d'autres mots indigènes, comme
murub, cité, le mu initial ayant permuté avec l'u simple et b
étant un suffixe de formation — nous sommes amenés à conclure
que ce fut de la vieille civilisation touranienne en Babylonie que
nous ont révélée les découvertes de ces dernières années, que
l'ancien Sémite reçut ses premières leçons de culture. C'est là
un renseignement de la plus haute importance pour l'histoire
intellectuelle de l'humanité. Dès l'origine, le Sémite semble
s'être tenu entre l'ancien et le nouveau, entre l'Asie et l'Europe ;
— il ne fut pas seulement un négociant en denrées matérielles,
mais un courtier en marchandises bien autrement précieuses,
la pensée et l'invention. Je ne puis mieux terminer ce chapitre
que par deux exemples frappants à l'appui de cette assertion.

Les Grecs tirèrent leurs poids et leurs mesures, aussi bien
que leur alphabet, de l'Orient sémitique. Le type de ces poids
et mesures fut la μνᾶ, qui passa aux Romains et de là au
monde occidental sous le nom de mina. La μνᾶ est la maneh
hébraïque et la finale a prouve que ce mot fut immédiatement
emprunté, comme les lettres de l'alphabet, non pas aux Phéniciens
de Tyr et de Sidon, mais aux populations araméennes
qui se trouvaient plus au nord. Bœckh a montré que Pheidon,
le grand roi d'Argos, établit son échelle de mesures d'après
un modèle babylonien. Le musée britannique possède des
tablettes d'argile qui portent des contrats écrits en cunéiformes
assyriens, avec des étiquettes en caractères araméens ; elles
indiquent qu'à partir du règne de Tiglath-Pileser (745 av. J.-C)
155l'araméen fut la langue du commerce dans tout le monde
assyrien. Ce n'est pas tout : la mana fut le poids-type avec
lequel on pesa l'or et l'argent et qui régla toutes transactions
commerciales. Il y eut la mana de Carchémish 1119 qui, par sa
position près des gués de l'Euphrate et sur la grande route de la
Méditerranée, avait hérité de l'importance commerciale de Tyr
156après la destruction de cette ville par les Assyriens ; il y avait
aussi la mana « de la contrée » (d'Assyrie) ou « du roi « .Ainsi
nous voyons Nergal-sarra-nacir (667 avant J.-C.) prêter quatre
manehs d'argent selon la maneh de Carchémish à cinq shekels
d'argent d'intérêt mensuel ; et sous Toponymie de Zazai (692 av.
J.-C.) une maison « avec ses arbres et ses portes » se vendait à
Ninive une maneh d'argent « selon l'étalon royal. »

La mana pourrait sembler à première vue d'origine sémitique*.
Nous avons la racine sémitique mnh, compter, d'où vient
l'hébreu mânâh, une portion, et à laquelle se rattache l'araméen
mene que lut Daniel sur les murs du palais de Balthazar ;
elle semblerait présenter une signification satisfaisante pour
la mana. Mais cette dérivation est rendue impossible par le fait
que mana en assyrien est indéclinable quand il est employé au
sens strict, sans même admettre un pluriel, tandis que si c'était
un mot sémitique, la forme ordinaire du nominatif serait
manu. Ce doit donc être un mot emprunté, et la ressemblance
de la racine aryenne ma, mesurer, qui nous a donné moon
(lune) et month (mois), pourrait nous porter à chercher son
origine de ce côté. Le grec μνᾶ, toutefois, dérive du sémitique
et les Sémites n'auraient pas pu emprunter une racine étrangère,
distinguée artificiellement d'un dérivé, pour en former un mot
technique. Par conséquent, nous devons chercher ailleurs la
patrie de la mana. On a généralement supposé que c'était
l'Egypte, où l'on trouve aussi la mna à une date ancienne ; on
ne la trouve cependant pas avant l'époque où les Egyptiens
empruntèrent librement à la Palestine non seulement des mots
tels que sus, cheval, et sar, prince, mais même marcabutha,
chariot, et sepet, lèvre.

Une lumière nouvelle et inattendue a été récemment jetée
sur cette question. Une vieille tablette de lois accadiennes, à
laquelle est attachée une traduction assyrienne, ordonne que le
mari qui divorce paie une demi-maneh d'argent ; faible pénalité,
soit dit en passant, si on la compare à celle de la femme condamnée
à être jetée dans la rivière pour avoir répudié son
mari. Or, le mot mana se trouve dans la colonne accadienne
et l'harmonie des voyelles s'accorde parfaitement avec la structure
de cette langue. Il semble donc que nous ayons découvert
157ici l'origine de ce mot qui, dans ce cas, serait venu de Babylonie
dans un sens plus exact que ne l'avait jamais cru Bœckh,
en même temps que beaucoup d'autres noms sémitiques de
poids et de mesures sans en excepter même quelques noms de
nombre. Il est intéressant de retracer ainsi l'origine et le développement
de cette idée de mesure qui est à l'origine de la
science aussi bien que du commerce ; — d'apprendre que la
Babylonie l'ut le berceau des Touraniens, les premiers inventeurs ;
que les Sémites ont été initiateurs et médiateurs dans
ce grand travail de la civilisation, et que les nations occidentales
ont hérité par eux des semences de civilisation que seules
elles ont su amener à leur complet épanouissement.

Le second exemple auquel je faisais allusion rentre dans
le même ordre d'idées. En sémitique la racine hlp signifie
changer ou échanger ; son dérivé hhâleph, échange ou agio.
Les Grecs ont tiré de ce dernier mot leur κόλλυβος 1120 qui, comme
ἀῤῥαβὼν (lat. arrhabo et arrha, de l'hébreu érâbón), témoigne
de l'ancienne activité commerciale du Sémite, à qui le Grec
emprunta et l'idée et le nom des relations de commerce. Ce
fut pourtant un commerce d'une espèce particulière ; le fait
seul que les termes de banque et de finances sont d'origine
étrangère, suffit à montrer, indépendamment du témoignage
d'Aristote, que les affaires de ce genre convenaient tout d'abord
fort peu à l'esprit grec. Il en fut de même à Rome. Les préteurs
d'argent n'y eurent jamais une bonne réputation, et le
collybus de Cicéron est encore emprunté au mot grec κόλλυβος,
emprunté lui-même. La race sémitique paraît encore ici
comme le pionnier du commerce dans l'Occident, le médiateur
entre l'Europe et l'Asie.

Mais ce ne sont pas les seuls souvenirs qui se rattachent à
la racine hlp. C'est d'elle que les khalifes du mahométisme
tirèrent leur nom. Ils furent les représentants et les successeurs
du Prophète, — ceux qui, dans un ordre régulier de changement,
ont été les Commandeurs des Croyants dans leurs luttes contre
les infidèles de ce monde. Au milieu des incertitudes de la succession,
158de la scission du khalifat en Espagne et à Bagdad, des
vicissitudes sans nombre de la fortune, le nom de khalife cessa
graduellement d'avoir le sens défini qu'il avait à l'origine. Il
était réservé aux Européens et aux infidèles de l'emprunter et
de s'en servir mal à propos comme du titre propre à tout souverain
mahométan, puis de l'étendre à tout souverain quel qu'il
fût, turc ou chrétien, oriental ou occidental. Combien ce terme
s'est éloigné de sa signification originelle lorsque nous voyons
une des rares compositions que nous a laissées la vie désenchantée
du prince Charles-Edouard transformer le roi hanovrien
d'Angleterre en un successeur de l'arabe Mahomet : « Je hais
tous les rois et les trônes sur lesquels ils s'asseoient, depuis le
roi de France jusqu'au khalife de la Grande-Bretagne ! »

Chapitre VI
La théorie des racines.

Sommaire : 1. Le langage, reflet de la société, n'est pas à l'origine individuel,
mais la propriété d'une communauté. — 2. Les mots ont été tirés par analyse
des phrases complexes. — 3. Les mots composés sont d'origine postérieure. —
4. Par la comparaison on peut découvrir les types originels du langage. —
5. Nature de ces racines. — 6. Les racines diffèrent dans les langues différentes.
7. Si elles avaient formé une langue parlée, elles n'auraient pu avoir une
signification abstraite. — 8. Les objets étaient nommés d'après leurs qualités
sensibles. — 9. Le nom de l'objet particulier ne pouvait être exprimé que
comme faisant partie de la phrase. — 10. La période epithétique du langage.
11. Elle implique la fixité. — 12. Les langues cérémoniales. — 13. Période
de la création des pronoms personnels. — 14. Période de l'analyse. — 15. Changements
des phrases selon les impressions momentanées des sens ; aussi les
mots-phrases sont-ils innombrables. — 16. Les racines du lexique sont le
résidu d'innombrables mots-phrases. — 17. Racines dissyllabiques. — 18. Tentatives
pour expliquer l'origine du langage. — 19. La question n'est ni insoluble,
ni oiseuse ; mais elle est en dehors du domaine de la Glottologie, —
20. Décomposition des racines aryennes. — 21. Vues de Pott et de Curtius. —
22. Il ne faut pas pousser trop loin l'analyse. — 23. Certains cris naturels sont
polysyllabiques. — 24. Claquements des Hottentots. — 25. Dépérissement
phonétique (ou permutation régulière des lettres). — 26. Les sons primitifs
étaient indistincts. — 27. Les plus vieilles racines sont purement sensibles. —
28. Examen de la théorie des racines pronominales. — 29. Racines particulières
à différents dialectes de la famille aryenne. — 30. Ce que sont en réalité
les racines du lexique.

1. Toutes les sciences qui traitent de l'origine et de l'histoire
primitive de l'homme établissent de plus en plus clairement
159que l'homme est un animal politique (ζῶον πολιτικόν) dans un
sens beaucoup plus large que l'a jamais imaginé Aristote.
Au lieu de prendre pour point de départ des individus isolés
(atomistic individuals), nous devons commencer par le contraire,
la communauté. L'individu est le dernier produit et le
dernier résultat du temps ; la société actuelle, en tant que composée
d'individus, est sortie d'une existence semblable à celle
de la ruche, par un procédé de différenciation qui se retrouve,
comme l'a montré M. Herbert Spencer, par tout le monde
organique.

Le sauvage primitif n'était qu'une partie d'une tribu,
sans idées en dehors de celles que la tribu possédait en commun.
Les femmes et les enfants mêmes étaient une propriété
collective ; ainsi se réalisait d'une manière pratique la
République de Platon. La propriété individuelle d'une femme
semble avoir pris naissance par l'acquisition des femmes d'une
autre tribu à la suite de guerres. La captive était à la merci de
son maître ; il pouvait la tuer ou en faire son esclave, — en
d'autres termes, sa femme à lui, — comme il lui plaisait. Il en
fut de même pour les autres espèces de propriété : la possession
en commun précéda partout la possession individuelle, ce
qui fait descendre la période où l'humanité vivait par troupeaux
jusqu'à une époque récente de son développement.

Tout ceci jette beaucoup de lumière sur la période la plus
ancienne du langage. En jugeant par analogie, nous devrions
conclure que le langage, lien artificiel entre les diverses unités
d'une tribu ou d'une communauté, a dû avoir aussi une origine
communiste. Nous devons remonter jusqu'à l'ère de la ruche
pour en découvrir les débuts. En d'autres termes, le langage a
dû être d'abord une propriété commune, plein d'une signification
vague, instinctivement sentie, mais ne distinguant pas encore
des mots particuliers avec des sons et des sens spéciaux. En
vérité, notre point de départ ne doit pas être le mot, mais un
tout plus large et plus indéfini d'où est sorti le mot, c'est-à-dire
la phrase. Ce tout a dû représenter le même sens général et indéterminé
aux différentes unités de la communauté dont les besoins
et les moyens d'exprimer leurs besoins étaient identiques.

2. Or, nous avons déjà vu que telle est en effet la vérité. Si
160nous voulons remonter aux faits ultimes de la Glottologie,
nous devons commencer avec la phrase et non avec le mot
isolé. On ne saurait répéter trop souvent que les mots sont
sortis de la phrase ; bien que chaque race ait appliqué ce procédé
différemment, suivant ses tendances originelles, partout cependant
le caractère général de ce processus a été identique. Partout
les sons, les formes et les significations ont été différenciés.
Le son indistinct, par exemple, qui représentait l et r dans la
langue-mère aryenne, s'est scindé en donnant ces deux consonnes 1121,
de même que le son obscur qui sert pour c et t dans les
îles Sandwich pourrait encore se résoudre en ces deux lettres
et que les changements des voyelles verbales, insignifiants en
sanscrit, sont devenus l'ablaut teutonique qui sert à distinguer
les relations de temps.

3. Le mol composé 2122, en particulier, est un exemple de
cette différenciation ; il faut que deux mots soient d'une signification
bien nette et bien définie pour qu'on puisse en former
un troisième d'une forme et d'un sens déterminés. La différenciation
s'est encore accentuée quand l'idée contenue dans
le composé s'est si bien fixée et définie qu'elle n'a conservé
aucun rapport avec ses facteurs premiers, au point que l'un
de ces facteurs ou tous les deux à la fois sont privés de toute
signification indépendante et n'ont plus de sens que lorsqu'ils
161sont réunis. Aussi l'existence de composés dans une langue
peut-elle être considérée comme la marque d'une période
avancée ; avant de les acquérir, le langage aura dû sortir depuis
longtemps de sa période d'enfance où se mêlent dans
une inextricable confusion le sujet et l'objet. Les jugements
contenus implicitement dans ces premières expressions à demi-conscientes
que j'ai appelées des phrases, seront devenus explicites
et précis, parce qu'ils auront été résumés dans un nombre
toujours croissant de ces abstractions que j'ai appelées des mots.
En fait, le nombre de mots ayant une signification distincte et
précise est, la mesure du progrès d'une langue et de la culture
de ceux qui la parlent. Si donc il est évident que le langage
tend continuellement à s'enrichir par là de mots et de
sons différents, il s'ensuit que, pour parvenir à ses origines,
nous devons renverser le processus de différenciation et découvrir
ces rudes et confuses combinaisons de sons et de sens d'où
sont sorties les ressources multiples du langage articulé.

4. Nous devons procéder à la manière du chimiste qui obtient
ses corps premiers en analysant les divers produits de la nature ;
ces produits, bien qu'infiniment variés, ont tous été obtenus
par la combinaison d'environ soixante éléments simples qui, en
s'unissant les uns aux autres dans des proportions différentes,
ont ainsi différencié les nombreuses propriétés possédées par
chaque combinaison particulière. De même, en Glottologie, nous
devons jeter nos mots dans le creuset de la méthode comparative,
briser les composés, analyser la grammaire, simplifier
les significations et retracer le développement des distinctions
phonétiques. C'est de cette façon que nous arriverons à nos
éléments simples au delà desquels ne saurait s'avancer la Glottologie,
du moins sans l'aide d'autres sciences, de même qu'il
est impossible à la chimie pure d'aller au delà de ses substances
premières.

C'est donc par la comparaison qu'on doit parvenir jusqu'aux,
racines du langage. Cette vérité est ancienne, mais l'explication
scientifique en est toute récente. Les grammairiens de
l'Inde, bien longtemps avant l'ère chrétienne, avaient ramené
le lexique sanscrit à un certain nombre de racines primitives,
en rapportant à un même monosyllabe tous les mots dont les
162éléments non formatifs étaient semblables par le son ; les
docteurs juifs du x° siècle avaient réduit la langue de l'Ancien'
Testament à des radicaux trilittères par la comparaison de l'hébreu
avec l'arabe. Chacun pouvait voir que telle ou telle série
de mots présupposait la même combinaison de lettres ; c'était
la racine d'où toute la série semblait être sortie, comme l'arbre
du sol. Mais cette découverte resta stérile. Les Grecs se contentèrent
de disputer pour savoir si le langage devait sa naissance
à la convention ou à la nature. Les écrivains chrétiens
considérèrent comme établi que les radicaux sémitiques composaient
la langue du Paradis. Ce n'est que depuis les progrès
de la Glottologie que l'on s'est demandé ce que sont ces
racines et quel est leur rapport avec les mots qui en sont
dérivés.

5-6. Il est nécessaire ici de prendre garde à deux choses
qui ont été trop souvent négligées dans les discussions sur la
matière. En premier lieu, la Glottologie ne peut aller au delà de
ses faits ; comme ces faits sont les mots-phrases et l'analyse
ultime de ces mots-phrases, elle ne peut dépasser la période des
racines ni spéculer sur l'origine des racines elles-mêmes. La
théorie bau-vau, la théorie pah-pah ou la théorie ding-dong, sont
toutes également en dehors de la province propre de la Glottologie.
Si nous voulons prendre un parti à cet égard, nous
devons réclamer l'aide des autres sciences.

En second lieu, il faut se rappeler que l'expression : « racines
du langage
 » est employée d'une manière un peu vague.
Il n'y eut pas une seule et unique langue primitive, d'après nos
données du moins, comme je me suis efforcé de le démontrer ;
au contraire, les langues furent d'abord infiniment nombreuses,
aussi nombreuses que les communautés qui les parlaient ; il
n'est nullement nécessaire que les racines de toutes ces langues
fussent de même nature ou que les mots en aient été dérivés de la
même manière. Bien au contraire, les principales races modernes,
comme j'ai essayé de le montrer, ont suivi chacune
une direction séparée, indépendante, en réfléchissant leurs
pensées dans le langage. Par conséquent, parler de découvrir
les racines du langage ou de rechercher l'origine du langage,
c'est faire usage d'expressions décevantes qui peuvent induire
163en erreur. Nous n'avons à nous occuper que des racines des
langues et non du langage.

Les résultats obtenus par l'étude du groupe aryen ne sont
pas universellement applicables ; ils ne peuvent être posés en
règle ni pour le sémitique, ni pour le touranien. Tout ce que
nous pouvons faire, c'est de rechercher les racines des diverses
familles de langues autant que cela est possible, puis de comparer
les conclusions tirées de ces recherches.

7. Parmi les nombreuses théories étroites et fausses produites
par l'étude exclusive de la famille aryenne, il n'en est point
d'aussi répandue que celle qui attribue aux racines une signification
générale et abstraite, comme si nos ancêtres de la
période des racines n'avaient employé que des termes abstraits
en conversant les uns avec les autres. Il suffit, cependant,
d'énoncer cette proposition pour en voir toute l'absurdité. Comment
des sauvages, dont le vocabulaire entier se composerait
de mots tels que apporter, briller, défendre, se seraient-ils compris
les uns les autres ? Le langage doit partir de la désignation
des objets sensibles, si nous voulons communiquer notre
pensée aux autres, et de là s'élever, à l'aide de la métaphore,
jusqu'aux conceptions abstraites et supra-sensibles. En outre,
ces idées abstraites seront le dernier résultat delà réflexion, les
universaux obtenus par l'esprit à la suite d'une longue éducation ;
sinon, elles seront du caractère le plus vague et le plus
insignifiant. Dans le premier cas, nous protons au barbare
primitif l'esprit de l'homme civilisé ; dans le second, nous supprimons
toute espèce de langage. Deux personnes ne peuvent
converser au moyen de vagues généralités, surtout quand leur
conversation doit on grande partie se borner aux seules nécessités
de la vie. Même dans l'état actuel de la société, un terme
général n'a pas le même sens pour deux personnes
différentes. C'est ce que Locke appelait un mode mixte ; avec
toute notre culture et nos définitions scientifiques, il nous est
impossible de faire en sorte que des épithètes telles que « bon »
et « noble » présentent exactement le même sens et éveillent les
mêmes associations d'idées chez deux esprits.

8-9. En fait, cette théorie est absolument contredite par ce
que nous observons chez les sauvages modernes. Les objets sensibles
164et individuels y portent beaucoup de noms, les termes généraux
y sont très rares. Ainsi, les Mohicans ont des mots pour
signifier : couper tel ou tel objet ; ils n'en ont aucun pour exprimer
simplement « couper. » Les habitants des îles de la Société peuvent
parler de la queue d'un chien, de la queue d'un mouton,
mais non d'une queue en général. Le dialecte des Zoulous 1123 est
riche en noms indiquant différents objets du même genre,
suivant certaines diversités de la couleur, la surabondance ou
l'absence de certains membres ou quelque autre particularité :
ainsi, il y a des mots spéciaux pour désigner la vache rouge, la
vache blanche, la vache brune 2124. Le sechuana n'a pas moins de dix
mots pour exprimer : le bétail à cornes. Les Tasmaniens étaient
si peu capables de former des idées abstraites qu'ils étaient
obligés de dire « semblable à la lune » ou à quelque autre objet
rond, lorsqu'ils avaient besoin d'exprimer l'idée de rondeur.

La théorie que nous combattons doit son origine à une
attention trop exclusive prêtée aux phénomènes du lexique
aryen. Là toutes les racines semblent n'avoir qu'une signification
générale, d'où ont été tirés les noms des objets particuliers
au moyen de suffixes. Ainsi daughter (duhitâ) est simplement
« celle qui trait, » de la racine qui a la signification
générale de « traire ; » father (pater, pitâ) signifie le défenseur,
de  ; brother (bhrâtâ, frater) signifie le porteur, de bhar. De
la même manière, un grand nombre des mots dont nous nous
servons se trouvent être, après analyse, de simples épithètes
générales qui ont été affectées graduellement à la désignation
d'objets particuliers. De là la conclusion précipitée des sanscritistes,
que le général précède le particulier ; de là leur triomphante
réfutation de l'hypothèse qui voit dans l'onomatopée
l'origine du langage. Mais ils ont oublié que leur induction ne
repose que sur un seul exemple et que cet exemple est tout à
fait exceptionnel clans l'histoire du langage. La langue aryenne
primitive, si toutefois elle a jamais existé, fut la langue
d'hommes relativement civilisés. Des exemples tels que duhitâ
le prouveraient suffisamment ; ils témoignent d'une existence
165pastorale, et la persistance avec laquelle les divers membres de
la famille aryenne sont restés fidèles au langage primitif ne
peut s'expliquer qu'en supposant chez nos ancêtres une civilisation
bien supérieure à celle que possèdent à présent les tribus
ostiakes ou burmaises.

Celui qui étudie les langues aryennes s'occupe d'un langage
où nous pouvons bien nous attendre à trouver des termes
épithétiques généraux, mais il ne peut en conclure qu'il n'y avait
pas à l'origine des mots particuliers pour désigner les objets
particuliers 1125. Au delà de l'aryen primitif s'étend une vaste
période inconnue sur laquelle la Glottologie ne jette que peu
de lumières ; le fait que dans tant de langues non apparentées
les noms du père et de la mère sont formés au moyen de labiales,
semblerait impliquer que pitar et mâtar furent choisis non
sans intention ; bien que le lexicographe doive dériver ces mots
eux-mêmes de et de , « façonner 2126, » ces termes indiquent
cependant une période où les noms donnés aux parents étaient
simplement les cris de l'enfance. Le père et la mère devaient
avoir des noms avant que la racine tar ne fut combinée avec
les racines et pour les désigner 3127.

Mais l'erreur des sanscritistes va encore plus loin. Ils font
du résidu de sons qui se trouve au fond du dictionnaire une
sorte d'anglais-pigeon (français-nègre). De ce qu'un certain
166nombre de mots présupposent un monosyllabe commun avec
une signification vague qui leur est commune, il ne s'ensuit
pas du tout que ce monosyllabe ait jamais fait partie d'un langage
parlé. Ce pouvait être simplement un archétype phonétique,
impliqué par les dérivés, mais n'ayant jamais été exprimé consciemment
dans le langage.

Nous pouvons encore moins affirmer que la vague signification
générale attribuée à la racine fut originellement exprimée
par elle. La racine peut avoir dans le principe désigné
une action ou un objet particuliers ; ce sens se sera perdu dans
la suite, quand le progrès de la composition et l'altération phonétique
eurent pourvu le vocabulaire d'autres termes.

Il y a cependant une part de vérité dans la théorie actuellement
prévalente, mais elle est exposée d'une manière fautive.
La phrase précède le mot, l'indéfini précède le défini ; la période
des racines, comme nous l'avons vu, est caractérisée par le
manque de différenciation. Par conséquent, la racine aryenne,
en marquant primitivement un objet particulier, l'aurait fait
d'une manière toute différente de celle dont nous le désignerions
aujourd'hui. Le particulier ne peut être compris qu'en relation
avec le général ; lors donc que l'idée du général n'existe pas
encore, l'idée du particulier est à la fois vague et sensible. Le
mot qui rend cette idée n'est qu'un signe, rien de plus, il est
pareil à un nom propre et n'a pas plus de rapports subjectifs
que n'en a le nom propre. Tant que l'objet peut être indiqué
aux sens, on ne peut se méprendre sur le sens et le rapport
du mot. Nous savons exactement, par exemple, ce que sont
Jean et Henri quand on nous les montre du doigt ; mais quand
l'objet n'est pas présent, la signification du mot est entièrement
vague et incertaine. Le jugement qui y est résumé n'est pas
déterminé par un rapport immédiat avec telle ou telle chose ;
nous ne pouvons pas penser : « ceci est un arbre ; » par conséquent
chaque personne forme son propre jugement et attache
au mot une interprétation différente. Le terme n'est pas défini
par son objet extérieur et le langage n'est pas encore arrivé
à l'explication de ses mots par d'autres moyens. De cette manière
les racines aryennes auraient pu facilement parvenir à
ces significations vagues et générales que nous leur prêtons,
167bien que représentant à proprement parler des actions et des
objets individuels.

D'ailleurs, nous ne devons pas oublier que ce qu'on appelle
la période des racines du langage aryen, telle qu'on nous
la présente d'ordinaire, est une hypothèse très contestable.
Aussi loin que vont nos données, il n'y a aucune raison de
croire que l'aryen ait jamais été outre chose qu'un langage à
inflexions, si différentes qu'aient pu être les inflexions primitives
de celles qui nous sont familières. Nous ne pouvons être
bien certains que de ceci : qu'il y eut un temps où l'Aryen
primitif parlait une langue beaucoup plus simple que celles
que nous connaissons, langue où les mots étaient pour la
plupart courts, peu nombreux et de signification indéfinie ; à
cette période primitive et barbare succéda ce que j'appellerai
la période épithétique.

10. Identifier cette période des épithètes avec l'avènement
de l'inflexion, voilà qui est tout à fait injustifiable et, comme
j'espère l'avoir montré, contraire aux faits. L'hypothèse d'une
période des racines n'est pas incompatible avec une inflexion
rudimentaire et la période épithétique implique une longue
série d'âges écoulés, une civilisation avancée et le développement
de facultés poétiques supérieures. Lorsque la lune put
être appelée « la mesureuse », la tribu qui parlait ainsi devait
avoir laissé la barbarie loin derrière elle. C'était cependant encore
une tribu, et peut-être pouvons-nous attribuer à ce communisme
persistant l'adoption générale d'épithètes spéciales pour
des objets particuliers et la ténacité avec laquelle elles ont été
conservées et transmises. En tout cas, l'individu n'avait pas
émergé de la communauté ; mais cela devenait inévitable lorsque
la faculté imaginative eût fait son apparition, et l'ère des
Rishis ne pouvait plus longtemps tarder.

11. Ce que j'ai appelé la période épithétique est d'une grande
importance dans l'histoire de notre groupe de langues, en
nous permettant de répondre à la question qui se posait à nous
dans un précédent chapitre : Pourquoi la famille aryenne, avec
la fixité de sa grammaire et de son lexique, nous présente-t-elle
une si singulière exception à la règle des changements rapides
dans le langage ?168

Avant que la tribu-mère se fût dispersée, elle était déjà
entrée dans la phase plus récente du développement linguistique
où la coutume et la convention impriment leur cachet
à la langue parlée et en consacrent la forme et l'expression.
Le langage perd son ancienne énergie créatrice ; le
seul fait que l'on doit forger des mots nouveaux avec les
anciens mots employés métaphoriquement montre que des
habitudes régulières et la sphère élargie de l'imagination
ont presque mis fin à l'invention de racines nouvelles ; l'adoption
générale de l'une de ces métaphores pour marquer un
objet sensible atteste l'extinction de la faculté créatrice et
le conservatisme stéréotypé de ceux qui parlent. Les hommes
sont devenus à la fois trop hautement imaginatifs et trop
étroitement conventionnels pour dépenser leur énergie dans
ce passe-temps du sauvage, l'invention de mots nouveaux.

12. En fait, la langue est entrée dans sa période cérémoniale
quand les sons que nous émettons sont devenus le sujet d'un
exercice conscient de la pensée, et que l'esprit a été appelé à
comparer quelque nouvel objet avec l'un de ceux dont l'ancien
langage a déjà fourni le nom. Le son et le sens ne sont plus
mélangés dans une confusion chaotique ; le sens devient clair
et distinct, et le son se subordonne au sens. Une langue dite
cérémoniale, telle que le bhasa krama de Java, qui applique d'une
manière déterminée des épithètes aux personnes et non pas aux
choses, n'est que le développement ultérieur de la phase épithétique.
On trouve dans le monde entier des langues cérémoniales,
comme dans les grandes îles de la Polynésie, ou dans la conjugaison
cérémoniale du basque, ou dans la langue des femmes
de l'Amérique du Sud ; elles témoignent partout d'une fixité
naissante du langage, elles attestent les commencements d'une
société constituée.

On peut rapprocher de ces langues cérémoniales un phénomène
qui se rencontre dans plusieurs dialectes de l'Amérique
du sud, où les mots qui désignent la tête, le corps, l'œil ou
d'autres parties de la personne, ne peuvent être prononcés
sans qu'une relation personnelle soit indiquée par un pronom
possessif préfixé, ou niée par un préfixe négatif ou privatif »
Ainsi « tête » se dit en mbaya na-guilo, en abiponien na-maiat,
169en moxa nu-ciuti ; « œil » se dit en mbaya nî-gecoge, en abiponien
na-tocle, en moxa nu-chi et en mokobi ni-cote ; dans ces
divers mots na, ni et nu signifient mon, ce qui nous rappelle
le milord employé sur le continent.

13. La période cérémoniale ou épithétique du langage est celle
où je placerais l'origine des pronoms personnels. Bleek a montré
que ces pronoms étaient originairement des substantifs signifiant
domestique, seigneur, révérence, etc., du moins en ce qui regarde
les idiomes Ba-ntu de l'Afrique australe. Le même fait apparaît
dans les langues de l'Asie telles que le chinois, le malais,
le japonais, où le caractère transparent du langage nous permet
de pénétrer jusqu'aux significations premières des pronoms.
Ainsi le malais ulun, = je, veut encore dire en lampong, « un
homme, » et le kawi ngwang, = je, ne peut être séparé de nwang =
homme. Affirmer qu'une transmutation d'expressions telles que
votre révérence ou ὅδε ὁ ἀνὴρ en pronoms personnels appartient
à une période avancée du développement linguistique, c'est
énoncer ma propre proposition en d'autres termes ; par contre,
la tentative de résoudre le nominatif du pronom de la première
personne aryenne (aham, ego) en deux éléments pronominaux
ma + ga ne résiste pas au premier examen. L'm initial ne se
perd jamais dans les langues aryennes en général, bien qu'il
puisse disparaître en grec à cause du digamma, comme dans
μάλευρον, à côté de ἄλευρον pour Ϝαλευρον, de Ϝαλέω ou dans μίτος, à
côté de ἰτέα (latin viere, vimen). Quant à ga (grec γε) il se trouve
encore dans le Rig-Véda sous la forme de l'aspiré gha. Métamorphoser
ce singulier ma en un pluriel nas, comme l'ont essayé
quelques adeptes trop impatients de la théorie pronominale,
c'est faire violence à toutes les lois phonologiques des langues
indo-européennes. Dans ma « Grammaire assyrienne » j'ai émis
cette opinion que la comparaison des dialectes apparentés
nous amènerait à inférer que la forme originelle des deux
premiers pronoms personnels en sémitique était la même, ecet,
forme qui nous rappelle l'éthiopien acata « honorer » ou « remercier ».
On pourrait prouver aussi que le pronom de la
troisième personne dut être à l'origine su'u qui est peut-être
parent de schvh, signifiant semblable, et par suite compagnon.

14. La période épithétique, par conséquent, aurait été soit la
170phase finale de la période des racines, soit le commencement
de la période secondaire d'analyse (non pas de flexion), selon le
point de vue auquel nous préférons nous placer. Sa détermination
ne peut pas plus établir la nature des racines ou 1 existence
de la flexion durant la période des racines que ne le
peuvent ces fausses flexions, telles que dom et head, dont
j'ai traité dans un précédent chapitre. La racine reste ce
qu'elle était auparavant, — le résidu d'un groupe de mots où
le lexicographe a découvert une combinaison de sons commune
et une signification commune, mais qui n'a jamais pu
faire partie d'une langue parlée, et qui, dès l'abord, tout en
désignant le particulier et le concret, avait encore une signification
vague et une prononciation indéterminée ; elle pouvait
alors être employée pour toutes les parties du discours. Ce fait
était dû à ce que le langage commence avec la phrase et non
avec le mot isolé, lequel est le dernier développement du temps,
le dernier résultat de la simplification et de la réflexion. Par
lui-même le radical était aussi bien la marque d'un simple
objet sensible qu'aucun des mots qui désignent les diverses
sortes de queues dans les idiomes des îles Sandwich ; mais
cette signification fut étendue par l'usage qu'on en fit en
qualité de mot-phrase ou de jugement.

15. A proprement parler, l'Aryen primitif n'avait aucune
conception d'un objet particulier à part de l'universel ; une telle
distinction réclame une comparaison et jusqu'alors le général
et le particulier se confondaient, le général étant le particulier
étendu, le particulier, le général spécialisé. Nommer chaque
objet selon l'impression momentanée qu'il causait sur les
sens devait nécessairement donner naissance à une multitude
infinie de noms, non seulement pour des objets qui semblaient
différer par quelque petite particularité, mais encore pour le
même objet selon le temps ou les circonstances où il frappait
les sens. Ceci, joint au pouvoir créateur du langage primitif,
dont nous trouvons encore des vestiges dans les races inférieures
de l'humanité, devait produire un nombre infini de
mots. Les mots qui, à différentes époques ou dans le même
temps, servaient à désigner le même objet, ont dû être aussi
nombreux que les dialectes qui, comme je me suis efforcé de
171le montrer dans un chapitre précédent, ont été les véritables
centres primitifs du langage. C'est par là seulement que nous
pou vous nous rendre compte de l'existence de racines synonymes,
qui deviennent d'autant plus abondantes que la langue que
nous étudions est moins développée. Ainsi, selon Adelung 1128,
les Caraïbes expriment la même idée par des racines très différentes
et le professeur Key, dans ses Doutes d'un non-sanscritiste,
n'est pas la seule personne qui ait été étonnée du nombre
immense de radicaux sanscrits qui signifient tous « aller ».

16. Nous avons déjà eu l'occasion de remarquer dans une
page précédente la fécondité des tribus sauvages pour inventer
-des mots nouveaux et les changements rapides dans le vocabulaire
qui se produisent chez elles. Peut-être l'un des exemples
les plus frappants de ce fait est-il le suivant. Dans l'île de Tasmanie
une population d'environ cinquante personnes n'avait
pas moins de quatre dialectes. Chacun de ces dialectes avait un
terme différent pour « l'oreille, l'œil, la tête » et autres mots également
fréquents. Notre langue elle-même, bien qu'à demi-fossilisée,
n'a pas tout à fait perdu la faculté de créer de nouvelles
racines, comme on peut le voir en se reportant à un dictionnaire
d'argot ou à une encyclopédie scientifique, et ceci peut
nous donner quelque idée des inventions infinies du langage,
avant qu'il eût été cristallisé par la convention et par l'établissement
d'une société régulière. De même que les idiomes que
nous connaissons sont nés des débris d'innombrables essais
oubliés de langage, de même les racines présupposées par le
lexique sont les restes obtenus par sélection d'une multitude
infinie de mots-phrases primitifs. Là, comme ailleurs, en effet,
la sélection naturelle a joué son rôle, et les progrès de la civilisation
ont consisté à unifier et à réduire au minimum la prodigalité
inépuisable de la nature. De même, l'infinie variété
des significations qu'on pouvait dériver de chaque mot-phrase
fut graduellement réduite, jusqu'à ce que chaque idée eût un
son spécial et approprié et que la phrase se séparât en mots
particuliers, comme le mot en lettres.

17. Mais cette individualisation du mot isolé est le dernier résultat
172du temps et de la réflexion ; d'après les inductions qu'autorisent
nos données, il n'y a jamais eu une période où la racine
-existât dans sa simplicité nue, non plus qu'il n'y eut un temps
où la lettre ou la syllabe existèrent isolément de la racine. Ce sont
là des fictions du grammairien et du lexicographe, des analyses
commodes pour l'étudiant moderne. La flexion dans les langues
aryennes implique une flexion antérieure d'après laquelle elle
s'est modelée ; un grand nombre de radicaux, comme nous
l'avons vu, ne peuvent être employés pour la comparaison
qu'en étant traités comme des thèmes. Ceci en fait tout d'abord
des dissyllabes ; ils cessent ainsi d'être des racines monosyllabiques.
C'est la même conclusion à laquelle nous sommes
amenés par la considération des mots tels que bhûs, bhûm,
sthât, sthâtar, mots de signification identique. Si nous nous
rappelons que k était constamment suivi de u, nous voyons
qu'il y a toute une classe de racines comme loqu-or qui n'ont
jamais pu exister sous une forme monosyllabique dans une
langue parlée 1129. On expliquerait mieux des formes telles que
ad-mi qui se présentent à nous avec le simple radical immédiatement
attaché à l'inflexion de la période épithétique, en les
considérant, ainsi que nos propres monosyllabes anglais,
comme les produits de l'altération phonétique, et non en
les regardant comme les vestiges d'une période des racines
imaginaire, puisque la tendance du langage est l'usure et la
contraction plutôt que l'extension et l'accroissement.

18. Une autre idée exclusive et fausse qui a, pendant quelque
temps, fait partie de la théorie des racines, c'est que nous devons
rechercher en elles l'origine du langage. Aussi a-ton essayé
173de les dériver soit de l'imitation des sons naturels, soit d'interjections,
soit encore d'une sorte d'inspiration intuitive. Geiger
croit qu'elles ont pris naissance par suite de l'effort fait pour
imiter les gestes et l'expression musculaire de l'émotion ; Bleek
voudrait les faire venir des cris des animaux ou plutôt des
sons inarticulés émis par les singes anthropoïdes. L'insuccès
de ces tentatives, l'impossibilité d'appuyer ces hypothèses
sur les faits du langage seul ont amené une réaction contre
les recherches de tout genre sur l'origine du langage. La Société
de linguistique
de Paris a refusé de recevoir aucun mémoire
qui porterait sur ce sujet.

19. Mais de ce que la solution de ce problème est en dehors
de la Glottologie proprement dite, il ne s'ensuit nullement qu'il
soit oiseux ou insoluble. Au contraire, la Glottologie étant une science
historique, nous ne pourrons jamais bien comprendre
les problèmes du langage tant que nous n'aurons pas résolu
l'énigme de son origine. Mais ceci ne peut se faire qu'à l'aide
des autres sciences ; la Glottologie ne peut pas aller au-delà de&
limites du langage, et la physiologie et la psychologie doivent
expliquer le reste. En tant que glottologistes, nous devons commencer
par l'étude des racines ; ce sont les faits les plus
anciens auxquels nous puissions remonter. La décomposition
des racines elles-mêmes, les germes d'où elles sont sorties,
cela appartient à d'autres branches de la science.

Tout ce que nous pouvons faire, c'est de marquer clairement
la nature de ces racines et d'en fixer les limites, de
déterminer, en un mot, où commence le langage, où il cesse
d'être l'expression inarticulée et inconsciente des désirs instinctifs.
La difficulté que nous rencontrons ici est celle qui se présente
partout à celui qui étudie la création. Il n'y a pas d'interruption,
de lacune soudaine dans la nature ; tout se suit dans
un ordre régulier et invariable. Toutes les lignes de démarcation
absolues sont nécessairement artificielles ; nos genres et
nos espèces, nos époques et nos périodes, enfin nos classifications
en général n'existent que pour la commodité de la science.
Il y a certainement des types idéaux, autour desquels se
groupent les phénomènes ; mais ces groupes passent insensiblement
les uns dans les autres et nous ne pouvons en général
174établir des divisions précises qu'au prix d'un peu d'arbitraire.
Il en est ainsi pour le langage : nous pouvons déterminer de
quel côté de la ligne est le langage, de quel côté se trouvent
les simples cris inarticulés ; mais la ligne de démarcation elle-même
est incertaine et ne peut être tracée qu'approximativement.
Par conséquent, croire que les racines sont de simples
interjections ou des imitations de sons, c'est confondre les deux
côtés de la ligne de division et ignorer la différence qui sépare
le langage et les cris inarticulés.

Les racines ne sont pas des cris produits par l'imitation
ou l'émotion, bien qu'elles puissent être nées de ces cris ;
mais l'investigation de ce processus n'a rien de commun avec
la science du langage. On peut réduire le dictionnaire aryen
à un certain nombre de radicaux ; mais nous ne trouvons par
là que l'origine du dictionnaire, et non celle du langage. C'est
donc excéder les limites de notre science que de citer des
exemples de mots dérivés d'interjections ou de sons naturels,
comme le chinois ngô = s'arrêter, et miau = chat, pour défendre
les théories pah-pah et bau-vau sur l'origine du langage, ou
d'essayer de réfuter ces théories en montrant que des exemples
supposés d'imitation, comme thunder et raven (corvus), doivent
leur origine à des racines de sons très différents. Le plus que
puisse faire la Glottologie, c'est de montrer que des mots ont
été effectivement tirés de ces deux sources pendant la période
historique ; dans ce cas l'analogie peut nous permettre de conclure
que l'homme primitif a pu créer ses racines d'une manière
semblable. Mais il n'existe pas de preuve, du moins philologique,
de ce fait ; et quoique l'esprit, quand il est devenu conscient,
puisse passer des vagues cris naturels aux formes les plus
hautes du langage, il est difficile de voir comment ce passage
pouvait s'accomplir quand l'esprit était encore inconscient, —
comment, en d'autres termes, l'esprit a pu passer de l'inconscience
à la conscience et à l'expression consciente.

Dire que cela s'est produit par l'inspiration intuitive, c'est
simplement énoncer la question sous une forme différente. Il
nous faut savoir d'où cette inspiration est venue et comment
l'esprit devint pour la première fois conscient. Mais c'est là
évidemment une question de psychologie et non de Glottologie.
175Nous n'apercevons nettement que ceci : comme le langage est
l'expression extérieure et le revêtement de la pensée consciente,
il a dû dépendre dans une large mesure du développement de
la conscience qui devient possible quand la pensée peut s'objectiver
elle-même et ainsi faire un retour sur elle-même. Le
langage est l'expression de la société ; il commence et finit
avec elle. Avant la société il n'y a pas de langage proprement
dit, parce qu'il n'y a ni pensée consciente, ni relations entre les
hommes. Par conséquent, nos recherches linguistiques seront
bornées par les limites de la science et de l'archéologie sociales.
En Sociologie nous ne pouvons aller au delà de la famille ;
de même, en Glottologie, nous ne pouvons remonter plus loin
que les monuments existants du langage.

Il est donc clair que la Glottologie doit se confluer dans les
limites de la période des racines, et porter son attention non
sur la question de leur origine, mais sur celle de leur nature.

20. Dans un chapitre précédent j'ai tâché de montrer que
les racines n'étaient pas nécessairement monosyllabiques, et
que la théorie qui le prétend est l'une de ces idoles produites par
le trop d'importance accordée à la famille aryenne. Celte théorie
est unie à la croyance au bilatéralisme originel des radicaux
sémitiques. Le caractère analytique de l'aryen a beaucoup
encouragé cette dernière opinion ; on n'a pas fait attention aux
différences essentielles entre ces deux familles de langues.
Mais, bien que la tentative pour résoudre les racines sémitiques
en leurs éléments ultimes n'ait point réussi, il n'en
résulte pas qu'il en soit de même pour le groupe aryen.
Dans tout ce groupe règne l'esprit d'analyse ; aussi est-il
possible que les racines aryennes soient susceptibles d'une
nouvelle décomposition. La composition et l'inflexion sont
les traits distinctifs de cette famille, et ce qu'on appelle la
période des racines pourrait n'être que l'ère qui aurait fermé
une période de racines antérieure. Cette probabilité est fortement
confirmée par un fait qu'il est difficile d'expliquer
autrement, à savoir l'existence de racines de signification
semblable qui ne diffèrent que par leurs consonnes finales.
Ainsi nous trouvons à côté de bhâ (φημί), bhan (φαίνω), bhas
et bhav (φαῦος, favilla) ; à côté de sta (stare), stap (stipare)
176stambh (stamp), star (στερεός), stal (stellen) et stav (σταῦρός).

21. Partant de ce fait, le professeur Pott a cherché à analyser
ce qu'on est convenu d'appeler les racines et à montrer
que toutes celles qui renferment deux consonnes sont des
composés ; eu sorte que la plus ancienne forme de l'aryen
aurait ressemblé aux dialectes de la Polynésie où toute syllabe
doit se terminer par une voyelle. Une grande partie de ces
composés, selon Pott, contient une préposition ; ainsi pinj,
« peindre », vient de api (ἐπὶ) et de anj, « oindre ». G. Curtius 1130
combat cette théorie par quelques objections d'une grande force.
D'abord ces racines composées sont traitées dans la composition
des mots tout comme les autres racines primitives, et
tandis que l'api initial peut en sanscrit devenir pi, cela n'est
jamais le cas en grec. La perte de la voyelle est donc particulière
au sanscrit et n'a pu se présenter dans l'aryen primitif.
En second lieu, il n'y avait pas dans les premiers temps du
langage un amalgame aussi étroit et aussi intime de la préposition
et de la racine que l'impliquerait l'analyse de Pott. Même
en grec et en sanscrit l'origine nominale et indépendante des
prépositions est si clairement sentie que l'augment et le redoublement
sont insérés entre la préposition et la forme verbale.
Le latin et le grec eux-mêmes ne possèdent que peu de
racines composées qui leur soient communes.

Bien que la thèse de Pott doive être abandonnée, il est
certain que bien des racines sont en réalité des composés. Le
radical yu ne peut être séparé de yug et yudh, ni le radical tar
de tras et tram, trak (torqu-eo) et trap (trepidus), trib (τρίβω) et
trup (τρύπ-ανον). Curtius 2131 émet l'idée que les formes plus longues
sont réellement composées de deux autres racines : yudh,
par exemple, étant amalgamé avec dha (faire), et le k dans trak
étant identique à la gutturale qui distingue λιθακ de λιθο. Dans
ce cas, les racines composées auraient été primitivement dissyllabiques,
yu-dha et tar-ka. Cette idée est indubitablement
vraie ; nous pouvons difficilement expliquer d'une autre façon
des racines telles que vridh et ridh, « croître », , et dam
177« lier » ; et cette théorie serait tout à fait d'accord avec l'idée
que la période des racines, en tant qu'on peut l'admettre, fut
une période d'inflexion rudimentaire qui précéda la période
plus avancée des épithètes.

