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Ginneken, Jacobus van. Principes de linguistique psychologique – T01

[Principes de linguistique psychologique]

Livre premier
Les représentations des mots
et des choses

Chapitre premier
Les représentations des mots.

Il semble, que déjà vers 1740 David Hartley ait
compris, que nos images verbales se composaient de
quatre éléments différents. Je n'ai pu mettre la main
sur ses Observations on Man, et j'ignore donc les preuves
sur lesquelles il a fondé cette conclusion. Mais ce
que je sais bien, c'est qu'on peut la confirmer par des
expériences simples et faciles sans autres moyens que
du bon sens, et un peu de bonne volonté (1)1.

De quelles représentations nos images verbales se composent

1. Premièrement la sensation du mouvement des organes
de la parole, ou mieux la représentation orale,
est un élément à part dans chacune de nos images verbales.

Qu'on tâche de se représenter, la bouche entr'ouverte,
un mot, qui contienne des dentales ou des labiales,
comme p. e. babiller et tête-à-tête. On n'y parvient
qu à demi, ou du moins on a la tendance de fermer la
bouche, ce n'est que lorsqu'on la ferme en effet, et
qu'on peut ébaucher les labiales et les dentales, qu'on
y réussit sans peine.

Nous pouvons donc empêcher séparément la représentation
orale, tandis que toutefois il reste une image verbale,
1mais évidemment il lui manque quelque chose
pour être complet. Q. E. D.

2. De même pour la représentation auditive.

Faites vous jouer un morceau de musique sans paroles,
qui vous soit assez nouveau et écoutez, ou si vous
n'êtes pas musicien, écoutez simplement un bruit quelconque,
qui frappe à ce moment votre oreille et tâchez,
alors de penser en même temps à un mot comme hydrogène,
oxygène, etc.

Même résultat.

3. Regardez maintenant, par la fenêtre les maisons
d'en face et fixez une des façades ou levez les yeux
pour regarder fixement le ciel d'un bleu pur sans nuages
et représentez-vous en même temps le mot aphasie ou
agraphie.

Détournez alors vos yeux et voyez sans effort.
Cela vous réussit mieux, n'est-ce pas ? Il s'agit donc
d'une représentation visuelle.

4. Enfin prenez une plume à la main, avancez le
bras et, par les mouvements du poignet, faites décrire
à la main des cercles en l'air, de droite à gauche
image et tâchez alors les yeux fermés de vous représenter
le mot maman (sans majuscule).

Lorsque moi-même je fis l'expérience pour la première
fois je fus surpris du résultat. Nous sommes encore en
présence d'une représentation graphique.

— Mais, dira-t-on, je ne puis jamais percevoir une
chose et me représenter en même temps une autre. —
Croyez-vous ? Respirez un peu d'eau de Cologne ou
laissez la fumée d'un cigare se jouer autour de vos
narines. Cela n'empêche pas le moins du monde votre
représentation verbale. Ou si vous préférez pour exemple
un mouvement, passez la main sur votre front ou croisez
les bras, sentez-vous quelque empêchement ?

Il se pourrait que quelques personnes réussissent moins
bien ou d'une manière moins convaincante celle-ci ou
celle-là de nos quatre expériences, et cela s'explique
par le fait que, comme nous verrons plus loin, pour
différentes personnes une ou deux des quatre représentations
dominent tellement les autres quelles les effacent
2tout à fait. Mais-qu'on s'adresse alors à un autre. Avec
quelques personnes intelligentes et un peu de pratique
dans les affaires de cette nature cette preuve probante
sera facile à constater.

5. En cas où l'expérience échouerait ou qu'elle
n'offrirait pas une garantie suffisante à un penseur sceptique,
les différentes aphasies prouvent notre quadruple
thèse avec une certitude décisive (1)2.

En premier lieu la représentation motrice d'articulation.

Souvent le cas s'est présenté qu'un malade pouvait
comprendre ce qu'il lisait ou ce qu'il entendait, et qu'il
pouvait aussi exprimer ses pensées par écrit, mais qu'il
ne pouvait pas proférer un langage intelligible. L'appareil
vocal du malade n'était pas paralysé, ses cordes
vocales n'étaient point affectées, il pouvait émettre de
temps en temps des sons et des tons de toute sorte,
mais non des paroles ni des phrases significatives. Son
langage était comme le gazouillement d'un enfant d'un
an, qui semble confier toutes ses joies, toutes ses peines
à son oreiller, sans que ni lui-même ni personne au
monde y comprenne rien. C'est ce qu'on appelle de
3noms différents, surtout de celui d'aphasie motrice ou
atactique ou aphémie.

Mais si de toutes les images verbales la représentation
orale, par quelque affection cérébrale suffisamment localisable,
peut seule être supprimée, sans préjudice des
autres, il s'ensuit que cette représentation orale existe
aussi séparément dans l'homme normal.

6. Il y a aussi des cas où l'on peut encore exprimer
sa pensée en parlant ou en écrivant, et où l'on comprend
aussi ce qu on lit, mais non ce qu'on entend.

On n'est pas sourd, la perception de chaque bruit est
aussi nette qu'autrefois, ainsi que celle de mots parlés,
mais on ne les comprend pas, ils frappent l'oreille du
malade comme un vain bruit, comme le craquètement
bonasse de la cigogne.

Cela s'appelle aphasie sensorielle ou surdité verbale,
et en suivant ici le même raisonnement de tout à l'heure
on arrive à une conclusion analogue, c. à d. que la représentation
auditive est aussi un élément à part dans
chaque image verbale.

7. Ensuite il arrive qu'on peut encore s'exprimer en
parlant, ou en écrivant, mais que cette fois on comprend
bien ce qu'on entend mais non ce qu'on lit pas même
ce qu'on vient d'écrire soi-même. On n'est pas aveugle,
on distingue aussi bien qu'autrefois toutes les couleurs,
et aussi les lettres imprimées ou écrites, mais on ne
peut pas les lire, on ne les comprend pas. Ce ne sont
pour le malade que des points et des traits, comme
l'écriture cunéiforme des Assyriens pour un fils de paysan.

Cette maladie s'appelle alexie ou cécité verbale. La
représentation visuelle a donc aussi une existence propre.

8. Enfin il est arrivé qu'une personne pouvait tout
comprendre aussi bien en lisant qu'en entendant, et
qu'elle pouvait s'exprimer très bien en parlant, mais
non par écrit. Sa main n'était pas raide, elle n'avait
pas de crampes ou quoi que ce soit, elle tenait très
bien la plume ou le crayon et traçait des traits à volonté,
mais non des lettres ni des mots. Ses productions
graphiques étaient comme le griffonnage d'un petit
garçon qui a vu son père écrire des lettres et qui, avec
une plume et de l'encre, s'est mis à écrire sans se douter
le moins du monde de ce que c'est qu écrire.4

On a donné à ce défaut-là le nom d'agraphie. La
représentation graphique enfin est donc aussi un élément
à part dans l'image verbale.

Je sais très bien que Déjerine et Mirallié nient
l'existence indépendante de l'agraphie, mais il n'y a ici
qu'une différence graduelle
 ; aussi leur accordons-nous
volontiers que les trois premières affections maladives
constituent des unités plus naturelles et plus faciles à
distinguer, mais le fait que souvent les quatre formes
de représentations verbales se manifestent dans des
hallucinations ou des impulsions respectivement spontanées
et distinctes est pour moi la preuve décisive de
leur existence séparée, psychologique pour le moins (1)3,
ce dont d'ailleurs Pitres, Brissaud, Grasset, Bastian,
Wundt et Störring ne doutent pas un moment.

Combinaisons des représentations verbales.

9. Nous venons de prouver par des raisonnements
péremptoires l'existence absolue de la représentation
orale, auditive, visuelle et graphique dans toute image
verbale de l'homme normal civilisé. Cependant il ne
s'ensuit pas que ces quatre éléments ne puissent pas
avoir des rapports très intimes. D'ailleurs les mêmes
faits de perte de langage nous mettent formellement
en garde contre cette conclusion prématurée.

Dans les cas d'affaiblissement d'un des quatre groupes,
nous avons souvent l'occasion de remarquer la manifestation
de ce rapport, qui dans l'état normal restait
caché.

10. Tel ce cultivateur sourd-verbal, qui portait sur
lui une liste de tous les mots qui se rencontraient ordinairement
dans la conversation avec ses valets. Sans
cette liste il ne comprenait pas une syllabe, mais en
regardant sa liste il reconnaissait chaque mot qu'il entendait
à l'aide de l'image visuelle (2)4.

Un autre sourd-verbal devait toujours articuler lui-même
5les mots qu'on lui adressait. Il comprenait ce
qu'alors il entendait à l'aide de son image orale (1)5.

Le même par une combinaison pareille de l'image graphique
et auditive pouvait comprendre ce qu'il entendait.

On a donc ici l'influence des représentations visuelle,
orale, et graphique sur la représentation auditive.

11. Ordinairement les aveugles-verbaux réussissent
mieux à déchiffrer l'écrit que l'imprimé, parce qu'en
retraçant avec l'index les lettres écrites, ils s'aident de
l'image graphique (2)6.6

Un autre aveugle-verbal ne pouvait lire sur une page
posée devant lui que les mots et les lettres qu'il entendait
prononcer en même temps (1)7.

Un autre de ce genre lut au bout d'un certain temps
les mots Buch et Schere, qu'il avait pourtant écrits lui-même,
abusivement Burg et Schwert. Lorsqu'on le pria
de transcrire encore une fois les deux premiers mots il
était apparemment au point de vue visuel sous l'influence
de sa parole intérieure. Il écrivit encore Burg et Schwert,
tandis qu'après quelques moments il écrivit sous la dictée
exactement Buch et Schere (2)8.

Telle est l'influence des représentations graphique
auditive et orale sur la représentation visuelle.

12. Ballet lui-même dans un accès d'aphasie atactique
ne pouvait pas même retrouver les mots de la vie journalière.
Il lui vint sous les yeux un parapluie, aussitôt
il tâcha de dire le nom de l'objet, mais en vain ; tout
à coup il se rappela le mot imprimé et aussitôt le mot
parlé suivit comme une décharge (3)9. D'ailleurs le même
rapport se manifeste indubitablement quand nous lisons
à haute voix sans refléchir.

D'autres aphémiques peuvent immédiatement reproduire
oralement un mot qu'on a prononcé devant eux,
tandis que spontanément, lorsqu'ils en ont besoin, ils
ne peuvent proférer une seule parole (4)10. Ici se range
aussi l'écholalie (5)11.7

Voit ne pouvait jamais dire le nom d'une chose qu'il
ne l'écrivît d'abord avec le doigt, l'orteil ou la langue (1)12.

On voit donc ici la connexion active de la représentation
visuelle, auditive et graphique avec la représentation
orale.

13. Enfin il y a des agraphiques qui ne peuvent pas
écrire spontanément, mais bien sous la dictée (2)13.
Toute écriture mécanique sous la dictée prouve la
même chose.

D'autres peuvent très bien copier, mais non écrire ce
qu'ils veulent (3)14. En copiant à la hâte nous n'employons
tous que ce même rapport.

Féré (4)15 voulait écrire dans un protocole savant poumon
droit
, mais il écrivit poumon 3S. Il n'y a pas de
confusion possible entre les représentations graphiques
de droit et de 3, mais bien entre les représentations
orales en français. Le bègue nommé ci-dessus, comme
nous l'avons dit, bégaye et écrit : be be be beurlaubt
sans hésiter et proprement (5)16. D'ailleurs il y a plusieurs
hommes normaux, surtout des enfants, qui doivent
articuler à voix basse tous les mots pour qu'ils
puissent les écrire.

Enfin par tout ce que nous avons allégué ici il est
certain que les représentations auditive, visuelle et orale
peuvent influencer la représentation graphique.

Il est donc évident qu'en pratique (6)17 chaque représentation
verbale a une connexité réciproque avec chacune
des autres
.

Différences de structure verbale.

14. Cependant il paraît que telle connexion peut
être d'une influence plus marquée et d'une plus haute
importance que telle autre.8

Ainsi il me semble qu à priori le rapport réciproque
de la représentation auditive et orale peut être regardé
comme le principal et le plus important.

Mais Wundt (1)18 et Störring (2)19, plus ou moins à
l'exemple de Bastian, ont voulu établir sur une petite
statistique vague de données insignifiantes toute une
hiérarchie parmi ces connexions.

Il me semble pourtant que le nombre des malades
bien examinés est encore trop petit en proportion de
la conclusion à faire pour l'homme normal en général.

Comme d'autres exemples pour chacun de mes 12 cas
(§§ 10-13) ne feraient pas défaut, je crois que provisoirement
nous pouvons utiliser toutes les connexions possibles
dont nous pourrions avoir besoin dans l'histoire du
langage et nous devrions alors, me semble-t-il, attendre
les résultats futurs de la linguistique historique pour
les ranger d'après leur plus ou moins de fréquence et
d'après leur importance psychologique (3)20.

15. D'autant plus qu'il s'agit de savoir s'il peut être
question de l'individu normal dans cette hiérarchie.

Charcot en avançant sa thèse que chez la plupart
des hommes une des quatre représentations verbales
joue le rôle principal ne l'a pourtant pas fait sans
preuve (4)21.9

Et ce remplacement du personnage principal doit
amener nécessairement un changement dans ses rapports
avec les rôles secondaires.

En passant sous silence la question s'il faut distinguer
trois, quatre ou cinq types, nous pouvons bien regarder
comme une vérité établie hors de tout doute raisonnable
que par rapport à la suprématie d'un des quatre groupes
de représentations verbales, il y a aussi des types très
différents (1)22.

16. Non seulement l'image verbale diffère dans sa
structure d individu à individu, il semble encore que la
nature de certaines langues demande des structures
toutes particulières.

Il y a des langues monosyllabiques, celles d'lndo-Chine
p. e. Ici se présentent naturellement nombre
d'homonymes. La distinction est basée sur la hauteur
du ton, la modulation vocale ou la mélodie verbale ;
chaque mot a un ton à lui.

Or les cas européens d'aphasie montrent que, souvent
avec la perte des représentations de l'articulation, les
hauteurs de ton et les mélodies restent, et que quelquefois
sans aphasie atactique l'amusie se déclare pourtant (2)23.

De tout cela on conclut à bon titre que dans le
centre auditif et dans le centre de Broca il y a pour
la hauteur des tons et leurs intervalles un appareil
spécial qui ne coïncide pas avec les centres de la parole.10

Il nous faudrait donc supposer pour les Indo-Chinois
une autre structure verbale telle qu une cinquième représentation
entrerait en jeu.

Sans voir personnellement l'utilité immédiate ni même
la certitude de ce que nous venons de démontrer —
pour cela il faudrait être soi-même Annamite ou Chinois
et avoir appris des langues européennes, ou bien on
aurait dû étudier des cas d'aphasie dans les cliniques
chinoises — j'ai cru devoir relever ce point, parce que
le principe, sans doute juste au fond, illustré pratiquement
ainsi, pourrait peut-être engager quelque linguiste
à une application plus féconde.

17. Il sera bien inutile de m'arrêter au fait que chez
les peuples non-civilisés les représentations visuelle et
graphique des lettres manquent. Mais ce qui vaut toujours
la peine d être remarqué c'est qu ici, selon la supposition
très plausible de Wundt (1)24 (supposition cependant qui
aurait besoin d'être prouvée par des cas pathologiques),
la sensation motrice et la représentation visuelle des
gestes stéréotypés viennent remplacer les deux représentations
absentes.

Ceci contiendrait peut être l'explication de la facilité
vraiment étonnante avec laquelle beaucoup d'Indiens
du Nord de l'Amérique ont appris à lire et à écrire
leur propre langue (2)25.

L'importance de la gesticulation dans l'entente des
langues non-civilisées a été clairement et irréfutablement
mise au jour par Carl Abel : Linguistic Essays,
London, 1882.

Chez les sourds-muets (3)26, qui apprennent à comprendre
la langue parlée en regardant le mouvement
des lèvres, il existe à côté de la représentation visuelle
de la lettre celle des parties de la bouche, qui dans
l'articulation leur montrent des mouvements différents
et des positions variées. Les représentations orales cependant
11sont pour eux de beaucoup les plus importantes.

Selon Surbled, Onufrowicz et Pioger (1)27 ces représentations
visuelles de l'articulation seraient aussi à
constater chez l'enfant à côté des représentations auditives,
avant que les représentations orales aient pu se
développer. Je n'oserais point nier ce fait, mais il est
difficile de le contrôler. En tout cas plus tard ces représentations
visuelles de l'articulation diminuent considérablement
en importance vis-à-vis des représentations
visuelles des lettres. Mais comme la première ébauche (2)28
de certains sons est d une grande importance pour les
répétitions postérieures, il se pourrait toutefois qu'il y
eût des faits phonétiques qui en dépendent.

18. Une différence beaucoup plus remarquable et plus
générale semble exister entre la structure intime des
consonnes et des voyelles. James Byrne en effet, dont
les analyses psychologiques sont si fines, a observé que
la représentation auditive domine pour les voyelles et
la représentation orale pour les consonnes (3)29. Or cela
s'accorde parfaitement avec les données expérimentales.
D'un côté en effet les explosives produisent en général
sur l'oreille une impression bien faible comparée à celle
des voyelles (4)30, tandis que de l'autre l'articulation
des explosives est sentie très fortement en comparaison
de celles des voyelles (5)31. Comme partie les fricatives
se trouvent encore ici comme partout entre
les deux.12

Catégories psychologiques de mots déduites de ces faits.

19. Dans un seul et même individu civilisé toutes les
images verbales n'ont pas du tout été ébauchées de la
même manière (1)32.

Cela dépend souvent en premier lieu du temps où
pour la première fois un mot se présente à notre esprit.

Un garçon p. e. peut dans son enfance déposer toute
sa mémoire verbale surtout dans les représentations
auditives ; mais en avançant en âge, un talent remarquable
et une prédilection intense pour les mathématiques
s'éveillent en lui. Le plus souvent ces études mènent
à la suprématie des représentations visuelles (2)33. Or vers
le temps qu'il fait la connaissance p. e. d'une surface de
Riemann
ou des quaternions sa manière de fixer des
mots dans sa mémoire est devenue autre, mais l'ébauche
primitive de la manière antérieure reste naturellement
telle qu'elle était.

20. Deuxièmement ce fait se présente dans les langues
étrangères, que de nos jours on apprend surtout dans
les livres, donc avant tout par les représentations
visuelles (3)34. Pensez ici à la disparition systématique
des langues étrangères chez les aphasiques (4)35. Or
lorsqu'on emploie un mot emprunté à une langue
étrangère dans sa langue maternelle, la structure intérieure
de l'image de ce mot ne change pas pour
cette raison, et chaque linguiste comprend aussitôt
la valeur que cette différence intérieure de termes
propres et étrangers peut avoir pour la linguistique
historique. C'est sur le sentiment vague de cette
différence psychologique que repose aussi, du moins
au commencement, la tendance à l'épuration de la
langue.

21. Troisièmement il est évident qu on a des images
verbales autrement constituées pour le dialecte qu'on a
13entendu et parlé comme enfant dans la maison paternelle,
mais qu'on n'a jamais écrit ni lu — et pour la
langue qu'on a apprise à l'école dans les livres.

Les mots du dialecte sont surtout des représentations
auditives ou orales tandis que les mots appris à l'école
ou par la lecture sont avant tout des représentations
visuelles (1)36. Cela s'accorde entièrement avec le fait
que quelques sourds-verbaux n'ont gardé que leur dialecte (2)37.
Qu'on se rappelle aussi cet autre fait que
dans l'hypnose ou l'hystérie la pure langue enfantine
revient souvent (3)38.

Or dans la langue écrite on emprunte continuellement
des mots aux dialectes. Mais pour les individus de tel
dialecte les mots qu'on y emprunte ne manquent pas
de garder leur structure primitive, car il est clair que
la représentation graphique, qui vient de naître, ne peut
en aucune façon faire concurrence à la représentation
auditive ébauchée dès l'enfance et toujours employée.
Cependant pour des lecteurs appartenant à d'autres
dialectes les mots deviennent et restent provisoirement
des vocables qui sont exclusivement du domaine de la
langue écrite, par conséquent des représentations visuelles.

22. Quatrièmement les aphasies prouvent avec évidence
qu'un nom propre du moins pour celui qui le
porte a une structure toute particulière.14

Un sourd-verbal p. e. ne comprend rien par l'ouie,
excepté son nom.

Un aveugle-verbal reconnaît son nom quand il le voit.

Un agraphique peut le plus souvent très bien mettre
sa signature.

Mais aucun aphémique ne peut prononcer son nom,
quand même il aurait gardé beaucoup d'autres mots.

Et cette différence remarquable s'explique facilement (1)39.
Nous entendons, voyons et écrivons assez
souvent notre nom, mais quant à le prononcer cela ne
nous arrive guère (2)40.

On comprend que d'après cette donnée on pourrait
dresser de longues listes de mots — et j'espère qu'on
voudra le faire vu l'utilité d'un tel travail — où les
mots sont rangés selon qu'ils entrent ou n'entrent pas
dans le langage parlé ou écrit de certains groupes de
personnes. Cette remarque se rapporte à tous les cas
indiqués ici.

23. Cinquièmement les images verbales des chiffres
occupent une place toute particulière (3)41. Beaucoup
d aveugles-verbaux et d'agraphiques ont gardé malgré
leur défaut la capacité de lire et d'écrire correctement
des chiffres de tout genre. Et par contre Bastian
parle de deux cas où la cécité verbale et l'agraphie
se bornaient justement à l'impuissance de lire et d'écrire
des chiffres.

Quelques faits dans Mirallié (4)42 nous fournissent la
conjecture fort probable qu'à ce sujet différents mots
ordinairement abrégés dans l'écriture et exprimés par
un seul signe très simple marchent de front avec les
chiffres. En se rappelant combien souvent des abréviations
de tout genre se rencontrent dans les écrits
anciens et modernes on comprendra facilement l'importance
de cette remarque.15

24. Si après tout il m'était permis de tirer quelques
conclusions audacieuses et pourtant réactionnaires au
fond, je voudrais avancer :

que parmi les promoteurs du développement historique
de la langue (1)43 les quatre représentations verbales
occupent donc la première place, du moins de nos jours ;
quantitativement les deux dernières sont, il est vrai,
d'une moindre importance, mais d'une importance essentiellement
égale aux autres (2)44 ;

que la restriction des changements dans la forme des
mots au domaine de la phonétique est absolument arbitraire
pour toutes les langues où la lecture et l'écriture
ont quelque importance ;

que pour nos langues modernes c'est exagérer énormément
(au plus bas mot) que de prétendre ce que
H.Paul (3)45 a déclaré si radicalement : “daß das Geschriebene
nicht die Sprache selbst ist, daß die in
Schrift umgesetzte Sprache immer erst einer Rückumsetzung
bedarf, ehe man mit ihr rechnen kann”.
Dodge, op. cit., p. 45 et 46, a donné la preuve expérimentale
d'une loi orthographique et non phonétique. De
même on peut expliquer 60 fois sur 100 l'haplologie
comme haplographie. Wundt : Die Sprache, I, p. 374,
fut le premier à le signaler, mais Fr. Stolz a fourni
sur cette matière les preuves concluantes dans ses Sprachpsychologische
Spähne
(4)46. L'analogie aussi est parfois
un phénomène orthographique et non phonétique. Les
Anglais p. e. écrivent et lisent : could (m.angl. coude)
d'après would et should, mais ne prononcent ni n'entendent
le l dans aucun des trois mots.16

Ainsi foreign (fra. forain) et sovereign (fra. souverain),
avec g, d'après reign (lat. regnum) : delight, avec gh
(v. fra. deliter), d'après right et night ; whole (ags. hál),
whore (ags. hóre), whoop (m. angl. houpen), avec w,
d'après des mots comme who e. a. où cette lettre est
étymologiquement juste, mais où on ne l'entend pas
non plus (1)47. Nous voyons se produire un phénomène
analogue dans les nombreux h allemands non-étymologiques,
qui selon les règles les plus récentes de l'orthographe
sont condamnés à disparaître. Pour l'orthographe
officielle du néerlandais de Vries et te Winkel recouraient
à ce phénomène, qui est, nous l'avons vu, tout
à fait dans les habitudes de la langue, pour établir une
règle dans des cas douteux (2)48 ;

enfin que les lois phonétiques sans exception doivent
être regardées comme étant impossibles pour nos langues
modernes et, du moins de ce point de vue, comme invraisemblables
pour des temps moins civilisés ; car le
même
son est l'effet de deux structures de représentations
verbales très différentes : un mot qui extérieurement
est complètement égal à un autre, peut néanmoins
appartenir à une catégorie psychologique différente.

M. Colinet m'a objecté que ces conclusions lui semblent
un peu hâtives parce qu'il ne peut pas croire,
que l'évolution des langues littéraires dépend autant :
“de la très faible minorité, chez qui les images de
l'écriture ont peut-être une importance égale aux images
acoustiques” ; tandis que : “chez le grand nombre l'élément
acoustique l'emporte(rait) certainement sur l'élément
visuel.”

Je suis enchanté de pouvoir m'en reposer pour la
réponse à d'autres plus compétents en la manière.

W. Braune a prouvé pour l'allemand, que la prononciation
correcte ne dépend que de la seule orthographe (3)49
.17

Pour l'anglais la chose n'est pas aussi avancée,
mais le livre de Kœppel, cité à la page 9, et les
appendices très nourris de faits, qui lui font suite suffisent
pleinement à prouver ce que nous avançons (1)50.

Pour le français enfin où le mouvement est le
moins prononcé je donnerai deux citations, qui rendent
tout commentaire superflu.

“Au moyen-âge on disait et écrivait régulièrement
oscur, plus tard, des préoccupations savantes provoquent
l'orthographe obscur, mais les grammaires remarquent
expressément, que le b de ce mot ne se prononce pas ;
pourtant dans la dernière moitié du XVIIe siècle, le b
finit par s'introduire dans la prononciation. De la même
manière s'expliquent s'abstenir, obstiner, adjuger, adversaire,
advenir, pour s'astenir, astiner, ajuger, aversaire,
avenir ; notez qu'on a retenu cette dernière forme populaire
à côté de advenir. La graphie ch offre un autre
exemple. Au moyen-âge on écrivait et prononçait
cirurgie, arcevesque, au temps de la renaissance ces
graphies sont remplacées par chirurgie, archevesque ; et
on finit par donner au groupe ch sa valeur phonétique
habituelle, et la chuintante remplace la sifflante.” (2)51

“Comme nous venons de le voir (cf. note (1) à la
page 14), l'influence exercée par la langue écrite correspond
à un affaiblissement plus ou moins considérable
de la tradition orale. Dans plusieurs cas, ce double
phénomène se laisse observer très nettement et nous
pouvons même en indiquer la cause avec précision.

Par exemple : beaucoup de Français s'obstinent maintenant
— malgré les protestations des dictionnaires et
des orthoépies — à prononcer le mot gageure comme
il s'écrit, c'est à dire à le faire rimer avec heure et
non avec mesure.

Pourquoi la prononciation traditionelle de ce mot
s'est-elle affaiblie, laissant le champ libre à l'influence
18orthographique ? C'est que le mot gageure a cédé peu
à peu la place au mot pari, concurrent plus heureux
dans la lutte pour l'existence ; gageure est en train de
devenir rare et livresque. De même, si beaucoup de
Français prononcent aujourd'hui le g de legs ; c'est que
ce mot est plutôt technique et qu'on lui préfère souvent
les synonymes approximatifs comme donation, fondation,
etc. La réaction de l'orthographe s'observera
donc surtout dans les mots rares et vieillis, dans les
noms propres, dans les termes savants, bref dans tous
les cas, où le livre est un guide plus fréquent, que la
conversation.

Souvent aussi ces prononciations trop complètes sont
le résultat d'un pédantisme plus ou moins conscient ; en
faisant sonner le p des mots sculpter, dompter, exemption
on prouve qu'on a fait des dictées à l'école et qu'on
est au courant de certaines orthographes compliquées.
Mais au lieu de railler ce pédantisme naïf, il est plus
juste et plus philosophique d'y voir la tendance instinctive
du peuple à chercher une harmonie entre la langue
parlée et la langue écrite, tendance naturelle, logique
et à laquelle il serait temps de donner quelque satisfaction
en simplifiant l'orthographe.” (1)52

Quoiqu'il en soit, je n'hésiterai pas un seul instant
naturellement à reconnaître que dans les périodes linguistiques
plus anciennes où ceux qui se sont adonnées
à l'étude des langues indo-européennes ont porté de
préférence leurs investigations, la représentation orale
et la représentation acoustique sont beaucoup plus importantes
que n'importe quelle autre ; tellement même
que je m'en tiendrai presque exclusivement dans cet
ouvrage à ces deux, vu l'insuffisance des matériaux
pour les autres.

25. Pour cette raison cependant il nous faudra faire
une analyse un peu plus détaillée de ces deux représentations.
Jusqu'ici nous n'avons parlé que de la représentation
orale ou acoustique d'un mot, d'une consonne
ou d'une voyelle, tout comme si ces représentations
constituaient des atomes psychologiques qui
19défiaient toute analyse ultérieure. Or rien n'est moins
vrai. L'opération de la parole met en moyenne une
petite centaine de muscles en mouvement (1)53. Chacun
de ces muscles doit donc être mis ou maintenu au moins
dans une position déterminée par les fibres nerveuses correspondantes,
lors même que nous ne voulons bien prononcer
qu'une seule voyelle ou consonne déterminée.
Mais alors il faut que la représentation motrice ou
orale embrasse, du moins implicitement, toutes ces réprésentations
partielles, en d'autres termes, la représentation
orale est une opération extrêmement compliquée.

Il n'en est pas autrement de la représentation acoustique.
Ce n'est nullement le lieu ici de déterminer avec
certitude par quelle partie d'organe et par quelle
opération les diverses qualités de son se transmettent
au cerveau ; ce qui est certain c'est que, ici encore, la
perception et par suite la représentation est une chose
extrêmement complexe. Les complications de la représentation
auditive sont par nature essentiellement différentes
des complications de la représentation orale.

Cependant étant donnée notre faculté d'association,
la chose ne pouvait en demeurer dans cet état. D'abord
nous nous entendons parler nous-mêmes ; puis il a été
constaté que le fait d entendre parler les autres exerce
une influence décisive sur notre manière de parler à
nous. Pour ces raisons il est clair que non seulement
ce seront précisément les complications de mouvements
articulatoires qui produisent sur l'oreille un bruit
distinctement perceptible, qui reviendront le plus souvent ;
mais encore que la différence entre les différents
sons parlés suivra précisément les lignes où par la
nature de l'ouïe humaine se trouvent aussi les sphères
de la perception la plus claire.

Maintenant que l'acoustique nous a appris que l'oreille
humaine distingue en premier lieu et surtout les bruits
des tons, et les différents timbres des sons les uns des
autres, il est assez facile à comprendre que dans toutes
les langues du monde il se manifeste d'abord une différence
20entre voyelles et consonnes et en second lieu
une différence de timbre. Aussi ce sont là les éléments
linguistiques qu'on regarde généralement comme les
plus stables.

Paraissent plus tard comme des moyens phonétiques
plus mobiles la quantité et la hauteur du ton et tout
à fait en dernier lieu l'accent d'intensité. Tout cela en
parfait accord avec l'organe de l'ouïe qui saisit aisément
les nuances de quantité et de ton et ne distingue qu'avec
une certaine difficulté les différents degrés d'intensité (1)54.

L'évolution du sentiment rhythmique aussi de l'enfant
commence par la quantité pour n'aborder que plus tard
la hauteur de ton et l'intensité (2)55.

Nous verrons dans notre dernier livre comment les
trois dernières représentations forment avec les deux
autres les cinq accents ou qualités de la voix, qui embrassent
toutes les nuances que peut revêtir la voix
humaine et dans le domaine desquels se meut toute
l'évolution historique des sons.

Chapitre second
Les représentations des choses.

26. Nos mots cependant ne sont pas des mots purs
et simples ; à nos images verbales correspondent les
images des choses.

Dans le cas le plus simple des représentations intuitives
des choses sont liées mécaniquement avec nos
représentations verbales ou leurs complications.

Cela est aussitôt évident pour tout psychologue de
profession. Je ne veux citer qu'un seul exemple intéressant
de ma propre observation toute récente. Il n'y
a pas longtemps on m'avait informé qu'un périodique,
auquel je me suis abonné, changerait d'éditeur.

Or cette nuit je rêvais qu'on m'envoyait le premier
numéro de ce nouvel éditeur. Il va sans dire que je
21regardais aussitôt le frontispice et là je lisais : Amsterdam,
J. Blauw (néerl. blauw signifie bleu). Sans tarder
je feuilleté le fascicule, mais voilà que je m'aperçois
tout à coup que tout est imprimé en bleu ; lettres,
illustrations, traits verticaux entre les colonnes, tout
était bleu. Je trouvais cela fort étrange surtout pour
un périodique scientifique. Mais en m'éveillant je n'y
trouvais plus rien d'étrange : Le nom de J. Blauw avait
suscité mécaniquement en moi la représentation intuitive.

Evidemment ces représentations intuitives peuvent
être non exclusivement des images visuelles, mais aussi
des représentations de sons, des sensations de toucher,
de température, de mouvement, de goût et d'odorat.
Intuitif ne veut dire ici, qu'une certaine vivacité de la
représentation, qui fait que ce qu'on se représente intérieurement
ressemble tant soit peu à une perception
réelle.

Eh bien, chez un enfant les mots : maman, tic-tac,
grandir font naître respectivement la vision intuitive de
la mère, la perception nette du bruit sec et régulier de
l'horloge et la sensation vive du mouvement des petits
bras levés au dessus de la tête, des représentations mécaniquement
associées à ces mots (1)56.

C'est pourquoi chaque mot objectif que comprend
l'enfant suscite en lui une seule représentation intuitive (2)57.

Chaque mot objectif qu'il prononce est l'expression
aime seule représentation intuitive (3)58.

Bientôt, lorsque les organes de l'articulation et la
22faculté de s'exprimer se développent, cette représentation
associée à l'image verbale ne reste plus seule et dans
bien des cas non plus intuitive.

Ces deux développements seront en premier lieu le
sujet de ce chapitre.

Commençons par la deuxième comme étant la plus
difficile.

Le développement des représentations intuitives jusqu'aux
représentations moins intuitives (1)59.

27. Peu à peu le petit commence à comprendre
outre quelques mots isolés, des mots-phrases et à
employer lui-même de petites phrases ; c. à d. à enchaîner
ses images verbales et ses représentations intuitives
de choses en deux séries parallèles, dont les
membres sont liés les uns aux autres. Plus souvent ces
séries reviennent, plus vite elles sont parcourues ; plus
l'enfant commence à parler, plus il devient économe de
son énergie psychique. Le temps et l'énergie disponibles
pour chaque membre diminue donc toujours. Cependant
comme il faut toujours un certain minimum de temps
et un minimum fixe d'énergie pour que nous ayons
conscience d'une représentation (2)60 et qu'il faut que
ces minima soient d'autant plus grands à mesure que
la représentation est plus intuitive ou plus complète,
ces membres ne peuvent plus à la longue être tous représentés
complètement.

Peu à peu le nombre des représentations intuitives
décroit (3)61 et chacun de nous peut facilement observer
en soi-même jusqu'à quel point elles peuvent décroître.23

Ouvrez un livre (1)62 que vous n'ayez jamais lu, qui
ne soit pas une œuvre d'art et qui ne traite pas précisément
de vos occupations ou de vos études quotidiennes
— sans cela il y a des influences perturbatrices
— et lisez une demi-page avec la même vitesse qu'à
l'ordinaire et avec aucune autre intention que celle de
comprendre ce qui y est dit.

