CTLF Corpus de textes linguistiques fondamentaux • IMPRIMER • RETOUR ÉCRAN
CTLF - Menu général - Textes

Sayce, Archibald-Henry. Principes de philologie comparée – T04

Préface
de la seconde édition

La présente édition n'est guère plus qu'une révision de
la première. Deux ou trois inexactitudes ont été corrigées
ainsi que quelques erreurs d'impression. Les additions sont
dans les notes et les appendices. On a ajouté le premier
appendice, non seulement pour montrer comment l'histoire
d'un passé oublié peut se rétablir à l'aide du langage,
mais aussi pour appuyer les idées que j'ai émises
au sujet des inscriptions lyciennes. Les parties neuves se
trouvent principalement dans les chapitres III, IV et V,
surtout dans le chapitre IV ; à cela près, il y a peu de
chose de nouveau, si ce n'est la note sur les Cyclopes, au
chapitre VIII.

J'ai à peine besoin de dire que les opinions contenues
dans la première édition n'ont subi aucune modification.
Ce que j'ai dit au sujet des racines a été mal compris ;
l'ambiguïté des termes « racine » et « période des racines »
a obscurci ma pensée. Je croyais avoir évité d'être incompris ;
puisqu'il n'en a pas été ainsi, il me semble bon
de préciser la doctrine que je soutiens.

Les racines, au sens grammatical et lexicographique du
terme, sont ces simples éléments phonétiques que l'on
découvre par l'analyse des groupes de mots parents ; elles
sont à leurs dérivés ce qu'à elles-mêmes sont les lettres et
les syllabes. De même que les mots sont réduits à un
1nombre limité de lettres ou de syllabes, non dans la langue
parlée, mais par le travail réfléchi du grammairien,
de même les racines sont le produit des études du lexicographe,
les éléments dans lesquels il décompose chimiquement
le langage. Si maintenant le philologue prétend
que les racines auxquelles il est ainsi parvenu ont jamais
pu constituer un langage réel, il commet la même erreur
qu'un chimiste qui prétendrait que ses éléments simples
existaient séparément et indépendamment — non pas
avant l'existence des composés dans lesquels ils entrent,
— mais dans ces composés eux-mêmes, et que, par
exemple, on distingue dans l'eau l'oxygène et l'hydrogène,
après que l'eau a été formée par la combinaison de ces
deux corps. Le chimiste doit pourtant analyser artificiellement
la matière : il en est de même du glottologiste qui,
dans un dessein scientifique, a bien raison de parler d'une
période des racines. Il veut faire entendre par là une
période de l'histoire du langage dont les racines qu'il a
extraites du dictionnaire peuvent nous donner une vague
idée. En tant que la période des racines n'est que synonyme
du résultat de son analyse, elle est purement
imaginaire ; elle n'existe que dans le cerveau du savant
moderne ; mais comme cette période des racines est ce
qui représente le mieux l'ancien état synthétique du langage,
on peut aussi employer cette expression dans ce
dernier sens. En ce cas, la racine sera un mot-phrase,
résumant en un tout complexe ce qu'une phase ultérieure
du langage brisera en des mots et des formes séparés, le
nom d'un objet particulier impliquant et renfermant le
sujet, le complément et le verbe. Il y avait autant de
mots-phrases que d'impressions momentanées produites
sur les sens par un objet particulier. Si le langage repose
sur des onomatopées ou quelque chose de semblable, on
peut s'attendre à ce que les mots-phrases, s'appliquant
2au même objet, se ressemblent les uns aux autres ; cette
ressemblance permettra au philologue de découvrir les
sons-types qu'il appelle des racines. Chaque classe de
langues aura ses racines propres ; il n'y a pas plus de
raison pour affirmer que les racines de toutes les langues
sont les mêmes que pour affirmer l'identité de toutes les
langues. Sans doute, les racines, en tant qu'elles sont simplement
constituées par la ressemblance des mots-phrases
alliés, c'est-à-dire en tant qu'elles sont le résultat de l'analyse
du lexique, se ressembleront partout ; mais si nous
employons le mot racine dans le sens de mots-phrases qui
se trouvent au fond de tout langage développé, notre seule
connaissance de leurs caractères distinctifs sera tirée des
phénomènes de la langue à laquelle elles appartiennent ; les
racines différeront les unes des autres de la même manière
que les langues connues. Les caractères d'une racine
chinoise ou aryenne (quand elle est considérée comme
partie d'une langue vivante) sont les caractères d'un mot
aryen ou chinois ; la racine aryenne du grammairien est
aussi différente du mot chinois que l'est elle-même la
racine chinoise du grammairien.

