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Chiss, Jean-Louis. Antinomies linguistiques – T04

Victor Henry :
à la recherche des fondements de la linguistique 1

L'œuvre de Victor Henry (1850-1907) ne sera pas ici revisitée dans sa
relative profusion, la diversité de ses intérêts de connaissance, la continuité
et l'originalité d'un itinéraire marqué par l'autodidaxie. Le très
précieux travail de M. Décimo (1995) fournit l'information la plus
rigoureuse à qui voudrait connaître les éléments de biographie intellectuelle
et professionnelle et la quasi-exhaustivité de la bibliographie d'un
savant de la 2e moitié du XIXe siècle aujourd'hui redécouvert par des
historiens de la linguistique attentifs à la spécificité et à la contextualisation
d'une recherche (cf. aussi Desmet 1992 et 1994, Chiss et Puech
1987 et 1997). Il s'agit ici de centrer le propos sur les Antinomies linguistiques,
ouvrage publié chez Félix Alcan à Paris en 1896 par Victor
Henry « Professeur de Sanscrit et Grammaire comparée des langues
indo-européennes à la Faculté des Lettres de Paris », ainsi que le mentionne
explicitement la couverture du livre. Certes, en prenant le parti de
rééditer avec les Antinomies, le Langage Martien (sous-titré Etude analytique
de la genèse d'une langue dans un cas de glossolalie somnambulique
,
paru chez Maisonneuve à Paris en 1901), nous inscrivons cette
republication dans une stratégie de travail que nourrit l'hypothèse d'une
interaction forte entre les deux recherches parfois connues indépendamment
l'une de l'autre, et situées dans des débats pas nécessairement
convergents.

C'est précisément parce que la focalisation d'un certain nombre de linguistes
importants de l'époque sur les glossolalies ne nous semblait
en rien étrangère à leurs élaborations théoriques — ne justifiant pas du
tout les thèses si prisées des « deux Henry » comme des « deux », « trois »,
« quatre » Saussure - que nous voudrions montrer en quoi les Antinomies
et Le Langage Martien, chacun à leur manière, traitent des problèmes du
« sujet parlant », des questions de la conscience et de la volonté dans
l'exercice du langage. C'est ce point de vue qui sera ici privilégié dans
un second mouvement, après avoir défendu un protocole de lecture des
VAntinomies qui ancre cette œuvre dans l'histoire des discours de fondation
au sein des disciplines du langage, qui fasse d'elle un exemple à tous les
sens du terme de ce que pouvait (pourrait, a pu être) être un exposé de
« linguistique générale ».

1. Les Antinomies linguistiques et les avatars du discours disciplinaire

Il est désormais parfaitement établi qu'on ne peut séparer - dans le
cadre d'une épistémologie historique des théories du langage - les interrogations
portant sur la mise en forme des savoirs et les questions touchant
à la consistance de ces savoirs eux-mêmes. Sur une séquence
courte mais emblématique des problèmes ici posés — de la charnière fin
XIXe/début XXe jusqu'aux années 1950 -, la réflexion des grands linguistes
(Saussure, Hjlemslev, Jakobson, Bloomfield, pour ne citer que
ceux-là) s'affronte directement aux modalités d'exposition, de présentation
d'un « quelque chose à dire » concernant le langage : formule volontairement
d'autant plus vague qu'il s'agit précisément de chercher la
dénomination d'ouvrages ou d'articles oscillant entre la mise à disposition
de résultats ou d'acquis de recherches, la position de perspectives
programmatiques, la construction d'hypothèses théoriques ou méthodologiques
- et parfois dans un même ensemble tout à la fois. Le travail
que nous avons mené à partir de ce corpus (cf. Chiss et Puech 1999) ne
s'inscrit pas dans la visée d'une typologisation des « discours de la
science » mais d'une caractérisation d'un discours disciplinaire de la linguistique
où les préoccupations historiques et didactiques le disputent
sans cesse aux ancrages épistémologiques comme si la constitution
même de ce discours sur le langage et les langues était affectée d'entrée
par des antinomies qui traversent l'objet même dont il est censé traiter.