Repassez alors les yeux fermés dans votre mémoire
ce que vous aurez lu et voyez si des représentations
intuitives ont surgi dans votre imagination. Peut-être
quelques unes par-ci par-là.

Reprenez votre lecture et demandez vous à chaque
nom d une chose concrète si vous en avez une représentation
intuitive, à chaque verbe concret si dans votre
imagination vous avez vu, entendu ou senti l'action. —
Quel sera le résultat ?

Une majorité écrasante de mots qui signifient des
choses concrètes et qui pourtant pendant la lecture se
sont glissés devant votre esprit sans que vous en ayez
eu l'intuition (2)63.

Pourtant vous avez tout compris. Et cela par des
représentations non-intuitives.

Sans doute, reprend quelqu'un mais par l'intelligence
ou si vous voulez par une aperception. — Fort bien,
par l'intelligence ; mais par l'intelligence seule ? Je
croyais que l'intelligence ou si vous voulez une aperception
objective ne pouvait se passer d'une représentation
et bien qu'il soit certain que dans quelques cas
spéciaux (3)64 les images verbales peuvent y suppléer,
on ne saurait trouver aucune raison, pour laquelle ici
avec des objets concrets, les images verbales auraient
pris la disposition de provoquer l'aperception des représentations
de choses même après leur disparition.
Vraiment le cas représenté ainsi me fait même l'effet
d'une contradictio in terminis.

Les représentations de choses peuvent s'affaiblir, elles
peuvent même, nous le verrons plus tard, devenir tout
24à fait inconscientes
, mais elles restent le lien entre
l'image verbale et l'aperception (1)65.

Il en est de même pour les vers médiocres. Lorsqu'un
poétereau ou un poète-rhéteur me régale d'une description,
je n'en vois absolument rien (2)66.

La même chose arrive dans la vie journalière. Si je
prie le domestique de m'apporter mes bottes, parce que
je veux sortir, je ne me représente pas plus intuitivement
son action de les chercher que la mienne de sortir ;
pas même les bottes (3)67.

Et pourtant je sais très bien ce que je veux et ce
que je dis, et pour cela il faut des représentations.
Donc in casu des représentations non-intuitives.

28. Il en est de même de la plupart des choses concrètes
et encore d'un plus grand nombre d'actions concrètes.

La raison de cette différence (4)68 est évidente, puis
que je peux voir p. e. les bottes d'un seul coup d'œil
et que je peux aussi me les représenter dans le temps
minimum ; mais que p. e. les actions de chercher et de
sortir ne peuvent être vues ou reconnues que dans un
laps de temps qui dure, et ne peuvent donc être représentées
que dans un temps plus long que le minimum.

29. La représentation devient encore moins intuitive,
lorsque moi-même je n'ai jamais vu la chose ou l'action
concrète en question. Car alors je suis obligé de ramasser
parmi les représentations sensitives existantes
une nouvelle complexion (5)69 et pour cela faire il me
faut encore plus de temps et plus de force psychique.25

30. De cette manière l'intuition peut même se rapprocher
de zéro, comme limite. Ce cas se présentera
lorsque la représentation intuitive d'un objet que je
n'ai jamais vu demande la division d'une représentation
sensitive, qui du moins chez moi est indivisible. Lorsque
p. e. un étudiant me raconte qu'il a vu dans un café-concert
un artiste jouer d'un violon bleu-clair, il m'est
tout de même impossible, à moi qui voyais tonjours
des violons jaunes, rouges ou bruns et qui les voyais
souvent, parce que je joue moi-même du violon, quelque
bonne volonté que j'y mette, de me représenter aussitôt
et vivement une telle chose (1)70. Mais je le comprends
parfaitement, il s'agit donc ici d'une représentation à
peu près absolument non-intuitive.

C'est à ce degré le plus inférieur que se trouvent
aussi les mots qui traduisent e. a. une représentation
sensitive tout intérieure, p. e. douleur, gaieté, fatigue,
aversion, colère etc. et aussi les verbes de la même
espèce. Nous n'avons qu'à les regarder pour comprendre
que ce n'est que fort rarement qu'en les entendant ou
en les lisant (2)71 nous nous représentons intuitivement
et vivement leur signification. Cela arrive presque exclusivement
dans ce que les Allemands appellent ästhetische
Einfühlung
. Dans tous les autres cas la représentation
qu'éveille un mot de cette nature reste à peu
près non-intuitive (3)72.

31. Binet réussit à faire exprimer par ses deux filles
ces différents degrés en chiffres. Chaque représentation
reçut selon le degré d'intuition une note de 0 à 20.

Zéro signifiait une représentation à peu près non-intuitive.

Vingt désignait une représentation intuitive, c. à d.
une représentation aussi vive que la perception.

On peut le consulter (4)73 pour voir combien les individus
diffèrent encore sous ce rapport. Je ne fais qu observer,
du reste tout à fait d'accord avec Binet lui-même,
26que la plupart des hommes civilisés se trouvent
à ce sujet au côté d'Armande, c. à d. qu'elles resteront
le plus souvent au dessous de cinq (1)74.

L'enquête bien connue de Galton peut servir d'illustration :
Je trouvai non sans étonnement, dit M. Galton,
que la grande majorité des hommes de science,
auxquels je m'adressai prétendèrent que, “l'imagerie
mentale” leur était inconnue. “C'est seulement”, disait
l'un d'eux, “par une figure de langage que je compare
mon souvenir d'un fait à une scène, à une image mentale,
visible pour l'œil de mon esprit, etc. En réalité,
je ne vois rien”. Les membres de l'Institut de France
montrèrent, en général, la même absence de représentations
imagées dans leur pensée.

Les représentations absolument non-intuitives.

32. Mais arrivés à la limite zéro, nous touchons à la
dernière extrémité. Car lorsque l'intuition disparaît tout
à fait, il n'y a plus de représentation, et il ne nous reste
que l'analogon de la représentation dans l'inconscient (2)75,
c. à d. une “central erregte Empfindung” qui n'a pas
assez de temps ni de force pour se faire sentir à la
conscience. Ce sont là encore des forces non-négligeables
dans le système psychologique du mécanisme de la langue.
C'est pourquoi il leur faut donc un nom, eh bien donnons
leur sur l'exemple de Hume, qui les a relevées le
premier, comme surnom l'ancienne addition péripathétique
d'in potentia (3)76 et parlons donc de représentations
in potentia ou potentielles.27

Celles-là nous les rencontrons toujours dans les noms
de choses très complexes, qui tombent sous la perception
des sens. Prenons p. e. la Sonate pathétique de Beethoven,
lorsque nous nous servons de ce terme dans une
conversation sur la musique. Le temps manque absolument
pour qu'aucune mélodie se reproduise si vaguement
que ce soit dans notre esprit. Mais nous comprenons
fort bien ce dont il s'agit, et nous nous sentons capables
de suivre et d indiquer aussitôt le développement du
motif principal dans toutes ses phases. De même p. e.
pour la guerre de cent ans, les vacances de cet été,
l'an '48, le nom de notre résidence, etc., etc. En employant
ou en entendant employer ces mots-là nous
nous sentons tout à fait disposés à voir passer dans
notre esprit toute une série de représentations correspondantes,
ce qui ne manque pas d'arriver dès-que
notre attention n'est plus fixée par quelque chose de
plus important. La série des dispositions correspondant
à ces mots-là jouissent donc d'une sorte de préférence
28aux autres. Eh bien, des dispositions se trouvant dans
cet état de préférence, nous les appelons : des représentations
potentielles
. Voici deux beaux exemples dans
Cordes (Philos. Studien, 17, p. 51) : “Donchéry” — Ich
associierte den ganzen Komplex von Zolas Débâcle.
“Medici” — Ich dachte an die ganze kunsthistorische
Epoche, die durch den Namen repräsentiert ist.

33. Tout le monde conçoit facilement combien cette
abréviation de travail profite à l'économie de notre
cerveau. Au lieu de 3789.57353 nous mettons a, tout
comme dans l'algèbre, et nous travaillons avec notre a
comme si tous ces chiffres nous étaient continuellement
présents à l'esprit. Je trouverai probablement plus tard
l'occasion d'expliquer comment la langue surtout rend
sous ce rapport des services importants au développement
de notre intelligence.

Cependant il ne sera peut-être pas inutile de démontrer
par un cas médical, quelle serait notre misère,
si nous n'avions que des représentations potentielles, et
qu'il nous fût impossible de les convertir par un travail
intérieur en des représentations actuelles. Alors nous
aurons en effet prouvé une fois de plus par la pathologie
la réalité de nos représentations potentielles, qui
plus tard nous serviront de point de départ à bien des
développements ultérieurs.

34. Voit le garçon-brasseur de Würzburg (1)77 comprend
apparemment tout ce qu'on lui dit, aussi bien
que toute autre personne. Quand on parle de feuilles
d'arbre, il sait très bien ce dont il s'agit, tout comme
nous, quand nous parlons de la guerre de cent ans.
Il peut les indiquer, les choisir parmi plusieurs autres
choses, etc. Mais ce qui pourrait arriver à bien des
gens qui aiment à dire leur mot sur la guerre de
cent ans, si l'on se prenait à les interroger d'un
ton d'examinateur sur ce sujet, arrive à Voit pour
tous les mots lorsqu'on le soumet à un examen systématique.

“Les feuilles d'arbre, quelle couleur ont-elles ?” Voit
ne le sait pas. Et de même pour toute autre chose. Il
29sait ce dont vous parlez, il comprend ce que vous demandez,
mais il ne connaît aucune qualité concrète de
l'objet en question s'il ne la remarque pas au moment
même (mais si un arbre est visible, il regarde aussitôt
et répond juste). Wolff cite une foule d'exemples et des
particularités vérificatrices de toute sorte. Nous sommes
donc forcés de conclure que Voit a bien associé des représentations
à ses images verbales, mais ce sont des
représentations absolument non-intuitives, potentielles
par conséquent, que lui cependant ne peut pas, comme
nous, convertir en des représentations conscientes. Cette
explication est d'autant plus sûre que Wolff en résumant
tous les autres phénomènes ne peut s'arrêter à
aucune autre conclusion que celle-ci : les défauts particuliers
de Voit sont causés par une défectuosité de son
attention (il emploie ici le mot aperception ; nous y
reviendrons), qui évidemment chez nous ne laisse pas
de faire paraître aussitôt toutes les particularités intuitives.

35. Mais le phénomène que nous rencontrons ici chez
Voit et que nous appelons à bon droit pathologique,
est-il en effet si extraordinaire ? Si nous voulons y regarder,
le même fait s'offre de tous côtés à notre observation
dans la vie de tous les jours. C'est du
Psittacisme (1)78 que nous voulons parler. En effet on ne
saurait réfuter les Nominalistes, ceux du moyen-âge et les
modernes (2)79, d'une manière plus honorable et en même
temps plus écrasante qu'en leur donnant raison. Du
moins, tant qu'ils emploient la première personne et
qu'ils parlent d'eux-mêmes. Vraiment il n'est pas si rare
de rencontrer des gens dont les paroles sont le plus
souvent “meri flatus vocis”, qui ne se fondent sur aucune
représentation consciente.

Qu'on lise l'article fort intéressant du Prof. J. Sikorski (1)80
30pour voir comment se rangent ici d'une part
les auteurs psychopathiques et d'autre part favorablement
les décadents-rhéteurs et les symbolistes.

C'est l'exagération du principe de l'économie que
nous avons exposée dans toutes ses phases différentes.

Les représentations intuitives, ou mieux : ce qui naturellement
était chez l'enfant une représentation intuitive,
restait mécaniquement associé à l'image verbale. Le
manque seul de temps et d'énergie psychique empêchait la
reproduction complète et ainsi il s'en produisait une qui
était moins intuitive. Mais si par accident ou volontairement
elle attirait l'attention, c. à d. si l'on y donnait
de l'énergie psychique ou un temps suffisant, alors — et
cela va sans dire — elle se mettait à rayonner dans
toute sa netteté intuitive.

“Je l'ai vu à force d'y penser”, disait Marguerite
Binet
(2)81.

Cela n'empêche pas qu'il arrive quelquefois à chacun
de nous, que nous ne pouvons pas nous représenter
vivement ce que nous connaissons fort bien, et même
que nous n'y parvenons presque pas.

“J'ai fait un effort, mais je n'ai pas pu”, disait Armande (3)82.

Voilà ce que c'est que de nous contenter toujours
d'une indication et de ne regarder jamais la chose elle-même,
non plus dans notre imagination ; à la fin même
nous ne comprenons plus notre propre indication. Cela
se présente naturellement pour des choses que nous,
n'avons jamais vues de nos propres yeux, mais dont
nous avons souvent entendu dire le nom (4)83. Tout le
monde en trouvera facilement des exemples dans son
entourage à lui ; celui qui en désire davantage, n'a qu'à
lire le livre de Dugas.31

C'est donc ainsi que de nos jours nous trouvons en
noua et autour de nous l'image verbale associée très
nettement à une représentation inconsciente, qui même
par une attention soutenue ne saurait plus rappeler
dans notre esprit aucune qualité, aucune particularité.
Mais alors nous comprenons aussi comment et pourquoi
les noms de choses étrangères, de maladies, de plantes,
d animaux, de villes, de rivières et de montagnes sont si
souvent confondus. J'en trouve un exemple typique
dans le mot gotique pour chameau : ulbandus, littéralement :
éléphant.

36. Nous pouvons encore remarquer une application
générale de cette série de phénomènes dans notre langue
de tous les jours. Et cette application vaut bien la
peine d'être mentionnée ici, parce que nous devons
nous en servir, lorsque nous allons installer toutes ces
petites roues psychologiques derrière le cadran de la
langue : je parle de la composition.

Or une des deux parties du mot composé attire
presque toujours particulièrement l'attention, tandis que
l'autre s'efface avec la même constance (1)84.

Ainsi dans angl. charcoal, plum-pudding, wheel-barrow
etc. la première partie reste décidément inconsciente
chez tout le monde. Qu'on me comprenne
bien : je dis en les employant dans la conversation ordinaire
ou en les rencontrant dans la lecture ; car lorsque,
après tout ce qui précède, on lit ces mots détachés
l'un après l'autre, il est clair que l'attention est
éveillée.

Ne dites pas que la deuxième partie comme étant la
principale gardera toujours le plus longtemps sa valeur
significative. Car p. e. dans angl. waterproof, gentleman,
sun-shade etc. la deuxième partie est certainement
pour la majorité fort peu intuitive pour n'en
pas dire davantage. Pour les verbes formés par composition
ce cas se présente souvent, p. e. angl. blindfold,
white-wash etc.. (2)85.32

Nous nous écarterions pour le moment trop de notre
chemin, si nous allions ici étudier les causes de ce
phénomène : nous ne constatons que les faits. Mais on
prévoit déjà que nous avons ouvert ici la voie à une
foule de conclusions et d'applications.

Ainsi nous avons donc étudié brièvement toutes les
phases de l'existence des représentations associées à
limage verbale, prouvé suffisamment, je l'espère, la
réalité de leur jeunesse, de leur âge mûr et de leur
vieillesse et sans doute indiqué assez clairement l'importance
de cette biographie pour l'explication des phénomènes
linguistiques (1)86.

Développement de plusieurs représentations de choses
associées à une seule image verbale.

37. Pour le moment nous ne nous occuperons plus
de tous ces détails afin d'obtenir ainsi un coup d'œil
sur l'ensemble et pour faire une sorte de dénombrement.
Car c'était là le second point que nous avons
promis de regarder de plus près dans ce chapitre.

Le procès du développement, qui tout à l'heure demandait
avant tout notre attention, se comprend ici
aussitôt lorsque nous connaissons le commencement et
la fin. Au § 26 nous avons vu le commencement : chez
l'enfant chaque mot correspond à une seule représentation
sensitive ; considérons maintenant la fin.

Il arrive qu'à une seule image verbale s'associent
plusieurs représentations fort distinctes. Cela se voit
aussitôt dans les mots à double signification (homonymes),
comme p. e. poêle, vase, mousse, faux, etc.
C'est aussi le cas pour bien des noms propres. Il y a
dans une seule famille souvent plusieurs cousins ou
cousines qui ont le même prénom. Mais enfin le même
33cas se présente pour tous les noms d'objets et tous les
verbes. Un chapeau peut être de soie, ou chapeau
melon ou chapeau mou ou chapeau de paille. Je passe
sous silence les chapeaux de dames. On peut frapper
de la main avec un marteau, avec une canne, avec un
“bat”, avec tout ce que l'on veut, sur et contre toutes
les choses possibles.

Il y a donc beaucoup de mots auxquels sont attachées
plusieurs représentations sensitives qui ont souvent fort
peu de rapports entre-elles.

38. Mais ces représentations distinctes peuvent être
composées à leur tour d'un nombre plus ou moins grand
d'éléments.

Ainsi il est évident qu'il y a des mots qui ne correspondent
qu'à la représentation simple d'un seul sens,
comme p. e. rouge.

D'autre part nous ne pouvons p. e. voir du velours,
que nous n'ayons en même temps une représentation
du toucher doux et caressant que produit l'étoffe, et
contrairement (1)87 : Aussi le mot velours n'est-il pas
associé à une seule ou à chacune des deux représentations
mais à la complication de toutes les deux.

39. D'ailleurs toutes les représentations plastiques
d'objets tangibles sont chez tous ceux qui ne sont pas
aveugles-nés en même temps des représentations du
toucher et de la vue ; elles forment une complication
dans laquelle celle de la vue prédomine, (ce qui est
e. a. démontré par le fait que, lorsque dans l'obscurité
nous tâtons devant nous avec un bâton, nous ne projetons
pas notre représentation dans la main, siège du
toucher, mais au bout du bâton) (2)88.

Rien n'empêche donc de supposer que les images
verbales de tous les objets pareils sont associées à la
complication des représentations des deux sens.

40. Cette conclusion cependant n'est pleinement conformée
que par la pathologie.

Au toucher Voit (3)89 sait aussitôt dire si l'objet est
34chaud, froid ou brûlant. Le tonnerre, les coups de cloche,
la sonnerie du réveille-matin il sait les nommer tous, s'il
les entend.

Ce sont toutes des qualités, des perceptions qui tombent
sous un seul sens et des mots qui y correspondent.

Les mots : lisse, rude, pointu, tranchant, émoussé au
contraire Voit ne sait pas les trouver, à moins qu'il ne
subisse les deux perceptions disparates de la vue et du
toucher à la fois.

Chacune des deux représentations éveille l'autre aussitôt
dans un cerveau normalement attentif, et ainsi nous
autres, nous ne pouvons pas distinguer si c'est une
seule, ou chacune ou la complication des deux représentations
qui est associée à l'image verbale.

Par Voit cependant, chez qui aucune des deux représentations
ne peut éveiller l'autre, nous voyons le plus
clairement possible que ce n'est pas une seule représentation,
ni toutes les deux qui sont associées à l'image
verbale, mais plutôt la complication des deux (1)90.

41. La prédominance des représentations visuelles
aussi est évidente chez Voit (2)91.

Quand on lui fait tâter, les yeux bandés, une clef,
il n'en peut pas trouver le nom, mais quand on la lui
met dans la poche et qu'on la lui fait tâter pendant
qu'il peut voir partout dans la chambre, alors tel objet
qui ressemble tant soit peu à une clef ou à l'anneau
d'une clef suffit pour lui suggérer aussitôt le mot.
Quand on lui montre la clef sans qu'il la touche, il
peut aussi la nommer à l'instant.

Il en est de même pour son anneau de mariage, son
doigt, ses dents.

Le mot peut donc être provoqué par la complication
des deux, et par la représentation visuelle seule, mais
non par la simple représentation tactile.35

Le même fait se présente dans la complication des représentations visuelles et auditives dans laquelle
celle-là prédomine. C'est le cas p. e. pour les mots : violon, trompette, cloche et tambour.

42. Enfin il y a aussi un petit nombre de mots qui ont deux associations avec des représentations
particulières ; ainsi chez Voit le mot vent seul est associé au sentiment des bouffées d'air qui lui
arrivent, et aussi à la vue des feuilles d'arbre en mouvement, sans que ces deux représentations puissent
avoir aucune influence l'une sur l'autre.

En voilà assez sur le cas de Voit.

43. Or avec ces données pour base, nous pouvons poser les premiers termes d'une progression auxquels
tous les autres cas possibles se joignent comme termes suivants.

Le signe + signifie associé avec….

Des crochets [] renferment une complication.

Nous avons placé entre parenthèses () ce qui peut faire défaut, c. à d. le membre le plus faible d'une
complication.

(1) [Image verbale] + Représentation visuelle ;
ou celle d'un autre sens, p. e. foudre pour la vue, tonnerre pour l'ouïe, chaleur pour le toucher, aigre
pour le goût, moisi pour l'odorat, etc.

(2) [Image verbale] + [Représ. visuelle + Représ. tactile],
p. e. lisse, dur, rude, tranchant, émoussé, velours, etc.

(3) [Image verbale] + [Représ. visuelle (+ Représ, tactile)],
p. e. clef, doigt, dent, etc.

(4) [Image verbale] + [Représ. visuelle (+ Représ. auditive)],
p. e. violon, tambour, trompette, cloche, etc. (pour ceux qui jouent de ces instruments évidemment encore
(+ une représentation motrice).

(5) Représentation tactile + [image verbale] + Représentation visuelle | + Représentation auditive,
p. e. vent
36

(6) Représentation tactile + [Image verbale] + [Représ. visuelle + Représ. auditive],
p. e. chez moi-même (1)92 : pluie, grêle, etc.

(7) Représentation auditive + [Image verbale] + [Représ. visuelle (+ Représ. tactile]),
p. e. chez Wolff (2)93 et les personnes sur lesquelles il a fait ses expériences : montre, etc.

(8) Représentation visuelle a + | Représentation olfactive + [Image verbale] + [Représ. Visuelle b + Représ. auditive,]
p. e. chez moi-même : gaz. La représentation visuelle a est celle de la flamme jaune, b celle de la
flamme bleue, associée au bruissement.

(9) (Chapeau de soie | mou| melon | de paille | de dames)
Représ. visuelle a b c d e +
[Image verbale (chapeau)] +
[représ. Tactile a + Représ. Motrice] de la main en saluant +
Représ. tactile b (autour de la tête)

Un composé n'étant plus senti comme tel, p. e. court-pendu (3) pour un marchand de pommes :

(10)Représ. visuelle de la pomme +
(Représ. gustative | Représ. olfactive) compliquées +
[Image verbale (court-pendu)] +
Représ. tactile de son poids.
Représ. motrice des doigts courbés.

Enfin un composé assez récent :

(11) Représentation visuelle + [Image(s) verbales(s) (arc-en-ciel)] + Représentation visuelle.37

De cette manière la direction du développement ultérieur
est suffisamment indiquée. Il est clair qu'il faudrait
poursuivre cette liste beaucoup plus loin, pour
qu'elle comprît tous les cas possibles. Ce sont surtout
les noms de personnes et de choses de la vie de tous
les jours qui sont accompagnés d'une longue suite d'associations
et de complications conformes et disparates.

Tout le monde comprend facilement, comment ces
deux développements peuvent donner lieu à un grand
nombre de catégories psychologiques de mots.

44. Nous voici donc au bout de notre étude de ces
deux développements.

Nous avons vu comment une représentation d'intuitive
qu'elle était devenait une représentation potentielle (in
potentia).

Nous avons vu aussi comment plusieurs représentations
s'associaient peu à peu à une seule image verbale.

Cependant il y a entre ces deux développements un
rapport qu'il s'agit de relever.

En effet la représentation potentielle (in potentia)
permet qu'un seul mot puisse signifier des choses différentes
et pourtant dans chaque cas particulier (pourvu
qu'on parle un langage intelligible) ne désigner qu'une
seule chose, parce qu'il n'y a qu'une seule des représentations
qui devienne consciente.

D'autre part l'accroissement des représentations de
choses qui s'associent à une seule image verbale est
justement un élément puissant pour dépouiller les représentations
intuitives de leur vivacité embarrassante (1)94.
De cette manière elles se favorisent réciproquement.

Il s'agit maintenant de regarder de plus près cette
coopération pratique des deux phénomènes, qui tout
d'abord semblent avoir si peu d'affinité.

Le chemin de l'image verbale aux représentations
des choses.

45. Autrefois on regardait le plus souvent la langue
exclusivement par rapport à celui qui parle. Celui qui
38écoutait la comprenait, il est vrai, mais ce n'était pas
toujours lui qui parlait.

Cependant depuis que nous avons voulu expliquer
psychologiquement les phénomènes linguistiques, il se
trouva bien vite que c'était justement dans celui qui
écoutait ou plutôt dans celui qui comprenait, qu'on
rencontrait les plus grandes difficultés et que là justement
il y avait beaucoup à profiter pour la conception
scientifique de la langue.

Philipp Wegener (1)95 a bien mérité de la science en
insistant le premier sur ce point et en ouvrant énergiquement
une nouvelle voie dans cette direction.
Ottmar Dittrich (2)96 allait plus loin encore en indiquant
à plusieurs reprises comme le desideratum de la philologie
psychologique : une syntaxe psychologique de celui
qui parle et une autre pareille de celui qui écoute, élaborées
strictement séparées jusque dans les derniers détails
.
Bien qu'il me semble que cet auteur ait un peu
exagéré — car, puisque continuellement chaque interlocuteur
parle et écoute à la fois, ces deux syntaxes
ne manqueront pas d'être parallèles — dans le traitement
séparé des fonctions fondamentales de celui qui
parle et de celui qui écoute, je suis la même route que
lui. On s'en est déjà aperçu et on s'en apercevra encore
souvent dans la suite.

46. Nous commençons donc ici par l'entente du mot
chez celui qui écoute. A cet effet Alfred Binet a décrit
des expériences excellentes dans son chapitre : Du
mot à l'idée (3)97, où je renvoie ici une fois pour toutes.
On peut se renseigner là sur le procédé qu'il a suivi
dans ses expériences et sur leur différence avec les
listes d'associations de mots (4)98 publiées si souvent.
Les expériences de Cordes (5)99, que nous consulterons
39aussi se rapprochent beaucoup plus de la méthode de
Binet

Sur le chemin du mot à la représentation des choses
il faut distinguer quatre phases intermédiaires :

D'abord on entend le son, sans qu'on ait conscience
de rien de plus. “D'abord, le mot ne me dit
rien par lui-même. Je n'entends que le son, comme si
c'était n'importe quoi — j'entends le mot, sans que je
le comprenne, pour ainsi dire” (1)100. C'est la perception
brute
de M. Leroy (2)101.

On comprend le mot. (Une adhésion indicative
de l'image verbale, comme on comprendra facilement
après la lecture du chapitre suivant) (3)102. “On comprend
le mot, cela signifie que le mot paraît familier,
on s'y habitue : on se le répète sans penser à rien
de particulier”. C'est la perception différenciée de M.
Leroy (4)103. C'est l'“identification primaire” de Wernicke (5)104.
Aussi M. Huey l'a très bien décrit pour la
lecture comme “an indefinable recognition of the visual
form of the word as familiar, and accompanying the
word is usually mentally pronounced” (6)105.

Puis on remarque une lutte entre les différentes
représentations (c'est alors l'adhésion indicative des représentations
des choses in potentia, chacune séparément).
“Je me demande à quoi il faut que je pense. Exemple :
pour voiture ; faut-il penser à l'omnibus qui passe ici.
ou bien à la voiture de la mère R… ?” — “Il n'y a
40pas encore d'images et je sais pourquoi il n'y en a pas ;
quand il y a plusieurs choses à chercher, par exemple
maison, il y a plusieurs maisons, il faut choisir ; alors,
j'y pense sans rien me représenter comme image.”

Les expériences de Cordes (p. 50-52) ne sont pas
moins concluantes : “Allgemeine Erregung, es schien
allerlei kommen zu wollen, es trat aber nichts erkennbar
hervor”. — “Erde” — Mutter Erde, dabei aber
ein ganzer Hexensabbat von Vorstellungen moderner
Dichtungen. — “Stahl” — “Eine Menge von Reproduktionen,
usw.”

Huey rapporte : The word was rather apt to suggest
some line of poetry which would often be but dimly
suggested, leaving the subject with a vague and tantalizing
feeling of something which he could not get (1)106.

Une seule représentation intuitive se dégage.

“Pour chapeau je me suis dit : Voyons chapeau,
qu'est-ce que je vais penser ? Je vais penser à notre
chapeau. Mais je ne me le représentais pas d'abord.
(Enfin) j'ai pensé à notre chapeau bleu.”

47. Ce sont là des expériences artificielles et dans
la réalité des cas pareils ne se présentent que lorsque
nous lisons des titres ou des inscriptions. Cependant
cela n'empêche pas qu'étant plus simples et pourtant
aussi naturelles, elles nous fournissent une excellente
méthode pour analyser plus exactement les rapports intimes
de la compréhension du mot
.

Dans l'usage journalier le cas 1° est supprimé apparemment ;
au fond (cf. Cordes, p. 35) cependant les
cas 1° et 2° coïncident ou peu s'en faut.

Souvent le cas 4° est supprimé de même, (non que
l'adhésion ne s'adressât pas à une seule représentation,
mais) de façon que l'intuition de cette seule représentation
reste tout près de zéro.

48. Mais ce qui peut-être a le plus intrigué le lecteur
— du moins c'est pourquoi j'ai rapporté des citations
plus détaillées — c'est le cas 3°. Celui-ci ne se
présente presque jamais dans la vie pratique. Et on
aurait même peine à croire la véracité de ces expériences,
si elles ne nous étaient pas rapportées par trois
41savants conscientieux, dont chacun d'ailleurs ignorait tout
à fait
les résultats obtenus par les autres.

D'où vient qu'ici tant de représentations in potentia
se pressent sur le seuil de la conscience et qu'en lisant
ou en écoutant la seule représentation voulue se présente
à notre esprit ?

Je ne sais pas de meilleure introduction à ma réponse
qu'une anecdote fort instructive des “Fliegende Blätter”
(Bd. 49, N° 1220) :

In einem Coupé eines Eisenbahnwagens sitzen sechs
Personen, einander vollig unbekannt, in lebhafter Unterhaltung.
Es wird bedauert, daß einer von der Gesellschaft
an der nächsten Haltestelle aussteigen muß. Ein
Andrer äußert, ihm sei ein solches Zusammensein mit
gänzlich Unbekannten am liebsten, und weder frage er
jemals, wer oder was seine Reisegefährten seien, noch
auch sage er bei solcher Gelegenheit, wer oder was er
sei. Da meint einer, wenn ihm auch die Anderen nicht
sagen wollten, was sie seien, so mache er sich doch anheischig,
dies herauszubringen, wenn ihm nur jeder eine
ganz fern liegende Frage beantworten wolle. Hierauf
ging man ein. Er nahm aus seinem Notizbuche fünf
Blätter, schrieb auf jedes eine Frage, und übergab
jedem Gefährten eins mit der Bitte, seine Antwort
darauf zu schreiben. Nachdem man ihm die Blatter
zurückgegeben hatte, sagte er, sowie er eine Antwort.
gelesen hatte, ohne Bedenken zu dem einen : Sie sind
Naturforscher ; zum andern : Sie Militär ; zum dritten :
Sie Philologe ; zum vierten : Sie Publizist ; zum fünften :
Sie Landwirt. Aile gestanden, er habe Recht. Jetzt
stieg er aus und ließ die fünf zurück. Jeder wollte
wissen, welche Frage der andere bekommen habe ; und
siehe da, es hatte ihnen allen nur eine und dieselbe
Frage vorgelegen. Sie lautete : “Welches Wesen zerstort
das wieder selbst, was es hervorgebracht hat ?” Hierauf
hatte der Naturforscher geantwortet : Die Lebenskraft ;
der Militär : Krieg ; der Philologe : Kronos ; der Publizist :
die Révolution : der Landwirt : der Saubär (1)107.

C'est clair comme le jour, le mot vague “Wesen”
42avait éveillé dans chacun des voyageurs un tout autre
groupe de représentations. Ce dont l'un s'était aussitôt
avisé, l'autre n'y songeait pas du tout. Pourquoi pas ?

Justement parce qu'ils vivaient tous dans une sphère
intellectuelle toute différente, parce qu'ils venaient tous
de milieux tout différents, et c'est aussi pourquoi le
rusé pouvait en toute sûreté tirer ses conclusions.

Car toutes les représentations in potentia ne sont pas
d'une valeur égale.

Quelques-unes qui se sont très souvent formées dans
l'esprit, ont beaucoup plus d'énergie que les autres,
aussi les supplantent-elles facilement.

Ainsi on emploie dans toutes sortes de langages,
propres à certaines conditions ou à certains métiers,
une foule de termes généraux qui pourtant dans ces
langages ont une signification toute spéciale et qui ne
sont jamais malentendus (1)108.

Mais des représentations in potentia qui ne disposent
pas d'une plus grande énergie psychique continue peuvent
aussi temporairement supplanter les autres, dans
certaines circonstances.

Et ici la doctrine de Herbart sur les groupes d'apperceptions
nous peut être fort utile (2)109.

Or il est de fait que des groupes entiers de représentations
de même provenance et de même nature forment
une unité plus étroite, une alliance pour ainsi dire dans le
monde de nos représentations (3)110. Quand nous parlons
de certaines choses prises dans un rapport déterminé,
il est évident que parmi la multitude de représentations
in potentia qui peuvent être éveillées par chaque mot.
celles qui appartiennent au même groupe l'emportent
de beaucoup sur les autres.43

Mais une autre personne qui de loin saisit un mot
quelconque, l'entend tout de travers. Et c'est ainsi que
nous comprenons psychologiquement une foule de faits
comiques journaliers : des devinettes, des calembours,
des bons mots.

Nous pourrions ici ajouter un grand nombre de particularités
à ce sujet, mais ces choses là sont assez connues
et ont été démontrées déjà suffisamment par d'autres.
Ce n'est que pour être complet que nous nous y sommes
arrêtés un moment.

49. En même temps elles nous ont facilité la transition
à une autre série de faits qui ont été examinés
encore moins souvent. Pourtant nous ne ferons que les
effleurer, car on n'a qu'à les dire pour qu'elles soient
aussitôt comprises et acceptées.

De même que nos représentations de choses ont formé
des groupes, nos représentations verbales elles aussi se
divisent en des catégories dont les éléments sont plus
étroitement liés entre eux.

Ainsi p. e. (la construction des images verbales à part)
une langue étrangère que nous savons, du moins si nous
la savons à fond. Cela paraît dans toute son évidence
dans les aphasies, lorsqu'on oublie p. e. une langue,
tandis que l'autre reste intacte. Voir la bibliographie
citée aux pages 3 et 13 (1)111.

Puis les représentations verbales associées à chacun
des mots de cette langue étrangère sont aussi plus intimement
liées. Et c'est ainsi que nous comprenons
l'emploi d'une foule de figures et de locutions traduites (2)112.

La langue poétique (3)113 forme elle aussi un de ces
complexes isolés dans notre cerveau.44

Un rimailleur a-t-il par hasard rencontré une idée,
Une se servira pas pour l'exprimer du terme propre ; non,
il aura recours à l'expression figurée, au cliché traditionnel.
Les Précieux et les Précieuses du siècle de
Louis XIV nous en offrent un exemple illustre à tous
égards.

Mais les conséquences du phénomène ne s'arrêtent pas
là. Tout homme a attribué à certains mots déterminés
des significations plus ou moins modifiées qui lui sont
propres. Ce sont surtout des personnes d'un caractère
fort et prononcé qui y excellent. Quand nous rencontrons
journellement une telle personne, quand nous sommes
amis et quand nous nous comprenons mutuellement, il
se développe aussi en nous un rapport plus étroit entre
ses mots et ses représentations à lui. Or si lui emploie
un tel mot, la représentation in potentia qu'il a l'habitude
d'y attribuer l'emporte sur les autres. Cependant
lorsqu'une autre personne emploie le même mot dans
la conversation, l'ombre de cette signification ne nous
entre pas dans l'esprit.