Ce que je crois être la véritable théorie des racines,
repose sur l'axiome : Le langage commence avec la phrase, et
non avec le mot isolé
. Quand mon livre fut publié l'an dernier,
je m'imaginais que cet axiome était formulé pour la première
fois ; je ne pensais pas qu'on pût le trouver ailleurs
clairement énoncé. Depuis, j'ai rencontré un très
instructif passage de l'Anthropologie de Waitz, cité dans
une note du chapitre IV de la présente édition, et aussi
un ouvrage remarquable, mais depuis longtemps oublié,
publié en 1831 par un anonyme et intitulé : Esquisse de
sématologie, ou essai d'une nouvelle théorie de la grammaire,
de la logique et de la rhétorique
. Les idées philologiques
de l'auteur sont naturellement très imparfaites ;
3mais la théorie sur laquelle est bâti tout son ouvrage,
quoique a priori, semble-t-il, est en substance la même
que la mienne. Elle est exposée avec beaucoup de clarté et
une grande vigueur. Cet écrivain établit que le langage a
commencé par les cris naturels, chaque cri comprenant ce
que nous appelons maintenant une phrase, puis les diverses
parties de la phrase se limitèrent, se déterminèrent les
unes les autres et se transformèrent ainsi en mots. C'est de
cette manière que les perceptions devinrent la connaissance.
L'auteur ajoute avec une grande vérité (p. 39) : « Ce n'est
pas ce qu'un mot signifie qui le fait être telle ou telle partie
du discours, mais la façon dont il aide les autres mots à
former la phrase
(ces mots sont en italique dans le texte). »
Plus loin il observe (p. 53) : « Les mots (séparés) d'une
phrase ne signifient quelque chose que parce qu'ils sont
les instruments de l'esprit pour arriver au sens de toute la
phrase ou de tout le discours. Jusqu'à ce que cette phrase
ou ce discours soient complets, le parleur n'a pas dit le
mot qui représente sa pensée. » Il remarque ensuite que
les syllabes séparées d'un mot (comme un, mis, con, ness
ou fy) peuvent être aussi significatives que des mots
distincts.

Dès que nous admettons, — comme les faits de la philologie
semblent nous y forcer, — que le langage commence
avec la phrase et que la période synthétique est
antérieure à la période analytique, nous sommes poussés
à cette conclusion qu'à un certain égard, du moins, les
langues agglutinantes, qui analysent la phrase primitive
et distinguent ses parties les unes des autres, sont en
avance sur les langues à flexion : si la théorie du développement
était vraie, les langues infléchies seraient devenues
agglutinantes et le contraire ne serait point arrivé.
Nous pourrions aller jusqu'à soutenir que la civilisation
des races agglutinantes est supérieure à celle des races à
4flexions ; nous pourrions, pour appuyer notre assertion,
dire que les plus vieilles civilisations que nous connaissions
sont celles de l'Accad touranien, de la Chine et de
l'Egypte et que les débuts de la culture intellectuelle exigent
de plus grands efforts d'esprit que son perfectionnement.
En tous cas, la civilisation et le développement du langage
sont assez intimement liés pour être, dans la pratique, inséparables.
Le langage est le reflet de la société ; il la crée
et est créé par elle ; il est l'expression extérieure de la
pensée ; il ne peut donc y avoir aucun progrès dans le
langage sans qu'il y ait un progrès correspondant dans la
société qui le façonne et dans la pensée qu'il recouvre.
Les grands maîtres de la science philologique virent de
quelle importance était pour la théorie du développement
le rapport entre les divers états du langage et les civilisations
qui, supposait-on, leur répondaient. Aussi me suis-je
longuement efforcé de montrer qu'on ne pouvait maintenir
cette relation. Si l'aryen primitif ou le hottentot infléchi
avaient été antérieurement isolants et agglutinants, la société
qu'ils représentaient aurait déjà dû passer par deux
états de civilisation analogues aux civilisations de la Chine
et de l'Acad.

Le professeur Max Müller, dans son importante et instructive
leçon, qui traite de la Chronologie appliquée au
développement linguistique
, établit : Que là seulement
où l'on a fait une analyse exacte et rationnelle de la
flexion, on peut avancer que la flexion est sortie de l'agglutination ;
que les trois classes de langues : isolantes,
agglutinantes et infléchies, empiètent de temps à
autre sur le domaine voisin et participent en quelque mesure
aux caractères qui les distinguent les unes des autres.
Ainsi le chinois présente des phénomènes d'inflexion
aussi bien que d'agglutination, et une phrase française
comme « je vous le donne, » bien que divisée artificiellement
5par l'écriture, diffère à peine d'une forme du verbe
basque. Ici, comme partout dans la nature, une espèce ou
une famille se transforme insensiblement en une autre. Il
est difficile de tracer nettement la ligne de démarcation
qui les sépare. Mais ce fait n'affecte pas le caractère général
du langage, bien que ceux qui examinent le mot
particulier, — produit de la période plus récente de réflexion,
d'analyse ou de littérature, — au lieu d'examiner
la phrase, puissent être embarrassés pour distinguer entre
les trois grandes classes de langues.