Cette théorie est aussi appuyée par l'analogie des langues
touraniennes. Ce groupe de langues n'a encore attiré que fort
peu l'attention des glottologistes ; jusqu'à ces derniers temps
nous ne pouvions l'étudier que dans des idiomes modernes.
Mais l'accadien nous a enfin fourni pour la comparaison une
base plus ancienne que la langue du Rig-Véda, et la transparence,
la clarté du groupe touranien nous met à même d'obtenir
des résultats plus certains que là où nous avons à lutter
contre toutes les obscurités de l'altération phonétique. Or, les
racines accadiennes, simples comme elles nous apparaissent,
contiennent néanmoins des composés où les éléments sont
aussi intimement amalgamés qu'ils le seraient dans les racines
aryennes, si l'opinion de Curtius était exacte. Ainsi is, « un
tas, » est combiné avec ê, « maison » pour former es « une
construction » et avec me « multitude » pour former mes, « beaucoup ».
Ce dernier mot serait d'une haute antiquité, si, comme
je le crois, l's final, qui marque la troisième personne pluriel
du temps passé, en est un reste. Nous avons donc en touranien, ,
et à une époque très reculée, des mots composés où les deux
éléments sont si bien soudés qu'ils sont devenus dans l'usage
un mot unique, et cependant le génie des langues touraniennes
est tout à fait contraire à la composition.

22. Mais nous devons toujours nous tenir en garde contre
les excès de l'analyse. Nous ne pouvons pas juger le sauvage primitif
d'après nos règles de simplicité. Au contraire, la simplicité
est le résultat du progrès et de la culture ; plus nous remontons
la suite des âges, plus nous nous rapprochons de l'état naturel,
plus nous rencontrons la nature et son inextricable multiplicité.
Bien ne peut être plus compliqué, plus embrouillé que la grammaire
des Peaux-Rouges ou des Esquimaux. La simplicité de
notre propre grammaire est le résultat de longues séries de
généralisations étendues et d'analyses de la pensée. Delà variété
sort l'unité ; de la multiplicité procède la simplicité. Tous les
progrès dans la philosophie et dans les sciences consistent à réduire
178le multiple à l'un. Il en est de même pour le lexique que pour
la grammaire. La signification des mots commence par une vague
confusion d'où sortent peu à peu par évolution des formes
définies avec des sens définis. Le langage est l'expression de
la pensée ; et les premières idées furent des embryons confus
non moins que la vie primitive de l'homme lorsque la société
était pareille à une ruche. Elles n'avaient aucune unité ; on
n'avait pas encore subordonné une idée à une autre ; mais
chacune était simplement l'impression particulière du moment,
avec tout le vague et toute la complexité d'une sensation. Par
conséquent, nous ne devons pas nous attendre à trouver la
simplicité de la forme non plus que la simplicité du fond ou du
sens à la période des racines, et la négation de ces faits est le
plus sérieux argument contre l'hypothèse de Pott.

23. Comme le remarque Bleek, un grand nombre de nos sons
involontaires, tels que l'éternuement, par exemple, ne sont pas
du tout simples et monosyllabiques ; et, quelle que puisse être
l'origine du langage, il est certain que, sous le rapport phonétique,
c'est-à-dire matériel et physiologique, nous ne pouvons
établir aucune distinction entre les cris que provoquent les émotions
et le langage articulé.

24. On ne peut appeler ni simples ni faciles les claquements
du Hottentot ; et pourtant il est impossible de les expliquer
comme une addition postérieure du langage. Ils remontent à
la source même du langage, et sont peut-être un reste de ce
qui a caractérisé autrefois la plupart des autres langues du
monde, mais s'est perdu depuis sous l'influence du dépérissement
phonétique 1132.

25. L'altération phonétique n'est qu'un autre mot pour la
paresse ; on désigne ainsi l'effort, — car il y a effort, — pour
179s'épargner toute peine en parlant, et c'est là la grande cause
des changements dans toutes les langues.

L'expression de « permutation des lettres » est à vrai dire impropre.
Les sons ne peuvent se transformer en d'autres que suivant
des lois physiologiques strictes ; et l'action de ces lois est
déterminée par l'effort pour faciliter la prononciation. K, le son
plus dur, peut devenir h, mais le contraire ne peut pas se
produire, à moins que n'interviennent d'autres lois. Lors donc
que nous trouvons qu'un t anglais répond à un d grec et à un.
z allemand, nous ne pouvons pas supposer que le t plus difficile
ait été adopté à la place du d plus aisé ; et cependant,
supposer que le t gothique est resté fidèle au son originel, tandis
que le d du sanscrit, du grec et du latin témoigne de l'influence
de l'altération phonétique, laisserait le z haut-allemand
tout à fait inexpliqué.

26. La seule interprétation de ces faits qui nous soit permise, .
c'est que tous ces sons ont été les différenciations indépendantes
d'un son originel et obscur qui contenait en lui les autres consonnes
plus claires ; de même que la signification du mot-racine a été
graduellement élaborée jusqu'à ce que les conceptions implicites
qui vêlaient contenues se fussent distinguées les unes des autres 1133.180

Mon ami M. Sweet en est venu à cette conclusion que l'homme
primitif était aussi peu apte à distinguer nettement les sons
qu'à distinguer les idées et les rapports grammaticaux. Cette
croyance est confirmée par tous les faits dont nous disposons.
L'oreille musicale est aussi bien la création d'une civilisation
avancée que l'œil du peintre ; le sauvage moderne ne compose
sa musique que des notes les plus élevées, les plus grossières
et les plus rudes. Il en est naturellement de même pour les
sons du langage. L'appréciation des nuances délicates de sons,
qui a produit la poésie et la musique d'une part et de l'autre
des langues telles que le grec, est inconnue aux barbares. L'habitant
des îles Sandwich ne peut découvrir aucune différence
entre cet t ; et si nous montons plus haut dans l'échelle de la
civilisation, nous voyons les Chinois transformer Christ en
Ki-li-sse-tu 1134. Plus nous poussons dans le passé nos recherches
phonologiques, plus s'accroît le nombre des sons neutres.
L'ancien égyptien ne faisait aucune différence entre r et l ; la
comparaison des racines montrerait qu'il en était de même
dans l'aryen primitif. Nous fondant sur l'alphabet, nous pourrions
conclure que le sanscrit était autrefois incapable de distinguer
le b et le v, et l'assyrien écrit m et v avec le même
caractère. Le finnois n'a que onze consonnes ; il n'est pas une
seule langue polynésienne qui en ait plus de dix : quelques
dialectes australiens n'en contiennent que huit, avec trois variantes 2135.
Tous ces faits démontrent que le nombre des sons
possédés par le langage primitif était extrêmement restreint ;
ces sons étaient pour la plupart d'un caractère neutre et tellement
indistinct, que nous trouverions difficile de les prononcer.
Nous aurions ainsi une explication jusqu'à un certain point
181satisfaisante d'un phénomène dont nous avons parlé plus
haut, à savoir de l'existence, dans la famille aryenne, de
racines qui diffèrent par la consonne ou les consonnes finales,
mais ne peuvent être séparées les unes des autres, à cause de
la similitude de leur sens et de l'identité de leur son initial
ou caractéristique. Il en est de même, et d'une manière plus
remarquable encore, dans le groupe sémitique, où se rencontrent
plusieurs fois des racines qui concordent en signification,
mais ont des lettres différentes, bien que de même classe.
Ainsi l'on peut comparer, par exemple, les vingt racines sémitiques
qui semblent toutes contenir l'idée de « couper » et il
n'y a que peu de différence à établir entre nvd, ndd et ndh 1136.

27. La période des racines fut donc caractérisée par la complexité,
la confusion et le vague dans le son, la signification et
la grammaire. Ce n'était qu'un reflet de la communauté toute
pareille à une ruche dont les parties étaient encore indistinctes et
où les divers facteurs de la société ne s'étaient point développés
et existaient dans un germe embryonnaire unique. C'était la vie
des sens bien plus que la vie de l'esprit ; le passé et l'avenir
étaient également ignorés ; elle langage était mis au service
des besoins corporels et surtout de la faim. Aussi ne devons-nous
pas nous attendre à trouver quelques traces de conceptions
spirituelles et intellectuelles à cette antique période du
langage articulé. Les plus anciennes racines sont purement
sensibles et les mots qui marquent les idées plus hautes de la
religion et de l'esprit en sont dérivés à l'aide de la métaphore,
la métaphore elle-même ayant son fondement dans les objets
sensibles. Ainsi, dans la famille aryenne deus, Ζεύς, c'était le
ciel resplendissant ; anima et spiritus ce sont le vent ; soul,
« âme, » en anglais vient de l'agitation de la mer. Le sémitique
ruakh « le souffle de vie » signifie simplement la « brise », et el, Dieu,
veut dire le « fort. » De la même manière sont formés les noms
de nombre : trois était à l'origine ce qui va au delà (racine tar,
traus) ; quatre signifiait un + trois (cha-twar) ; neuf était le
nombre nouveau (navam) 2137. Les pronoms pourraient avoir eux-mêmes
une origine également sensible.182

28. Me voici amené à parler de la dernière idole qui se rattache
à la théorie des racines. Elle est généralement connue sous le
nom de théorie des racines pronominales.

Le langage, dit-on, possédait à l'origine un grand nombre
e mots qui n'avaient qu'une signification démonstrative, lesquels
formèrent en grande partie le matériel de l'inflexion.
Cette théorie est un autre résultat de la tentative d'analyser la
flexion dans son ensemble en comparant les langues aryennes
seulement. Nous trouvons certaines racines telles que ta, sa, ya
auxquelles nous ne pouvons assigner d'autre signification que
celle de pronoms démonstratifs. Mais de ce que les données
nous font défaut, nous ne pouvons légitimement avancer que
la signification démonstrative fût le sens premier de ces racines.
Notre ignorance nous permet d'affirmer seulement que
ces racines avaient une signification démonstrative, aussi loin
que nous pouvons remonter. Mais supposer que telle fut leur
force première et originelle crée de très grandes difficultés.

Nous pouvons laisser de côté l'objection que les inventeurs
du langage n'auraient pu se comprendre à l'aide de tels mots, car
cela pourrait s'expliquer à la rigueur par l'uniformité instinctive
de compréhension qui régnait dans la communauté naissante ;
mais comment le sauvage aurait-il pu les produire sans
aucune idée de contraste et d'opposition ? Ici implique , ceci
renferme cela ; mais, à la période des racines, tout était ici,
tout était ceci. Telle est la nature essentielle des mots avec le
vague chaotique de leur signification qui, nous l'avons vu,
caractérisait ce qu'on appelle les racines, aussi bien que de la
vie des sens où l'homme n'est conscient que du moment qui
passe. En outre, comment pouvait-on avoir eu besoin de tels
mots quand la racine contenait en elle-même toute la signification
qui pouvait être exprimée dans le langage, désignant
d'abord un objet particulier, puis, — comme l'idée du contraste
n'existait point et qu'on ne distinguait pas le particulier
du général, — tous les objets particuliers ? Une spécification plus
183parfaite était-elle réclamée, elle ne pouvait pas être indiquée dans
le langage ; il fallait pour cela le secours du doigt et des yeux. Si
le langage commence avec des phrases, il ne peut commencer
avec le démonstratif qui n'est point une phrase. D'ailleurs, les
laits observés dans les autres familles de langues ne permettent
point d'admettre la théorie pronominale. En japonais, le même
mot peut servir aux trois personnes ; ce n'est cependant pas
parce qu'il était primitivement un démonstratif, mais parce que
c'était un substantif tel que serviteur, adorateur 1138, etc. Le chinois
184ki « place », est devenu le relatif et le relatif sémitique, quelle
que soit son origine, était proprement le démonstratif. Il en est
de même pour le malais et le siamois qui possèdent un nombre
extraordinaire de pronoms de la première et de la seconde
personnes, employés selon le rang ou l'âge de celui qui parle ;
ce sont en réalité autant de substantifs. On a remarqué dans
beaucoup de langues une étroite similitude entre le démonstratif
et le verbe substantif et l'on a pu faire remonter dans plusieurs
cas ce dernier à une origine sensible. La formation des
démonstratifs par un changement de voyelles est une indication
dans le même sens ; M. Tylor en a réuni une foule d'exemples
et l'on pourrait encore en ajouter d'autres. Ainsi, en javanais,
iki signifie « ceci », ika « cela », iku « cela » (emphatique) ; en
japonais ko signifie « ici » et ka « là » ; en zomba, na « ceci »,
et ni « cela » ; en caraïbe, ne veut dire « tu » et ni « il » ; en
botocudo (langue du Brésil), ati veut dire « je », oti « tu » 1139 ; en
tumali (Afrique), ngi signifie « je », ngo, « tu » et ngu « il ». De
telles distinctions par des moyens phonétiques impliquent seuls
une période avancée de développement linguistique ; l'une de
ces formes a dû précéder l'autre ; et dans ce cas il n'y aurait
pas eu opposition, il n'y aurait eu ni ceci ni cela, et par conséquent
aucune possibilité d'exprimer le démonstratif. Il est
évident que des substantifs, et non des pronoms, auront tout
d'abord été différenciés de cette manière ; aussi trouvons-nous
le caraïbe baba, « père », mis en opposition avec bibi, « mère » ;
le mandchou chacha, « homme », et ama, « père », contrastant
avec cheche, « femme », et eme, « mère » ; le finnois ukko, vieillard
et akka, vieille femme ; en Eboe (Afrique), nna « père »
et nne, « mère ». De même la distinction entre les premiers
noms de nombre est marquée de la même façon dans beaucoup
de langues ; ainsi en lushu tizi signifie « un », tazi, « deux » ;
« trois » et « quatre » se disent ngroka et ngraka en koriak,
185niyokh et niyakh en kolyma, gnasog et gnasag en karaga,
tsúk et tsaak en kamtchatdale. Mais l'expression d'un rapport
grammatical par des changements phonétiques internes ne
peut évidemment appartenir à une période où les sons les
plus différents étaient mêlés, où l'utilisation des délicates distinctions
vocaliques pour marquer des nuances de signification
était absolument inconnue ; aussi ne voyons-nous pas seulement
les langues aryennes n'employer que graduellement et
assez tard les changements de voyelles pour représenter les
différences de signification dans le verbe, mais les langues
sémitiques elles-mêmes, où les changements vocaliques internes
jouent un si grand rôle, ont tiré les trois terminaisons casuelles
-u, -i, -a d'un a originel, et le Bédouin actuel prononce ses
voyelles si indistinctement qu'il est souvent impossible de dire
au juste quelle voyelle il prononce.

En réalité, la théorie des racines pronominales est le produit
de la croyance que la période infléchie de l'aryen fut précédée
par une période agglutinante. Sans l'hypothèse de ces
racines pronominales, que pouvaient signifier les désinences
casuelles ? Rien ou peu de chose. Mais la difficulté ne semble
guère aplanie si nous admettons que le nominatif et le génitif
singuliers aussi bien que le pluriel sont tous formés au moyen
du même suffixe pronominal qui a partout le sens de « cela 1140. »186

29. Il est un point se rattachant à la question des racines que
nous devons effleurer avant de clore le présent chapitre. Les
divers membres de la famille aryenne ont la plupart de leurs
racines communes ; cependant ils en ont quelques autres
qui semblent particulières à chacun. Le grec, le latin, le teutonique
paraissent posséder chacun un certain nombre de
radicaux que l'on ne peut rattacher aux racines trouvées dans
les langues parentes sans faire violence à toutes les lois de la
phonétique et de la sémasiologie. Il y a beaucoup de mots dont
la Glottologie ne peut établir l'étymologie, ou, pour parler plus
exactement, qu'on ne peut comparer à des mots alliés dans
d'autres dialectes. Essayer de découvrir l'origine de chaque
mot du lexique grec ne mènerait qu'à des erreurs et à des
déceptions. Nous sommes forcés, semble-t-il, d'en conclure
que les différents membres de notre race, outre leur stock
commun do racines, en ont d'autres d'origine indigène et particulière.
Le résidu de ces racines qui ne se rattachent à rien et
dont la philologie scientifique doit constater l'existence dans
chaque langue indo-européenne, est une preuve que le langage
est encore l'expression extérieure d'une société active et progressive.
La littérature et la civilisation feront beaucoup pour réprimer
cette liberté illimitée de forger des mots nouveaux qui
distingue les idiomes des tribus sauvages ; mais notre temps
même et notre propre pays produisent encore des néologismes
tels que absquatulate et swoggle, que l'on ne peut ramener à
aucun radical aryen commun. Ils sont venus au monde tout formés,
bien qu'ils puissent contenir des sons semblables à ceux
qui se trouvent dans des mots de signification analogue. Ce seul
fait est un commentaire frappant de la croyance que nos
ancêtres parlaient autrefois une langue de racines.

30. La racine est pour ainsi dire, le bloc mental inconsciemment
conçu
d'où sont formés nos mots ; mais imaginer qu'il ait
été consciemment réalisé dans le langage par une race qui
devait ensuite créer l'inflexion par quelques moyens inexpliqués,
187ce n'est pas seulement improbable, c'est contraire à
toutes nos données. Comme l'a dit le professeur Pott 1141, « il
n'y a pas de nécessité interne pour que les racines soient
entrées dans une langue réelle, à l'état nu et informe ; il
suffisait que, sans être prononcées, elles flottassent devant
l'esprit comme de petites images, continuellement revêtues
dans la bouche des hommes tantôt de telle forme, tantôt de
telle autre et livrées aux courants de l'atmosphère pour être
employées dans mille cas, dans mille combinaisons diverses. »

Chapitre VII
La métaphysique du langage

Sommaire : 1. Sens de l'expression : métaphysique du langage. — 2. La première
grammaire grecque composée par Denys de Thrace. — 3. Croyance à
l'origine conventionnelle de la grammaire. — 4. Comment les conceptions
grammaticales doivent-elles être analysées ? — 5. La forme extérieure est symbolique.
6. Exemples : Le genre tire son origine de la différence des suffixes
pronominaux. — 7. Le duel est antérieur au pluriel. — 8. Le cas-régime est
la forme la plus primitive du mot. — 9. Origine du génitif. — 10. Origine des
personnes verbales, — 11. Conclusion.

1. Le terme métaphysique du langage n'a pas été très heureusement
choisi, un ne peut le défendre qu'en faisant observer
que l'être pur et la pensée pure sont identiques et que les
généralisations successives qui résument les divers phénomènes
y introduisent un élément mental étranger aux phénomènes
eux-mêmes ; on peut donc les considérer comme ayant un
caractère métaphysique. A ce point de vue toutes les lois
scientifiques seront plus ou moins métaphysiques, et nous
pouvons difficilement refuser cette qualification à des conceptions
aussi transcendantes que celle de la force. Une conception
pareille n'a rien qui lui réponde dans la nature matérielle.
Nous voyons certains phénomènes concomitants ou successifs,
el nous imaginons une puissance dont ils sont le résultat et
188la manifestation, puissance à laquelle nous donnons le nom
de force. Cependant cette puissance n'est après tout qu'une
conception de notre intelligence que nous projetons dans le
monde des sens. De même les postulats fondamentaux des
mathématiques dépassent la sphère de l'expérience directe.
Nous savons fort bien, par expérience, qu'en plaçant deux
objets à côté de deux objets, nous avons quatre objets devant
nous ; mais qu'est en elle-même cette idée de quatre ? nos sens
seuls ne sauraient nous l'apprendre. Il y a certaines tribus qui
ne peuvent compter au delà de trois ou plutôt qui sont incapables
d'étendre leurs généralisations jusqu'à quatre. Que sont
les nombres en eux-mêmes ? que signifient-ils ? quelle est leur
origine ? sont-ils universellement vrais ? ce sont là des questions
métaphysiques. Bien que leur vérification puisse appartenir à
l'observation et à l'expérience, les idées qui sont à la racine du
nombre en général et des nombres en particulier sont du
domaine de la métaphysique. La métaphysique du langage
comprendra par conséquent ces conceptions intellectuelles générales
qui se trouvent à la base des phénomènes du langage
articulé et auxquelles nous serons conduits par une induction
fondée sur ce dernier. Sous ce titre nous placerons donc toutes
les recherches sur l'origine et la nature du genre ou de la déclinaison,
la connaissance de leur nature impliquant nécessairement
dans une science historique la connaissance de leur
origine.

2. Les recherches de ce genre ne sont pas nouvelles.
Depuis l'époque où parut le Cratyle de Platon, on a souvent
essayé de résoudre les questions que soulève dès l'abord l'examen
du langage. Le Grec disputait pour savoir si le langage
avait dû sa naissance à une convention (νόμῳ) ou à la nature
φύσει) ; selon le système de philosophie qu'il adoptait, il se rangeait
à l'une ou l'autre opinion. L'expression moderne du sujet
de cette controverse serait celle-ci : les rapports grammaticaux,
en même temps que les mots qui les expriment, sont-ils nés
spontanément et par instinct, ou bien ont-ils été établis en
vertu d'un contrat arbitraire entre les premiers hommes ? en
d'autres termes, la grammaire est-elle un art inventé ou le
développement nécessaire de l'esprit ? Je dis la grammaire et
189non le vocabulaire ; car, bien que ce soit le mot simple qui
semble, à première vue, avoir attiré la spéculation grecque, ce
fut en réalité le rapport du mol à l'esprit et la signification
grammaticale qui y était contenue. On considérait le mot sous
le rapport de sa signification et non de sa forme extérieure ;
c'était peut-être inévitable lorsque la langue nationale était
seule connue et que l'éducation était plutôt orale que littéraire.
L'attentionné se porte pas aisément sur le son extérieur des mots
tant qu'ils n'ont point été écrits et analysés en syllabes et en lettres.
Aussi n'est-il point surprenant que les vieilles spéculations sur
le caractère du langage articulé n'aient point eu pour résultat
une grammaire formelle, tant que le grec n'eut pas été mis en
contact avec le latin et que l'ère critique d'Alexandrie n'eut pas
succédé à l'ancienne vie politique de la Grèce. La grammaire
régulière commence avec Denys de Thrace, qui utilisa les
travaux philologiques d'Aristote et des critiques alexandrins
afin d'enseigner à Borne la langue grecque aux fils des aristocratiques
contemporains de Pompée. Avant cette époque, les
sophistes, et principalement Prodicus, avaient grossièrement
classé, en vue des études oratoires, les principales parties du
discours ; mais sans le contraste offert par une autre langue,
ces classifications ne pouvaient que rester confondues avec la
rhétorique et dénuées de toute méthode, de tout arrangement
systématique. En vérité il est difficile de comprendre comment
on peut faire une analyse sérieuse d'une langue si l'idée
n'en a pas été suggérée par la comparaison de cette langue
avec une autre. Les travaux grammaticaux des scribes assyriens
au temps de Sardanapale, de Chayyug et de ses contemporains
au dixième siècle furent dus à la connaissance nécessaire de
l'accadien, d'une part, de l'arabe de l'autre. Il est fort possible
que les grammairiens sanscrits aient été poussés à leurs travaux
par le réveil des dialectes indigènes auxquels la propagation
du bouddhisme donnait une grande importance.

3. L'élaboration d'une grammaire méthodique modifia dans
un sens déterminé les spéculations sur la nature du langage
qui avaient eu cours auparavant. Avec un système de règles
auxquelles tous devaient se conformer, la croyance à l'origine
conventionnelle de la grammaire prévalut de plus en plus.
190Ainsi dans le nom, le nominatif fut regardé comme le cas
typique, fondamental, dont les cas obliques étaient comme
autant de « chutes », casus, πτώσεις, de sorte que tout le rapport
interne du nom infléchi devint une déclinaison. Le nom avait
décliné, était déchu de sa forme et de sa signification primitive
et régulière. Par là même une théorie systématique sur l'origine
et la nature des cas était tacitement admise ; et cette théorie
s'accordait fort bien avec les croyances philosophiques du
siècle dernier, alors que la société était expliquée par un contrat
social et la religion par des artifices intéressés. Il était aisé de
fournir une réponse à toutes les questions que l'on pouvait
poser touchant la signification première des rapports grammaticaux ;
on attribuait aux premiers hommes les pensées et les
sentiments du XVIIIe siècle et l'on donnait des explications
commodes en harmonie avec la philosophie arbitraire de tel ou
tel savant « illuminé ».

4. Mais cette méthode à priori de procéder est plus aisée
que satisfaisante. Nous n'avons pas de motifs pour accepter
l'opinion d'un penseur fondée sur un examen hâtif de quelques
phénomènes choisis, plutôt que celle d'un autre. Ce
que nous réclamons, c'est la généralisation obtenue par une
consciencieuse induction à posteriori, d'accord avec la méthode
lente et critique de la science comparative. Nos généralisations,
si transcendantes qu'elles puissent être doivent être le
résultat final d'un examen attentif de tous les phénomènes
qui sont à notre disposition. Si nous voulons résoudre les
diverses questions soulevées par la grammaire, telles que la
nature du genre ou de la déclinaison, nous devons nous
mettre au travail avec les matériaux dont nous disposons,
ramener les différentes parties de la grammaire à leur forme
originelle, autant qu'il est possible, et déterminer ensuite à
l'aide de la comparaison quelle était la signification contenue
dans ces formes originelles.

5. Il est pourtant un point que nous ne devons pas négliger.
L'analyse de ce qui est matériel n'est pas la même que l'analyse
de l'intellectuel. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de
pénétrer jusqu'aux plus anciens signes de la pensée, jusqu'aux
manifestations les plus primitives de la société et inférer de
191ces symboles extérieurs la conception du monde et la condition
de l'esprit qui se manifestaient par eux. Ce n'est pas le
symbole qu'il nous faut découvrir, c'est ce que représente le
symbole. Prendre le symbole pour la chose symbolisée, c'est
l'erreur de ceux qui voudraient faire sortir l'interne du mécanique
et trouver une facile explication des divers rapports grammaticaux
dans les accidents du dépérissement phonétique. Mais
entre les deux il y a un abîme que l'on ne peut franchir. La
conception du datif, par exemple, était à l'origine intellectuelle
et non formative. Elle naquit du développement de la pensée,
et non d'une différence accidentelle de sons. Tout ce que peut
faire le symbole extérieur, c'est d'aider le développement de la
pensée par les procédés de l'association. Le symbole rappelle à
l'esprit une certaine idée et la similitude entre deux symboles
suggérera une similitude entre les deux idées qu'ils représentent
respectivement. Le latin sestertium était originellement le
génitif pluriel contracté de sestertius ; mais la terminaison -um
suggéra l'idée d'un nominatif neutre de la seconde déclinaison,
et de là sortit un nouveau substantif, sestertium, sestertii.
Mais aucune idée antérieurement inconnue ne put naître de
cette manière ; la conception qui répondait à la terminaison
« um » existait déjà et, par la nature même du cas, existait
nécessairement. Une investigation bien conduite de la métaphysique
du langage ne peut que nous ramener jusqu'aux plus
anciens symboles de la pensée ; l'idée qui se trouve au delà
sera atteinte par l'application du principe général de l'uniformité
de l'action intellectuelle dans tous les temps et dans
tous les lieux.

6. Nous pouvons, en manière d'exemple, prendre la question
du genre. Quelles furent, pouvons-nous demander, l'origine et
la signification première du rapport sexuel dans les noms ? Ce
ne peut avoir été une nécessité première du langage, puisqu'il
y a beaucoup de langues qui n'ont point de genre et quelques-unes
de ces dernières, comme le chinois ou l'accadien, appartenaient
à des races qui ont tenu le premier rang dans l'histoire
de la civilisation. Par suite, une théorie qui voudrait rendre
compte du genre en admettant que nos premiers ancêtres
confondaient à tel point le sujet et l'objet qu'ils imposaient à
192ce dernier les conditions du premier, ne parviendrait pas à
rendre compte des faits. En outre, cette confusion n'était pas
tant du côté du sujet que de celui de l'objet ; le sauvage primitif
était comme accablé par la nature extérieure et plongé, pour ainsi
dire, en elle ; ce n'est pas le contraire qui avait lieu. Le cas régime
du pronom personnel est plus ancien que le cas-sujet ;
en vérité, l'élément subjectif dans la conscience humaine et
dans le langage ne s'est développé que lentement et graduellement.
Dans le fétichisme même l'objet garde tous ses caractères ;
le sujet lui accorde simplement la possession d'une
vague puissance ; et le culte des ancêtres est loin d'être un pas
en avant à cet égard. Selon cette théorie, le genre n'aurait pu
prendre naissance que par le transfert des qualités du sujet à
l'objet, et cette opération implique à la fois une conscience
éveillée et une vive imagination. S'il en était ainsi, cependant,
nous devrions nous attendre à constater l'existence des genres
plutôt parmi les pionniers de la civilisation asiatique que
parmi les rudes ancêtres des tribus slaves. Cette théorie
subit le sort commun des essais d'explication à priori, et l'idée
émise par Grimm, que le genre fut une sorte d'intuition
délicate de la différence entre les êtres, n'a pas eu meilleure
fortune. En réalité, nous ne rencontrons pas d'intuitions délicates
de la nature chez les barbares modernes ; essayer d'expliquer
les phénomènes du langage comme les résultats d'un
développement spontané et d'une aperception instinctive n'est
qu'énoncer le problème en d'autres termes. Toutes ces hypothèses
gratuites font naufrage dès que nous considérons les
faits : tandis qu'il y a trois genres dans le groupe aryen et
huit dans le dialecte hottentot nama, le sémitique et le vieil
égyptien n'en ont que deux, les idiomes que Bleek appelle les
langues à préfixes pronominaux du sud de l'Afrique en ont un
grand nombre ; l'une d'elles en possède jusqu'à dix-huit 1142.193

Cette curieuse circonstance nous donne la clef du problème
des genres, et Bleek a pu émettre une théorie fondée sur une
comparaison inductive des phénomènes qui rend parfaitement
compte de tous les faits connus 1143. Suivant cette théorie, les
noms, combinés avec des suffixes pronominaux qui n'étaient à
l'origine que des substantifs explicatifs, pouvaient être remplacés
par leurs pronoms correspondants ; ceux-ci déterminèrent
ce que nous appelons le genre. Ainsi le masculin, le
féminin et le neutre n'étaient à l'origine qu'autant de pronoms
différents ; chacun d'eux était approprié à une classe de substantifs
que l'usage avait amalgamés avec les mêmes suffixes
pronominaux ou des suffixes alliés. Les langues à pronoms-préfixes
de l'Afrique admettaient un plus grand nombre de
pronoms combinés ou séparés que le groupe aryen : aussi le
nombre de genres possédés par elles est-il plus grand que dans
nos dialectes européens. Le cafre n'a pas moins de treize
classes de noms et un de ses dialectes en a dix-huit. Dans les
verbes sémitiques une différence de genre est clairement
exprimée par une différence dans les pronoms constitutifs : on
peut le prouver par des exemples tels que l'éthiopien gabar-ca,
gabar-ci, « tu es fort », « tu es forte », ou l'hébreu k'dhal-tem, k'dhalten,
« vous êtes en train de tuer (masc. et fém.) ». L'absence du
194genre dans les langues agglutinantes et isolantes, qui ne font
pas usage de suffixes pronominaux dans la formation des
mots peut s'expliquer par le manque de ces éléments de dérivation.
Les exceptions à ceci qui ont été découvertes dans
quelques-unes de ces langues par Castrén et Schott confirment
cette vue d'une manière indubitable. Une terminaison féminine
en -a se rencontre chez les Kottes ; une autre en -m, chez
les Ostiaks de l'Iénisséi (chez lesquels aussi fun, « fille », se
rencontre à côté de fup, « fils »). Or, cet a ou cet m est simplement
am, « mère, » de même qu'en accadien la « fille » était désignée par
sal-tur, littéralement la femme-fils. En tibétain, la terminaison
masculine, -pa, -po, -pho, -bo est le mot qui signifie père, et le
suffixe féminin -ma ou -mo signifie mère 1144. Dans ces cas les substantifs
primitifs ne sont pas encore devenus de purs suffixes
pronominaux. Telle doit avoir été pourtant l'origine de tous
ces suffixes, car même dans la famille aryenne la théorie des
racines pronominales est bâtie sur le sable.

Cependant, d'après cette hypothèse, telle que la formule
Bleek, deux cas formés d'éléments pronominaux différents
comme le nominatif et l'accusatif devraient être attribués à
deux genres différents. En outre nous devrions nous attendre
à ce que les verbes aryens aussi bien que les verbes sémitiques
distinguassent les genres et les langues touraniennes devraient,
dans une certaine mesure, distinguer les pronoms personnels,
bien que leurs substantifs n'aient point de genre. L'homme et
la femme, par exemple, ou l'animé et l'inanimé, ne devraient
pas être représentés par un seul et même pronom personnel
non plus que le pronom de la première personne en sémitique
par la même forme 2145. Cela est d'autant plus nécessaire que ces
pronoms sont de vieux noms oubliés. La théorie de Bleek doit
195donc être modifiée ; elle est satisfaisante dans son ensemble,
mais je préférerais l'énoncer de la manière suivante : Parmi
la variété infinie des mots qui pouvaient être choisis pour
désigner les pronoms personnels et démonstratifs, l'usage en
distingua un certain nombre ; chacun d'eux, par habitude, par
euphonie ou par affinité de sens ou de son, fut associé à une
certaine classe spécifiée de noms qui croissait sans cesse.
Lorsque les pronoms continuaient à être différents, les classes
de substantifs qui se rapportaient à eux continuaient aussi à
différer. Ainsi, en zoulou, le pronominal bu n'a plus de signification
particulière ; mais on s'en sert pour former des noms
abstraits tels que u-bu-kosi, « un royaume », et l'on peut l'employer
seul comme pronom pour les représenter, comme si nous nous
servions de dom pour représenter toute la classe des mots avec
lesquels dom est combiné (exemple : king-dom), en disant par
exemple, « the dom of England. » Les classes de noms ainsi
créées tendaient perpétuellement à devenir plus définies et plus
nombreuses. Les langues aryennes nous montrent rarement
cette indécision entre deux genres, c'est-à-dire la substitution
de deux pronoms différents, que nous rencontrons si souvent
en sémitique ; là où la majorité des mots de terminaison
commune étaient d'un certain genre, tous les autres mots de
même terminaison étaient rapportés au même genre. Nous
voyons ce procédé arrêté à une période primitive de développement
dans des idiomes tels que le moxa et l'abiponien, où
un grand nombre de mots communs ont des pronoms-préfixes
inséparables ; ces préfixes pronominaux rappellent l'emploi
hébraïque d'adni ou l'affixe numéral ka et le préfixe pa en
kuki (taïque). On peut montrer à vrai dire que ces suffixes
numéraux ont la même origine et le même but que les suffixes
pronominaux du sud de l'Afrique, bien que le résultat final, la
création de classes de noms distinguées par ce que nous appelons
le genre, n'ait pas été atteint avec autant de perfection.
Ainsi en birman la terminaison numérale change selon l'objet
dénombré : « deux hommes » se dit lunhit-yauk ; « deux oiseaux »,
kyet nhit-gaung ; « deux pagodes », tsadi nhit-chu ; en mikir, on
préfixe bang quand on énumère des individus, jon, quand
ce sont des animaux inférieurs, hong et pap quand ce sont des
196objets inanimés ; en malais êkor, « queue », s'ajoute au nom de
nombre quand on parle d'animaux ; ainsi sa-êkor kerra, au lieu
de sa kerra, « un singe ». Un phénomène qu'on rencontre dans
la langue tshetsh, au Caucase, se rapproche bien davantage du
genre ; là les adjectifs et le verbe substantif changent leur
lettre initiale après certains substantifs : exemple : hatxleen wa
signifie : « le prophète est » ; hatxleen ba, « les prophètes sont » ;
waso wa, « le frère est », wasar ba, « les frères sont 1146 ». On doit
attribuer ces changements à l'essai de substituer au classement
à l'aide de mots indépendants suffixes, un classement au moyen
de simples distinctions phonétiques. Le son, plutôt que le sens,
a été ici le principe mis en œuvre. Nous retrouvons le même
procédé dans l'article wolof dont l'initiale doit être altérée de
manière à correspondre à la première consonne quelle qu'elle
soit du nom qu'il accompagne. Peut-être ce fait a-t-il été
amené par l'emploi comme articles de divers substantifs distincts
qui commençaient par des lettres différentes ; une fois
que l'oreille se fût accoutumée à une harmonie de consonnes
entre l'article et la majorité des noms auxquels il était joint,
et qu'on eût oublié la signification originelle et indépendante
des mots employés à cet usage, rien n'aurait été plus aisé que
d'étendre cette harmonie à tous les exemples et d'établir la
règle générale que l'article et le nom devaient commencer par
la même consonne. Le vieil égyptien présente, dans une
mesure restreinte, un phénomène analogue. Dans cette langue
le signe du féminin était l'affixe t, la terminaison féminine de
toutes les langues sémitiques. Quand l'article défini au singulier
était employé avec cette terminaison, il prenait la forme
ta (évidemment la répétition de la finale féminine) au lieu de
la forme masculine pa. Ce changement de forme est ce que
nous appelons le genre ; c'était en réalité une tentative pour
désigner plus clairement le substantif en le protégeant, pour
ainsi dire, par le même nom suffixe placé au commencement
et à la fin. Le substantif était ainsi séparé du reste de la phrase
et prouvait qu'on avait encore conscience de l'origine et de la
force de la terminaison féminine. Le genre n'est donc pas un
197phénomène essentiel du langage. Ce n'en est qu'un accident
secondaire, où l'on pourrait voir un ornement, en se plaçant
à un .point de vue esthétique, mais qui, dans la pratique, est
éminemment incommode. Il est curieux que l'anglais moderne,
en ceci comme en tant d'autres choses, soit revenu simplement
aux origines de la notion sexuelle et ne distingue les genres que
par les pronoms correspondants. Il est vrai que ce retour n'est
qu'apparent ; nous ne pouvons jamais nous débarrasser de
notre histoire intermédiaire, et tandis qu'à l'origine on transporta,
pour créer le genre, les différences entre les pronoms aux
substantifs qui leur étaient associés, maintenant nous transportons
les différences traditionnelles de signification entre les
substantifs aux pronoms qui les représentent.

7. L'examen des données certaines de la Glottologie nous
a menés par la route à posteriori à la conception originelle du
genre. Cette conception est assez humble, elle ressemble fort
peu à cette magnifique et poétique intuition que des théories à
priori
avaient attribuée à nos premiers ancêtres. Voyons maintenant
si nous pouvons établir par une semblable méthode de
quelle notion est sorti le nombre pluriel. Rien ne nous semble
assurément plus naturel, plus nécessaire même que l'existence
du pluriel. Nous supposerions volontiers qu'il a commencé avec
le commencement même du langage. Il y a cependant deux faits
qui militent de la façon la plus claire et la plus décisive contre
une pareille opinion. Le premier fait est l'emploi étendu du
duel. Par tout le globe, en aryen, en sémitique, en touranien,
en hottentot, en australien, nous rencontrons un duel dans
les substantifs et dans les verbes. Le duel tombe de plus en
plus en désuétude avec les progrès de la culture et l'emploi
plus fréquent du pluriel. Or, il est clair que ce duel, qui nous
semble aujourd'hui si complètement superflu, devait avoir de
très bonnes raisons pour exister. Il est clair aussi qu'il y eut
un temps où l'idée de la pluralité ne comprenait pas l'idée de
la dualité, et pourtant « deux » est la première conception
plurielle à laquelle nous puissions atteindre. Le second fait
auquel je faisais allusion est la formation relativement récente
en tant de langues des nombres supérieurs à deux. Dans notre
propre groupe aryen three, tres, tri ont la même racine que
198trans, l'anglais through et le sanscrit tar-âmi 1147 ; ils signifient
simplement « allant au delà ». Nos plus anciens prédécesseurs
ont dû par conséquent limiter à deux leurs facultés de numération
définie et regarder tout ce qui était au delà comme une
série vague, indéfinie, partant inintelligible. L'observation des
races sauvages actuellement existantes nous fournit de nombreux
documents à cet égard. Les aborigènes de Victoria, selon
M. Stanbridge, n'ont pas de noms pour les nombres supérieurs
à deux. Les Pouris de l'Amérique du Sud appellent « trois »
prica, c'est-à-dire « beaucoup » ; les habitants de la Nouvelle-Hollande
(tribus occidentales), selon M. Oldfield, n'ont pas de
no, ms pour les nombres au-dessus de deux 2148. Quelques-uns de
ces sauvages peuvent maintenant, il est vrai, compter sur leurs
doigts jusqu'à cinq, et même plus loin. Mais l'acquisition de
cette faculté est trop récente pour avoir encore marqué son
empreinte dans le langage. Ces exemples tendent à montrer que
l'idée de la pluralité ne faisait pas partie des idées premières
de l'humanité et que le pluriel fut précédé du duel. D'autres
faits tendent à la même conclusion. Ainsi, le groupe de langues
africaines, appelées chamitiques 3149 par M. d'Abbadie, ignore
199le pluriel dans les substantifs ; l'āmara ne peut dire que fürüsn
ayühu, « j'ai vu cheval », laissant à décider par une question
ultérieure s'il y avait un ou plusieurs chevaux 1150. En accadien
aussi le pronom bi signifie indifféremment « lui » et « eux, »
et comme les affixes de formation sont ajoutés à toute la série
des mots auxquels ils se rapportent, le signe du pluriel est
attaché à l'adjectif seulement, quand un adjectif est joint à un
substantif, comme dans dimir galgal-ene, « les grands dieux, »
dimirri-ene signifiant « les dieux », quand il est employé seul 2.
Pour les idiomes chamitiques, il est difficile d'attribuer le
manque d'un pluriel à l'altération phonétique, comme dans
notre mot sheep, puisque cette absence de pluriel s'étend à
tous les noms ; il est encore moins dû à l'influence des langues
sémitiques voisines qui avaient substitué des collectifs ou des
pluriels brisés, comme on les appelle communément, aux
formes originelles du pluriel. Un léger progrès sur cette impuissance
de la pensée d'aller au delà du singulier, c'est la formation
du pluriel des pronoms personnels dans le tumali d'Afrique.
Dans cet idiome, les pronoms ngi, « je », ngo, « tu », et ngu,
« il », qui ne sont distingués les uns des autres que par une
modification de la voyelle, sont changés en pluriel par l'addition
200de la postposition da, « avec ». De là nous tirons ngi-n-de, « nous »,
ngo-n-da, « vous », et nge-n-da, « ils ». On remarquera que des
phénomènes qui se rapprochent de l'inflexion, se rencontrent
ici, dans l'insertion d'une nasale de liaison et, la mutation des
voyelles à la première et à la seconde personnes ; mais il n'y a
encore de claire conscience que du nombre singulier ; le second
facteur est insignifiant, et nous rappelle ces tribus sauvages
qui ne peuvent marquer les rapports verbaux qu'en accompagnant
les mots de gestes significatifs. Non seulement
nous rencontrons des langues qui ne possèdent point de formes
plurielles, mais nous en trouvons d'autres où l'expression formelle
de la pluralité n'a jamais été au delà de celle de la dualité.
Dans la langue des Boschimans, les pluriels sont partout
formés au moyen du redoublement : c'est dire assez clairement
que le redoublement d'un objet est le point le plus élevé de la
multiplicité auquel puisse atteindre l'esprit de celui qui parle.
Répéter un mot afin d'exprimer l'idée de « plus qu'un, » c'est
identifier la pluralité avec la dualité, c'est indiquer la priorité
de cette dernière. Presque tout s'accorde pour prouver que la
formation du pluriel par ce moyen est l'un des plus anciens procédés
du langage. L'accadien était encore capable de former
des pluriels de cette façon, comme dans khar-khar, à côté de
kharrine 1151, cavernes ; il préférait cependant les former à l'aide
des suffixes mes (beaucoup) et ene. Le canarais fait encore maintenant
usage du redoublement pour créer des collectifs et la préposition
basque zaz offre des traces du même procédé ; en malais
raja-raja signifie « princes » et orang-orang, « des gens 2152 ».
201L'idée du superlatif, en tant que l'accroissement et l'élévation
au degré le plus intense des qualités individuelles visibles, ne
peut être séparée de l'idée de pluralité ; les superlatifs sont
formés par redoublement depuis le mandingue ding-ding,
« un très petit enfant », jusqu'à l'accadien galgal, « très grand ».

Il ne paraît pas cependant que la conception spécifique delà
dualité ait joué, à l'origine, le plus grand rôle dans cet expédient
primitif du langage. Le redoublement est souvent employé
pour donner plus de force à l'imitation des sons naturels ou
pour marquer leur continuité comme dans le dayak kakdkaka,
« continuer à rire », ou le tamoul muru-muru, « murmurer »,
ou pour exprimer la longueur et la continuité d'une action
comme dans le parfait aryen à redoublement. En considérant
ces faits, nous sommes portés à croire que le langage adopta
le redoublement avant d'être arrivé à une conception claire de
la dualité et lorsqu'il luttait encore pour passer d'un objet particulier
à une conception plus générale. Le moyen qui se présentait
tout d'abord pour exprimer ce vague effort fut la répétition
des sons. Quand une fois la pensée se fut objectivée
ainsi dans le langage articulé, il fut relativement aisé d'acquérir
une idée claire de la séparation et de la dualité. Auparavant
tout ce qui dépassait un se présentait à l'esprit comme une
répétition obscure et indéfinie de l'unité. Dans ce cas, les pluriels
redoublés auraient autrefois représenté, non pas simplement
une amplification indistincte d'un objet particulier, mais
une idée définie de deux objets, et l'extension ultérieure de ce
procédé pour marquer le pluriel ne montre que la pauvreté
d'invention des races qui ont gardé le duel primitif pour
exprimer le pluriel.