C'est là le type ordinaire, disons le type familier d'un
fait de beaucoup plus important : l'influence que les
grands poètes excercent sur la langue de leurs temps.
Victor Hugo et ses disciples en France et Bilderdijk (1)114
en Hollande prouvent l'importance de cette influence.

50. En voyant que de cette manière et encore de
bien d'autres manières un mot déterminé peut évoquer
en nous des représentations qui au fond ne rendent pas
la signification généralement reconnue du mot, nous nous
étonnerons moins des faits que L. Dugas a désignés à
juste titre par le nom de parafantaisie (2)115.

Il trouva qu'assez souvent dans plusieurs de ses sujets
un mot faisait naître une représentation tantôt plus,
tantôt moins différente de celle que la signification du
mot aurait dû suggérer.

“Quand j'ai prononcé le mot tambour, B. a entendu
le son d'une cloche, puis il a établi un rapprochement
45entre la cloche de son ancien collège et le tambour du
lycée où il est présentement élève.”

Ainsi les mots rosé, héliotrope évoquent chez P. les
idées de robe rose, de robe héliotrope, le mot musique
évoque l'idée de bal.

Une bonne sœur évoque chez B. le son vague d'un
cantique
.

De même G. entendant le mot : éponge mouillée a la
vision rapide d'une épange ordinaire non mouillée.

Je lui (P.) cite un nom de lieu : Locmaria. Comme
on accède à ce lieu par un bac, il “se voit passant ce
bac avec deux dames en deuil, et ce n'est pas là un
souvenir mais une fiction !”

Quelqu'un fera peut-être la remarque que les sujets
de Dugas étaient des garçons de 16 à 20 ans. C'est là
justement l'âge de l'imagination effrénée et d'ailleurs
on ne saurait se fier aux observations personnelles de
ces sujets peu expérimentés.

C'est pourquoi j'ai répété les mêmes expériences avec
des personnes fort instruites entre 25 et 40 ans, tous
des hommes scientifiques et qui, exercés par la nature
de leurs études, pouvaient faire preuve d'une grande
exactitude dans leurs observations personnelles.

Eh bien au mot eau-de-Cologne G. voyait aussitôt la
réclame de Sanders
très connue en Hollande. Z. une
bouteille pentagone
et E. un flacon avec le nom de Jean
Farina
.

Au mot pluie. G. voyait des vitres mouillées, Z. la couleur
grise
.

Au mot lait G. voyait le pot-au-lait.

Au mot pont E. entendait le tramway passer le pont.

En entendant le mot : bruyère Z. voyait la maison
qu'il avait habitée quelques années auparavant et où
il y avait une bruyère dans le voisinage.

Au mot pomme le même (il est professeur) voyait un
livre d'arithmétique
où, disait-il, il n'y a cependant que
très peu de problèmes qui traitent de pommes.

Voilà 10 exemples sur 150 où l'association accessoire
l'emporte sur l'association propre (1)116. D'ailleurs il y
46en a parmi les 140 qui restent, encore 30 au moins où
l'on peut remarquer une déviation vers l'association
indirecte. Et cela dans les circonstances les plus favorables.

Il me semble que tout cela nous permet de conclure
que souvent nos images verbales sont associées à des
représentations sensitives toutes différentes de celles
avec lesquelles elles étaient liées originairement.

Quelque temps après j'eus l'occasion de répéter ces
expériences avec quelques individus moins philosophiquement
disciplinés, et alors le nombre des parafantaisies
fut de beaucoup plus grand, un peu moins de 20%.

Ces expériences avaient été faites déjà, lorsqu'il me
vint sous la main le livre déjà souvent cité d'Alfred
Binet
, qui avec nombre d'exemples vint confirmer ma
conclusion. Voir e. a. p. 83, etc., p. 101, etc.

Le chemin de la représentation d'une chose à l'image
verbale.

51. Ce phénomène assez innocent dans celui qui
écoute, est d'une importance beaucoup plus grande dans
celui qui parle.

Binet (p. 20 sq.) fit écrire à ses deux fillettes des
petites listes de mots quelconques. Puis il les interrogea
sur les sensations intérieures, les pensées et les intentions
qu'elles avaient eues à chaque mot.

Alors une différence remarquable se fit aussitôt jour.
C'est que si, en entendant et aussi en voyant un mot
(comme nous avons appris de Cordes) nombre de représentations
et de pensées répondaient en nous à
l'appel ; chaque mot n'exprimait au contraire qu'une seule
idée, et aussi une seule représentation ou manière de
voir déterminée, lorsque nous le prononçons ou l'écrivons
(p. 72).

Mais cette représentation ne se trouvait pas du tout
être toujours la signification ordinaire du mot, mais
souvent quelque chose qui avait un certain rapport avec
la signification ordinaire. Très souvent un mot abstrait
exprime une représentation concrète. Une autre fois c'est
toute une scène, dont un détail très petit est nommé, p. e. :47

Connaissance. — A pensé à quelqu'un qui perd connaissance,
une jeune fille étendue sur un fauteuil (Point
de souvenir, mais fiction pure).

Voiture. — A vu une voiture renversée, près d'un
pont à Paris : il y avait beaucoup de monde autour.

52. Je ne sais pas ce qu'en ont pensé mes lecteurs,
mais quant à moi, la conformité avec ce que nous avons
appelé parafantaisie me frappa tout d'abord.

Malgré moi j'eus la conviction que justement ces représentations
secondaires, réveillées par un mot d'une
autre signification, se serviraient aussi de ce mot-là
pour s'exprimer.

Il est à regretter que Binet naît pas songé à cette
conclusion. Peut-être il y a dans ses matériaux, qu'en
tout cas il ne publia qu'en partie, encore d'autres faits
qui peuvent la confirmer. Mais quoi qu'il en soit, j'ai
l'espoir vague d'avoir trouvé dans ces faits l'explication
psychologique des synecdoques et des métonymies (1)117.

Rien de plus facile que de dire avec W. Jerusalem :
“Jede Metapher beruht auf einer Ahnlichkeitsassociation,
jede Metonymie auf einer Contiguitätsassociation” (2)118.
Qu'il dût y avoir un rapport entre ces groupes de faits
psychologiques et stylistiques est assez évident. Mais
comment en effet un Romain parvint à dire tecta au
lieu de domos, voilà ce que je crois comprendre mieux
qu'auparavant après avoir examiné tous ces cas (3)119.

53. On peut aussi poser la question d'une autre
manière et raisonner ainsi : A chaque représentation de
48chose que nous voulons exprimer, une foule de représentations
verbales in potentia
, viennent assiéger l'esprit.
Tout le monde qui à la prétention de pouvoir exprimer
ses perceptions intérieures d'une manière originale (1)120
se trouve à tout moment placé devant ce choix pénible.

Mais ces représentations verbales ne se valent pas
non plus en énergie psychique.

Quelques-unes ont une autorité plus stable, p. e. des
mots ou des termes favoris, des chevilles qui se rencontrent
dans la conversation de tout le monde.

D'autres au contraire n'ont que temporairement plus
d'énergie psychique, p. e. parce que le groupe auquel
elles appartiennent est en activité.

Quand nous parlons anglais et que nous voulons indiquer
qu'une chose est verte, l'image verbale de green
a plus d'énergie psychique que le français vert. Dans
le commerce d'un ami, comme celui dont nous avons
parlé ci-dessus, nous employons aussi ses mots à lui ;
et les amis de Bilderdijk ou les adorateurs de Hugo
se mirent même à faire cela partout et toujours. Voir
l'étude citée ci-dessus.

Un jour j'ai été frappé moi-même par un exemple
intéressant, qui prouve comment certaines perceptions,
inconscientes même, peuvent parfois prêter une énergie
psychique momentanée à une seule représentation verbale.
Il était environ trois heures et gaîment le soleil
luisait dans ma chambre. Je vais à mon voisin. Je
frappe à la porte, j'ouvre et dis : “Bonsoir”. Je suis
étonné de mon propre salut, et ce n'est qu'alors que je
m'aperçois qu'à cause de la chaleur mon ami a baissé les
deux jalousies, et qu'il fait par conséquent très noir
dans la chambre. Si ce n'avait pas été le cas j'aurais
dit naturellement : “Bonjour !

Il est clair qu'avec le petit nombre d'exemples et de
théories que contiennent les dernières pages de ce chapitre
je n'ai pas voulu faire une sémantique complète.

Essayer d'employer une tout autre méthode que celle
qui jusqu'ici a été suivie dans cette matière par les
psychologues-linguistes, voilà mon intention.49

Livre second
L'intelligence et son adhésion

54. Nous avons déjà souvent parlé d'attention et
d'énergie psychique. Est-ce là l'intelligence ?

De nombreuses ambiguïtés et incorrections dans les
termes techniques : Attention Aufmerksamkeit, Apperzeption
et Enge des Bewußtseins donneraient presque lieu
à le penser.

Et pourtant il s'agit de distinguer exactement (1)121.

L'énergie psychique n'est qu'un réveil ou une situation
plus favorable des dispositions de la représentation sensitive.
L'attention au contraire c'est l'énergie psychique,
plus la conscience de soi. Et la conscience de soi, c'est
l'intelligence.

Une représentation se trouvant donc dans le domaine
de l'attention a toujours aussi de l'énergie psychique.

Mais chaque disposition resprésentative qui a de
l'énergie psychique ne se trouve pas pour cette raison
dans le domaine de l'attention. Les cas pathologiques,
surtout le dédoublement apparent de la personnalité le
prouvent d'une manière décisive (2)122.50

55. L'écueil sur lequel a infailliblement échoué la
théorie de tous ceux qui refusent de voir dans l'intelligence
autre chose que le groupement des représentations
sensitives, c'est l'explication de la conscience, du
moi (1)123. Ils ont beau faire s'enchaîner ou se détacher,
faire combattre ou concourir des représentations ou des
sentiments, tant qu'ils ne supposent pas une nouvelle
force, qui conçoit un tel enchaînement, un tel concours
comme une unité, cela reste une pluralité, ce qui s'oppose
à l'expérience qu'a tout le monde de son moi un
et indivisible. Car bien que chacune de mes paroles
soit prononcée à l'aide de représentations et d'associations
qui changent sans cesse, c'est toujours moi qui
les prononce toutes, et cela signifie non seulement
qu'elles sortent toutes par la même bouche, mais aussi
et surtout qu'intérieurement elles sont toutes pensées,
visées et voulues par le même moi (2)124.

56. — Fort bien, mais est-ce que la pensée, l'intention,
ou la volonté d'une telle représentation ne peut
pas être elle-même une autre représentation ? — Soit :
pourvu que cette autre représentation ait connaissance

d'elle-même

et de toutes les autres consciences momentanées.
(Car en disant qu'elles se connaissent réciproquement on
n'avance point la question d'un seul pas, ce seront toujours
plusieurs “petits moi” (3)125 séparés.) Et dans ce
cas, pour éviter la confusion j'aime mieux appeler
“cette autre représentation”, qui diffère si essentiellement
de toutes les autres, d'un autre nom.

Mais quelque nom que nous donnions ou refusions à
la chose, inévitablement elle s'impose à nous comme
51une force qui immédiatement a conscience de ses propres
actes
(1)126.

57. — Mais, disent Comte et Spencer, et après eux
leur objection est devenue lieu commun : aucun organe
ne peut être en même temps sujet ot objet d'une connaissance,
d'une notion. Une seule chose qui en même
temps, sous le même rapport serait “agens” et “patiens”,
une action qui serait à la fois action et réaction d'elle-même,
voilà qui s'oppose à toutes les lois fondamentales
de la dynamique.

Et ils ont parfaitement raison.

— C'est ce que nous ne comprenons pas, poursuivent-ils,
donc c'est impossible : cela doit être illusion. —

Et voilà où ils n'ont pas du tout raison.

Moi, je dis : donc, voici une force, qui s'oppose à
toutes les lois valables et prouvées pour le monde sensible,
mais non au-delà. Nous nous trouvons ici en face
d'une nouvelle force : quelque chose de non-sensible,
de transcendental.

58. Cependant, dit Ebbinghaus (2)127, pour donner la
parole au plus clair des modernes : tant qu'il ne s'agit
pas ici de choses prouvées directement, mais de choses
qu'on ajoute par manière de conjecture, il vaudra toujours
mieux chercher une explication qui réclame moins
d'efforts de notre bon vouloir intellectuel. —

Mais d'abord (3)128 toute preuve psychologique qui ne se
fonde pas sur les procès du système nerveux périphérique
est rejetée gratuitement au rang de conjecture :
comme si des faits psychiques ne pouvaient être prouvés,
tant qu'ils ne sont pas vérifiés par une “autorité”
hors du camp psychologique ; comme si l'état actuel de
la science physiologique
, — car c'est là l'autorité que
nous avons en vue, — pouvait nous prescrire ce qu'à
ce sujet il nous serait permis de pouvoir prouver (4)129.52

59. Mais deuxièmement, — et c'est là que gît le
lièvre — on fait entrer en campagne le bon vouloir personnel
comme auxiliaire ; comme si le sentiment mesquin
de ce qu'un seul individu ou un petit groupe d'individus
aimerait ou n'aimerait pas à croire, eût aussi voix au
chapitre, quand il s'agit des questions les plus importantes
concernant le savoir humain et la vérité (1)130.

Qu'on prenne son parti,… mais celui qui ne veut
pas rapetisser la nature presque impénétrable aux proportions
de ses propres petites notions arrogantes
 ; mais
celui qui ne veut pas se livrer les yeux bandés, mains
et pieds liés à l'illusion de l'infaillibilité de son intelligence
bornée ; mais celui qui veut voir et continuera
voir les yeux ouverts, toucher la réalité d'une main
sans entraves et en toute liberté aller chercher les vérités
les plus éloignées jusque dans les derniers recoins,
me permettra, j'espère, de ne pas me soucier de cette
susceptibilité moderne et — qu'il croie ou non — il
voudra bien sans prévention vérifier ce qui va suivre,
comme il Ta fait pour ce qui précède, sur les faits et
non sur son bon vouloir intellectuel.

Chapitre premier
L'adhésion ou l'assentiment.

Preuves de son existence

60. — L'acte de cette force transcendentale peut être
nommé en français d'un terme significatif : l'adhésion (2)131.53

Adhérer, c'est être du parti, du sentiment de quelqu'un (1)132,
s'attacher complètement à une opinion (2)133.

Mais par une métaphore pas trop risquée nous pouvons
dire aussi que, par la force supra-sensible qui est
en nous, nous adhérons à nos propres perceptions et à
nos propres représentations.

Lorsqu'un chien — qu'il s'appelle Hector — reconnaît
son maître après une longue absence et qu'il saute autour
de lui en remuant la queue, le maître dit souvent :
Oui, c'est lui, Hector, c'est bien lui.

Ou lorsqu'une fermière vient donner à manger à ses
porcs et que les philosophes grogneurs annoncent à grand
bruit leur appétit on peut l'entendre dire : Voilà, ils
auront de quoi manger.

Dans ces deux cas le maître et la fermière ont adhéré
à une fonction cérébrale purement sensitive du chien et
des porcs, je veux dire à un groupe de représentations
réveillées par une perception.

Cependant nous remarquons ici, qu'une telle adhésion
contient plus que ce à quoi elle adhérait : c. à d. la
notion consciente de l'objectivité. L'homme sépare les
animaux de leur entourage, ici : du maître et de la
nourriture, et dit du maître objectif qu'il est le même
qu'auparavant et du marc qu'il va être versé dans l'auge :
l'animal au contraire ne se dinstinguait pas de son entourage :
il n'a aucune notion d'objectivité, il a des perceptions
et des représentations et il accomplit les actes
où ces perceptions et ces représentations le poussent (3)134.

Le chien et le maître sont tous deux en nous, le
grognement des porcs et l'adhésion de la fermière ont
à la fois leur “analogon” dans notre intérieur.

Nous aussi, nous avons une nature animale avec des
perceptions et des représentations, des assimilations, des
complications et des actes qui en résultent.54

Mais en outre nous avons en nous une autre force
plus spécifiquement humaine, par laquelle nous connaissons
et savons d'une manière nouvelle et plus parfaite
que nous ne le pourrions en vertu de notre nature animale :
Nous avons conscience de nos perceptions et de
nos représentations, et ainsi nous nous séparons de notre
milieu, nous reconnaissons l'objectivité comme telle :
nous adhérons à notre connaissance sensitive (1)135.

61. Mais s'il en est ainsi, il est fort probable que
nous exprimons aussi dans la langue autre chose que
des perceptions et des représentations, et que nous devons
mettre l'adhésion en ligne de compte comme cause
psychique de la langue.

C'est ce que nous allons prouver d'abord.

Encore une fois, la question est de savoir : si les
images verbales et les représentations de choses, comme
nous les avons étudiées dans les deux chapitres précédents,
peuvent suffire à notre langage ? ou bien si en
outre il y a encore là-dessous un autre élément significatif
et vivant : l'adhésion, que nous venons de décrire ?
Voilà notre réponse : elles ne suffisent pas. Les faits
linguistiques font nettement supposer l'adhésion.

62. Premièrement et surtout dans les noms de toutes
sortes de choses imperceptibles : p. e. l'éther, les ions,
l'énergie potentielle, nous n'avons de ces choses aucune
représentation propre. Certes au commencement nous
nous aidons bien de certaines représentations : des globules,
c'est un élastique qui se resserre autour d'un objet,
mais notre conception de ces choses n'est pas du
tout attachée à la représentation, au contraire, pour
qu'elle soit quelque peu juste il faut qu'elle s'en détache
tout à fait ; et après un peu de pratique elle se détache
55en effet de toute représentation ; nous faisons entrer ces
conceptions dans nos calculs, tout à fait comme si
c'étaient des choses perceptibles, et notez le bien, dans
la conviction intime de leur réalité
.

Certes, si l'on était mal intentionné, on pourrait soutenir
que la représentation dont on s'est servi au commencement
reste toujours associée à l'image verbale,
mais qu'elle devient de moins en moins intuitive, jusqu'à
devenir inconsciente. — - Quant à moi j'estime cet
état intermédiaire fort invraisemblable ici — mais en
tout cas : il y a une adhésion : on ne saurait expliquer
la conviction intime de la réalité par cette représentation
pure et simple.

63. Je voudrais pourtant séparer tout à fait et en
toute certitude l'adhésion de toutes les représentations
de choses. Alors son essence secrète se montrerait encore
plus nettement.

Eh bien, il y a encore d'autres mots de la signification
réelle desquels tout réaliste naïf — et en pratique
tout le monde — est pleinement et intimement
convaincu, et auxquels pourtant dans l'état normal des
choses, jamais aucune représentation objective n'est associée :
ce sont tous les noms de relations.

Prenons p. e. cause. Aucun Européen du XXe siècle
n'a appris à comprendre ce mot par une ou plusieurs
représentations, mais plutôt par l'usage, dans la langue
de son milieu. Par la comparaison plus ou moins attentive
des différentes phrases nous avons commencé
par en deviner le sens, puis à l'employer, quelquefois
à raison quelquefois à tort ; au premier cas on nous a
compris tout de suite, dans l'autre on nous a fait remarquer
que ceci ou cela n'était pas une cause, jusqu'à
ce que enfin nous ayons en saisi le sens juste. Eh lorsque
dans la plénitude de mon ardente conviction, je déclare
ici que je vois la cause du monde universel dans
un Dieu Créateur : qui osera alors me contester que
j'adhère à une influence vraiment réelle de ce Créateur
sur notre univers ?

Et ainsi nous avons ici certainement une image verbale
sans une représentation de chose associée, mais
avec une disposition d'adhésion.56

64. La science actuelle est à cette heure encore impuissante
à déterminer en quoi consiste au fond une
telle disposition conduisant du domaine sensitif au transcendental (1)136 ;
mais ce n'est pas là une raison pour nier
son existence et pour avoir recours à quelque monisme
ou à quelque parallélisme psycho-physique. Ce qu'il y
a de certain, c'est que : lorsque nous rencontrons le mot
cause dans un contexte, c'est d'abord l'image verbale
qui est éveillée et puis l'adhésion. Quand nous comprenons
que quelque chose est la cause d'un autre fait,
c. à d. quand nous avons l'adhésion, il n'est pas du tout
nécessaire que nous éveillions l'image verbale : cause,
mais nous pouvons le faire sans peine. Cependant en
se fondant sur ces données, ce serait folie de faire des
deux une seule réalité, ce serait agir on ne peut plus
arbitrairement que de croire parallèles ces deux faits
successifs. Et le seul parti raisonnable et sage à prendre
c'est de leur attribuer à toutes deux une existence indépendante
à cause de leur caractère individuel, et une
fonction de se déterminer l'une l'autre
à cause de leur
rapport réciproque. Si cette fonction se trouve dans
l'une des deux, dans toutes les deux ou entre les deux,
nous l'ignorons, et c'est pourquoi nous choisissons le
terme le plus neutre : une disposition.

Ce serait agir aussi prématurément que ci-dessus pour
la loi de l'action et de la réaction, de dire que la loi
de la stabilité de l'énergie s'opposerait à cette explication.
D'abord nombre de combinaisons sont possibles,
où l'énergie du monde sensitif n'est pas augmentée ;
mais deuxièmement, quand même par l'influence de cette
force non-sensitive l'énergie serait augmentée, cela ne
serait contraire à aucune vérité arrêtée : la loi de l'énergie
est exclusivement prouvée pour des systèmes de
quantités purement physiques, sans forces extérieures
suragissantes. Mais ici il y a une force extérieure, la
force psychique non-sensitive, et il se trouve que le
système physique n'est pas clos.57

Autres preuves.

65. Nous avons vu au § 62 qu'il est pour le moins
possible que trois faits psychiques : l'image verbale, la
représentation de chose et l'adhésion, correspondent à
un mot grammatical. Plus tard nous rencontrerons encore
pour ce cas le plus ordinaire des faits en abondance.

Au § 63 nous avons tâché d'éliminer la représentation
de chose, de sorte que dans l'image verbale cause il
nous restait la complication beaucoup plus simple de
l'image verbale et de l'adhésion.

Maintenant nous voulons aller plus loin encore et exclure
aussi l'image verbale, alors, si ce sont nos adversaires
qui ont raison, il ne doit plus rien nous rester.
Voyons donc.

On se rappelle — et si non, on saura maintenant — que
Voit ne pouvait trouver les noms des choses que lorsqu'on
les lui faisait écrire. On l'empêche d'écrire de
quelque manière que ce soit et on place devant lui une
guitarre et une trompette. Sommer lui demande s'il connaît
un seul nom qu'il pourrait donner à toutes les deux ;
il fait signe que non. Puis Sommer lui demande si ces
deux objets vont ensemble, s'il pourrait leur donner un
nom compréhensif ; il fait signe qu'oui.

“Ohne das zusammenfassende Wort zu kennen, weiß
Voit die Züsammengehörigkeit der Dinge ; er weiß, daß
sie zusammen begriffen werden können — oder viel
mehr, er begreift sie wirklich zusammen, ohne das zusammenfassende
Wort nennen zu können
.”

Et dès qu'on lui laissait les mains libres, il trouvait
en écrivant le nom d'instruments de musique, et il en
était de même pour :

Gewehr — Kanonen : “Schießwaffen”.
Bottich — Obstmühle : “Kelterzeug”.
Sichel — Gießkanne : “Hausgerät”.
Haue — Hippe : “Werkzeug”.
Zimmer — Keller : “Gebäulichkeit”.
Gabel — Messer : “Besteck” (1)137.58

66. De même que chez Voit, avant qu'il pût dire les
mots, il ne nous est resté que l'adhésion. Les mots que
Sommer lui fit écrire après servent uniquement de contrôle.
Ainsi nous avons suffisamment réfuté l'erreur inconcevable
qui sert de base au dernier grand ouvrage
de Max Müller (1)138 et il nous est permis de conclure
que : L'adhésion dans son essence est indépendante de
l'image verbale.

67. Maintenant, retournons au cas le plus complet,
celui des trois faits : l'image verbale, la représentation
de chose et l'adhésion, pour démontrer que dans ce
cas-ci l'adhésion dans son essence est aussi indépendante
de la représentation de chose.

Binet dans ses expériences avec Armande et Marguerite (2)139
prouva que souvent en entendant un terme
général il se forme vaguement une représentation indécise,
assez peu intuitive et n'empruntant le plus
souvent à l'image réelle qu'une ligne ou une couleur
quelconque. Il y a là des observations exquises (3)140. J'y
renvoie le lecteur. Je ne donne que la conclusion :

“Maintenant, de telles imagos constituent-elles en
elles-mêmes une pensée générale ? Je ne le crois pas ;
pour qu'il y ait pensée générale, il faut quelque chose
de plus : un acte intellectuel consistant à utiliser l'image.
Notre esprit, s'emparant de l'imago, lui dit en quelque
sorte : puisque tu ne représentes rien en particulier, je vais
te faire représenter le tout. Cette attribution de fonction
vient de notre esprit, et limage la reçoit par délégation.
En d'autres termes, la pensée du général vient d'une
direction de la pensée vers l'ensemble des choses, c'est
pour prendre le mot dans son sens étymologique, une
intention de l'esprit.”

68. Et qu'il faille qu'il en soit ainsi c'est ce que nous
montrent de nouveaux faits, où un terme abstrait, qui
59pourtant est fort bien compris, s'associe à une représentation
qui n'a aucun rapport avec l'idée en question :
L'incohérence, ridicule au premier abord, entre le sujet
d'une adhésion abstraite et la représentation de chose
qui l'accompagne ordinairement est la meilleure preuve
de l'essence indépendante et séparée de toutes les deux.

Sidgwick p. e. en parlant de valeur voit toujours un
homme qui pose quelque chose sur une échelle
.

Un Américain en entendant le terme au dessus voit
toujours un précipice, etc.. etc. Probablement ce phénomène
n'est pas si maladif ou si rare qu'on le croirait
d'abord, dit BiNET (1)141, il ne s'agit que de se surprendre
en ces irrégularités.

69. Examinons maintenant des cas un peu plus concrets.
Jusqu'ici nous ne parlions le plus souvent que
de mots abstraits ; il se pourrait que ces fonctions intellectuelles
abstraites ne fussent que des séries fort
compliquées de représentations et que pour éviter ces
combinaisons sans solution nous eussions inventé notre
terme arbitraire d'adhésion transcendentale.

S'il en est ainsi, il faut, cela va sans dire, que dans
les cas simples où il n'y a qu'une seule ou qu'un petit
nombre de représentations intuitives, nous ne puissions
retrouver une seule trace de cette fameuse adhésion et
que tout puisse être expliqué par ces représentations
simples.

Pour que nous ayons des cas qui soient assez simples,
nous remontons à la première Vorstufe de la langue
purement humaine : le langage d'action, qui se sert de
signaux.

Nous considérons la personne à qui l'on communique
quelque chose : le destinataire.

Il voit ou il entend le signal : puis il se forme en lui
la représentation intuitive ou non-intuitive de ce qui
est signalé.

Et est-ce fini alors ?

Nous serions bien à plaindre, en ce cas.

Prenons un cas plastique.60

Deux amis — ce sont des voisins d'en face — sont
convenus de tirer tout à fait le rideau, lorsqu'ils sont
dans leur chambre. De cette manière ils ne trouvent
jamais visage de bois, puisque chacun peut voir de son
logis si l'autre est chez lui.

Mais lorsque l'un des deux en se plaçant devant la
fenêtre voit le rideau d'en face tiré tout à fait et qu'il
ne fait autre chose que se représenter son ami dans sa
chambre, il me semble que le but spécial de la convention
n'est pas du tout atteint.

Ou bien que serviraient les signaux des chemins de
fer, si le disque, indiquant que la voie n'est pas libre,
n'opérait rien dans le mécanicien si non la représentation
de la voie non-libre et s'il n'avait que l'idée plus ou
moins nette de l'arrêt du train.

Ou bien est-ce que les soldats de Xénophon, en
entendant de leurs chefs de file le joyeux θάλασσα !
θάλασσα ! se seraient mis à courir seulement parce qu'ils
se représentaient la mer si vivement ?

Non. Le rideau tiré, le disque de chemin de fer et
le mot θάλασσα voulaient et devaient dire davantage.

Il fallait et on voulait que dans l'ami, dans le mécanicien,
dans l'hoplite une adhésion s'éveillât : Oui, mon
ami est chez-lui maintenant, la voie n'est pas libre, la
voilà
en effet cotte mer si longtemps attendue.

Dans l'ami, le mécanicien et l'hoplite naissait donc,
outre la représentation reproduite, une adhésion, en
d'autres termes, pour tout ce procès de signification
l'association entre les représentations du signal et de
ce qui était signalé ne suffisait pas, ce n'est que le
rapport entre la représentation du signal et l'adhésion
à ce qui est signalé qui rend la communication possible (1)142.

70. Et ce qui est vrai pour le mot concret θάλασσα,
est vrai aussi p. e. pour les verbes impersonnels marquant
l'état de l'atmosphère, pour passer maintenant
sous silence d'autres cas. Le pluit latin est une adhésion
simple (2)143.61

71. Dans le même exemple nous pouvons encore faire
ressortir d'une autre manière l'inutilité de l'association
de la représentation pure et simple.

Supposez que lors de la convention l'un des amis fût
entre deux vins. Il avait peu de tension psychologique :
L'association pouvait donc se faire, la disposition d'adhésion
non. Le lendemain, lorsqu'il se lève il a mal au
cheveux, par hasard il regarde la maison d'eu face et
tout à coup il s'avise que ce rideau tiré a un rapport
quelconque avec la présence de l'ami, mais il ne se
rappelle pas à ce moment si cela signifie qu'il est chez
lui ou qu'il n'y est pas (1)144. A quoi nous servirait un
tel langage d'association pure ?

Ou encore : La convention date de six-mois. Mais
l'été est venue et l'homme, qui demeurait au midi, propose
un autre moyen, qui est accepté. Par une seule
et nouvelle convention la disposition d'adhésion a été
séparée de la représentation du rideau, mais l'association
mécanique des représentations subsiste et pourtant
maintenant le rideau tiré ne signifie plus rien.

Ainsi donc nous venons de voir comment non seulement
on peut retrouver l'adhésion dans les faits linguistiques
les plus simples, mais encore comment elle
se détache partout nettement comme la seule chose
essentielle.

72. Et encore elle se montre non seulement dans le
simple signal, dans le mot impersonnel ou le mot-phrase
62en soi, mais aussi et continuellement dans des
locutions de toutes sortes.

“Beaucoup de phrases”, écrit Binet (1)145 en commençant
le compte-rendu de ses expériences à ce sujet,
“quoique comprises ne produisent aucune image appréciable ;
d'autres donnent lieu à des images incomplètes,
fragmentaires ; aucune n'a fait jaillir une image assez
complète pour comprendre le sens de la phrase entière
.
C'est peut-être une des expériences qui démontrent le
mieux le contraste entre la richesse de la pensée et la
pauvreté de l'imagerie.”

Et après chaque expérience nous trouvons toujours
la même conclusion : “Mettons bout à bout les images
de Marguerite, cela ne reconstitue pas du tout le sens
de la phrase que j'ai prononcée (2)146”…. “Si comme documents
on n'avait que les images, il serait impossible,
en vérité, de reconstituer le sens de la phrase (2)147”….
“Qu'on se rende compte de tout ce qui n'a pas figuré
en image dans cette pensée ! (3)148”…. “L'image n'a été
qu'une partie toute petite de cette pensée, et pas la plus
importante (3)149”.

73. Il en est ainsi non seulement dans celui qui
écoute ; mais dans celui qui parle, dans celui qui raconte
aussi les représentations ne forment-elles qu'une
partie toute petite, tout insignifiante de ce qu'il dit consciemment.

“Il me semble,” dit Binet, à propos d'un de ses cas,
“que cette série d'images illustre la pensée à peu près
aussi sommairement que cinq images dans un livre
illustrent vingt pages de récits de voyage (4)150”….
“On a pu remarquer quel nombre considérable il y a eu
de réflexions sans images (5)151”…. “Ce qui ressort avec
évidence, c'est que, chez certains sujets comme les nôtres,
l'image n'a pas le rôle primordial qu'on s'est plu à lui
attribuer (6)152”…. “Nous pouvons conclure, par conséquent,
que l'image n'est qu'une petite partie du phénomène
63complexe auquel on donne le nom de pensée (1)153.
L'esprit n'est pas, à rigoureusement parler, un polypier
d'images
, si ce n'est dans le rêve ou dans la rêverie (2)154.”

“Dans nos observations précédentes,” conclut Binet (2)155,
“l'image était presque toujours visuelle, et elle ne mirait
presque toujours que des objets matériels. J'ai
peine à comprendre, qu'on puisse trouver, en images
mentales l'équivalent de cette pensée si simple exprimée
par Marguerite : je vais être en retard pour la leçon !
Je m'imagine volontiers quelqu'un qui court, ou une
élève effarée qui regarde avec désolation son livre, mais
ce n'est là que du symbolisme. Comprendre, affirmer,
etc., sont, à proprement parler, des actes intellectuels et
non des images.”

74. William James, afin d'ajouter un autre témoignage,
conclut de la même manière.

“We saw (in Chapter IX, The stream of Thought)
that the image per se, the nucleus, is functionally the
least important part of the thought.

The added consciousness is an absolutely positive sort
of feeling, transforming what would otherwise be mère
noise or vision into something understood ; and determining
the sequel of my thinking, the later words and
images in a perfectly definite way (3)156.”

Et finalement pour faire traduire notre dernière pensée
par un autre, nous laissons la parole à Alfred
Fouillée
 : “Auparavant, dit-on, l'organisme ne se
voyait pas fonctionner ; maintenant il se voit, et c'est
tout. — Théorie inexacte, fondée sur une comparaison
contestable. Pour l'être qui dit moi, la conscience devient
aussitôt un facteur de sa propre évolution : dire
moi, ce n'est pas simplement ‘constater’, c'est commencer
à réagir, c'est se faire centre d'attraction, c'est
imprimer une unité de direction à ce qui était d'abord
épais et sans lien intime ; c'est poser sa personnalité et,
dans une inévitable antithèse, poser la personnalité dos
autres : c'est, mystère inexplicable, par un seul et même
acte, entrer en soi et sortir de soi, puisque la pensée
64ne peut se connaître sans connaître autre chose, ni connaître
autre chose sans se connaître elle-même.

Si donc vous faites abstraction de la pensée et de la
conscience quand il s'agit de l'homme, vous mettez de
côté la marque propre de l'homme et du caractère
humain (1)157.”

J'ai peine à me représenter que celui qui examine
les expériences sur lesquelles se fondent les raisonnements
que nous venons d'alléguer, ne souscrive pas à la
conclusion que voici :

L'adhésion, ou quel que soit le nom qu'on veuille lui
donner, est l'essentiel de la pensée, même dans le récit
concret le plus simple, aussi bien pour celui qui parle
que pour celui qui écoute.

Chapitre second
Les catégories grammaticales.

Division des adhésions

75. Il me reste une dernière preuve générale en faveur
des adhésions que je veux tirer du fait : qu'il est
impossible d'expliquer la différence des catégories de
mots et de leur signification par les représentations seules.

Au son : scie répond le même complexe représentatif (2)158
que dans : je scie et ma scie. Et personne n'hésitera à
convenir qu'en français il y. a ici une différence importante
de signification.

De même pour une foule d'autres exemples : voyage,
cours, coupe, fatigue, élève, montre.

Puis les mêmes représentations répondent aux mots :
espoir et j'espère, beau et beauté, blanc et blancheur,
douze et douzaine, paix et paisible, fin et final, etc.

Or cette preuve n'aura de force qu'en tant que nous
pourrons démontrer comment nos adhésions peuvent fort
bien expliquer cette différence.