On voit dès lors que l'inquiétude d'un Hjlemslev par exemple sur
la possibilité de réaliser une « synthèse » 2, alors même que l'horizon
intellectuel de la discipline est occupé par les couples saussuriens
(langue/parole etc.) toujours virtuellement conflits, schismes, antinomies,
renvoie explicitement à la difficulté théorique et pratique de réaliser un
ouvrage qui pourrait comprendre dans son titre l'expression « linguistique
générale ». La visée de « généralité », dont on ne reprendra pas ici l'examen,
peut ainsi s'accommoder de deux manifestations au moins : d'une
VIpart les synthèses, elles-mêmes resituées dans une vision expositive de
forme encyclopédique (songeons à cet égard à l'Encyclopédie de la
Science Unifiée
3) ; d'autre part les « prologues » (pour reprendre un terme
de Jakobson 4) ou ce qu'on pourrait appeler par prétérition les discours de
la méthode (y rangeant le Cours de linguistique générale de Saussure et
les Antinomies linguistiques de Henry). Si Hjlemslev et Jakobson défendent,
eu égard à leurs propres stratégies théoriques, cette bipartition, il
est certain qu'on ne serait pas quitte pour autant avec la complexité des
discours convoqués si l'on pense à la multiplicité des paramètres à examiner
et par exemple à la disposition et à l'écriture même des œuvres :
comment faire fi dans le discours de Benveniste spécifiquement de ce
que nous avons nommé son « style problématisant » ? Le cas Victor
Henry retient ici particulièrement l'attention dans la mesure où cette
recherche de fondements qu'offrent les Antinomies en 80 pages ne saurait
être tout entière contenue dans l'un des termes (le second) de l'alternative
précédente : dans le triple mouvement thèse / antithèse / synthèse
que présente l'ouvrage à propos de « Nature du langage » (chapitre premier),
« Origine du langage » (chapitre II), « Langage et pensée » (chapitre
III), les propositions de résolution des antinomies figurent des
résultats de recherches qui sont celles de l'auteur (souvent référencées
dans les notes) et qui participent d'un dialogue, d'une interaction avec la
communauté scientifique contemporaine.

Au fond, quelle que soit l'éclatante spécificité, originalité des Antinomies,
si à l'évidence l'œuvre se signale à notre attention et à la critique
de l'époque par son interrogation sur les « prémisses » (p. 3), on ne
peut accréditer la vision qui ferait d'elle une espèce de « météore » dans
le ciel des idées linguistiques de la fin du XIXe siècle. C'est précisément
dans l'écart entre les « résultats » et les « prémisses » 5 que se tient
VIIl'espace de possibilité d'un discours de fondation qui cherche une validité
de la discipline autre qu'empirique, qui entend mener à bien une
entreprise d'hygiène intellectuelle tributaire certes des savoirs accumulés,
reconnus, mais libre de les traiter comme si l'exposé des contradictions
qu'ils méconnaissent avait sa propre fonction heuristique. Acteur
de la linguistique historique et comparée de son temps, Victor Henry
s'inscrit comme Saussure dans un « domaine de mémoire » mais son discours
fondateur, contrairement au Cours, fera l'objet d'une réception
(double : à la fin du XIXe siècle et aujourd'hui) sans constituer le cœur
d'un héritage soumis aux avatars de la reformulation disciplinaire et de
la transmission culturelle.