L'existence de ces trois grandes classes est cependant
un fait ; mais c'est un fait aussi que dans chacune d'elles se
rencontrent les phénomènes qui caractérisent les deux
autres. Les avocats de la théorie du développement feront
bien d'y songer et d'expliquer comment, en dépit des
phénomènes d'inflexion qu'on y rencontre, la famille
agglutinante est toujours agglutinante et la famille isolante
toujours isolante. Le chinois possède des formes que
l'on peut classer parmi les formes agglutinantes, et cependant,
dans tout le cours de sa longue existence historique,
il a continué d'être aussi fidèle à son type primitif que les
dialectes isolants des barbares tribus taïques. On peut
appeler le verbe finnois inflexionnel, et pourtant le finnois
n'est pas moins agglutinant que l'accadien d'il y a 4,000 ans.
Aussi loin que les faits nous permettent de juger, l'Aryen
a toujours été infléchi ; supposer une période antérieure
d'agglutination est une hypothèse qui a contre elle toute
l'histoire. Les cas du nom sémitique furent formés, non
par juxtaposition, non par agglutination, mais par l'adaptation
de différentes voyelles ; dans la famille aryenne
même on peut prouver que certaines flexions sont dues à
des distinctions de son purement euphoniques. Gomme
le remarque Westphal (Vergleichende Grammatik der indogermanischen
Sprachen
, p. XVII), nous ne devons pas nous
6demander : « L'agglutination peut-elle devenir la flexion ? »
mais : « Pourquoi n'est-elle pas devenue la flexion ? » Si
la formation graduelle des verbes composés avec les
prépositions ou l'histoire de l'augment montrent qu'à l'origine
notre famille de langues était agglutinante, quelle
explication donner de ce fait que les idiomes finnois sont
encore agglutinants, quoique les formes verbales y soient
infléchies ? Une langue reste fidèle à son type et rend conforme
à ce type les nouveaux produits du langage par la
force de l'analogie ; mais l'analogie n'a aucun pouvoir,
là où il n'y a aucun type auquel elle puisse se conformer.

La théorie du développement est une hypothèse qu'on
n'a pu et qu'on ne pourra prouver. Comme simple hypothèse,
elle a rendu de bons services ; mais il est temps de
voir que, si elle explique quelques faits, il en est d'autres
dont elle ne saurait rendre compte et avec lesquels
elle est même tout à fait incompatible. Elle a obscurci la
vérité en dirigeant exclusivement l'attention sur le matériel
extérieur du langage ; peut-être atteindrions-nous plus
facilement le vrai en tenant les yeux fixés sur l'interne et
le spirituel. Nous remarquerions que, dans le premier
état du langage, la pensée était, pour ainsi dire, absorbée
dans son expression ; les deux facteurs se contre-balançaient
également dans la seconde période ; dans la troisième,
l'expression fait place à la pensée, et nous sommes
alors conscients du sens plutôt que du son de nos paroles.

Il est encore un point auquel nous devons faire attention.
La distinction commode entre les suffixes de dérivation
et les suffixes de flexion est, autant que les racines,
l'œuvre réfléchie du grammairien. Convertir le logique en
l'historique, déclarer que la différence, signalée par l'analyse,
entre ces deux espèces de suffixes, était autrefois un
fait historique, c'est une assertion sans preuves. Cette
erreur tient à l'effort qu'on a fait pour transformer toutes
7les désinences casuelles en éléments pronominaux ou tout
au moins indépendants. Autant que je puis en juger, bien
des flexions furent des suffixes de formation avant d'être
employées comme flexions. Le cas-régime, le plus ancien
cas du nom, montre encore des traces de son origine,
même dans l'aryen, et les désinences casuelles des langues
sémitiques témoignent d'une manière évidente de leur
source purement euphonique. La distinction entre les
parties formative et flexionnelle du mot se fit graduellement
par le développement de la pensée, qui trouva, pour
son expression, un mécanisme phonétique abondant et préparé
d'avance. L'une des plus anciennes inventions du
langage pour marquer les rapports grammaticaux fut la
combinaison d'un mot-classe avec quelque autre qui servait
à le déterminer. De pareils déterminatifs sont encore
largement employés dans les langues laïques de l'Indo-Chine ;
et parmi les 44,500 mots du dictionnaire impérial
chinois de Kang-hi, 1097 commencent ou sont formés par
sin, le cœur. Même en accadien, on peut allonger les mots
par une voyelle finale (comme dans babbara, à côté de
babbar), sans qu'il en résulte nécessairement un changement
de signification.

A.-H. Sayce.
Mars, 18758