Dans quelques-unes des langues de l'Amérique du Nord 1153,
202nous pouvons assister actuellement au développement de ce
procédé, par lequel la conception de la dualité, quand elle fut
clairement définie, s'étendit à celle de la pluralité. En cherokee,
le duel de la première personne se divise en deux
formes : la première est employée quand l'une des deux personnes
parle à l'autre, la seconde, quand l'une parle de l'autre
à une troisième. Ainsi inaluiha signifie : « nous deux (c'est-à-dire
toi et moi) nous le lions » ; awslaluiha, « nous deux (c'est-à-dire
lui et moi) le lions. » On a distinctement atteint ici l'idée
des limites du duel et du pluriel. — Ce procédé s'observe plus
clairement encore dans les dialectes papous, où les pronoms
personnels ne possèdent pas seulement une triple forme, mais
encore des formes exclusives et inclusives. En annatom, par
exemple, ainyak veut dire « je » ; akaijan « vous deux + moi » ;
ajumrau, « vous deux – moi » ; akataij, « vous trois + moi » ;
aijumtaij, « vous trois – moi » ; akaija, « vous + moi » ; aijama,
« vous – moi ». De même, en mallicollo, inau signifie « je » ;
kaiim, « vous », et na-ü, « il » ; tandis que na-mühl signifie
« nous deux, à l'exclusion des autres » ; drivan, « nous deux et
d'autres » ; kha-mūhl, « vous deux » ; na-tarsi, « vous trois » ;
dra-tin, « nous trois » ; la désignation du nombre s'élève jusqu'à
quatre : na-tavatz, signifie « vous quatre » et dra-tocatz,
« nous quatre ». Il est difficile de comprendre comment un
peuple pouvait créer une forme spéciale pour marquer le
nombre quatre sans accomplir un progrès qui semble si facile
en atteignant la notion de la pluralité. La faculté d'abstraire
et de généraliser faisait défaut ; ces peuples étaient encore
203incapables d'aller au delà des objets sensibles individuels. Il
est évident que tovatz ou tavatz doit être simplement le nombre
quatre lié à un pronom personnel singulier, de même que dans
les langues taïques un pluriel numéral est attaché à un nom
singulier ; le birman lu-nhit yauk, « deux hommes », par
exemple, signifie littéralement « homme deux », Peut-être
pouvons-nous comparer à ces phénomènes linguistiques nos
expressions ten foot, ten stone, ou l'emploi en hébreu des
dizaines de vingt à quatre-vingt-dix avec le singulier, comme
dans 'esrim'ir, « vingt cités », ou l'usage des collectifs qui
peuvent être regardés, à un certain point de vue, comme un
reste de l'impuissance de l'homme primitif à concevoir le
pluriel. Le collectif résume sous un chef unique l'idée de la
pluralité ; il incorpore ainsi les derniers résultats de la généralisation
et de la classification, tandis que le nom primitif,
comme la phrase primitive, ne pouvait atteindre à la plus simple
classification ; on était obligé d'énumérer chaque objet séparé,
bien qu'à cause de cette incapacité même de généraliser,
l'universel fût implicitement contenu dans le nom, attendant
pour se développer le cours du temps. Nous ne pouvons pas,
à proprement parler, appeler le nom primitif un singulier,
puisque le pluriel n'existait pas ; tant que l'idée du duel ne se
fut point formée, il n'y eut pas à vrai dire de singulier.

Nous pouvons même invoquer des arguments à priori, quelle
que puisse être leur valeur, pour appuyer l'antériorité du duel
au pluriel. Tant que les hommes vécurent de leur première
vie communiste, il n'y eut pas besoin d'une expression bien
claire de la multiplicité. Mais à mesure que l'individu sortit de
cet ancien état, il voulut arriver à des idées de nombre mieux
définies ; un implique nécessairement deux et les besoins immédiats
de la vie sauvage réclamaient l'emploi fréquent du langage.
Mais ces besoins étaient très restreints et les mots du
barbare primitif, comme ceux du sauvage moderne, ont dû
être extrêmement peu nombreux. Ses nécessités élémentaires
devaient être aisément satisfaites par un seul de ses voisins ;
bien du temps devait s'écouler avant que le nomade isolé dût être
en relations suivies avec un grand nombre d'êtres humains.
À l'origine, donc, ses demandes durent être adressées à une
204seule autre personne et le duel, par conséquent, devait suffire à
tous ses besoins. Aussi ne sommes-nous point étonnés d'apprendre
par l'analyse des pronoms que le pluriel aryen asma
est composé de ma + sma, « moi et lui », et non « moi et eux » ;
tusma (d'où le sanscrit yushmâ avec l'insertion de la demi-voyelle
et la perte subséquente de la dentale) signifie de même
« toi et lui ». De cette manière seule nous pouvons rendre
compte de l'existence et de la persistance d'un duel, qui nous
semble si superflu à côté du pluriel ; en admettant la priorité
de ce dernier, il serait impossible de comprendre l'élaboration
et le maintien du premier.

La priorité du duel est contraire à l'opinion qui fait du duel
en aryen et en sémitique une forme simplement allongée du
pluriel. Le pluriel aryen est formé par un s postfixé que l'on
a rapproché de la préposition sam, sahâ et de l's du nominatif
et du génitif singulier, comme s'il y avait quelque compatibilité
entre eux, ou nulle différence entre une préposition et une
postposition. Sans doute, il est tentant de considérer le duel
comme une amplification des formes du pluriel ; mais quelques
mots suffiront pour montrer combien c'est en réalité improbable.
Tout d'abord, l'hypothèse d'un pluriel uniforme en s dans
la langue-mère ne peut se soutenir en présence de la seconde
déclinaison latine et grecque et des thèmes neutres en i et u du
sanscrit où les nominatifs ne laissent apercevoir aucun vestige
d'une sifflante originelle. En second lieu quelque aisé qu'il
puisse être de tirer le duel sâs du pluriel sas, il est absolument
impossible de tirer à la fois sâs et aus de ams, le vieil accusatif
pluriel, et sams, le génitif pluriel. En outre, quel droit avons-nous
de supposer le changement de m en v et en u dans la langue-mère
aryenne ? Nous n'avons pas un seul exemple d'un pareil
phénomène. Et si nous admettons la possibilité d'une transformation
de sâms en aus, comment swâs, la forme modèle conjecturale
du locatif pluriel, devient-elle aussi aus ? On est
obligé d'en venir à l'expédient désespéré d'une métathèse,
hypothèse que dément la perte habituelle de la syllabe finale
dans le sanscrit -su. La dernière difficulté est la plus grande de
toutes. Le datif et l'ablatif pluriel en -bhyams peuvent facilement
devenir bhyâms au duel ; malheureusement, le duel instrumental
205a exactement la même forme, tandis que le pluriel instrumental,
quoique dérivé de là même formative bhi, n'est pas
bhyams, mais bhis. Le philologue le plus intrépide trouvera
difficile de tirer le même résultat phonétique d'un allongement
de bhyams et de bhis. Ce fait, cependant, nous suggère une
autre explication. On ne peut nier que bhyâms et bhyams,
d'où viennent le sanscrit -bhyas, le latin -bus le gothique -m et le
vieux norrois -um, ne soient étroitement liés l'un à l'autre ; mais
tous les deux, comme on l'a dit dans un précédent chapitre,
sont dérivés de la postpréposition bhi 1154 ; ils doivent avoir
été appliqués à leur usage présent pendant la période qui
rentre dans le domaine de la Glottologie ; par conséquent ils
n'appartiennent pas à la flexion originelle du nom aryen. Bhis
est aussi tiré de la même racine indépendante. Il est très probable
que bhyams et bhis existaient comme pluriels séparés, le
premier à l'accusatif et le second au locatif (pour bhins), avant
d'être attachés à d'autres mots 2155. Nous avons ici affaire à un
exemple tout à fait différent de la flexion proprement dite, où les
inflexions ne peuvent être séparées du nom auquel elles
sont inhérentes et ne laissent pas voir qu'elles aient jamais
été des racines indépendantes. Si bhyâms forme le datif, l'ablatif
et l'instrumental du duel, et si bhyams ne remplit cet office que
pour le datif et l'ablatif pluriels, l'instrumental étant marqué
par bhis, la manière la plus simple d'expliquer le rapport de
ces deux formes, c'est d'admettre l'antériorité de l'existence
du duel, le pluriel n'étant devenu d'un usage général qu'après
la différenciation ultérieure des cas. Quand le pluriel de ces
cas se fixa pour la première fois, on avait déjà séparé l'instrumental
du datif et de l'ablatif. Pourquoi la voyelle du duel est-elle
plus longue que celle du pluriel ? c'est ce que peuvent nous
apprendre peut-être les langues sémitiques. En effet, tandis
que le pluriel était -īm (de -am) en hébreu, -īn en araméen et
-ūna en arabe, le duel était dans chacun de ces dialectes
-áim, -ain et áni ou -aini. De même, en assyrien, le duel finissait
206en , le pluriel masculin usuel était en -i. Or, la comparaison
des langues sémitiques nous conduit à cette conclusion que le
pluriel se terminait à l'origine en -ūmū, de sorte que le duel
primitif était probablement -a'amu, qui exprimait le redoublement
de l'objet par la répétition continue de la première voyelle.
On peut trouver une étroite analogie avec ce dernier fait dans
l'idiome des Aponégricans, où « six » se dit itawuna et « sept »
itawu-ú-una. Les Botocudos du Brésil ont appliqué ce même
procédé en formant ouatou-ou-ou-ou, « océan », par allongement
de ouatou, « rivière » ; de même encore, un dialecte de
Madagascar allonge ratchi, « mauvais », en ra-a-atchi « très
mauvais ». Si la répétition de la voyelle primaire en sémitique
avait pour but de représenter le caractère double de l'objet, le
duel fut formé du singulier et non du pluriel et ce dernier en
serait plutôt une contraction, la voyelle étant contractée parce
que l'idée exprimée par le pluriel était moins définie que celle
du duel. La finale de cette désinence casuelle, u, aurait été
empruntée au singulier.

8. Des nombres nous passons naturellement aux cas. Ceux-ci,
comme leur nom l'indique, étaient regardés comme autant
d'affaiblissements du cas direct (casus rectus) ou nominatif, que
l'on considérait comme la forme typique du nom. Cette idée,
qui est réellement fondée sur l'analyse logique d'une grammaire
développée, n'est pas confirmée par l'investigation scientifique.
Le nominatif, duquel on a pu même contester le titre
de cas, semble après tout n'être qu'une addition postérieure
à la déclinaison nominale. Tout semble indiquer que l'accusatif
ou le cas complément est la forme la plus primitive du nom.
Cela est évident en sémitique où la terminaison en -a a été
conservée en éthiopien, en arabe, en assyrien et en hébreu pour
marquer l'accusatif, les modifications ultérieures de ce son originel
ayant été appropriées à la création du nominatif en -u et
du génitif en -i. De même, en aryen, le complément , « moi »,
se trouve encore comme accusatif en sanscrit ; sa priorité
est démontrée non seulement par la terminaison verbale en
-mi, mais mieux encore par la forme composée du nominatif
sanscrit aham, grec ἐγών, latin ego, gothique ik. Que ce nominatif
soit ou non formé de wa qui serait devenu d'abord va,
207(comme dans le duel et le pluriel du sanscrit et du teuton ; et
qui serait ensuite tombé tout à fait, — et de ga, enclitique d'emphase
qui a donné naissance au védique gha et au grec γε, —
en tous les cas, ἐγών est une forme moins simple et moins
ancienne que με. On a remarqué avec justesse que ceci s'accorde
parfaitement avec les faits ordinaires de la vie enfantine.
L'enfant dit : Charlot fait ceci ou cela, avant d'apprendre à dire :
Je fais ceci ou cela. L'existence des neutres dont le nominatif
se termine en -m est un argument dans le même sens. Ici
l'idée de la vie, par suite de la. subjectivité, est perdue de vue,
et par conséquent la conception de l'objectivité était si bien
fixée dans ces noms que lorsqu'on eut l'idée d'autres êtres
capables d'activité et lorsqu'on leur assigna une flexion particulière
en tant que considérés sous cet aspect, les neutres
furent relégués dans une classe spéciale et conservèrent la
vieille terminaison commune à l'accusatif et au nominatif. La
forme extérieure garda le souvenir de cet état primitif où
l'homme se regardait lui-même et tout ce qui l'entourait comme
des objets ; il n'avait pas encore reconnu qu'il était un sujet,
une cause active, bien moins encore avait-il projeté ce pouvoir
sur les objets qui l'environnaient. Les langues agglutinantes
ne font aucune distinction entre le nominatif et l'accusatif,
réfléchissant ainsi, comme en tant d'autres particularités, l'ancienne
condition de l'intelligence et du langage.

9. Après ces deux cas, le chapitre le plus important de la déclinaison
des noms est le génitif. Le rapport que nous exprimons
par le génitif dut être en principe bien imparfaitement
compris, si nous en jugeons parles phénomènes grammaticaux
des langues agglutinantes. Ainsi, en accadien, le rapport du
génitif et du nom qui le gouverne se marquait primitivement
en plaçant le premier après le dernier, comme c'est encore le
cas en taïque et en malais. Ce ne fut que graduellement qu'on
remplaça cette simple méthode en suffixant au second nom des
mots tels que lal, « remplir », et ga, « faire ». Ici la relation semblerait
n'être rien de plus que ce que nous appelons une apposition :
deux notions particulières sont placées côte à côte sans
que l'esprit fasse aucun effort pour déterminer leurs rapports
exacts en dehors de ce simple fait que l'une précède l'autre et
208est par conséquent celle à laquelle on pense en premier lieu.
Aussi pouvons-nous dire qu'il y eut un temps où le génitif
proprement dit n'existait pas, et nous devons découvrir, autant
qu'il est en nous, comment il est venu à exister. Nous sommes
tous familiarisés avec la distinction entre le génitif complément,
où le mot gouverné est le complément de l'autre (comme dans
amor Socratis, l'amour ressenti pour Socrate) et le génitif du
sujet où le contraire a lieu (comme dans Socratis amor, l'amour
ressenti par Socrate). Cette distinction correspond à la différence
faite dans la logique formelle entre la « prédication » et
l'« inhérence » dans une proposition, l'attribut étant tantôt
compris dans le sujet, et tantôt le comprenant lui-même. On
peut considérer le rapport marqué par le génitif sous l'un ou
l'autre de ces deux aspects ; par conséquent, nous* ne devons
pas nous attendre à voir toutes les langues indiquer un seul
et même procédé primitif. Telle race préféra concevoir ce
rapport d'une manière, telle autre d'une autre. Le sens du
rapport lui-même n'était pourtant pas, comme il l'est devenu
depuis, celui de simple dépendance.

Le Sémite concentrait son attention sur le mot gouverné,
d'accord avec cette tendance synthétique qui s'est manifestée
dans sa langue, sa littérature et sa religion. Le nom qui gouvernait
l'autre était placé le premier ; son accent et son importance
étaient transportés au génitif suivant, de sorte que le
tout devenait une sorte de composé que l'on prononçait d'une
haleine et où la dernière partie était la plus importante. La
terminaison en -i, appelée terminaison du génitif, que prend
le second substantif en assyrien, n'est qu'une modification de
l'accusatif -a, et remonte par conséquent à un temps où le
nominatif n'existait pas encore. Le génitif périphrastique, qui
plaçait le pronom relatif (ou plutôt à l'origine le démonstratif)
entre deux noms, analysant ainsi la relation du génitif :
« l'amour qui (est) Socrate », et égalisant ainsi les deux idées,
ce génitif doit être rapporté à une période plus récente. Le
procédé des langues aryennes est exactement le contraire de
celui des langues sémitiques ; il suffirait à lui seul pour démontrer
l'origine distincte de ces deux groupes de langues.
Ici l'esprit fixait toute son attention sur le nom qui gouverne,
209conformément au génie de la race qui était éminemment pratique
et qui, par son exacte observation des choses, a été la
créatrice de la science inductive. Ce fut le nom gouverné dont
la dépendance fut marquée par des suffixes, qui naturellement
fut prononcé le premier ; on dirigeait ainsi l'attention
sur le mot plus important qui le gouvernait et qu'on faisait
entendre le dernier. L'esprit était tourné vers l'objet et non
vers la source ou la fin de cet objet. Cette fin ou cette origine
étaient au contraire conçues comme autant d'attributs qui
adhéraient accidentellement à l'objet principal de la pensée. Il
en est de même dans les idiomes à préfixes pronominaux du
sud de l'Afrique. Le génitif Bâ-ntu s'accorde en genre avec le
nom qui le gouverne, tout comme δημό-σιο-ς en grec, doit s'accorder
avec son substantif 1156 ; ainsi en zoulou i-si-tya-s-o-m-fazi,
signifie le plat de la femme. Ce dernier exemple, joint
à ce qui a été dit ci-dessus sur l'origine du genre, jette une
grande lumière sur la signification primitive du génitif. Le
même mot pronominal qui a été attaché à un substantif est
joint à un autre quand l'idée exprimée par le dernier est en
rapport avec l'idée exprimée par le premier. Le sens premier de
si était masse ; les mots i-si-tya-s-o-m-fazi signifient à vrai dire ;
masse-plat, masse-femme. Ce n'est là qu'une nouvelle application
de la vieille loi du syllogisme ou du principe qui, comme
l'a démontré M. Herbert Spencer, est au fond de toutes les
sciences : deux objets sont mis en rapport et en équivalence
au moyen d'un troisième. Dans le cas présent, deux idées
furent d'abord placées l'une près de l'autre ; on les exprima
dans le langage de telle manière qu'on associa toujours l'une
d'elles à l'autre et aux idées parentes de cette seconde idée ;
enfin, ce mot fut réduit à un pur élément formatif constituant
une classe, et alors, au moyen de ce formatif pronominal,
d'autres idées qui n'étaient pas parentes de l'idée originellement
représentée par ce préfixe altéré furent unie » à elle par
210la pensée. Ainsi le génitif serait né de l'apposition. On a pu
placer côte à côte en apposition des conceptions équivalentes ;
l'une d'elles se cristallisa en une forme grammaticale et devint
un moyen de combiner de nouvelles conceptions avec l'idée à
laquelle elle était unie. Ceci toutefois ne put arriver que là où
le génitif complément était le type de ce rapport. Des langues
telles que les sémitiques, où le génitif du sujet fut le type,
n'allèrent jamais au delà d'une apposition où le premier facteur
était subordonné au second, et par conséquent ne possédèrent
jamais un véritable génitif, non plus que le malais et les
langues taïques en général. L'insertion du pronom relatif entre
les deux facteurs, qui peut être faite en chinois par tchi (signifiant
à l'origine un endroit), n'est qu'une analyse de l'apposition.
Les langues agglutinantes affixent un mot de signification indépendante
au nom gouverné ; ce n'est pas là non plus un
génitif, mais en réalité une terminaison verbale ; et l'accadien
enu Huru-lal peut aussi bien signifier le seigneur remplit Ur
que le seigneur d'Ur (Ur-remplissant).

10. Avant de terminer ces éclaircissements sur ce qu'on
appelle la métaphysique du langage, il serait bon de prendre un
exemple dans les verbes. J'ai déjà essayé de montrer dans un
chapitre précédent comment l'étude comparative des langues
nous amène à conclure que l'aoriste est le temps le plus ancien.
Voyons maintenant ce que nous pouvons apprendre au sujet
des désinences personnelles. En chinois, la position seule
décide si un mot est employé comme verbe, substantif, adjectif,
adverbe ou préposition. Placez ngó, « je », devant une racine,
et elle devient la première personne d'un verbe, tout comme
« I ride » en anglais. La forme du langage s'est à peine avancée
au delà de l'époque rudimentaire où les distinctions des différentes
parties du discours étaient inconnues et restaient à
l'état latent dans l'embryon d'un simple monosyllabe. Les
langues agglutinantes montrent des progrès plus sensibles.
Non seulement l'accadien peut dire mu-ac, « je fis », et mu-nin-ac,
« je le fis », comme le chinois ngó wéi et ngó wéi-tschi, mais
il a procédé à la création d'un présent en allongeant la dernière
syllabe du radical, et en lui appropriant ainsi une forme
verbale spéciale, de même qu'en tibétain nous trouvons nga
211jyed-do
, « je fais », de jyed, « faire ». Un pas immense a été fait
depuis cette phase primitive jusqu'à des formes brisées telles
que le basque duzu, « tu l'as » (composé de d, « lui », au,
« toi », et zu, « avoir ») ou la conjugaison ostiake où les trois
personnes du singulier des deux premiers temps de l'indicatif
sont respectivement madâdm, madân, madâ et madâu, madâr,
madâda. Dans tous les cas, nous voyons les formes se résoudre
en une combinaison de la racine avec les pronoms personnels,
ceux-ci étant tantôt affixés, tantôt préfixés. En accadien comme
en basque, l'un ou l'autre pouvait avoir lieu ; mais, en règle
générale, les idiomes touraniens de l'Asie sont restés fidèles à
leur habitude instinctive de postfixer les mots déterminatifs.
Il en est de même dans le vieil égyptien et dans le verbe aryen,
où nous rencontrons pourtant une difficulté. Chacun peut voir
que at-mi, at-si, « je mange, tu manges », contiennent les
deux premiers pronoms personnels, en dépit du changement
de la dentale en une sifflante à la seconde personne ; les
formes du duel et du pluriel, -vas, -thas et -mas, -tha, rendent
ceci indubitable. Mais il n'est pas aussi aisé d'expliquer la
troisième personne, et Bleek s'est même hasardé à la dériver
d'un verbe hypothétique ti = « faire », qui a formé le parfait des
langues teutoniques. On pourrait découvrir le singulier -ti dans
le démonstratif qui a servi à la déclinaison du pronom de la
troisième personne en sanscrit ; mais le pluriel -nti, qui n'en
peut être séparé, reste encore inexpliqué. La nasale ne peut
avoir été une pure insertion phonétique, et il n'est pas probable
qu'elle soit dérivée d'un prétendu pronom démonstratif an.
Cependant, quelles que puissent être les difficultés que soulève
la troisième personne, la première et la seconde personne du
verbe remontent indubitablement aux cas-régimes originels
des pronoms personnels. Mais ceci implique un temps où
une pareille combinaison n'existait point encore, un temps où
les pronoms personnels n'avaient pas perdu, pour être employés
à l'état de fossiles, leurs anciennes significations générales, où
l'on devait employer un autre procédé pour donner la force
verbale à la racine. Il est remarquable qu'en accadien enu-mu
signifie à la fois « mon seigneur » et « je suis seigneur », et cette
incertitude du sens implique une distinction très faible entre les
212deux parties principales du discours. D'autre part, les pronoms
personnels en japonais, fidèles à leur origine nominale, peuvent
être employés pour désigner les trois personnes. Ici comme
ailleurs, les dialectes des tribus sauvages nous font pénétrer
dans les secrets de l'ancien langage, et nous trouvons que les
Grebos de l'Afrique occidentale ne distinguent entre je et toi,
nous et vous, que par les intonations de la voix ; mâ di signifie
également « je mange » et « tu manges » ; a di « nous mangeons »
et « vous mangez ». Il y a plus ; selon le Rév. J. L.
Wilson, ces pronoms mêmes ne sont que rarement employés
dans la conversation ; c'est au geste de déterminer à quelle
personne est employé le verbe : ni ne, par exemple, signifie :
« je le fais » ou « vous le faites, » selon le geste de celui qui
parle ; de même en Pongué, tónda signifie « aimer » et tōnda
« ne pas aimer 1157 ». Spix et Martius nous décrivent un semblable
état du langage chez certaines tribus brésiliennes où le mouvement
de la bouche dans la direction dont il s'agit, suffit à
donner aux mots « bois-aller », le sens de « j'irai au bois ».

Il est en vérité difficile de s'imaginer un pareil état de choses,
une langue sans pronoms et sans verbes ; cependant c'est de
là qu'est sortie la première conception de l'action par rapport
à la personne, puis par rapport au temps. Les hommes n'arrivèrent
que lentement à se distinguer de leurs prochains ; les
trois pronoms personnels n'ont pu exister qu'après la naissance
d'un pluriel et l'idée d'un pronom sujet fut la dernière à se
former. Le verbe semble avoir été tout d'abord peu différent
du génitif. D'abord le mot mal dégrossi, avec sa puissance de
signification non développée, était accompagné d'un geste qui
lui donnait le sens d'une action ou d'une intention ; ensuite un
substantif lui fut juxtaposé, le sens du composé étant fixé par
l'action extérieure ou par les circonstances ; finalement, ces
substantifs, transformés par l'usure en pronoms personnels,
se différencièrent, et, joints en apposition aux racines, ils formèrent
une espèce de composé où quelque action — manger,
faire, etc., — était attribuée au pronom 2158. Comme dans l'exemple
213tiré plus haut de l'accadien, ou comme dans tant de langues
touraniennes, le magyar par exemple (où ce n'est qu'en usant
de différents mots pronominaux que kés-em « mon couteau », ,
peut être distingué de vár-ok, « j'attends », l'aoriste vár-t-am,
étant réellement identique), la forme verbale était simplement
un génitif et doit être expliquée comme les autres génitifs. Si
nous la représentons par un symbole, nous pouvons dire que
« attendre — moi » fut la source de « mon attente » et de
« j'attends ». La position du pronom en aryen doit être seule
remarquée : il suit, au lieu de précéder, le nom qui le gouverne ;
ce renversement de l'ordre usuel des mots implique non seulement
que les pronoms personnels ont été fixés avant la cristallisation
des formes verbales, mais aussi que le sentiment
que ces pronoms étaient différents de tous les autres substantifs,
et que le pouvoir de l'individu sur l'action était illimité, fut de
tout temps présent à l'esprit aryen. Il fallait pourtant faire
encore un pas en avant pour s'élever de ces relations purement
personnelles à cette conception du temps qui se trouve au fond
même du verbe. C'est une conception encore inconnue à beaucoup
de races, et qui manque notamment aux langues polysynthétiques
de l'Amérique septentrionale. Les habitants de la
Nouvelle-Calédonie, à qui hier et demain sont des termes inconnus,
ou les membres des sociétés communistes de l'ancien
monde, , n'avaient ni le besoin, ni l'occasion de marquer le
cours du temps dans leur existence monotone et végétative. La
catégorie de l'espace précède historiquement la catégorie du
temps.

11. De plus longs éclaircissements sur la métaphysique du
langage sont, je crois, inutiles. Nous en avons assez dit pour
montrer ce que l'on entend par ce mot, et la manière dont on
doit traiter cette partie de la Glottologie. L'analyse comparative
des mots nous conduit aux plus anciennes inventions du langage
pour exprimer les rapports grammaticaux. Nous pouvons
ainsi pénétrer jusqu'au germe, au point du départ de ces
conceptions qui sont résumées dans la grammaire ordinaire.
214Nous remontons, pour ainsi dire, jusqu'à la pensée même dans
sa forme la plus primitive qui se soit réfléchie dans le langage
parlé. Nous entrons dans le monde des idées et, comme le
physicien traitant la théorie de la force, nous nous trouvons
mis en présence de faits métaphysiques.

Chapitre VIII
La mythologie comparée et la science de la religion

Sommaire : 1. On ne peut séparer la pensée et le langage. — 2. Les mots
peuvent influencer la pensée. — 3. Un sens nouveau est assigné à des mots
dont on a oublié la signification originelle. — 4. Les noms, quand ils sont
donnés pour la première fois, résument la science existante. — 5. A mesure
que la société et la science progressent, ces noms deviennent trompeurs et
produisent la mythologie. — 6. La mythologie doit donc être expliquée par
l'histoire des mots, ces fossiles des couches primitives de la société et de la
science. — 7. « Métaphores fanées ». — 8. Les mots n'expliquent que le côté
extérieur de la mythologie ; ils ne rendent pas compte de l'instinct religieux,
caché en elle, qui la conserve. — 9. Nous connaissons par le langage le
développement de cet instinct religieux. — 10. Différences entre une religion
et la mythologie. — 11. La mythologie précède la religion et en général la
colore. — 12. Les dogmes religieux sont explicables par l'histoire du langage.
13. Aussi la mythologie comparée et la science des religions sont-elles des
branches de la Glottologie. — 14. Les souvenirs des religions les plus anciennes
sont renfermés dans des langues mortes. — 15. La religion est l'expression
de la société et l'histoire de la société nous est donnée par le langage
. — 16. La
comparaison des mythes doit s'appuyer sur des preuves étymologiques
. —
17. L'Iliade. — 18. Des mythes semblables naissent indépendamment les uns
des autres chez des races non civilisées. — 19. On ne peut extraire l'histoire
des mythes où manque l'évidence historique
. — 20. Les « Nibelungen ». —
21. L'Evhémérisme. — 22. On peut distinguer dans la mythologie de chaque
peuple ce qui est original et ce qui est emprunté. — 23. Histoire des cyclopes.
24. L'allégorie et la fable mises en contraste avec le mythe. — 25. Origine
du totémisme. — 26. Ancêtres éponymes. — 27. L'instinct religieux se manifeste
d'abord dans le culte des ancêtres. — 28. De là l'origine du culte des
serpents. — 29. Les besoins animaux poussent l'homme au culte. — 30. Fétichisme,
seconde phase du développement. — 31. Germes d'une mythologie. —
32. Adoration de la Nature contemporaine de la période épithétique et d'une
mythologie développée. — 33. Pourquoi y a-t-il si peu de mythes sur la lune ? —
34. Objets de la nature anthropomorphisés. — 35. Cet anthropomorphisme des
objets naturels se perpétua dans le. langage
(c'est-à-dire, dans la, mythologie).
36. Objections adressées à la mythologie comparée : on suppose chez
l'homme primitif une (1) trop haute ou une (2) trop faible imagination. —
37. Origine solaire de quelques mythes prouvée par le Rig-Véda et les mythologies
anaryennes. — 38. Autres objections. — 39. Dogmatologie : comment
on peut comparer les religions.215

1. Le langage, nous l'avons dit, est le miroir de la société
parce qu'il est le vêtement de la pensée. Tout mot a son histoire
et cette histoire est en réalité celle de l'esprit. Ces deux
termes corrélatifs, la pensée et le langage, ne peuvent se séparer,
la pensée n'est que l'élément interne, comme le langage
est l'élément externe. La forme et le contenu, le créateur et la
créature, ce sont là d'autres façons d'exprimer la même idée ;
la statue ne représente pas avec plus de vérité l'imagination
de l'artiste que le mot celle de l'esprit qui le façonne.

2. Et de même que la statue réagira sur l'artiste, et produira,
comme en Egypte, une conception conventionnelle de la beauté
et de la proportion, de même, et à un degré plus élevé encore, le
mot plastique réagira sur l'esprit de l'homme. Les deux faces
du prisme, l'interne et l'externe, agissent et réagissent l'une sur
l'autre ; là où le sens de l'objectivité est puissant, où l'on oublie
que le mot n'est par lui-même qu'un néant, les mots deviennent
nos maîtres et nous dictent l'intelligence des choses. Si
le Grec avec son individualisme autonome pouvait parler de
l'ἀξίωσις λόγου, — c'est ainsi qu'il jugeait sa propre langue —
le Romain amateur du droit, adorateur d'abstractions, ne connaissait
que la vis verbi, véritable écho de son esprit militaire
et dominateur. Le langage est un développement naturel aussi
bien qu'une production artificielle. Il s'est développé à mesure
que la conscience s'éveillait ; bien des choses en lui ne sont
tout au plus qu'à demi conscientes. Au commencement on ne
distinguait pas nettement les parties du discours ou les objets
qui étaient désignés par elles ; tout était dans le chaos, confondu
dans une complexité embryonnaire de sons, et ceux-ci
évoquaient inévitablement des idées erronées et donnaient naissance
à un fétichisme qui confondait ensemble l'agent et le patient.

3. Mais il y a plus : le langage, comme les roches, est
parsemé des débris fossilisés des sociétés antérieures. Des
mots qui étaient pleins de sens non développés peuvent avoir
une signification nouvelle en conséquence des changements
sociaux ; un long usage et une longue habitude peuvent les
avoir privés de leur sens, si bien que la seule signification qu'ils
possèdent est leur simple son ; on a pu encore oublier leur
force originelle et ils peuvent ne survivre que comme des
216noms propres ou en rapport avec des cérémonies tombées en
désuétude ; enfin, on peut les avoir confondus avec d'autres
mots mieux connus, d'où sera résultée une confusion d'idées.
Qui attache maintenant à des termes tels que « démocratie »
ou « église » les mêmes idées qu'ils représentaient pour nos
ancêtres ? Shall et will sont devenus des auxiliaires lorsqu'ils
n'ont plus rien signifié par eux-mêmes ; Jove et Yule ne nous rappellent
plus la voûte resplendissante du ciel ou la roue brillante
qui symbolisait le cercle de l'année (vieux norrois, hjul) ;
beefeater et Brasenose College n'ont pas gardé de traces de
celui qui servait à table (buffetier) ou de la brasserie (Brasenhuis)
d'où ils sont sortis. Les mots par lesquels une période
historique s'efforce d'exprimer ses connaissances et sa pensée
peuvent devenir la mystification des générations suivantes ;
l'explication de ces mots que réclame l'esprit ne sert qu'à faire
durer et à perpétuer un monde tout imaginaire.

4. Le premier acte d'un esprit encore jeune est de demander
la raison de ce qu'il voit autour de lui. La formation d'une
langue elle-même implique le désir de connaître les objets en
les nommant, et en les distinguant ainsi les uns des autres.
Tout nom donné est le résumé de toutes les connaissances que
l'on peut acquérir sur un objet, il contient en lui-même la
réponse que l'homme essaie de faire à la question qui se présente
sans cesse : Pourquoi ?

5. Mais la science et les réponses des premiers hommes
ont dû être très différentes de celles d'une ère plus avancée
de l'humanité. L'Athénien du siècle de Périclès voyait le
monde tout autrement que l'Aryen primitif. Le vieux mot ne
rendait plus la pensée nouvelle ; s'il ne s'était pas étendu avec
la science croissante des hommes, il se rétrécissait nécessairement
et confinait la signification dans les limites qu'on lui
avait assignées à l'origine ; il cessait de réfléchir le savoir vivant
du jour, il n'était plus qu'un symbole vieilli. Les mots vivent
parce que la société qui les produit vit, et les mots vieillis,
comme les vieilles formes sociales, meurent et deviennent des
causes d'erreur. Comme ils ne répondent plus fidèlement aux
objets, l'on doit créer des objets qui leur répondent ; ainsi toute
une construction nuageuse et obscure s'élève sur ces restes
217usés, cachant la réalité et la nature à l'intelligence et à la foi.

6-7. Or, c'est là même ce qu'on appelle la mythologie. Ses
créations se meuvent, comme les ombres homériques, dans
un pays imaginaire ; elles n'ont d'autre fondement que les
noms qui leur sont donnés, car ces noms sont les restes d'un
passé traditionnel, l'héritage qu'ont légué les géants des vieux
temps ; c'est leur seul titre à l'existence et au respect. Il s'ensuit
que les traditions du passé qui leur ont donné l'être doivent
fournir te clef qui permettra de les pénétrer. Nous devons
suivre les mots à la piste dans le passé jusqu'à ce que nous
atteignions l'époque où ils vivaient encore et étaient pleins de
sens. La mythologie est fondée sur les mots ; l'histoire des
mots doit l'expliquer 1159.

8. Mais il ne faut pas oublier que les mots n'expliqueront
après tout que le côté extérieur de la mythologie. Il est vrai
que c'est là son aspect principal ; mais sans un esprit intérieur
pour la soutenir, la mythologie n'aurait pas duré si longtemps,
avec autant de persistance, ni rendu les hommes aveugles à
ses multiples absurdités. Il dut y avoir en elle un élément qui
trouvait un écho dans le cœur humain, qui fit d'elle autre
chose qu'un ensemble de contes à l'usage des enfants, comme
les contes de fées qui pourtant ont la même origine que la
splendide mythologie des poètes grecs. Cet élément fut l'instinct
religieux. Derrière le voile extérieur du mythe était enchâssée
218la croyance à Dieu et à l'âme, de plus en plus dissimulée
peut-être avec le cours des générations, mais toujours
présente cependant, toujours sentie, sauvant la vieille mythologie
d'une mort prématurée.

9. Il est clair que nous sommes ici en présence d'un cas
semblable à celui que nous décrivions dans notre dernier
chapitre. Nous avons retrouvé les conceptions originelles qui
sont au fond des différents rapports grammaticaux par la
comparaison des formes qui les désignent ; de même dans la
mythologie, nous devons découvrir l'esprit qui lui a donné
naissance par une comparaison inductive des diverses formes
dont elle s'est revêtue. Ces formes sont des mots et des phrases ;
par conséquent la mythologie comparée n'est qu'une branche de
la science du langage
.

10. Mais l'idée religieuse peut s'exprimer autrement encore
que par la mythologie. Ce que nous appelons une religion diffère
de la mythologie comme une société civilisée diffère d'une
tribu sauvage. L'une est organisée et artificielle, l'autre est
spontanée et naturelle. Dans la religion, il n'y a plus une demi-conscience
obscure de l'être spirituel ; l'individu s'est éveillé
à la conscience nette de lui-même et de ses rapports avec les
autres. Dans une société communiste la moralité est impossible,
encore moins le culte d'un seul Dieu. C'est seulement
219lorsque la conception de l'individu est née, que commence
l'idée de la responsabilité et avec elle la moralité et l'effort en
vue du salut personnel. Le sauvage ne sait rien de tout cela ;
le péché et l'impureté morale sont des mots qu'il ne comprendrait
pas, sa seule idée du bonheur consiste dans l'abondance
de la nourriture ; les seuls maux dont il désire être délivré
sont les souffrances physiques. Une religion doit être organisée
et individuelle et cela implique d'une part une tradition et une
littérature, de l'autre une aristocratie hiérarchique, et cela
en tant que l'individualisme présuppose la distinction et. la
supériorité. Appeler le fétichisme une religion, c'est donc abuser
des termes. Là où tout homme est son propre prêtre, il
n'y a pas de système où un seul homme connaisse la volonté
des dieux mieux qu'un autre. Rome n'eut pas de religion
jusqu'aux jours de l'empire, car son culte organisé était tout
politique ; la religion de la Grèce était confinée au temple de
Delphes et aux hiérophantes orphiques. Le caractère individuel
d'une religion est universellement reconnu ; là où
l'histoire ne peut nous présenter aucun fondateur comme
Bouddha ou Confucius ou le Christ, des légendes postérieures
se plaisent à faire remonter les cérémonies et l'organisation
religieuse à quelque Numa Pompilius.

11. Mais les fondateurs de religions doivent trouver des matériaux
préexistants. Il faut qu'une race ait l'esprit religieux sans
lequel toute religion est impossible, un fonds consacré de
croyances et de rites traditionnels ; par-dessus tout, il faut que
le peuple veuille bien accepter le système qu'on forme avec
ses anciennes croyances. Le fondateur d'une croyance se présente
généralement comme le réformateur d'un ancien culte
non organisé ; s'il réussit, c'est qu'il fait vibrer une corde en
harmonie avec les besoins et les désirs de son époque. Bouddha
prêche l'évangile de la liberté aux peuples tombés sous
le joug intolérable des castes et le despotisme des brahmanes.
Mahomet brise l'aristocratie des négociants arabes, et proclame
l'égalité des fils du désert devant un seul Dieu et un seul prophète ;
Joseph Smith flatte les penchants sensuels d'Américains
enthousiastes et les rêves millénaires de protestants grossiers.
La mythologie précède nécessairement la religion. Elle peut
220être déracinée par la religion ; ou bien elle peut être acceptée
et absorbée par elle ; elle peut enfin végéter près de la nouvelle
croyance, tantôt comme son alliée, tantôt comme son
ennemie. Mais elle ne lui succède jamais ; car les mythes qui
s'amassent autour de la personne réelle ou imaginaire d'un
législateur religieux sont empruntés à des légendes plus anciennes,
et trouvent seulement un héros nouveau à qui s'attachent
les histoires respectées et les vieilles traditions populaires.
Les saints du christianisme ont pris la place des dieux
et des demi-dieux de l'antiquité païenne, et les divinités du
Véda sont devenues les esprits malfaisants du zoroastrisme.
Tritâ, la puissance hindoue de la nuit, et Ahi, le serpent des
ténèbres, se changent dans l'Avesta en Thraêtaona, le fils du
premier homme, et Azhi dahâka, « le serpent qui mord », que détruit
Thraêtaona. Cette transformation est complète quand la religion
ne peut plus s'assimiler la vieille mythologie : Thraêtaona
et le serpent deviennent le Feridun et le Zohak de Ferdousi,
— le Cyrus et l'Astyage des Grecs. L'assimilation des croyances
préexistantes est nécessairement l'œuvre d'une religion nouvelle :
ces croyances seront modifiées, arrangées, mais si la
religion doit faire son chemin, elle ne peut faire litière des
superstitions courantes et des pratiques religieuses d'un pays.
Ces superstitions déteindront, en quelque sorte, sur la religion
à mesure qu'elle se développera et s'adressera davantage aux
éléments peu cultivés de la société. Il n'est pas rare de voir
une religion commencer par une protestation contre l'idolâtrie
populaire et se mêler à elle d'une manière inextricable.

12. Quand même ce dernier fait ne se produirait pas, il
est évident que, pour bien comprendre une religion, nous
devons connaître le sens des éléments mythologiques qui y
sont incorporés et sur lesquels elle repose, ainsi que le sens
des termes dont elle se sert comme de mots de ralliement. Ces
termes se transforment avec les changements de la science,
des circonstances et des générations. On verra souvent une
Église combattre sur la signification d'un mot qui, en principe,
comportait une signification dont pas un des combattants ne
se doute. Les interminables querelles qui agitèrent l'Europe
sur la question de l'Eucharistie et de l'Ordination auraient été
221inintelligibles pour les premiers chrétiens. C'est une bataille à
propos de mots, mais l'insertion d'un iota n'a-t-il pas suffi un
jour pour inonder Alexandrie de sang ? La Glottologie, avec
son calme, son impartialité scientifique, ses règles de saine
comparaison, est nécessaire pour que nous puissions comprendre
l'origine et le développement des idées religieuses et
des dogmes qui s'efforcent de les traduire.

13. En tant que la science des religions consiste à comparer
des mots et des dogmes entre eux, à retracer leur développement
et leur filiation, elle est, comme la mythologie, une branche
de la science du langage, et son interprète sera la Glottologie.

14. Mais il est une autre raison pour laquelle l'étude comparative
des religions réclame un glottologiste. Les plus vieilles
et les plus intéressantes sont pour ainsi dire enfermées sous
clef dans les mystérieuses retraites de langues mortes. C'est la
méthode scientifique seule qui peut expliquer d'une manière
exacte ce qu'il y a de plus important dans la langue du Rig-Véda,
et encore plus dans celle du Zend-Avesta. Les interprétations traditionnelles
des pandits sanscrits sont souvent grotesques, souvent
le résultat d'erreurs modernes. Quelques-unes des révélations
les plus précieuses des vieux hymnes hindous, qui ont aidé
à résoudre le problème de la mythologie, auraient été impossibles
sans l'application des lois glottologiques. L'Ancien Testament
lui-même ne peut se passer de l'assistance de la Glottologie :
elle seule peut décider si Samson est le Melkarth de Tyr
et l'Hêraklès de la Grèce.

15. Cela est encore vrai si nous examinons la science des
religions à un autre point de vue. Tout système de religion
consiste en un certain nombre de doctrines qui gravitent autour
d'un doctrine centrale ; le sens de cette dernière est d'une
haute importance pour l'intelligence du système entier. Mais
les doctrines changent, tandis que les termes où elles sont formulées
ne changent point ; découvrir leur valeur originelle,
c'est découvrir le sens originel qui était attaché aux mots. Un
bon exemple de ceci est le Nirvana, la conception à laquelle
aboutit tout le système bouddhiste ; tant que nous n'aurons pas
exactement établi la signification première de ce mot et les
modifications historiques qu'elle a subies aux différentes époques
222et parmi des races diverses, nous ne saurons jamais exactement
ce qu'est le bouddhisme. La religion est l'expression
la plus intellectuelle, la plus profonde, et par conséquent la
plus durable de la société ; et si nous devons chercher dans le
langage l'histoire de la société, à plus forte raison devons-nous
y chercher l'histoire de la religion.

16-17. Avant de nous aventurer à comparer entre elles les
religions, nous devons établir l'étude scientifique de la mythologie
sur une base ferme et satisfaisante. En tant que faisant
partie de la Glottologie, elle doit être examinée avec les mêmes
principes et la même méthode. Nous ne devons jamais oublier
qu'elle est une science dépendante, que par conséquent elle
ne doit pas être traitée comme si la science dont elle relève
n'existait pas. Il est absolument interdit de tirer des conclusions
d'une comparaison entre différents mythes lorsqu'elles
ne s'appuient pas sur des preuves étymologiques. Si la Philologie
comparée peut montrer que Pâris représente les Paras
des Védas, les ravisseurs des brillants nuages (vaches) de
l'Aurore 1160 ; qu'Hélène est Saramâ, la déesse de l'Aurore ;
qu'Achille qui meurt à la porte occidentale de Troie est
Aharyus, le soleil, du sanscrit ahar, « jour » : — alors le sujet
de l'Iliade peut bien n'être que l'antique combat entre la nuit et
le jour, la vieille histoire de la victoire et de la mort du héros
solaire autour des murs et des remparts du ciel 2161. Mais faire
223d'Oreste le soleil et de Sémiramis le matin, c'est aller au delà
des limites qui nous sont assignées et affirmer ce qui ne saurait
être prouvé. En comparant les mythes nous ne devons jamais
perdre de vue la partie étymologique du sujet ; c'est elle seule
qui donne de la certitude à nos conclusions. A moins que les
traits d'un mythe ne ressemblent indubitablement à ceux d'un
autre, surtout dans les petits détails, nous devons être très
circonspects à le placer à côté d'un autre, là où les noms
propres ne sont point transparents. Il n'y a pas de doute sur
la signification des noms de Phébus et d'Hypérion, et nous
pouvons les classer sans hésitation aucune avec les autres
mythes solaires, même en supposant que les récits à leur sujet
fussent vagues et généraux ; mais découvrir le soleil à l'horizon
de la mer dans le prince Grenouille des contes de fées, c'est
aller au delà des bornes de l'évidence scientifique.