Au-delà de la divergence de destin des œuvres produites ou reconstituées,
on sait bien que la communauté intellectuelle qui réunit Saussure
et Henry nous apparaît celle de la préoccupation épistémologique, de la
référence partagée à une posture, celle de « philosophe du langage » malgré
la polysémie constitutive du terme, y compris dans les Antinomies
(cf. sur ce point Desmet 1994 : 362 note 5). Si l'on ne peut évidemment
faire l'économie du renvoi à Kant dans l'emploi et le maniement du
terme-concept d'« antinomie » (cf. le rappel du débat par Desmet 1994 :
364 note 9), on a sans doute moins insisté sur l'exergue par lequel
s'ouvre l'ouvrage de V. Henry. La profession de foi cartésienne en
forme de rappel du 2e précepte du Discours de la méthode 6 signale au
moins autant un principe de recherche qu'une inscription dans le discours
de fondements, de l'élaboration de prémisses ou, dans la version
kantienne, de conditions de possibilité. Il ne s'agit alors pas tant de
démêler la complexité des influences, de montrer la formation rationaliste
de celui qui cherche « les idées claires » (p. 10) que de comprendre
la visée d'un discours et les caractéristiques de sa première réception.
De ce point de vue, on ne peut qu'être frappé par la similitude des
critiques adressées, à 20 ans de distance, aux Antinomies et au Cours et
révélatrice d'un débat fondamental en linguistique et dans les autres
« sciences humaines » naissantes à la fin du siècle dernier, celui qui tient
dans le terme « abstraction » : c'est J. Vinson (1907) qui souligne, dans sa
nécrologie, l'aspect « spéculatif » et l'« abstraction » de la démarche de
V. Henry qu'il oppose à la perspective pédagogique, pratique et factuelle
de ceux qui prennent pour objet « l'étude et l'enseignement des langues »
c'était déjà A. Meillet (1897) qui, dans son compte rendu des Antinomies,
VIIIavait élaboré des objections similaires en particulier contre le point 1 de
la « synthèse » de la première antinomie (« Le langage… est, dans l'un et
l'autre cas, une pure abstraction sans réalité extérieure », Henry 1896 :
24) en insistant sur son existence réelle dans l'esprit de chaque sujet,
existence inséparable de la réalité sociale d'une langue donnée ; c'est
encore A. Meillet (1916) qui développera à rencontre de Saussure cette
thématique de l'abstraction, reprise des années plus tard par A. Sechehaye
(cf. Normand et alii 1978 : 155-199).

Or, il est intéressant de constater que V. Henry connaît parfaitement
cette « philosophie spontanée » des savants de son époque et qu'il anticipe
les critiques qui pourraient lui être adressées :

« Ces considérations, pour banales qu'elles puissent paraître à la
moindre réflexion, ne laisseront pas de surprendre les esprits que la
spéculation met en défiance » (p. 6).

Si l'on ne peut raisonnablement mettre en cause l'« abstraction »
du propos tant les Antinomies sont nourries d'analyses empiriques et
d'exemples concrets, c'est en réalité un mode de pensée, une certaine
manière d'exposer les problèmes qui rencontrent la relative surdité des
contemporains. C'est que, dans le même mouvement, V. Henry peut
critiquer une « mauvaise abstraction » et revendiquer la nécessité de la
démarche « de simplification et d'abstraction » (p. 15) à propos d'Abel
Hovelacque ou parler à propos de Charles Richet de sa « langue entachée
d'abstraction » tout en ajoutant aussitôt « … mais quelle science peut
se passer d'abstraction ? » (p. 32 note 6). Si l'opération d'abstraction
est inhérente à la constitution même de l'objet 7, on comprend bien que
l'arsenal conceptuel traité dans les Antinomies (le mot et son identité ; le
langage et sa division entre « langage transmis » et « langage appris » ; la
« vie du langage ») soit considéré comme une « pure abstraction », « une
simple fiction de l'esprit » (p. 24) mais en même temps à la fois comme
« une fiction licite » et — pour le mot - « une réalité psychologique, un
fait psychologique » (ibid.). Tout l'effort de V. Henry consiste à dépasser
le verbalisme, à analyser les lieux communs, à rendre raison des métaphores,
à refuser par exemple les caractérisations sur l'enfance, la maturité
et la vieillesse des langues, à ne pas s'en tenir aux « termes dont [les
linguistes] sont contraints de se servir » (p. 6) et à substituer à la « tyrannie
des mots… l'analyse minutieuse des idées » (p. 7).IX

La philosophie du langage, selon V. Henry, devrait désormais
connaître les voies à ne pas emprunter pour ne pas retomber dans les
« irréductibles malentendus » de la science linguistique du XIXe siècle
(p. 7). Mais quelle que soit la clarification terminologique, méthodologique
et théorique apportée par les Antinomies, la tentation est de lire
l'ouvrage à un siècle de distance dans les catégories de pensée qui gouvernent
notre vision de l'époque. Ce prisme historiographique - nous le
savons - est largement tributaire de la question de savoir si la linguistique
est une science naturelle ou une science historique/sociale. Au-delà
des réponses péremptoires qui pourraient clore le débat sur la position
d'Henry [« le langage humain est l'œuvre, non de l'homme, mais de la
nature » p. 43], n'est-ce pas précisément à une réévaluation de ces cadres
de pensée que nous sommes conviés à réfléchir avec les dichotomies
conscient/inconscient ou volonté/mécanisme ? Comment s'agit-il en particulier
de comprendre cette insistance sur les phénomènes linguistiques
« d'ordre absolument inconscient et mécanique » (proposition-litanie
d'Henry p. 62-72) ?