76. Mais quelle idée, m'objectera un grammairien
de la nouvelle école, avez-vous donc des catégories de
65mots dans la langue ? N'est-il pas évident que ce ne
sont que des divisions factices pour aider la jeunesse
à se familiariser peu à peu avec les constructions vivantes
de la langue toujours changeante ? C'est le régime
du bon plaisir : sans aucune peine on inventerait une
toute autre collection de catégories.

Non, déclare un autre dans le camp de Becker. Ce
ne sont que des divisions fondées sur la logique métaphysique,
le substantif indique une substance, l'adjectif
un accident, le verbe une action, etc. etc.

Puis la grammaire historique fait ressortir d'abord la
différence morphologique. Quelques-uns sont alors de
l'avis de Delbrück et affirment qu'il faut prêter à une
telle classe morphologiquement caractérisée une signification
fondamentale qui réspond à l'ancienne signification
du suffixe en question.

Une autre école : celle de Morris (1)159 c. s. s'y oppose
et déclare que les catégories ont acquis leur forme et
leur signification par l'adaptation.

Provisoirement je ne réponds aux deux premiers que
ceci : ils sont dans l'erreur tous les deux : toute ma démonstration
le prouvera, même sans que nous ayons
besoin de nous y arrêter spécialement.

77. Quant aux deux autres parties, je vais tâcher de
les réconcilier.

Je prends comme point de départ ce principe général,
que des résultats constamment pareils font supposer
aussi des causes toujours pareilles.

Or je trouve pour beaucoup de catégories de mots,
dans presque toutes les langues du monde, pour peu
qu'elles aient atteint un certain degré de développement,
une constance frappante.

En effet on retrouve avec des différences accidentelles
des noms et des verbes dans des langues de toutes
sortes. Et ceux-ci se divisent encore presque partout
en substantifs et en adjectifs, en modes et en temps.

Arrêtons-nous là pour le moment. Les mots de ces
catégories diffèrent presque partout dans leur formation
et leur traitement grammatical. Sous ce rapport les
66catégories ne sont donc pas constantes. Nous n'avons
donc pas à faire le choix entre l'adaptation et l'agglutination.
Toutes les deux sont possibles. Il y a des
preuves pour l'une et pour l'autre.

Mais tout de même il y a constance dans l'essence
de leur signification. Il faut donc qu'il y ait une cause
constante. Il s'agit de la trouver.

Eh bien, nous venons de voir que, même dans l'emploi
le plus simple du mot, l'adhésion doit être regardée
comme l'élément de beaucoup le plus important.
Il ne nous paraît donc pas trop audacieux, si nous
tâchons de ramener la distinction des principales catégories
de mots à des différences de l'adhésion.

Quand donc dans la suite nous parlerons de la signification
fondamentale
d'une catégorie de mots, nous n'y
entendons pas du tout : la signification qu'a voulu exprimer
celui qui le premier a employé ce genre de mots.
Quelquefois en effet il en aura été ainsi, quelqefois non.

Mais ce que nous entendons par la signification fondamentale
d'une catégorie de mots c'est : une différence
d'adhésion, qui peu à peu se présentait nettement à
l'esprit chez différents peuples et qui involontairement
faisait naître une uniformité, aussi dans la forme, pour
tous les mots qui devaient donner expression à une telle
adhésion.

78. Des influences perturbatrices de toutes sortes ont
agi sur ce développement. Il ne faut donc pas nous
attendre à rencontrer un parallèle si frappant et si complet,
si exact jusque dans les moindres détails, de sorte
qu'en nommant les divisions des adhésions, on voie
aussitôt avec certitude à laquelle des catégories de mots
chaque sorte d'adhésion sert de base. Ce serait du reste
par trop surprenant, puisqu'enfin le développement des
faits psychologiques dans l'histoire humaine n'est pas
si simple.

Mais ce que nous voulons, c'est : examiner en premier
lieu la division la plus évidente des adhésions ; puis démontrer
comment les principales catégories de mots
aussi bien dans leur forme et dans leur sémantique, que
dans leur emploi historique et actuel font penser chacune
avec une évidence frappante à une des sortes d'adhésion
déjà nommées.67

Enfin il s'agira de trouver des exceptions et des
contradictions apparentes, mais aussi d'en fixer les raisons
psychologiques.

L'accomplissement entier de cette promesse nous conduira
fort avant dans le dernier livre de cet ouvrage.
Quels que soient les problèmes qu'en attendant nous
aurons à examiner, je prie le lecteur de suspendre son
jugement décisif sur le reste de ce chapitre jusqu'à ce
que lecture soit faite de mes dernières pages sur l'automatisme
psychologique.

79. Donc examinons les différentes sortes d'adhésions.

Quand dans des circonstances ordinaires nous percevons
quelque chose, nous adhérons en vertu de notre
nature consciente à ce qui a été perçu : “oui, c'est là ce
que je perçois.” Et dans le développement ultérieur de nos
idées, nous reconnaissons par la réflexion, qu'au fond
cette forme simple renfermait ce que nous pouvons dire
maintenant en termes plus abstraits : j'adhère à la réalité
présente et en même temps à la manière d'être
de ce qui a été perçu, à l'existence pratique.

Il est évident qu'en démontrant ici la légitimité de
l'immediata illatio : percipi est esse, nous nous écarterions
trop de notre sujet ; nous n'avons qu'à établir le fait
psychologique et à comprendre comment notre conscience
non-sensitive suffit, par son adhésion à ce qui a été
perçu par la voie sensitive, pour expliquer le fait.

80. Cependant le procès ne s'arrête pas là ; car selon
les lois de l'association des représentations il se présente
à notre esprit, outre les choses que nous percevons,
d'autres aussi, fournies par notre souvenir, et il
se peut que nous prenions plus d'intérêt à celles-ci qu'à
celles que nous percevons immédiatement. C'est ainsi
que l'attention est fixée sur la représentation, en d'autres
termes : nous avons la conscience de telle représentation.

Cette dernière phrase montre déjà nettement que
l'adhésion de la représentation — quoiqu'elle se fonde
sur le même acte de la conscience et qu'elle soit indiquée
par le même nom général — est d'une tout autre
nature que l'adhésion de la perception. Car ici nous
n'adhérons pas à ce que nous percevons immédiatement,
ou métaphysiquement : à ce qui est là réellement et
68actuellement
(1)160, mais plutôt nous reconnaissons ce que
nous nous représentons, ce que nous avons perçu autrefois,
ce que peut-être nous pouvons percevoir de nouveau
— métaphysiquement : le possible, l'essence (2)161.

Or nous espérons donner à toutes les deux un nom
intelligible, si dans la suite nous désignons la première
par adhésion de réalité et l'autre par adhésion de potentialité.
Nous employerons aussi assentiment réel et assentiment
potentiel
.

81. On s'étonne peut-être que je n'aie pas choisi
les termes moins recherchés d'adhésions de perception
et de représentation. Mais il se présente des cas où la perception
pour une raison ou pour une autre donne lieu au
doute. Et dans ce cas nous avons à l'occasion d'une perception
non une adhésion de réalité, mais de potentialité. Par
contre une pure représentation peut quelquefois refléter
indubitablement la réalité. En effet lorsque nous percevons
une chose ou un fait p. e. vingt fois par jour,
il va sans dire, que — métaphysiquement à raison ou à
tort, cela n'importe pas pour le moment — en fixant
notre attention aussi sur la représentation pure, nous
allons adhérer non seulement à la possibilité de la chose
ou du fait, mais effectivement à leur réalité toute pure.
Une telle représentation a alors une disposition à l'adhésion
de réalité et équivaut sous ce rapport à une perception.

A. Meinong par son excellente monographie Über Annahmen (3)162
a le mérite d'avoir de nos jours remis en évidence
la différence psychologique entre ces deux adhésions.
Qu'on voie ce travail pour nombre de faits de
tout genre. Sa terminologie et ses divisions cependant
ne me satisfont pas toujours.

Nous ne citerons qu'un seul exemple de la vie journalière
qu'on ne saurait expliquer sans cette différence
d'adhésions.

Il arrive quelquefois, qu'en écoutant un vantard naïf,
qui exagère sans le savoir lui-même et qui donne
69effectivement son récit comme l'expression d'une série
d'adhésions de réalité, nous entendons tout cela fort
bien et sciemment et y adhérons — sans le croire
toutefois, donc — par une adhésion de potentialité.

Nous trouvons le contraire dans les mensonges. Ici
le menteur a fort bien conscience de son récit, il y adhère
— il sait, cependant que le fait n'est pas arrivé comme
il le dit, donc — par une adhésion de potentialité. L'entendeur
qui est de bonne foi cependant donne parfois
dans le panneau, il apprend sciemment le récit, il y
adhère — mais, qui pis est, le croit par dessus le marché,
donc — par une adhésion de réalité.

82. Dans son dernier grand livre (1)163 Pierre Janet
a précisé nettement l'idée de la tension psychologique,
répondant à un grand nombre de faits évidents. Plus
le stade de la psychasthénie est avancé, plus le malade
est incapable de faire des actes psychiques. Or il y a
une régularité assez fixe dans la disparition de ces
actes : quelques-uns manquent régulièrement déjà au
début de la maladie, d'autres se conservent plus longtemps
avec la même régularité. Se fondant sur ses nombreuses
observations, le pathologue renommé établit
une hiérarchie des fonctions psychiques. Ainsi pour certaines
fonctions il nous faut pouvoir disposer de la plus
forte tension psychique. Pour peu que nous souffrions
plus ou moins de la psychasthénie, notre maximum de
tension diminue : et les fonctions les plus importantes
de la hiérarchie de Janet nous sont impossibles. Quand
la maladie devient plus grave, le maximum de tension
décroît continuellement et peu à peu les fonctions psychiques
plus élémentaires même périssent.

83. Or c'est un fait remarquable, et — pourvu que
nous voulions rester fidèles au culte des faits — de la
plus haute importance pour nous autres psychologues,
que Janet après de longues recherches et d'hésitations —
non dans les théories, mais dans l'abondance de ses
faits — a cru devoir placer en tête de sa liste hiérarchique
70une fonction portant un nom tout nouveau : la
fonction du réel
.

Les représentations et leurs adhésions restent jusque
dans la dernière phase de la maladie, elles deviennent
même plus intuitives et plus vives, mais l'adhésion de
réalité quitte la partie : Nous avons donc ici une preuve
pathologique pour l'existence indépendante de l'adhésion
de réalité.

84. Cependant nous rencontrons ici un fait qui nous
rend l'application pratique de cette division très facile.

Il est en effet fort surprenant qu'un psychasthénique,
bien que la plupart de ses facultés soient déjà réduites
à l'inactivité par la tension psychique insuffisante, puisse
tout de même raisonner si longtemps par abstraction et
tant bien que mal soutenir des disputes métaphysiques
de toutes sortes.

Evidemment nous remarquons ici aussitôt, ce que nous
savons déjà par notre propre expérience, que justement
dans l'emploi de termes abstraits et métaphysiques en
-tion, -té, etc., nous ne nous payons d'ordinaire pas
d'une adhésion de réalité, mais que nous nous contentons
d'une adhésion de potentialité. Et nous voilà encore
avancés d'un petit pas.

85. Mais ce qui pour nous, fait surtout la valeur
des observations de Janet, c'est leur ressemblance
frappante avec des phénomènes d'aphasie. Wolff (1)164
p. e. avait remarqué chez Voit et Weiss que tous les
deux pouvaient trouver beaucoup plus facilement des
mots abstraits que des mots concrets. D'ailleurs dans
toutes sortes d'aphasies (2)165 nous retrouvons le même
phénomène, mais d'une manière encore beaucoup plus
typique : d'abord les noms propres disparaissent, puis
71les substantifs concrets, puis les abstraits et ce n'est
qu'alors que les adjectifs commencent à disparaître. Pour
des raisons faciles à comprendre quand on sera plus
avancé dans la lecture de ce chapitre (cf. p. 74) les
verbes disparaissent le plus souvent encore plus tard ;
mais dans ceux-ci c'était l'Indicatif qui tombait le premier.
Alors ils parlent longtemps par Infinitifs jusqu'à ce que
enfin ceux-ci périssent aussi.

Il suffit de donner ici comme exemples quelques périphrases
curieuses.

Au lieu de “ma tante” un malade de Gairdner dit :
“ma plus proche parente du côté maternel”. Donc des
substantifs abstraits seuls et des adjectivs. Un malade
de Piorry voulait demander son chapeau : “Donnez-moi
mon ce qui se porte sur la” Donc plus de
trace de substantifs ni d'adjectifs. Une malade de Deleuze
lui souhaitait le bonjour en disant : “souhaiter le
bonjour” ; l'arrêta avec le mot : “arrêter”, lui racontait
que son mari allait venir, disant : “mari venir”. Donc
plus d'Indicatif, ni Impératif. Rien qu'un Infinitif.

On a risqué toutes sortes d'explications (1)166 désespérées
de ces faits, mais aucune qui tôt ou tard ne fût
insuffisante, vis-à-vis de nouveaux cas. Je crois qu'en
rangeant tous ces cas dans la nouvelle doctrine de
Janet, et en les étudiant par rapport à notre distinction
entre les adhésions de potentialité et de réalité,
nous nous serons rapprochés beaucoup plus de la vérité.
Ainsi ils seront un appui de plus, lorsque tout à l'heure,
nous allons prouver les proportions que voici :

Substantif : Adjectif = Présent de l'Indicatif : beaucoup
d'autres Modes et Temps = Adhésion de réalité :
Adhésion de potentialité.

Mais réciproquement leur explication sera aussi
appuyée par ces proportions que nous prouverons indépendamment.

86. Cependant il faut caractériser une autre différence
dans les adhésions.72

L'école de Herbart a eu surtout le mérite d'avoir
fait ressortir que nos perceptions antérieures d'un seul
et même objet ont une grande influence sur nos perceptions
renouvelées.

Au fond cependant l'expression de cette idée est inexacte ;
car nos sens ne perçoivent rien que ce qui leur
est offert par la réalité ; mais c'est notre adhésion à
cette perception qui diffère.

En effet par l'association les représentations des perceptions
antérieures s'éveillent aussitôt, et alors nous
adhérons à la fusion de ces représentations anciennes
avec la perception nouvelle.

Cette adhésion a cette qualité caractéristique que nous
n'adhérons pas à une seule perception, mais pour ainsi
dire, à une anthologie de plusieurs : la dernière par
rapport à toutes les précédentes, nous l'appelons donc
à bon droit : une adhésion relative.

L'opposition s'offre toute seule : c'est l'adhésion d'une
perception sans aperception (dans le sens de Herbart)
ou c'est l'adhésion d'une perception qui n'est pas sciemment
assimilée (d'après le terme de Wundt) par les
précédentes ; c'est une adhésion à quelque chose de nouveau :
une adhésion absolue (1)167.

Il faut bien distinguer ici. Chaque phénomène extérieur
dont on connaît le nom, et qu'on a déjà aperçu
plus d une fois — qu'il soit une action ou une chose —
est évidemment aperçu dans le sens de Herbart, mais
pour cette raison on n'y adhère pas encore relativement.
C'est que l'adhésion relative — dans le cas primitif du
moins — exige formellement, que le rapport de la perception,
ou de la représentation nouvelle à l'ancienne
devienne conscient comme telle.

Ce serait peine perdue de citer des faits ou une bibliographie
sur cette différence. Toutes les psychologies
après 1850 abondent en ce genre de renseignements.
Et le changement apporté dans la formule de la thèse
de Herbart est amplement justifié par les raisonnements
73préparatoires de ce livre, et est d'ailleurs d'un usage
général chez tous ceux qui outre les représentations
reconnaissent un autre élément plus élevé de la conscience.

Verbe : nom = adhésion absolue : adhésion relative.
Preuves de la morphologie et du sentiment de la langue.

87. Nous venons de voir qu'ordinairement dans une
aphasie croissante ou guérissante les noms disparaissent
plus vite et reviennent plus tard que les verbes.

Est-ce qu'on ne devrait pas chercher aussi la cause
de ce fait dans la tension plus haute de l'énergie psychique
que demandent les noms ?

Déjà Steinthal (1)168 avait compris qu'il fallait une
fonction psychique plus compliquée pour les noms que
pour les verbes.

D'autre part il est aussi hors de doute que l'adhésion
relative est plus compliquée que l'adhésion absolue. -

N'y aurait-il pas un rapport entre les deux ?

Oui.

88. Car si nous avons conscience d'un fait sans plus,
nous adhérons absolument à ce fait seul.

Mais si nous avons conscience d'une chose c. à d. de
quelque chose qui restait à peu près égal à soi-même
dans toutes sortes de perceptions antérieures, nous
adhérons à ce que nous percevons actuellement par rapport
aux perceptions antérieures ou relativement.

L'adhésion absolue d'un fait voilà donc l'essentiel psychologique
du verbe.

L'adhésion relative d'une chose voilà donc la signification
fondamentale du nom.

89. Mais essayons de bien comprendre notre terminologie
et de ne pas penser exclusivement par des
mots.

Ce que subjectivement nous appelons une seule perception
momentanée, actuelle et pure s'appelle objectivement
un fait. Il n'est donc pas absolument nécessaire
74que ce soit dès le commencement un changement
ou un mouvement mécanique, il se peut que ce soit un
état de repos, bref, il se peut que ce soit tout ce que
nous percevons à la fois sciemment dans un seul effort
de l'attention.

La catégorie psychologique (1)169 des choses est secondaire
par rapport à celle des faits, car elle suppose
dans un fait l'élimination de phénomènes, présents aussi
dans des faits antérieurs. Il est évident que l'aperception
de Herbart est aussi secondaire par rapport aux perceptions
pures : en d'autres termes, notre adhésion absolue
est plus primitive que la relative.

Aussi est-ce là la raison pour laquelle tous les substantifs
et tous les adjectifs ont à l'origine une signification
prédicative, ayant rapport à un fait.

Cette catégorie psychologique de faits répond complètement
aux vocables primitifs ou bases, dont le verbe
aussi bien que les noms se sont développés (2)170, un état
de choses que nous retrouvons encore dans plusieurs
langues non-indo-européennes, qui n'ont pas encore nettement
distingué le verbe du nom et qui les déclinent ou
les conjuguent tous les deux de la même manière.75

90. Lorsque l'adhésion relative se développe, nous
ne tardons pas à séparer de chaque fait journalier
plusieurs choses constantes.

Nous ne pouvons avoir conscience que d un seul fait
à la fois, mais nous pouvons fort bien nous représenter
sciemment plusieurs choses ensemble.

C'est pourquoi le nom a un Pluriel et que le verbe
comme tel n'en a pas. Avec le nom nous employons
des numéraux, avec des verbes ce serait absurde.

Un fait embrasse pour nous tout l'espace chaque fois
conscient, une chose n'occupe qu'une partie déterminée
de cet espace.

C'est pourquoi les suffixes des cas locaux sont la
caractéristique des noms.

Une chose dure pour nous tout le temps qui nous est
à chaque moment conscient, un fait ne dure qu'une partie
déterminée de ce temps.

Cela fait que nous trouvons comme forme caractéristique
des verbes : l'indication déterminée du temps.

91. Plus on perçoit cependant, plus grand sera le
nombre de détails de faits qui deviennent constants et
qui s'ajoutent aux choses.

Aussi avec le développement de la civilisation et de
l'intelligence le nombre des noms s'accroît-il d'une
manière inquiétante.

Et moins il reste de détails constants dans les faits,
plus ces faits parviennent à être exclusivement des
mouvements, des changements, des états passagers.

Aussi trouve-t-on, d'accord avec cela, que dans les
grammaires de toutes les langues indo-européennes développées
le verbe exprime au fond le mouvement, le
changement ou l'état passager.

Les mouvements et les changements sortent de choses
et y aboutissent.

De là vient que dans les noms les cas Passif et Actif
se sont développés et plus tard les cas grammaticaux (1)171.76

Mais il n'y a que le nouveau, l'extraordinaire, le
changement et le mouvement qui nous intéressent à la
longue.

C'est ainsi que le verbe devient le moment principal
dans la phrase ; sur ce fait-là tous sont d'accord. Mais
encore — et c'est une observation qu'on a faite moins
souvent — les formes verbales avec leurs éléments temporels
se déterminent eux-mêmes, mais empruntent aux
noms leurs suffixes des cas locaux pour définir le mouvement.

Nos significations fondamentales psychologiques du
verbe et du nom s'accordent donc déjà excellemment avec
leurs caractères morphologiques et fonctionnels. Spontanément
ceux-ci se développent de celles-là.

92. Mais notre sentiment actuel de la langue peut
rendre témoignage également.

Dans j'estime j'exprime l'adhésion d'un fait momentané,
d'un effort actuel de mon attention.

Mais mon estime indique, qu'il y a déjà plus ou moins
longtemps que j'ai ce sentiment, que la personne ou la
chose n'a pas cessé de la mériter, donc quelque chose
d'indéterminé quant au temps.

Das Jésus fut crucifié entre deux larrons le mot crucifié
est une forme verbale et exprime une action momentanée.
Mais le Crucifié est un nom, même un nom de
personne, que nous connaissons depuis longtemps.

Dans : Le soleil se levant dans toute sa splendeur éclairait
le paysage
, le mot levant est une forme verbale.
Mais le levant est un nom, le Levant même le nom d'une
contrée spécialement connue sous ce nom.

Lorsqu'on dit de quelqu'un : Comme ouvrier cet homme ne
vaut rien
, ou bien lorsqu'on dit ironiquement à une bonne
qui a laissé tomber de la vaisselle : Allons bon, maladroite,
brise tout, les dernières parties de ces deux
phrases ne deviennent pas immédiatement des substantifs.
Mais lorsqu'on voit que l'homme en question n'est
77en effet propre à rien, ou que la maladresse de la bonne
devient un défaut, la perception de ces actions est renforcée
par une foule de souvenirs et nous finissons par
appeler l'homme un vaurien et la bonne une brise-tout.

93. On trouve le même procédé dans d'autres langues
que le français (1)172, p. e. en grec (2)173 ἀρχέ-κακος, ἀρχεσίμολπος
et tant d'autres.

On remarquera toujours que l'objet nommé d'un tel
nom est aperçu par de nombreuses perceptions d'une
même action, que, en d'autres termes, la signification
du verbe est ici une adhésion relative.

Mais, remarquera quelqu'un, il va sans dire qu'on
n'appelle pas un objet d'après ce qui ne s'est présenté
qu'une seule fois, mais plutôt d'après un fait qui arrive
continuellement.

Certes, mais il est toujours bon de dire que jamais
et nulle part une forme verbale définie ne se rencontre
en composition avec un nom, et n'acquiert une force
nominale, que justement ici où par hasard (!) la forme
verbale s'était égarée dans la catégorie psychologique
des adhésions relatives.

Ainsi notre raisonnement nous a conduit insensiblement
à un argument sémantique — que le lecteur
bienveillant appuie notre thèse de nouveaux arguments
puisés dans son propre sentiment de la langue — et il
y a à ce sujet encore autre chose qui pourra confirmer
notre thèse.

La preuve sémantique.

94. En effet, si — pour donner d'abord une idée de
la marche de notre démonstration — nous allions voir
78que justement ces sortes de noms qui dans leur signification
se rapprochaient le plus de l'adhésion absolue
devenaient le plus facilement des verbes, que au contraire
ces verbes seuls qui par leur nature ou leur fonction
expriment une adhésion presque purement relative
devenaient des noms et que finalement justement ces
séries de formes qui se trouvaient exprimer une transition
entre l'adhésion relative et absolue hésitaient continuellement
entre la nature nominale et verbale, — il
nous serait permis pour ces raisons seules de conclure
à la justesse de nos significations fondamentales psychologiques.

95. Eh bien, il est possible de fournir en effet cette
preuve.

De tous les noms ce sont bien les compléments nécessaires
des verbes qui se rapprochent le plus de la
signification de l'adhésion absolue. Car quelques verbes
sont si vides de sens que leurs objets, des compléments
prédicatifs ou adverbiaux, nous disent beaucoup plus de
l'action que ces verbes eux-mêmes. Eh bien, dans ces
cas ces compléments, bien que en plus grande partie
encore des noms, ont presque la signification d'une adhésion
absolue.

En. premier lieu donc : les compléments adverbiaux.

Mettre en joue p. e. Par l'omission de l'article après
la préposition nous sentons aussitôt qu'il ne s'agit pas
ici de la joue, comme je la connais de mes perceptions
antérieures, mais de quelque chose de nouveau placé
contre ou près de cette joue, donc d'une adhésion absolue.
Et ainsi de même pour toutes les expressions
pareilles.

Aussi trouve-t-on souvent que ces expressions sont
employées simplement sans verbe.

Rats en campagne (1)174 aussitôt (Lafont. I, 9) = Les
rats se mettent aussitôt en campagne.79

Pain à discrétion = On peut se servir à discrétion
de pain.

Tout à la pointe de l'épée (Lafont. I, 5) = Vous
devez vous procurer tout à la pointe de
l'épée.

Le tout à pied = Nous avons fait tout le voyage
à pied.

Le sabre au poing = Ils avaient le sabre au poing.

Dans les derniers exemples nous rencontrons même
un régime ; donc plus d'idée d'une adhésion relative.
Comment le pied que je connais aurait-il le tout pour
régime ? Mais il y a l'adhésion absolue, quelque chose
de nouveau, un mouvement avec ce pied. Alors tout
s'explique seul.

Une deuxième classe de mots dans les mêmes conditions
sont les compléments prédicatifs et les objets,
(surtout souvent les objets effectifs (1)175), quand ils dominent
intrinsèquement la signification verbale, p. e. :

Il la rend heureuse. On le proclama roi. Il perd
courage. Il fait fausse route. Il court le cachet. Il y
ajoute foi. Etc.

Que les prédicatifs (2)176 ne signifient pas une adhésion
relative, mais absolue, cela ne laisse pas d'être évident
pour quiconque comprend ces termes.

Ce qui les distingue particulièrement c'est qu'ils ne
déterminent pas leurs sujets comme ayant telle ou telle
qualité constante, mais seulement comme ayant ici et
en ce moment telle ou telle qualité.

Mais souvent on adhère aussi aux régimes causatifs
et indirects en même temps qu'au verbe.80

Il court un danger, v. fr. il va le pas, il sent le tabac,
il s'adonne au jeu, il s'applique à l'étude. Au bout du
compte il n'y a même aucune définition du régime en
général qui tienne, excepté celle-ci : un complément fixe
qu'il faut ajouter, pour qu'on ait une idée quelque peu
juste de la signification du verbe.

Aussi Delbrück (1)177 donne-t-il à bon droit comme définition
des verbes transitifs, que ce sont des verbes qui
en vertu de l'usage sont accompagnés d'un complément
direct. Tout à fait d'accord avec cela l'objet, dans
plusieurs langues non-indo-européennes (2)178, est marqué
dans le corps de la forme verbale, tout comme les pronoms
sujets dans l'indo-européen ; l'objet quasi-substantif
devient même dans quelques langues la partie centrale
du verbe.

Il suffit, je crois, pour prouver que l'objet se rapproche
très souvent de l'adhésion absolue.

96. Dans une étude (3)179 — oubliée, à ce qu'il paraît —
C. von Paucker a prouvé pour le latin avec des matériaux
complets, que tous les dénominatifs proviennent des
fonctions nominales nommées (4)180. Et sur ce modèle
tout le monde peut trouver lui-même la preuve pour
toute autre langue indo-européenne.81

Pour le complément indirect je citerai seulement les
parasynthétiques comme : lat. eradicare, lat. vulg. aboculare :
fra. aveugler, etc. Les exemples en abondent
dans presque toutes les langues européennes.

Et ainsi je crois pouvoir quitter la démonstration qui
devait servir à prouver que justement ces sortes de noms
deviennent volontiers des verbes, qui dans leur signification
se rapprochent le plus de l'adhésion absolue
.

97. Ensuite nous avons promis la conclusion justement
opposée pour les verbes qui deviennent des noms.

Nous avons déjà donné la preuve la plus frappante
et la plus universelle dans les composés avec une
forme personnelle verbale comme élément premier. Je
crains cependant qu'il n'y en ait pas encore assez qui
m'accordent que ces formes verbales ont en effet acquis
une valeur nominale. Bien que je veuille en donner la
preuve convaincante ci-après dans le livre sur l'automatisme
psychologique, il y a encore d'autres faits qui
parlent assez clairement en faveur de notre assertion.

Avant tout les anciens composés synthétiques indo-européens (1)181.
Ici la forme verbale est le second élément
d'une composition nominale, de sorte que personne ne
niera ici la nature nominale de cette forme verbale.
Mais ce second élément était-il à l'origine en effet un
vrai verbe ? La forme de l'accusatif dans différents
composés sanscrits est déjà assez suggestive. Mais
comment expliquer d'ailleurs que ce second élément ne
se présente à peu près jamais comme un mot isolé ?
Pour d'autres difficultés je renvoie à Jacobi. Le fait
qu'ici un verbe devenait nom est, à mon avis, indiscutable
après ses raisonnements.

98. Mais la définition de Jacobi, — qui à ce sujet
a d'autant plus de valeur comme témoin irrécusable
qu'évidemment il ne se doutait pas le moins du monde
de notre théorie — montre nettement que ces verbes
exprimaient déjà une adhésion presque purement relative.
Or il dit (2)182 : “Die synthetischen Komposita legen
der Person oder Sache, zu deren päheren Bestimmung
82sie gesetzt werden, eine zeitlich unbestimmte, immer wesentliche
Eigenschaft bei.
” Tout commentaire est inutile.
C'est une qualité connue qu'on a en vue et non un fait
nouveau.

99. La transition d'un second prédicat de la phrase
principale à une phrase relative nominale repose originairement
sur le même phénomène (1)183. La valeur
nominale d'un tel verbe dans la phrase relative indo-européenne (2)184
se fait sentir encore grammaticalement
dans les attractions et dans l'accentuation nominale du
verbe indo-européen dans la phrase relative (3)185. Ce
dernier fait est sans doute la preuve la plus convaincante
que nous puissions fournir ici, mais l'élaboration
nous mènerait à des questions auxquelles nous reviendrons
plus tard (4)186, donc : A bon entendeur salut !

100. Tous les nomina agentis aussi, formés de radicaux
purement verbaux se rangent ici. Car on ne donne
pas tel nom d'agent à une personne à cause d'une action
qu elle a faite une seule fois, mais parce qu'on la lui a
vu faire continuellement. En d'autres termes, lorsqu'on
formait le nom d'agent la forme verbale signifiait déjà :
83“il fait cela toujours, j'ai vu cette action déjà tant de
fois chez lui” : une adhésion relative.

Tout cela me donne quelque droit de conclure que
ces verbes seuls deviennent des noms qui, soit par leur
nature soit par leur fonction, indiquent déjà une adhésion
presque purement relative
.

101. Enfin : la différence entre l'adhésion relative
et absolue n'est pas un abîme : comme partout il y a
ici aussi des transitions de toutes sortes. Mais on ne
saurait attribuer au seul hasard que les formes qui
occupent en premier lieu ces transitions hésitent justement
aussi entre la nature nominale et verbale. Il va
sans dire que ce sont les Participes et les Infinitifs que
j'ai en vue.

A tous deux je voudrais donner la signification fondamentale,
psychologique de prédicatif. Par sa qualité
d être un déterminatif du sujet (une chose), ce prédicatif
se range parmi les adhésions relatives, par sa
qualité d'être le déterminatif du fait il se range parmi
les adhésions absolues, mais la dernière tendance est la
plus forte.

Aussi voyons-nous encore quelque fois percer la signification
permanente dans l'adjectif verbal indo-européen
en -to-s (invictus, invincible, etc., dans différentes langues) (1)187,
mais presque toujours l'adhésion absolue des
faits l'emportait.

Les Participes présents et passés parvenaient quelquefois
à l'état de noms d'agents, quand le même prédicatif
était applicable à une seule personne dans des
actions de toutes sortes, p. e. : mendiant, got. berusjos,
weitwods, mais le plus souvent ils continuaient à signifier
quelque chose d'accidentel, un fait, mais toujours
tel ou tel fait d'une personne permanente.

Je ne crois pas que l'infinitif ait été un nom abstrait
d'action en indo-européen. Dans sa signification finale
et de supin il était naturellement prédicatif, dans l'accusatif
avec l'Infinitif de même à l'origine (2)188, au § 809
84Brugmann rassemble encore beaucoup de cas qu'au sens
précis du mot il appelle “Praedikativ”. Que l'Infinitif
avec les verbes auxiliaires soit prédicatif, cela au fond
est aussi évident que pour les Participes au même cas,
qui cependant par l'intermittence de leur accord sont
plus convaincants : Cf. je les ai vus. J'ai vu les enfants.
Et ainsi la preuve sémantique pour la signification
fondamentale du verbe et du nom, que nous avions en
vue, a été indiquée dans ses traits principaux.

102. Nous ajoutons ici un seul fait.

C'est que dans la phrase narrative la plus simple chaque
affirmation se bifurque en deux adhésions successives de
la même réalité (1)189. La première, le sujet, est une
adhésion relative, la deuxième, le prédicat, une adhésion
absolue. A côté de cette forme de phrase, il y en a
beaucoup d'autres qu'il nous faut laisser de coté pour
le moment.

103. Et ainsi je crois avoir directement et indirectement,
in germine du moins, fourni la preuve de mon
assertion que la distinction entre l'adhésion absolue et
relative répond tout à fait aux catégories grammaticales
indo-européennes de nom et de verbe. Où il n'y a pas
d'adhésion absolue, il n'y a pas de verbe non plus :
plus ou moins une adhésion est absolue, plus ou moins
le caractère du mot est verbal. On peut raisonner de
la même manière, comme nous avons vu pour l'adhésion
relative et le nom. Donc la cause psychologique du verbe
et du nom sont les adhésions absolue et relative
.

Substantif : adjectif = adhésion de réalité : adhésion de potentialité.
Preuves empruntées à la morphologie et au sentiment de la langue.

104. Maintenant nous allons examiner la même chose
pour les adhésions de réalité et de potentialité. (Voir
§ 80, etc.)85

Y a-t-il dans la langue, d'abord parmi les noms, une
différence grammaticale répondant à cette distinction
psychologique ?

Oui. Le nom se divise en substantif et en adjectif.
L'adhésion de réalité se fait sentir dans le substantif,
l'adhésion de potentialité dans l'adjectif.

La disposition de la preuve est identique à celle de
notre démonstration donnée ci-dessus (1)190.

105. En premier lieu donc l'adjectif a ses degrés de
signification. Justement parce que ce qu'on exprime n'est
qu'une possibilité, cette possibilité peut être réalisée à
un degré plus ou moins haut : mais le substantif n'a pas
de degrés de signification (2)191, ce qu'on désigne par un
substantif est ou n'est pas.

Deuxièmement le substantif à son propre cas local,
l'adjectif ne fait que s'accorder avec lui, où souvent
même il ne le fait pas.

Le substantif seul est sujet ou objet ou pour ne pas
nous borner à l'indo-européen : le substantif seul a un
cas actif et passif. Evidemment. Comment une action
réelle pourrait-elle sortir d'une possibilité ou aboutir ?
Le cas local pour la même raison. Des potentialités
n'ont pas lieu.

Troisièmement un nombre. On ne peut compter que
des choses réelles. Il y a toujours infiniment de choses
86possibles
. On saurait bien compter des possibilités, mais
c'est une abstraction, dont nous parlerons tout à l'heure
quand nous traiterons des jugements analytiques.

Quatrièmement le substantif a un genre, et il n'a qu'un
seul genre, c. à d. on estime la chose signifiée d'après
sa manière d'être constante et générale, on lui donne
une place fixe dans son appréciation (1)192. L'adjectif
n'a pas de genre, ou tout au plus il s'accorde en genre
avec son substantif, en d'autres termes il a autant
de genres qu'il y en a dans une langue. La qualité
désignée elle-même n'a pas de place fixe dans le
milieu environnant, c'est une possibilité, qui peut se réaliser
tantôt ici tantôt là, ce n'est pas une réalité séparée.