18. Outre le soin que nous devons prendre ainsi de faire du
langage la base de nos comparaisons, nous devons être en garde
contre ce désir excessif de l'unité qui a été si fatal aux progrès
de la Glottologie. Les lois générales de la mythologie comparée,
comme les lois générales de la linguistique, doivent être obtenues
par des inductions tirées d'exemples aussi nombreux que
possible ; nous devons recueillir les mythes dans tous les
climats et chez toutes les races, et souvent quelque tribu dégradée
et méprisée pourra nous mettre sur la trace des lois que nous
cherchons. La mythologie, comme le langage, est un reflet de
l'esprit humain ; elle appartient plus spécialement à ce que
224nous pouvons appeler l'ère naturelle de l'humanité 1162 ; et puisque
la constitution de l'esprit humain et les circonstances de la vie
du sauvage sont à peu près les mêmes partout, nous devons
nous attendre à rencontrer dans les mythes de toutes les
nations une certaine ressemblance, une même obéissance à
des lois générales. Mais nous ne devons pas aller plus loin ; il
ne faut pas, au mépris des témoignages linguistiques, dériver
d'une même source les traditions mythiques analogues des
Aryens, des Finnois et des Cafres. Là où le langage démontre
l'identité d'origine, il pourra y avoir identité d'origine pour les
mythes, mais là seulement. La coïncidence entre les légendes
de deux races non apparentées témoigne d'une activité intellectuelle
uniforme à l'âge de la création des mythes ; mais
imaginer que cette coïncidence signifie autre chose, c'est
renouveler l'erreur des écrivains d'autrefois qui voyaient dans
l'histoire d'un débordement chez différents peuples une preuve
du déluge biblique. On comprend l'erreur de ces écrivains, car
on leur avait enseigné l'existence d'un seul langage primitif et
la transformation des héros de la Genèse en personnages de
la mythologie païenne. Maintenant qu'il n'y a plus prédisposition
à reconnaître Noé dans Kronos et ses trois fils dans Zeus,
Poséidon et Hadès, il est impossible d'excuser cette confusion
systématique de tous les mythes au mépris des exigences de
la Glottologie 2163.225

19. Il est encore une autre erreur que nous devons éviter.
La mythologie a une géographie et une histoire. Les mythes se
meuvent dans un monde sans réalité qui leur est propre, reflet
du monde véritable transformé par l'ignorance enfantine de
l'homme primitif. Il y a donc une géographie mythique, une
histoire mythique, une philosophie mythique. Quand on eut
oublié le fond primitivement physique du mythe, il fut nécessaire
au conteur de greffer son récit sur quelque personnage,
sur quelque fait, sur quelque lieu. Ceux-ci une fois trouvés et
la couleur locale nécessaire donnée au mythe, le récit continuait
à circuler, à attirer de nouveaux éléments jusqu'à ce
qu'un changement de condition transportât le cercle de mythes
ainsi formés à un nouveau centre local. Rechercher ici des
traces d'histoire est évidemment chimérique. Même en supposant
que l'élément mythique a été enté sur une personne
et un fait réels, ces derniers n'en ont été que le cadre qui
a disparu complètement sous la masse vivifiante de la substance
mythique. Ce qu'il fallait, ce n'était pas de l'histoire, mais des
contes populaires. Il n'y a rien qui périsse plus rapidement
que les noms propres insignifiants qui désignent simplement
des hommes véritables et ne sont pas les reflets cristallisés
d'une légende populaire. Le souvenir du passé ne subsiste que
fort peu dans la mémoire des gens sans éducation ; la bataille.
de Minden, en 1759, il y a un peu plus de cent ans, est complètement
oubliée dans les environs du lieu où se passa l'action ;
selon Hahn, tout ce que les compatriotes de Skanderberg ont
retenu de lui, c'est l'histoire d'une fuite merveilleuse qui n'a
226Jamais eu lieu 1164, tandis que les généalogies albanaises les plus
anciennes ne vont pas au delà de onze ancêtres.

20. Le poème des Nibelungen est un exemple fort instructif des
rapports du mythe et de l'histoire. Le Sigurd de l'Edda 2165 reparaît
dans le vieux conte saxon de « Dietrich de Berne ». Dietrich
ou Théodoric règne à Bonn, dont l'ancien nom était Berne ;Etzel,
l'Atli de la version Scandinave, est le plus jeune fils d'Osid, le
roi de Frise, qui prend la Saxe au roi Melias et vit à Susat,
aujourd'hui Soest en Westphalie, tandis que les Nibelungen ou
« les enfants des nuages » habitent à Worms. Mais l'histoire,
telle que nous l'avons dans le grand poème épique allemand
du XIIe siècle, a subi un nouveau changement. Berne est
devenue Vérone, Dietrich, Théodoric, le fameux conquérant
goth de l'Italie, et Etzel, Attila, roi des Huns. Le Jörmunrek du
mythe islandais qui tue Swanhild, fils posthume de Sigurd,
est maintenant Hermanric, le roi goth de Rome, et Sigurd ou
Siegfried lui-même, avec Brynhild et Gunnar (Gunther) sont
identifiés à Gondicar, le roi bourguignon victime d'Attila, et à
l'austrasien Sigebert qui régna de 561 à 575, épousa Brunehaut,
défit les Huns et fut assassiné par la maîtresse de son frère,
Frédégonde. Mais en dépit de ces coïncidences et de la couleur
historique que les dernières versions d'une époque lettrée ont
donnée au vieux mythe teutonique de la croissance et du déclin
de l'été, — nous savons que l'on ne doit chercher dans cette
légende ni histoire, ni noms historiques. L'Attila de l'histoire
mourut deux ans (453) avant la naissance du Théodoric de
l'histoire, et Jornandès, qui écrivait au moins vingt ans avant
la mort de l'Austrasien Sigebert, connaissait déjà Swanhild,
l'enfant né après la mort de Sigurd. S'il était nécessaire, les
versions islandaises et saxonnes de cette histoire prouveraient
227l'antiquité mythique des noms de ces héros. Quelques
ressemblances de noms peuvent faire qu'un mythe s'enlace
autour d'un personnage ou de quelque événement de l'histoire
réelle ; mais ces derniers cessent par là même d'appartenir
à l'histoire, et, à moins d'être confirmés par des preuves contemporaines,
doivent être relégués dans le pays idéal de la
poésie. La vie de Mahomet est pleine d'éléments mythiques ;
des fragments de vieux récits populaires arabes se sont attachés
à elle, et si nous n'avions pas d'autres témoignages de l'existence
du prophète, nous devrions le mettre dans la même
catégorie que les Rishis du brahmanisme. — Le Charlemagne
qui a pris la place d'Odin dans la tradition, comme dans le
groupe d'étoiles que nous appelons le Chariot de Charles,
appartient au mythe, non à l'histoire. Le mythe s'est accidentellement
attaché à un personnage réel, mais ce n'est pas le
mythe qui nous l'apprend.

21. Rechercher dans la mythologie grecque des faits ethnologiques
et les migrations des tribus, c'est simplement renouveler
Evhémère, qui retrouvait un roi de Crète en Zeus et un
conquérant de la Panchaïe en Ouranos. Étayer de pareilles
conclusions sur des noms de lieux, c'est tourner dans un
cercle vicieux. Il n'y a rien en effet, nous le savons, qui se
corrompe plus aisément que les noms de lieux ou de tribus,
et la tentative d'expliquer leurs formes nouvelles donnera
tantôt naissance au mythe [ainsi la flèche que Petit-Jean
lança par-dessus (shot over) Shotover Hill (Château Vert)]
, ou
encore cet essai d'explication permettra au vieux récit de
se localiser parmi ces noms 1166. Les ruines des monuments
228dans le Péloponnèse 1167 témoignent d'une puissante dynastie telle
que celle qui nous est représentée par les poèmes homériques
dans les princes achéens ; mais, à moins que l'on ne trouve
des monuments contemporains pour corroborer celte peinture
légendaire, nous ne devons pas chercher des faits historiques
dans l'Iliade et l'Odyssée. Même dans ce cas, nous apprendrions
ces faits non pas par les poèmes épiques, mais par des
sources toutes différentes. Tout ce que peuvent faire ces poèmes,
c'est de refléter les coutumes et les croyances de l'époque où ils
sont nés, et, quelque modernisés qu'ils soient dans leur forme
présente, ils placent devant nos yeux la société d'une période
d'où devait sortir la glorieuse civilisation d'Athènes. Celui qui
étudie scientifiquement la mythologie doit toujours se souvenir
qu'il n'a devant lui que des éléments mythiques ; des faits
historiques peuvent y être cachés, — sur ce point il ne peut
229rien affirmer ; — mais, à moins que l'on ne découvre ces faits
par des moyens historiques, il n'y a ni ingéniosité, ni conjectures
qui puissent les extraire du mythe.

22-23. Dans le langage nous devons soigneusement distinguer
ce qui est original de ce qui est d'emprunt : il en est de même
en mythologie. Ce serait pire qu'une méprise que de regarder
comme un mythe primitif la conception hybride qui résulta
de l'amalgame d'Herculus, le vieux dieu italien des enclos (de
herceo), avec le dieu solaire grec Hêraklès ; ou la légende de
Saturne, le protecteur des semailles et de l'agriculture, avec
Kronos qui dut son existence à son fils Kroniôn, « l'ancien
des jours » (χρόνος). Une comparaison faite ainsi ne mènerait
qu'à la confusion. Nous devons en pareille matière nous en
rapporter à l'histoire toutes les fois qu'il est possible, et, comme
on le peut pour la récente mythologie romaine, découvrir quels
éléments ont été importés du dehors ; là où il est impossible
de le faire, le langage est notre seul guide. La Glottologie seule
nous permet d'attribuer aux mythes la même origine, et la
Glottologie seule peut nous renseigner sur ceux qui viennent
d'une source étrangère. Sans elle il aurait été impossible de
reconnaître un récit sémitique dans l'histoire de Mélicerte, le
Melkarth de Tyr ; on n'aurait pas pu rapprocher Minôs de l'aryen
man et manu, au lieu de le rattacher à Ménès, le fondateur du
royaume d'Egypte. Il peut être souvent difficile de découvrir
la présence d'un mythe étranger ; comme les mots empruntés
qui prennent les inflexions de la langue où ils pénètrent, les
légendes empruntées se revêtent d'une forme familière au
peuple qui les adopte. Mais tant qu'on n'a pas séparé les deux
éléments, la mythologie comparée dispose de données premières
mal assurées 1168.230

24-25. Nous devons encore distinguer du mythe bien des
choses qui sont souvent confondues avec lui. Le mythe est la
production spontanée et nécessaire de l'esprit jeune encore qui
prend ses imaginations pour des réponses certaines aux questions
posées à sa curiosité par le monde qui l'environne. Toutes
231différentes sont l'allégorie et la fable créées consciemment et
volontairement ; elles ont généralement une intention morale
et appartiennent par suite à la période religieuse. Dans l'allégorie,
le matériel est élevé au spirituel ; c'est un effort pour
exprimer les émotions les plus hautes de l'âme par les objets
connus et visibles des sens ; dans la fable, le spirituel s'abaisse
jusqu'à se voiler sous le matériel. L'allégorie est le produit de
l'invention individuelle ; elle a pour but soit de cacher la
science plus haute des initiés aux regards des profanes, soit
d'initier les profanes à des idées élevées à l'aide de la métaphore.
Elle diffère de la fable en ce qu'elle ne fait pas des
animaux les interprètes de sa pensée. La fable dont les acteurs
sont les bêtes semble l'une des plus anciennes créations de la
conscience humaine qui s'éveillait. Elle était connue des
Égyptiens au moins dès le règne de Ramsès III, et le Roman
du Renard
a son analogue parmi les Cafres. M. Mahaffy conjecture
que l'Afrique, le pays de l'adoration des animaux, fut
la patrie de la fable. A l'appui de son dire, il rappelle que les
premiers essais des Nègres-Vei, après l'invention par Doalu
232d'un syllabaire, furent des fables sur les bêtes 1169. En tout cas,
les fables où les botes jouent le rôle principal étaient particulièrement
appropriées à l'Egypte dont Juvénal a pu dire :

Oppida tota canem venerantur, nemo Dianam.

Les animaux vivent et se meuvent comme nous, et pourtant
entre eux et nous il y a un grand abîme que nous ne pouvons
pas franchir pour apprendre quels sont leurs pensées et leurs
sentiments. Aussi les races primitives les regardaient-elles avec
un étonnement mêlé de crainte : tantôt ils étaient les seuls
compagnons du chasseur et du pasteur, tantôt on voyait en
eux les esprits des morts ou des êtres divins ; c'est là même
l'origine du « totémisme » qui a fait considérer par les Malais
l'orang-outang ou « homme des bois » comme possédant une
sagesse surhumaine 2170.233

26. En dehors de l'allégorie et de la fable, il y a une autre
espèce de fiction qu'on doit distinguer du mythe. Il n'est pas
nécessaire de faire mention des chroniques mensongères des
moines du moyen âge chez qui la vie séquestrée, à l'écart du
monde et de ses travaux, jointe à une réflexion morbide sur
eux-mêmes, causaient l'impuissance de distinguer le vrai du
faux, — ou les inventions intéressées des patriotes ou des
cireroni. Mais des écrivains, surtout chez les Grecs, ont en
toute bonne foi attribué des ancêtres éponymes aux tribus et
aux races, dans la conviction que des noms de races ne pouvaient
avoir une autre origine, et que, par suite, l'existence de
peuples appelés Assyriens ou Hellènes prouvait suffisamment
qu'il y avait eu un Hellen ou un Asshur. Cette idée a le même
fondement que le mythe né d'une tentative pour expliquer un
mot oublié ; quand une fois elle est devenue populaire et s'est
incrustée pour ainsi dire dans la mythologie flottante du
peuple, elle devient un mythe véritable.

27. Tels sont donc la méthode et aussi les dangers de notre
science nouvelle. Déjà l'on a pu tirer quelques conclusions
qui éclairent cette obscure province de l'histoire et nous permettent
234de retracer le développement et la perversion de, l'idée
religieuse. Dans ces recherches, la mythologie comparée, en
tant que partie de la Glottologie, ne peut se passer de l'aide
des autres sciences, surtout de l'ethnologie. Cette dernière
science nous a permis de remonter jusqu'aux racines mêmes
des vieilles théogonies. Nous apprenons d'elle que l'instinct
religieux se manifeste d'abord dans l'adoration des ancêtres
morts. La société commence par une communauté dont les
membres ne sont pas individuellement distincts, mais forment
ensemble un tout. En d'autres termes, c'est la communauté,
et non l'individu, qui vit et agit. Mais la communauté ne comprend
pas seulement les vivants ; les morts en font aussi partie ;
leur présence peut seule expliquer les rêves du sauvage,
les douleurs et les maladies auxquelles il est sujet. C'est ainsi
que naît la conception d'un monde spirituel. Pourtant, le spirituel
n'est reconnu que dans les objets sensibles. C'est une
image sensible, une émotion sensible, qui convainc le barbare
de l'existence du surnaturel. Les esprits ne sont qu'une partie,
une parcelle de la communauté à laquelle il appartient lui-même.
Il ne lui est pas difficile de les incorporer dans les
objets qui l'entourent. Dans ses rêves ils lui apparaissent sous
une forme corporelle ; quand sa dent le fait souffrir, il croît
sentir quelque esprit malicieux qui le tourmente. On supposa
que ces esprits résidaient dans les animaux et les objets matériels.
Les Hurons croient que les âmes des morts se changent
en tourterelles, les Zoulous considèrent certains serpents
inoffensifs, verts et bruns, comme leurs ancêtres, et leur
offrent en conséquence des sacrifices.

28. Telle est d'ailleurs l'origine de tout le culte rendu aux
serpents ; le serpent qui rampe sur le sol, qui parait se nourrir
de poussière, devait mieux que toute autre chose représenter
les corps enterrés :

…Serpens
Libavitque dapes, rursusque inoexius imo
Successit tumulo, et depasta altaria liquit.
Virg., En. V, 91 sq.

La moelle du corps humain, disaient les Pythagoriciens, se
change après la mort en serpent : ce n'est là que la dernière
235forme de l'ancienne croyance. Chez les Accadiens, le dieu de la
maison, des cités et de la sagesse, qui était symbolisé par le serpent,
était primitivement la terre, et nous rappelle la réponse
des Telmessiens à Crésus : « Le serpent est enfant de la terre »,
ὄφιν εἶναι γῆς παῖδα. Attribuer l'existence spirituelle à des objets
matériels, c'était dès l'abord chose inévitable chez ceux qui ne
s'étaient pas encore élevés à la conscience individuelle et subjective.
Les objets comme les personnes apparaissaient dans
les rêves et c'était l'ombre de la nourriture que l'on offrait,
l'ombre de l'arme de silex qu'on enterrait, pour réjouir le mort
et le défendre au pays des ombres. On ne distinguait pas encore
entre la forme et son contenu.

29. La cause du culte rendu à l'esprit, en un mot du souvenir
qu'on gardait de lui, c'était la crainte ou le désir de
la nourriture. Terrifié par ses rêves ou tourmenté par la
maladie, le sauvage tâchait d'apaiser l'esprit irrité : Tunique
origine d'un culte continu fut l'appétit. Ce fut pour obtenir la
nourriture journalière qu'on sacrifia chaque jour, que chaque
jour on adressa des prières. Ce furent les besoins animaux de
l'homme primitif qui conservèrent vivant l'instinct religieux.
Lors donc que la conception du spirituel eut passé du simple
culte des ancêtres au second degré du culte des objets, les
objets qui avaient une influence directe sur l'acquisition de la
nourriture reçurent les principaux hommages.

30. Le fétichisme, en localisant le spirituel, au lieu d'en
abandonner le souvenir aux chances d'un rêve ou d'une maladie,
rendit possible de choisir les objets qui durent être reconnus
comme divins, et de rappeler à l'adorateur ses devoirs
religieux en lui mettant ses dieux perpétuellement sous les
yeux. Mais le fond, le noyau du fétichisme est le culte des
ancêtres morts de la communauté.

31. Avec le fétichisme, les germes de la mythologie font leur
apparition. Les objets adorés sont, comme je l'ai dit, ceux dont
dépend principalement la satisfaction de la faim. La flèche, la
lance, le harpon, l'arbre fruitier, tels sont les dieux des races
inférieures. La vie indépendante qu'on leur attribue montre
que l'homme est encore à cette période enfantine où l'objet et
le sujet se confondent. On attribue l'activité humaine aux
236choses inanimées, on représente dans le langage le travail des
mains comme accomplissant tout ce que nous attribuons
maintenant à la nature.

32. Quand une fois l'on eut transporté l'activité humaine
aux objets inanimés, il y eut un certain nombre de phrases
stéréotypées dans le langage qui serviront jusqu'à une période
avancée de la science. Cessant alors de représenter la science
du temps, elles créeront un monde idéal, illuminé par le respect
traditionnel et l'auréole de la divinité : ainsi seront posés les
fondements de la mythologie. Le merveilleux Sampo du
Kalewala finnois est le dernier reste d'un temps où le moulin
à bras était investi des attributs de la sainteté religieuse 1171.
Sans nul doute, cependant, les mythes qui remontent à la période
du fétichisme sont rares. Il survit plutôt dans les symboles
qui sont attachés aux différentes divinités, dans le caducée
d'Hermès ou les flèches d'Apollon, ou dans les conceptions
raffinées d'Agnis, « le feu », et Hestia, « le foyer. » Dans la période
du fétichisme, on ne fit pas grand usage des facultés du
langage ; le sauvage était encore économe de ses paroles, indifférent
à la perte de quelques anciens vocables, tandis que l'idée
verbale de l'action luttait encore pour s'exprimer. Mais du
fétichisme sortit un ordre de choses plus élevé. Au moyen de
conceptions comme celles du feu, l'homme primitif transféra
ses associations religieuses des objets que ses propres doigts
avaient travaillés ou qui se trouvaient immédiatement autour
de lui, à ceux dont il ne pouvait comprendre la nature, ni
influencer les effets, et dont il avait lui-même ressenti la
puissance. La voûte brillante du ciel, le soleil, la tempête et le
tonnerre, telles furent alors ses divinités. L'ancien mobile qui
l'avait poussé dans le choix de ses dieux était encore puissant ;
les êtres divins qu'il honorait étaient ceux qui semblaient lui
donner sa nourriture quotidienne, ou la lui refuser quand ils
étaient irrités. Les sentiments de terreur, autrefois inspirés par
l'apparition des morts pendant le sommeil, se reportèrent sur
237les divinités nocturnes dont les demeures souterraines ressemblaient
beaucoup aux sépulcres des morts. Ce n'était que
dans ses rêves que ces dieux pouvaient le tourmenter ; ils ne
pouvaient lui apporter une proie ou nourrir les plantes dont il
vivait : aussi le culte qu'il leur rendait était-il forcé et mesquin.
C'était l'éclat du jour et du soleil et surtout de l'aurore qui
resplendissait lorsqu'il allait à son travail ou à la chasse,
qui absorbait presque tous ses sentiments religieux.

33. Comme Hahn l'a finement remarqué 1172, le rôle assez
mince joué par la lune dans la mythologie est dû surtout au
peu de part qu'elle prend à pourvoir aux nécessités humaines.
Mais les autels fumaient et les hymnes s'élevaient en l'honneur
du soleil, le grand principe de la vie. L'homme ne cherchait
pas ses dieux au delà de l'atmosphère, de l'espace entre le ciel
et la terre, car là seulement se trouvaient les puissances qui
lui permettaient de vivre et d'avoir la conscience d'une existence
supérieure.

34. En vérité les instincts fondamentaux du fétichisme
étaient simplement transférés ainsi à des objets moins grossiers
et plus intellectuels. Au lieu d'adorer des pierres et des
troncs d'arbres, on adorait maintenant la nature. L'ancienne
confusion entre l'objet et le sujet, la vieille ignorance enfantine
qui avait voué ses adorations aux êtres inanimés, existaient
toujours. Les nouveaux dieux furent doués de l'activité humaine ;
et quand les hommes devinrent à demi conscients et à demi
instruits, ils trouvèrent leur langage rempli d'expressions qui
ne pouvaient être expliquées qu'en se souvenant que les phénomènes
de l'atmosphère avaient autrefois été des êtres divins
dont les actions étaient assimilées à celles des hommes. Mais
on l'avait oublié ; ainsi naquit une mythologie de plus en plus
riche. Les vieux noms et les vieilles phrases devenaient de
plus en plus obscurs ; on en rendit compte par des étymologies
populaires. Prométhée, le pramanthas ou « auteur du feu » des
anciens Aryens, devint le représentant du prophétisme, le sage
qui dérobe le feu du ciel pour le bien de l'humanité souffrante,
mais finalement victorieuse. La mythologie, cependant, n'avait
238ni passé ni avenir. Elle venait d'une période où le verbe n'avait
pas encore exprimé l'idée de temps, où les substantifs qui
marquaient les objets particuliers servaient encore à exprimer
à la fois l'action et la volonté. Les révolutions du soleil étaient
chaque jour les mêmes ; il n'y avait pas de temps pour les
décrire, excepte l'aoriste.

35. Il est clair que ce que nous avons appelé la période
épithétique du langage aura été la plus favorable à la naissance
de la mythologie. Une épithète est nécessairement une métaphore ;
elle implique l'action et quand nous appelons la lune
« la mesureuse, » nous la personnifions en même temps, nous
lui attribuons l'activité humaine. Mais non seulement il y eut là
dès l'abord un premier élément mythique introduit ; l'épithète,
étant également applicable à une grande variété d'objets, tendait
à confondre leurs qualités et leurs attributs. En vérité, plus
une société communiste a fait de progrès vers la période épithétique,
plus l'abondance mythologique de son langage est
considérable. Les mythes sont les restes traditionnels de la
manière dont l'homme primitif confondait sa propre notion de
la puissance avec les objets que ses besoins animaux l'avaient
amené à diviniser ; ils témoignent aussi de la tentative faite
pour expliquer ces dieux, lorsque l'état de la société et de la
science qui les avaient produits eut changé. Ces mythes reposaient
sur l'instinct religieux ; c'est ce qui les a sauvés de la
destruction.

36. Les résultats de la mythologie comparée n'ont pas laissé
d'être mal compris et de soulever des objections. Il est certainement
difficile pour ceux qui, par des préjugés d'éducation,
considèrent le mythe comme une corruption de la révélation
ou comme l'altération d'un fait historique ou comme une allégorie
sacerdotale, de se défaire de leurs croyances à cet égard.
Il est encore plus difficile pour ceux qui ont été accoutumés à
rechercher des fragments d'histoire dans la mythologie d'une
nation, guidés apparemment par une divination spéciale, d'acquiescer
aux conclusions d'une étude qui déclare qu'un tel
travail est vain, que le mythe est à l'homme inculte ce que
l'histoire est pour nous, que les quelques faits historiques qui
y peuvent être enfouis ne peuvent être découverts qu'au moyen
239des sources historiques ordinaires. C'est la méthode comparative
qui nous fournit ces conclusions ; c'est la vraie méthode
scientifique, la seule qui puisse nous conduire à la vérité ;
mais elle ne doit pas être rendue responsable des affirmations
téméraires de quelques disciples trop pressés. De même que
nous ne pourrons jamais donner l'origine de tous les mots du
dictionnaire, de même nous ne pourrons jamais expliquer
chaque mythe particulier ; l'effort pour arriver à ce résultat
chimérique discrédite naturellement d'autres conclusions fondées
sur des données suffisantes. Nous devons nous contenter
de règles générales et de l'explication du plus grand nombre
de mythes. Les deux principales objections contre ces résultats
sont, d'une part, qu'ils présupposent chez l'homme primitif
une imagination trop élevée, de l'autre, qu'ils lui attribuent
une imagination trop faible. Nous pourrions laisser ces deux
affirmations contradictoires se neutraliser l'une par l'autre,
mais il vaut mieux dissiper les malentendus sur lesquels
elles sont fondées. — On nous dit : croire que nos barbares
ancêtres étaient toujours occupés à décrire les merveilles de
l'aurore, la course quotidienne du soleil à travers les cieux,
à l'aide de riches métaphores poétiques, c'est une idée simplement
absurde. Le paysan est aveugle aux beautés de la nature
et le sauvage ne se soucie que de ses besoins physiques. —
Mais c'est justement ce dernier fait qui résout la difficulté ;
c'est justement parce que l'aurore, le soleil et le feu semblaient
lui procurer la nourriture dont il avait besoin, que
l'homme primitif les regarda comme des dieux et leur attribua
une puissance humaine. Le vêtement poétique qu'on a jeté
sur eux est une nécessité du langage. La poésie consiste dans
la métaphore, la personnification, l'élégance, et tout cela caractérisait
nécessairement une langue primitive où le spirituel
ne pouvait être compris qu'à l'aide du sensible, où l'objet
et le sujet étaient indissolublement rivés. C'est le langage
scientifique qui est le plus éloigné de la poésie ; le sauvage
s'exprime encore en métaphores poétiques, et les plus anciennes
compositions sont en vers. Le rythme qui se trouve
sous le mythe est le rythme lyrique du langage, — la plus
exquise de toutes les musiques ; et ce qui fait la profondeur du
240mythe, c'est la naïve simplicité de l'humanité dans l'enfance
et la conviction religieuse qu'elle essaie d'exprimer. — Suivant
l'objection contraire, nos ancêtres ne pouvaient être pauvres
en idées au point de borner toute leur attention aux phénomènes
de l'atmosphère. A cela on peut répondre que les circonstances
où se trouvèrent les premiers hommes dictèrent le
choix des objets de la mythologie. Nous ne voyons pas que les
sauvages modernes possèdent de bien nombreuses idées ; le
développement même de la mythologie implique que l'imagination
grandit avec le changement des conditions. Si les éléments
des mythes n'ont été que modifiés, élargis et combinés, mais
non augmentés d'éléments nouveaux, cela tient au caractère
religieux, fondamental, auquel la mythologie dut sa conservation.
Sans l'instinct religieux, la mythologie n'aurait même pas
existé ; elle a pris naissance non pas dans l'imagination du
poète, mais dans les nécessités du culte. En réalité, les assertions
de la mythologie comparative, qu'elles soient vraisemblables
ou non, ne sont pas une théorie subjective, mais la
simple énonciation de l'évidence.

37. Dans bien des cas, tout au moins, le Rig-Véda, ce plus
ancien monument de la race aryenne, montre que telle légende
grecque a une origine solaire ; pour peu que nous tenions
compte des faits, nous ne voyons rien qui nous permette de
ramener la mythologie européenne à autre chose qu'à des
phénomènes atmosphériques. Si quelques mythes primitifs ont
eu une origine différente, nous n'avons plus les moyens de les
découvrir. Ce n'est pas dans la famille aryenne seule qu'une
pareille conclusion est nécessaire, bien que le caractère infléchi
du langage et le développement étendu de la période
épithétique nous induiraient à supposer qu'il y a chez elle plus
de mythologie qu'ailleurs. Les mythes des autres races, partout
où leur signification est assez transparente, partout où les noms
propres sont susceptibles d'analyse, sont tous atmosphériques
et célestes. Ainsi les Esquimaux ont une légende sur la lune :
ils racontent que l'astre, un jour de fête, rencontra une jeune
fille dans une sombre hutte et lui déclara son amour en la
secouant par les épaules. La jeune fille barbouilla sa main de
suie et lui fit une marque ; mais quand on apporta de la lumière,
241elle s'aperçut que c'était son frère et s'enfuit toujours poursuivie
par lui à travers le ciel, où la lune avec sa tache sombre sur
sa joue noircie chasse toujours le soleil. Les Assyriens, dans
un récit apparemment emprunté à leurs prédécesseurs, les
Accadiens, racontent aussi comment Allat ou Astarté, « la reine
du ciel, avec les cornes en croissant », descendit du ciel par les
sept portes de l'enfer, laissant à chacune quelques-uns de ses
ornements : ses boucles d'oreilles, son collier, sa ceinture, ses
anneaux, enfin elle atteignit, dépouillée de tous ses vêtements,
le pays de la mort où dormait le soleil d'hiver, pour retourner
ensuite et reprendre à chaque porte les ornements qu'elle y
avait laissés. Chacun reconnaîtra dans ce récit la croissance et
la décroissance de la lune ; on comprendra aussi comment
un vieil hymne babylonien appelle le soleil « celui qui ouvre
les brillantes serrures du ciel 1173. »242

38. Les deux derniers arguments mis en avant contre l'interprétation
scientifique de la mythologie sont : 1° les limites élastiques,
le caractère vague et général du mythe ; 2° les étroites
restrictions locales auxquelles il est fréquemment soumis.
Tout récit de naissance, de mort ou de mariage, toute histoire
où un héros émigré de l'est à l'ouest, peuvent être introduits,
dit-on, par les théories de la mythologie comparée, dans le
cercle des mythes solaires. Les traits du mythe sont si généraux
qu'il est possible de transformer tout individu, quel qu'il
soit, en une image du soleil, comme l'archevêque Whateley
reléguait Napoléon 1er dans le royaume des fables. Mais ces
objections reposent sur cette fausse idée qu'il suffit de comparer
deux légendes pour déterminer leurs caractères. Tout au
contraire, une comparaison scientifique doit se conformer à
toutes les règles d'une science spéciale ; et puisque la Mythologie
comparée n'est qu'une branche de la Glottologie, nous ne
devons pas faire un pas sans nous appuyer sur le langage. Ce
n'est pas seulement parce que sa vie et ses travaux ressemblent
à ceux des autres héros solaires qu'Héraclès est le soleil,
mais parce que son nom même, qui vient de sivara, « la
splendeur du ciel », ainsi que les noms de ceux avec qui il est
mis en rapport, — Augias, Déjanire, Iole, — révèlent son origine
solaire. La seconde objection est encore moins plausible.
On nous demande pourquoi l'histoire de Céphale et de Procris,
par exemple, c'est-à-dire le soleil levant et la rosée, eut un
caractère si local qu'aucun auteur n'y fait allusion avant
l'époque d'Apollodore et d'Ovide. Nous nous contenterons de
répliquer : Comment se fait-il que tant de vieux mots disparaissent
complètement de la langue d'un pays et surgissent
tout à coup à une époque tardive d'obscurs dialectes provinciaux ?
Notre bon vieux mot anglais laik, « jouer », se cache maintenant
dans les recoins des comtés du Nord, tout comme les
mythes de la Grèce préhomérique survivaient dans les traditions
de paysans illettrés pour y être comme découverts et remis
243en lumière aux jours des dilettanti de cour et des amateurs
d'antiquités.

39. Une fois la question de la mythologie résolue, nous pouvons
passera la science comparative des religions ou, s'il nous
est permis de forger un mot, de la Dogmatologie. Nous devons
ici comparer et classer les divers systèmes religieux qui
ont prévalu dans-le monde, décrire leurs rapports, leur origine
et leur développement. Bien entendu, ce n'est que la forme
extérieure, l'enveloppe, qui doit nous préoccuper ; l'esprit religieux
qui inspire ces créations appartient à une autre branche
d'études. Nous n'avons pas à nous occuper de la vérité ou de
la fausseté des religions particulières ; c'est un point que nous
laissons aux théologiens. Nous n'avons pas non plus à raconter
l'histoire d'une croyance particulière et du développement
de ses dogmes. Les querelles des catholiques et des ariens, les
disputes de Nestorius et de saint Cyrille sont pour nous de
peu d'importance. Ce qu'il nous faut, ce sont des résultats
généraux, de même que la Glottologie fait usage des matériaux
amassés par les spécialistes dans chaque langue. Nous avons
moins encore à nous inquiéter de la biographie des fondateurs ou
des réformateurs de religion ; il nous importe peu qu'ils soient
ou non des personnages mythiques. Ce sont les idées ou plutôt
la forme des idées qu'ils ont utilisées et arrangées, la façon
dont ces idées ont été par la suite modifiées et complétées,
qui intéressent la dogmatologie. Comme dans la plupart des
cas nous ne pouvons arriver à ces résultats qu'à l'aide du langage ;
la science des religions, non moins que la mythologie
comparée, a besoin du contrôle de la Glottologie. Jusqu'ici la
science des religions n'a fait que peu de progrès. Nous en
sommes encore à amasser des matériaux, à apprendre à lire
les livres sacrés de l'Orient et à les interpréter. Néanmoins on
a pu déterminer quelques lignes générales où devront être
comprises les conclusions de la science nouvelle. Nous avons
déjà reconnu que les systèmes religieux et leur développement
obéissent, comme tout le reste, à des lois générales et que
chaque race a formé des systèmes d'une manière qui lui est
propre. Le Chinois, à langue isolante, diffère par ses croyances
de l'Aryen et du Sémite qui se servent de l'inflexion. Ceux-ci
244ont eu aussi des idées religieuses différentes, mais on peut
observer entre eux deux une certaine ressemblance générale.
Comme le bouddhisme et le zoroastrisme sont sortis tous deux
du brahmanisme, de même le christianisme et le mahométisme
sont sortis du judaïsme. Bouddha prêche l'égalité des
hommes pour combattre la religion aristocratique de Manou ;
de même le particularisme juif s'est effacé devant l'universalité
du christianisme ; le prophète de l'Avesta n'était pas moins
clair dans son dualisme accusé, d'où devait sortir le monothéisme
par l'absorption du mal dans le bien, que ne l'était le
prophète du Koran dans sa doctrine d'un Dieu unique. Le
bouddhisme et le christianisme présentent d'étroites analogies.
De même que Sakya-Mouni apparut environ 600 ans avant la
naissance du Christ, Mahomet apparut environ 000 ans après
cet événement : 300 ans après son institution, le bouddhisme
devint religion d'État sous le puissant monarque Asoka, sur
l'ordre duquel s'assembla un concile pour discuter les matières
de la foi et de la discipline ; de même, Constantin se convertit
et réunit, en 325, le concile de Nicée. On peut établir un parallèle
entre les monastères chrétiens et les monastères bouddhistes,
le pape de Rome et le lama du Thibet. Le culte des
images et les cérémonies compliquées de l'Église du moyen
âge ne ressemblent pas plus à la divine morale du Sermon sur
la Montagne que l'adoration des reliques, les machines à
prières, les rites de la hiérarchie bouddhiste ne ressemblent
au simple code de morale pratique laissé par Bouddha à ses
disciples 1174.

Bien des faits actuellements obscurs dans le dogme s'éclairciront,
grâce aux progrès de nos études comparatives. Ici,
comme ailleurs, on verra que nous héritons des croyances
oubliées de nos pères. Les mots, les phrases, les pratiques
245nous viennent du passé, mais nous avons mis en eux un nouveau
sens et un nouvel esprit. Le fondateur d'une religion,
quelque grand qu'il soit, quelque divin qu'il puisse être dans
la croyance de ses disciples, a pourtant affaire à des hommes.
Il doit travailler sur des idées qui sont en faveur à son époque ;
et bien qu'il puisse leur donner une nouvelle direction, ses
sectateurs ne le comprendront et ne lui obéiront que dans la
mesure de leurs connaissances. Comme ces connaissances
varient de génération en génération, les idées religieuses varieront
elles-mêmes et se teindront, dans la suite des âges,
des couleurs de chaque siècle nouveau.

Chapitre IX
L'influence de l'analogie dans le langage

Sommaire : 1. Importance du principe de l'analogie et ses rapports avec le
dépérissement phonétique. — 2. Ce que l'on entend par fausse analogie. —
3. L'analogie agit sur la forme comme sur la matière du langage. — 4. L'action
de l'analogie est due à la paresse et à l'instinct d'imitation. — 5. Des
racines différentes par le sens peuvent être alliées. — 6. Changements produits
par l'analogie dans l'accent, dans la quantité, dans la phonétique. — 7. Explication
de la loi de Grimm. — 8. Fausses analogies dans les poèmes homériques.
9. L'analogie créatrice dans la matière d'une langue (différences euphoniques
devenant des différences de sens). — 10. La permutation des voyelles
en aryen considérée comme l'origine de la flexion. — 11. Influence de l'analogie
sur les formes grammaticales, sur la construction, sur la syntaxe. —
12. Position du verbe. — 13. Influence de l'analogie sur la signification des
mots. — 14. Étymologie populaire : analogie et mythologie. — 15. Étymologies
erronées dans Homère. — 16. Affectations d'archaïsme dans l'Odyssée. —
17. L'orthographe anglaise moderne. — 18. Origine et nature de la poésie et
de la rime. — 19. Conclusion.

1. Les phénomènes de l'altération phonétique sont peut-être
les premiers à éveiller l'attention du linguiste. Ils se montrent,
pour ainsi dire, à la surface du langage ; ils s'imposent d'eux-mêmes
à l'attention, et le lent et graduel changement qui
s'opère dans le langage semble à première vue n'être dû qu'à
eux seuls. L'usure el l'altération incessante des mots et de
leurs sens, dont les générations contemporaines ne s'aperçoivent
guère, sont comme la destruction des roches rongées par
246l'air, par l'eau et par la glace qui, à travers les longues séries
des époques géologiques, a formé la croûte de la terre, creusé
les vallées et pétri les montagnes éternelles. Et de même que
ce procédé constant de destruction a effacé des myriades de
liens intermédiaires entre les formes successives de la vie, et
causé ainsi l'imperfection de l'histoire géologique, de même
dans le langage l'action de l'altération phonétique ne nous a
laissé que des débris et des épaves d'anciens états du langage ;
elle a effacé des mots et des formes qui seules pouvaient expliquer
l'origine de ce qui nous est resté et établir nettement
la filiation des langues. Il n'est donc pas étonnant que l'altération
phonétique ait pris une importance exagérée aux yeux
des philologues, ni même qu'elle ait fait oublier tous les autres
principes qui président au développement des langues. Son
nom même montre pourtant qu'il ne peut être un principe
d'application universelle. La phonétique n'est qu'une partie de
la Philologie comparée ; elle s'occupe de la partie formelle du
langage, et non de son contenu. Et bien qu'en Philologie la forme
et le fond ne puissent être séparés qu'arbitrairement pour faciliter
l'analyse scientifique (le langage n'étant que l'expression
extérieure de la pensée), cependant un principe qui ne régit
que la forme seule ne peut être que d'une application limitée
et non pas générale. En vérité, si nous examinons attentivement
la question, nous trouverons que l'altération phonétique
subit fortement l'influence d'un principe plus compréhensif,
celui de l'analogie. C'est là un élément capital de changement
dans la signification aussi bien que dans la forme des mots ;
en même temps que le dépérissement phonétique use et détruit,
l'analogie reconstruit et répare. L'un est l'agent destructeur,
l'autre l'agent créateur, bien que tous deux aient la
même origine, à savoir la paresse humaine.

2. L'une des fonctions les plus importantes de l'analogie est
la production d'une nouvelle grammaire. La grammaire n'est
pas seulement le squelette d'une langue ; c'est aussi le sang
qui en soutient la vie, elles changements qui s'y produisent
sont en grande partie causés par l'analogie. Mais l'analogie
peut être fausse ou vraie ; bien plus, dans l'histoire du langage,
nous verrons que la fausse analogie n'a pas moins agi
247que la vraie. Un grand nombre de noms féminins en français,
comme étude et voile, sont nés d'une comparaison erronée du
pluriel neutre se terminant en a avec la terminaison semblable
du singulier dans la première déclinaison latine. Comme la
majorité des noms appartenant à cette déclinaison étaient féminins,
l'esprit et l'oreille vinrent à associer si étroitement
l'idée de féminin à la terminaison a qu'ils assignèrent ce genre
à tous les mots qui se terminaient par cette voyelle. L'instinct
conduisit ici aune fausse conclusion, c'est-à-dire qu'il ignorait
l'histoire vraie et la signification de certaines formes linguistiques,
et cette confusion, cette violation du développement
historique et régulier du langage, est ce qu'on entend en Philologie,
quand on parle de fausse analogie dans le langage.

3. Mais l'analogie n'agit pas seulement sur les formes ; la
matière et la forme sont également sujettes à son influence.
Les rapports de grammaire, les règles de syntaxe, la signification
des mots sont changés et altérés par son action subtile,
et, d'autre part, elle transforme insensiblement la forme
extérieure et le caractère du vocabulaire. A n'en point douter,
l'altération phonétique et l'analogie marchent de pair, puisque
nous ne pouvons pas, excepté sur le papier, séparer l'essence
interne d'un mot de la forme qui l'exprime, mais il n'y
a pas d'erreur plus fatale que de prétendre qu'une conception
nouvelle, un rapport grammatical nouveau puissent sortir d'un
simple changement phonétique. Ces phénomènes sont dus à
l'analogie et non au dépérissement phonétique. Ce ne fut pas
la prononciation néo-latine et la forme de « voile » qui fit de
ce mot un féminin, mais bien le fait qu'une forme particulière
avait déjà été appropriée au genre féminin dans un nombre
considérable d'exemples. L'interne, dans le langage comme ailleurs,
ne peut pas dériver de l'externe, alors que souvent l'interne
donne naissance à l'externe. Ce fut pour être le véhicule
de la pensée intérieure que le langage fit son apparition dans
le monde ; les étymologies populaires, qui modifient la forme
extérieure d'un mot afin de le faire concorder avec une idée
intelligible, en témoignent encore aujourd'hui.

4. Le principe de l'analogie peut être en partie attribué au
désir de s'épargner de la peine, en partie à l'instinct naturel
248de l'imitation. Il est plus aisé pour les organes vocaux de répéter
les mêmes sons que d'en essayer un nouveau, et la répétition
d'une même idée ou l'expression d'une idée analogue
demande à l'esprit un moins grand effort. L'habitude est un
pouvoir souverain dans la vie ; les sens et les idées auxquels
nous sommes accoutumés naissent sans être appelés dans l'intelligence
et sur les lèvres. Chacun doit avoir éprouvé quelque
difficulté à prononcer un son d'une langue étrangère qui n'a
pas d'analogue dans la sienne ; l'effort de la voix pour le produire
sera en proportion avec l'étrangeté du son. Plus le système
inflexionnel d'une langue est régulier, plus nous l'apprenons
facilement. La facilité avec laquelle on peut apprendre
l'italien, comparée à la difficulté de l'allemand, vient en grande
partie de la régularité plus grande de ses inflexions. La tendance
de tout progrès linguistique est de réduire le nombre
des anomalies et de les ramener toutes, quelle que soit leur
origine, à un même type unique. Ainsi, en grec moderne,
certaines déclinaisons sont devenues les paradigmes d'après
lesquels se déclinent tous les substantifs ; des mots tels que
φύλαξ sont depuis longtemps devenus φύλακος 1175. Cette assimilation
des formes et des terminaisons grammaticales est accélérée par
le contact avec une autre langue. Les exceptions et les irrégularités,
qui semblent toutes naturelles à l'indigène, sont toujours
odieuses à l'étranger ; elles exigent de lui un plus grand
effort de mémoire et d'attention. Sans parler de la perte générale
des inflexions, dont beaucoup étaient devenues inutiles, la
prépondérance du pluriel anglais en -s est due à l'invasion
normande, de même que l'adoucissement de l'aspirée gutturale
dans des mots tels que enough et though 2176. L'assimilation, cause
249si fréquente de changements phonétiques, est uniquement
causée par le désir de ne pas prononcer un son nouveau et
par la liberté donnée à l'analogie d'opérer sur une lettre adjacente.
D'autres changements phonétiques se sont généralisés et
conservés dans une langue par l'action du même principe. Mais
ce n'est pas seulement le changement phonétique qui est influencé
de la sorte par le désir de s'épargner de la peine. Rien
n'est plus difficile que de se pénétrer d'une pensée nouvelle ;
aussi les conceptions applicables à un certain ensemble de
phénomènes sont transportées à une classe entièrement différente
et peut-être tout opposée ; on découvre ingénieusement
des similitudes entre les objets les plus dissemblables. On mit
longtemps à distinguer les uns des autres les divers rapports
d'espace, de temps et de manière, et nous pouvons aujourd'hui
même entendre employer à propos du temps des expressions
dont on ne devrait strictement se servir qu'à propos de l'espace.
Ainsi encore, la multiplicité des sens d'un même mot
que constate le vocabulaire, est le résultat de l'effort pour acquérir
de nouvelles idées sans prendre la peine d'inventer de
nouveaux mots. Les mots post et arm sont des exemples parfaits
de ce procédé sommaire de l'esprit humain pour accroître
la richesse de ses conceptions. De la simple idée d'une chose
placée (post), nous avons tiré un millier de dérivés, depuis le
pieu jusqu'à la poste aux lettres. De même, l'analogie a étendu
la signification de arm aux moyens de défense que portent les
hommes, au bras de mer et à la puissance de la loi. Si Curtius
est dans le vrai, on ne saurait trouver un meilleur exemple de
l'extraordinaire transformation subie par les mots que l'adjectif
homérique φοξός, qui, dérivé de la racine bhaj, « cuire », signifiait
primitivement « un vase de terre cuite » ; et finit par
être appliqué à la tête de Thersite dont la forme pointue rappelait
l'« amphore » domestique avec le fond en pointe pour
la ficher en terre 1177.

5. Quand nous considérons la façon dont le dictionnaire
250s'est accru et altéré sous l'action de l'analogie et les cas invraisemblables
où nous la voyons en œuvre, nous pouvons à
juste titre être circonspects avant d'admettre l'indépendance
primitive de deux racines qui se ressemblent par le son, mais
diffèrent par le sens 1178. Il n'est pas plus difficile de comprendre
comment le nom de guinea-pig (cochon d'Inde) a pu être donné
et, qui plus est, accepté par des gens qui connaissaient le
cochon, que de comprendre comment les habitants des îles
de la mer du Sud ont pu appeler le chien un « porc » ou que les
Kouriaks aient pu nommer le bœuf « l'élan de Russie »'
(Ruski olehn) 2179.