2. De l'objet et des limites de la linguistique

Sans doute une ausculation fine de l'itinéraire théorique de V. Henry
permettrait-elle de rendre compte du point d'équilibre que constituent les
Antinomies. Mais cet itinéraire est lui-même dépendant de la complexité
des conflits de position en cette fin du XIXe siècle et des tentatives de
démarcation vis-à-vis du paradigme naturaliste illustré par A. Schleicher.
P. Desmet (1994) met en lumière à la fois la dépendance originelle
de V. Henry vis-à-vis de ce paradigme et la critique que ce dernier
construit progressivement de l'organicisme, refusant explicitement de
classer la linguistique parmi les sciences naturelles. C'est Bréal (1897)
qui accomplit le double mouvement de défense de l'abstraction et de critique
du naturalisme dans des termes très souvent proches de l'argumentation
de V. Henry. Mais il revient à l'auteur des Antinomies d'essayer de
percer ce qu'il appelle « le secret du langage », c'est-à-dire « le secret de
sa permanence cent fois séculaire et de sa mobilité de tous les instants »
(p. 73, dernières lignes de l'ouvrage) c'est-à-dire « volition identique et
consciente, résultats inconsciemment différents » (ibid.). Comment se
tisse dans le langage humain le répétable et l'unique ? Telle est, au fond,
la seule question qui se monnaye dans les trois antinomies même si
c'est dans la troisième antinomie (le langage n'est jamais adéquat à son
Xobjet/les sujets parlants croient toujours parler exactement ce qu'ils pensent
et penser ce qu'ils disent) que se manifeste le mieux l'originalité de
l'orientation de V. Henry.

Dès la première antinomie, discutant l'expression « la vie des mots »,
V. Henry prend soin de distinguer « la vie organique » de « la vie
consciente » en faisant de la conscience « un phénomène accessoire qui
se superpose à la vie sans l'accompagner nécessairement » (p. 23).
En proposant, à ce moment de son exposé, la première formulation
d'une « vérité qui apparaîtra plus bas avec plus d'évidence, à savoir que
le langage est la consciente mise en œuvre d'un système complexe de
formes inconscientes » (ibid.), V. Henry commence à composer l'écheveau
d'une conception de ce qui est psychologique dans le langage :
c'est déjà (p. 19) la multiplicité du moi qui a été évoquée en référence
au livre de V. Egger sur La parole intérieure (1883) ; ce sera, plus loin
(p. 39) l'allusion « aux récentes recherches qui ont si fortement modifié
et ébranlé l'antique notion de l'unité du moi ». C'est encore du côté des
psychologues de l'époque qu'il s'agit de prendre appui pour mener à
bien l'entreprise de la troisième antinomie, c'est-à-dire « faire le départ
entre ce qu'il peut y avoir de conscient et d'inconscient dans l'acte de la
parole une fois formée » (p. 47) 8.