Cinquièmement, le substantif a un article, un déterminatif,
pour indiquer que ce qui est désigné a une
place fixe dans son attention. L'adjectif n'a d'article,
qu'au seul cas où il est employé substantivement. C est
ainsi qu'il se formait dans toutes sortes de langues indo-européennes,
mais surtout en germanique : des noms
d'agents et toute la déclinaison faible des adjectifs,
parce qu'ici le suffixe -ne comme déterminatif individualisait (2)193.

Ainsi les particularités morphologiques et fonctionnelles
s'accordent encore une fois à merveille avec nos catégories
psychologiques.

106. Mais notre propre sentiment de la langue peut
encore rendre témoignage, car bien que cela semble
difficile à cause des nombreuses transitions, le sentiment
de cette différence est pourtant très vif en nous. Il ne
87s'agit que de lui donner l'éveil. Quant à moi j'y réussis
surtout dans la transition.

Quelqu'un dit p. e. à son ami : Quel bon vent vous
amène, mon bon ?
Distinctement on sent dans le deuxième
bon un surplus de signification (1)194 : outre les qualités
possibles et ses nuances de sentiment, il a maintenant
aussi le sens de la personnalité réelle de l'ami. Aussi
est-ce là une des raisons mal interprétées (2)195, pour lesquelles
la conception scolastique de la langue veut voir
ici à tort et à travers une ellipse.

Ou si l'on veut le contraire du phénomène ? Employez
un substantif adjectivement. Il n'a plus toute sa plénitude :
un des éléments de signification se perd irrévocablement :
l'existence réelle de la chose désignée (3)196.

Voilà le maître. Il est maître de la situation. Le maître
autel
.

La preuve sémantique.

107. Mais nous voulons aussi faire parler le sentiment
de la langue des temps antérieurs par les faits sémantiques.
Et cela nous sera beaucoup plus facile que
pour le verbe et le nom.

D abord ces substantifs seuls sont avant tout devenus
adjectifs qui, pour la cause que l'on voudra (4)197,
ont pris la signification d'une pure adhésion de potentialité :
ce sont les abstraits.

Delbrück le dit expressément (5)198 et cite comme
exemples le sanscr. tapúṣ chaleur, chaud ; vápuṣ beauté,
beau. etc.

Paul (6)199 donne aussi des exemples, cependant sans
souscrire formellement à la règle, e. a. v.h.all. schade
et fruma : et Willmanns (7)200 p. e. v.h.all. brācha, etc.
88Meyer-Lübke (1)201 constate le fait formellement : “l'adjectif
prend la place d'un substantif abstrait.” De même
Walter Otto avec nombre de beaux exemples (2)202.

En m'appuyant sur ces analogies et sur la nature
primaire de l'assentiment réel je range ici encore les
riches matériaux réunis par Brugmann sous le titre :
Suffixgleiche Adjectiva und Abstracta (3)203.

108. Mais outre les abstraits (4)204 il y a encore un
autre emploi de substantif qui approche souvent assez
près de la signification d'une adhésion de potentialité.
Ce sont encore les prédicatifs. En effet un déterminatif
qui n'est attribué au sujet ou à l'objet de la phrase
qu'en vue du prédicat est perçu plus ou moins comme
exprimant une possibilité. De là vient que dans différentes
langues modernes l'emploi prédicatif est le pont
que doivent passer tous les substantifs pour entrer dans
le domaine des adjectifs.

109. Deuxièmement ces adjectifs seuls deviennent
substantifs qui avaient déjà pris la signification d'une
adhésion de réalité presque pure.

C'est en premier lieu le contexte qui souvent en est
la cause, lorsque le sens montre suffisamment à quel
être réel cette qualité, n'étant que possible en soi, est
attribué (5)205. Or dans ce cas-là un tel adjectif substantivé
ne devient un vrai substantif que lorsque la qualité
possible soit s'efface, n'est plus sentie comme telle (6)206,
89comme p. e. in altum, la haute mer, merum (vinum) =
du vin pur, soit — et cela se présente surtout pour
des personnes — qu'elle est assimilée à l'existence
réelle de la chose nommée (1)207, p. e. juvenis, vindex,
servus, major : maire, senior : sire, seniorem : seigneur,
etc.

110. Deuxièmement ce cas se présente, lorsque des
adjectifs pour une raison quelconque ne peuvent être
dits que d'une seule chose déterminée ; en d'autres termes,
lorsque nous ne pouvons nous représenter la qualité
possible, que réalisée dans cet objet spécial (2)208 ; ainsi
testa (dies) : fête, ficatum (jecur) : foie, mais surtout
dans des adhésions techniques : (la) tangente, (la) verticale,
(le) potentiel, (l') Indicatif, (le) Subjonctif, etc.

111. Enfin, de même que, les adhésions relatives
et absolues, les adhésions de potentialité et de réalité
ont certaines formes de transition qui hésitent entre les
deux. Et parallèles avec celles-là nous trouvons aussi
dans la langue une série de mots qui flottent entre la
nature adjective et substantive.

Ici se placent évidemment en premier lieu les mots
qui ne s'emploient que prédicativement. Que leur signification
se trouve entre nos deux adhésions, nous
l'avons déjà démontré ci-dessus. Mais ils hésitent aussi
dans leur forme, car dans quelques langues ils s'accordent,
dans d'autres non : et bien qu'ils soient le plus
souvent perçus comme adjectifs, ils n'admettent pour la
plupart pas de degrés de signification. Voici quelques
exemples français : capot, maître, fat, drôle, farce, crâne,
canaille, des noms de couleurs : chamois, lilas, mauve,
orange, etc., puis une foule de mots Participes d'origine (3)209.

112. Les adjectifs employés substantivement au neutre
logique avec l'article singulier le, ou au pluriel avec
90l'article les se trouvent dans les mêmes conditions : p. c.
le beau, le juste, les belles, les justes. D'une part il
semble que ce soient des adhésions de potentialité : une
qualité possible comme telle, ou toutes les personnes
possibles qui possèdent une certaine qualité ; d autre part
on a souvent en vue un groupe réel, déterminé de personnes
ou de choses spécifiées par cette qualité. Or à
cette duplicité psychologique répond leur caractère vague
dans la langue. Car bien que par l'article qui les précède
et par leur déclinaison ils paraissent être perçus
comme substantifs, je ne connais aucune langue où des
mots dans cette fonction soient devenus des substantifs
réels (1)210.

Ainsi nous avons donc fourni la preuve sémantique,
du moins dans ses traits principaux.

113. Encore un fait pour conclure.

Il est certain qu'il y a eu en indo-européen une période
où les différences morphologiques entre le substantif
et l'adjectif n'existaient pas encore (2)211.

Y avait-il peut être un autre indice morphologique ?

114. Oui, la vṛddhi, qui est surtout restée féconde en
sanscrit (3)212. Car dans différentes langues indo-européennes
nous retrouvons cet allongement de la voyelle du
radical, lorsqu'un mot eut une signification abstraite ou
potentielle.

skr. mánas, intelligence ; mānasás, intellectuel.

gr. ἄνεμος, vent ; ἠνεμόεις, venteux.

lat. avis, oiseau ; ōvum, ce qui a rapport à l'oiseau, œuf.91

letto-slave *ṷorno-s, corbeau ; *ṷōrnā, qui ressemble
au corbeau, corneille.

got. hana, coq ; v. saxon hōn, qui a rapport au coq,
poule.

Alors le changement des suffixes pourrait être expliqué
par le fait que ces abstraits ont été interprétés
comme adjectifs.

115. Mais si l'allongement de la voyelle du radical
en indo-européen avait cette fonction psychologique, et
surtout si Buck a raison en voyant dans ce changement
de forme non exclusivement un fait secondaire, mais
aussi un fait absolument primaire, pourquoi les suffixes,
qui sous tous les rapports montrent un changement
identique de forme et de signification, n'auraient-ils pas
fait la même chose ?

Ou quelle objection pourrait on faire à l'assertion que
la formation de ce que les grammairiens appellent “le
féminin” par l'allongement de je à iê, soit un phénomène
analogue ? Le rapport des radicaux en e/o à ceux
en ā, quelque obscur qu'il soit d'un point de vue phonétique,
se range sans doute psychologiquement dans le
même cadre.

Pourquoi l'allongement du got. qinō ne serait-il pas de
même nature que celui du got. qēns ?

La signification purement féminine aussi bien que le
sens collectif se laissent fort bien dériver de l'adhésion
de potentialité.

En effet chez tous les peuples non-civilisés la femme
n'est toujours que celle qui tient de l'homme, quelque
chose qui est dans un rapport intime avec l'homme ;
et les collectifs ne sont qu'une autre vue de la même
potentialité, parce que toujours ils ne signifient que la
“(mögliche) gesamtheit der eigenschaften des stammwortes” (1)213,
donc encore la potentialité et non la réalité.92

Une analogie intéressante nous est offerte par le thème
pronominal *sio qui en germanique comme en celtique
ne s'emploie que pour le singulier féminin, et pour le
pluriel de tous les genres. Cf. aussi le skr. amī (1)214 et
l'ags. héo, hie, hí.

Mais que cette hypothèse-vṛddhi soit vraie ou non,
en tout cas l'opposition entre les collectifs, qui par eux-mêmes
peuvent avoir une signification singulière ou
plurielle, et les substantifs concrets, qui ne peuvent
pas avoir cette double signification, forme encore une
classe nombreuse de vieux noms indo-européens qui
viennent confirmer que notre distinction entre les adhésions
de potentialité et de réalité est en effet une force
vivante dans la langue.

116. Enfin en m'appuyant sur les matériaux et la
démonstration de van Wijk (2)215 j'admets que l'adjectif
indo-européen de la forme normale s'est développé du
Rectum oxytonon, qu'à l'origine il a donc été tout à fait
identique à ce qu'est devenu le génitif des substantifs.
Le moment où notre distinction psychologique devenait
consciente était le point où ils se séparaient. Lorsque
désormais on percevait encore le rapport d'un tel Rectum
avec l'emploi absolue du Nominatif, de l'Accusatif, du Locatif,
ou avec l'emploi également attributif, mais pourtant
autrement caractérisé des autres cas, les grammairiens
l'appelaient un génitif ; lorsqu'au contraire on y adhérait
comme à une potentialité pure, il se perdait dans
la détermination de la réalité à laquelle il se rapportait,
il s'accordait et devenait adjectif (3)216.93

117. Et ainsi nous avons vu que là où l'on ne sentait
plus ou pas encore de différence entre l'adhésion de
potentialité et de réalité, il n'y avait pas non plus de
différence grammaticale entre l'adjectif et le substantif
et que plus ou moins on sentait la différence psychologique,
plus ou moins la différence grammaticale se
faisait valoir. Nous pouvons donc conclure sans crainte :
qu'il faut chercher la cause psychologique de la différence
grammaticale entre le substantif et l'adjectif dans
le sentiment de la différence entre les adhésions de réalité
et de potentialité.

Indicatif : Subjonctif et Optatif =
= Présent : Prétérit et Futur =
= Duratif : Perfectif et Aoriste =
= Assentiment réel : Assentiment potentiel.

118. Ce que nous avons fait pour les adhésions relatives
et le nom, nous l'avions promis aussi pour l'adésion
absolue et le verbe.

Cependant notre preuve ne pourra pas être si régulière
qu'elle l'était jusqu'ici. Car une abondance de
formes s'est développée, si inépuisable, tant étudiée de
tous les côtés, en revanche si hétérogène, que si nous
voulions poursuivre quand-même la méthode suivie jusqu'ici,
ce livre ne finirait pas.

Nous serons donc obligés de nous borner à énumérer
toutes les catégories grammaticales de verbes dues à la
différence entre l'assentiment réel et potentiel chaque
fois avec une preuve succincte.

119. Or en premier lieu l'Indicatif présent exprime
une adhésion de réalité, le Subjonctif et l'Optatif une
adhésion de potentialité.94

Nous avons ici pour nous le témoignage de tous les
grammairiens ou peu s'en faut, à cause de l'évidence
immédiate de la vérité avancée.

Cependant la plupart voient originairement dans l'Optatif
un mode du désir, et Delbrück et les siens aussi
dans le Subjonctif un modo de la volonté (1)217. Ce n'est
pas moi qui veux le nier. Mais l'un n'est pas incompatible
avec l'autre. Lorsque donc Lattmann (2)218 vint déclarer
qu'il faut que toutes ces significations de désir
et de volonté se soient développées de la potentialité,
ou lorsque Mutzbauer (3)219 avec des matériaux complets
menace de prouver que du moins l'Optatif est certainement
à l'origine un mode du sentiment, — pour laisser
maintenant de côté Dittmar (4)220 et la littérature américaine (5)221
à ce sujet — j'ai placidement pris note de
tout cela et j'ai conclu que par cette méthode syntactique
et sémantique seule, ce problème ne saurait être
résolu.

120. J'ai donc cru devoir prendre ici un autre chemin,
le chemin morphologique, tout en ne perdant pas de
vue les résultats syntactiques et sémantiques déjà
obtenus.

Or le Subjonctif se présente sous deux formes :

soit, et c'est là la règle, avec une voyelle thématique
longue, p. e. grec φέρωμεν, sanskr. bhárāt, futur lat.
ferēs ;

soit, et c'est aussi une exception bien documentée, avec
une voyelle thématique brève, lorsque l'Indicatif est
athématique p. e. au futur lat. eris, erit à côté de es et est.

Dans des cas pareils l'idée s'impose que l'une des
deux formes est née de l'autre et alors celle qui se
présente le plus souvent et qui plus tard parvenait
même à remplacer peu à peu l'autre, réclame naturellement
95la priorité. Si nous admettons qu'il en est
ainsi, l'exception se laisse facilement expliquer en disant
que par la fréquence de l'allongement d'une voyelle à
cause de la contraction, on prenait cette voyelle longue
aussi comme le produit de la contraction d'une voyelle
thématique double et que le groupe formel (1)222 du Subjonctif
se différenciait donc comme Indicatif avec intercalation
d'une voyelle thématique ou tout simplement
un Indicatif allongé d'une manière quelconque (2)223.

Jusque-là ce n'est qu'une hypothèse comme tant
d'autres, elle explique les faits ; on ne saurait faire aucune
objection, mais rien ne la prouve bien positivement.
Pour peu que nous y réfléchissions, une lumière inattendue
ne tarde pas à se répandre.

La forme primitive du Subjonctif se trouverait donc
dans la voyelle thématique allongée. Or il est simplement
impossible de penser ici à un degré long mécanique.
La seule chose donc qui nous reste, c'est la vṛddhi.

Or, la vṛddhi verbale nous la possédons déjà dans les
aoristes à allongement : lat. frēgi : got. brēkun, lat. ēdi :
got. frēt, lat. ēmi : ags. nom, lat. vēni : ags. cwōm.

Et justement la vṛddhi était aussi dans les noms
le caractéristique des formes avec une signification de
potentialité ; l'Optatif ne serait alors qu'un Subjonctif
très ordinaire des verbes avec un suffixe en-je, qui tout
comme dans les noms en signe de la potentalité changeait
ici en-iē (3)224. Mais est-ce que le rapport de e/0 à ā,
qui ne paraît être explicable par aucune apophonie
mécanique, aurait peut-être aussi une telle signification
dynamique ? Car ce rapport aussi est parallèle dans le
96nom et le verbe : Dans les noms il forme des collectifs
et des féminins, dans les verbes le Subjonctif italo-celtique
en -ā, donc partout des potentialités (1)225.

Skr. jánī : got. qinō : qēns = Optatif : Subjonctif :
aoriste à allongement.

— “Seulement” — “Mais” — “Mais !” —

Oui, moi-même je vois aussi bien des mais, qui au
cas où tout cela serait vrai, attendent une réponse.
Mais je ne me croyais pas obligé d'étouffer sous les
cendres de mes propres objections cette suite de pensées,
qui, il y a déjà quelque temps, flamboyaient dans
mon esprit en réfléchissant sur les problèmes en question.
Qui sait ? Peut-être mes difficultés ne sont pas des difficultés
pour d'autres et réciproquement. S'il se présentait
en effet des obstacles insurmontables, je céderais
volontiers la place à quelque chose de mieux.

121. La différence entre la ratio recta et obliqua n'est
pas autre (2)226. Est-ce que le propre de la raison indirecte
n'est pas justement qu'on ne se prononce pas
sur la réalité de ce qui est dit ? Oui, cette construction
curieuse avec ses Optatifs, ses Subjonctifs et ses Infinitifs
dans les langues classiques, avec ses phrases commençant
par que et si dans les langues modernes est —
c'est notre sentiment de la langue qui nous le dit (3)227
une catégorie nettement distinguée pour les adhésions
absolues de potentialité.

122. Troisièmement : Le Futur et le Passé n'ont pas
exclusivement et non plus primitivement rapport au
temps, ils expriment aussi et depuis plus longtemps la
potentialité (4)228 : “Cela est arrivé, cela peut encore arriver,
97cela arriverait-il ?” Et que peu à peu l'idée métaphysique
du temps ait pris le pas sur la potentialité
n'exclut pas que celle-ci toujours dans différentes circonstances
vient maintenir son ancienne supériorité et
que dans plusieurs faits sémantiques l'ancienne hiérarchie
renversée se fait encore sentir. Les phrases : “Il
en sera ainsi, pour sûr” (1)229, “Si j'avais dit un mot, on
vous chassait (aurait chassé)” sont encore purement
potentielles. Faut-il que je rappelle les Futurs védique,
grec et latin avec la forme du Subjonctif (2)230, ou les
propositions irréelles conditionnelles en grec avec leur
Prétérit-Indicatif, le Conditionnel en roman et en sanscrit :
une complication du Futur et de l'Imparfait, l'Aoristus
gnomicus et l'aoriste analogue dans les comparaisons
d'Homère (3)231 ?

Nous avons déjà mentionné la vṛddhi des aoristes à
allongement dans le § 120.

123. Une illustration frappante de la façon dont de
notre adhésion subjective de potentialité Je-me-représente-cela
pouvaient se développer aussi bien le Futur que
le Prétérit, nous l'avons dans le radical indo-eur. men-,
qui signifie dans toutes sortes de langues aussi bien
avoir l'intention que se souvenir. Oui, le sanscrit mānyate
et le grec μέμονα sont devenus de vrais verbes auxiliaires,
l'un pour le Futur et l'autre pour le Prétérit.
Voir Delbrück : Grundriß, Syntax, II, p. 469.98

124. Qu'il me soit permis de m'arrêter encore un
moment aux auxiliaires avoir et être, qui dans différentes
langues ont été employés ou sont encore en usage
comme l'expression du passé et du futur en même
temps (1)232.

Le français a : j'aimer-ai à coté de je les ai aimés,
du verbe avoir.

Le latin a : amābō et amābam, (de l'indo-eur. bheṷā
= être (2)233.

Comme ils sont éminemment subjectifs ! Ils dégradent
l'action principale jusqu'à n'être qu'une possession personnelle,
qu'une qualité personnelle, pas l'ombre d'une
reconnaissance de réalité hors de nous, mais la marque
infaillible d'une représentation ou d'une imagination qui
n'est que personnellement consciente : l'adhésion de la
potentialité. Et ainsi nous comprenons aussi leur confusion
dans des langues de toutes sortes.

125. Nombre de significations particulières de l'Imparfait
grec et latin s'expliquent alors.

Mais la bibliographie énorme sur les temps dans les
langues classiques, que je n'ai pas du tout étudiée en
entier, m'exhorte à la prudence à ce sujet.

Aussi ne veux-je citer qu'un petit passage de W. Jerusalem,
qui ici, après tout ce que nous venons d'avancer,
aura probablement plus de force convaincante que dans
le contexte original.

“Das Imperfectum bezeichnet, so heißt es, meistens
eine in der Vergangenheit dauernde oder sich wiederholende
Handlung. Der Psychologe wird nun darauf
aufmerksam machen, daß es keineswegs darauf ankommt,
ob die Handlung wirklich gedauert oder sich wiederholt
hat, sondern darauf, daß der Redende sie als solche
vorstellt. Man würde also, glaube ich, weit richtiger die
Regel so formulieren : Das Imperfectum wird im Lateinischen
99und Griechischen gewählt, wenn der Redende
eine vergangene Handlung in ihrem Verlaufe darstellen
will, d. h. wenn er will, daß sie als solche vom Hörenden
vorgestellt werde” (1)234.

En tout cas il faut qu'on fasse bien attention à cette
distinction. Le fait que c'est effectivement une réalité
qu'on a en vue, n'exclut pas qu'on veut surtout faire
sentir cette réalité comme représentée.

Dans un tel cas il y a pour ainsi dire à la fois une
adhésion de réalité et de potentialité ; et celle des deux
qui l'emporte fixe l'expression dans la langue. (Au fait
il n'y a évidemment pas deux adhésions à la fois, mais
elles se confondent. Cependant cela revient au même
pour l'intelligence de la langue.)

Dans les noms j'aurais déjà pu relever le même fait,
surtout dans les cas de vṛddhi. En effet il est assez
clair que, lorsqu'un Indo-Européen parlait d'une femme,
d'une corneille, ou d'un œuf déterminés, c'était effectivement
souvent une réalité qu'il avait en vue. Aussi
est-ce là la raison pour laquelle ces mots sont devenus
plus tard le plus souvent des substantifs. Mais cela
n'empêche pas que très souvent cette réalité ne fût surtout
comprise comme une potentialité comme : celle
qui tient de l'homme, celui qui tient du corbeau, ce qui
tient de l'oiseau ; et c'est là ce que la vṛddhi fait entendre.

126. Il n'est pas de ma compétence de dire si la
conjugaison définie et indéfinie en hongrois, si le Parfait
et l'Imparfait sémitiques (2)235 et les modes fictifs,
dubitatifs et conjonctifs de différentes langues font supposer
la même distinction ; mais le peu que j'en sais
me le fait du moins supposer (3)236.100

127. Nous verrons dans notre dernier livre que les
assentiments potentiels occupent évidemment parmi les
oxytons indo-européens un rang très important, pour ne
pas dire monarchique. Ne pourrait-on pas partir de là
pour expliquer la mutabilité d'accent dans les verbes ?

Pour moi je tiens pour établi que dans l'indo-européen
primitif deux formations verbales se présentaient côte
à côte, dont l'une avait l'accent sur la première et
l'autre sur la dernière syllabe de la base. Il n'est pas
nécessaire évidemment que ces deux formations aient eu
toutes les personnes et tous les nombres. Je regarde
cela même comme fort peu probable.

128. On les appelle ordinairement : la formation du
présent et la formation de l'aoriste. Je me contenterai
de ces dénominations, pourvu du moins qu'on veuille
prendre aoriste dans le sens large, indéterminé, que lui
accordent ordinairement les grammairiens grecs (1)237 et
de ne pas lui substituer aussitôt notre acception moderne
d'aspect perfectif.101

Car elle est absolument non prouvée encore l'opinion
de beaucoup de savants que dans les temps reculés de
l'indo-eur. primitif le présent aurait eu une signification
catégoriquement durative et l'aoriste une signification
catégoriquement perfective.

On comprendra donc que je suis fortement tenté d'y
substituer autre chose : à savoir ma distinction entre
réalité et potentialité.

Dois-je résister à la tentation ?

J'ai laissé s'écouler une année depuis que la pensée
m'en est venue, mais finalement j'ai cru devoir céder.

Ce sont surtout les articles de Holger Pedersen (1)238,
et de Hans Meltzer (2)239 qui m'ont fait pencher de ce
côté. A la question si l'indo-européen — entendez la
langue qui précédait immédiatement la dispersion des
peuples — a connue les différents aspects, Pedersen
répond : “daß die Aktionsarten in der Idg. Ursprache
überhaupt keine grammatische Rolle spielen” (1.1., p. 223).

Hans Meltzer est un peu plus prudent dans sa réponse
et dit (1. 1., p. 210) :

“Nach all dem dürfen wir wohl mit gutem Grande
annehmen, daß dem Idg. der Ausdruck der Aktion zu
Gebote stand, werden uns jedoch davor hüten, bestimmen
zu wollen, wie weit die Neigung und Fähigkeit dazu
reichte.”

A vrai dire, cette conclusion ma étonné. Je m'étais
attendu en effet, après la critique exercée par lui sur
les arguments en question (p. 207-209), à cette conclusion :

“Nous pouvons admettre pour de bonnes raisons que
le caractère perfectif ou duratif se faisait sentir plus ou
moins clairement dans l'un ou l'autre verbe, mais devons
rejeter non moins décidément l'existence de deux catégories
caractérisées comme telles dans l'indo-européen
avant l'émigration des peuples.”

Eh bien, si ces catégories de signification étaient
seulement, au cas le plus favorable, en train de se former
dans la dernière période de l'indo-européen, il est impossible
que ce soit elles qui aient occasionné dans le
102pré-indo-européen (que H. Hirt se plaît à reconstruire)
une séparation aussi fondamentale dans le vocalisme et
dans toute la construction des bases.

129. Mais peut-être pourraient-elles alors renvoyer
à des catégories plus anciennes ?

Parfaitement et leur forme nous montre la voie à
suivre.

Meltzer écrivait déjà que le perfectif et le duratif
ne peuvent en tout cas être nés qu'après la séparation
du verbe et du nom. Mais le pré-indo-européen ne
connaissait pas encore cette séparation. Si donc nous
voulons rechercher dans ces temps primitifs des catégories
correspondantes il faut que celles-ci soient en tout
cas de nature :

à se rencontrer dans les verbes aussi bien que dans
les noms.

à nous montrer leur signification et leur formation
tant dans les verbes à venir que dans les noms.

à ressembler dans leur formation à nos aspects.

à manifester une signification d'où se dégage sans
peine celle des aspects.

130. Eh bien, nos groupes d'assentiments réels et
potentiels satisfont à toutes ces exigences.

Ils sont possibles dans le nom aussi bien que dans
le verbe. Cf. § 104, etc., § 118, etc.

Ils manifestent leur signification spécifique et leur
formation originale dans le verbe et dans le nom
de plus tard. Ibid.

Une de leurs formations, à savoir le principe de
l'oxytonaison et de la barytonaison (pour ne pas
parler des autres), est parfaitement identique.

Les significations durative et perfective se dégagent
sans peine de la réalité et de la potentialité.

Nous devons nous arrêter un peu plus longtemps à
ce quatrième point.

Il va de soi que les catégories de l'assentiment réel et
de l'aspect duratif sont les plus anciennes (1)240.103

Nous n'avons donc à démontrer que, lorsque les assentiments
potentiels se séparent des assentiments réels,
les premiers dégagent graduellement dans les thèmes
verbaux la signification perfective.

131. Cette évolution est, par rapport à l'idée, aussi
facile à comprendre qu'elle peut l'être.

Par une forme verbale perfective “bezeichnet man die
Erreichung des Abschlusses der Handlung und zwar auf
der Zeitstufe der wenn auch noch so weit erstreckten
und dadurch farblos gewordenen Gegenwart(1)241. Sarauw
parle même d'une “abstrakte Gegenwart(2)242. Rodenbusch
l'énonce encore plus explicitement : Die präsentische
Aktionsart, die die ursprüngliche Ausdrucksweise
repräsentiert, geht darauf aus, einen Vorgang
naturgetreu so wiederzugeben, wie er sich abspielt ; die
aoristische Aktionsart nimmt eine irgendwie geartete Reduktion
des Vorstellungsinhaltes vor
. (loc. cit. p. 123 et 143.)

Au fond tout assentiment est potentiel, du moment
qu'il ne concerne pas l'objet immédiatement présent et
pour le lieu et pour le temps.

On le voit : le perfectif est une espèce du genre potentiel.

132. Mais nous voyons dans la pratique aussi cette
consubstantiation partielle confirmée par les faits.

Nous avons rangé plus haut (§ 122) l'aoriste gnomique
parmi les assentiments dont le caractère potentiel saute
aux yeux. Mais Streitberg a démontré avec évidence
dans sa conférence bien connue du congrès philologique
de Dresde que les aoristes avec leur accentuation sur
la deuxième syllabe du thème peuvent avoir une signification
nettement future ou impérative. Hirt ensuite
a assimilé non sans raison (3)243 le Subjonctif avec cet Injonctif
d'aoriste, tandis que nous nous sommes efforcés
à notre tour (voir le § 120) d'y rattacher l'optatif comme
troisième élément (4)244.104

Nous avons rapporté déjà en note (§ 126) les définitions
de De Lagarde des aspects perfectifs et duratifs
en sémitique. Et ces définitions ne parurent-elles pas identiques
à nos assentiments de réalité et de potentialité ?

Désire-t-on le voir de plus près dans les périodes de
langue qui soient plus à notre portée ? Ne voyons-nous
pas en slave, en celtique et en germanique se manifester
une signification de possibilité, de potentialité,
presque en même temps que l'aspect perfectif ?

Pour le celtique consulter Thurneysen, KZ. 37, p. 52 sq.

Pour le slave et le celtique Sarauw, KZ. 37, p. 161 sq.

Pour le germanique je rappellerai seulement ici :
l'emploi des infinitifs perfectifs en ga-, gi-, ge-, après
les auxiliaires de mode, après mogen et kunnen surtout,
le ge- généralisant ; pour le reste je renvoie aux
faits et à la bibliographie cités par H. van Swaay, dont
je ne partage ordinairement pas les considérations (1)245.

133. Je rapporterai encore pour finir un fait significatif
emprunté à la langue actuelle. Lorsque noua
examinons au point de vue de l'aspect les dénominatifs
plus récents nous sommes frappés par ce fait, que ceux
qui dérivent d'adjectifs et de subjectifs abstraits sont
presque tous perfectifs, tandis que ceux qui dérivent de
substantifs concrets sont en grande majorité duratifs.

Dans mon édition hollandaise j'ai prouvé cette thèse
avec un matériel suffisant d'exemples néerlandais. Cependant
comme l'aspect est chose délicate par excellence
je n'ose pas entreprendre la même chose pour d'autres
langues. Mais chacun pour soi peut réunir dans les matériaux
des grammaires une aussi bonne série d'exemple
frappants pour sa propre langue, ou mieux encore pour
son propre dialecte.

134. Tous ceux qui croient avec Wundt et Hirt
que le verbe indo-européen est né du nom, trouvent ici
un argument décisif en faveur du fait que le perfectif
105remonte à la potentialité et le duratif à la réalité, argument
qui dispense de plus longs raisonnements.

On a déjà pu voir dans ce qui précède et lire expressément
dans le § 89 qu'en cette question je me
sépare entièrement de Wundt. Son raisonnement à perte
de vue sur ce sujet (1)246 ne me paraît qu'une simple
dispute de mots, où il ne s'est pas donné la peine de
pénétrer plus avant dans les significations psycholologiques
intimes du verbe et du nom.

Aussi son argumentation ne prouve-t-elle autre
chose qu'il y a eu un temps où conjugaison et déclinaison
ne s'étaient pas encore constituées distinctement.
L'argumentation de Hirt (2)247 ne porte pas plus loin.
Eh bien, je leur accorde cela. Même je me suis efforcé
de me former une conception claire et nette de ces
mots primitifs ou bases et de leurs catégories primaires.

Les mots primitifs étaient, abstraction faite du sentiment,
des adhésions absolues, se scindant bientôt en adhésions
réelles et potentielles. Elles donnèrent, comme
nous le montrerons encore une fois plus loin, naissance
aux adhésions relatives. La catégorie primitive cependant
continuait toujours d'exister.

Et c'est ainsi que se développèrent le verbe et le
nom, comme nous l'avons démontré abondamment. Eh
bien les faits que nous venons de citer fournissent dans
ce système aussi une preuve frappante en faveur de
notre thèse. Si en effet les verbes, actuellement formés
d'adjectifs et de noms abstraits, c'est à dire d'adhésions
potentielles, sont tous perfectifs ; si les verbes formés
de substantifs concrets, c'est-à-dire d'adhésions réelles,
sont presque tous duratifs : il est tout naturel de conclure
par analogie que tous les perfectifs sont formés
eux aussi de bases potentielles et que tous les duratifs
primitifs ont été engendrés par les bases réelles.

Cela n'est plus seulement admissible, mais certain, du
moment que les deux couples ont une particularité
morphologique très caractéristique commune, in casu :
l'accentuation. Nous disons certain pour autant qu'on
106peut parler de certitude quand il s'agit de faits préhistoriques.
Et ainsi je crois pouvoir conclure du moins
pour l'indo-européen que dans le verbe aussi la différence
entre l'assentiment réel et potentiel se fait sentir
partout et toujours.

Les jugements analytiques.

135. Ce n'est que maintenant que nous avons l'occasion
de nous occuper d'une exception, qui dans sa
complexité d'irrégularités cohérentes semblerait presque
anéantir tout ce qui a été démontré ci-dessus, et à laquelle
nous avons dû renvoyer à plusieurs reprises.

Carl Svedelius a été le premier qui dans son livre
fort méritoire : L'analyse du langage, Upsala, 1897, dans
un but purement linguistique, ait attiré l'attention sur la
différence importante entre ce qu'il voulait nommer des
communications de procédé et des communications de relation.
Pourquoi ces deux noms si singuliers et cependant
non tout à fait exacts ? S'il se fût mêlé un peu
de philosophie, il aurait su que les péripatéticiens depuis
des siècles avaient déjà connu sa distinction retrouvée
et la désignaient par des noms différents, surtout :
justicia synthetica et analytica. Kant a joué sur
ces idées pour mettre à l'abri ses judicia synthetica à
priori. Que depuis la distinction n'en soit pas devenue
plus claire pour les profanes, cela s'entend ; passe encore
ces termes mais, qu'un savant, fort instruit du reste,
crût pouvoir inventer encore une fois cette différence en
1897 ?… Voilà une chose contre laquelle je proteste
par l'emploi des noms anciens.

Judicia analytica sont des vérités éternelles que le bon
sens reconnaît aussitôt, pourvu qu'on comprenne les termes :
p. e. Sous le même rapport un tout est plus grand
que sa partie.

Judicia synthetica sont des vérités pratiques, qui bien
qu'on comprenne les termes, demandent encore de nouvelles
connaissances extérieures pour que nous puissions
les former : p. e. L'éléphant du Jardin zoologique est mort.

Cette différence est ici d'une grande importance pour
nous, parce que apparemment les jugements analytiques
dérangent tout notre raisonnement.107

136. Or d'abord ils ont le plus souvent comme sujet,
donc comme substantif : une possibilité pure.

Deuxièmement nous employons presque toujours avec
une telle possibilité l'article, un déterminatif que toujours
nous avons cru pouvoir réserver aux réalités seules.

Troisièmement le verbe : la copule abstraite n'a en
aucune manière la signification d'une adhésion réelle
absolue, car elle s'emploie justement pour le temps
illimité.

Eh bien, ces exceptions loin de renverser notre thèse
la confirmeront et l'appuieront.

137. En tout cas il faut croire que les judicia analytica
sont un développement postérieur, parce qu'ils supposent
un degré de civilisation beaucoup plus élevé,
même la pensée philosophique (1)248.

Dans Homère p. e. où dans nombre de sentences l'occasion
s'offrait en effet, on n'en saurait trouver que fort
rarement des exemples tout purs ; c'est toujours l'Aoristus
gnomicus : Voilà comment cela s'est passé souvent, sans
doute la même chose arrivera, ou un Présent avec la
vague signification temporelle de : le plus souvent et
toujours, ou bien sans verbe et alors nous n'avons pas
à nous en soucier.

138. Lorsque les jugements analytiques commençaient à
être en vogue — en tout cas longtemps, très longtemps
avant Homère — des raisons intellectuelles contribuaient
à concevoir dans un jugement pareil les noms comme
substantifs.