6. Nous devons maintenant examiner l'influence de l'analogie
sur la matière et la forme du langage. Voyons d'abord ce qui
regarde la matière. L'analogie y produit des changements dans
l'accent, la quantité, la prononciation. C'est plutôt la fausse
analogie que la vraie qui est le principe conducteur ; les raisons
historiques en faveur de telle prononciation sont oubliées, et
l'on conforme les mots à ce qui est devenu, pour une cause ou
pour une autre, le type favori et le plus répandu. Ainsi la tendance
générale de notre langue est de reculer l'accent aussi
loin que possible ; c'est pourquoi des mots comme balcony et
illustrated qui, il y a cinquante ans, étaient prononcés avec
l'accent sur la pénultième, sont maintenant prononcés : bálcony
et illústrated. Contemplate et blasphemous, où Tennyson et
Milton conservent l'accent sur la pénultième, sont presque toujours
251accentués sur la première syllabe, et revenue a depuis
longtemps suivi leur exemple. Tôt ou tard l'analogie supprimera
toutes les exceptions pour les mettre en harmonie avec ce qui
est devenu la règle dominante de la prononciation. Nous ne
pouvons pas expliquer autrement comment il se fait que les
Irlandais et les Bohémiens accentuent tous leurs mots sur la
première syllabe et que les Gallois et les Polonais les accentuent
tous sur la pénultième 1180. Le gallois et l'irlandais, le
bohémien et le polonais sont des dialectes trop étroitement
apparentés pour que nous ne soyons pas obligés de croire que
l'idiome d'où ils sont sortis se prononçait à une certaine époque
de la même façon ; mais les circonstances ont produit un mode
particulier d'accentuation qui devint à la mode dans chacun
des dialectes séparés et graduellement tous les mots furent
ramenés à ce type prédominant. Il doit en avoir été à peu près
de même en latin et dans le dialecte éolien de la Grèce. Nous
savons maintenant que le rejet régulier de l'accent aussi loin
que possible, fut le dernier résultat de l'analogie, et non pas
le reste d'un usage primitif. L'accentuation normale du grec
s'accorde avec celle du sanscrit védique, même dans des cas
aussi arbitraires en apparence, que ceux des noms de nombre
différemment accentués, tels que pánchan et πέντε, saptán et
ἑπτά ;le dialecte dorien a plus fidèlement conservé le paroxyton
de la troisième personne du pluriel à l'aoriste second, qui se
terminait primitivement par une syllabe longue (ἐτύποντ), que
la langue classique où l'ancienne forme du mot était oubliée et
où l'on suivit la tendance qui devint une loi dominante en
éolien et en latin 2181. La quantité se rattache étroitement à l'accent ;
là encore l'influence modifiante de l'analogie a été active.
Nous en trouvons un bon exemple dans la règle latine qui
permet qu'une voyelle placée devant une muette suivie d'une
liquide soit longue ou brève. Ainsi nous avons latēbrae ou latěbrae
252de latēre, scatēbra ou scatěbra de scatēre ; et Horace, parlant
de la fontaine de Bandusie, dit : splendidior vïtro. Or,
d'après toutes les lois de la prosodie, la première syllabe de
vitrum devrait être longue comme la syllabe médiane de latebrae
et de scatebra : car ce mot est pour vis-trum, c'est-à-dire
vid-trum, de la racine vid. Mais en de nombreux exemples la
voyelle placée devant la double consonne était brève de nature
et comme elle pouvait être allongée en cas de besoin, on en
vint à croire que toute voyelle placée devant une muette et une
liquide pouvait être ou longue ou brève ; de la sorte, une voyelle
naturellement longue fut employée comme brève toutes les fois
que le réclamaient les exigences du mètre. La même chose
s'est produite pour les mots terminés en d ou en t. La majorité
des mots terminés par une dentale avaient la voyelle de leur
dernière syllabe brève ; en conséquence, toutes les syllabes de
ce genre furent regardées comme brèves quand même leur
voyelle eût été originellement longue. Aussi trouvons-nous
employés comme brefs des mots tels que sed, vieil ablatif du
pronom de la troisième personne, ou sit, forme contractée de
l'optatif siet qui avait l'e long 1182. Hartel a montré qu'en grec l'
du datif pluriel et l' des pluriels neutres étaient primitivement
longs ; on en trouve encore des traces dans Homère 2183. La syllabe
brève finale de la troisième personne plurielle du verbe (λέγουσι,
pour λέγοντι) et la terminaison brève des noms de la troisième
déclinaison à l'accusatif (ποδὰ, pour ποδὰμ) conduisirent à abréger
toutes les finales en et en  ; et quand une fois l'oreille et la
langue se furent accoutumées à ces terminaisons brèves, on
conforma tous les nouveaux cas qui se présentaient à l'analogie
générale.

Mais ce n'est pas seulement l'accent et la quantité, c'est
aussi la prononciation des syllabes et des lettres qui relève de
ce même principe modificateur. On peut voir combien une modification
dans les syllabes et les lettres dépend d'une modification
de l'accent par l'exemple du prétendu guna, où la modification
253de la voyelle est entièrement causée par la manière
dont on appuie sur elle. Mais quelle que soit la cause du changement,
quand une fois la prononciation nouvelle s'est enracinée
dans une langue, elle s'étend graduellement à tout le
vocabulaire ; aussi arrive-t-il qu'un son autrefois familier à une
langue disparaît si complètement que ceux qui la parlent
deviennent incapables de le prononcer quand ils le rencontrent
dans une autre langue. Un exemple frappant de ce phénomène
se trouve dans l'histoire des gutturales aspirées en anglais. Un
fait semblable paraît s'être produit en assyrien dans le cas de
la lettre 'ayin. Elle avait été affaiblie en un i voyelle modifié ;
aussi, quand on eut besoin d'exprimer le nom de la ville de
Gaza en Palestine, on ne put trouver de meilleur équivalent
du vieux son guttural de 'ayin, tel qu'il s'était conservé dans le
sémitique occidental, que la gutturale aspirée ordinaire kheth
et ainsi 'azzah s'écrivit khazitu 1184. L'action de l'analogie sur la
prononciation n'est nulle part plus manifeste que dans l'adoption
des mots étrangers. Un Français supprime les consonnes
finales des mots qu'il emprunte ; l'Anglais dit Marsails et Pariss,
lieútenant et passport. Notre langue est un très intéressant
monument du changement profond et universel dans la prononciation
que peut causer l'influence de l'analogie, quand des
circonstances spéciales donnent à un mode particulier de prononciation
la supériorité dans la lutte linguistique pour l'existence.
Nos voyelles ne sont plus du tout ce qu'elles étaient il y
a trois siècles. L'a et l'i sont devenus des diphthongues et l'e a
pris la place de l'i. La cathédrale de Sir Christopher Wren est
Saint Paul et non Saint Powl ; on a depuis longtemps cessé
de faire sonner l'e final. Mais en ce moment même un nouveau
changement s'accomplit. De même que le français se nasalise
de plus en plus, les voyelles anglaises s'amincissent continuellement.
L'a ouvert dans des mots tels que mast ou bad est
une marque de cocknéyisme et le son diphthongué de u s'étend
partout. La même préférence pour les sons diphthongués se
manifeste dans la prononciation des mots tels que either et
neither ; on commence à prononcer la première syllabe de ces
254mots comme s'ils étaient allemands, bien que le seul autre
mot anglais qui pût autoriser une telle prononciation est le
mot mal orthographié height, de high. Nous prononçons les
trois premières voyelles de l'alphabet d'une manière essentiellement
différente de celle dont nous les prononçons dans la
plupart de nos mots 1185. La raison en est qu'elles sont ainsi prononcées
dans trois mots d'un usage très commun : a, me et I.
C'est là un curieux exemple du pouvoir de l'analogie : bien que
la majorité des mots soient contraires à cette prononciation, la
fréquence dans le discours des trois mots indiqués ci-dessus,
ainsi que les valeurs assignées aux trois voyelles comme lettres
de l'alphabet, nous amènent à leur donner cette prononciation
partout où elles se rencontrent dans les termes étrangers qui
ne sont point familiers 2186. L'influence de l'analogie sera naturellement
plus grande là où nous avons affaire, non à l'orthographe,
mais exclusivement au son. Le pouvoir exercé par ce
principe sur des mots écrits nous permettra de comprendre
combien il affectera les mots pariés, surtout dans une société
illettrée.

7. Ceci, je croîs, nous expliquera les phénomènes de la loi
de Grimm. Un accident peut avoir rendu une prononciation
particulière de quelque lettre prédominante dans l'une des
branches de la famille aryenne. Quand cette prononciation se
fut établie dans les mots les plus communément employés, ou
dans la majorité de ces mots, ou qu'elle se fut imposée au goût
populaire par sa facilité ou par quelque autre raison, elle fut
étendue graduellement à tous les autres cas du vocabulaire.
Nous pouvons ainsi nous rendre compte de l'uniformité remarquable
et de la régularité dans la permutation des sons que
255l'on remarque chez les diverses langues du groupe aryen.

8. Dans ce cas l'action de l'analogie aurait été naturelle ; mais
elle peut être aussi produite artificiellement. On en trouve un
excellent exemple dans le dialecte homérique. L'Iliade et, à
un degré moindre, l'Odyssée 1187 sont le produit de diverses générations ;
d'anciennes formules épiques, d'anciens vers se sont
transmis par la tradition de rhapsode en rhapsode et ont formé
un corps de poésie qui n'a cessé de s'accroître. On les imita,
mais ces imitations étaient souvent fondées sur de fausses
analogies. La vieille prononciation était oubliée et des phénomènes
à l'origine philologiques furent attribués à une licence
256métrique ; dès lors, on les appliqua dans des cas tout à fait différents.
Mangold a remarqué que l'analogie de la diectase ou de la
résolution des voyelles dans les verbes en -αω, où elle avait une
raison philologique, conduisit à une résolution semblable de
la syllabe dans les verbes en -οω, dans les subjonctifs des verbes
en -μι, et ailleurs, où elle était absolument injustifiable 1188.

9. Avant de quitter cette partie du sujet, je ferai remarquer
que, même dans le matériel de la langue, l'analogie se montre
comme un principe créateur et reconstructeur. L'anglais s'est
enrichi grâce à elle de quelques pluriels anormaux. La distinction
par la voyelle entre man et men, foot et feet, était en anglo-saxon
purement euphonique. Le datif singulier était men,
comme le datif et le génitif pluriels étaient manna et mannum.
Mais la forme abrégée en e se rencontrait plus fréquemment
au pluriel qu'au singulier. Quand disparurent les cas de l'ancienne
langue, cette différence insignifiante devint significative.
A absorba le singulier et e le pluriel, au lieu que l'une ou
l'autre lettre devînt prédominante. La distinction entre le présent
et le parfait des verbes tels que lead, led est de même
nature. L'imparfait anglo-saxon était marqué non par le changement
de la voyelle, mais par la flexion ; quand la flexion
disparut, la plus grande fréquence de la voyelle sourde au temps
passé, due à l'inflexion (ledde), fit qu'on l'assigna à toutes les
personnes et qu'elle devint la caractéristique du temps. De
même, en grec, la distinction entre les verbes en -άω, -έω et
-όω fut tout d'abord purement phonétique, chacune des voyelles
n'étant qu'une modification delà même terminaison originelle
que nous trouvons en sanscrit ; mais, comme un nombre considérable
de verbes en -όω étaient actifs, et que beaucoup d'autres
en -έω étaient neutres, la forme en -όω fut de plus en plus spécialisée
pour marquer une idée transitive et celle en -έω pour
marquer une idée intransitive ; la forme en -άω flotta entre
les deux sens. Cette distinction de sens, il est vrai, ne fut pas
complètement généralisée : mais nous pouvons difficilement
257douter qu'elle ne l'eût été si le grec avait vécu assez longtemps
et n'était pas devenu une langue littéraire. Il est très probable
que la voyelle qui indique le sens des verbes arabes a la même
histoire. En arabe u (et i, en grande partie) marque un sens
passif ; a marque généralement un sens actif. On retrouve les
traces de cette distinction en hébreu, en araméen aussi bien
qu'en assyrien ; mais ce qui est devenu la règle en arabe, n'est
qu'une tendance dans les autres idiomes sémitiques 1189.

10. Le changement de la voyelle euphonique en voyelle significative
doit avoir été beaucoup plus aisé dans une langue sémitique
que dans une langue aryenne ; car l'analogie est tout en
sa faveur ; la grammaire sémitique préférant effectuer au
moyen d'un changement interne de la voyelle ce qui est opéré
par la flexion externe dans le groupe indo-européen. Mais les
exemples donnés plus haut prouvent que ce procédé n'est pas
inconnu à notre famille de langues partout où l'association des
idées et des sons a pu le favoriser. En opposant le vocalisme
aryen au consonnantalisme sémitique, il est impossible de tirer
des lignes de démarcation bien arrêtées. Ici comme ailleurs,
quelque vraie que puisse être notre classification, les diverses
classes rentrent insensiblement les unes dans les autres et
nous ne pouvons déterminer leurs limites d'une façon précise.
C'est à ce fait surtout que l'idole des trois périodes du langage
doit son origine.

11. Nous devons maintenant considérer la manière dont
l'analogie a agi sur la forme et le contenu du langage. C'est de
ce côté qu'elle a eu le plus d'influence et que ses conséquences
ont été les plus importantes. Quelques formes deviennent tout
à coup à la mode et en remplacent d'autres plus anciennes ou ne
laissent vivre que quelques-unes d'entre elles qui dès lors sont
regardées comme des anomalies ; ou bien un nouveau rapport
258grammatical s'élabore dans quelque cas particulier, puis s'étend
à d'autres plus ou moins semblables. Ainsi le parfait anglais
en -ed est devenu prédominant dans la langue ; c'était à l'origine
dide, le temps passé redoublé de do, et comme tel il fut
affixé à un verbe, puis à un autre, jusqu'à ce qu'il n'en restât
plus que quelques-uns qui suivissent encore l'ancienne conjugaison
et chaque nouveau verbe doit maintenant former son
parfait avec -ed 1190. C'est ainsi que naquirent le parfait latin
en vi ou ui et le futur en -bo ; on suffixa fuo, fui dans quelques
exemples qui tendirent à devenir de plus en plus nombreux. En
français, tout nouveau verbe appartient à la première conjugaison.
Il n'y a pas de raison pour ne pas employer des mots tels
qu'électrisoir, photographir, mais la mystérieuse influence de
l'analogie a décidé que seuls électriser, photographier seraient
admis dans le langage 2191. C'est la forme qui, dans la lutte pour
l'existence, s'est établie à l'exclusion de toute autre. L'oreille
et l'esprit se sont accoutumés à l'association d'un son spécial
avec un sens spécial ; ils n'en admettent point d'autre. L'un
des exemples les plus frappants de la façon dont naissent
ainsi des flexions toutes nouvelles est la distinction des genres
au nominatif singulier des comparatifs latins. Cette distinction
s'établit à la période historique ; nous pouvons par conséquent
en retracer la genèse. La terminaison du nominatif était indifféremment
259-ior ou -ios (-ius), en grec -ίων, sanscrit -yan, de
yan-s, l'r en latin tenant généralement la place de l's, comme
dans arbos et arbor, generis (qui représente une forme sanscrite
janasyas), de genus, etc. Dans Valérius Antias (Priscien,
VII, 345) nous trouvons encore prior employé pour le neutre
(senatus consultum prior) ; le titre de la quatrième annale de Cassius
Hemina était Bellum Punicum posterior ; mais la connexion
de l'idée du neutre avec la terminaison -us des mots tels
qu'opus, genus, celle du masculin avec la désinence en -or
dans honor, labor, etc., amenèrent la spécialisation de forme
que nous rencontrons à l'époque classique 1192. La régularité
remarquable que nous trouvons dans la conjugaison assyrienne
a été produite d'une manière analogue. Son caractère artificiel
est démontré par la comparaison des autres idiomes sémitiques.
Kal, niphal et shaphel, l'actif, le passif et le causatif,
furent pris comme les trois premières voix ; non seulement on
obtint kal par l'intensif pael ; mais on forma encore ainsi un
niphael, et un shaphael ; tandis que la conjugaison secondaire
en t et tan était attachée à chacune des voix principales renfermant
le pael 2193.260

L'analogie produit quelquefois des effets plus considérables
que l'altération ou la création de certaines formes et de certaines
relations grammaticales. Elle peut changer tout le caractère
d'une grammaire, toute la structure d'une langue ; seulement
elle ne viole pas les principes fondamentaux sur lesquels
elle est fondée, la tournure d'esprit du peuple qui la parle.
Ainsi le copte, autrefois une langue à affixes comme le vieil
égyptien et les langues sémitiques, est devenu une langue à
préfixes ; il ressemble à cet égard au berbère, au haussa, aux
autres dialectes sous-sémitiques du nord de l'Afrique. Si nous
examinons les rapports formels de ces dialectes avec les idiomes
sémitiques, nous sommes amenés à conclure que ces dialectes
ont subi le même changement que le copte et que leur aspect
actuel né date que d'une période relativement récente.

L'analogie est également active dans le domaine de la
syntaxe. Le caractère analytique des langues européennes
modernes, dont l'anglais est l'exemple le plus frappant, est
dû en partie à son influence. La substitution des prépositions
et des artifices syntaxiques à l'inflexion est graduellement
devenue la règle au lieu de l'exception. Le contact des nations
romaines et teutoniques produisit la conscience et l'analyse
des rapports grammaticaux dont on ne s'occupe point quand
la langue maternelle est seule connue ; la tendance à remplacer
la flexion par l'analyse et l'accidence par la syntaxe
s'étendit avec une rapidité toujours croissante. Les quelques
restes de flexion, dernières reliques d'un âge non civilisé, qui
existent encore en anglais, disparaîtront sans doute à quelque
moment, même en supposant que l'anglais-pigeon ne devienne
pas un jour la langue universelle, comme le prophétise un
écrivain récent 1194. Déjà le génitif infléchi en -s est de plus en
plus inusité ; on ne l'emploie plus guère que dans la poésie ou
dans le style élevé, réceptacle général des formes démodées ;
ce dernier survivant de l'inflexion nominale ne tardera peut-être
pas à disparaître, comme il est mort en persan moderne,
où le génitif est marqué par la voyelle brève placée entre lui
et le nominatif qui précède. La façon dont nous exprimons le
261rapport du génitif doit suivre l'analogie commune et ne pas
faire exception au caractère analytique de notre langue. On
peut trouver un autre exemple de l'effet de l'analogie sur la
syntaxe dans l'histoire de la phrase relative, qui a été si bien
étudiée par Jolly et Windisch 1195. La syntaxe comparée nous
apprend que la phrase relative était primitivement exprimée
par la subordination immédiate à la proposition principale
sans l'addition d'aucun mot explicatif, comme en hébreu
ou dans la poésie assyrienne, ou encore dans les phrases
anglaises telles que « This is the man I saw ». Pour la clarté et
l'emphase, cependant, l'objet de la proposition antécédente fut
répété dans la phrase conséquente au moyen de quelque terme
démonstratif signifiant le lieu ; de cette manière l'attention fut
attirée sur l'idée que l'on voulait signaler. Ainsi, en chinois,
le relatif so signifie « place, lieu 2196 », et Philippi a montré que
le pronom relatif en sémitique était primitivement un démonstratif 3197.
Il en fut de même dans notre famille aryenne. Mais
après quelque temps ce pronom, représentant de l'objet
indiqué, fut employé dans tous les cas et non pas seulement
quand on voulait appuyer sur l'idée. Quand l'analogie eut
ainsi répandu cet emploi particulier du mot, il cessa d'avoir
un sens démonstratif, et prit une signification relative qui fut
appliquée dans la suite par analogie dans des cas où il n'était
guère possible d'employer le démonstratif 4198.

12. Le dernier exemple que nous donnerons concerne la
place du verbe et du complément dans la phrase. Il est digne de
remarque qu'en latin la place normale du verbe est à la fin
262de la phrase ; la même règle existe à peu près en allemand et
en hollandais. Les langues romanes qui ont été en contact avec
le teutonique et le latin placent le verbe avant le complément.
L'anglais suit le même ordre, bien que la poésie ou le style
poétique permettent d'adopter un arrangement contraire sans
que l'écrivain ait à craindre de n'être pas compris. Il nous
semble, à nous qui sommes accoutumés à un tel usage, que
l'action marquée par le verbe doit naturellement s'exprimer
entre son sujet et l'objet vers lequel elle est dirigée ; le fait
que cet ordre est celui qu'on observe dans les dialectes nés de
la tentative de deux races pour se comprendre l'une l'autre
pourrait, en apparence, confirmer cette opinion. D'autre part,
on ne trouve cet ordre que dans la période analytique du
langage aryen, c'est-à-dire dans la forme la plus récente ; au
contraire, l'ordre qui place le verbe à la fin devient de plus en
plus universel à mesure que nous nous élevons dans le passé.
Quel est de ces deux ordres le plus naturel ? Je ne dis pas le
plus simple, car ces deux termes ne sont pas du tout synonymes,
et la Philologie nous rappelle continuellement que ce
qui est « logiquement » le premier ne l'est souvent pas « historiquement »,
que la simplicité et la clarté ne sont atteintes
qu'au terme d'une évolution lente et laborieuse. La réponse
à la présente question nous est fournie par l'observation des
sourds-muets. Les sourds-muets nous permettent, jusqu'à un
certain point, de faire l'expérience que Psammétichus tenta,
dit-on, pour savoir quelle langue serait adoptée par un esprit sans
culture, privé de la faculté d'apprendre l'une de ces langues
élaborées par les générations précédentes. Or, le sourd-muet
place invariablement le verbe à la fin de la phrase ; sa pensée
se porte tout d'abord sur le sujet et le complément, qui se
présentent les premiers à son esprit. L'altération de cet ordre
naturel des idées en anglais et dans les langues néo-latines
doit provenir de l'action de quelque principe puissant comme
l'analogie. Une personne imparfaitement familiarisée avec une
langue doit chercher dans sa mémoire le nom des objets et
des idées dans cette langue étrangère ; afin de gagner du
temps, elle ne mentionne l'objet de l'action que le plus tard
possible, et insère tous les mots qu'elle peut entre le sujet et le
263complément, le verbe venant naturellement l'un des premiers 1199.
Un arrangement aussi commode de la phrase aura été propagé
de plus en plus au moyen de l'analogie ; finalement il est
devenu la caractéristique du langage 2200.

13. Si l'analogie a tant fait pour le rudiment et la syntaxe, elle
a tout fait pour la signification des mots 3201. Le professeur Whitney
réduit les changements de signification qui se produisent
perpétuellement dans le dictionnaire à deux procédés : la
spécialisation du général
et la généralisation du particulier.
L'agent de ces changements est l'analogie. Un terme général
est appliqué à quelque objet particulier, ou un terme spécial
à quelque objet général, à cause de quelque ressemblance que
l'on suppose exister entre eux ; puis on découvre de nouvelles
analogies ; on emploie les termes dans des cas nouveaux et
ainsi l'expansion analogique ou la restriction des sens progressent
indéfiniment. Pour rendre notre pensée claire aux
autres, il faut nécessairement employer les termes qu'ils
comprennent ; nous ne pouvons leur communiquer une idée
qu'en la comparant et en l'assimilant à une autre qui leur est
déjà familière. Ce n'est pas seulement pour l'instruction
d'autrui, mais pour la nôtre que cet artifice est nécessaire.
Nous nous souvenons mieux de nos idées lorsqu'elles sont
liées à d'autres idées, quelque fantastique que soit leur liaison,
et il serait tout à fait impossible de se souvenir d'un grand
nombre d'idées isolées. La science est une vaste chaîne d'associations,
et l'analogie est l'auteur principal de ces divers liens.
Un nouveau fait tombe-t-il sous notre expérience, découvrons-nous
un nouvel objet, une nouvelle idée, immédiatement
nous cherchons à les amener dans le cercle de nos connaissances
antérieures, à les rattacher à quelque autre objet qui
nous était auparavant familier. Le nom qui lui est en conséquence
assigné exprime la ressemblance qu'on croit exister
entre cette nouvelle idée et les images antérieures de l'esprit.
264Il a depuis longtemps été reconnu que tous les termes qui marquent
le spirituel et l'abstrait sont dérivés de termes qui désignaient
le matériel et le concret. L'esprit (spiritus) est primitivement
le « souffle » ; soul, la « mer qui se soulève » ; deus, le
« ciel resplendissant » 1202. Le langage est le trésor des métaphores
usées : comme l'a dit Carlyle, « elles sont ses muscles.
ses tissus, ses vêtements vivants 2203 ».

14. Mais les métaphores appartiennent à la pensée et non à
la pure forme extérieure. Le langage est l'expression de
la pensée ; et par conséquent, bien que la pensée et son
expression puissent à peine être séparées dans la pratique,
cependant, comme le sceau et le seing, elles sont réellement
distinctes : la pensée peut exister sans son expression, l'expression
ne peut exister sans la pensée. L'externe présuppose
l'interne, l'empreinte présuppose le sceau. L'influence de
l'analogie, qui change le sens des mots, s'exerce sur les idées
qu'ils expriment ; l'esprit découvre d'abord des ressemblances
entre ses idées et ces ressemblances sont réfléchies dans le
langage. Le grain de raisin sec est appelé plum (prune)
lorsqu'il est mis dans un gâteau ou un pudding, parce qu'il
ressemble au fruit de ce nom ; mais ce n'est pas pour quelque
raison linguistique. Mais bien que ce soit le contenu qui modifie
la forme, la forme peut réagir sur le contenu. Dans ce cas,
l'analogie devient un principe philologique vraiment créateur.
Le simple son du mot lui-même, sa simple enveloppe extérieure,
appellent des associations qui créent de nouveaux
sons, de nouvelles idées et de nouveaux mots. Ainsi naît un
monde imaginaire, qui ne répond à rien de réel ni à rien de
tangible, et ne repose que sur le langage parlé. C'est le côté
extérieur du langage qui le crée, et le demiurge, c'est l'analogie.
Il y aura un monde imaginaire tantôt du contenu et
tantôt de la forme. Dans le premier cas, l'esprit sera trompé
par ces fausses notions, par ces idoles de Bacon qui ont tant
fait pour empêcher le progrès et qu'on appelle des étymologies
populaires
. Dans le second cas, ce n'est que l'expression de la
265pensée qui n'est pas réelle, ce n'est que la forme extérieure
du langage qui est forcée et artificielle : c'est ce que nous
nommons poésie. Les deux créations jaillissent d'une seule et
même source ; mais elles représentent deux étapes différentes
dans le développement de l'esprit. L'âge où éclosent les
mythes est la période de l'enfance primitive et inconsciente,
delà barbarie ; partout où il existe encore, il témoigne d'un
esprit naïf et sans réflexion. La poésie, d'autre part, est
l'expression consciente et cultivée de l'esprit ; son caractère
artificiel est reconnu, et elle ne peut, en conséquence, affecter
que la forme extérieure. C'est la spiritualisation de la matière
qu'elle pétrit à sa volonté ; le mythe étymologique est la matérialisation
de l'esprit qui s'altère ainsi et se falsifie. Je ne veux
pas discuter maintenant l'origine de la mythologie en général
et de sa durée ; je me bornerai à celte portion de la mythologie
qui est due à l'action de la fausse analogie. Une grande
partie de notre mythologie aryenne, comme l'a éloquemment
remarqué le professeur Max Müller, vient des homonymes et
des synonymes, de l'altération phonétique et de l'effort fait pour
expliquer des mots oubliés. Daphné, le « laurier », et daphné,
« l'aurore », viennent l'un et l'autre de la racine dah, « brûler » ;
qu'y a-t-il de plus naturel que l'aurore se soit changée en laurier
en fuyant Apollon, le dieu du soleil ? Pramanthas, « celui qui
allume le feu par le frottement », est devenu le Προμηθεὺς des
Grecs, et le simple artifice du sauvage -pour produire le feu
s'est transformé en un sage bienfaiteur de l'humanité dont le
frère Epimétheus personnifie la réflexion tardive. Les diverses
tribus dont les noms étaient tantôt explicables, tantôt obscurs,
furent pourvues de héros éponymes, et les appellations variées
données au même objet d'adoration furent transformées en
autant de divinités séparées. Egarés par la fausse analogie, les
hommes conclurent que ce qui était différent ou semblable
par le nom, devait être également différent ou semblable
dans la réalité ; et ainsi fut créé tout un monde féerique reposant
sur de simples sons. L'influence de la fausse analogie
alla même encore plus loin. Avant que l'homme primitif eût
appris à distinguer entre le sujet et l'objet, les actions et les
passions de l'être pensant étaient attribuées aux êtres inanimés.
266Ainsi le soleil fut comparé à un conducteur de char ou à
un monstre qui n'a qu'un œil ; le tonnerre devint la voix de
Dieu. Les ressemblances dans tous ces exemples étaient encore
entre les idées, non entre les mots ; elles appartenaient encore
à la pensée, non à son expression. Quand elles eurent été
enfermées dans le langage, elles tendirent à s'accroître et à
se multiplier ; leur point de départ ne fut plus l'impuissance à
se distinguer soi-même des objets extérieurs, mais les métaphores
verbales elles-mêmes. A mesure que l'esprit sortait de
son état primitif, la signification originelle de ces métaphores
s'oubliait ; le mythe devenait purement étymologique, et le
conducteur du char solaire était transformé en Phaéton, le
monstre à un seul œil se métamorphosait en Cyclope. Ces
simples mots, détournés de leur signification réelle, étaient
associés à d'autres qui représentaient des notions intelligibles
à ceux qui s'en servaient ; et de ces fausses analogies naquirent
les formes fantastiques de plus d'une légende et d'un
mythe. L'esprit humain n'est pas satisfait tant qu'il n'a pas
trouvé la raison d'être d'une chose, à moins qu'il ne croie la
comprendre dès l'abord. Tant qu'il n'a pas trouvé cette explication,
il se sent en présence de quelque chose de mystérieux
et de surnaturel ; cette ignorance lui cause tous les ennuis de
la crainte et de l'incertitude. L'explication peut être très
éloignée de la vérité, mais pourvu qu'il y en ait une, l'homme
est satisfait. Pour expliquer, nous devons comparer ; ce n'est
qu'en plaçant un phénomène dans les limites du connu que
nous le ferons sortir de la région de l'inexplicable. De là
toutes ces étymologies populaires qui interprètent des termes
inconnus par des mots du même son ou de son similaire. Les
héros éponymes auxquels j'ai déjà fait allusion ont été fabriqués
avec les noms des tribus et des lieux ; on a désespéré de
rendre compte des noms eux-mêmes, et on les a expliqués
comme des noms propres d'hommes. Les noms propres ont
été naturellement le sujet favori des étymologies populaires ;
il n'y a rien qui dans le langage change si complètement et si
rapidement. Pourtant, puisque tout a une raison, il paraît
évident au vulgaire qu'ils ont eu autrefois une signification.
Comme mon ami le Révérend J. Earle me le dit, il y a dans le
267comté de Sommerset deux endroits voisins nommés Saltford
et Freshford. Le premier s'appelait primitivement Sal-ford
(Sallow-ford) « la rivière des saules », mais quand le saxon
salh (salig) fut tombé en désuétude, un léger changement de
prononciation altéra l'inintelligible Salford qui devint le mot
transparent Saltford, — changement facilité par le voisinage
du nom correspondant Freshford. Dans la Grèce moderne
nous constatons des phénomènes analogues. Ainsi Athènes
s'appelle Ἀνθῆναι « la Fleurie » dans la bouche du bas peuple ;
Krisa est Χρυσό « la ville d'or », et la légende d'une querelle
entre deux frères s'est rattachée à Delphes 1204. Ces faits ne sont
pas sans rapports avec les superstitions qui ont transformé la
forme des mots et des sons de mauvais augure. Un événement
malheureux s'appelait malum ; un événement heureux, bonum ;
on s'imagina que ces mots eux-mêmes causaient le bien et
le mal, et Maleventum fut changé en Beneventum, de même que
les Erinnyes furent appelées les Euménides, la main gauche la
meilleure
, etc. Dans les temps modernes, le cap des Tempêtes
est devenu le cap de Bonne-Espérance, et la coutume du Ta-bou
transforme perpétuellement les langues des insulaires du
Pacifique 2205. Des mots autres que des noms propres perdent
ainsi leur signification et leur forme vraies sous l'influence
d'analogies imaginaires. Ainsi on a assimilé la première
syllabe du mot allemand sündfluth, « grand débordement », à
sünde, péché, à cause de son application au déluge biblique.
La philosophie elle-même a été induite en erreur par la ressemblance
extérieure de la copule logique et du verbe substantif ;
Bacon a cru à l'existence de qualités sensibles répondant
aux noms abstraits dérivés d'adjectifs attributifs.

15. Ces étymologies populaires sont inconscientes et instinctives ;
mais elles deviennent plus ou moins artificielles dans
des cas comme ceux que nous rencontrons dans les poèmes
268homériques. Ainsi Ton en vint à croire que le vieil adjectif
épique ἐπηέτανος, « perpétuel » de ἐπὶ, ἄει et τείνω, dérivait de
ἔτος (Ϝετος, sanscrit vatsas, « année ») : aussi est-il employé
plus d'une fois dans l'Odyssée avec le sens « qui dure toute
l'année » ; — on imagina que πλέες, « plein », était une forme
contractée de πλείονες, « plus », à cause de la fausse analogie
de l'ionien πλεῦν, πλεῖν, pour πλέον (c'est-à-dire πλεῖον) ; de là le
monstrueux solécisme οἰωνὸιπλέες ἠέ γυναίκες, « plus oiseaux
que femmes » (Iliade, XI, 395). On crut que τέλσος, « labour »,
était identique à τέλος, « fin » (comme dans l'Iliade, XIII, 707 ;
XVIII, 544). Les infinitifs aoristes χραισμεῖν, Ϝιδεῖν, que l'on
rencontre dans diverses formules et dans des vers stéréotypés,
étaient considérés comme des présents que l'on pourvut de
futurs, χραισμήσω, ἰδήσω.

16. L'Odyssée commet plus que des erreurs inconscientes
sur le langage traditionnel du passé ; l'affectation d'archaïsme
qu'on y observe (ainsi un Phéacien confie à sa mémoire le
contenu de sa cargaison, comme s'il ignorait l'écriture) la
rapproche de la Fairy Queen de Spencer et amène toute une
série d'erreurs étymologiques 1206.

17. On peut trouver un bon parallèle à ces étymologies
populaires dans quelques-unes des bizarreries de l'anglais
moderne. Further, comparatif de forth, a été ainsi orthographié
et prononcé farther, dans l'idée que ce mot était dérivé
de far, le th étant euphonique ou quelque chose d'analogue ;
cette étymologie erronée a réagi sur le sens du mot. Whole,
forme secondaire de hale (grec καλός), a été augmenté d'un w
à cause de son analogie supposée avec wheel et whale 2207 ; could,
de can, a pris un l parce que should, de shall, en avait un,
malgré la prononciation qui néglige encore ces lettres. Sur
269l'autorité du dictionnaire de Webster, nos cousins d'Amérique
ont supprimé Vu inutile dans les mots tels que honour, favour ;
mais au lieu de borner cette réforme aux mots d'origine latine,
ils l'ont étendue à des cas totalement différents, comme harbour
et neighbour. Il n'y a que le philologue qui connaisse les
mille tromperies de l'analogie.

18. L'influence de l'analogie sur la forme écrite des mots
nous amène naturellement à considérer son action sur l'expression
principale de la pensée cultivée. La poésie est un
langage artificiel ; c'est un effort pour exprimer les meilleures
idées de la meilleure manière possible. Après que la forme a
été ainsi élaborée, sa tâche est de la sauver de l'oubli par des
moyens artificiels. De là les divers artifices de la métrique, du
parallélisme, de l'allitération, de la rime. Les pieds du mètre,
qu'ils soient quantitatifs ou qualitatifs (c'est-à-dire accentués),
marquent l'effort vers l'harmonie analogique, l'aspiration de
l'esprit, de l'oreille et des lèvres vers le semblable, désir qui se
trouve au fond du langage lui-même. Dans le parallélisme de
la poésie sémitique l'analogie matérielle se change en analogie
de conception : la phrase répond à la phrase, la stance à la
stance. Mais le plus ancien procédé imaginé pour donner au
langage la forme poétique et rendre la mémoire capable de la
retenir, c'est l'allitération. Ici la tendance naturelle à répéter
les mêmes sons ou les mêmes combinaisons de sons a son
libre jeu : aussi l'allitération est-elle le caractère essentiel de
toute poésie barbare, depuis le Kalewala des Finnois jusqu'aux
chants des Indiens de l'Amérique du Nord. La race teutonique
la goûtait particulièrement ; toute la vieille poésie anglaise est
allitérative, et même à présent le caractère musical que nous
reconnaissons aux vers de certains poètes est dû à cette
cause. L'allitération, appartient surtout au commencement
des mots ; elle correspond à la rime qui en affecte la fin.
On peut découvrir çà et là des traces de la rime dans la
poésie de la plupart des nattons, par exemple dans l'Ancien
Testament ; le charme du pentamètre latin est augmenté
par la consonnance des syllabes finales des deux hémistiches.
Mais la rime a atteint son plus haut développement
dans la poésie européenne moderne. Selon Nigra, son origine
270est celtique ; quoi qu'il en soit, les langues romanes telles
que le provençal et l'italien, avec leurs mots terminés par
les mêmes sons, restes usés de la flexion latine, semblaient
créées pour l'usage de la rime. Sans aucun doute les poèmes
latins du moyen âge, où la consonnance avait pris la place
de la quantité oubliée, contribuèrent efficacement au même
résultat. La rime, cette fille du Midi, fut bientôt transportée
dans le Nord et devint dans la poésie teutonique une rivale
heureuse de l'allitération ; mais elle ne put jamais conquérir
la même influence dans des langues qui abondaient en monosyllabes
que dans les dialectes néo-latins, par la raison que
cet ornement, cet auxiliaire de la mémoire devait plutôt
affecter des syllabes finales insignifiantes et purement euphoniques
que des mots dont chaque lettre avait du sens et de
la vie. De là, la forte prise que l'allitération a conservée sur
notre goût, de là, ce fait que nos plus grands poèmes ont
été écrits en vers blancs ; de là aussi notre préférence pour les
doubles rimes et notre aversion pour les séries de rimes monosyllabiques.

19. Avec la poésie, le plus grand effort de l'esprit humain
pour façonner et manier avec conscience le langage, nous terminerons
nos considérations sur l'influence de l'analogie. J'ai
essayé de montrer combien est grand son pouvoir à travers
tout le domaine du langage, et comment elle est présente
partout comme un principe créateur et reconstructeur.
Qu'elle soit vraie ou fausse, qu'elle agisse sur la matière ou
sur la forme, c'est ce qui importe peu. La phonétique, la
morphologie, la syntaxe, le sens des mots, sont également
affectés par elle ; tandis que la poésie populaire, qui est fondée
sur des idées non réelles — c'est-à-dire des idées auxquelles
ne répond rien d'actuel et d'objectif, — n'est pas moins le
produit de son activité incessante que la poésie littéraire,
où la forme seule est artificielle et non réelle — langue que ne
parle jamais le monde du travail quotidien.271

11. Les anciens grammairiens rattachaient l'homérique διερὸς à
διαίνω, et l'identifiaient ainsi avec le mot posthomérique διερὸς,
humide. En conséquence, on expliquait διερὸς βροτός (Od. VI, 201) :
« Un mortel rempli des jus de la vie, un mortel plein de vie et διερῷ
ποδί
(Od. IX, 43), d'un pied plein de suc, c'est-à-dire rapide ! » On dérivait
μέροψ de μείρομαι (ou plutôt μερίζω) et ὄψ ; on lui donnait le sens
de divisant la voix, c'est-à-dire qui parle un langage articulé : on ne
faisait pas attention que μέρος et μερίζω ne se rencontrent pas dans
Homère, et que les mots alliés μόρος, μοῖρα et εἴμαρται n'impliquent
que l'idée de partage et non celle de division (Curtius, Principes de
l'étymologie grecque
, page 104). Διερὸς vient en réalité de la même
racine que δίω, δῖνος, sanscrit di, hâter, presser ; d'où, par une transition
aisée, nous tirons aussi δεινός, δέος, δείδω et dirus. Μέροπες
signifie ceux qui saisissent ; il se lie à μάρπτω, comme στεροπή, et
στέροψ à ἀ-στράπτω (Fick, Kuhn's Zeitschrift für vergleichende Sprachforschung,
XX, 3, 1871). Se borner aux ressources d'une seule langue
n'a pas seulement causé ces étymologies absurdes dont abonde
le Cratyle de Platon ; on est allé jusqu'à l'invention de mots purement
imaginaires. C'est ainsi que les scholiastes, après avoir épuisé
tous les rapports possibles de τριτογένεια, épithète qu'Homère applique
à Athéna, avec τρίτος, avec le lac Tritônis en Lybie, ou avec le
torrent Tritôn en Béotie, forgèrent en désespoir de cause un mot
τριτώ, qu'ils donnèrent comme un terme éolien signifiant « tête »
(Schol. Aristoph. Nub. 989 ; Tzetzès, ad Lycophr. 519). L'origine de
τριτογένεια nous semble pourtant bien simple. Je rattacherais ce mot
à la divinité védique Trita qui, disent les Védas, harnache le cheval
du soleil (voyez Rig-Véda, 1, 163, 2, 3). Trita, il y a longtemps que
Burnouf l'a montré, est la même divinité que le Thraêtaona de
l'Avesta, qui finalement devint le Féridoun de Firdousi, le meurtrier
de Zohak, ou Aji daháka, le terrible serpent de la nuit et des ténèbres.
« Fille de Trita » serait une épithète convenable pour Athéna, la
déesse de l'aurore. (V. cependant Bréal, Mél. de Mythol., p. 16. Trad.)

21. Ἀφνος ou ἄφενος est parent du sanscrit ap-nas, possession,
Lat. ops, op-es, op-ulentus, in-ops et copia (= co-op-i-a).

32. Le docteur Wagner, dans son adresse à la Société philologique
de Londres, en 1873, dit en parlant des savants allemands (page 33) :
« Nous sommes sortis de la période de l'admiration sentimentale
pour les auteurs anciens, telle que nous la trouvons dans les éditions
de Heyne et de son école. Nos yeux se sont ouverts aux
imperfections et aux défauts de la littérature latine considérée au
point de vue esthétique ; nous n'attribuons plus à cette littérature
l'influence « humanisante » à laquelle les siècles anciens croyaient
naïvement. Il y en a bien peu parmi nous qui puissent être appelés
d'élégants humanistes, — ce qui est très joli, mais parfaitement
inutile. Nous ne travaillons pas comme des dames, mais comme des
hommes qui se proposent un but sérieux. Ce but, c'est d'abord de
retracer la vie intellectuelle de la grande nation romaine dans sa
littérature, puis de montrer les points de contact entre sa littérature
et celle des autres nations de l'Europe. Pour atteindre ces fins, il
est nécessaire de se livrer aux investigations les plus minutieuses,
mais il ne faut pas généraliser sans données et sans fondement
suffisants. Les jours où l'on considérait comme le suprême degré de
l'érudition de savoir écrire en un beau style cicéronien et tourner
élégamment des vers latins, ces jours sont passés et ne reviendront
jamais. » (Nous traduisons par humanisme de l'angl. scholarship. Trad.)

41. Ces changements phonétiques ont, il est vrai, été amenés par
l'influence du climat, de la nourriture, de la paresse ou de la tendance
contraire, de l'analogie et de la mode ; mais nous ignorons
encore le pouvoir relatif de ces causes, et la manière précise dont
elles affectent la phonologie d'une langue.

52. Anglais : « Laziness », paresse. — Trad.

63. Emphase, du grec : ἔμφασις. Emphasis, en anglais, a le sens
de « prononciation énergique. » — Trad.

71. Cicéron, de Div., II, 40, 84 : « Quum Marcus Crassus exercitum
Brundisii imponeret, quidam in portu, caricas Cauno advectas vendens,
Cauneas clamitabat. Dicamus, si placet, monitum ab eo Crassum,
caveret ne iret. »

82. Dans Térence, Heaut. V, v, 16, la prosodie nous force de prononcer :
« Gnáte m'yó pol tí do póllam lépidam quám tu faíl amés » ;
et dans les Adelphes III, 2, 20 : « Ad'lescént 'ips'érip' r' œílos : pósthac
præcip'tem darém. » Œilos nous rappelle le mot français œil. —
Voir Donaldson, Varronianus, pag. 524-527,

91. De même les Chinois réduisent les mots étrangers à une syllabe
quand ils doivent les répéter souvent. L'anglais-pigeon de
Canton en offre de nombreux exemples ; les Chinois, à San-Francisco,
disent invariablement, paraît-il : Morn' Mis' Stan' au lieu de
Morning, Mr Stanford.

102. M. Ancessi (L's causatif et le thème n dans les langues de Sem
et de Cham, p. 72) demande pourquoi le français, depuis quelque
temps, classe tous ses verbes nouveaux, quelles que soient leur origine
et leur signification, dans la première conjugaison. C'est que
personne n'oserait prononcer électrisoir, chloroformir, photographir.
— Voyez chapitre IX.

111. La dénomination de touranien ne doit être appliquée qu'aux
idiomes ougro-altaïques, qui, me semble-t-il, se rattachent les
uns aux autres, comme l'ont prouvé Schott et ses successeurs ;
ils s'étendent depuis la Finlande jusqu'à la Mandchourie. Parmi
les dialectes ougriens sont classés le finnois, le lapon, le mordwine,
le tchérémisse, le vottiak, le zirénien, le vogoul ; la famille altaïque
comprend les trois grandes subdivisions du turc tatar, du mongol
et du tongouse. Les langues samoïèdes sont les idiomes intermédiaires
entre les dialectes ougriens et altaïques. On doit ranger,
je crois, le basque dans cette famille. Le prince Lucien Bonaparte,
Charencey et d'autres ont montré que cet intéressant idiome a des
rapports étroits avec les langues ougriennes quant à sa grammaire,
à sa structure, aux noms de nombre et aux pronoms. Plus
j'étudie cette question, plus me paraît évidente leur parenté, surtout
quand on se sert pour la comparaison de la langue accadienne
de l'ancienne Babylonie qui nous a été récemment révélée, et qui est
le plus ancien spécimen que nous possédions des langues touraniennes.
M. Antoine d'Abbadie, dans les Études grammaticales sur
la langue euskarienne
, de d'Abbadie et Chaho (pag. 17 et 18), avait,
dès 1836, indiqué les ressemblances qui existent entre le basque d'une
part, le magyar et le lapon* de l'autre.