Parvenu à ce qu'on pourrait appeler son énoncé canonique, « le langage
est le produit de l'activité inconsciente d'un sujet conscient »
(p. 61), V. Henry - échappe à la double fascination du darwinisme linguistique,
tel qu'il s'exprime chez A. Darmesteter, et de l'intellectualisme
bréalien. Si l'on ne peut nier que le langage soit une faculté naturelle,
ce n'est pas en tant que telle qu'il peut être l'objet d'une science
linguistique. D'un autre côté, si les « langues transmises » - les seules
qui vivent en nous selon Henry - sont des faits historiques, ce n'est pas
parce qu'elles sont les produits d'une volonté consciente, mais plutôt les
résultats de processus d'où la volonté et la conscience sont radicalement
exclues. Il ne fait pas de doute que cette thèse de V. Henry nécessite une
appréhension exacte de ce que peut être le « langage transmis » (vs « langage
appris ») 9. Il s'agit, en distinguant ces deux « langages », de montrer
XIla consubstantialité dans le premier entre langage et pensée - « celui qui
vit en nous, avec nous et de notre vie » (p. 60) - langage inscrit dans
l'histoire des sujets parlants, à l'opposé de l'extériorité de la nature
schleicherienne, et quelles que soient les manières d'appréhender cette
« transmission » : V. Henry (p. 55-56 note 21) discute la thèse de la « transmission
héréditaire », celle de « l'éducation de la première enfance » ; plus
loin, dans l'ouvrage, il évoquera la « propagation par voie d'imitation »
(p. 67). On a là, dans ce qui reste des allusions, une vision à la fois
des préthéorisations de l'inconscient, tributaire de la psychologie de
l'époque (V. Henry mentionne dans Le langage martien de 1901, outre
Th. Flournoy, W. James, Janet, Myers et cite les Etudes sur l'hystérie de
Freud et Breuer) et, liée à cette thématique, une perception de l'acquisition
et de la transmission qui, rompant avec l'évolutionnisme, regarde du
côté d'une certaine psychologie sociale, elle aussi contemporaine (on
songe à G. Tarde par exemple).

Il reste donc que le débat qui organise les spéculations de V. Henry
semble moins opposer le paradigme historique au paradigme naturaliste
que confronter plutôt, au sein du premier, deux représentations inconciliables
de l'activité langagière. Que peut-on attendre d'une science du
langage, dans quelles limites doit-on inscrire une connaissance du « linguistique
pur », c'est-à-dire du linguistique dégagé de tout ce qui revient
aux sciences connexes (paléontologie, psycho-physiologie, anatomie
comparée, etc.). - se demande V. Henry. Les trois antinomies ramèneraient
ainsi à une question centrale : de quelle nature est le rapport du
sujet parlant - « ordinaire » ou linguiste - au savoir linguistique qu'il met
en œuvre ou qu'il analyse ? La « synthèse » de la troisième antinomie
résume la conclusion d'Henry en formulant le problème à son plus haut
degré de généralité, et dans les termes où Darmesteter et Bréal, chacun à
leur manière, situaient le cadre de leurs recherches sémantiques : les rapports
du langage et de la pensée :

« 1. A certains égards, l'enfant et par conséquent aussi l'homme fait,
qui ne diffère de l'enfant que par le degré, non par l'essence, a moins
de mots que d'idées, moins de modes d'expression que de concepts à
exprimer.

2. A certains autres égards, au contraire, l'enfant et l'homme fait ont
plus de modes d'expression que de concepts à exprimer, plus de mots
que d'idées.XII

3. Mais ni l'un ni l'autre ne se doutent de cette indigence ni de cette
profusion : tous deux, la masse des hommes croient penser exactement
ce qu'ils parlent et parler ce qu'ils pensent ; langage et pensée,
pour eux, sont adéquats, ne font qu'un…
 » (p. 72, c'est nous qui soulignons).

L'objet propre de V. Henry dans les Antinomies, c'est cette véritable
méconnaissance des sujets parlants à l'égard des conditions de leur activité
langagière ; méconnaissance qui est aussi l'obstacle de principe à
une connaissance intégrale ou unilatérale des phénomènes linguistiques.
Les affirmations « dogmatiques », non-antinomiques des linguistes à propos
de « la vie des mots », de « l'origine du langage », du sens, ne font
que redoubler cette méconnaissance par le sujet parlant des conditions
inconscientes de l'exercice de la parole. S'il faut renoncer à la voie
dogmatique de découverte et d'exposition, c'est qu'il faut renoncer
avant tout à un savoir linguistique à prétention totalisante, et que l'objet
de la linguistique se situe dans cet entre-deux d'un savoir conscient qui
ignore les procédés inconscients qui le rendent possible, le forment et
l'informent.