Car une abstraction comme telle a cela de commun
avec les choses, qu'elle est durable. Les abstractions
font partie du système d'idées que nous avons toujours
à notre disposition. Et lorsque plus tard l'emploi déterminatif
des articles devenait de plus en plus général
108pour nous désigner quelque chose de déterminé que
nous avions encore à notre disposition, soit par l'entourage
soit par la conversation précédente, on s'explique
facilement que nos abstractions aussi aient pris cette
forme (1)249.

Puis : marquer les différentes relations qui existent
entre les idées d'un même groupe, ce qui est la fonction
caractéristique des judicia analytica, ne consiste qu'à
leur indiquer leur place par rapport aux autres dans le
système. C'est ainsi que se forme une “Wertcategorie” (2)250,
il est vrai beaucoup plus vague, mais toujours pareille
à celle qui donnait leur genre au substantifs concrets.
Et ainsi nous avons, à côté de l'image intérieure sensitive
que nous avons du monde, ou plutôt derrière
celle-ci une autre qui ne l'est pas.

139. Mais reste la difficulté des copules. Car la différence
linguistique essentielle entre les judicia analytica
et synthetica — comme Svedelius l'indique très justement
et le défend contre des objections qu'on lui avait
faites (3)251 — se trouve dans le fait que la forme personnelle
du verbe dans les analytica ne contient absolument
aucun circonstanciel de temps
. Notez-le bien : absolument
aucun
. Donc non plus un de nature vague : le
plus souvent, toujours
. Ceux-ci font encore nettement
supposer l'induction sentie, et tant que l'induction est
sentie, il n'y a pas de judicium analyticum.

Nous concluons immédiatement de ce qui précède que
la copule n'est pas un vrai verbe (4)252. Or si cette conclusion
de théorie est confirmée par les faits ce sera
une nouvelle preuve pour la justesse de nos thèses.

Les faits la confirment en effet ; car la copule primitive
est un pronom
. Nous le voyons encore si distinctement
en basque, où la copule da ne peut être rangée
109dans aucun verbe, mais est identique au pronom préfixé
à tous les verbes transitifs (1)253.

En vieil égyptien (2)254 c'est encore plus évident, si c'est
possible, puisque ici la copule diffère encore selon le
genre et le nombre et que ses modifications sont toutes
parallèles au vieux pronom démonstratif.

En Haussa (3)255 les trois pronoms personnels remplissaient
les fonctions de la copule, selon que la 1re, 2e ou
3e personne était sujet. Peu à peu cependant le pronom
de la 1re personne eut le dessus, de sorte qu'à présent
les deux autres ont disparu.

Dans un glossaire de l'Yquita (fin du 18e siècle) les
trois pronoms personnels quija = ego, quiaja = tu, ino =
ille
sont aussi donnés dans les significations respectives
de sum, es, est (4)256. Dans quelques textes sommaires
du 18e siècle en Tzotzile tout pareillement (5)257.

Le Nahuatl et la langue d'Encounter-Bay répètent
le pronom personnel, par manière de copule devant le
nom prédicat.

Les préfixes marquant le genre dans les langues du
groupe Bantou remplissent la même fonction. Bref il en
est ainsi dans toutes les langues où le nom prédicatif
est conjugué.

Or est-ce qu'il ne nous serait pas permis de supposer
la même chose en indo-européen ? On trouve tout de
même en sanscrit et souvent les pronoms personnels
110employés comme copules. Voir Ad. Holzmann : Grammatisches
aus dem Mahābhārata
, Leipzig, 1884, p. 34.

Peut-être aussi dans les formes, très anciennes en ce
cas, du type yastāhē. Voir la bibliographie et encore
une autre explication possible de ce fait dans O.Böhtlingk :
Die erste Person Sing. Medii des umschriebenen
Futurs im Sanskrit
, IF. VI, 1896, p. 342, etc. En revanche
asmi et asi se présentent aussi en sanscrit dans la signification
de je et de tu, et asti est souvent une simple
particule équivalant à notre or. Faits et littérature dans
Speyer : Syntax, § 311, § 2 et § 3, et Vedische und
sanskrit Syntax
 : Buhlers Grundriß, p. 75. Pareil phénomène
se voit aussi en vieux irlandais ; d'où viendrait
autrement le d dans les formes du Praesens indicativi
conjuncti ? Le pronom général de la 3e personne c'est
le d. Eh bien ce pronom redoublé servait de copule à
la 3° pers. du sing. — Il formait en outre avec les désinences
personnelles les autres formes du verbe être.
Le moyen irlandais a encore conservé comme copule
les pronoms personnels purs (1)258.

Dans deux langues d'allures fort anciennes, le latin
et le lituanien, la copule occupe régulièrement une
autre place dans la phrase que les autres verbes. Ceux-ci
se trouvent à la fin de la phrase, la copule suit immédiatement
le sujet (2)259.

Mais il me semble que l'étymologie fait supposer la
même chose.

Il nous est certainement permis de regarder le *se
démonstratif, à cause de sanscr. asaú : lat. is-te : ombr.
es-to (3)260 et par analogie avec *me : *eme, *ḱe : *eḱe,
*ne : *ene, comme étant originairement *ese.

Le radical du verbe indo-eur. être est vu les formes
*és-ti, *sé-nti, etc. aussi *ese (4)261.

D'où ce pronom a-t-il donc reçu ses terminaisons personnelles ?
Cela ne fait pas la moindre difficulté.111

Car du temps où la copule naissait, une forme fixe,
comme nous verrons dans notre dernier livre, s'était
déjà établie pour mettre en rapport des substantifs : la
forme personnelle du verbe.

Il n'y a rien d'étonnant à ce que le pronom *ese
suivît cette tendance.

C'est une pure analogie, une contamination, si l'on
veut, comme on peut en citer une foule. Or d'après
ces deux formes *es-ti et *sé-nti, qui se présentent dans
toutes les langues indo-européennes, que je sache, se
développait peu à peu, dans la plupart des langues du
moins, tout un paradigma Praesens Indic. et Conj. Mais
pour les autres temps et modes le “Suppletivwesen”
devait le plus souvent prêter assistance. Le verbe être
continue toujours à s'identifier davantage avec les autres
verbes. Tout comme en arabe, le prédicat est déjà senti
comme objet dans plusieurs langues modernes : je la
suis, pas : je suis elle ; angl. it was him ; holl. : als ik
hem was, etc. Comparez aussi Delbrück, Grundriß,
Syntax
, I, p. 370 sq.

140. Et ainsi nous croyons avoir démontré que cette
couche secondaire de phrases analytiques, dont évidemment
les parties sont devenues productives à leur tour (1)262,
ont emprunté toutes leurs catégories aux couches primaires
synthétiques, et cela pour des raisons très faciles
à concevoir dans la norme indiquée. Et cette couche
secondaire loin de démentir la primaire, comme elle
semblait faire d'abord, la présuppose plutôt comme base
nécessaire, la confirme donc.

Enfin je fais remarquer que par le progrès de la civilisation
et de la pensée scientifique, le nombre des substantifs
ayant une signification abstraite et compliquée
s'accroît de plus en plus. L'exemple le plus frappant est
certainement le sanscrit scientifique (voir IF. 14, p. 236).
Wunderlich relève encore une différence marquante
entre le style nominal (donc secondaire) et le style verbal
(donc primaire) dans Goethe (Faust) et Wagner.112

Une troisième différence typique entre les adhésions
et comment elle se montre dans la langue.

141. Il nous faut encore ajouter une troisième grande
catégorie aux précédentes.

Lorsque nous nous rappelons le développement des
représentations des choses, comme nous l'avons examiné
dans notre chapitre précédent, l'expérience nous apprend
que nous pouvons adhérer à toutes ces phases.

Tant que les représentations de choses, pour rester
dans la terminologie de Binet, s'approchent de zéro, il
ne se présente pas de nouvelles difficultés. Evidemment
notre adhésion devient moins détaillée, à mesure que
les détails diminuent dans la représentation. Cependant
au moment où nous avons atteint zéro, en d'autres termes,
s'il ne reste qu'une représentation in potentia, sans
aucune intuition, nous avons le fait remarquable que
Störring (1)263 a caractérisé, très justement pour son interprétation
à lui, par le nom de “ Gegenstandsvorstellung”,
mais que, conforme à la démonstration donnée ci-dessus
et à celle qui va suivre immédiatement nous voulons
nommer adhésion indicative. L'adhésion d'une représentation
plus ou moins intuitive sera nommée dorénavant :
adhésion significative.

On se rappelle du livre précédent (note 3 du § 32)
que presque tous ceux qui jusqu'à présent avaient relevé
l'existence des représentations in potentia les identifiaient
ou plutôt les confondaient avec l'acte de l'intelligence,
que maintenant nous avons reconnu comme
l'adhésion indicative.

142. C'est pourquoi je donne d'abord une description
aussi fidèle que possible de ces faits psychologiques
selon Th. Meyer et Witasek, qui les ont analysés le
plus exactement, pour déduire ensuite de ces données-là
ma distinction entre les représentations in potentia
(Witasek la nomme unanschauliche Vorstellung tout court)
et l'adhésion indicative.

Prenons pour avoir un exemple pratique le résultat
113psychique d'entendre dire : Sonate pathétique. Cf. ci-dessus
le § 32.

“Les représentations des séries de tons sont indiquées,
non reproduites. C'est ainsi qu'il naît en nous la connaissance
de quelque chose qui est perceptible par l'oreille
,
sans aucune imagination de l'ouïe, la connaissance d'une
perception antérieure
, sans que l'imagination n'y soit pour
rien, une indication nette et claire, de sorte qu'il paraît
impossible que nous confondions la chose désignée avec
une autre, mais toujours, sans que nous ayons aucune
notion distincte du contenu indiqué
(1)264.

“La connaissance intuitive donne une image de la
chose, achevée jusque dans les détails, tandis que la
connaissance indicative ne fait qu'insérer cet objet dans
la pensée par un symbole, un signe, une indication.

L'une est à l'autre comme un portrait aux lettres du
nom, ou comme la reproduction phonographique d'un morceau
de musique à la mélodie imprimée sur des portées
de musique ou comme la solution constructive d'un
problème géométrique à la solution analytique.

La connaissance indicative est comme le billet de
banque, qui sans valeur aucune en soi-même, n'emprunte
sa valeur extrinsèque qu'à l'or de la banque dans lequel
on peut le convertir dans des circonstances favorables,
in casu l'attention. La connaissance intuitive au contraire
a comme le louis d'or son prix et sa valeur en
soi-même” (2)265.

Qu'est-ce que nous avons donc dans cette connaissance
indicative. Aucun détail sensitif (3)266, pas la moindre
intuition ? Donc une représentation inconsciente ou une
représentation in potentia.

D'autre part : une indication subjectivement claire (3)267 ;
114on sait ce qu'on se représente. Donc conscience, donc
adhésion.

Mais une seule et même chose ne saurait être à la
fois consciente et inconsciente. Il y a donc ici deux
faits psychiques différents : une représentation inconsciente
et une adhésion consciente.

Il sera bien inutile de démontrer expressément que
celle-ci peut être aussi bien une adhésion de potentialité
que de réalité. Cela dépend de ce que la représentation
a une disposition à l'adhésion de réalité
ou non.

143. La transition entre la représentation in potentia
ou la disposition privilégiée et la disposition dépossédée
ou irrévocable n'offre plus de difficulté. Cf. le § 35.

Voit avait fort bien conscience de savoir ce que
c'était qu'une feuille et pourtant il ne savait aucun détail
sensitif et il ne parvenait pas non plus à s'en souvenir :
sa représentation était donc inconsciente, même
irrévocable, et pourtant il en avait en effet une adhésion
de réalité
.

Il en est plus ou moins de même des auteurs psychopathiques,
des vrais Psittacistes et des Nominalistes,
mutatis mutandis aussi des réthoriqueurs et des symbolistes.

144. Nous avons vu dans le chapitre précédent que
la force intuitive des représentations peut changer et
varier selon les individus, et même selon leurs dispositions
psychiques momentanées (1)268.

Toutefois pour des raisons extérieures il peut y avoir
quelque régularité.

D'abord il se peut que dans certaines circonstances
il ne vaille pas la peine de nous représenter l'objet
et d'y adhérer significativement, c.-à-d. lorsque les
deux interlocuteurs comprennent sans cela ce dont il
s'agit.

Deuxièmement lorsque l'automatisme de la langue exige
à tel endroit de la phrase un mot avec une signification
d'adhésion d'une nature déterminée (p. e. absolue
ou relative) et que pour d'autres raisons nous trouvons
115le moment peu propre à nous mettre en frais d'attention
pour ce mot.

De ces deux cas se développe toute une série de
catégories de mots dans la langue. Une fois pour toutes
je renvoie ici à R. de la Grasserie : Des mots auxiliaires,
supplétifs et explétifs
, Paris, 1901, passim.

145. Ainsi lorsqu'on parle d'une ou de plusieurs personnes
connues, on les appelle par leur nom propre (1)269,
par un pronom personnel, démonstratif ou indéfini.
Ceux-ci peuvent désigner la réalité, le genre, le nombre,
sans donner la moindre idée de leurs qualités : je, celle-ci,
l'autre, quelqu'un.

De même pour des choses ou des lieux de notre
entourage, ou des sujets concrets aussi bien qu'abstraits
qu'on a toujours à sa disposition ou sur lesquels on
avait pour le moment fixé l'attention. Pensez aux pronoms
relatifs et anaphoriques.

On comprend déjà par les cas nommés qu'une adhésion
indicative de potentialité aussi n'est pas rare.
Les pronoms possessifs, démonstratifs et indéfinis : mon,
son, tel, même, des adverbes : ainsi, continent, couci-couci,
et toutes les sortes de noms de nombre (2)270 fournissent
des exemples en foule, qui presque tous par
leur concordance nominale trahissent nettement leur
nature d'adhésions de potentialité, sans faire paraître
rien de leur signification fondamentale.

Tous ces exemples se rangent dans notre première
catégorie d'adhésions indicatives.

Parmi celles de la deuxième il faut compter nombre
de parties de la phrase que, depuis quelque temps on
s'est mis à nommer fort significativement : des sujets
provisoires ou vides, des objets vides, des circonstanciels
vides (3)271.116

Dans les verbes impersonnels météorologiques le sujet
grammatical est de cette catégorie, un sujet vide.

Nous avons un sujet provisoire dans il faut, il me
tarde de, il m'en coûte de, etc.

On a des objets vides dans : l'emporter sur qqn, le
céder à qqn, l'échapper belle, etc., s'en aller, s'apercevoir,
se repentir et ainsi dans tous les verbes réfléchis
propres.

Parmi les compléments vides je compte : Il y va de…, y
voir clair, en rester là, c'en est fait, que le Prof. Verdam
d'un point de vue historique a désigné par le nom
peu flatteur d'excroissances.

146. Jusqu'à présent nous n'avons nommé ici que des
mots exprimant des adhésions relatives, mais les adhésions
absolues ne font pas non plus défaut.

L'auxiliaire suppléant faire (1)272 p. e. est un type expressif
de notre première sorte. De même ainsi dans la
signification de : comme ça p. e. en apprenant à quelqu'un,
à faire quelque chose. D'ailleurs dans bien d'autres cas
comme : faire bonne mine, il fait beau, courir risque,
tirer vengeance, etc., etc. (2)273 le verbe vide ne fait
qu'indiquer le temps et le mode, dans d'autres langues
encore le sujet et l'objet, mais sans trahir rien de sa
signification spéciale ; ou plutôt au fond ils n'ont plus
de signification propre, ils ne font qu'un avec le substantif,
qui à lui seul donne la signification à l'expression
complète.

Enfin il en est de même pour tous les verbes auxiliaires
(quelques-uns ont une signification où entre le
sentiment, mais nous en reparlerons) et sous ce rapport
le basque — du moins parmi les langues qui me sont
connues — est sans rival.

Dans faire comme verbe suppléant et quelques autres,
il est clair qu'ils sont de la première catégorie (3)274.117

Dans faire bonne mine, etc., la raison, et par conséquent
la classification sous 1° ou 2° n'est pas aussitôt
claire. Nous y reviendrons, mais en basque avec sa conjugaison
difficile il est évident que l'automatisme verbal
compliqué exhortait à l'économie dans le nombre des
verbes. Le petit nombre qui restaient en sont venus
presque tous à l'état de purs mots formels (1)275.

147. Il va sans dire que ma deuxième classe d'adhésions
indicatives est absolument secondaire, tandis
que ma première peut être nommée au même degré
primitive.

Qu'on compare enfin avec cet exposé sommaire sur
l'adhésion indicative l'explication succincte aux pages
294-95 de l'article déjà cité de C. von Paucker (KZ., 26),
laquelle semble être obscure d'abord, mais qui après
une étude sérieuse se trouve être claire comme le jour.
Il est remarquable de voir comment notre synthèse
psychologique construite tout à fait indépendamment de
lui, confirme l'analyse de son sentiment de la langue
et comment, réciproquement celle-là est confirmée par
celle-ci.

148. Et enfin de même que la phrase narrative la
plus simple contient deux adhésions hétérogènes sous le
rapport de la conscience de l'aperception (de Herbart)
(en d'autres termes : une adhésion relative et absolue),
ainsi ces mêmes adhésions sont dans des circonstances
normales aussi intuitives à un degré différent. Le sujet,
une adhésion relative, est aussi une indicative. Le prédicat,
une adhésion absolue, est une significative. La
preuve ? Les formes personnelles du verbe, dont quelques
unes du moins sont assurément nées par composition
d'un radical verbal et pronominal. Cf. le
§ 102.

Consultons encore une fois le § 36. Alors nous apprenons,
eu égard à ce qui a été démontré ici, que dans
un mot composé on adhère toujours significativement à
118un des deux éléments, tandis qu'on n'adhère qu'indicativement
à l'autre. Et ainsi nous voyons ici la première
analogie entre la composition et la phrase, qui examinée
plus en détail dans notre dernier livre apportera une
lumière et une vie nouvelles dans des matériaux morts
et obscurs de toutes sortes (1)276.

Difficultés générales et conclusion.

149. J'ai passé un peu plus vite sur ces derniers cas,
parce que en effet ce que nous venons de démontrer
est fort simple et généralement reconnu. Mais aussi
parce que ici en fin de compte et avec plus de force
que jamais des difficultés se seront présentées à mes
lecteurs. Celles-ci cependant, pour garder quelque ordre
dans le développement de nos idées, ne peuvent être
résolues que dans notre dernier livre.

Je veux pourtant les formuler ici, pour détourner dès
maintenant le soupçon que j'aurais négligé des points
d'une si haute importance.

Premièrement.

“Tout cet exposé de la signification des parties du
discours est sans valeur aucune, puisque ces parties du
discours empruntent surtout leur signification spéciale à
leur fonction dans la phrase” (2)277.

Il s'ensuit immédiatement que deuxièmement :

“Vu l'unanimité des psychologues et des linguistes
il est indubitable que la phrase seule est une unité
primaire dans la langue et que le mot n'est qu'une abstraction
secondaire.”

C'est à peu près en ces termes que Brugmann dans
son Abrégé de Grammaire comparée, p. VII, Remarque,
119a tâché de mettre hors de combat le livre le Ries que
nous venons de citer.

Je ne suis pas pédagogue et je n'ai jamais enseigné
ni la Grammaire ni la Syntaxe. Je ne puis donc pas
juger de la partie méthodologique dans la démonstration
de Ries. Mais ce dont je peux juger fort bien — c'est que
Ries dans la conception parallèle de “Wort” et de
“Wortgefüge”, tous deux comme des unités grammaticales
et psychologiques, a raison, tout à fait raison,
malgré tous les idolâtres de la phrase que personne,
linguistes et psychologues ensemble, ne peut définir.
C'est que je me promets de prouver solidement dans
mon dernier livrre.

150. Enfin pour résumer :

Je ne prétends pas du tout que tous les verbes signifient
toujours une adhésion absolue, ni que tous les noms
expriment toujours une adhésion relative. Il est certain
qu'il n'en est pas ainsi
.

Je ne prétends pas non plus que le premier Indo-européen
qui a employé un adjectif ou un Subjonctif
eût en vue une adhésion de potentialité, etc. C'est bien
possible, mais cela importe peu
.

Je crois seulement avoir prouvé que les catégories de
mots dont il a été question ont pour signification fondamentale
les adhésions données, en d'autres termes,
que la différence qui peu à peu s'est fait sentir entre
ces adhésions, a été la cause pour laquelle ces catégories
se sont différenciées et ont subsisté ; ou si elles
devaient périr pour une raison quelconque, pourquoi
elles ont reparu sous une tout autre forme mais avec
la même signification.

Je réunis ici dans un schéma les principaux résultats
de ce livre.

151. Ce qui doit avoir frappé le lecteur c'est que
dans ce livre nous avons effleuré presque toutes les
parties du discours variables par la déclinaison ou la
conjugaison, mais que nulle part ou peu s'en faut, nous
n'avons parlé des indeclinabilia.

Aussi est-ce aux indeclinabilia que le livre suivant
est consacré presque en entier.120

tableau adhésions dans la langue | absolues (verbes) | relatives (noms) | de réalité | de potentialité | significatives | indicatif prés. | duratif | indic. fut. et prét. | subjonctif | optatif | aoriste et perfectif | substantifs | adjectifs | indicatives | auxiliaires de temps | auxiliaires de mode | pron. personnels etc. | noms propres | pron. possessifs etc. | noms de nombre121

Livre troisième
Sentiment et appréciation

Le sentiment comme facteur de sémantique statique

152. On a longtemps débattu la question de savoir (1)278
si le sentiment de la joie et de la douleur était une
qualité accessoire de la perception objective ou bien une
fonction autonome de la conscience. Les cas récents expérimentaux
et pathologiques (2)279 cependant ont démontré
que d'abord la perception et le sentiment ne se
manifestent pas en même temps — dans les incitations
plus légères la perception objective précède ordinairement,
dans des lésions plus graves nous sentons d'abord
la douleur — et deuxièmement que dans des circonstances
de toutes sortes elles peuvent se présenter séparément,
aussi bien une perception de par sa nature
tort pénible sans douleur, qu'une douleur, — où pourtant
la perception joue ordinairement un rôle — sans
perception
.

Mais selon le principe déjà plus d'une fois cité ces
fonctions là sont autonomes qui peuvent se manifester
indépendamment les unes des autres, donc aussi celles
dont il s'agit ici.

153. Nous avons donc appris à connaître un nouvel
élément psychique à côté de la perception objective : le
sentiment de la joie et de la douleur. Aussi longuement
qu'on a disputé et qu'on disputera encore sur l'essence
du sentiment, tous les psychologues modernes conviennent
122que la joie et la douleur en sont les manifestations
typiques. C'est donc dans celles-là que suivant la
bonne méthode il faut que nous cherchions notre définition
pour en éprouver ensuite la valeur sur un domaine
plus étendu.

Toutes les impressions perçues représentent quelque
chose, répondent à une réalité placée vis-à-vis de moi.

Mais les sentiments de la joie ou de la douleur ne
représentent rien, ne constituent pas la connaissance
d'un non-moi réel.

Je perçois ne peut signifier que je perçois quelque chose.

Je ressens de la joie ou de la douleur signifie je me
sens moi-même en joie ou en douleur, ou ne signifie rien.

Les impressions perçues constituent mon κόσμος νοητός,
l'image objective que j'ai du monde.

La joie ou la douleur, bref les sentiments, constituent
mon moi, comme je le ressens immédiatement dans tous
les moments de ma vie consciente.

Et voilà que nous avons déjà donné notre définition.

Les sentiments sont des qualités, des expériences momentanées
du moi ; les sentiments sont des dispositions
du moi, comme nous les éprouvons ou les ressentons
immédiatement à chaque moment (1)280.

154. Examinons maintenant les autres sentiments,
pour voir s'ils répondent à la définition que nous avons
trouvée, et observons en même temps continuellement
les éléments psychiques les plus voisins, pour voir si
peut-être là notre définition est aussitôt en défaut. Si
elle passe par cette filière, nous pouvons la nommer
universelle et exclusive, elle sera donc bonne.

Prenons le sentiment de la certitude. J'ai p. e. examiné
la loi physique de la conservation de l'énergie, j'ai observé
123les expériences qui la démontrent, j'ai vérifié les
calculs, j'ai bien considéré les difficultés qu'on y a opposées,
et j'ai fini par adhérer à la loi. Mais à cette
adhésion se joignait un sentiment de certitude indiscutable :
Aucun doute ne peut plus se glisser dans mon
esprit, je me sens sûr et certain. Qu'est-ce que je ressens
maintenant ? La conservation de l'énergie ? Non, j'y
adhère. Mais je me sens certain moi-même : le moi dont
j'ai directement conscience en ce moment.

Le sentiment de la tendance est aussi très important.
Je m'avise d'un dessein. La représentation me devient
intuitive. J'adhère à la possibilité. Et je désire le réaliser.
C'est ce que je sens. Mais encore qu'est-ce que je
sens ? le dessein ? la possibilité ? non je sens mon moi intime
dans la disposition du désir. Mais voilà que des obstacles
s'opposent. On me contrarie. Mes efforts sont
déjoués. Mais si alors mon désir était fort, il grandit
encore au lieu de céder à l'opposition. Je persiste donc
tout de même. Et ce n'est qu'alors que je sens mon
aspiration lutter contre l'opposition. Qu'est-ce que je
sens alors ? L'opposition immédiatement ? Non je la connais,
j'y adhère, mais immédiatement je ne sens que
mon moi intime s'opposer, résister aux obstacles, aspirer
malgré l'opposition.

Et alors, si j'ai su choisir mes moyens avec prudence,
et que mon moi ait persisté fermement dans son aspiration,
je finis par réussir : mon dessein se réalise. Maintenant
je n'adhère plus à sa possibilité, mais à sa réalité
et je me sens content, satisfait.

De la même manière j'ai des sentiments de tous mes
actes conscients, le sentiment de laisser aller ma pensée
au gré de ma fantaisie, le sentiment de l'attention, du
caprice ou du doute, d'être forcé par l'évidence, de reconnaître,
d'avoir oublié, etc. Non que ce soient eux-mêmes
des sentiments, mais plutôt toujours une disposition
de mon moi intime qui leur est propre, un sentiment
se joint à eux.

155. Enfin : ce sentiment est une abstraction, tout
comme l'adhésion consciente est une abstraction. Il n'y
a de réel dans tous deux que la totalité simple de
l'adhésion objective et du sentiment subjectif conscients
dans chaque moment. C'est pourquoi il n'était pas tout
124à fait correct de dire que les impressions perçues constituent
seules l'image que j'ai du monde, car cette
image du non-moi suppose aussi le moi de la conscience
et du sentiment. Il n'était pas non plus tout à fait juste
de dire que les sentiments seuls constituent mon moi,
ils le font bien en grande partie, parce qu'ils ne sont
que pure conscience subjective, mais toujours l'adhésion
objective consciente contient et révèle aussi ce moi (1)281.
Cela n'empêche pas cependant que nous pouvons distinguer
pour des raisons valables deux ordres de fonctions :

Un qui s'adresse au non-moi : l'ordre de l'assentiment.

Et un autre qui se confond avec le moi et y reste
renfermé : l'ordre du sentiment (2)282.

156. Cependant il ne faut pas perdre de vue qu'ici
moi signifie le moi immédiatement conscient de chaque
moment et non le substratum permanent, c. à d. l'âme
humaine
. Ainsi p. e. un moment après avoir éprouvé un
sentiment déterminé, nous pouvons y repenser, alors ce
sentiment appartient au non-moi de ce moment-là et nous
pouvons y adhérer, mais non le ressentir (3)283.

Or cette différence entre le sentiment immédiat et
l'adhésion à un sentiment amenée par la réflexion est
d'une haute importance.

Car c'est justement par cette réflexion que nous parvenons
à analyser et à distinguer beaucoup plus délicatement
les différents sentiments qu'ils ne se manifestent
ordinairement au moi immédiat. Mais encore une
fois un tel sentiment délicat d'analyse n'est plus un
sentiment mais une adhésion à un sentiment.

157. Beaucoup parmi mes lecteurs s'étonneront peut-être
125de ne trouver ici rien de tous les mouvements des
nerfs et des muscles, qui selon plusieurs constitueraient
au fond toute l'essence des sentiments. Non que je nie
que dans les coarser émotions — pour employer le terme
de William James — la perception intérieure, respectivement
la représentation de ces mouvements musculaires,
ne constituât pas une partie intégrante du phénomène
d'avoir conscience de ces sentiments. (Les observations de
Pierre Janet Les Obsessions et la Psychasthénie, 1.1. p. 539
nous offrent une confirmation remarquable de ce caractère
double dans notre sentiment. D'après lui les émotions
où prédomine l'élément inférieur rabaissent le
niveau mental tandis qu'au contraire celles où l'élément
supérieur prédomine l'élèvent.) Au contraire, ci-dessus
au § 30 nous avons déjà parlé des représentations de la
douleur, de l'enjouement, de la fatigue, de l'aversion,
de la colère. Et par celles-là nous n'entendions que les
représentations des mouvements spéciaux et des situations
particulières de certains muscles qui ordinairement
accompagnent les sentiments nommés. Cela n'empêche
pas cependant que l'essence spécifique des coarser aussi
bien que des subtler émotions ne soit pour l'homme —
car pour les animaux nous savons qu'il n'en est pas
ainsi — dans la conscience du moi. Aussi est-ce pourquoi
dans ces principes nous nous en occupons presque
exclusivement.

Plus tard cependant je compte démontrer, comme
Wundt l'a déjà essayé çà et là, que les mouvements
musculaires des sentiments ont aussi de l'influence sur
le langage, à savoir sur la formation des mots et la
mélodie de la phrase.

158. Encore une observation pour finir. Je m'imagine
aisément que plus d'un refuserait d'approuver la démonstration
que nous avons donnée dans ces pages,
parce qu'il croit le mot sentiment mal choisi pour les
faits psychologiques décrits ici. Mais je suis d'avis que
si cette difficulté se présente, il ne faut pas s'en prendre
à moi, mais plutôt aux significations nombreuses et divergentes
du mot même. Je me suis pourtant servi de
ce mot, parce que pour moi je ne voyais pas de raison
suffisante pour m écarter de l'usage général des psychologues
modernes. Toute-fois je propose à celui qui désapprouverait
126l'emploi du nom de le remplacer par la
périphrase : conscience directe et subjective de soi.

Le sentiment est une cause de langage.

159. Tout comme nous avons séparé le sentiment de
la joie et de la douleur comme un élément de conscience
à part de la perception et de l'adhésion, nous pouvons
encore une fois prouver par la pathologie que la
nuance de sentiment que nous pouvons remarquer dans
plusieurs mots constitue un élément indépendant de
signification à côté des représentations et des adhésions.

Car il y a beaucoup de cas d'aphasie où la personne
atteinte ne peut plus exprimer aucune représentation
dans des mots, mais où elle peut encore fort bien faire
connaître sa douleur ou son déplaisir par des jurons
ou d'une autre manière. On ne m'en voudra pas, si je
ne donne pas ici le compendium de la littérature à ce
sujet (1)284. Que celui qui s'y intéresse s'en donne à cœur
joie.

Comme exemple je ne veux citer que Voit, qui, comme
Wolff (2)285 nous rapporte, ne pouvait jamais nommer
objectivement une chose sur l'odorat ou le goût simple,
mais qui était bien capable d'exprimer l'impression que
la perception faisait sur son sentiment. Quand dans des
circonstances spéciales on lui fait boire de la bière
notez le bien, lui le garçon-brasseur bavarois — il ne
peut pas dire ce qu'il boit, mais pas un instant un gut !
fort content ou un schlecht ! dédaigneux ne se fait
attendre.

De même il peut bien nommer du café et du sucre
en les goûtant doux et bon, mais il lui est impossible
de les nommer par leurs noms objectifs. En sentant du
gaz d'éclairage il déclare que ça pue, mais comme quoi,
il ne saurait dire.

L'exemple le plus frappant s'est bien présenté, lorsque
Wolff lui donna un jour un verre de vin d'Alicante.
127Voit le goûte et dit aussitôt : gut, gut, sehr gut ! En
prenant les airs d'un vrai connaisseur il laisse couler le
vin sur la langue et puis en goûtant plus intensivement
tout à coup le mot tokay surgit. Donc un mot objectif
tout de même ? Grammaticalement oui, mais psychologiquement
un mot de sentiment tout pur. En effet, car
d'abord le vin doux d'Espagne ne ressemble point du
tout au vin odoriférant de Hongrie, mais deuxièmement
Voit ne connaît pas le tokay et il ne l'aime pas trop,
à preuve que, lorsque Wolff par manière d'expérience
corrective lui donna à boire du vrai tokay ni mot d'adhésion
ni expression de sentiment ne surgit. Il ne l'avait
jamais bu, mais la consommation de ce vin par d'autres
personnes avait prêté pour lui à ce nom la signification
de sentiment de ce qu'il y a de plus délicieux, de
meilleur.

Mais si le langage du sentiment peut subsister, il faut
que dans l'état normal il soit aussi un élément à part
à côté du langage de l'adhésion.

160. Qu'il soit dans la nature de l'homme- de nommer
des choses de toutes sortes non d'après leur apparence
objective et notre adhésion, mais d'après l'impression
subjective qu'elles éveillent dans notre sentiment,
E. Meumann (1)286 le prouve d'une manière convaincante
par le langage des enfants.

C'est un fait qu'on a relevé plusieurs fois — et on
en a tiré des conclusions d'une trop grande portée —
que les enfants emploient de préférence des mots d'une
signification extrêmement générale. Une étude plus
attentive cependant a appris que tous ces mots ne signifiaient
autre chose qu'un sentiment agréable ou désagréable.
Ils emploient tel terme-ci pour ce qu'ils aiment,
tel terme-là pour ce qu'ils n'aiment pas (2)287. Et c'est là
le premier emploi de la langue, qu'ils n'ont pas appris de
128leur entourage
. C'est une qualité intrinsèque de la nature
humaine.

Non sans raison j'insiste un peu sur cette conclusion.
Plus loin nous rencontrerons des faits qui feraient
dresser les cheveux à plus d'un étymologiste ou sémasiologiste,
mais maintenant j'espère n'être accueilli
qu'avec un étonnement approbatif.

161. Peu à peu cependant ces mots enfantins de sentiment
passent à l'état de mots d'adhésion. Et c'est ce
que dans la suite nous verrons arriver aussi à plusieurs
reprises dans le langage développé de l'homme (1)288. Mais
en revanche nous verrons aussi que des mots d'adhésion
deviennent des expressions du sentiment (2)289, bref un
échange continuel entre les deux. De ce fait-là la cause
psychologique est aussi évidente (3)290.

Prenons par exemple : un arc tendu et avoir l'esprit
tendu
. Il est clair que tendu dit de l'esprit repose sur
un sentiment de tension, d'effort, et ajouté au mot arc
se fonde sur une adhésion objective. Cependant ce n'est
pas à tort que nous employons le même mot dans les
deux cas. Car au fait objectif de tendre l'arc s'ajoute
nécessairement aussi un sentiment de tension, d'effort
qui génériquement est analogue à celui de l'esprit qui
emploie toutes ses forces.

J'ai soif. C'est un fait physique objectif. La soif de
la vengeance
. C'est un sentiment subjectif. Et pourtant
tous les deux s'appellent soif, parce qu'au fait physique
du picotement de la gorge altérée s'ajoute toujours un
désir d'étanchement qui ne diffère qu'accidentellement
du sentiment qu'éveille le désir de se venger.

Cette pomme est aigre. Ses discours m'ont aigri. La
même opposition que ci-dessus. Mais aussi la même
concordance. Au fait physique de la présence d'acides
chimiques sur ma langue répond un état d'âme. Et
129c'est précisément cet état d'âme qui est exprimé par le
deuxième exemple.