* Dès 1770, Sainowiz indiqua la ressemblance du hongrois et du lapon dans
un livre intitulé : Demonstratio idioma Hungarorum et Lapponum idem esse. —
Trad.

121. C'est-à-dire dans le dialecte du pays de Labourd.

132. L'aspirée se perd fréquemment, et nous avons aits pour haits,
et iri, (ville) pour hiri. L'h remplace souvent le y (comme dans bihar,
demain, ihes, fuite) et le k (selon le prince Lucien Bonaparte et
M. Vinson), surtout au commencement d'un mot (par exemple hill,
mourir, hume, enfant, comp. ar-kume, agneau, ema-kume, femme),
souvent aussi n entre deux voyelles (ainsi liho = linum, ohore =
honorem, diru (pour diharu) = denarium). Il est possible que harits
soit un mot emprunté puisqu'une variante dialectale nous donne
aretcha ; ainsi le mot pourrait remonter jusqu'au latin quercus
(voyez Vinson, Revue de linguistique, V. 1872). Cependant Van Eys
(Dictionnaire basque-français, pag. VIII-XI) nie la priorité de la gutturale
sur l'aspirée. Le changement de l'h en g ou k est contraire aux
lois de la phonétique ordinaire qui veut que le son le plus dur se
change en un son plus aisé, et non pas le plus aisé en un plus dur ;
pourtant les arguments d'un homme aussi compétent en langue
basque demandent qu'on les examine avec soin.

143. On peut poser en règle générale que la syllabe accentuée ne
se perd jamais ; par conséquent des étymologies comme celle de
dîner (disner), tiré de desinere, doivent être rejetées.

151. Max Müller, Leçons sur la science du langage, I, 304.

162. Ce principe de l'emphase a donné lieu à la répétition si frappante
en grec de la négation. L'anglais vulgaire appuie sur une négation
et la renforce tout aussi naturellement. ; ce n'est que par le
développement de la culture que deux négations arrivent à valoir
une affirmation, au lieu d'exprimer une plus forte négation. Cette
paresse et cette économie intellectuelles qui sont l'analogue en syntaxe
de l'altération phonétique, ont été portées jusqu'au degré le
plus élevé dans des exemples comme le français pas, point, jamais,
où l'on supprime complètement la négation que l'esprit doit
suppléer.

171. Voir Sir J. Lubbock, Origines de la civilisation et condition primitive
de l'homme
, pag. 333-336 (angl.), et Galton, Afrique tropicale
du Sud
, pag. 132 (angl.).

182. M. Antoine d'Abbadie m'informe d'une curieuse coutume qui
règne chez les Gallas. L'orateur galla marque la ponctuation de son
discours en faisant claquer une lanière de cuir qu'il tient à la main.
Ainsi un léger coup indique une virgule ; un coup plus fort, un
point et virgule ; un coup plus fort encore, un point ; un coup
donné avec fureur représente le point d'exclamation.

191. Voyez Morris, Esquisses historiques de grammaire anglaise,
pag. 63-73.

201. Rev. J. Earle, sur la « Révision de la Bible anglaise. »

212. Les accents en chinois semblent plutôt le résultat d'un effort
pour contre-balancer l'action de l'altération phonétique qui retranchait
les lettres finales. M. Edkins constatait devant le Congrès
oriental de Londres, en 1874, que le chinois met 1200 Ans pour produire
un nouvel accent.

221. Le guna et la vriddhi sont les deux degrés du renforcement
des voyelles en sanscrit. Guna signifie qualité et vriddhi accroissement.
Soit la voyelle simple i ; par le guna elle deviendra è (pour ai),
et par la vriddhi (le plus haut degré du renforcement) âi : ainsi l'on
aura de la racine vid, savoir, les mots Vêda et Vâidika, qui appartient
aux Védas. — Trad.

231. Nous pouvons expliquer de la même façon la règle grecque qui
rejette l'accent sur le premier membre d'un composé toutes les fois
que cela est possible. Les langues aryennes qui mettent en premier
lieu le génitif appuient nécessairement davantage sur le second mot.
Le premier mot d'un composé est par conséquent en danger de
disparaître. En recevant l'accent, il est sûr d'être maintenu. La différence
qui semble arbitraire dans l'accentuation de πέντε et d'ἑπτὰ,
que l'on trouve aussi dans le sanscrit pánchan et saptán, est peut-être
due au désir de distinguer deux participes de signification semblable
qui furent détournés de leur sens pour désigner des nombres à des
époques successives. Panchan a été rattaché par Goldstücker à
pashchâtderrière ou après — et saptan dérive probablement de sap
(sak, sequor, ἕπω), « suivre ». Il est possible qu'on se souvînt encore
du sens primitif de panchan lorsqu'on employa saptan pour signifier
sept ; les deux nombres furent alors distingués l'un de l'autre par
un changement dans la position de l'accent, tout comme nous distinguons
par un procédé semblable les mots employés comme verbes
et comme substantifs, tels que tórmeni et tormént, cómpact et compáct
ou deux mots de même forme, mais de signification différente, comme
íncense et incénse, mínute et minúte. Le grec nous donne πέντε au
lieu de πέντα ; le latin, quinque au lieu de quinquem ; ce fait prouve
que la terminaison des participes primitifs avait été perdue avant
la naissance des dialectes gréco-italiques. Une nasale finale en grec,
même quand elle s'est perdue à la période classique, marque sa
présence en empêchant l'a originel de subir quelque changement ;
quand nous trouvons πέντε et quinque d'un côté, ἑπτὰ et septem,
de l'autre, il est clair que la forme la plus vieille, panchán, perdit
son sens de participe, et devint un simple symbole numéral à une
plus ancienne date que cela n'arriva pour saptán.

241. Donaldson, Varronianus, pag. 530-532.

251. D'accord avec ce que j'ai appelé le dépérissement phonétique,
l'emphase et l'analogie, M. Henry Sweet, dans son précieux ouvrage
sur l'Histoire des sons anglais, 1874 (page 7), affirme que tous les
changements de sons se divisent en organiques, imitatifs et inorganiques.
« Les changements organiques sont les résultats directs
de certaines tendances des organes du langage : tous les changements
communément regardés comme des affaiblissements rentrent dans
cette classe. Les changements imitatifs sont le résultat d'une tentative
peu heureuse d'imitation. Les changements inorganiques enfin
sont amenés par des causes purement extérieures. » Un peu plus
loin il remarque que certains changements « ne réclament pas
l'hypothèse de l'énergie musculaire, mais même lui sont tout contraires,
comme lorsqu'une consonne ouverte est transformée en une
pause, phénomène très fréquent dans les langues teutoniques. »

261. Le professeur Whitney, au commencement de ses Leçons sur
le langage et l'étude du langage
(pag. 6), décrit admirablement la
tâche de l'étudiant linguiste : « Assembler, arranger et expliquer tout
l'ensemble des phénomènes linguistiques, les comprendre parfaitement
dans les détails comme dans l'ensemble, telle doit être la fin de
ses efforts. Sa province touche par un côté au domaine du philologue,
— celui qui étudie la pensée ou la science humaine déposée dans les
monuments littéraires ; — par un autre côté elle touche au domaine
du simple linguiste, — qui étudie les langues pour s'en servir. — Pourtant
elle est distincte de l'un et de l'autre. Le philologue comparateur
s'occupe du langage considéré comme l'instrument de la pensée,
— de ses moyens d'expression, et non des monuments littéraires ; il
s'occupe de simples mots, de simples phrases, et non de pensées et de
textes. Son but est de trouver la vie interne du langage, de découvrir
son origine, de suivre ses progrès successifs, de déduire les lois qui
président à ses changements ; leur connaissance lui rendra compte
de l'unité et de la variété de ses phases actuellement manifestées ;
il doit en outre saisir la nature du langage considéré comme un
don particulier à la nature humaine, ses relations avec la pensée,
son influence sur le développement de l'intelligence et l'accroissement
de la science, l'histoire de l'esprit et de la science qui se
reflètent en lui. »

271. Il faut étudier l'admirable monographie de M. Sweet sur ce
sujet (dans l'appendice de son édition du Pastoral de Grégoire le
Grand
[De cura pastorali] pag. 496-504). Il remarque que « les changements
les plus anciens de d en t et de t en d doivent avoir eu
lieu simultanément… Ce phénomène n'est en vérité qu'une simple
confusion, un échange, comme on en a un exemple familier dans
le vulgaire hair pour air et are pour hare, que l'on entend, assez fréquemment,
sortir de la même bouche. »

282. On ne peut attribuer le maintien de la gutturale à un climat
plus froid, plus septentrional, puisque les habitants du Durham et
du comté d'York disent wick pour quick, wicken pour quicken ; et, un
proverbe bien connu des habitants de l'Engadine donne à ce pays
neuf mois d'hiver et trois de froid. On ne peut pas non plus l'attribuer
à la nature montagneuse du pays, puisque les Grecs, avec leur
ἵππος et leur ἕπω, habitaient une contrée incomparablement plus
accidentée que les Latins, les « gens de la plaine » avec leur equus
et sequor. Il n'est pas ici question d'une impuissance naturelle à
distinguer le k et le t, telle qu'elle existe selon le professeur Max
Müller (Leçons II, pag. 167, 168, 182), parmi les habitants des îles
Sandwich ou encore chez les classes inférieures, au Canada, où
l'on dit mékier pour métier, moikié pour moitié. Cette confusion
de sons montre simplement la relation intime des dentales et des
gutturales, ainsi que notre prononciation commune de a'cleast pour
at least ou le changement de charcutier en chartutier à Paris. Pourquoi
certains peuples ont-ils choisi les gutturales, d'autres les dentales
ou les labiales ? Voilà ce que nous avons besoin de savoir.
Pourquoi les Valaques, descendants des soldats romains qui se
fixèrent en Dacie, disent-ils apa au lieu de aqua ? Nous pouvons
à peine admettre avec le professeur Max Müller que tous ces soldats
romains fussent venus des pays osques où le qu avait perdu
le son guttural et changé la labiale qui l'accompagnait en un p.

291. On a jusqu'ici peu fait attention aux changements de sens,
bien qu'ils soient d'une importance presque égale aux changements
phonétiques. Les changements de signification subis par les mots,
sous l'influence du principe général de l'analogie, sont dus à deux
causes qui sont de même nature que l'altération phonétique et
l'emphase. La première de ces causes est la paresse de l'esprit ou
l'impuissance de comprendre la pleine et propre signification d'un
terme ; la seconde est l'addition d'une nouvelle force et d'une nouvelle
signification au sens déjà contenu dans ce mot. L'un des écrivains
qui ont le plus étudié ce sujet, regardé par le professeur
Curtius comme beaucoup plus difficile que l'étude des changements
phonétiques (Principes d'étymologie grecque, 2e édit., pag. 87), est
le professeur Whitney, dans ses leçons sur le langage et l'étude
du langage
. Dans cet ouvrage il réduit à deux les procédés par lesquels
les mots changent de signification : (1) la spécialisation des
termes généraux et (2) la généralisation des termes spéciaux.
Une discussion plus approfondie et des plus instructives sur ce
sujet se trouve dans l'introduction au cinquième et dernier volume
du grand ouvrage de Pott, intitulé : Dictionnaire des racines indo-germaniques.
Il fait d'abord remarquer que la même conception
est exprimée en différentes langues quelquefois d'une même façon,
quelquefois d'une façon dissemblable ; puis il groupe les causes
des changements de sens en sept classes : (1) La signification des
mots s'étend ou se rétrécit. (Ainsi ἄλογον, la brute, ne s'applique
plus qu'au cheval en grec moderne ; de même l'anglais deer (allemand
thier, fera) ; emere qui signifiait primitivement prendre n'a
plus signifié qu'acheter.) (2) La métaphore est une cause très fréquente
de changements dans le sens. (C'est ainsi que l'usage des
prépositions a été étendu de l'espace au temps.) (3) La signification
des mots varie selon qu'ils s'appliquent à des personnes ou
à des choses (comme l'adjectif beautiful), à ce qui est bon ou à
ce qui est mauvais (d'où le changement de sens dans silly et fortuna),
à ce qui est grand ou petit. (4) Les mots changent de sens
selon qu'ils sont employés comme actifs ou passifs, nominatifs ou
accusatifs. Il est important, par exemple, de savoir si nous employons
le mot venerandus par rapport à l'objet de la vénération
ou à celui qui vénère. (5) Il y a une différence considérable entre
une idée exprimée par un mot simple ou par un composé. (Ainsi
le latin nepos est le français « petit-fils. » Les collectifs impliquent
une grande puissance d'abstraction. Les dérivés de l'aryen sont
remplacés par des composés en taïque ; ce fait montre non seulement
la supériorité d'esprit du premier, mais encore la différence
fondamentale qui existe entre leurs manières de penser.) (6) Le
même mot peut recevoir des applications différentes et cette relativité
du sens a d'importantes conséquences. De là viennent ces
idiotismes qui sont le trait caractéristique d'un dialecte et rendent
impossible toute traduction littérale et exacte (comparer les sens si
nombreux où est employé le mot heart). (7) (α) Bien que le changement
de prononciation ne puisse amener aucun changement de
signification, la réciproque est souvent vraie. (β) Des mots ou des
parties de mots se perdent et nécessitent l'introduction de nouveaux
mots avec une signification plus ou moins différente. (Ainsi
equus dans les langues romanes a été remplacé par caballus.) (γ)
Le vocabulaire, et avec lui le fond des idées peuvent s'accroître par
des néologismes et des mots empruntés qui amènent de légers
changements dans la signification des vieux mots. — A ces sept
causes de changement, on peut en ajouter une huitième, l'ignorance
ou la fausse analogie dont nous parlerons plus longuement
dans le IXe chapitre. Des cas, comme celui d'impertinent qui a presque
complètement perdu son sens originel, seront mieux à leur
place dans la troisième classe de Pott.

301. Pischel, dans le Journal de Kuhn (vol. XX, p. 309. 1872),
semble être dans le vrai quand il explique πελασγοὶ par les racines
que nous trouvons dans le sanscrit param, grec πέραν (περάω, etc.)
et ya, εἶμι. Les Pélasges seraient simplement les émigrants, comme
les Ioniens (ΙάϜονες, Yvanas), de ya (= i-re).

311. Pour avoir un exemple de la façon dont les époques oubliées
et les faits de l'histoire peuvent être ainsi rétablis, voyez l'appendice.
Mangold (dans les Études de Curtius, VI, 2), en tirant δῆμος, de
la racine δα, diviser (Sausc. dây, ), a montré que la propriété
privée en Attique (et ailleurs en Grèce) avait eu pour origine le partage
du pays par la communauté, coutume qui prévaut encore parmi
les Slaves et que nous a fait connaître Sir Henry Maine.

321. M. Alexandre Ellis, dans son adresse à la Société philologique
de Londres, en 1873 (pag. 12), s'exprime ainsi : « L'éducation dans
les écoles anglaises, quand j'étais enfant, avait pour objet — et,
quoique un peu améliorée pendant ces quarante dernières années,
elle conserve, comme l'arbre, son ancienne courbure. — d'élever
l'esprit de l'enfant dans les idées aryennes, telles qu'elles sont
exprimées par une seule langue de cette famille ; devant elle devaient
céder toutes les autres hérésies aryennes. Boswell rapporte
une parole de Johnson qui met en lumière le sentiment qui se
forme ainsi : « J'ai toujours cru, — disait l'oracle, — que Shakespeare
avait eu assez de latin pour « grammaticiser » son anglais (1780 ;
Johnson avait alors 71 ans). » Nous savons maintenant que conclure
des propres connaissances de Johnson en grammaire anglaise. La
base éternelle est le latin et le grec avec le français comme extra
et l'anglais pour traduire ; telle est la préparation ordinaire aux
études linguistiques. Nous sommes maintenant, un peu sortis de ce
cercle. Grâce au christianisme, quelques personnes durent apprendre
l'hébreu, et le verbe sémitique aurait au moins dû nous faire ouvrir
les yeux. Mais quelque philologue veut-il se persuader combien il
est vrai que les langues aryennes et sémitiques sont simplement les
dialectes littéraires favorisés du monde, combien elles sont loin de
représenter toutes les connexions logiques de la pensée ? Veut-il
voir la théorie des racines et la conservation héréditaire des formes
complètement brisées, et trouver un système de langues qui conserve
son individualité par le simple mode de sa construction grammaticale ?
Qu'il étudie le basque. »

331. Sur la tendance de l'ancienne philologie à voir dans l'hébreu
la langue-mère de toutes les langues, voir : Cf. Guichard, Harmonie
étymologique des langues
, 1606 ; Samuel Bochart, (Geographia
sacra
, 1646, et Hierozoïcon, sive de animalibus Sacræ Scripturæ, 1663 ;
Opitius, Græcismus facilitati suæ restitutus methodo nova, 1676 ;
Bogan, Homerus Hebraizon, sive comparatio Homeri eum scripturis
sacris
, 1658 ; Nicolas Bergier, Les Éléments primitifs des langues
découverts par la comparaison des racines de l'hébreu avec celles du
grec et du français
, 1766. — Goropius (Jean), médecin de Charles-Quint,
mort en 1572 ; il a soutenu ses paradoxes linguistiques dans
ses Origines antverpianæ. — Trad.

341. En ce qui concerne l'étrusque, l'influence de cette croyance
semble encore dominante. Je ne dirai rien du livre de Crawford,
où il prétend que la clef des inscriptions étrusques est dans l'allemand ;
mais ce magnifique monument de la patience et de l'ingéniosité
allemandes, le premier volume de l'ouvrage de Corssen,
La langue étrusque (1874), où il a rassemblé et classé tous les
fragments d'inscriptions jusqu'ici découvertes, est lui aussi un
exemple de l'effet troublant des études spéciales même poursuivies
dans un esprit purement scientifique. Au mépris de la physiologie
et de l'ethnologie, Corssen tente d'expliquer l'étrusque
comme un dialecte italique. Mais la lecture de son livre m'a convaincu
que l'étrusque, quel qu'il puisse être, n'est certainement pas
un dialecte italique. La critique d'Aufrecht, qui se trouve parmi les
mémoires lus à la Société philologique de Londres, montre clairement
qu'on n'a pas encore trouvé la clef du problème étrusque. Des
mots aryens existent certainement dans les inscriptions étrusques,
mais ils ont été empruntés. La liste des noms de nombre étrusques,
donnée par Corssen, consiste en noms romains : Quartus, Octavus, etc.
Une étude attentive des inscriptions citées par le grand philologue
allemand lui-même montre avec évidence que les mots trouvés
sur le fameux dé de Toscanella sont réellement des noms de nombre
(voir la critique convaincante de Deecke : Corssen et l'étrusque, 1875).

351. Ceux qui désireraient connaître la grammaire touranienne
dans sa forme la plus ancienne qu'il nous soit donné d'atteindre,
ne peuvent mieux faire que de lire les admirables « Études accadiennes »
(1873) de M. Lenormant, dans ses « Lettres assyriologiques ».
La langue accadienne est écrite en caractères (primitivement hiéroglyphiques)
d'origine indigène : ce fait ajoute immensément à sa
valeur. J'ai essayé de la comparer à d'autres idiomes touraniens
dans un article du « Journal of Philology », vol. III, n° 5 (1870). Les
Accadai, c'est-à-dire « les montagnards, » descendirent des montagnes
du pays d'Elam dans les plaines de la Babylonie, et y établirent
leur domination. On a donné à leur langue le nom d'accadien
à défaut d'une dénomination meilleure. Pour les idiomes de la
Susiane qui lui sont apparentés, voir mon travail sur « les langues
des inscriptions cunéiformes de l'Elam et de la Médie », dans les
Transactions de la Société d'archéologie biblique, vol. III, 1er fasc.
(1874).

361. Voir son admirable « Grammaire comparée des langues de
l'Afrique du Sud (1862-69) ».

372. Sur les langues africaines, consulter, outre le livre de Bleek
précité, S. W. Roelle, Polyglotta africana (lexique comparé de plus
de cent idiomes africains), 1854 ; Sir Grey et Bleek : A Handbook of
african… philology
, Londres, 4 vol. — Trad.

381. Ainsi tout le long de la rive sud du Yang-tsé-Kiang et, du Tche-Kiang
au Fou-Kien, les anciennes initiales sont toutes conservées,
tandis que dans les provinces du nord il n'y a pas moins de trois
finales perdues.

391. Böhtlingk dit (La langue des Yakoutes, pag. XVII, note [all.]) :
« La théorie communément adoptée : tous les mots d'une langue monosyllabique
sont des racines
 », a peu de raisons à faire valoir en
sa faveur. En thibétain on peut citer différents mots qui maintenant
semblent monosyllabiques et qui sont issus de la combinaison de
deux mot.

402. La dernière et la plus scientifique des tentatives pour comparer
les familles sémitique et aryenne et pour réduire les racines sémitiques
à des monosyllabes, sont les « Studien über Indogermanischsemitische
Wurzelverwandschaft » de Frédéric Delitzsch (1873). La
partie la plus précieuse de cet ouvrage consiste dans la critique
des prédécesseurs de Fréd. Delitzsch, depuis Guichard (1606), Thomassin
(1697) et de Gébelin (1774) jusqu'à Ascoli, Von Raumer, Gesenius,
Fürst et Franz Delitzsch. L'auteur fonde ses recherches sur ce
fait que les racines indo-européennes peuvent contenir plus de deux
consonnes, tandis que beaucoup de racines sémitiques semblent
n'en avoir que deux ou même une seule. Mais il oublie de se demander
quel est le caractère général et distinctif des radicaux dans
les deux familles. L'objection que l'on fait nécessairement à son
travail, c'est qu'il a commencé par où il fallait finir. Si nous devons
comparer l'aryen et le sémitique, il faut d'abord étudier leur structure
et leurs grammaires, et non leurs lexiques. En outre, de propos
délibéré, M. D. laisse de côté l'assyrien et l'égyptien, bien que ces
langues semblent indispensables à qui veut trouver les plus vieilles
formes possibles des radicaux. Les racines choisies par l'auteur
sont toutes plus ou moins des onomatopées, et contiennent trois
consonnes dont deux peuvent être prononcées en même temps sans
l'intermédiaire d'une voyelle. Nous passons sous silence de moindres
difficultés telles que la grande importance des voyelles dans les
langues sémitiques, qui semblerait incompatible avec une théorie
où les voyelles sont nécessairement peu de chose.

Depuis la publication de cet ouvrage, un article de J. Grill sur
« les Rapports des Radicaux indo-germains et sémitiques » a paru
dans le Journal de la Société orientale d'Allemagne, vol. XXVII,
3e fasc. Il contient plusieurs vues ingénieuses et met bien en opposition
ce que l'auteur appelle le Vocalisme et le Formalisme indo-germains
et le Consonnantalisme et le Matérialisme sémitiques. Dans
sa thèse principale l'auteur suit Delitzsch. Il prétend que le trilittéralisme
sémitique est sorti d'un état antérieur de bilittéralisme ; il
s'appuie sur ce que « les formes les plus simples de la racine
viennent d'abord, les formes les plus complexes sont un produit
plus récent et organiquement développé des formes plus simples ».
Ce qui est logiquement antérieur ne l'est pas nécessairement au
point de vue historique ; les dialectes modernes des races sauvages
nous montrent que dans le langage le complexe précède le simple
et que la simplicité et l'unité sont les derniers résultats de la réflexion
et de la culture. Quand Grill affirme un état préhistorique isolant
du sémitique et de l'aryen, il va au delà des données philologiques ;
il appelle à son aide une théorie qui sera controversée dans l'un des
chapitres suivants. Il va jusqu'à prétendre que la langue primitive
des racines ne connaissait qu'une seule voyelle, que c'était la langue
de l'alpha
 ! Des racines comme i, aller, montrent combien peu cette
idée est vraie des langues aryennes ; et si, comme Grill l'admet, les
racines sémitiques ne tiennent point compte des voyelles, il est difficile
de comprendre comment elles peuvent présupposer cette
voyelle-racine a, qui se serait perdue et évanouie.

411. Voyez mon mémoire sur « l'Origine de la civilisation sémitique »
dans les Transactions de la Société d'archéologie biblique, vol. I
2« fasc. (1872).

421. Voy. ma Grammaire assyrienne, pag. 6.

432. Il est bien souvent difficile de décider si deux lettres permutent
réellement et si les deux racines parallèles sont originellement
dues à des dialectes différents ou si ces formes diverses ont jailli
d'un même type mental qui n'avait pas encore pris place dans le
langage, et constituait une sorte de centre générateur pour l'énergie
productrice du langage.

441. Il ne s'agit pas ici du sens et de l'objet premiers des racines.
Ce dont on veut parler, c'est la conception qui servit de point de
départ à la grammaire aryenne et à la grammaire sémitique. La
première intuition, clairement définie, qui est au fond de la grammaire
aryenne est celle du verbe ; ce fut au nom que s'attacha la
conscience sémitique dans son premier développement.

452. Milligan, Vocabulaire des dialectes de quelques-unes des tribus
aborigènes de la Tasmanie
, pag. 34 [angl.]. Tout le passage est très
instructif : « Les aborigènes de la Tasmanie n'avaient acquis qu'un
pouvoir très limité d'abstraire et de généraliser. Ils n'avaient pas
de mots pour représenter des idées abstraites ; pour chaque variété
d'arbres, ils avaient un nom, mais ils n'en avaient pas pour exprimer
« l'arbre ». Ils ne pouvaient non plus exprimer des qualités abstraites
telles que dur, doux, chaud, froid, long, court, rond, etc. Pour dur
ils disaient « comme une pierre » : pour grand ils disaient « longues
jambes » ; pour rond, « comme une balle, comme la lune » ; ils
ajoutaient d'ordinaire l'action à la parole et, pour être compris, expliquaient
leur pensée par quelque signe. » Ces derniers mots surtout
sont remarquables, car ils ont trait à ce langage des signes d'où
sont sorties les diverses nuances-grammaticales.

461. Voyez Du Ponceau, Langues de l'Amérique, pag. 120, 200, 236,
237. Il en est de même du dialecte des Hurons, selon Charlevoix,
cité par Du Ponceau, pag. 234.

472. Voy. Pickering, Langues- indiennes [angl.], pag. 26. Il en est de
même en cherokee pour tous les verbes ; le complément n'est jamais
nommé. Ce fait se présente aussi dans l'Amérique du Centre et du
Sud ; ainsi en tamanacan, jucurú = manger du pain ; jemeri — manger
des fruits, du miel ; janeri, manger de la viande.

483. Sir Charles Lyell (Antiquité de l'homme, 4° édit. p. 152 [angl.])
observe fort bien que si l'on réunissait et enregistrait les nombreux
idiotismes et les nombreuses phrases, dont beaucoup de durée
éphémère, qui sont inventés par les jeunes et les vieux dans les
diverses classes de la société, à l'école, dans les camps, sur la flotte,
au tribunal, et par les gens de lettres et les hommes de science,
leur nombre, en un ou deux siècles, pourrait rivaliser avec tout
le vocabulaire permanent du langage. Plus loin il donne un remarquable
exemple des rapides changements que subissent les
langues sans littérature : « Une colonie allemande en Pensylvanie
n'eut plus de communications fréquentes avec l'Europe durant un
quart de siècle, pendant les guerres de la révolution française,
entre 1792 et 1815. L'effet de cet isolement si court et si imparfait
fut marqué à tel point, que lorsque le prince Bernhard de Saxe-Weimar
voyagea parmi eux quelques années après la paix, il trouva
les paysans parlant comme ils parlaient en Allemagne au siècle
précédent, et gardant une langue qui dans la mère-patrie était
déjà hors d'usage. .Même après le renouvellement de l'émigration
allemande, quand je voyageai en 1841 parmi ce même peuple, dans
la vallée retirée des Alléghanys, je trouvai les journaux pleins de
termes demi-anglais et demi-allemands, et plus d'un mot anglo-saxon
avait pris une tournure germanique, comme fencen, au lieu
de umzaünen, enclore ; flaver pour flour, au lieu de mehl, farine,
et d'autres. »

491. On nous a dit aussi que les femmes au Groenland changent
k en ng et t en n.

502. Logan, Journal d'un voyage dans l'archipel indien, III, 665

511. Leçons, II, 37-40. Les dialectes sacrés exercent aussi peu à peu
une certaine influence sur la langue courante. On rencontre fréquemment
ces dialectes religieux chez des nations barbares. Ainsi,
au Groenland, la langue sacrée des sorciers est en grande partie
une altération arbitraire du sens de mots connus : tak, obscurité,
par exemple, est employé au sens de nord et donne naissance à
deux nouveaux mots de cette langue secrète, tarsoak (terre) et tarsoarmis
(racines). Ces langues sacrées sont analogues au jargon de
l'écolier, le représentant en Europe de la barbarie. A Winchester,
par exemple, il se transmet de génération en génération une langue
secrète, et chaque nouveau venu, comme le membre nouveau d'une
association de voleurs, doit être initié à cet argot d'école.

522. Selon Hale (Expédition d'exploration aux Étals-Unix, VII, 290
[angl.]
), « la manière de former des mots nouveaux semble être arbitraire
chez les Tahitiens. Dans bien des cas les mots mis à la place
des anciens se forment en changeant ou en supprimant une ou plusieurs
lettres du mot primitif : hopoi pour hepai, … au pour tau, …
vea pour vera, « ne pas ». En d'autres cas le mot substitué en est un
qui avait une signification très proche de celle du terme tombé en
désuétude. Dans quelques exemples la signification ou l'origine du mot
nouveau sont inconnues ; il peut être une simple invention, comme
ofai pour ohatu, « pierre » ; pape pour vai, « eau : » pohe pour mate,
« mort ». Quelle peinture de la variabilité, de l'activité productrice
de ces langues sauvages ! Des mots inventés et altérés à volonté
prennent la place de ceux qui ont été bannis du langage par une
crainte superstitieuse ! »

531. Gallatin, Tableau des tribus indiennes de l'Amérique du Nord
[angl.] dans l'« Archæologia Americana », vol. II.

542. Max Müller, Leçons I, 56.

551. Les divers dialectes basques diffèrent tellement les uns des
autres, et cela sur le même versant des Pyrénées, qu'une jeune
domestique que j'ai connue, née et élevée à Saint-Pée, qui par conséquent
parlait le dialecte labourdin, trouvait parfaitement inintelligible
le souletin de Tardets, endroit qui n'est pas éloigné de plus
de quarante milles de Saint-Pée. — Le Rév. W. Webster m'écrit :
« L'un des exemples les plus curieux de ces mélanges de dialectes,
c'était Bayonne. De vieilles gens m'ont souvent dit qu'il y avait trois
dialectes distincts dans ce qui est maintenant la ville moderne. Au
nord de l'Adour, à Saint-Esprit, où est la station du chemin de fer,
on parlait le patois landais ; au Petit-Bayonne, c'est-à-dire entre
l'Adour et la Nive, on se servait d'un patois particulier qui, probablement,
se ressentait de l'influence des Juifs dont le Petit-Bayonne
était le quartier obligé avant la Révolution ; à Bayonne même, au
sud de l'Adour et de la Nive, on parlait le patois anglet. La différence
entre les patois anglet et le landais est considérable, dans la
langue écrite, au moins ; celle entre l'anglet et la langue du Petit-Bayonne
consiste surtout dans la prononciation. Tous les trois se
seraient appelés le « Gascoun ». De même dans le petit bassin
de Bédous, dans la vallée d'Aspe, il y a trois patois distincts sur
un rayon de trois milles ; l'un est à peu près le Béarnais du Val
d'Ossau ; un autre est plein de mots et de tournures espagnols ; le
troisième est plus complètement gascon. Les mêmes objets sont désignés
dans ces dialectes par des mots très différents : hilhe, hilho,
disent les uns pour signifier « enfant ou jeune fille », « fils ou fille »,
maynatge et mainade, disent les autres ; pour « femme » ceux-ci
emploient hemno, ceux-là mougerre. »

561. Ewald le conteste, mais ses arguments ne sont pas convaincants.
On peut citer un exemple parallèle tiré du turc, où les personnes
du présent sont formées en suffixant les pronoms ; la troisième
personne est, comme dans les langues sémitiques, la forme
nue du participe présent. Ainsi dogur signifie frappant et il frappe ;
dogur-um, je frappe (littéralement : frappant-moi) et ainsi de
suite. De cette façon le présent se distingue de l'aoriste qui est un
substantif abstrait auquel sont affixées les désinences personnelles.
Ainsi de dogd, l'action de frapper, on dérive dogd-um, je frappai ;
avec le suffixe pluriel, dogdi-ler veut dire à la fois « des coups » et
« ils frappèrent », tout comme dogur-lar signifie : « personnes qui
frappent » et « ils frappent ».

572. Depuis que ceci a été écrit, mon ami, le Rév. G. C. Geldart, a
eu la bonté de m'envoyer les remarques suivantes qui me semblent
extrêmement précieuses ; elles montrent que d'autres noms que le
« nomen agentis » servirent à former le parfait sémitique, quoique
ce dernier élément soit à la fin devenu prépondérant : « Dans (l'assyrien)
dapsacu (acala, je mûris les blés) vous avez, à n'en pas
douter, un mot qui approche de très près d'un verbe ; il me semble
s'en rapprocher autant que ristanacu [je (suis) le plus âgé] en est
éloigné. Dans des cas comme ce dernier, il n'y a pas de verbe
du tout ; l'esprit de l'écrivain ou du lecteur y supplée. En éthiopien,
il est vrai, gabarcu signifie « je fis », mais c'est là un développement
ultérieur qui n'appartient pas complètement à la période
assyrienne des langues sémitiques. Aussi je regarderais ristanacu
comme une forme de transition qui imite le verbe et tend à devenir
un verbe, mais non pas comme un verbe pur. Ces composés nous
font connaître comment des verbes réels peuvent naître de la combinaison
de conceptions verbales ou autres avec les pronoms personnels
et comment, en fait, ils en sont nés ; on peut éclairer ce
point par l'exemple suivant : Dans la Grammaire hébraïque du professeur
Lee, page 214, § 13, je trouve citées d'après Jérémie, XXII, 23,
les formes uniques ischabete, mekunanete, nekanete, qui consistent
dans le pronom personnel de la seconde personne combiné avec
des participes en Kal, Puhal et Niphal en une sorte de mot que l'on
peut difficilement appeler un verbe et qui est, je crois, absolument
sans analogue dans la langue. Cette forme, comme me l'apprend
Lee, a toujours été une véritable énigme pour les grammairiens ;
mais elle me semble être exactement dans les mêmes conditions
que tsabtacu (je prends) ; ces deux exemples s'éclairent mutuellement.
Je dirais que ischabete est une forme d'essai qui n'a point
réussi ; que tsabtacu réussit à son apparition dans la langue, et
qu'aux dernières périodes du sémitisme il fut accepté comme une
forme verbale réelle exprimant l'idée de l'action passée, c'est-à-dire
comme un véritable parfait… Je pense que de deux vues l'une
est vraie, selon que nous pourrons en établir ou non la vérité à
l'aide de la chronologie. Serait-il possible de fixer les dates relatives
des inscriptions où apparaissent ces différentes formes en -cu ? Un
pareil classement chronologique ne démontrerait-il pas que ristanacu
se trouve dans les plus anciennes et dapsacu dans les plus récentes
de ces inscriptions ? S'il en est ainsi, ristanacu constituera le premier,
et dapsacu le dernier terme de la marche du composé assyrien
vers la condition que leur analogue éthiopien (yabarcu) a
réellement atteinte, c'est-à-dire celle d'une pure inflexion verbale.
Si cela ne peut se faire, je dirai que ces formes en -cu constituent
un groupe d'exemples où un affixe pronominal hésitait dans le choix
d'un radical auquel il pût s'attacher ; finalement il préféra, comme
nous le tenons d'autres sources, un radical exclusivement verbal.
Mais, d'une façon ou de l'autre, mon impression générale est que
dans l'examen de ces formations nous voyons le spectacle fort intéressant
de la naissance d'une inflexion, et que nous pouvons approfondir
les procédés de construction du langage que nous n'avions
pu saisir jusqu'alors. Hincks a appelé l'assyrien le sanscrit sémitique,
mais je ne pense pas que même le sanscrit védique nous
donne aucune trace de l'origine active d'un temps. Pour avoir un
équivalent sanscrit de dapsacu, il nous faudrait voir le suffixe du
pronom de la première personne, mi, s'attacher indifféremment aux
noms et aux adjectifs aussi bien qu'aux verbes, et trouver enfin
quelque pronom dont mi serait une abréviation manifeste, comme
-cu l'est d'anacu ; mais il n'y a rien de semblable, et je n'ai pu
découvrir aucun fait analogue dans le chapitre du professeur Wilson
sur la grammaire des Védas. Mais l'origine relativement récente
de ce temps en assyrien me semble fort instructive pour l'histoire
des inflexions. D'abord le parfait n'a pas pu faire partie du
stock originel du langage sémitique. En assyrien, le suffixe cu ne
s'est pas encore associé à l'idée du passé ; il est évident, que cette
association, lorsqu'elle vint à se former, comme dans l'éthiopien
gabarcu, fut purement fortuite et conventionnelle. Aussi est-il très
surprenant qu'une inflexion aussi importante ait été si longue à
venir dans l'existence sociale et intellectuelle des Assyriens. On doit
croire qu'ils en ont ressenti la nécessité, à mesure que le besoin de
la précision dans la pensée faisait des progrès parmi eux, car on
ne prétend pas, je crois, que l'aoriste iscun (il fit) était réellement
un temps passé. Mais il est tout à fait extraordinaire qu'un peuple
ait possédé une littérature bien organisée avant d'avoir complété
son système d'inflexions ; munie dans les âges historiques, l'instabilité
et par conséquent la force d'expansion et la flexibilité du langage
furent proportionnellement plus grandes qu'elles ne le devinrent
plus tard. » Les vues exprimées en cette note ont été plus
amplement développées par l'auteur dans un mémoire lu à Londres
en 1874 devant le Congrès des Orientalistes.

581. Voir Gallatin, Trans. Amer. Antiq. Soc., vol. II, p. 176 ; Crantz,
Histoire du Groënland, vol. I, p. 224 (angl.).

592. M. J. H. Trumbull m'écrit : « j'observe l'accord de l'algonquin
et de l'accadien dans la formation récente du présent par un affixe ;
ce que les grammaires des missionnaires appellent un présent est,
on peut le démontrer, un aoriste. Eliot, qui connaissait l'algonquin
mieux qu'aucun Anglo-Américain ne l'a connu depuis et était en
outre un bon hébraïsant, s'est servi dans toute sa version algonquine
de la Bible de la même forme pour le présent et l'aoriste de narration,
d'où l'on a formé le présent immédiat et continu en lui
suffixant une particule. »

601. En sanscrit aussi loka signifie mundus et monde, comme dans
le composé sakala-loka-pujyah, « vénéré par tout le monde ».

612. Ce mot équivaut au grec αἰών comme dans ald-ins, ald-e =
αἰῶνας, αἰώνων, ou ald bauan = αἰῶνα διάγειν.

623. Ulfilas emploie aussi fairwus dans le sens de « monde » et
traduit οἰκουμένη par midjungards, « la demeure sise à mi-chemin »
entre les régions célestes et infernales. Nous retrouvons la même
idée en Scandinave.

631. Voir sur le basque et ses dialectes auxquels fait souvent allusion
M. Sayce, les ouvrages suivants : d'Abbadie et Chaho, Etudes
grammaticales sur la langue euskarienne
, 1836 ; prince Lucien Bonaparte :
Remarques sur plusieurs assertions de M. Abel Hovelacque,
Londres, :1876 ; Observations sur le basque de Fontarabie et d'Irun,
1877 : Remarques sur certaines notes et certaines observations de
M. Vinson sur la grammaire de Ribary
, Londres, 1877 ; comte de
Charencey : Mélanges sur la langue basque, 1879 ; Van Eys : Le verbe
auxiliaire basque
, 1874 ; Dictionnaire basque-français, 1874 ; Inchauspe
(l'abbé) : Le verbe basque, 1858 ; Louis Gèze : Eléments de grammaire
basque, dialecte souletin
, Bayonne, 1873 ; Bladdé : Etudes sur
l'origine des Basques
, 1869 ; Ribary, Essai sur la langue basque, traduit
du hongrois par
Vinson, 1877 (Vieweg) ; Humboldt (Guillaume
de) : Recherches sur les habitants primitifs de l'Espagne au moyen de
la langue basque
, 1821, et Dictionnaire basque (tome IV du Mithridate) ;
Duvoisin : Études sur la langue basque (Actes de. la société philologique,
tom. IV, fasc. 2) ; Sallaberry : Vocabulaire des mots basques
bas-navarrais
, Bayonne, 1857. — Trad.

641. Qu'y a-t-il de plus différent que la racine sémitique trilittère
qui ne contient que des consonnes et ne connaît pas les voyelles,
et le radical monosyllabique aryen où domine la voyelle, qui peut
se développer à l'infini et entrer dans un nombre illimité de composés ?

652. Ainsi qu est essentiellement un son aryen inconnu aux Sémites
dont la race ne s'est pas altérée. L'éthiopien semble avoir emprunté
ce son à ses voisins d'Afrique, car l'alphabet himyaritique, modèle
du syllabaire éthiopien, ne l'a point ; la demi-voyelle qui s'attache
exclusivement aux gutturales en éthiopien, se trouve en amariñña
ou amharique après d'autres consonnes : lua, mua, rua, sua, shua,
bua, tua, nua, zua, yua, dhua. fua, qui, d'après M. d'Abbadie
(Catalogue des manuscrits éthiopiens, pag. 7), se prononcent comme
le français loi, moi, roi. D'autre part, en quelle langue aryenne
trouverait-on l'ayin des idiomes sémitiques ?

663. Je ne puis mieux faire que de citer les paroles de Schleicher sur
la matière : « L'opposition entre le mécanisme interne des deux
groupes de langues est si profonde, qu'il ne faudra jamais croire
à une parenté des deux familles. » (La langue allemande, 2e édit.,
1869, p. 21 [all.]).

671. Je suis heureux de voir le professeur Max Müller, dans ses
Leçons sur la Science de la Religion récemment publiées, s'accorder
parfaitement avec les idées contenues dans ce chapitre. Voici ses
paroles (p. 154} : « Si nous nous bornons au continent asiatique et
à l'Europe, son importante péninsule, nous ne trouvons dans le
vaste désert de la parole humaine abandonnée à elle-même, que
trois oasis où, avant toute histoire, le langage soit devenu permanent
et traditionnel, où il ait pris un nouveau caractère, un caractère
totalement différent du caractère originel du parler constamment
variable des premiers êtres humains. » Et ailleurs : « Les
familles de langues sont de formation toute particulière ; elles sont,
elles doivent être l'exception, et non la règle, dans le développement
linguistique. Le langage humain eut toujours la possibilité,
mais ne se trouva jamais, autant que j'en puis juger, dans la nécessité
d'abandonner son état primitif de développement et d'altération
sauvage (page 161) ».

681. On trouve dans les anciennes inscriptions romaines, au lieu
de unum, « oino » (avec la chute, fréquente alors, de l'm final, que
d'ailleurs on prononçait très faiblement, comme le prouve l'élision
régulière de cette lettre dans la poésie latine). — Trad.

692. Voir ma Grammaire assyrienne, pages 132-138.

701. On ne peut regarder la tentative de M. Isaac Taylor (Recherches
étrusques
, [angl.] 1874) pour rattacher l'étrusque aux langues ougro-altaïques
ou touraniennes, comme plus heureuse que les solutions
proposées par ses prédécesseurs. Les preuves qu'il emprunte à la
physiologie, à l'ethnologie, à la mythologie, renversent, il est vrai,
tous les efforts faits pour rapporter les Étrusques à une origine
aryenne ; elles s'accordent avec l'opinion des craniologistes qui,
depuis longtemps, affirmaient que les crânes des classes inférieures
trouvés dans les tombeaux étrusques appartiennent au type italique,
tandis que ceux des classes élevées et gouvernantes sont d'un caractère
tout différent ; mais la partie philologique du livre ne convaincra
personne.

Mommsen, dans son Histoire romaine (traduction anglaise,
pages 189, 249, 495, etc.), a bien montré combien la religion, l'art, les
coutumes étrusques contrastent avec tout ce qui caractérise un
peuple aryen.

712. Voir l'appendice de Daniel Sharpe aux Découvertes en Lycie
(p. 480 [angl.]) de Fellows. Depuis le grand travail de Moriz Schmidt :
Etudes préliminaires au déchiffrement du lycien [all.], qu'accompagnait
un Corpus d'inscriptions lyciennes, Savelsberg a publié la première
partie de ses Essais sur le déchiffrement des inscriptions lyciennes
[all.] où il essaie d'expliquer ces inscriptions au moyen du zend. Mais
sans parler de cette question : Comment des tribus dont les caractères
sont si peu aryens ont-elles pu parler à une date aussi ancienne
et si loin à l'ouest un dialecte iranien ? — nous rappellerons que
Fick a prouvé que les langues incontestablement aryennes de l'Asie
Mineure appartiennent à la branche européenne, et non à la branche
iranienne de la famille, et que le torrent de l'émigration européenne
n'alla vers l'ouest, le long des rivages sud de la Caspienne, qu'à une
période très récente (Voyez l'Appendice). Après avoir lu des ouvrages
comme ceux de Corssen et de Savelsberg, nous sentons que la difficulté
pour la philologie moderne n'est pas de montrer qu'une langue
est aryenne, mais de montrer qu'elle ne l'est pas. Si nos lunettes
sont colorées, tout ce que nous verrons prendra la même teinte
qu'elles. Si les langues aryennes deviennent le seul type de l'investigation
philologique, il sera aussi aisé de trouver leurs caractères
dans l'étrusque et le lycien, qu'il est commode de trouver une
opinion moderne dans les écrits de quelque auteur ancien. A coup
sûr le philologue rendra ses études plus certaines et plus acceptables
si, au lieu de forcer tout nouveau dialecte à entrer dans le
moule aryen, il avoue franchement qu'il se trouve devant une
langue que la stricte application des lois de la science ne lui permet
pas de comparer à quelque autre, ni de plier à un système antérieurement
élaboré. Rien ne prouve d'une façon plus convaincante
la sûreté de sa méthode que la facilité avec laquelle les inscriptions
runiques ou perses une fois déchiffrées ont révélé leur caractère
aryen, tandis qu'une légende étrusque ou lycienne, lue sans la
moindre difficulté, se présente connue quelque chose d'étrange et
d'anormal.