Dans le langage martien 10, tirant la conclusion du cas Hélène Smith,
V. Henry illustre sa thèse en passant en revue les disciplines linguistiques
pour combattre l'impression d'une démarcation entre phonétique
et morphologie d'une part, syntaxe et sémantique d'autre part :

« L'inconscience du procédé linguistique chez le sujet parlant est une
notion d'ordre élémentaire, qui pourtant a bien de la peine à s'imposer
à certains esprits. On l'accorde généralement pour le processus
phonétique, qui ne saurait en effet s'expliquer ni se produire, si le
sujet qui opère une mutation ne croyait articuler ce qu'en fait il n'articule
point. On l'admet aussi, en principe, pour la morphologie ; sauf à
retirer parfois en détail ce qu'on a accordé dans l'ensemble, ou à laisser
échapper encore quelqu'une de ces monstrueuses explications
grammaticales, qui supposent que le sujet opère sciemment un certain
métaplasme et prévoit dans l'avenir une certaine confusion qui ne
manquerait pas de se produire s'il ne l'opérait pas. Quant à la syntaxe
et à la sémantique, il semble qu'elles demeurent, dans le langage, le
domaine réservé à la conscience et à la volonté.
 » (p. 184, c'est nous
qui soulignons).XIII

Les « seize rubriques » de la troisième antinomie organisées en « faits
de phonétique », « faits de sémantique proprement dits », « grammaire »
et « syntaxe », tous qualifiés « d'ordre inconscient et mécanique », montrent
que la sémantique n'apparaît pas, chez V. Henry, comme un
domaine susceptible de remaniements, objet de polémique quant aux
détails de ses résultats. Il n'en reste pas moins qu'en précisant les enjeux
très généraux du débat concernant les procédés linguistiques 11, V. Henry
indique également celui qui concerne plus précisément les recherches
sémantiques en cette fin du XIXe siècle. Dans son œuvre, la sémantique
semble moins concerner le sens dans le langage que le sens de l'activité
langagière en elle-même et elle préfigure en cela l'existence d'une linguistique
générale qui se fraye un chemin à travers les « spéculations »
d'une philosophie générale du langage.

Ceci explique sans doute l'attitude de V. Henry, tant dans les Antinomies
que dans Le langage martien vis-à-vis des travaux de Darmesteter
et de Bréal. Darmesteter, avec La vie des mots étudiée dans leurs significations
(1887), peut bien donner une image des procédés sémantiques,
acceptable dans le détail des résultats, sa thèse globale selon laquelle le
sens précède l'expression (« plus d'idées que de mots » 12) demeure irrecevable,
parce qu'elle repose sur une conception de la pensée insuffisamment
élaborée, incapable de donner la clé des rapports langage/pensée.
Dans Le langage martien, V. Henry précise que si le langage
commence sans doute par une « gymnastique pulmonaire et labiale »
(p. 186) dont l'intention de signifier est absente, il ne saurait ensuite s'y
réduire. Les considérations, contenues dans les Antinomies, sur la langue
maternelle 13 comme seule « adéquate à notre pensée » (p. 55) confortent
et contredisent à la fois l'assertion précédente et la solution d'une telle
antinomie ne peut résider que dans une conception renouvelée de la
XIVpensée qui fasse sa place aux processus inconscients. Quant à Bréal,
il est salué comme « notre maître à tous » (p. 91), bien que les réserves
émises sur ses travaux apparaissent à la fois marginales et principielles.
Marginales dans la mesure où, là encore, le détail des résultats n'est pas
contesté ; mais principielles parce que les fondements sur lesquels ils
reposent sont radicalement remis en cause. C'est même partiellement à
partir de la réception de Bréal que V. Henry présente son enquête sur
« un cas de glossolalie somnambulique ». On sait qu'avant de parvenir à
l'auteur du Langage martien, les productions glossolaliques d'Hélène
Smith (Elise Muller) ont été l'objet des études du psychiatre Flournoy,
des linguistes Barth, Michel et Saussure lui-même. La lecture de
l'ouvrage de Flournoy - communiqué par Barth — incite immédiatement
V. Henry à compléter les expertises que ses collègues ont déjà fournies
du « sanscritoïde » d'H. Smith par une analyse plus systématique des
productions « martiennes ».