Cette potion est arrière. Pleurer amèrement. L'explication
est tout à fait parallèle.

Je suis las. Je suis las d'attendre (1)291. La première
phrase adhère à la sensation des muscles qui s épuisent
de plus en plus par un excès de travail. Mais à cette
sensation se joint toujours le sentiment d'en avoir assez.
Et c'est là justement la signification de la deuxième
phrase.

Le travail est fini. Enfin ! A l'adhésion du fait qu'une
tâche difficile a été remplie se rattache toujours un sentiment
de satisfaction. Et c'est là aussi la signification
où a abouti notre enfin (2)292.

162. Toutes des métaphores ! disait autrefois le philologue,
il y en a par centaines. Et il avait raison, surtout
quant à la dernière partie de l'assertion. Mais est-ce
que cela nous apprenait quelque chose ? Maintenant que
nous avons examiné la cause psychologique de ces
figures nous savons davantage, bien davantage.

Nous savons maintenant que le sentiment est une
puissance vivante dans le langage. Nous comprenons qu'à
côté de la ressemblance objective des choses, la concordance
du sentiment subjectif peut être la cause réelle
pourquoi nous appelons un fait déterminé de tel
nom et non d'un autre et qu'ainsi c'est à cause du sentiment
que les mots peuvent peu à peu changer de signification
.

163. Mais alors est-ce que la dénomination des philologues
était même tout à fait juste, lorsqu'ils désignaient
les mots employés pour des faits objectifs comme
des locutions propres et les expressions du sentiment
comme des manières de parler figurées ? On pourrait
toujours se demander : Est-ce que toutes les deux n'ont
130pas également droit au nom de propre ? Ou plutôt, les
expressions de sentiment n'ont-elles pas des titres beaucoup
plus valables, puisqu'elles signifient exclusivement,
ce qui se trouve être la signification vivante du mot,
tandis que les mots d'adhésion adjoutent quelque chose
d'accidentel ?

Et bien que ici et pour le moment peut être la réponse
à cette question doive être négative, parce que
avec notre éducation scolastique nous sommes presque
obligés d'apprendre la langue de notre milieu d'abord
pour nommer les faits objectifs — je vois en général une
foule de raisons pour répondre carrément et franchement
“oui”. Pourtant pour le moment cela nous écarterait
trop de notre but.

Je ne voulais ici que poser la question, parce qu'en
attendant elle aiguise notre esprit pour des cas où un
même examen devra aboutir à un oui beaucoup moins
attendu d'abord, mais à la fin prouvé avec une évidence
beaucoup plus frappante.

“En s'obstinant à réserver le langage à la manifestation
exclusive de la pensée, on rétrécit son objet en
réalité beaucoup plus étendu, et du même coup on rend
inexplicable tout ce qui dans le langage dépasse ce but
trop resserré. Mille particularités de sa structure et de
son fonctionnement sont alors condamnés à demeurer
lettre-close ou à recevoir des explications de haute
fantaisie.” (1)293.

164. Les divers sentiments que nous étudierons comme
facteurs sémantiques du langage se réduisent à trois
espèces.

Le sentiment de la connection, ou de l'association
toujours très faible et de peu de durée, et dont la nature
n'est guère perceptible qu à la réflexion.

Les sentiments qualitatifs, d'une intensité moyenne
et dont la qualité distinctive est perçue spontanément.

Le sentiment de l'intensité, toujours très fort et de
longue durée et dans lequel les qualités distinctives se
confondent, dominées qu'elles sont par la quantité.131

Chapitre premier
Le sentiment de connection.

Les conjonctions et les particules

165. Et maintenant les faits de langage dont il s'agit.
D'abord un cas typique.

Nous disputons. Mon adversaire croit alléguer un
motif péremptoire, mais…. je peux le tourner contre
lui. Avec quelque satisfaction il développe son raisonnement.
Je le regarde tranquillement, mais intérieurement
je bous d'impatience. Comme un coup de foudre
ma bonne chance m'est apparue et j'y ai adhéré. Mais
maintenant je ne la vois plus, je suis au plus haut
degré de tension…. et à peine a-t-il achevé de parler,
que je sonne à la charge avec mon : Aussi est-ce pourquoi….
Par ces mots le sentiment de tension que
j'éprouve se décharge, et alors je me rappelle nettement
pièce à pièce tout mon raisonnement, j'y adhère et je
l'énonce.

Cet exemple typique se présente dix fois, cent fois
avec des variations sans nombre dans chaque conversation,
dans chaque pièce écrite ou imprimée, et le
caractère distinctif de tous ces cas est une sorte de
sentiment de rapport causé par une adhésion qui s'impose
ou dont l'effet se fait encore sentir au moment
qu'on en écoute ou en énonce une autre.

Toutes les conjonctions, toutes les prépositions, toutes
les particules ont pour signification fondamentale un tel sentiment
de rapport ou d'association. Leur fonction logique
est d'une nature figurée et accidentelle
(1)294.

C'est ce que nous voulons prouver.

166. Cependant non en examinant pièce à pièce la
dérivation de toutes ces particules dont l'étymologie est
132si difficile à arrêter. Alors le résultat obtenu resterait
toujours fort hypothétique. Non, bien que nous ne dédaignions
pas les étymologies probables, nous voulons
avant tout étudier leur développement historique dans
l'usage vivant des langues que nous connaissons à fond.
Nous verrons alors comment tous ces faits incompréhensibles
par la logique deviennent aussitôt clairs et
naturels, lorsque nous les étudions du point de vue
des expressions du sentiment, pour tirer enfin nos conclusions.

167. Rien n'est plus ordinaire dans la psychologie
que les associations des représentations et par conséquent
celles des adhésions. Et pourtant ce fut une sorte
de révélation, lorsque William James dans son chapitre :
The stream of Thought, cité tout à l'heure, vint démontrer
énergiquement que de fait cette association
n'est pas une enfilure de grains à un long fil, mais
plutôt l'ondoiement d'un fleuve. Beaucoup de flots se
montrent les uns à côté des autres, l'un n'a pas disparu
que l'autre se relève. C'est plutôt une action et un
frottement réciproques. Dans l'état normal il n'y en a
jamais un seul, mais toujours il y en a beaucoup ensemble,
mais le plus souvent il y a un petit groupe
dominant qui chaque fois cède le pas à un autre.

Or nous sentons l'action réciproque de ces adhésions.
Sur ce fait-là se fondaient les Feelings of tendency et
les Feelings of relation de James. Cependant vu les
matériaux linguistiques j'ose mettre en doute que ces
termes nous fournissent une bonne classification. Mais
il est certain qu ainsi il a semé une nouvelle idée, une
nouvelle poignée de vérités sur les champs fertiles de
la science, qui rapportera sa moisson trente, soixante,
cent fois autant.

Wunderlich (1)295 est, que je sache, le-premier qui
sciemment ou inconsciemment s'avançant dans la même
voie, reconnût avec James l'expression du sentiment des
associations dans le et copulatif. Et il ajouta aussitôt
cette remarque fort juste : und dans un récit naïf le
133montre indubitablement (1)296, und comme premier mot
d'une ballade fait ressortir l'aisance, la succession naturelle
des adhésions qui vont venir. Une illustration
frappante.

Cependant c'est Lipps (2)297 qui le premier a analysé
ce sentiment dans toute sa rigueur psychologique : Mon
moi éprouve quelquefois très nettement le passage d'une
perception momentanée à la représentation d'un autre
objet. Je vois p. e. une personne dont j'ai fait la connaissance
l'autre jour. Aussitôt je me sens porté par
cette perception à la représentation de son nom. Nous
avons donc ici contrairement à tous les autres un sentiment
spécifiquement nouveau, dont la marque distinctive
frappante est le passage de… à, senti immédiatement
et à la fois.

Le point de départ et la tendance vers un but fondus
en un seul sentiment des plus simples.

168. C'est ce que nous retrouvons aussi dans la langue :

tableau et, ou | de…. à134

Quant à -ca, -τε, -que, -h, qui évidemment sont identiques
au pronom interrogatif-relatif, nous concluons dès
maintenant, que la signification la plus ancienne de ces
pronoms renferme donc le sentiment de connexion qu'il
y a dans et. Ce qui fait aussi que la conjonction et et
le pronom relatif jouent aux quatre coins dans plusieurs
langues. Pensez p. e. au m.néerl. et au latin. Nous reviendrons
encore à ces pronoms.

169. Or les associations sont ramenées à deux grands
groupes : c. à d. les associations de ressemblance et celles
d'expérience.

Arrêtons-nous d'abord aux premières.

N'oublions pas qu'il s'agit ici d'une ressemblance,
c. à d. d'une égalité partielle. Or une égalité partielle est
en même temps inégalité.

Nous trouvons le développement de la signification de
l'égalité dans :

tableau sentiment d'association | adhésion d'égalité

170. Celui de la signification de l'inégalité dans :

tableau sentiment d'association | adhésion d'inégalité135

tableau sentiment d'association | adhésion d'inégalité

171. Mais rappelons-nous ce que nous avons dit ci-dessus
(§ 156) sur l'analyse du sentiment. Ici nous
devons regarder cela de plus près. Par la réflexion sur
le sentiment, disions-nous, naît une adhésion de sentiment.
Or cela a tant d'importance dans la langue, parce
que ici à cause du rapport de celui qui parle à celui
qui écoute les adhésions de sentiment coïncident continuellement
avec les sentiments eux-mêmes. En effet
quand nous entendons d'un brutal emporté les mots :
Enfer et damnation !, c'est assurément une manifestation
de son sentiment. Mais est-ce qu'il nous communique
ce sentiment ? comme nous nous communiquons nos
adhésions ? Pas du tout. Nous concluons qu'il faut que
cet homme soit très furieux, mais ce n'est pas une
raison pour nous mettre en colère nous-mêmes. Qu'est-ce
que ce mot énergique éveille en nous ? Non un sentiment,
mais une adhésion de sentiment.

Il en est de même de ces particules pour le sentiment
de la liason.136

Et comme nous sommes tous, tour à tour celui qui
parle et celui qui écoute et que l'image auditive est
étroitement liée à l'image orale, les mots de sentiment
finissent peu à peu par ne signifier, aussi dans celui
qui parle, que des sentiments réfléchis, c. à d. des adhésions
ou des idées.

Et dans ces adhésions de sentiment se développent
alors toutes les analyses et les distinctions ultérieures,
ici entre l'égalité et l'inégalité.

172. Mais dans toutes ces analyses délicates le sentiment
a fini par perdre ses propres mots, et maintenant
il tâche de les recouvrer. Alors le sentiment lui-même
se remet à employer toutes sortes de termes avec des
significations logiques et des significations d'adhésion
les plus spéciales, au petit bonheur évidemment. Et
cette lutte entre le sentiment et l'adhésion fait naître
le phénomène si étrange que des mots qui expriment
l'égalité prennent la signification de l'inégalité.

Mais au fond il n'en est pas ainsi. A l'origine ce sont
tous des mots pour le sentiment de liaison et le sentiment
les emploie comme tels pêle-mêle, mais l'adhésion
de sentiment a fait des distinctions que le sentiment ne
reconnaît pas. Et c'est pourquoi nous trouvons :

tableau égalité | inégalité137

tableau égalité | inégalité

173. Les faits dans l'association d'expérience sont
tout à fait parallèles. L'association d'expérience diffère
de celle de ressemblance en ce que deux représentations
s'éveillent l'une l'autre non parce qu'elles se ressemblent,
mais parce que autrefois elles se sont trouvées
souvent ensemble dans la conscience. Telles sont p. e.
les représentations d'une cause et d'une conséquence
(toutes deux dans leur signification la plus générale).

Nous avons ainsi deux adhésions de sentiment. Toutes
deux reposent sur le même sentiment de liaison, comme
les deux τε dans ἀνδρῶν τε θεῶν τε ont rapport au même
sentiment ; le premier lie ἀνδρῶν à θεν qui va venir, le
second lie θεῶν à ἀνδρῶν, qui n'a pas encore disparu
de la conscience. Ici cependant ils sont différenciés parce
que la relation n'est pas la même des deux côtés, comme
p. e. aussi en grec : μέν — δέ. L'adhésion saisit naturellement
cette différence.

Or nous trouvons développé la signification de cause
dans :

tableau sentiment d'association | idée de cause (1)298138

174. La signification de conséquence est développée dans :

tableau sentiment d'association | idée de conséquence

175. Ces distinctions de cause et de conséquence
sont encore toutes des adhésions et des réflexions de
sentiment. Le vrai sentiment n'y trouve plus son expression,
mais il reprend ses droits, et voilà la logique
embarrassée encore une fois d'expliquer :

tableau conséquence | cause139

176. La nature illogique du sentiment se montre encore
avec plus de force, lorsqu'il embrouille tranquillement
les conjonctions de cause avec les conjonctions
concessives. Et pourtant celles-ci sont l'opposé logique
de celles-là, car une concession donne la raison du contraire
de la phrase principale.

Cependant ne perdons pas de vue ici que le sentiment
concessif, de même que le sentiment causal, est
double, Dans la subordonnée concessive nous sentons
la principale, et dans la principale nous sentons encore
l'antithèse qu'exprime la subordonnée. P. e. Pour grands
que soient les rois ils (n'en) sont (pas moins) ce que
nous sommes. Le concessif pour… que fait pressentir la
principale qui va suivre, et dans l'adversatif pas moins le
sentiment entend l'écho de la subordonnée qui précède.

tableau adhésion concessive | adhésion de cause (1)299 (2)300 (3)301140

177. Je pourrais encore faire ressortir comment les
conjonctions finales sont évidemment des mots de sentiment,
puisqu'elles expriment la tendance du moyen au
but. Je pourrais démontrer comment les conjonctions
de lieu, de temps et de manière se confondent continuellement,
et peuvent remplir encore d'autres fonctions
logiques de toutes sortes, de sorte qu'elles prouvent à
l'évidence que leur signification fondamentale est ailleurs
que dans le lieu, le temps ou la manière. Je pourrais
indiquer que les conjonctions conditionnelles (1)302, voir
sansc. ca, (*ca id) ced = et que ; lat. si, sic = de même ;
germ. als (de cette manière = de même) remontent aux
particules les plus simples pour le sentiment de liaison,
qui probablement revenaient dans les deux propositions.

Je pourrais aussi avec Paul Cauer mettre sur le tapis
l'une après l'autre toutes les particules grecques. Les
conjonctions roumaines “ca, că, să, de” donneraient lieu
à de belles analogies (2)303. Je pourrais m'étendre non
sans utilité sur la concordance entre les conjonctions
de temps : h.all. während, fra. cependant et le mot
anglais tout à fait vide de sens : whereas. Enfin je pourrais
encore fournir tant de détails, mais jamais je ne
serais complet. C'est pourquoi je crois le mieux résumer
ma démonstration pour prouver que toutes les conjonctions
et les particules sont au fond des mots de sentiment,
en traitant succinctement le radical pronominal
relatif, dont tôt ou tard des conjonctions de toutes
sortes se sont développées.

Pour la commodité je me conforme ici à l'exposition
que donne Delbrück du développement aryen-grec. Voir
Grundriß, Syntax, III, Kap. 45.141

178. Le relatif aryen-grec yad : ὅ exprime à l'origine
exclusivement et aussi plus tard principalement le sentiment
de liaison avec la principale qui s'impose, lorsque
la proposition relative précède. Lorsque celle-ci suit, le
relatif exprime le sentiment de liaison avec la principale
qui se fait encore sentir, ou du moins le sentiment
de transition entre les deux propositions.

Alors toutes les significations s'expliquent simplement
toutes seules.

Les cas des §§ 146, 147, où yád ὅ τε sont des conjonctions
de temps, s'expliquent par une association
d'expérience.

yáj jā́yathās tád áhar apibō le jour (lorsque)
vous étiez né, vous buviez.

yáj jā́yathās tát pṛthivïm aprathayaḥ lorsque vous
étiez né, vous étendiez la terre.

Aussitôt qu'on pense au jour de cette naissance, la
pensée de l'action de boire et d'étendre la terre s'impose
respectivement. Et le sentiment de cette domination de
la pensée, contenue dans la principale, donne sa nuance
à toute la subordonnée qui précède par son expression
dans le mot yad au début et par son accent sur le verbe.

Les premiers cas du § 148 s'expliquent à leur tour
par une association d'inégalité ou d'opposition.

δισθανέες ὅτε τ'ἄλλοι ἅπαξ θνήσκουσ' ἄνθρωποι morts
deux fois, bien que les autres humains au contraire ne
meurent qu'une fois.

Nous nous opposons aussitôt à ce fait de mourir deux
fois, puisque nous savons que : Statutum est semel mori.
Et renonciation de cotte opposition repousse tout le
reste, s'exprime dans ὅτε et alors l'adhésion victorieuse
elle-même prend la parole (1)304.

Les exemples suivants du § 149 peuvent être expliqués
par l'association d'expérience de la cause.

Ζεῦ πάτεp, οὐκέτʹ ἐγώ γε μετʹ άθανάτοισι θεοῖσιν τιμήεις
ἔσομαι, ὅτε με βροτοὶ οὔ τι τίουσιν.

Père Jupiter, non je ne serai certainement pas respecté
142par les dieux immortels, puisque les mortels même
me méprisent.

Avant que Neptune invoque Père Jupiter, il est déjà
tourmenté par la pensée du mépris des mortels. Et cela
a encore une conséquence plus sérieuse. Cette conséquence
il s'en décharge d'abord en paroles, mais en
attendant le motif de cette conclusion l'inquiète, il le
le sent et dans la transition ce sentiment se révèle un
moment dans le mot ὅτε, pour ensuite adhérer encore
au fait triste lui-même.

§ 149 nous donne des exemples de l'emploi explicatif.
pravācyam çaçavadhā vïryàm tād indrasya karma yád
āhim vivrçcāt.

Louée soit toujours l'action héroïque, l'œuvre d'Indra,
qu'il a écrasé le dragon.

Dans cet exemple on voit d'abord nettement, la représentation
non-intuitive ; puis plus de détails : l'œuvre
d'Indra ; enfin l'adhésion complète détaillée. Et le sentiment
de ce progrès se révèle dans tād et yád.

Le § 150 avec ses “locker angeknüpften Kausalsätzen”
ne contient pas de matériaux homogènes. Les phrases
interrogatives se rangent, je crois, parmi les explicatives
précédentes. Les phrases consécutives expriment le sentiment
de la conséquence et font donc pendant aux causales,
déjà expliquées.

Ensuite les phrases temporelles-conditionnelles du
§ 151. Ici le rapport d'association est encore la simultanéité,
comme ci-dessus, plus tard aussi de faits fort
hypothétiques. Ainsi p. e. yád agnē syā́m aháṃ tváṃ,
tváṃ vā ghā syā́ aháṃ, syúṣ ṭē satyā́ ihā́çíṣaḥ : si moi,
Agni, j'étais de vous ou si tu étais de moi, vos prières
seraient ici exaucées.

Moi je t'exaucerais Agni, voilà ce qu'il veut dire, mais
dans ce cas il faudrait qu'il fût Agni. Cette dernière
condition précède, mais le yád du commencement prouve
que ce n'est pas là l'essentiel, que la phrase principale
lui est déjà nettement présent à l'esprit.

Enfin le § 152. “Das Verhältnis ist final.”

Ces phrases aussi s'expliquent d'abord par l'emploi
explicatif : p. e. índraṃ nárō nēmádhitā havantēe yát
pā́ryā yunájatē dhíyas tā́ḥ. Dans le combat les hommes
143prient Indra qu'il fasse siennes leurs prières. Voir ci-dessus.

Mais plus tard l'association entre le moyen et le but
se montre ici. yán nūnám açyā́ṃ gátim mitrásya yāyāṃ
pathā́. Pour obtenir maintenant un refuge, je voulais
marcher sur le chemin de Mitra.

Il veut un refuge, quel qu'il soit ; mais le moyen est
maintenant le chemin de Mitra. Et avant de parler de
son refuge il exprime son sentiment du seul moyen qui
s'impose.

Puis nous trouvons au § 153 l'“Erklärung der verschiedenen
Bedeutungen”.

Je ne suis pas si naïf de croire que j'ai convaincu le
lecteur avec ce petit nombre d'exemples. Mais s'il est
d'avis que ma thèse vaut la peine d'être examinée qu'il
ouvre Delbrück et qu'il examine un cas après l'autre,
avec le contexte, si c'est possible, et qu'il lise alors
surtout dans ce dernier paragraphe 153 l'explication de
Delbrück de tout ce développement. Et alors j'espère
tout de même ébranler quelques-uns dans leur “Ignoramus”
et d'autres dans leurs conceptions logiques ; surtout
ceux qui savent l'art de s'assimiler les sentiments
d'un vieux texte.

179. Il faut tenir compte de ce que Paul Cauer observe
si justement :

Scheinbar einen ganz geringen Gehalt von eigner Bedeutung
haben die Partikeln ; in Wahrheit sind sie
nichts weniger als leer. In ihnen drängt sich gerade —
das zusammen, was in der Seele den Untergrund für
die nacheinander ausgesprochenen Sätze bildet, und
nur von Zeit zu Zeit in ein paar dazwischen geworfenen
Silben sich Geltung und Ausdruck verschafft. In besonderer
Art wichtig sind diejenigen kleinen Wörter, die
dazu dienen. Sätze zu verbinden. Eine gut gewählte
Konjunktion leistet etwas Ahnliches wie im großen eine
geschickte Wendung des Übergangs : in beiden tritt ein
inneres Verhältnis vorangehender und nachfolgender Gedanken
hervor
, beide trennen zugleich und verbinden :
es sind die Gelenke im Körper der Rede (1)305.144

Den Sprachgebrauch, und in erster Linie den ältesten,
muß man durchforschen, um den Sinn der Partikeln
herauszufühlen. Auf diesem Wege aber läßt sich doch
ein gutes Stück weiter kommen, als die meisten zu
glauben scheinen (1)306.

Wir vergröbern die Idee (solcher Wörtchen), indem wir
sie in Worte fassen, aber wir können sie leise nachfühlen,
wenn wir uns an die Stelle des Redenden
denken (2)307.

180. Mais non seulement yád et ὅ(τε), aussi yā́d, yátră,
yáthā, yadā́, yádĭ, yā́vat et gr. ὡς, ἧος, οὗ, οὗ (ἵνα) etc.
se sont développés du même pronom relatif.

En latin le pronom interrogatif (3)308-relatif quis, que
nous avons rencontré déjà ci-dessus comme particule
indo-eur. pour le sentiment de liaison, donna naissance
au nombre respectable de conjonctions suivantes : qui(n),
qui(vis), quam(vis), tamquam, (post)quam, (ante)quam,
quisquis, quamquam, quo(ad), quan(do), ut (?), ubi, quia,
quod, quom, quo, quon(iam), quo(minus) pour ne citer
que les principaux (4)309. Et en roman il en est tout à
fait de même.

En attendant il sera évident que, outre les pronoms
indo-européens *i̯o et *ko traités jusqu'ici, je regarde
aussi le pronom *to, là où il remplit les mêmes fonctions
anaphoriques et corrélatives, comme une expression
du sentiment de liaison. Mais de là se développaient
en germanique toutes sortes de conjonctions et de particules,
dont je ne nomme ici que les principales en
allemand : daß, denn, dann, doch, da, damit, nachdem,
etc. Et ainsi de suite dans toutes sortes de langues.

Assez pour prouver que, si le pronom relatif est un
mot de sentiment, les conjonctions sont dans leur signification
fondamentale aussi des expressions de sentiment.145

181. Nous pouvons encore renforcer cette conclusion en
démontrant que beaucoup de conjonctions ne remontant
pas au pronom relatif peuvent être réduites avec une
certitude suffisante à un mot radical de sentiment. Nous
ne rappelons ici que licet, quamvis quamlibet etc. Nous
démontrerons dans la suite comment c'est aussi le cas
pour bien d'autres conjonctions primaires et secondaires
dans différentes langues.

Les prépositions.

182. Je ne sais pas si je réussirai à choisir parmi le
grand nombre de faits, que nous offrent les prépositions
indo-européennes, justement autant que le permet la
dimension de cette étude, et en même temps assez pour
convaincre le lecteur de la justesse de ma thèse sur le
sentiment.

Comme pour les conjonctions je m'en rapporte — et
ici avant tout — à une étude approfondie des matériaux
due à Delbrück, qui sur ce point, contrairement
à son chapitre sur les conjonctions, peut être nommée
très détaillée. Et pour celui qui désire davantage, je le
renvoie au livre formidable de Pott : Etymologische
Forschungen
2, erster Teil : Die Präpositionen, ou plutôt
d'abord à Meyer-Lübke et à Grimm. Il va sans dire
que j'avais posé ma thèse avant de commencer “ad
hoc” un examen des matériaux. Mais ce que je trouvais
là : une multitude accablante de petits faits, — des
preuves et des indices — a définitivement établi ma
conviction avec une solidité qui me paraît être inébranlable.
J'espère que ceux qui jugent ma thèse de quelque
importance, voudront répéter cette expérience sur
eux-mêmes.

Pour être plus clair je la formule encore une fois.

Toutes les prépositions comme telles sont au fond dans
celui qui parle des mots de sentiment, et spécialement du
sentiment d'association (1)310. Avec cela je ne nie pas que,
pour des gens instruits surtout dans la langue écrite, mais
aussi dans la conversation, elle ne puissent avoir une
signification logique. Cependant cette signification est
146presque toujours (1)311 née par une réflexion sur le sentiment
dans celui qui écoute. En tout cas le sentiment
pur emploie aussi très souvent ces prépositions prétendues
logiques fort illogiquement.

183. Le premier fait qui semble nous indiquer ce
résultat est une signification qu'il nous faut supposer
pour bien des vieilles prépositions, c.-à-d. à l'égard de,
par rapport à.

Qu'on se rappelle que ces idées abstraites incolores
s'emploient à présent exclusivement dans la langue scientifique.
Le peuple ne les connaît pas. La langue
familière de la bonne société non plus. Et Homère, les
rsi de l'Inde les auraient bien connues et employées sans
cesse. Ce serait une absurdité dans la psychologie des
peuples.

Mais lorsqu'on se dit que : à l'égard de, par rapport
à
signifient la réflexion abstraite sur un sentiment de
liaison, tout devient clair comme le jour.

184. Une deuxième signification que bon gré mal gré
nous devons attribuer à beaucoup de prépositions indo-européennes,
c'est l'idée complexe de… à, qui à présent
même ne s'est pas encore fondue en une seule
adhésion. Mais nous avons vu ci-dessus (§ 168) que
c'est là justement l'analyse typique du sentiment de
liaison le plus simple. Nous acceptons donc volontiers
cette signification.

185. Fort bien, dit peut être quelqu'un de mes lecteurs,
défenseur zélé de la Syntaxe raisonnée, mais ce
n'est que l'effet des cas, qui suivaient, tantôt un locatif
ou un accusatif, tantôt un ablatif.

D'abord il n'en est pas toujours ainsi. Il y a différentes
prépositions qui sont suivies de cas très inattendus
dans les deux significations (de et à). Mais deuxièmement,
en partie la remarque est certainement fondée ;
147et alors c'est justement une preuve en faveur de notre
thèse. “Die echten Präpositionen sind von dem Kasusbegriff
so zu sagen verschlungen,” dit Delbrück (1)312.
Moi je voudrais formuler le fait d une autre manière,
car alors je l'aurais expliqué en même temps : Dans ce
temps les prépositions n'avaient pas de signification objective
ni logique, les suffixes des cas au contraire en
avaient déjà une pour la conscience réfléchissante de la
langue (2)313. Il n'est donc pas étonnant que, si l'on veut
prêter une signification logique à une préposition, on
soit obligée de l'emprunter au cas (3)314 auquel elle appartient (4)315.
Il n'est pas étonnant non plus que, lorsque,
déjà en ce temps, on se mettait à réfléchir sur une
telle phrase, la préposition parût renforcer cette même
signification logique du cas. C'était là aussi l'opinion
des anciens grammairiens.

186. Quelques prépositions — pensez au sanscr. a,
gr. περί, got. bi — peuvent littéralement signifier tout ;
logiquement bien entendu. Ajoutez encore qu'en sanscrit
à côté d'à se présente une “hervorhebende und
verbindende Partikel” tout à fait identique. Alors je
crois pouvoir dire avec une certitude suffisante, qu'à n'a
qu'une seule signification, c.-à-d. celle du sentiment de
liaison
(5)316.148

187. Puis il y a dans toutes les langues différentes
propositions, qui à côté des significations locales et
temporelles les plus divergentes se trouvent avoir aussi
celles de la cause, du moyen et du but. La cause p. e.
gr. ύπο, got. us ; moyen : angl. by, franc, par ; but :
lat. ob, all. mod. um. Il va sans dire que dans Delbrück
e. a. on ne trouve ces significations qu'à la
fin d'une longue série de développements. L'idée de
cause, de moyen et de but, c'est là leur raisonnement,
suppose un degré assez élevé de civilisation. Et ils ont
raison. Mais est-ce qu'il serait donc vraiment impossible
d'éprouver un sentiment de liaison entre des
idées, qui ici expriment par hasard la cause et la conséquence,
le but et le moyen, peut être longtemps avant
que ces mêmes particules eussent développé par la réflexion
la signification de rapports de temps ou de lieu ?

188. Mais la cause, le moyen et le but nous conduisent
à de nouveaux faits. — Car plusieurs conjonctions
ont ces mêmes significations. Mais si les conjonctions
sont des mots de sentiment, est-ce que des prépositions
avec la même signification seraient autre chose ? Si
avec dans toutes les langues indo-eur. peut remplacer
et, est-ce qu'alors l'un serait un mot d'idée et l'autre
un mot de sentiment ?

189. Cependant les prépositions et les conjonctions
ne correspondent pas seulement dans leurs significations.
Dans plusieurs langues toutes sortes de mots sont en
même temps préposition et conjonction aussi pour la
forme
, ou bien elles se transforment lentement l'une dans
149l'autre sans le moindre arrêt perceptible. En anglais —
pour ne pas aller chercher nos exemples de trop loin —
nous le voyons continuellement. Till, untill, before, ere,
after, for, without peuvent se rencontrer sans différence
de signification comme préposition et comme conjonction.
But, originairement une préposition (encore dans but
that ?
), est à présent une conjonction ; et la signification
logique de l'une n'est pas plus originale que celle de
l'autre. Save, except, than (cf. m.h.all. wan), à l'origine
des conjonctions, se comportent continuellement comme
des prépositions et ont alors la même signification. Je
parle un peu plus amplement de ce rapport entre la
préposition et la conjonction, parce que j'ai lu quelque
part — sans l'ombre d'une preuve, cela s'entend, et c'est
pourquoi je ne me rappelle plus l'endroit — que James
avec sa thèse sur le sentiment avait certainement raison
pour les conjonctions, mais qu'il se trompait aussi certainement
pour les prépositions. C était un Français,
qui citait James d'après une critique dans la Revue
Philosophique. S'il avait su l'anglais, James aurait eu
peut-être tout à fait tort !

190. Probablement on trouvera aussi un argument
contre ma thèse dans les préfixes (1)317. Il est vrai, pour
des raisons qui seront expliquées dans le livre suivant,
ici la signification de sentiment ne se montre pas
si nettement, du moins dans les périodes ultérieures du
développement de la langue. A l'origine cependant elle
se montre aussi bien que dans les prépositions, comme
nous le verrons bientôt. Mais d'ailleurs à côté de ceux-là
il y a surtout dans des langues plus modernes un
groupe, peut être plus petit mais certainement aussi
significatif, de préfixes intensifs, péjoratifs et négatifs
qui s'opposent à toute explication logique. En revanche
ils se rangent fort bien dans le cadre de notre thèse,
la suite de ce livre le prouvera avec évidence.

191. Plusieurs prépositions enfin dégénèrent tôt ou
tard en expressions du sentiment pur d'intensité (2)318.
150Comparez : lat. per, gr. διά-, ζα-, germ. durch, throughout,
in-, h.all. ur-, lat.-rom. extra, ultra, supra, gr. ὑπερ-
hyper-, germ. über, lat. ex-, gr. ἐκ-, πεpι-, lat.-rom. trans,
tra-, très ; lat. ad-, germ. too, zu = nimis, lat. prae,
ags. ær (d'abord = ante, prép. de temps). Mais
presque tous les mots d'où proviennent ordinairement
de telles particules d'intensité sont, on le sait et nous
le prouverons dans la suite (1)319, des mots de sentiment.
Donc ceux-là aussi.

192. Et ainsi j'ai sommé, il me semble, succinctement
de près ou de loin, bien des prépositions pour rendre
témoignage de leur signification de sentiment.

Mais suivons pour les frapper toutes, si c'est possible,
le même procédé dont nous nous sommes servis pour
les conjonctions, et disons :

De la base pré-ind.-eur. *perēi̯ *perā ou quel que
soit le nom qu'on lui donne sont nés des prépositions
et des préfixes de toutes sortes et de toute nature. Eh
bien cette racine révèle toujours et à tout moment sa
signification fondamentale de sentiment.

D'ailleurs plusieurs des prépositions ne remontant pas
à *perēi̯ peuvent être ramenées avec une certitude suffisante
à des racines pour le sentiment.

Enfin aucune explication logique ne saurait lever le
coin le plus petit du voile qui couvre tous ces secrets,
tandis que notre explication fondée sur le sentiment
non seulement explique les lignes principales du développement,
mais en outre autorise complètement toutes
les exceptions et leur rend justice.

193. Donc : *perēi̯

Cette base se présente d'abord comme indo-eur.
*peri.

J'examine docilement toutes les catégories de Delbrück (2)320.151

§ 284. I. Comme préfixe.

1. ἄστυ πεpιπλομένων δηίων, des ennemis qui investissent
la ville. Sentiment de liaison entre la ville et les
ennemis en action. Qu'ils s'agitent autour de la ville
pour la garder dans le cercle de leurs forces vives
la réflexion le déduit de l'idée d'ennemis.

2. dvārakāṃ paridhāvati. Il parcourt la ville de Dv.
Item (+ geste).

3a. paryādhātar = le frère cadet qui avant son frère
aîné a fait son ādhāna. Sentiment de liaison entre
l'adhésion du cadet qui accomplit l'ādhāna et la
représentation dominante du frère aîné qui ne l'a
pas encore fait.

3b. 1. nā́drayah pari ṣántō varanta, les rochers environnants
ne vous gênaient pas. Sentiment de
liaison entre celui à qui l'on parle et les rochers ;
l'adhésion de lieu déduite de la signification de
vārati qui veut dire justement : gêner de tous
côtés
, cerner, environner.

2. prācī́nēna mánasā barháṇāvatā yád adyā́ cit
kṛnávaḥh kás tvā pári, si vous vous mettez maintenant
au travail avec une ferme volonté persistante,
qui vous arrêtera ? Le sentiment de
liaison naît de l'obsession d'une nouvelle représentation
ou adhésion vis-à-vis de l'autre.
Du côté de la première cette obsession amène
naturellement un empêchement. De là cette
signification.

3. nákih sudā ́sō ráthaṃ páry āsa, personne ne
surpasse (en vitesse) le char de Sudā. Sentiment
de liaison entre la représentation de la
vitesse du char de Sudā et de toute autre représentation
de vitesse qui veut tâcher de naître
dans l'esprit.

4. Ici nous pouvons du moins nous passer à peu près
de l'objet, le préfixe ne signifie qu'un degré supérieur.
pári-vand. pári-jñā, pári-vid, louer fort, savoir
en détail, connaître bien. Du sentiment de liaison
152d'une adhésion avec une autre, qui ne parvenait
pas à se présenter à l'esprit, se développait un sentiment
d'empêchement, mais alors, selon la loi de
l'accumulation (Stauungsgesetz) (1)321, la première
adhésion acquiert une plus grande intensité. Le
sentiment de cette intensité est exprimé en pári.