Si nous devions tenir notre connaissance du basque de quelques
rares inscriptions, je suis persuadé que nos savants aryanomanes
rattacheraient cet idiome à la famille de nos langues. Le basque
étant entouré par des dialectes aryens, ils supposeraient a priori
qu'il faut le comparer au celtique ou au latin. Supposons qu'une
inscription bilingue nous ait donné le sens de la phrase suivante :
etchea suakartu da (la maison prend feu), et que nous apprenions
plus tard lesquels de ces mots sont des substantifs et lesquels sont
des verbes. Quelque Corssen du basque nous démontrerait qu'etchea
a la même racine qu'οἶκος, mais qu'il a perdu (comme en grec) le
digamma initial et l's final du nominatif ; sua serait pour sura de
swar (σείρος, σέλας, etc.), et kartu est évidemment le participe
passé (toujours avec l's perdu) de kri (creo, etc.) : les deux mots
forment ensemble un composé aryen ; da, enfin, est pour dat ; et
ainsi toute la phrase s'explique aisément. Évidemment le basque a
suivi l'exemple de l'étrusque en perdant les consonnes terminales
de ses inflexions !

721. M. Trumbull remarque pourtant (De la meilleure méthode pour
étudier les langues américaines
, pages 11 [angl.]) que l'instabilité du
langage. d'après Sagard, était aussi grande parmi les Français que
parmi les Hurons ; d'autre part, le dictionnaire très imparfait de
la langue huronne, composé par Sagard, permit à Duponceau,
200 ans ou plus après qu'il eût été compilé, de se faire comprendre
sans trop de difficulté des Wyandots, reste de la nation disparue des
Hurons.

732. Voyages dans l'Amérique du Sud (trad. angl., I, page 298).

741. Washington Matthews dans son livre : Grammaire et dictionnaire
de la langue de l'Hidatsa
[angl., 1874], nous rapporte le très
curieux fait suivant : Quatre tribus d'Indiens agriculteurs, nombreuses
et prospères, furent rencontrées en 1804 par Lewis et Clarke,
lorsqu'ils remontèrent le Missouri. Ces quatre tribus habitaient
alors huit villes dans la vallée supérieure du Missouri, à l'ouest
de la nation des Dakotas. Tout ce qui reste de ces villes est un
petit village de 2,500 âmes, au Fort-Berthold, Dakota. Les quatre
tribus ont été réduites à trois : l'une d'elles a été tellement décimée
par la petite vérole en 1838 que les derniers survivants se joignirent
à l'Hidatsa et adoptèrent son chef, ses traditions et ses coutumes.
Quoique ces trois tribus habitent un seul village et soient depuis cent
ans au moins proches voisines, vivant en paix et dans des rapports
intimes, chacune a un langage distinct. Ces langues ne tendent pas
à se réunir ; ou ne peut signaler qu'une ressemblance éloignée chez
deux d'entre elles ; la troisième n'a absolument rien de commun
avec les autres. Ce qui rend la persistance de ces trois langues
encore plus surprenante ; c'est que presque tous les membres de
chaque tribu comprennent la langue des autres tribus, si bien qu'il
n'est pas rare d'entendre un dialogue en deux langues ; une personne
par exemple questionne en madan et l'autre répond en grosventre
et vice versâ. En outre, bon nombre d'entre eux connaissent la langue
dakota et tous comprennent la langue des signes.

751. Schleicher dans ses Langues de l'Europe (p. 51 [all.]), a bien
montré les différences qui séparent les formes analytiques et les
formes isolantes du langage. Une phrase telle que celle-ci : « Le
roi dit : O sage, puisque tu n'as pas regardé à venir d'une distance
d'un millier de milles, n'aurais-tu pas aussi apporté quelque chose
pour la prospérité de mon royaume ? » prend, quand elle est exprimée
en chinois, la forme inintelligible suivante : « Roi dire : Sage !
pas pour un millier de milles et venir ; aussi devoir avoir gagner
profit moi royaume, hé ? » L'anglais-pigeon est un bon exemple
de l'effort d'un Chinois pour pénétrer dans les mystères de la pensée
européenne.

761. Voir Trumbull : De quelques notions erronées de grammaire algonquine,
page 9 [angl.]. »

772. Selon Weber, de la racine at, aller ; de là le sens premier :
l'action d'aller plus loin.

781. Waitz est arrivé à la même conclusion dès 1858 dans son Anthropologie
des peuples sauvages
[all.], vol. I. Voici comment il
s'exprime (traduction anglaise, p. 241) : « Nous ne pensons pas au
moyen de mots, mais au moyen de phrases ; aussi pouvons-nous
affirmer qu'une langue vivante consiste en phrases et non en mots.
Mais une phrase n'est pas formée de simples mots indépendants.
Elle consiste en mots qui se rapportent les uns aux autres d'une
façon particulière, de même que la pensée qui leur correspond ne
consiste pas en idées indépendantes, niais en idées si bien liées
qu'elles forment un tout et se déterminent mutuellement l'une
l'autre. » Il remarque en outre qu'une phrase est conçue comme
un tout, comme une peinture complète par l'esprit ; l'image sensible
d'une action se reproduit immédiatement dans la pensée et,
par conséquent, les mots par lesquels elle est exprimée, n'auraient,
s'ils n'étaient pas reliés les uns aux autres, que peu de sens. Les
mots ne sont ainsi séparés les uns des autres que par les procédés de
l'analyse consciente. Ne pouvons-nous pas dire alors que les langues
incorporantes de l'Amérique, dans lesquelles une action particulière
est représentée par une simple phrase dont les différentes parties
n'ont pas été isolées et n'ont pas reçu un sens abstrait, supposent.
un degré inférieur de conscience aux langues agglutinantes, plus
analytiques ? A ce point de vue, la flexion appartiendrait à une
période du développement linguistique plus ancienne que l'agglutination ;
et le passage de la conception agglutinante à la conception
inflexionnelle de la phrase serait un mouvement rétrograde
tout à fait inconcevable chez les races qui parlaient les langues
infléchies. Nous pouvons ainsi expliquer comment d'un côté les dialectes
agglutinants, quoique adoptant souvent des formes infléchies,
ne deviennent jamais infléchis (c'est-à-dire n'expriment jamais une
idée par une phrase infléchie), et comment, de l'autre côté, les dialectes
infléchis, bien que présentant des exemples sans nombre
d'agglutination, finissent cependant par les adapter au caractère
infléchi qui est celui de la langue.

791. Voir Renan : De l'origine du langage, 1863, page 193 ; on y retrouvera
les vues de M. Sayce. — Trad.

801. Böhtlingk (De la langue des Yakoutes, page XVII, note) dit :
« Je ne puis pas comprendre comment avec de telles idées sur l'origine
de la flexion, quelqu'un peut hésiter à affirmer si, oui ou non,
le chinois monosyllabique et le sanscrit pourraient avoir une seule
et même origine. Je dis « pourraient avoir » et non pas « eurent » ;
car on doit dès le principe regarder tous les efforts faits pour rendre
probable une telle communauté d'origine, comme vains et inutiles,
et par conséquent dénués de toute valeur scientifique. »

811. Le professeur Whitney (Le langage et l'étude du langage, 3e édition,
page 336) écrit ce qui suit sur le chinois : « Le pouvoir qu'a
l'esprit humain sur ses instruments, si imparfaits qu'ils soient, est
évidemment démontré par l'histoire de cette langue qui a répondu
avec succès à tous les besoins d'un peuple cultivé, réfléchi, studieux
et ingénieux, pendant une carrière dune durée sans pareille ; elle a
été employée à des usages bien plus élevés et plus variés que nombre
de dialectes mieux organisés ; ces dialectes étaient riches par
leur flexibilité, leur développement, mais ils étaient pauvres par
la pauvreté même et la faiblesse de l'intelligence de ceux qui les
maniaient. Dans le domaine du langage, comme dans quelques
départements de l'art et de l'industrie, il n'y a pas de race qu'on
puisse comparer aux Chinois pour sa capacité à accomplir des merveilles
avec des instruments grossiers et mal polis. » Avant de bâtir
l'immense pyramide de la théorie du développement, sur quelques
inférences incomplètes et quelques conclusions hâtives tirées des
phénomènes de la flexion aryenne, les avocats de cette théorie
auraient bien fait de considérer ce simple fait de la « fossilisation »
du chinois coexistant avec une société et une civilisation progressives.

821. Humboldt : Essai politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne,
pag. 81.

831. M. Van Eys (Le verbe auxiliaire basque, 1874) a montré que
cet au qui par la suite a été affaibli en ei et i dans le dialecte souletin,
est une forme usée d'eroa(n), faire aller. R entre deux voyelles
tombe en basque, et le dialecte biscayen conserve encore la forme
complète eroa. Eroan est lui-même une contraction pour erazo-joan
ou erazo-yoan, le causatif de erazo, aller. Un verbe qui signifie aller
peut aisément devenir un simple auxiliaire ; ainsi en italien se va
dicendo
représente le français on dit.

841. Westphal et Merguet le nient ; les idées de Westphal, telles
qu'elles sont présentées dans sa « Grammaire comparée des langues
indo-germaniques », vol. I, pages XXIII et suiv., sont à première vue
très plausibles. Suivant lui, de même que la science a montré que la
terre tourne autour du soleil et non le soleil autour de la terre, de
même les désinences personnelles du verbe sont les formes primitives
d'où l'on a ensuite tiré, par un procédé d'analyse et de différentiation,
les pronoms personnels. Les arguments contre la théorie
ordinaire qui trouve dans l'agglutination l'origine des flexions verbales
sont : Aucune des formes existantes de la troisième personne
du singulier, par exemple, bien que très nombreuses, ne
présente ce que la théorie de l'agglutination prétend être la terminaison
pronominale primitive, — ti au présent, t au premier prétérit
et tu à l'impératif au lieu de l'hypothétique ta, — et nous ne
sommes pas fondés à affirmer l'existence d'une forme que l'on
ne trouve dans aucun des nombreux dialectes aryens ; Le changement
de la forme hypothétique tata devenue tai, ta et tau du
présent atmane-pada, du prétérit premier et de l'impératif, n'aurait
point d'analogue et ne peut se prouver ; On ne peut découvrir
dans l'n de la troisième personne du pluriel aucun signe de la troisième
personne (nti, nt) ; Expliquer la voyelle de liaison (p. ex.
dans bhav-a-ti) comme étant un démonstratif est absurde, puisqu'un
démonstratif n'aurait aucun sens dans une telle position ; Si les
pronoms avaient été antérieurs aux terminaisons verbales, ces dernières
auraient été formées au moyen du nominatif et non du cas-complément
des pronoms, tandis qu'il est certain que le nominatif
des pronoms (aham, ego, par exemple) est plus récent que les cas-compléments
et postérieur à la flexion verbale. La réponse du professeur
Curtius à cette dernière objection n'est pas complètement
satisfaisante (Le verbe grec, pages 21, 22), et il est assez difficile de
rétorquer le troisième et le quatrième arguments de Westphal ;
mais l'analyse de la flexion verbale sémitique (si différente sous ce
rapport de la flexion nominale) convainc de la vérité de la théorie
de l'agglutination quant aux verbes, et je confesse que je me sens
aussi incapable que le professeur Curtius de comprendre les « catégories
logiques de l'organisme de la flexion » de Westphal, ou
d'admettre ses « lettres pléonastiques ». (Voir la préface écrite par
M. Sayce pour la présente traduction.)

851. Agglutination ou Adaptation, page 18.

862. Le professeur Curtius (La Chronologie dans la formation des
langues indo-européennes
) s'efforce d'écarter cette objection que
deux cas aussi différents que le nominatif et le génitif ont difficilement
pu être formés par le même suffixe démonstratif, en affirmant
qu'ils appartiennent à deux périodes différentes du développement
linguistique. On ne peut mettre en doute, je pense, que
l'idée du génitif ne soit plus récente que celle du nominatif ou de
l'accusatif ; mais la difficulté dans le cas présent est celle-ci : ou le
suffixe d'où est sorti le génitif fut affixé au nominatif (swana-sa-sa),
ce qui est contraire aux faits, ou le suffixe du génitif fut attaché à
la même époque à ce qui par la suite se distingua en nominatif et
en génitif, ce qui est contraire à l'hypothèse. L'éminent philologue
allemand soutient plus loin les deux arguments suivants en faveur
du caractère originellement isolant du langage aryen. D'abord il
prend pour exemples des temps composés comme a-dik-sa-t (ἔδειξε)
où d'accord avec lui je reconnais le verbe substantif. Mais l'affirmation
que, si les cas avaient déjà existé, la racine dik aurait eu l'affixe du
nominatif au pluriel et l'affixe de l'accusatif au singulier comme le
latin « amatum iri » — cette affirmation est en partie détruite par
Scherer (Hist. de la langue allem., p. 343) qui répond que dik est un
nom d'action comme la forme sanscrite récente chôrâyâm âsa, et par
conséquent ne réclame pas le signe du pluriel ; elle est aussi détruite
en partie par cette considération que de même que sa a perdu son
a initial, de même dik peut avoir perdu sa finale m. Nous trouvons
des temps composés plus récents comme l'imparfait latin et le
prétérit teutonique qui certainement n'existèrent qu'après la formation
de la flexion nominale, et qui se servent également, sinon de
la racine pure, au moins d'une forme thématique. Des verbes tels
que cale-fio témoignent du même fait. Le second argument, et
le plus fort, du professeur Curtius, est tiré de l'existence de certains
composés qu'on pourrait considérer comme des restes d'un état
non infléchi du langage. Un mot comme ῥοδοδάκτυλος, par exemple,
semblerait témoigner d'une époque où les suffixes spéciaux du pluriel
et le génitif étaient tout à fait inconnus. Mais on peut donner,
je pense, une autre explication de ce phénomène, si l'on se rappelle
que la philologie ne part pas du mot écrit isolé, mais de la
phrase. M. Sweet (Academy, 17 janvier 1874) dit avec beaucoup de
vérité : « Le philologue antiquaire, ayant constamment des symboles
écrits devant lui, en vint graduellement à les abstraire complètement
des sons qu'ils représentent et à les considérer comme le langage par
excellence. Si on l'interroge sur une phrase de quelque langue africaine
et qu'on le prie d'indiquer la division des mots, il demande à
voir la phrase écrite ; on lui répond alors que cette langue n'a pas
d'alphabet et n'a jamais été écrite ; et il confesse qu'il ignore tout à fait
la nature réelle du mot. » Un mot est en réalité une conception complète ;
un mot composé n'est par conséquent qu'un tout, un seul mol
dont les parties constitutives n'existent que pour l'analyste. Δύσπαρις
et tyrannicide sont tout aussi bien des mots simples que Πάρις
et tyrannus ; ce ne fut que l'instinct vivant du langage qui sépara
l'idée-racine du suffixe-relation ; quand il subordonna étroitement
les idées les unes aux autres au point de les souder en un nouveau
tout, il ne laissa à la première idée que la racine nue ou le
thème. Je ne peux concevoir une époque où les hommes ne conversaient
qu'au moyen de racines ; les racines ont dû traîner à leur
suite des suffixes de peu de signification — c'est ce qu'admettent
même les anti-inflexionnistes — mais derrière tous ces suffixes
existait la racine-type solidement quoique obscurément fixée dans
la conscience du sauvage. L'instinct qui, aujourd'hui encore, dépouille
le mot subordonné de sa flexion dans un composé, est le
reste de ce sentiment primitif du langage, non l'imitation d'un
modèle antérieur à l'âge de l'inflexion. »

871. L'accadien, le plus ancien exemple que nous possédions d'une
langue agglutinante, distingue le nominatif et l'accusatif par la position
seulement, formant tous ses « cas » au moyen de verbes (participes)
et de substantifs.

881. Un enfant que je connais, bien qu'ayant appris à parler à un
âge plus avancé que ses frères et sœurs, ajoute généralement un ŏ
à ses mots : dogo, comeo. Ne pouvons-nous pas voir là un retour à
cette tendance primitive des hommes, qui consiste à arrondir les
mots à l'aide de suffixes purement euphoniques ? Cette tendance
apparaît d'une façon évidente dans les désinences casuelles des langues
sémitiques.

891. Voyez Bréal, La langue indo-européenne, Journal des Savants,
octobre 1876. — Trad.

901. Le bornou se parle au sud-ouest du lac Tchad ; S.-W. Kœlle
et Norris en ont fait la grammaire. — Trad.

912. Le vei est un dialecte africain parlé au nord de la république
nègre de Libéria ; il possède un alphabet particulier, et a été étudié
pour la première fois par Fabs et Norris en 1849. W. Kœlle en a
esquissé la grammaire (Londres, 1854). — Trad.

923. M. Edkins m'écrit : « Mes recherches m'ont amené à conclure
que les suffixes casuels touraniens sont toujours des pronoms quand
il s'agit du possessif et du complément. Dans ces cas, les particules
casuelles ne diffèrent jamais par leur forme des racines démonstratives
ordinaires. Par exemple, les particules du locatif, de l'instrumental
et du datif en thibétain et en mongol ne peuvent être
que des substantifs et des verbes, tandis que les particules des possessifs
et des régimes ne peuvent être que des démonstratifs. En
chinois nous avons un exemple clair et instructif de l'identité du
démonstratif, du complément et du possessif dans che, vieille forme
ti, qui s'emploie dans ces trois sens. — Böhtlingk, dans l'introduction
à son grand ouvrage sur la langue des Yakoutes, soutient les
mêmes vues contre Schott en ce qui touche les langues turco-tatares ;
et Castrén identifie la terminaison de l'accusatif zyrianien
avec le pronom de la première personne affixé, tandis qu'il fait remonter
la terminaison et ou t, qui s'attache parfois à l'accusatif
ostiak, au pronom de la 3° personne affixe (Versuch einer ostjakischen
Sprachlehre
, p. 28). En accadien pourtant, l'accusatif n'a
pas de marque distinctive et aucune des terminaisons casuelles n'a
une origine pronominale. Il est plus sûr de s'en tenir au témoignage
de ce plus ancien spécimen des langues agglutinantes que de soutenir
l'origine pronominale des désinences casuelles dans des dialectes
modernes dont nous ignorons la dérivation. Les cas de l'ancien
nom sémitique sont formés par un simple changement de la
voyelle finale, et le mécanisme par lequel ont été marqués les rapports
grammaticaux dans une langue peut tout aussi bien avoir
été employé dans une autre. »

931. Le professeur Whitney, dans ses intéressantes Études orientales
et linguistiques
, lance la tirade suivante contre une théorie
qu'il comprend mal : « Il y a par-ci par-là quelque esprit ultra-conservateur
qui ne croira qu'autant qu'il y sera forcé par des témoignages
absolument palpables. Il confesse que les récents éléments
formateurs du langage sont nés de mots indépendants, mais il refuse
d'en inférer que les éléments plus anciens ont le même caractère ;
il préfère établir une mystérieuse et inscrutable différence entre les
langues anciennes et les modernes, quant à leur principe de développement.
Nous rencontrons même parfois un homme qui a rendu
des services et s'est fait une réputation dans quelque province de
la philologie, et qui commet encore l'anachronisme de croire que
les terminaisons et les suffixes sont sortis des racines en vertu
d'une force interne. Mais ce sont là des hommes avec lesquels il est
inutile de raisonner ; on doit les laisser à leurs systèmes et ne pas
les compter parmi ceux qui contribuent aux progrès de la science
linguistique moderne. Il y en a sans doute aussi beaucoup dont les
études linguistiques n'ont pas été assez approfondies pour leur
montrer la nécessité logique des idées précédemment énoncées
(c'est-à-dire de la théorie du développement) ; ceux-là aussi sont à
l'arrière-garde du mouvement scientifique. » Des paroles blessantes
ne sont cependant pas des arguments. Pour moi, je considère la
théorie du développement comme fausse autant que séduisante ;
elle part de là que toute science doit reposer sur la loi de l'uniformité
de la nature, par suite que le principe formateur en œuvre dans
les temps modernes doit être le même que celui qui agissait aux
périodes plus anciennes. Conclure de ce que les éléments formateurs
récents sont d'une certaine nature, que les éléments formateurs
plus anciens doivent être les mêmes, c'est une inférence illogique
au suprême degré. Bien plus, cette conclusion contredit formellement
l'hypothèse même que soutient le professeur Whitney, puisque
les éléments formateurs d'une langue agglutinante sont tout à
fait différents de ceux d'une langue à flexions. Dire qu'un suffixe
agglutinant est identique à une flexion, c'est confondre deux choses
très différentes et très dissemblables. Le principe qui, dans une
langue infléchie, transforme des mots tels que lie, ly, en flexions,
doit avoir été en œuvre dès l'origine ; de tels mots ne deviennent
des flexions que par l'analogie et la structure du reste du langage
et de l'instinct qui se trouve en lui. Ils ne seraient jamais devenus
des flexions dans une langue qui n'aurait pas été antérieurement
infléchie. Imaginer qu'un simple changement phonétique puisse
produire un changement dans l'esprit et dans la formation d'une
langue, c'est confondre la matière et la forme, c'est ignorer que les
rapports grammaticaux sont purement intellectuels. Nous voyons
des exemples fort nombreux du synthétique se transformant en
l'analytique ; nous n'en trouvons jamais du procédé contraire. Des
cas comme aimerai et amari sont étrangers à la question. Le synthétique
vient d'abord, l'analytique ensuite : telle est la conclusion
générale de la science moderne, et M. Herbert Spencer a retrouvé
ce principe de différenciation dans le monde organique et moral.
Les grammaires les plus primitives, telles que celle de l'esquimau,
montrent la plus grande complexité synthétique. En réalité, la
théorie du développement commet la vieille erreur qui consiste à
affirmer que ce qui est logiquement le premier et le plus simple,
l'est aussi historiquement, tandis que c'est le contraire qui est le
vrai. Je n'ai guère besoin de réfuter l'erreur grossière qui attribue
à notre thèse l'idée « de terminaisons et de suffixes jaillissant des
racines en vertu d'une force interne. » La matière et la forme sont
coordonnées et coexistantes ; nous ne pouvons avoir l'une sans
l'autre ; l'idée que la forme est postérieure à la matière est l'erreur
fondamentale de la théorie du développement ; c'est elle qui cause
l'impuissance de ses défenseurs à comprendre les arguments qu'on
leur oppose.

941. On trouvera la théorie du développement poussée jusqu'à ses
dernières limites dans Whitney, le Langage et l'Étude du Langage,
page 256. Il y dit entre autres que les langues indo-européennes, avec
toute leur abondance et leur souplesse inflexionnelle, descendent
d'une langue primitive monosyllabique ; que nos ancêtres parlaient
au moyen de simples syllabes qui indiquaient les idées de première
importance, mais qui ne marquaient pas les rapports de ces idées…
De ces monosyllabes, et par des procédés qui ne diffèrent pas essentiellement
de ceux qui sont encore en vigueur dans notre propre
langue, naquit la structure merveilleusement variée de tous les
dialectes indo-européens. Telle est en vérité la conviction à laquelle
sont arrivés les savants qui étudient le langage, et qu'ils
soutiennent avec toute confiance. — Nous pouvons dire seulement
que cette confiance est facilement accordée et témoigne d'un étrange
défaut de logique. Comment des hommes pouvaient-ils se parler à
l'aide de simples syllabes isolées qui n'indiquaient pas les rapports
des idées entre elles ? Un tel jargon pourrait convenir dans une
réunion surexcitée d'enthousiastes religieux, qui exprimeraient leurs
sentiments par des cris inintelligibles ; mais une série aussi peu
liée d'exclamations ne pourrait pas servir au commerce habituel
de la conversation. Les gestes seuls ne sauraient remplacer toute
espèce de désignation de rapports.

Il faut à la vérité une foi bien robuste pour s'imaginer que le
langage ait pu naître de ce qu'il y a de plus opposé à ce qu'on entend
par le langage, bien plus que c'était là un langage, fondement
et origine du groupe des langues infléchies. Le langage ne peut
contenir à sa base son contraire, le non-langage, ni révéler au savant
qui l'étudie une pareille contradiction à son origine. Quand
le professeur Whitney compare le chinois avec cet état de choses
hypothétique il abandonne virtuellement sa propre thèse. En effet, le
chinois marque les rapports, et les mots danois ne sont pas des racines
.

951. Dans l'île de Rügen, la femme Gülzin, qui mourut en 1404,
fut la dernière personne qui parla le wende, selon Andrée dans ses
Wendische Wanderstudien [1874]. Polt (Diversité des races humaines
[all.]
, p. 169) dit (d'après Châteaubriand) qu'un poète prussien qui
chantait les exploits des anciens héros de son pays, vers 1400,
n'était pas compris et qu'on lui donnait comme récompense une
centaine de coquilles de noix.

962. Pas toujours, pourtant. Les désavantages physiques, tels que le
climat ou le manque de communications, peuvent faire que la race
inférieure ne soit pas du tout affectée par l'arrivée d'un petit corps
de colons plus civilisés. Ainsi des colonies scandinaves existèrent
au Groënland pendant plus de cinq cents ans ; elles ont laissé de
nombreuses traces, des maisons ruinées et d'autres vestiges matériels.
Mais quand le Groënland fut de nouveau colonisé par les
Danois au XVIIIe siècle, le seul mot incontestablement norvégien
qui eût pénétré dans la langue des Esquimaux était kona, femme ; ce
qui nous fait penser que quelques femmes seulement furent épargnées
quand les colons furent exterminés. Les habitudes de migration
des Esquimaux et les longs et sombres hivers du nord expliquent
suffisamment le peu d'influence qu'exerça le langage de la
race supérieure sur celui de la race inférieure.

971. On trouve dans Waitz (Anthropologie des peuples sauvages,
vol. I, trad. angl., p. 249-252) quelques exemples de l'adoption
d'une langue étrangère. Ainsi les soldats bosniaques envoyés par le
sultan Selim, en 1420, dans la basse Nubie, ont perdu leur langue
maternelle ; les nègres de Haïti ont adopté le français, diverses tribus
américaines ont abandonné leurs idiomes propres pour l'espagnol
et le portugais ; les indigènes de San Salvador, Nicaragua,
Costa-Rica, Sainte-Marguerite, Baradèro, Quilmos, Calchaguy et
Chiloé ont adopté l'espagnol, et les Indiens de Rio-Janeiro, le portugais
(Latham, Jrl. Royal Geogr. Soc., XX, p. 189 ; Humboldt et
Bonpland, I, p. 467 ; Azara, Voyage dans l'Amérique méridionale, II,
217 ; King et Fitzroy, I, p. 278 ; Von Eschwege, Jrl. von Brazil, II,
p. 11). Selon Humboldt et Bonpland (p. 774) un million d'aborigènes
américains ont échangé leur idiome pour une langue européenne.

981. Gibhes (Smithson, Collect., n° 161) a publié un dictionnaire de
cette curieuse lingua Franca.

991. Grammaire telougoue, p. 19.

1001. Journal de la Société orientale d'Amérique [angl.], III.

1012. Sur les langues de l'Inde, consulter Beames, Outlines of Indian
philology
, et Caldwell, Grammaire comparée des langues dravidiennes
ou du sud de l'Inde
[angl.], 2e éd., 1875. — Trad.

1023. Cependant des inscriptions gaéliques indiquent plutôt des affinités
avec l'irlandais ; mon ami M. J. Rhys pense qu'un examen
soigneux des inscriptions galloises du IIIe au IXe siècle, montre
clairement que qu (c) existait originellement en kymrique aussi
bien qu'en gaélique, partout où nous trouvons maintenant le p. Il
est donc curieux qu'à côté de petorritum, nous ayons pempedula qui
signifie le cinq-feuilles [plante appelée potentille] ; donc ce mot
pempe répondait au welsh moderne pump, cinq, et non au gaélique
cing.

1034. Voyages de Humboldt (traduction anglaise, I, 329).

1041. Le professeur Max Müller renvoie à la Philosophie de l'Histoire
universelle
de Bunsen, vol. I, p. 265, où se trouvent des phrases
comme celles-ci : Zour honourable lettres contenand, et brekand the
trewis
(Lettre de Gawin Douglas à Richard II, 1385) ; la terminaison
du participe français était sans aucun doute conservée à cause de
sa ressemblance avec la terminaison en ende des gérondifs anglo-saxons.
Il rappelle aussi les terminaisons casuelles du grec (Aenean,
heroa) introduites dans la déclinaison latine (cf. velthina, velthinas,
velthinam du cippe étrusque de Pérouse) ainsi que les langues du
nord de l'Inde, aryennes d'origine, comme l'assamais, qui déclinent
cependant leurs noms à l'aide de post-positions et insèrent des mots
indiquant la pluralité, comme bilak, hont ou bur entre la racine et
les affixes.

1052. Voir Prätorius, Sur la langue de Harar, dans la Zeitschrift d.
deutschen morgenländischen Gesellschaft
, 1869.

1063. Selon Charencey (Revue de linguistique, 1873, vol. I, 1re part.
p. 57) la règle invariable dans l'ancien maya de placer l'adjectif
après son substantif est quelquefois violée dans la langue moderne
sous l'influence du castillan.

1071. Spiegel, dans ses « Études aryennes » (Arische Studien, 1re partie,
n° II, p. 45-61), s'est efforcé de montrer que le zend de l'Avesta
a subi l'influence des idiomes sémitiques, ses voisins, dans sa grammaire
et dans son lexique. Il retrouve cette influence dans l'emploi
du féminin en zend pour marquer le neutre (ou une idée abstraite),
du duel pour marquer les couples, dans l'emploi du verbe au singulier
ou au pluriel après un duel, et des collectifs pluriels (bien
que le grec ait aussi τὰ θήρια τρέχει), dans l'accusatif qui exprime
la condition, dans les noms verbaux qui gouvernent le cas de leurs
verbes, dans l'emploi de l'imparfait et de l'infinitif et de mots tels
que zaçta, main, pour signifier « pouvoir » (à la façon des Sémites)
aussi bien que dans l'existence de termes purement sémitiques
tels que tanùra (hébreu, tannur) ou naçka (araméen noskha). M. J.
Rhys, en 1874, dans son adresse présidentielle à la Liverpool Gordovic
Eisteddfod
, a exposé les résultats de son examen des particularités
idiomatiques des langues celtiques qui jettent une lumière
nouvelle sur les anciennes vicissitudes de cette branche de la famille
aryenne et donnent un nouvel exemple de la manière dont
une langue peut emprunter des idiotismes à une autre. On pouvait
trouver, pensait-il, des traces d'une influence basque dans l'incorporation
entre le verbe irlandais et ses préfixes, phénomène qui
apparaît par exception en gallois (comme dans rhy'-m-dorai, cela
me concernerait ; Dofydd rhy'-n-digones, le Seigneur nous fit), ainsi
que dans le verbe breton qui signifie avoir. La différenciation du
verbe et du nom, qui s'était effectuée chez les Aryens à une période
très ancienne, s'est en partie effacée dans le gallois, comme si cette
dernière langue avait été en contact avec un dialecte où l'on ne
distinguait pas le verbe et le nom ; ainsi l'infinitif est toujours un
nom et la construction ordinaire myfi a'ck gwelais, « je vous vis »,
signifie littéralement : « Je votre vis ». L'inflexion des prépositions
galloises [erof, pour moi, erot, pour toi, erddo, pour lui] et du
substantif yr eiddof, ma propriété (le mien), trouve son analogue
en magyar. Ces faits nous font croire que les Celtes ont eu autrefois
des rapports avec une race intermédiaire entre les Basques et
les Finnois.

1081. L'idiome hottentot est caractérisé par un claquement de la
langue qui se fait souvent entendre. — Trad.

1092. Selon Bleek (Grammaire comparée des langues de l'Afrique
australe
, I, p. 13), on rencontre moins de claquements dans les
dialectes cafres à mesure que l'on s'éloigne de la frontière hottentote.
Les claquements les plus aisés, et non les plus difficiles, ont
été seuls empruntés par les Cafres. Tandis qu'on ne trouve les
clicks cafres qu'à la place d'autres consonnes et qu'on les emploie
comme consonnes au commencement des syllabes, les lettres k, kh,
g, h ou n en hottentot peuvent être immédiatement précédées d'un
click et former avec lui l'élément initial d'une syllabe. Dans la langue
des Boshimans, les labiales (et probablement aussi les dentales)
sont accompagnées de clicks.

1101. Grammaire comparée de la langue anglo-saxonne, p. 28.

1112. Il est remarquable que, de même que l'h latin répond au χ
grec (comme dans hortus et χόρτος), le grec-italien moderne parlé
dans les huit petites villes qui avoisinent Otrante et Lecce, change
χ en h (exemple : homa ou huma, pour χῶμα), d'après Morosi (Études
sur les dialectes grecs de la terre d'Otrante
[ital.], 1870).

1123. Daa, Les langues septentrionales de l'ancien et du nouveau
continent
, dans les Transactions de la Société philologique [angl.],
1856, p. 236.

1134. Le héréro ou o-tyi-héréro est un dialecte africain parlé dans le
Benguéla. Il appartient à la famille des langues Ba-ntu (Cf. C. Hugo
Hahn), Grammaire du héréro [all.], 1857, Berlin). — Trad.

1141. Sir George Grey's Library, I, 167.

1152. M. Murray, dans son précieux ouvrage pur le dialecte des
comtés sud de l'Écosse, remarque que la confusion d'ai et d'a, d'oi
et d'o, etc., dans les mêmes mots, le changement de wh en f dans
les dialectes du nord-est et la suppression du th initial dans that,
sont dus à l'influence celtique.

1161. (12-15) Nous devons nous garder de tirer des conclusions trop
larges de pareils emprunts. Ils prouvent deux choses, et deux choses
seulement : le contact social d'une langue avec une autre et la civilisation
supérieure de la langue à laquelle des mots ont été empruntés,
là où les mots d'emprunt sont nombreux et désignent des choses
ordinaires. Mais ils n'impliquent pas que les objets désignés par ces
mots d'emprunt fussent antérieurement inconnus et n'eussent pas de
nom dans la langue indigène. Par exemple, les mots basques qui signifient
couteau, ganibeta (fr. canif), et nabala (espagnol, nabaja, latin,
novacula) sont des importations étrangères ; cependant il serait absurde
de supposer que les Basques n'eussent pas connu un tel instrutrument
jusqu'à ce qu'il fût introduit chez eux par leurs voisins
plus civilisés ; les tailleurs de silex d'Abbeville, à ce compte, auraient
été dans un état de civilisation plus avancée. Mais, en réalité,
le prince Lucien Bonaparte a trouvé le mot basque primitif et indigène
qui signifiait couteau dans un seul village obscur. C'est
haistoa, dont le sens est couper, et qui a donné naissance à de
nombreux dérivés.

Tirer une conclusion négative à cause de l'absence d'un terme
indigène pour marquer un objet quelconque dans une langue, c'est
une erreur parallèle à la méprise qu'on commet en refusant la connaissance
de certaines choses aux Aryens primitifs, parce que les mots
qui peuvent les avoir désignées n'ont pas laissé de traces dans
les dialectes dérivés. De même que le géologue moderne insiste sur
l'imperfection des annales géologiques, le glottologiste doit se rappeler
que les débris seulement et les fragments de l'ancien langage
nous ont été conservés par des hasards heureux. Des mots et des
formes innombrables ont complètement péri. Pictet peut bien montrer
qu'un objet désigné par le même nom chez les Aryens orientaux
et occidentaux doit avoir été connu de nos ancêtres éloignés de
la période préhistorique, — que le bouleau, par exemple (anglais
birch, sanscrit bhurjà et vieil allemand birca) croissait sur les
collines de leur patrie primitive, — qu'ils se nourrissaient d'épeautre
(sanscr. yavas, grec, ζεία). Mais la réciproque n'est pas
vraie. L'ancien aryen peut bien avoir connu l'huître, bien que le
mot par lequel nous la désignons ne se rencontre maintenant que
dans les dialectes de l'Europe (grec ὄστρεον, latin ostreum, all. Auster,
angl. oyster) et ne se trouve pas dans ceux de la Perse et de
l'Hindoustan. On doit regretter que Fick, dans son livre qui a fait
époque, Die ehemalige Spracheinheit der Indogermanen Europas,
n'ait pas évité ce paralogisme, et se soit aventuré à décrire les progrès
de la civilisation des Aryens d'Europe après qu'ils se furent
séparés de leurs frères d'Orient, sans considérer que l'absence d'un
nom commun pour le même objet en aryen oriental et occidental
peut s'expliquer aussi bien par la perte du mot que par l'ignorance
de l'objet lui-même.

On peut signaler ici une autre erreur commise par le même
savant ; elle atteste l'une des difficultés que nous rencontrons pour
déterminer si un nom a été emprunté ou non. Dans l'ouvrage cité
plus haut (p. 290), Fick dit que bien que le latin cannabis et le
vieux slave konop-l-ya (Russe, konapli, konopel ; polonais, konepo),
soient, sans aucun doute, empruntés au grec κάνναβις, le teutonique
hanpa, hanf semble montrer que la culture du chanvre (angl. hemp)
était connue des Aryens d'Europe avant leur séparation, puisque ce
mot germanique a subi l'action de la loi de Grimm. Mais ceci suppose
que l'action de cette loi cessa à une époque déterminée et qu'elle
n'était pas observée au moment où les Germains furent mis en contact
avec les Romains. Il est pourtant certain que nous sommes tout à
fait incapables de déterminer l'époque où l'influence de l'analogie
cessa d'être ressentie en teutonique et où les mots empruntés ne
furent plus ramenés à la forme que l'analogie du langage et les réclamations
instinctives de l'oreille et de la voix exigaient pour eux. En
réalité, nous inclinons à penser que cette époque fut bien postérieure
à l'introduction d'une littérature nationale, et cette opinion est confirmée
par ce que nous observons en d'autres langues. Ainsi, en gaélique,
pascha et purpura ont dû devenir caisg et corcur, d'accord avec
la loi phonétique générale qui substitue c à p dans cette branche des
langues celtiques, et ces mots doivent avoir été empruntés après
rétablissement du christianisme en Bretagne. On montrera au chapitre
IX que l'action de l'analogie sur la phonologie est encore puissante
même dans les langues les plus civilisées et les plus stéréotypées ; et
il n'est pas sans exemple qu'un mot étranger soit anglicisé, même à
notre époque de railways et de voyages. Il est évident, néanmoins,
que si nous admettons une fois la possibilité d'une naturalisation
(les mots empruntés et leur obéissance à l'action de l'apophonie régulière,
nous perdons l'un de nos critériums pour décider péremptoirement
si un mot est indigène ou emprunté.

1171. En accadien, bi signifie deux, aussi bien que le mot ordinaire
kats (esthonien katz) ; sei semble une modification du vieux nom de
nombre qui signifie trois (comparez le japonais mitsu, trois, mutsu,
six). Ou peut retrouver sei dans l'esthonien sei-tze, sept (3-10), aussi
bien que dans l'accadien sussu (soixante).

1181. Origine de la civilisation sémitique, dans les Transactions de la
Société d'archéologie biblique
(angl.), I, 1872.

1191. Cf. Maspero, De Carchemis oppidi situ et historia antiquissima,
1872, Paris (citez Vieweg) ; A. H. Sayce, The monuments of the Hittites
and the bilingual Hittite and cuneiform inscriptions of Tarkondêmos
,
Londres, 1882, et divers travaux du même savant dans les
Transactions de la Société d'archéologie biblique. Nous empruntons à un
mémoire de M. Sayce quelques renseignements sur Carchémish. Cette
ville était la capitale des Hittites, peuple que les Égyptiens appellent
Khétas ou Schétas (voir Emmanuel de Rougé, le Poème de Pen-ta-Our,
Paris, 1856) et l'Ecriture Hittim (voir Josué, IX, 1). Nous ne connaissons
jusqu'à présent l'histoire de ce peuple que par les monuments
égyptiens et assyriens. Ils nous apprennent que du XVIIe au XIIe siècle
avant J.-C. les Hittites furent le peuple dominant de l'Asie occidentale ;
ils étaient souvent en guerre soit avec l'Égypte, soit avec l'Assyrie.
Les deux centres principaux de leur puissance étaient Kadesh, sur
l'Oronte, et Carchémish, actuellement Jerabis, sur l'Euphrate, à seize
milles sud de Birejik. Cette dernière capitale, située dans une île,
soutint plus d'un siège de la part des Egyptiens ; mais elle disparaît
de l'histoire après le XIIIe siècle avant J.-C. A l'époque de l'empire
assyrien, Carchémish fut la capitale de la nation qui était cependant
divisée en divers royaumes secondaires jusqu'à la défaite de son
dernier roi Piziris (717 av. J.-C.) par Sargon, qui s'empara de Carchémish
et de ses richesses et en fit la résidence d'un satrape assyrien.
La possession de Carchémish donna à l'Assyrie le commandement
de la grande route de l'Occident. Cette cité devint le centre
d'un commerce actif et l'un des poids-étalons de l'empire fut la maneh
de Carchémish. Les Hittites, comme le montrent leurs noms
propres conservés dans les monuments égyptiens et assyriens, ne
parlaient pas une langue sémitique, et leurs sculptures attestent
qu'ils n'appartenaient pas à la race de Sem. On peut croire que leur
idiome fait partie du groupe dit alarodien, dont le géorgien, selon
toute probabilité, est, de nos jours, le principal représentant. Les statues.
célèbres dès l'antiquité, de la prétendue Niobé du Sipyle el du prétendu
Sésostris de Nymphio (cf. Weber, Le Sipylos, Smyrne, 1880)
portent des cartouches en caractères hittites, comme l'ont reconnu
MM. Sayce et Dennis il y a peu d'années. Les plus longues inscriptions
hittites, trouvées à Hamath, sont gravées en relief sur basalte ;
elles sont conservées actuellement au musée de Tchinly-Kiosk à
Constantinople. V. d'ailleurs l'appendice de M. Sayce. — Trad.

1201. Κόλλυβος, monnaie divisionnaire, très petite pièce de monnaie ;
par extension, change ; — les Latins ont formé de ce mot collybus
qui signifie aussi change. — Trad.

1211. Sur l'l et l'r indo-européens on peut consulter les travaux allemands
suivants : Sievers, Principes de physiologie phonétique, pp.50-56
{Leipzig, 1816) ; Lottner, La place des Italiens dans la famille indo-européenne
(Zeitschr. f. vgl. Sprachforschung, VII, 18-49, 161-93) ; Fick,
L'unité linguistique des Indo-Germains d'Europe (Gœttingue, 1873) ;
Heymann, L'l des langues indo-germaniques appartient à la langue
primitive indo-européenne
(Gœttingue, 1873). — Fick et Lottner prétendent
que l'aryen primitif ne connaissait pas l'l qui, d'après eux,
ne s'était pas encore distingué de l'r aux dernières périodes de l'unité
aryenne ; Heymann soutient le contraire. — Trad.

1222. Sur les mots composés dans les langues aryennes, voir Justi,
De la composition des noms dans les langues indo-germaniques, Gœttingue,
1861 [all.] ; Tobler, Des mots composés, Berlin, 1868 ; .Meunier,
Les composés syntactiques en grec, en latin, en français et subsidiairement
en zend et en indien
, Paris, 1872 ; Schröder, La distinction des parties
du discours en grec et en latin, avec des considérations sur les noms
composés
, Leipzig [all.], 1874 ; Clemm, Les récentes recherches sur les
composés en grec
(7e vol. des Études de G. Curtius) [all.]. — Trad.

1231. Journal de la Société orientale d'Amérique, vol. I, n° 4, p. 402.

1242. Casalis, Grammaire, p. 7.

1251. Buschmann, après avoir comparé les mots employés par différents
peuples pour exprimer père et mère, dans son travail sur les
Sons naturels, ajoute ceci : « Je suis heureux que le développement
que j'ai exposé fournisse une preuve simple de la formation indépendante
des substantifs ; car une certaine philologie systématique
a, dans ces dernières années, proclamé cette théorie exclusive que
les racines de toutes les langues doivent avoir été des verbes
. »

1262. Mâtâ dans le Rig-Véda est masculin, tout comme dans le
géorgien et le Tlatskanai [Athapascan] mama signifie « père. » Nous
pouvons difficilement identifier cette racine avec , mesurer ;
elle a produit le grec μαία et probablement le latin manus et manes.

1273. Il y a cependant une vérité au fond de cette étrange théorie
du caractère abstrait des racines. Les objets doivent avoir été nommés
d'après leurs qualités. Ce fut par elles seulement qu'ils purent
être connus ; et bien que ces qualités fussent nécessairement externes
et superficielles comme le bêlement du mouton ou le mugissement
du taureau, elles doivent être nées des impressions causées par les
phénomènes extérieurs sur les sens et l'esprit.

1281. Mithridate, III, 2, 686. Cf. Rochefort, 364.

1291. Fick (dans son Unité linguistique des Indo-Germains d'Europe),
suivant les traces d'Ascoli, a prouvé d'une manière évidente l'existence
de deux k dans l'aryen primitif ; l'un d'eux s'est transformé
en kw (qu) dans certains dialectes européens. Havet (Mémoires de la
Société de linguistique
, II, 4, 1874) dans un article intitulé : l'Unité
européenne
, montre que les deux k se sont ainsi transformés :

K primitif = Ital. k (c) ; Grec χ ; Allemand h ; Aryen oriental, s' ;
Slav. s ; Lithuanien sh.

Kw primitif = Aryen oriental k ; t', p, kw (ku) ; Gaélique k ;
Kymrique p ; Latin kw (qu) ; Osque-Ombrien p), - Grec π, κυ ; Ionien, κ ;
Allemand hv, f (p), h ; Lettoslave, k, p, kw (ku).