C'est explicitement et avec enthousiasme qu'il relie cette analyse à
celle des Antinomies :

« Que si les procédés d'un sujet plongé à l'état de subconscience et
créant un langage reproduisent exactement les phénomènes de sémantique
relevés par notre maître à tous dans sa vaste et ingénieuse
enquête à travers tous les langages civilisés, il demeurera établi par
voie expérimentale ce que je m'étais efforcé de démontrer à grand
renfort d'arguments et d'analyses logiques : que le langage est l'œuvre
spontanée d'un sujet absolument conscient des procédés qu'il emploie
à cet effet » (p. 91).

Si donc, comme Bréal, V. Henry retrouve la question du sens, aux
confins du linguistique et du psychologique tels qu'ils se dessinent à
l'époque, la ligne de démarcation qui le sépare de l'auteur de l'Essai de
sémantique
, ce qui empêche son adhésion pleine et entière à une œuvre
admirée, c'est « la permanente présomption, avouée ou latente de l'intervention
de la conscience dans les opérations élémentaires du langage »
(p. 91). Sans doute lit-on ici une parfaite illustration de la dichotomie
originelle qui ouvre les Antinomies sur la non-conformité entre les
« résultats » de la linguistique, incontestables, et ses « prémisses » dont la
problématisation est précisément l'objet du travail de V. Henry.

Si l'on accepte de situer les Antinomies dans l'horizon des tentatives de
constitution d'une linguistique générale à la fin du XIXe siècle, alors on
devrait peut-être conclure que cette thématique de la « généralité » rassemble
moins des recherches qu'elle ne les disperse en fonction de toute
une série de clivages (abstrait vs concret ; conscient vs inconscient…) et
XVà partir d'une constellation d'intérêts de connaissance qui investit
l'œuvre de chaque grand linguiste. Si dans une certaine mesure V. Henry
s'incarne dans la figure du savant, de l'expert et, par certains aspects, du
pédagogue, son itinéraire spécifique de comparatiste et de philosophe du
langage le mène à cette véritable thérapeutique terminologique et métathéorique
que constitue les Antinomies linguistiques, ouvrage méconnu
et capital, qui cherche, comme le Cours de Saussure mais, sans doute de
manière plus radicale, à formuler par soustraction et « travail de deuil »
les conditions générales d'une connaissance linguistique.

Jean-Louis Chiss, Christian Puech

Références bibliographiques

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Etudes d'historiographie de la linguistique et de la grammaire
comparée à la mémoire de Maurice Leroy
. Louvain-la-Neuve : Peeters.

Desmet, Piet. 1992. « Victor Henry et les lois phonétiques ». In : Ahlqvist éd.
1992. 237-250.

Desmet, Piet. 1994. « Victor Henry et la philosophie du langage ». In : De Clercq
et Desmet éds. 1994. 361-400.

Hjlemslev, Louis. 1971. Essais linguistiques. Paris : Editions de Minuit.

Henry, Victor. 1896. Antinomies linguistiques. Paris : Félix Alcan.

Henry, Victor. 1901. Le langage martien. Paris : J. Maisonneuve.

Henry, Victor. 1906. « L'emploi de la grammaire historique et comparée dans
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Joseph, J.E. 1996. « Undoubtly a powerful influence : Victor Henry's Antinomies
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Jakobson, Roman. 1985. Roman Jakobson Selected Writings. Berlin/New York/
Amsterdam : Mouton Publishers. Vol. VII. 391-435.

Meillet, Antoine. 1897. c.r. de Henry 1896. Revue critique d'histoire et de littérature
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Normand, Claudine et alii. 1978. Avant Saussure. Choix de textes (1875-1924).
Bruxelles : Editions Complexe.

Vinson, Julien. 1907. Notice nécrologique de Victor Henry. Revue de linguistique
et de philologie comparée
40. 195.XVII

1 Nous remercions P. Swiggers et P. Desmet de nous avoir autorisé à reprendre ici une
version légèrement modifiée d'un chapitre de La linguistique française au XIXe siècle
qu'ils dirigent, à paraître aux éditions Peeters. Nous remercions B. Bosredon et G. Serbat
pour avoir accueilli cette réédition dans la collection qu'ils dirigent.

2 Ce terme est employé dans un contexte où précisément Hjlemslev critique Saussure
pour avoir transformé « l'antinomie [synchronie/diachronie] en schisme » (1971 : 26).

3 Hjlemslev mentionne explicitement le projet de l'International Encyclopedia of Unified
Science
en rendant hommage à Russell et Carnap (1971 : 40).

4 Jakobson propose, après la périodisation « classique » concernant le XIXe siècle,
une typologie des ouvrages de linguistique qui sépare les « œuvres de synthèse », par
exemple Prinzipien der Sprachgeschichte de H. Paul qualifié aussi d'« épilogue », et les
« prologues » comme le Cours de linguistique générale qui « au lieu d'un édifice accompli…
ne présentent que le commencement mouvementé d'une édification nouvelle et
novatrice » (1985 : 396). Dans le texte ici évoqué : « La théorie saussurienne en rétrospection »,
Jakobson reproche aux éditeurs du Cours d'avoir effacé l'antinomie comme « unité
de contraires » et donc ce qui lierait Saussure à Hegel et au travail initiateur de V. Henry
(cf. Chiss et Puech 1999 : 35-36).

5 « Aucune science n'est encore plus contestée que la linguistique, — aucune plus
injustement, à la juger sur ses résultats - aucune à meilleur droit si l'on s'en prend à ses
prémisses » (première phrase des Antinomies).

6 « Diviser chacune des difficultés que j'examinerais en autant de parcelles qu'il se
pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre ».

7 Ce qu'on a essayé de montrer à propos de Saussure et spécifiquement du couple synchronie/diachronie
comme condition de la construction de la langue et de la possibilité de
tenir un discours tendant à la généralisation (Chiss et Puech 1997 : 40-48).

8 « Qui sait si le sens élémentaire du langage ne se dégagera pas brusquement ou pièce
à pièce de quelque moi sous-jacent, mais à découvert dans un de ces « états seconds » que
provoquent les expériences d'hypnotisme ? Si étonnants que paraissent certains de leurs
résultats, il est clair que les expérimentations n'en sont encore qu'aux premiers rudiments
de la psychologie qu'ils nous préparent et n'ont pas encore ébauchée » (p. 39-40).

9 « Le langage appris, quel qu'il soit, — emprunts étrangers, mots savants, et à plus
forte raison termes de la nomenclature scientifique, -, garde toujours dans notre esprit la
raideur et l'inflexibilité de cette nomenclature elle-même : nous n'avons point de prise sur
lui, nous le percevons comme extérieur à nous ; nous pensons ce qu'il signifie, mais lui-même
nous ne le pensons pas. Il en résulte qu'il demeure étranger à notre vie mentale… »
(p. 58).

10 Dont il ne faut jamais oublier qu'il est le laboratoire de la théorie développée dans
l'ouvrage majeur de 1896 : « Dans mes Antinomies linguistiques, — auxquelles je
m'excuse de renvoyer si souvent, mais il le faut bien, le présent livre n'étant au fond
qu'une vérification expérimentale des principes spéculatifs que j'y avais exposés, — je me
suis trouvé tout naturellement amené à examiner l'irritant problème de la conformité originaire
du langage et de la pensée… » (p. 183, c'est nous qui soulignons).

11 Sur l'évolution de la position d'Henry concernant les lois phonétiques, voir Desmet
1992.

12 Citée par V. Henry (p. 185).

13 V. Henry, par sa conception de l'adéquation, de la coalescence même entre mot et
idée dans la langue maternelle, est amené à prendre directement position dans le débat sur
l'apprentissage des langues étrangères en réfutant la « méthode directe » : « Il n'en faut pas
davantage pour confondre les naïfs pédagogues qui annoncent l'intention de nous enseigner
tel idiome étranger comme on apprend sa langue maternelle : on n'apprend aucune
langue comme sa langue maternelle, par la bonne raison qu'elle est la seule qu'on ait
parlée avant seulement de savoir que dire » (p. 55). On trouvera des éléments de ce débat
dans Chiss 1995 ainsi qu'une évocation de V. Henry intervenant dans les questions
d'enseignement (Henry 1906).