1301. Curtius, Principes d'étym. gr. [all.], p. 34-41.

1312. La chronologie de la formation des langues indo-européennes
[all.]
, p. 28-30.

1321. Les clicks et les diphthongues ont disparu « dans les éléments
grammaticaux de la langue hottentote », « bien que les trois quarts
de cette langue contiennent, on peut le dire, des clicks », selon la Grammaire
comparée des langues de l'Afrique australe
de Bleek, I, p. 47. Le
même écrivain affirme d'après Klaproth que l'on rencontre des clicks
dans la langue circassienne ; « on remarque deux clicks dans la langue
Tiche parlée au Guatémala, dont il existe une vieille grammaire
espagnole en manuscrit dans la bibliothèque de sir G. Grey. »

1331. Ce caractère primitivement indistinct des sons émis ne suffira
pas sans doute à expliquer les phénomènes de la loi de Grimm. La
famille aryenne était arrivée à un degré comparativement élevé de
culture avant la séparation de ses diverses branches ; ce seul fait
montre que les Aryens avaient laissé la période des racines et ses
phénomènes accessoires loin derrière eux. Néanmoins ce manque
de netteté exerça une certaine influence sur la curieuse permutation
de sons remarquée pour la première fois par Grimm, comme dans
le cas de l'l et de l'r ; le reste est dû aux caractères particuliers de
chaque tribu déterminés par le climat et la nourriture, causes auxquelles
s'adjoignait la puissance de l'analogie. Quant à l'alphabet
originel que l'on attribue à nos ancêtres éloignés et qui comprenait
les lettres : a, i, u, l ou r, n, m, h (avec gh, dh, et bh), s, g, d, b, k
(kw), t, et p, c'est un point de départ logique, et non historique,
comme la langue des racines elle-même. C'est le résultat de l'analyse
et de la comparaison des formes plus récentes du langage ; il n'a pas
plus de réalité historique que le jus gentium que croyaient avoir trouvé
les Romains en réunissant tout ce qui était semblable dans les lois
et les coutumes des nations à eux connues et en éliminant le reste,
— ou que la religion naturelle des théologiens du dernier siècle.

1341. L'impuissance des Chinois à prononcer beaucoup de consonnes
qui nous sont familières, est attestée d'une manière bien curieuse
par les étranges transformations qu'ont subies les noms et les mots
hindous dans la littérature du bouddhisme chinois et qui rendaient
si difficile l'interprétation de ces écrits jusqu'à ce que Stanislas Julien
eût montré comment Bouddha était devenu Fo, Bénarès, Po-lo-nai et
Brahma, Fan, Tandis que les Chinois transforment r en l, les Japonais
changent l en r. Selon Fabricius, les femmes au Groënland
prononcent k à la lin des mots comme ng, et t comme n.

1352. Max Müller, Science du langage, II, 167.

1361. Renan, Histoire des langues sémitiques, p. 96-99.

1372. Le fait que la formation de ces noms de nombre appartient à la
période des épithètes, trois étant ainsi nommé parce qu'il surpasse et
sept parce qu'il suit les nombres précédents (saptan, ἑπτὰ, de ἕπω,
sequor), — ce fait montre l'origine relativement récente des noms
de nombre aryens.

1381. Voyez aussi Pott, La diversité des races humaines, p. 5-6 [all.].
Pott remarque que même en allemand on fait tout ce qui est possible
pour ne pas employer la seconde personne, et que lorsque Er
ou un Sie féminin font défaut, on a recours à la méthode grossière
d'indiquer le pronom personnel au moyen d'un substantif. L'usage
du pronom simple appartient à l'époque plus récente de la civilisation,
de l'abstraction et de la simplification ; des expressions
comme « Allerhöchstselbst » sont un reste de barbarie. Le lettré
chinois dira ts'ie (le voleur) au lieu de « je », tsian (mauvais) et
ling (noble) signifient « le mien » et « le tien » (Endlicher, Grammaire
chinoise
, p. 258-89). Les habitants de Ceylan, selon Adelung
(Mithr. I, 233) ont sept ou huit mots pour marquer le pronom de la
seconde personne (cf. les langues cérémoniales mentionnées plus
haut). — Partout où l'on a pu analyser avec succès le pronom, même
dans les langues à flexion, on a vu que c'était un ancien substantif
qui graduellement perdait son sens premier pour devenir un pur
symbole ou ce que les Chinois appellent un mot vide. Pour les
exemples anglais, voir Earle, Philologie de la langue anglaise, 2e édit.
p. 227 sq. L'introduction de la théorie des racines pronominales
dans la grammaire sémitique a fait beaucoup de mal et les magnifiques
travaux philologiques d'Ewald et de Dillmann en sont en
grande partie responsables. Une analyse plus approfondie nous révèle
cependant la vraie nature de ces mots sémitiques dont l'origine et
l'étymologie ont été résolues par l'hypothèse commode des racines
pronominales
. Ainsi Prætorius (dans la Zeitschr. der deutschen morg.
Gesellsch.
, XVII, 4, 1873) a montré que les mots éthiopiens lâli et
ciyâ qui, combinés avec des suffixes, expriment le nominatif ou
l'accusatif du pronom personnel, et qui ont été rapportés par Dillmann
à des racines démonstratives primitives, signifiaient à l'origine
« séparation » et « entrailles ». J'ai moi-même été coupable à cet
égard en m'efforçant dans ma Grammaire assyrienne, d'expliquer
l'assyrien mala « autant que » par deux racines pronominales. Schrader
a démontré que ce mot dérivait de malâ, « remplir », et prouvé ainsi
son origine substantive. Tous les pronoms que l'on a pu analyser
avec succès n'étant rien de plus que des substantifs usés, nous
sommes autorisés à conclure que les racines pronominales ne sont
qu'un mot qui sert à cacher notre ignorance. « Un terme comme
le français car, dit M. Van Eys (dans son Dictionnaire basque-français,
p. 5), passerait certainement pour une racine, si nous n'en
connaissions pas l'étymologie. »

1391. Tylor, Civilisation primitive, vol. I, p. 199-201.

1401. Le professeur Curtius s'efforce de répondre à cette difficulté
en admettant que le nominatif et le génitif furent tirés à différentes
périodes d'un même moule incolore. J'ai déjà discuté sa théorie. Je
n'ai qu'à ajouter ici qu'elle n'explique en rien ni la façon dont le
même suffixe fut attaché à la même racine avec des résultats si
entièrement différents, ni comment le pronom qui avait formé les
principaux cas du singulier put repasser par le même procédé d'agglutination
et d'oubli pour se transformer ensuite en un pluriel !
J. Grimm (De l'étymologie et de la comparaison des langues, Kleine
Schrift.
, 1, 312) — tout en acceptant la doctrine d'après laquelle les
racines pronominales existaient pendant la période supposée de la
« création des flexions », — affirmait cependant leur identité fondamentale
avec des racines verbales. Il a été suivi dans cette voie par
Schleicher (Compendium, p. 642, 2e édit.) et par Benfey, qui voudraient
dériver les pronoms de radicaux verbaux. Mais une telle théorie ne
nous délivre qu'à demi de la difficulté, — l'impossibilité de concevoir
comment naquit une racine pronominale, et le fait que des dialectes
modernes, qui nous initient à quelques-uns des secrets de la création
du langage, tirent leurs pronoms d'anciens substantifs. Comment
ces ombres vides de substantifs oubliés ont-elles pu créer des
thèmes et des flexions ? voilà ce qui reste encore inexpliqué.

1411. Cité par Max Müller, Leçons sur la science du langage, 2e série,
p. 85 [angl.].

1421. Sur la question des genres on peut consulter le mémoire de
Bleek intitulé : Concord, the origin of the pronouns and the formation
of classes or genders of nouns
, dans le Journal of the Anthropological
Institute
, I, 1872 ; la thèse du même auteur : De nominum generibus
linguarum Africæ australis
, etc. ; L. Adam, Du genre dans les diverses
langues
, Paris, 1883 (Maisonneuve). Un philologue bien connu par
ses travaux sur le maya, le basque et la mythologie américaine,
M. de Charencey, nous écrit à ce sujet : « Le hottentot ne possède
que trois genres, un masculin, un féminin, un neutre ou inanimé.
Max Müller aura, je crois, fait une confusion avec certains dialectes
cafres, lesquels possèdent effectivement un nombre considérable
de classes de substantifs… Je crois que la notion sexuelle n'est pas
celle qui a existé à l'origine, ou du moins l'idée de féminin était
unie à celle de petitesse, de diminution, d'infériorité. La finale t qui
marque ce genre en nama s'emploie également pour désigner les
objets petits ou lointains. Peut-être bien à l'origine avait-elle la
valeur de notre démonstratif « celui-là », par opposition à la finale
b ou p qui aurait répondu à l'idée de « celui-ci », Dans les langues de
la famille maya-quiché, ex ou x, préfixe du féminin, est aussi préfixe
d'infériorité. Ainsi le quiché dira man, « esclave » en général, et
spécialement « esclave mâle », et xman ou exman, « esclave femelle »
ou « petite esclave », gag, « feu », et xgag, « griffes, » litt. « petit
feu ». J'ai ouï dire qu'en siamois la même particule s'employait à
la fois dans le sens de « jeune », « petit », et dans celui de « femelle ».
Trad.

143 Voir note 142.

1441. Dans les dialectes sonoriens d'Amérique, on ne peut marquer
le genre que par l'addition de mots qui signifient « homme » et
« femme. » (Buschmann, Mémoires de l'Académie de Berlin, 1869, I,
103.)

1452. Le Haussa a développé une distinction entre les genres de ce
pronom. Outre ka et ki pour la deuxième personne et shi, ya, sa,
pour il, lui ; ta, ita, tai, pour elle, la, nous avons Ina au masculin ;
nia et ta au féminin pour exprimer je et moi (Schœn, Vocabulaire
de la langue haussa
, p. 13).

1461. Voyez Shiefner, Versuch über die Thusch-Sprache, 1856.

1471. Transactions of Ethnological Society, I, 304.

1482. Cité dans l'instructif chapitre sur l'Art de compter dans la Civilisation
primitive
de M. Tylor, vol. I, pp. 218-46.

1493. On a nommé langues chamitiques certains idiomes qui ont été
ou sont parlés dans l'Afrique septentrionale et dont les principaux
sont le vieil égyptien, le copte et le berbère. On les appelle encore
sous-sémitiques à cause de leurs affinités avec les langues sémitiques
et de leur développement inférieur à celui des dialectes de cette
famille. Il semble en effet que les langues sémitiques ne soient que
des langues chamitiques parvenues à leur épanouissement complet.
La parenté des langues de Sem et de Cham a permis d'instituer entre
elles de nombreux rapprochements. MM. d'Abbadie et Ancessi ont
en particulier cultivé cette partie de la philologie comparative. Le
maître actuel des études égyptologiques, M. Maspéro, admet l'identité
d'origine (niée par M. Munk) des langues sémitiques et de l'égyptien
qui, d'après lui, se seraient séparés, lorsque leur organisme
grammatical s'élaborait encore. — D'autres linguistes voudraient
rattacher à la branche chamitique le boschiman et le hottentot ; ils
considèrent ces deux idiomes comme des dialectes chamitiques
demeurés à l'état rudimentaire qui, s'il en était ainsi, nous représenteraient
comme la période primaire du langage sémitique. Bleek,
dans une thèse qu'il soutenait en 1851 à l'université de Bonn (De
nominum generibus linguarum Africæ australis, copticæ, semiticarum
aliarumque sexualiam
), faisait dériver d'une source unique toutes les
langues africaines et sémitiques. Si ses conclusions étaient fondées,
nous aurions une vaste famille sémito-chamitique ; mais, dans l'état
actuel de la science, il ne parait pas possible de rien affirmer à cet
égard. — Trad.

1501. Dans les langues « sonoriennes » de l'Amérique, selon Buschmann
(Mémoires de l'Académie de Berlin, 1869, I, 122), le mot simple
du singulier sert aussi pour le pluriel. C'est l'usage le plus ordinaire
du cahitamama signifie « main » et « mains » ; ouu, « homme »>
et « hommes ». De même en tépéguana novi signifie « main » et
« mains » ; yuyupa, « étoile » et « étoiles ». Gallatin nous apprend
que dans l'othomi monosyllabique (Trans. of the Americ. Ethnol. Soc.,
I, p. 287) les substantifs sont complètement indéclinables. Le pluriel
est généralement distingué du singulier par l'article préfixé, na au
singulier et ya au pluriel ; tous deux correspondent à notre article
le, les. Ye signifie « main » ; na ye, « la main » et ya ye, « les mains ».
On exprime aussi quelquefois le pluriel en substituant la particule
e à ya.

1511. M. d'Abbadie m'a fait remarquer qu'à ces formes accadiennes
correspondait exactement le basque yaun kandi-ek, « les grands seigneurs »,
où l'adjectif est également postfixé et prend seul l'article
pluriel (ak).

1522. Le tépéguana se sert de diverses espèces de redoublement pour
exprimer le pluriel. (1) Le mot simple est doublé, comme dans du,
« mère », pl. duddu ; qui, « maison », pl. quiqui. (2) La première syllabe
est seule répétée comme dans naxa « oreille », pl. nanaxa ; tara, « pied »,
pl. tatara. (3) Cette répétition est accompagnée par un changement de
la consonne, comme dans buy ou vui, « œil, » pl. vupui, voca, « estomac »,
pl. voppoca. (4) On redouble la voyelle initiale comme dans ali,
« enfant », p. aali ; ogga, « père », pl. oogga ; ubi, « femme », pl. uubi.
(5) On redouble ; la seconde syllabe du mot comme dans alguli,
« enfant », pl. (aliguguli ; mavidi, « lion », pl. mavipidi. (6) On répète
une voyelle au milieu du mot comme dans him, « courge »,
pl. hiim ; gogosi, « chien », pl. googosi ; alali, « enfant », pl. alaali.
(7) On change un v ou un b dans le milieu d'un mot en p, — c'est
un « écho du redoublement », — comme dans cavaio, « cheval »,
pl. capaio. (Buschmann, loc. cit.)

1531. Sur les langues de l'Amérique consulter : J. S. Vater, Recherches
sur les peuples américains
, 1810 ; Duponceau, Mémoire sur le système
grammatical des langues de quelques nations indiennes de l'Amérique
du Nord
, 1838 ; Ludewig, La littérature des langues américaines
aborigènes
, [angl.] 1858 ; Squier (E. G.), Monograph of authors who have
written on the languages of Central America and collected vocabularies
or composed works in the native dialects of that country
, 1861 ; Luc.
Adam, Esquisse d'une grammaire comparée des dialectes Grec et Chippeway,
1876 ; Bibliothèque de linguistique et d'ethnographie américaines,
publiée par Alph. L. Pinart ; Archives de la société américaine de
France
 ; Lacombe, Dictionnaire et grammaire de la langue des Cris,
Montréal, 1874 ; Shea, American linguistics, Londres, 1863 ; Washington
Matthews, Grammar and dictionary of the language of the Hidatsa ;
Brasseur de Bourbourg, Grammaire de la langue quichée,
Paris, 1862. — Trad.

1541. Abhi serait l'instrumental d'un ancien nom a ou â.

1552. Ce fait est indiqué dans le Rig-Véda par la non-observation
des lois de Sandhi, comme dans l'instrumental marat-bhis au lieu de
marudbhis. (Voir le IIe Appendice.)

1561. De même, dans les langues du Tibet, les adjectifs sont formés
de substantifs par l'addition du signe du génitif, comme ser-yyi
« d'or », « aureus », de ser, « or » ; en hindoustani le génitif prend
la marque du genre selon les mots auxquels il se rapporte. Max
Müller, Leçons, 1re série, p. 106.)

1571. Wilson, Gram. p. 32.

1582. Dans les langues polynésiennes, le verbe n'a jamais pu parvenir
à se former. Le Dayak, par exemple, dit : il-avec-jaquette-avec-blanc,
au lieu de « il a sur lui une jaquette blanche », remplaçant
ainsi la notion du verbe par l'adjectif. (Steinthal, Charakteristik, etc.,
p. 165.)

1591. M. Fiske, qui voit clairement qu'un mythe n'est pas le résultat
de l'oubli d'un mot ou d'une phrase, mais de la pensée qu'ils recouvrent
et interprètent, dit avec beaucoup de vérité (Mythes et créateurs
de mythes
, p. 214) : « Les mythes, les coutumes et les croyances
qui, à une époque avancée de civilisation, semblent insignifiants
excepté quand ils sont caractérisés par quelque procédé ingénieux
d'explication symbolique, ne semblaient pas insignifiants aux peuples
peu avancés qui leur ont donné naissance. Les mythes, comme
les mots, survivent à leur signification primitive. Dans les périodes
reculées, le mythe est une parcelle de la philosophie vulgaire et
courante ; l'explication qu'il donne est pour le moment l'explication
naturelle, celle qui se présente le plus naturellement à celui qui
réfléchit sur le thème auquel se rapporte le mythe. Mais avec le
temps cette façon de philosopher a changé ; des explications qui
tout d'abord semblaient évidentes ne se présentent plus à l'idée de
personne ; mais le mythe a acquis une existence indépendante, il
continue à être transmis des pères aux enfants comme quelque
chose de vrai, bien que personne ne puisse dire pourquoi il est
vrai. Enfin, le mythe lui-même s'efface graduellement des souvenirs,
laissant souvent derrière lui quelque coutume tout à fait inintelligible
et des superstitions qui paraissent tout à fait absurdes. » Ailleurs
le même auteur ajoute (p. 195) : « La théorie physique des mythes
ne sera bien exposée et bien entendue que lorsqu'on comprendra
ceci : nous acceptons l'origine physique d'histoires telles que le
mythe de l'Iliade comme nous sommes forcés d'accepter les étymologies
physiques de mots tels que soul, consider, truth, convince, deliberater,
etc. Feu le Dr Gibbs, de Yale College, dans ses Études philologiques,
regarde de telles étymologies comme des métaphores
fanées
. De même, tout en refusant de considérer l'Iliade ou la tragédie
de Hamlet, — aussi bien que le Juif-Errant d'Eugène Sue ou la Maison
forestière
d'Erckmann-Chatrian — comme des mythes naturels, je suis
disposé à considérer ces poèmes comme revêtant et incorporant
des mythes naturels fanés. »

1601. Gau, en sanscrit, signifie à la fois vache et nuage. — Trad.

1612. Les preuves de la Philologie comparée, ici comme ailleurs,
trouvent leur contre-partie et leur vérification dans les preuves
tirées de la comparaison des mythes eux-mêmes. Le siège homérique
de Troie n'est qu'une répétition d'un siège plus ancien, lorsque
Laomédon et les murs de sa cité qui « s'élevèrent en tours comme
un nuage », aux sons de la voix d'Apollon, furent conquis et renversés
par Hêraklès ; une répétition aussi du siège de Thèbes, qui
fut non moins fameux dans l'histoire grecque que celui de Troie.
Chercher des lambeaux d'histoire dans l'un ou l'autre de ces récits
c'est chercher de l'or dans les rayons du soleil. La légende, il est
vrai, s'est localisée, dans un cas à Thèbes, dans l'autre dans la vieille
ville mysienne d'Ilium ; mais une pareille localisation est nécessaire
à tous les mythes. Il est possible que les combats entre les compagnons
sémitiques de l'« Oriental » (Cadmus) et les habitants de la
Béotie aient amené le choix de Thèbes, de même que Troie peut
avoir été le centre de conflits sans histoire entre les colons ioniens
et les indigènes asiatiques. Le Dr E. Curtius est sans doute dans
le vrai quand il attribue l'origine des chants populaires d'où est
sortie l'Iliade à la période de l'émigration grecque en Asie Mineure,
alors que des fugitifs du Péloponnèse et d'Athènes fuyaient les envahisseurs
doriens, emportant avec eux les traditions de l'ancienne
gloire achéenne et de leur antique puissance sur les collines d'Argos.
C'est ainsi que nous pouvons expliquer le mélange curieux
d'autocratie royale et de démocratie ionienne, tel qu'il devait prévaloir
parmi les colons pendant leurs luttes, que nous rencontrons
dans les poèmes d'Homère, aussi bien que l'étrange confusion entre
les adversaires des Grecs dans la Troie mysienne et sur les rives du
Xanthe de Mysie, et ces Troyens de Lycie qui luttèrent avec eux plus
au sud dans le voisinage du Xanthe lycien.

1621. Le mythe est la forme nécessaire dans laquelle s'exprime la
pensée chez les peuples qui ne sont pas civilisés. Il est pour le
sauvage et pour l'enfant ce qu'est pour nous l'histoire ; et de même
que la littérature contemporaine accompagne l'histoire, de même
la tradition orale accompagne le mythe. Il y a une géographie
et une philosophie mythiques aussi bien qu'une histoire mythique,
si l'on peut risquer cette expression ; la géographie doit
commencer avec son Odyssée, la philosophie avec son Eris et son
Erôs et l'histoire avec son âge héroïque. L'enfant et le sauvage
confondent le sujet et l'objet, et ne peuvent établir entre eux aucune
distinction ; le moi complément (objectif) précéda le sujet ego, aham,
tandis que d'autre part les créations de l'imagination furent regardées
comme des réalités autant que les événements et les objets de
la vie quotidienne.

1632. M. Fiske dit fort bien (Mythes et créateurs de mythes [angl.],
p. 160) : « Le seul fait que des héros solaires voyagent à travers le
monde et tuent les démons des ténèbres est d'une haute importance
parce qu'il jette la lumière sur les habitudes primitives de la pensée ;
mais il ne prouve rien pour ou contre la communauté prétendue
de civilisation entre les diverses races. Il en est de même du
caractère sacré universellement attaché à certains nombres. Le
Dr Brinton pense que la sainteté du nombre quatre dans presque
toutes les mythologies est due au culte primitif des quatre points
cardinaux ; cette opinion devient très probable quand nous nous
rappelons que la prééminence analogue du nombre sept se rattachait
certainement à l'adoration du soleil, de la lune et des cinq planètes
visibles, culte qui a laissé des traces dans la structure et la nomenclature
de la semaine chez les Aryens et les Sémites. »

1641. Von Hahn, Sagwissenschaftllche Studien, I, 62, 63.

1652. Sigurd, dans l'Edda, s'empare du riche trésor des Niflungs
ou nuages en tuant Fafnir, le serpent de l'hiver, et délivre Brynhild
de son sommeil magique ; puis Gunnar lui fait oublier sa fiancée
et épouser sa fille Gudrun ou Grimhild ; cette trahison est vengée
par les frères de Gudrun qui tuent Sigurd ; Brynhild se brûle sur
le bûcher du héros comme Hercule sur le mont Œta ; enfin Atli, frère
de Brynhild, venge Brynhild et Sigurd.

1661. Quand j'étais à Carcassonne, on me disait que la ville avait
tiré son nom d'une des cloches de la cathédrale qui fut, suivant les
formes de l'Église catholique, baptisée sous le nom de Carcas. Lorsqu'on
la fit sonner pour la première fois, le peuple s'écria : « Carcas
sonne ! » On trouve un pendant à ce mythe étymologique dans le
nom du mont Pilate en Suisse. Le mot est en réalité Pileatus, la
montagne coiffée, à cause des nuages qui en cachent le sommet.
Mais la légende populaire fait venir Pilate de la Galilée ; poursuivi
par les remords, il se serait noyé de désespoir dans un petit lac que
forment les neiges près du sommet de la montagne. Quand une fois
le mythe se fut fixé en ce lieu, les indigènes et les visiteurs, en dépit
du témoignage de leurs sens, s'obstinèrent à croire que le lac en
question était bien digne par ses caractères physiques de la catastrophe
dont il aurait été le théâtre. Mérian, en 1742, le décrit comme
« situé dans un endroit écarté ; profond et effrayant ; entouré de bois
sombres et comme cerclé d'un enclos pour empêcher l'approche de
l'homme ; sa couleur est noire, il est toujours calme, et sa surface
n'est jamais agitée par le vent. » Il est remarquable qu'une chaîne de
collines en France, près de Vienne, porte le même nom que la
montagne suisse et pour le même motif. Or, Vienne est justement
l'endroit où Pilate fut banni ; cette coïncidence accidentelle
est un exemple frappant de l'impossibilité de découvrir un fait
historique dans un mythe, bien que nous puissions connaître
d'après d'autres sources qu'il s'est accidentellement fixé à un événement
réel. Près de Vienne est une ruine appelée la « Tour de Mauconseil »,
d'où Pilate se jeta dans la rivière, selon la légende locale,
tout comme dans le lac sur le sommet du Pilate. On peut juger de
la valeur de cette légende populaire par le fait que cette tour n'est
qu'une tête de pont bâtie par Philippe de Valois.

1671. Les récentes découvertes du docteur Schliemann dans la
Troade montrent qu'Ilium fut une ville aussi réelle que Thèbes et
que les bandes guerrières qui chantaient les exploits d'Achille et
d'Agamemnon transportèrent les vieux récits du siège du ciel par
les puissances lumineuses à leurs propres luttes contre les populations
de la côte d'Asie Mineure. Le mythe se colore de teintes nouvelles
à chaque génération qui le répète ; il se revêt des passions,
des intérêts, de la science des hommes dans la bouche desquels il
vit et se développe.

1681. L'histoire des Cyclopes dans l'Odyssée est, à ce qu'il me
semble, un exemple d'un mythe emprunté par les Aryens aux Touraniens,
leurs voisins et leurs prédécesseurs. W. Grimm (Abhandlungen
d. Akademie d. Wiss. zu Berlin
, 1857), dans un article sur la « Légende
de Polyphème », remarque que l'épisode des Cyclopes, bien que
formant un tout par lui-même, s'ajuste mal à l'histoire d'Ulysse et
diffère par le style et le fonds du reste de l'Odyssée. Ulysse n'est
plus le héros prévoyant du poème épique, mais un fourbe téméraire
et rusé. Grimm remarque encore que chez bien des peuples il existe de
semblables récits. Le géant à un seul œil qui vit de chair humaine
et qu'aveugle enfin un héros qu'il attire par ruse dans sa caverne,
mais qui s'échappe sous le ventre d'un mouton ou d'un bélier et se
moque alors du monstre, ce géant réparait chez les Oghuziens turcomans-tatars
où il s'appelle Depé Ghoz (c'est-à-dire « œil au sommet
de la tête »), tandis que le héros se nomme Bissat. (Voir Diez :
Le cyclope oghuzien nouvellement découvert comparé avec celui d'Homère
[all.]
, 1815.) Dans le conte servien (recueilli par Wuk Stephanowitsch
Karadchitsch, n° 38) l'élève d'un prêtre joue le rôle d'Ulysse ;
dans le conte finnois (tel qu'il nous est donné par Bertram),
c'est Gylpho, un pauvre valet. Dans cette dernière version, le Kammo
ou Cyclope a non seulement un œil, mais une corne sur le front ;
il n'est pas seulement aveuglé, mais mis à mort (comme dans la
version oghuzienne), sans que pourtant aucune mention ne soit faite
de la fuite du héros à l'aide d'un mouton. Dans la légende carélienne,
rapportée par Castrén, le Cyclope est « humanisé » ; il a deux yeux
dont l'un est frappé de cécité ; et la version transylvanienne « rationalise »
encore davantage ce mythe en attribuant au géant deux
bons yeux qui sont tous deux crevés par le héros qui jette sur eux
la graisse bouillante de ses deux frères aînés. Dans cette version,
comme dans la servienne, le géant est finalement noyé. « Le Roman
de Dolopathos », traduit d'un ouvrage latin de Jean le Moine en
vers français (vers 1225) que Grimin croit avoir été tiré de l'Orient,
donne aussi deux yeux au géant ; un conte esthonien que je trouve
dans Rosenpläntner raconte comment un batteur en grange creva les
yeux du « diable » sous prétexte de lui guérir la vue et se donna,
comme Ulysse dans l'Odyssée, le nom d'Issi ou « même ». Dans les
versions oghuzienne, servienne et transylvanienne, aussi bien que
dans la légende de Dolopathos, le récit homérique est amplifié
par un anneau ou un bâton magique que le Cyclope présente au
héros et qui s'attache au doigt de ce dernier et le force à crier :
« Je suis ici. » Cette partie du mythe a été, paraît-il, rationalisée
dans l'Odyssée. Grimm cite encore un récit semblable du Harz (qui a
probablement subi l'influence du récit homérique) et la troisième
aventure de Sindbad ; il fait allusion aux histoires norvégiennes
dans lesquelles une jeune fille échappe à une sorcière sous la toison
d'un mouton et où deux enfants rencontrent trois monstres qui n'ont
à eux trois qu'un œil énorme, comme les Graiai d'Eschyle. M. Antoine
d'Abbadie me parle d'une histoire semblable à celle du Cyclope
qu'il a rencontrée chez les tribus d'Abyssinie parlant l'amharique ;
il remarque que si l'on peut concevoir un monstre tel qu'un homme
avec un seul œil au milieu du front, il est impossible de concevoir
comment un homme peut s'échapper sous le ventre d'un animal
aussi petit que le mouton. Il a eu aussi la bonté de m'envoyer l'histoire
du Cyclope basque, Tartarua, « celui qui n'a qu'un œil. » Ce
monstre est un mangeur d'hommes qui vit dans une caverne, il est
provoqué par un héros qui a deux frères. Ce dernier coupe un bras
au Cyclope et renouvelant le duel le jour suivant, il lui coupe la
tête, puis il tue un ou deux autres Tartaruas, lutte contre un corps
sans âme, le tue et délivre les trois filles d'un roi. Il tue aussi un
aigle intelligent et un lièvre ; à la fin ses deux frères et lui épousent
les trois sœurs. Le corps sans âme nous rappelle l'histoire
norroise du Géant sans cœur dans son corps (dans les Contes norrois
du Dr Dasent, p. 64 sq.), qui reparaît dans l'Inde méridionale (selon
Miss Frere, Old Dekkan Days), aussi bien que la légende finnoise
(transcrite par Castrén) du géant qui gardait son âme dans un serpent
et le portait à cheval dans une boîte. Il nous fait souvenir aussi
du mythe samoyède des sept voleurs qui avaient suspendu leurs
cœurs à un crochet et furent détruits par un héros (dont la mère
était leur prisonnière) à l'aide d'une jeune fille-cygne dont il avait
volé le plumage.

1691. Prolégomènes à l'Histoire ancienne, p. 391. Cette idée ne semble
pourtant pas soutenable. M. G. Smith a récemment trouvé des fragments
d'une collection de fables qui appartenait à une cité assyrienne.
L'une d'elles est un dialogue entre le bœuf et le cheval, une
autre entre l'aigle et le soleil. Il est difficile de supposer que cette
collection ait été empruntée à l'Egypte, et il est plus probable que
la fable animale fut la création indépendante de plus d'un peuple.
Elle a pu être la forme naturelle de la satire politique sous un gouvernement
despotique. Les bohémiens modernes ont leurs fables
animales particulières qu'on ne peut faire remonter à aucune source
étrangère (Voyez Leland, The English Gypsies and their language).

1702. Je ne puis croire que le totémisme ait été l'origine du culte des
bêtes ou du culte des ancêtres, encore moins du fétichisme et de la
mythologie, car une tribu doit avoir eu quelque raison à demi religieuse
pour adopter un certain objet, un certain animal comme son
emblème et son représentant. Ce n'était pas un pur symbole, comme
les figures du blason moderne, mais le représentant mystérieux du
clan dont il était le lien, comme le rituel commun dans les gentes
romaines. L'animal était assez semblable à l'homme pour qu'il pût
lui être substitué, mais il était aussi suffisamment divin pour représenter
la communauté tout entière et non pas seulement l'individu.
Le « totémisme », quoique sortant de la même racine que la mythologie,
fut impuissant à causer le développement de celle-ci. On en
trouve un exemple frappant dans les Mythes du Nouveau-Monde
[angl.] du docteur Brinton (pp. 161 sq.) ; l'auteur y parle de Michabo,
le « Grand Lièvre » que les diverses branches de la famille algonquine,
depuis la Virginie et le Delaware jusqu'aux Ottawas du Nord,
regardaient comme leur ancêtre. Le « totem » ou clan qui portait
son nom était entouré d'un respect particulier. Mais Michabo, comme
les autres législateurs et fondateurs des sociétés américaines, fut
réellement un héros solaire, le frère de la neige ; il avait sa demeure
du côté de l'est ; de là il envoyait à leur voyage quotidien les corps
lumineux. Son identification avec le lièvre provient d'une confusion
étymologique ; son nom dérive de michi, grand, et wabos, qui, bien
que signifiant « lièvre », signifie à proprement parler « blanc » ; de
là viennent de nombreux mots pour signifier le « matin », l'« orient »,
le « jour » et la « lumière ». C'était du « Grand Être Blanc » et non
pas du « Grand Lièvre » que l'Algonquin tirait son origine. Le choix
du lièvre comme symbole de ralliement par une tribu particulière
était dû au sentiment qui vit le « mystère de la divinité » dans la
création animale, et donna naissance au culte africain des animaux,
à la métempsycose de la philosophie indienne ; mais un pareil sentiment
ne pouvait produire une mythologie ; il fallait pour cela
une croyance plus riche et plus large. (Voir toutefois H. Spencer,
Essais, III, 4, bien que ses spéculations soient fondées sur les théories
peu scientifiques de M. M' Lennan dans ses articles sur « Le
Culte des Plantes et. des Animaux », I, II, III, Fortnightly Review,
1869, 1870.)

1711. Cf. le Kalewala, épopée finnoise, traduite sur l'original par
Ch. E. de Ujfalvy (Mémoires de la Société philologique, Paris, tome V,
livraison I, 1876). — Trad.

1721. Sagwissenschaftliche Studien, p. 92.

1731. Plus j'examine la mythologie de l'ancienne population non
sémitique de la Babylonie, plus je crois reconnaître clairement l'origine
solaire de la plus grande partie de cette mythologie. Grâce au
caractère agglutinant du langage, les noms propres y sont toujours
transparents : aussi, en dépit de l'étrange transformation
qu'ont subie les diverses divinités, nous permettent-ils de distinguer
nettement leur nature et leur signification premières. Mais ce ne
sont pas seulement les annales depuis longtemps oubliées des anciennes
civilisations qui semblent ressusciter pour ainsi dire, afin
de confirmer les conclusions de la mythologie comparée ; les mythes,
évidents par eux-mêmes, des barbares modernes rendent exactement
le même témoignage. Un exemple typique est la charmante
légende esthonienne que le professeur Max Müller a donnée dans
son Introduction à la Science de la Religion, pp. 386-89. « Wanna Issi,
raconte cette légende, avait deux serviteurs : Koit et Ammarik ; il
leur donna une torche que Koit devait allumer chaque matin et
Ammarik éteindre chaque soir. Pour récompenser leurs fidèles services,
Wanna Issi leur dit qu'ils pouvaient se marier ; mais ils demandèrent
à Wanna Issi de leur permettre de rester toujours fiancés. Wanna
Issi y consentit, et dès lors Koit passa chaque soir la torche à Ammarik,
et Ammarik la prenait et l'éteignait. Pendant quatre semaines
seulement, en été, ils restent ensemble à minuit, Koit tend la torche
mourante à Ammarik ; mais Ammarik ne la laisse pas mourir et de
son souffle la rallume. Alors ils étendent leurs mains, leurs lèvres se
rencontrent et la rougeur d'Ammarik « colore le ciel de minuit ». La
signification de ce mythe serait évidente, même si nous ignorions
que Wanna Issi en esthonien signifie le « vieux père », Koit, « l'aurore »
et Ammarik, « le crépuscule ». L'histoire du dieu néo-zélandais
Maui, le soleil, qu'on trouvera dans la Civilisation primitive de Tylor
pp. 302-309, ne le cède à aucune des productions mythologiques
de l'esprit aryen.

1741. Le professeur Max Müller, dans ses charmantes Leçons sur
la science des religions
, p. 105, ajoute un autre parallèle entre les
deux religions : « Le bouddhisme fut à sa naissance une religion
aryenne ; il devint à la fin la religion principale du monde touranien ;
de même le christianisme, rejeton du mosaïsme, fut repoussé
par les Juifs, comme le bouddhisme le fut par les brahmanes et
devint la religion principale du monde aryen. »

1751. Un phénomène semblable se constate dans l'ionien d'Hérodote.
Le grec moderne décline d'innombrables mots qui autrefois,
appartenaient à différentes déclinaisons d'après le type de ταμίας,
comme βασιλέας, γέροντας, ἄνὁρας, etc.

1762. Les effets de cet affaiblissement des gutturales amené par l'invasion
normande furent très lents à s'accomplir. Ce ne fut qu'au
XIIe siècle que le son guttural disparut complètement du sud de
l'Angleterre, mais il subsiste encore presque inaltéré dans le nord.
Lorsque Butler écrivait en 1633, il est certain que ce son avait absolument
disparu dans le sud. Voyez A. J. Ellis. Ancienne prononciation
anglaise
, vol. I, pp. 209-214 [angl.].

1771. Curtius, Principes de l'Étymologie grecque, p. 172 (2e édit.) [all.].

1781. Donner a écrit un court, mais fort instructif article dans la
Zeitschrift der D. M. G. XXVII, 4 (1873), sur la formation des racines
dans les langues ougro-finnoises ; il y montre que la grande transparence
des idiomes ougriens nous permet de voir le passage d'une
racine d'un sens à un autre tout différent ; ce changement de sens
est accompagné de la modification de la voyelle. Ainsi kayan signifie
« sonner » et « éclairer » ; kar-yun et kir-yun « crier » et kir-on
« maudire » ; kah-isen, koh-isen, kuh-isen, « frapper » ; käh-isen, köh-isen,
« rugir » ; keh-isen, kih-isen, « bouillir ». Les idiomes touraniens
cachent si peu leurs radicaux que ce développement du sens y est
encore vivant et perceptible.

1792. Voyez Pott, Recherches Etymologiques, II, I, pp. 125-139 (seconde
édition [all.]). « Les habitants de la Nouvelle-Zélande ont appelé,
dit-on, les chevaux, « grands chiens » » (Farrar, L'origine du langage,
p. 119 [angl.]).

1801. Whitney, le Langage et l'Étude du langage, p. 96. L'accent n'est
pourtant pas placé sur la première syllabe dans toute l'Irlande.
O'Donovan constate que les poètes du Nord et du sud de l'Irlande
ne s'accordent pas sur l'harmonie métrique parce qu'ils placent
l'accent différemment.

1812. Ahrens, De Dialect. Doric., p. 28 sq.

1821. Siet répond à l'optatif sanscrit, 'syât, au grec εἴη pour ἐσίη
(= ἐσyητ).

1832. Hartel, Études homériques, 1873 [all.]. Voyez Curtius dans les
Studien zur Griech. und Latein. Grammatik, IV, 2, p. 477.

1841. La syllabe finale est la terminaison féminine en -t qui est
devenue -h en hébreu.

1851. Earle, Philologie de la langue anglaise, p.p. 111-114 (2° édit.
[angl.]
).

1862. M. J. Rhys dit que le son particulier au gallois représenté par
ll fut produit par deux l consécutifs qui étaient sans doute prononcés
ainsi à une date qui n'a pas été jusqu'ici exactement fixée ;
plus tard, ce son s'est répandu dans toute la langue (Les anciennes
inscriptions du pays de Galles
, extrait du Carnarvon and Denbigh Herald,
1873, p. 11). On peut remarquer qu'on trouve le même son chez les
Chérokées de l'Amérique du Nord. (Prof. Haldeman, Proc. of Amer.
Orient. Soc.
, 1874, p. XLV.)

1871. Les études critiques de Kirchhoff (Die Composition der Odyssee,
1869, et Die Homerische Odyssee and ihre Entstehung, 1859 ; voyez
aussi Heimreich dans le Programme du Gymnase de Flensburg, 1871)
ont montré clairement que l'Odyssée est l'amalgame de deux
poèmes artificiels dont chacun était fondé sur d'anciens chants populaires.
Le rédacteur aurait vécu au septième siècle avant J.-C ;
car il a non seulement connaissance des Argonautiques, mais encore
des contrées de l'Ouest où les colons grecs transportèrent les
mythes originellement localisés dans la mer Noire ; les Cimmériens
(Od., XI, 14-19) qui furent chassés de la Tartarie par les Scythes à
l'époque de Gygès et un peu avant le siège de Ninive par Cyaxare
(660 av. J.-C.) sont mentionnés dans le poème avec leur nom. La
fontaine d'Artakié (Od., X, 108) était une localité historique près de
Cyzique, lieu de naissance d'Aristeas dont le poème, les Arimaspes,
fit connaître pour la première fois aux Grecs les Cimmériens et les
Scythes. Comme Cyzique fut fondée entre la septième et la vingt-quatrième
olympiades et qu'il faut admettre un certain laps de
temps pour qu'un mythe s'attache à une localité, l'histoire des Lestrygons
aurait difficilement pu être introduite dans l'Odyssée plus
tôt qu'en 660 av. J.-C. Il peut être vrai que dans l'Iliade, aussi bien
que dans l'Odyssée, les armures, les chariots, les habits des hommes
et des femmes sont les mêmes que sur les vases et dans les sculptures
du cinquième siècle avant J.-C. ; mais quoiqu'il soit difficile
d'expliquer comment ce fait a pu se produire à une époque de rapides
changements et de révolution, il est certain que les sujets des peintures
céramiques et les sculptures lyciennes, qui sont antérieures au
VIe siècle, sont empruntées à l'Iliade seule ; ce n'est que dans l'Odyssée
qu'on trouve une mention des neuf muses (Od., XXIV, 60) et
par conséquent une allusion à la tragédie, la comédie, la prose et
l'astronomie ; il y est également fait allusion à la division attique
(et post-solonienne) du mois en décades (Od., XIV, 161-164) et du jour
en heures (Od., III, 334).

1881. Mangold, De Diectasi Homerica, dans les Études de Curtius,
VI, 1. Voyez aussi Hartel, Études Homériques [all.] ; Curtius dans
les Études, IV, 2 [all.] et Paley, Sur l'Odyssée, dans le British Quarterly,
oct. 1873.

1891. Voir Wright, Grammaire arabe [angl.], pp. 28, 29 ; Gesenius,
Grammaire hébraïque [trad. angl.], § 43 ; Cowper, Grammaire syriaque,
§ 78 ; Dillmann, Grammaire éthiopienne, p. 116 [all.] et ma Grammaire
assyrienne
, p. 72. — Selon Bleek (Grammaire comparée des
langues de l'Afrique du Sud
, II, p. 138), la voyelle qui termine les
noms en bà-ntu et n'a rien à voir avec les préfixes de dérivation,
peut être soit a (ou e) ou o. Cette dernière a un sens passif, i
un sens actif ou causatif, a un sens neutre.

1901. Le parfait redoublé lui-même, la plus ancienne invention du
langage pour marquer le temps passé et continu par opposition au
caractère indéfini de l'aoriste, peut être regardé comme un exemple
de l'analogie. La répétition du même son fut graduellement employée
pour exprimer des rapports grammaticaux importants. Sur
les résultats étendus du redoublement, voir Pott, Doppelung als
eines der wichtigsten Bildungs-Mittel der Sprache
. Cf. aussi Lubbock
(Origine de la civilisation, pp. 403-405) qui fait un compte curieux
de la proportion de mots redoublés en anglais, en français, en allemand,
en grec, d'une part, et dans quelques-unes des langues de
l'Afrique, de l'Amérique et de l'Océanie, de l'autre. Tandis que dans
les quatre langues européennes nous rencontrons environ deux
redoublements par 1,000 mots, leur nombre varie chez les sauvages
de 38 à 170 ; ils y sont de 20 à 80 fois plus nombreux.

1912. Ancessi, L's causatif et le thème n dans les langues de Sem et de
Cham
, p. 72. — Voir aussi Darmesteter, De la création actuelle des
mots nouveaux dans la langue française et des lois gui la régissent
, 1877.

1921. Curtius, Studien, I, p. 262.

1932. Curtius a fait remarquer un exemple semblable de régularité
anormale dans la conjugaison latine (Studien zur Griech. und Lat.
Grammatik
, v. I). Sur le modèle de vehimini, pluriel du participe
moyen employé pour la seconde personne plurielle du présent, on
a formé vehamini et vehemini qui répondraient à ἐχώμενοι et ἐχοίμενοι
en grec, et même vehebamini, veheremini ! Les analogues en grec de
ces dernières formes seraient μαχεσοίμενοι et μαχεσαίμενοι. Ailleurs
encore (Chronologie de la formation des langues indo-germaniques,
page 6), M. Curtius écrit ce qui suit : « Dans aucune discussion
sur le langage, pas même dans l'analyse des formes, bien moins
encore dans la recherche des lois phonétiques, nous ne pouvons
nous passer de la conception de l'analogie qui est quelque chose
de purement intellectuel et, à ce qu'il me semble, d'étranger à un
développement purement naturel. L'accusatif pluriel πόλεις ne peut
guère être expliqué par les formes originelles πολι-νς ou πολι-ας ; il
faut invoquer l'habitude paresseuse qui faisait semblables le nominatif
et l'accusatif pluriels. La tendance à différencier, que l'on
remarque non moins que la tendance analogique, est également
d'ordre intellectuel. C'est à elle que nous devons les trois racines
ἀρ, ἐρ, ὀρ qui diffèrent de seus et de son et sont sorties d'un radical
commun, ar.

1941. Voir W. Simpson, La place future de la Chine dans la Philologie,
dans le Macmillan's Magazine, novembre 1873.

1951. Jolly, De la forme la plus simple de la proposition relative dans
les langues indo-germaniques
, et Windisch, Recherches sur l'origine du
pronom relatif
, dans les Études de Curtius, VI, 1. et II, 2. [all.].

1962. Schott, Grammaire chinoise, p. 88 [all.].

1973. Philippi, Wesen and Ursprung des Status Constructus im Hebräischen,
p. 71 sq.

1984. En arabe « presque toutes les formes de l'adjectif conjonctif
sont effectivement celles de l'article démonstratif » (Sacy, Grammaire
arabe
, tome I, p. 336). Comparer encore dans les langues indo-germaniques
le der allemand et le that anglais, à la fois démonstratifs
et relatifs. — Trad.

1991. Tylor, Recherches sur l'histoire primitive de l'humanité, pp. 92,
93 [angl.].

2002. Voyez des idées et des explications toutes différentes dans le
beau livre de M. Weil, L'ordre des mots, 3° éd. 1878.

2013. Whitney, Le langage et l'étude du langage [angl.], p. 106.

2021. Manuel de philologie classique, p. 154.

2032. Sartor resartus, X.

2041. Deffner, Neogræca, p. 307, dans les Études de Curtius, IV, 2.

2052. Chez les Esquimaux du Groënland, celui qui porte le même
nom qu'une personne décédée change de nom afin de tromper la mort
et de lui échapper, de même que chez les tribus aborigènes de
l'Amérique et dans les îles de la Sonde. — (F. Liebrecht, dans
l'Academy, 1er septembre 1872.)

2061. Od., VIII, 164. Les Phéaciens, les enfants des nuages « brillants »,
représentent le commerce et l'activité maritime du commerce
phénicien. L'allusion évidente à l'Erechthéion de Périclès dans
l'Odyssée, VII, 81, rend l'affectation d'archaïsme tout à fait frappante.
(Paley, Brit. Quarterly, octobre 1873.)

2072. Earle (Philologie de la Langue anglaise, p. 143, 1re édit. [angl.])
cite whote pour hot d'après John Philpot et wrought pour reached
d'après Myles Coverdale.