5. ἐπεὶ περίδυσε χιτῶνας, car il leur avait arraché leurs
cottes d'armes. Le préfixe n'exprime que le sentiment
de liaison entre eux et leurs cottes d'armes. Le contexte
décidera s'il les leur ôte ou les leur en revêt.
Nous avons vu dans le numéro précédent comment
il s'ensuivait de l'empêchement vaincu une
intensité active pour l'adhésion dominante. Ici le
sentiment du même fait psychique se manifeste,
mais porté par les adhésions vers un autre élément :
la répulsion passive de la représentation qui d'abord
s'imposait (2)322.

II. Comme préposition (p. 711).

1. Tout est clair par ce qui précède.

2. μάρναντο περὶ Σκαιῇσι πύλῃσιν…. ils se battaient
près de la porte de Scée. Encore un vrai sentiment
de liaison pure, des adhésions de lieu ou de but
conscient empruntées à μάρναντο, illustrées par
un geste.

Les autres exemples de protection font naturellement
supposer un sentiment de supériorité de l'adhésion
dominante sur la faiblesse de la deuxième.
Voir ci-dessus.

3. ráthaṃ yē ́ cakrúr mānasaḥ pári d'hyáyā. Delbrück
traduit : “welche den Wagen gemacht haben aus
ihrem Geiste heraus mit Kunst” et très justement,
pourvu qu'on veuille observer que heraus ne fait ici
153que renforcer la signification ablative ; pari exprime
encore ici l'intensité pure Cf. I, 4.

Dans les exemples grecs de p. 714 uniquement le
sentiment de liaison sans rien de plus. Lat. per
et lit. per, sub 1° et 2° de même.

Sentiment de motif, et en outre probablement
l'adhésion de ce sentiment. Enfin per dans la signification
de plus de. Cf. ci-dessus II, 2 : “Les autres
exemples, etc.”

La deuxième forme indo-eur. est *pro.

§ 285. I. *pro comme préfixe.

“Der ursprüngliche Sinn scheint zu sein : etwas vor
sich liegen lassen und sich dann abwenden
.” Par
exemple ! et ils exprimaient tout cela ensemble par :
*pro ! Des hommes de génie ces Indo-Européens !

Je veux trier de la manière suivante la matière
désordonnée que Delbrück nous présente ici :

1. Les verbes intransitifs composés avec *pro.

L'exemple latin : prōminentes ōrae, des côtes
s'avançant dans la mer, me paraît fort typique. La
signification s'explique comme : le sentiment de la
prédominance de l'adhésion du sujet, ici : les côtes,
vis-à-vis de la représentation à demi consciente de
la mer environnante.

On comprendra sans peine après tout ce qui précède
que la signification figurée d'exceller, de surpasser
tous les autres
ne s'est pas développée de
celle que nous venons d'expliquer, mais parallèle à
elle. Cf. ci-dessus au § 284, I, 3 b, 3.

Le sentiment de liaison existe ici entre ce sujet-ci
et tous les autres sujets possibles
de son entourage.

2a. Les verbes transitifs avec *pro = en avant, tēlum
quod latēbat prōtulit, la flèche cachée il la produisit
maintenant. Tout comme sub 1°. Seulement
c'est l'objet qui est ici l'adhésion dominante.

Le sentiment de liaison existe donc ici entre cet
objet-ci et tous les autres objets ou compléments
possibles
.

De même pour les significations figurées.

b. Des verbes transitifs avec *pro = en bas, hors de.

Arbor corruit et multam prostrāvit pondere silvam.
L'arbre tomba par terre et lourdement il abattit
154une grande partie des broussailles. Tout comme
sub 1°. Seulement ici le sujet (arbor corruens) est
l'adhésion dominante, et le sentiment de liaison
existe ici entre le sujet et l'objet (multam silvam).

Il est clair que de la même manière les significations
de got. fra- et de l'all, ver- p. e. dans frakunnan, et verachten
se sont développées.

Il me semble que tout le ramassis d'exemples se
range facilement sous ces trois cas.

II. *pro comme préposition :

1a. devant. Cf. ci-dessus § 285, 1.

b. pour, en faveur de, la protection. Cf. § 284, II, 2.

c. pour, au lieu de, comme.
prō frumentō pecuniam solvere, payer de l'argent
pour du blé.

Simplement un sentiment de rapport de liaison
avec une association d'expérience.
prō damnātō esse, être comme condamné. Sentiment
de liaison entre la personne en question et
un condamné, avec une association de ressemblance.

2. lit. prō = (le passage) devant, au delà de (comme
j'aurais pu dire aussi pour le préfixe) peut être parallèle
à la signification de par, comme Delbrück
dit très justement, cf. § 284, I, 2, mais se range
ailleurs sous surpasser. Voir e. a. § 285, 1, 2, 3.

La forme *pro se présente aussi avec un allongement
comme *proti (πρός).

§ 287. I. Comme préfixe.

a. skr. práti, contre, à la rencontre de. Sentiment de liaison
de deux représentations, qui surgissent ensemble
par une association d'expérience. Ici se range aussi
l'emploie adverbial de πρὸς δέ dans Homère, dans
la signification de : cependant, d'ailleurs.

b. práti, comme ; comme ci-dessus mais par une association
de ressemblance.

II. Comme préposition.

Tous les cas cités ici ont été déjà traités, excepté,
peut-être skr. práti varam, selon votre désir, un
pur sentiment de liaison entre l'adhésion de l'action
155et celle du désir. Je fais encore observer que dans
πρός avec l'ablatif et l'accusatif la signification
“de…à” nommée ci-dessus se montre très nettement.

Une troisième forme est *perā̆.

§ 293. Encore rien de nouveau, excepté là où got. faur
se rencontre avec παρά, un cas qui n'est pas traité par
Delbrück.

§ 300. Je peux dire la même chose de para.
Donc seulement le grec παρά.

I. Comme préfixe.

1. à côté de, près de.
χλαῖναν, ἥ δι παρεκέσκετ΄ ἀμοιβάς, le manteau qui
ordinairement se trouvait à côté de lui pour changer
d'habit.

Evidemment ce deuxième manteau se trouvant
tout prêt à côté de lui est lié ici par une association
d'expérience à la représentation d'Ulysse. Le
sentiment de cette liaison est exprimé ici par la
particule παρ΄.

L'emploi n'est pas figuré mais aussi original pour
le sentiment de liaison dans : τινί τι παραβάλλω, je
compare deux choses entre elles.

2. le mouvement le long de quelque chose.
παρά τε ῥείων χϑόνα Σούσων. La rivière qui….
et qui coule le long du pays dos Susi. Il y a ici le
même sentiment, mais les circonstances changent à
la réflexion, c. à d. le près de logique est changé
en le long de, parce que dans le mouvement ils
restent l'un près de l'autre.

3. (le passage) devant, traité ci-dessus.

4. à l'encontre de, préf. contre-,
p. e. παραβαίνειν δίκην. Contrevenir à la loi, manquer
à son devoir.

Ici la représentation de Faction coupable s'oppose
à la conscience.

παρα- et contre- signifient ici le sentiment de cette
liaison.

5. contraire à (un état antérieur),
p. e. παραπείθειν τινά, faire changer qqn. d'avis.156

Ici l'opposition se montre entre la représentation
de la disposition antérieure d'une personne et sa
manière de voir actuelle. Le sentiment de cette
liaison est rendu par παρα-.

II. Comme préposition.

1. de, de la part de.
Τpωσὶν δʹ ἄγγελος ἦλϑε ποδήνεμος ὠκέα Ἶρις πὰρ
Διὸς. Alors comme messager vint aux Troïens de
la part de Jupiter Iris aux pieds légers comme le
vent. L'action de descendre du trône élevé de Jupiter
se trouve en Διὸς ; mais nous sentons le rapport
intime des représentations de Jupiter et d'Iris
dans πὰρ.

2. près de. Tout comme I, 1, parlant physique de la
place, aussi bien psychiquement de proximité ou de
comparabilité dans l'esprit.

3. vers. Dans les cas ordinaires παρά renforce simplement
la signification de l'accusatif, comme nous
l'avons déjà vu ci-dessus. Mais dans quelques expressions
le sentiment de liaison remporte.

Dans παρά μικρόν, παρὰ τοσοῦτον, il ne s'en fallait
que peu, il s'en fallait de tant p. e., il est clair
qu'il y a une collision entre la perception et la représentation
et que nous éprouvons un sentiment
net de saisissement, que nous analyserons dans la
suite plus en détail. Cf. παρόμοιος, presque égal.

4. à côté de, le long de, comme ci-dessus.

5. des rapports de toutes sortes avec des circonstanciels
de temps ; la plupart sont aussitôt clairs : παρʹ
ἓξ μῆνας, régulièrement au bout de six mois, tous
les six mois. Le sentiment de liaison entre le fait
et l'intervalle de six mois.

6. à l'encontre de, comme ci-dessus.

7. après un comparatif. Le sentiment de liaison entre
le plus grand et le plus petit. Cf. grec, ἢ (ἢϜε = ou),
fr. de ou que.

Je conviens aussitôt qu'il y a encore d'autres rapports
qui peuvent être exprimés par des prépositions. Mais si
ces 30 cas se laissaient expliquer par le sentiment, je
suis d'avis qu'il en sera de même pour les autres.157

194. Il nous reste à montrer que plusieurs prépositions,
sans affinité avec la racine traitée ici, remontent
pourtant à des mots radicaux de sentiment. Plus tard
nous en rencontrerons encore bien d'autres. Qu'il suffise
de citer ici les exemples suivants : fr. touchant, à
force de, h.all. trotz, fra. en dépit de, angl. despite of,
h.all. ungeachtet, fra. grâce à, it. mercè, prov. gramaci
(grand merci), it. pena (sous peine de), obwald : mur
(per amore de), fra. malgré, près, après, presso de pressé,
russe : chotja (voulant), fra. faute de, etc., etc.

Ainsi nous avons donc fourni au moins l'ébauche d'une
preuve qu'en indo-européen les prépositions sont dans
leur signification fondamentale des mots de sentiment,
le reste est accidental.

195. Et serait-ce seulement le cas en indo-européen ?
Pour commencer par le basque, nous y rencontrons
le vocable -ko, qui est :

suffixe du comparatif. Plus tard nous apprendrons
à voir dans tous les comparatifs des expressions
de sentiment.

suffixe du génitif avec les noms d'êtres inanimés ;

suffixe pour former des adjectifs de substantifs :

suffixe du futur dans le nom verbal ;

suffixe du but dans le nom verbal (pour) ;

suffixe de l'ablatif de temps (depuis) ;

il se combine avec ra = vers, gora = en haut, etc.

Puis je donne la parole à Georg von der Gabelentz (1)323 :

Am schwersten begreifen wir — maintenant nous
n'aurons plus tant de peine à le faire, j'espère — wie
Empfindungslaute (selon notre définition il veut parler
de mots de sentiment) zu solchen logischen Zwecken
tauglich werden konnten. Dürfen wir jedoch aus geschichtlichen
Tatsachen auf vorgeschichtliche Vorgänge
schließen, so liefern ostasiatische Sprachen wenigstens
dafür Beispiele, daß dieselben Laute jetzt als Casuszeichen,
jetzt als Empfindungsäußerungen dienen können.
Im Chinesischen ist bald Laut der Frage und des
Zweifels, bald Präposition der allgemeinen Beziehung,
158īü (ū) bald eine Proposition von ähnlicher Bedeutung,
bald eine Interjektion. Im Mandschuischen fällt das
Genetivzeichen ni lautlich mit der Partikel des Fragesatzes
zusammen. Und im Japanischen sind wo, ka (ga),
mo und na zugleich Empfindungslaute und Hilfswörter
für logische Beziehungen. Jetzt scheint das Objekt im
weitesten Sinne als ein Erstrebtes durch Rufe der Frage,
der Klage, des Begehrens, jetzt Zugehörigkeit, Abhängigkeit
und Urheberschaft als ein Zweifelhaftes, nur zu
Erschließendes durch Fragelaute bezeichnet worden zu
sein, — vertritt doch noch bei uns oft genug der Fragesatz
den bedingenden.

Wundt (1)324 appuie ce jugement avec des citations
d'ouvrages sur des langues océaniennes et américaines
dont je ne peux pas disposer à ce moment :

Nicht immer läßt sich jedoch der Ursprung derselben
(Präpositionen) ergründen, namentlich dann, wenn sie
von sehr unbestimmter Bedeutung sind und häufig erst
durch die Beifügung anderer Wortformen, die dadurch
ebenfalls in Partikeln übergehen, einen näher bestimmten
Sinn empfangen.

Comme échantillon d'un mot qui peut signifier tout
ce qu'on veut, logiquement bien entendu, je cite de
Seidel (2)325 la postposition japonaise ni. Cette particule
n'a pas moins que les significations suivantes :

le lieu (dans, en, à) ;

le lieu où l'on va, où l'on entre (all. hinein) ;

le but (à, pour) ;

le temps ; pour répondre à : quand ;

le régime indirect ;

quelquefois le régime direct ;

la personne intéressée à q. c. (une sorte de datif) ;

l'objet personnel de verbes causatifs ;

la cause ou le sujet réel de verbes passifs ;

10° la manière dont q. c. se fait ;

11° le propriétaire avec le verbe aru ;

12° une addition (avec, et) ;

13° la mesure (conformément à, suivant) ;159

14° un nombre qu'on prend trop grand (p. e. au dessous
de
mille, à peu près cent) ;

15° le prédicat nominal avec le verbe naru.

Qu'on ne prétende donc pas que le grand nombre de
significations soit une particularité des prépositions indo-européennes.

On trouve un état tout exceptionnel en javanais (1)326.
Cependant je ne peux pas encore en juger définitivement.
Cette langue est très pauvre en vraies prépositions
telles que les nôtres. C'est-à-dire il y a bien des mots
ou des tournures de phrases qui signifient à ou avec,
mais ce sont des verbes, et ceux-là exagèrent par trop
la signification logique à nos oreilles. De l'autre côté il y a
des vocables qu'ils emploient au lieu de nos prépositions,
mais qui logiquement ne signifient absolument rien que
le rapport le plus pauvre.

Quel autre exemple nous faut-il encore pour comprendre
que nos prépositions sont au fond de faibles
nuances de sentiment, à travers desquelles rayonne la lueur
pâle d'une adhésion
 !

196. Wundt (2)327 aussi a eu déjà l'idée d'une analogie
secrète entre les particules et les interjections. Il sera
bien inutile de prouver que ces dernières sont des mots
de sentiment. Nous finissons donc par citer ses paroles
et les faits qu'il donne :

“Zu dieser äußeren Analogie kommt noch als ein
inneres Moment des Zusammenhangs aller dieser stabilen
Wortformen, daß in solchen Sprachen, in denen eine
große Zahl primärer Partikeln auf einer allem Scheine
nach ursprünglicheren Entwicklungsstufe anzutreffen ist,
eine sichere Grenze zwischen ihnen und den Interjectionen
oft nicht gezogen werden kann, weil beide
entweder vollkommen gleich lauten ; oder weil interjectionale
Elemente in die Bildung zusammengesetzter
Partikeln eingehen. So gibt es in den polynesischen
Sprachen namentlich Interjectionen der Verwunderung,
des Zurufs zur Erweckung der Aufmerksamkeit, welche
lautlich vollständig mit Partikeln, die ein dort oder dann
160oder selbst ein sondern ausdrücken, übereinstimmen.
In den Mande-Negersprachen finden sich gewisse emphatische
Partikeln, die, einem Worte beigefügt, diesem
den verbalen Charakter verleihen, oder auch bloß die
in jenem ausgedrückte Vorstellung verstärken können.”

J'ai gardé ces paroles pour la fin, parce qu'elles nous
conduisent à des problèmes qu'il nous semblait ne pas
devoir traiter dans ces “Principes”. Pourtant je veux
poser ici à la fin cette question : Si les prépositions sont
des mots de sentiment, est-ce qu'alors les suffixes des
cas auraient été à l'origine autre chose ? Nous en avons
aussi une preuve directe, tout à fait parallèle à notre
raisonnement sur les “prépositions” qui signifient tout.
C'est que déjà en indo-européen toutes sortes de cas
se confondaient et se remplaçaient. Voir à ce sujet le
livre important d'Edouard Audouin : De la déclinaison
dans les langues indo-européennes
, Paris, 1898.

Chapitre second
Les sentiments qualitatifs.

197. Mais, me dira plus d'un de mes lecteurs, il est
pourtant indéniable que beaucoup de prépositions, de
conjonctions, de particules sont nées d'adverbes de lieu
et de temps, de manière et de mode
.

Et ce n'est pas moi qui le nierai.

Mais alors il est aussi clair que bien des conjonctions
et des prépositions ne sont pas originairement des mots
de sentiment.

Cela est vrai en partie.

Il y a en effet beaucoup d'adverbes nés d'un complément
objectif de lieu ou de temps et qui d'abord
n'avait pas d'autre signification que celle-là ; p. e. fra.
chez = maison, lez = côté.

Mais… pour qu'un tel adverbe devienne préposition
ou conjonction, il faut qu'il ait d'abord perdu pas mal
de sa signification objective d'adhésion, il faut qu'il ait
emprunté pas mal d'expression de sentiment au tonique
fixe de son entourage.

Et lorsqu'après cela il devient préposition ou conjonction,
eh bien, il ne fait que prouver notre thèse une
fois de plus.161

Mais d'ailleurs il y a une raison de plus pour examiner
ici les adverbes par rapport à la signification de sentiment.
C'est que dans ces mots-là nous pourrons, beaucoup
mieux que ce n'était le cas pour les particules,
distinguer différentes sortes de sentiment.

Nous traiterons successivement ici :

le sentiment de la certitude,
le sentiment de l'identité,
le sentiment de la diversité,
le sentiment de la tendance,
le sentiment de la résistance,
les sentiments de l'orientation de la pensée.
les sentiments des sensations spécifiques.

Rappelons nous d'abord ce que nous avons dit dans
le § 164. Les sentiments qualitatifs sont d'une intensité
moyenne
et leur qualité distinctive est perçue spontanément.
Les deux définitions donnent lieu à une remarque.

Quant à l'intensité pour être moyenne, elle n'est pas
égale chez toutes. D'une manière générale on pourrait
établir comme suit cet ordre de succession. Les sentiments
de l'orientation de la pensée sont les plus faibles et
quelquefois se rapprochent des sentiments de connection.
Vient ensuite le sentiment de la résistance, puis celui de
l'identité, celui des sensations spécifiques, celui de la
tendance, celui de la diversité et finalement le sentiment
de la certitude, qui au point de vue de l'intensité ne le
cède souvent que bien peu aux sentiments d'intensité.
J'ai pensé à les traiter dans cet ordre, mais je doute
que cette gradation soit aussi suggestive qu'elle est
logique. Je ne dis pas qu'il ne faille préférer cet ordre
à une seconde lecture, mais je crois l'ordre que nous
avons choisi plus persuasif pour quiconque abordera
notre sujet pour la première fois.

La qualité distinctive qui est perçue spontanément
n'est pas elle non plus aussi prononcée chez toutes. Plus
elle se rapproche des sentiments de connection ou d'intensité,
moins elle devient spécifique ; et ce sont les
moyens termes de la série citée, l'identité, les sensations
spécifiques, la tendance, la diversité, qui ont cette particularité
au plus haut degré. Aussi l'adhésion du sentiment
s'y laisse-t-elle, en pratique, distinguer difficilement
du sentiment lui-même. Cette distinction, très importante
162pour le sentiment de connection et d'intensité,
perd graduellement de sa valeur à mesure qu'elle s'approche
du milieu. Aussi nous la laisserons provisoirement
de côté ici.

Le sentiment de la certitude.

198. Commençons par quelques exemples où le sentiment
de la certitude se montre nettement et où pourtant
la signification primitive (1)328 logique de temps ou
de lieu est aussi évidente.

tableau toujours, jamais | absolument, point du tout163

Il est, ce me semble, évident que dans tous ces cas
la signification primitive et la signification postérieure
ne se rencontrent que dans le sentiment oppressant de
la tendance à assurer, à convaincre, en un mot : du sentiment
de la certitude.

199. De même dans :

tableau toujours | tout à l'heure

D'autant plus que les deux séries de toujours et de
tout à l'heure
sont toutes deux également dans un rapport
réciproque avec encore une autre signification
logique, qui aussi se rattache exclusivement à elles par
le sentiment oppressant de la tendance à assurer.

200. Je veux dire la signification de : en tout cas,
pourtant, au moins, du moins, überhaupt. En effet nous
employons ces mots, quand, après des paroles qui rendaient
par trop peu notre intention, nous désirons inculquer
mais aussi cette fois d'autant plus énergiquement
ce que nous savons et ce que nous voulons dire
exactement. Eh bien :

tableau toujours, partout | du moins, überhaupt, etc.164

tableau toujours, partout | du moins, überhaupt, etc.

tableau tout à l'heure | du moins, überhaupt, etc.165

Ainsi le développement des adverbes de temps et de
lieu en des expressions pour le sentiment de la certitude
est hors doute.

201. Mais des mots exprimant purement et simplement
une ardeur, une chaleur intérieure peuvent aussi
passer à la signification de maintenant et de tout à l'heure.
Et c'est là une preuve éclatante de ce que j'avance, comme
je n'avais pas rêvé de pouvoir en fournir. En effet dans
l'examen de ces mots j'ai trouvé la série analogique
suivante :

tableau animé | aussitôt

Et ces exemples gagnent encore en force démonstrative
par leurs pendants :

tableau paresseux | tard (1)329166

H. Paul (1)330 montrait déjà avec des exemples
évidents que des assurances ou des expressions de
la certitude devenaient enfin des conjonctions. Ainsi
all.mod. allerdings, freilich, nämlich, wohl, zwar, got. :
raihtis, lat. : certe, verum, vero, scilicet, videlicet, etc.
De même le grec : εἰ, αἴ (2)331 : et aussi les conjonctions
basques (3)332 et arabes (4)333 de la même signification.

Le sentiment de l'identité.

202. Je voudrais caractériser un autre sentiment par
l'expression significative : cela me convient.

Quelque divergentes que soient les différentes théories
sur le sentiment, tous les philosophes depuis Aristote
sont d'accord (5)334 que le sentiment agréable repose sur
une convenientia, une convenance ; le sentiment désagréable
sur une discrepantia, une disproportion entre
la perception et le moi.

Occupons-nous d'abord du sentiment agréable.

Quand une perception que j'ai déjà faite autrefois,
revient ; ou plutôt, quand dans l'esprit par des perceptions
et la liaison associative une représentation (donc
une vieille perception) se forme qui comme toujours
veut se transformer en une perception réelle, j'éprouve,
quand j'y réussis, immédiatement un sentiment de soulagement,
un sentiment de résonnance, un sentiment
de reconnaissance, une diminution d'oppression, un surgissement
spontané, inattendu de l'adhésion (6)335.

203. C'est pourquoi nous trouvons dans des langues
différentes une liaison entre les mots, pour égal, conforme,
convenant d'un côté et agréable, beau, favorable
de l'autre.167

tableau égal | agréable (1)336168

tableau égal | agréable (1)337

204. Mais à l'origine qu'est-ce que vérité, authenticité
autre que la conformité (2)338 d'une nouvelle perception
avec une perception antérieure, maintenant devenue représentation ?
Et quand des gens illettrés emploient-ils
le verbe être substantivement, si ce n'est dans des
phrases comme : Oui, c'est lui ; ce sont eux, etc ? Et il
est évident que ces phrases ne signifient qu'une conformité
entre la perception et la représentation.

tableau vrai | agréable169

tableau vrai | agréable (1)339

205. Lorsque par la voie de l'expérience une combinaison
de choses est devenue peu à peu une unité
dans la représentation, la perception de cette même
combinaison extérieure profite de cette unité psychique
et nous éprouvons la même aisance, la même satisfaction (2)340.

De là vient que toutes sortes de mots ont pris pour
ce même sentiment de satisfaction la signification de
tout à fait, tous ensemble.

tableau tout | agréable (3)341170

Et ainsi je crois avoir démontré comment différentes
conjonctions et prépositions d'égalité : sám, σύν, cum, als.
comme, etc., aussi par rapport à leur signification qualitative
peuvent être de vrais mots de sentiment. Seulement,
comme nous l'avons vu ci-dessus (§ 171), et comme
notre expérience quotidienne nous apprend : très souvent
la réflexion s'y mêle, et nous ajoutons une adhésion à
ces faibles sentiments.

206. Rappelons-nous ce que nous avons dit au § 202
quant au surgissement spontané de l'adhésion et nous
comprendrons aussi les adverbes et les conjonctions de
temps qui vont suivre.

tableau sentiment d'identité | déjà, bientôt

Mais terminons, bien qu'il y ait encore une foule de
conclusions à tirer.

207. Une seule encore comme transition à ce qui
va suivre.

Nous avons vu que les conceptions : égal, vrai, tout
à fait
, tous ensemble sont nées le plus souvent de la
réflexion sur un sentiment de satisfaction par l'identité.
Ne serait-ce pas aussi le cas pour la conception de
l'unité ?

Quand nous voyons un arbre, nous ne sentons pas
le besoin de le compter. Mais quand nous voyons
171d'abord un arbre et peu après un autre, l'occasion
se présente de faire une réflexion sur le sentiment
de satisfaction par l'identité et de se dire : Tiens,
voila hors de moi deux arbres ; et dans mon moi intérieur
ils se rencontrent en une seule adhésion (1)342.
Il se peut donc fort bien qu'à l'origine les mots pour
un aient signifié le sentiment de satisfaction par l'identité (2)343.
C'est même un fait pour l'indo-européen, dans
gr. εἷς μία, ἕν, sanscr. sakrt, gr. ἅπαξ, lat. simplex,
semel, got. simlē, qui remontent tous au même mot
primitif que sanscr. samās. Sanscr. ékas : un, est très
probablement identique à lat. aequus ; lat. solus à gr.
ὅλος ; et gr. οἶϜος signifie aussi bien égal que seul.

Que cela serve d'introduction au paragraphe suivant,
où nous en viendrons peut être à la conclusion que le
nom de nombre deux repose aussi sur un mot de sentiment.

Le sentiment de la diversité.

208. Nous allons maintenant nous occuper du sentiment
désagréable : une discrepantia. une disproportion
entre mon moi intérieur avec tout ce qu'il contient et
une nouvelle perception.

A l'association calme, dans laquelle les représentations
et les adhésions naissent dans l'esprit toujours préparées
dans leur milieu approprié, s'oppose l'adhésion
non-préparée et les sentiments de surprise (3)344, d'étonnement
et d'effroi (4)345.

Un autre sentiment ne différant pas beaucoup de cette
première sorte, du moins n'en étant pas nettement séparé,
est celui du désappointement par la diversité.172

Jede Vorstellung schließt die Tendenz in sich des vollen
Erlebens ihres Gegenstandes, dit Theodor Lipps (1)346.
Il n'est donc pas étonnant qu'une représentation, née de
perceptions préparatives et du rapport associatif (2)347, produise
un sentiment d'oppression si elle ne peut pas s'assimiler
à la perception, ou bien si elle ne peut pas renaître
pleinement. Et ce sentiment d'oppression sera
d'autant plus fort, selon que la représentation déçue
possédait plus d'énergie psychique (2)348, ou selon que les
perceptions préparatives par la force de l'habitude
avaient promis avec plus de certitude la réalisation
effective.

Alors j'éprouve un sentiment immédiat d'oppression,
un sentiment de dissonnance, un sentiment d'ignorance,
de vide, un accroissement de tension, un empêchement,
un retardement, un enragement inattendus de l'adhésion.

209. Nous retrouvons cela nettement dans la langue,
lorsque nous rencontrons tant de mots qui signifient
autre chose et en même temps quelque chose de désagréable,
de défavorable
.

tableau autre chose | chose désagréable (1)349173

tableau autre chose | chose désagréable (1)350 (2)351174

tableau autre chose | chose désagréable

Comme ayant de l'affinité avec les mots nommés je
cite encore les prépositions sanscr. abhi, lat. ob, germ.
bi et les conjonctions, gr. ἄλλα, le parallèle angl. or dé
other (voir Murray sub voce) = h.all. oder, dan. eller,
et beaucoup d'autres de même nature.

210. Un sentiment qui est dans un rapport très étroit
avec celui dont nous parlons (1)352 est sans doute la gêne
que nous éprouvons, lorsqu'une perception est sur le
point de s'assimiler avec la représentation toute prête,
mais lorsqu'apparemment elle hésite encore.

Et cette gêne s'exprime souvent si fortement que parfois
nous ne laissons deviner que parle contexte si en fin de
compte on en est venu à une assimilation ou non. A peine
suppose le plus souvent que oui ; presque et assez que
non. Eh bien, les conceptions de à peine et de presque,
et assez reposent toutes deux souvent sur la réflexion
de ce même sentiment de gêne. Examinons d'abord les
mots qui signifient à peine, presque pas.

tableau à peine | sentiment desagréable175

tableau à peine | sentiment desagréable176

tableau à peine | sentiment desagréable

Que voyons-nous donc ? Tous remontent à des mots
qui signifient un sentiment de gêne. Que ce sentiment
soit emprunté primitivement à une oppression ou à une
acre amertume, cela ne fait provisoirement rien au fait.

211. Voyons maintenant les mots pour presque, assez.
Pour des raisons qu'on comprendra dans la suite, je
possède moins d'exemples.

tableau presque | sentiment désagréable177

tableau presque | sentiment desagréable

212. Voyons maintenant les mots pour le doute, un
sentiment analogue à ceux qui forment la base des deux
listes précédentes.

tableau doute | autre (1)353

Ainsi je crois avoir ramené à des mots de sentiment
un grand nombre de conjonctions et de prépositions,
aussi dans leur signification qualitative. C'était là le
seul but de ce paragraphe. Quelle famille nombreuse
de mots que celle de ápi, ἐπί !

213. Enfin quelques mots encore de la même signification
et d'une origine toute différente.178

tableau quelquefois | peut-être

Maintenant nous comprenons aussi les deux expressions
si embarrassantes au premier abord : irgendeiner,
irgendwo = (lat. ali -quis, etc.) qui que ce soit, où que ce
soit, etc. Psychologiquement nous en comprenons fort
bien l'origine du sanscr. -caná, lat. -cunque, got. hun,
germ. -gin, puisqu'il nous a fallu supposer comme signification
fondamentale de tout ce groupe un sentiment
de gêne
. Ces vocables signifient littéralement et nettement :
l'embarras du choix. Et est-ce que le pronom indéfini
interrogatif *ke signifierait souvent autre chose (1)354 ?

Le sentiment de la tendance (2)355.

214. Outre le sentiment de la certitude qui par
sa nature ne souffre pas de pendant, nous avons traité
179les deux sentiments contraires, ceux de la satisfaction
par l'identité et du désappointement par la diversité.

Il convient d'en examiner ici encore deux autres, aussi
bien pour les vues nouvelles qu'ils nous ouvriront eux-mêmes,
que parce qu'ils compléteront beaucoup le concept
des deux précédents.

En effet avant d'arriver à la satisfaction par l'identité
entre l'attente et l'adhésion réelle qui doit suivre,
un effort vers ce but a le plus souvent précédé.

Et s'il s'agissait de quelque chose d'important, une
difficulté, un effort contraire, une résistance est survenue,
qui s'opposait à cet effort vers l'identité, qui même quelquefois
le paralysait tout à fait, de sorte que le sentiment
de la diversité commençait.

Nous avons donc ici deux nouveaux sentiments : celui
de l'effort ou de la tendance et celui de la résistance ou de
la répugnance, ayant respectivement rapport à celui de
l'identité et à celui de la diversité.

215. En premier lieu donc l'effort.

Ce que c'est que l'effort, la tendance, nous l'avons
déjà vu ci-dessus (§ 154). Je ne fais ici qu'ajouter que
ce sentiment admet aussi beaucoup de nuances, que
nous avons coutume d'indiquer dans la langue par les
termes : désirer, attendre, réfléchir, étudier, interroger,
examiner, tâcher, languir, craindre, espérer, hésiter, risquer
et vouloir (1)356. Et si quelqu'un de mes lecteurs
s'étonnait peut-être de quelques-uns de ces exemples,
qu'il sache enfin, qu'au fond la tendance n'est que l'énergie
de faits psychiques qui les pousse à persister, et
qu'il n'est pas du tout nécessaire que cette tendance de
chaque fait psychique s'accorde avec la tendance active
de notre moi. Ainsi toute passion déraisonnable est
évidemment une tendance, mais ce n'est pas encore une
raison pour nous laisser aller à chaque passion (2)357.180

216. Or il s'agit d'abord de voir dans quelle signification
d'adhésion les mots pour l'effort se présentent
ordinairement dans la langue. Et c'est, pour trancher
le nœud, dans l'adhésion des mouvements corporels et
des attitudes qui demandent la force. Il va sans dire
que dans l'action de se diriger vers, de se hâter vers, de
se pencher sur, de presser contre l'homme moins-réfléchissant
avait presque toujours beaucoup plus nettement
conscience de son désir, de son envie, de son effort vers
son but que de cet emploi assez indifférent de son corps.
Voir ci-dessus § 161.

217. Il y a pourtant un mouvement et une attitude
demandant la force qui sont liés beaucoup plus intimement
avec le vrai sentiment de l'effort contre toute
résistance, et qui par conséquent sont le plus employés
par les psychologues dans leurs expériences. Je veux
dire le sentiment de soulever, de lever, et l'attitude d'être
chargé
, de soutenir q. c., de porter q. c. Car ici la résistance
est palpable et mesurable : le poids lui-même.
Il n'est donc pas étonnant que surtout ces mots d'adhésion
et d'autres pareils alternent avec les expressions
du sentiment de l'effort.

218. Parmi les différentes manières d'être chargé, de
porter quelque chose, il y en a cependant une seule qui
par son caractère naturel et général, — puisqu'elle est
sentie par toutes les mères dans les seins et le ventre — ,
exprimera probablement aussi dans son nom nettement
le sentiment de l'effort.

219. Maintenant il nous faut encore diviser d'une
manière générale les sentiments de l'effort en deux sortes,
par rapport au but poursuivi.

En effet nous pouvons faire des efforts pour avoir ou
pour faire et nous pouvons faire des efforts pour connaître
ou pour savoir.181Le but ou l'objet de désirer, d'attendre, de languir,
de craindre, de risquer, d'espérer et de vouloir ce sont
des choses, des faits ou des personnes.

Mais nous réfléchissons, nous étudions et nous demandons
pour obtenir la vérité.

Tout le monde sait comment dans la langue un rapport
continuel se fait remarquer entre ces deux catégories.

Chercher et recherche, studeo et étudier, trouver et controuver,
prendre et comprendre ; les exemples abondent.

220. On a dit souvent, je crois, que pouvoir et savoir,
qui alternent dans différentes langues, se rangent dans
la même catégorie, mais rarement on l'a bien compris.

Et pourtant ce n'est pas si difficile. Analysons un peu.

Quand l'effort pour avoir ou pour faire quelque chose
passe outre, malgré la résistance, nous sentons dans
cette persistance de notre énergie : une supériorité, le
sentiment de pouvoir (1)358.

De même lorsque notre désir de savoir sent que toutes
les contradictions qui s'élèvent doivent fléchir et disparaître
devant lui, nous sentons, justement en surmontant
ces difficultés, que nous comprenons la vérité, que
nous savons (2)359.

De la réflexion sur tous ces sentiments primaires sont
nées les autres significations de ces mots.

221. Enfin il nous reste de relever que les sentiments
de pouvoir et de savoir, et d'ailleurs de tous les efforts
qui réussissent à vaincre tout à fait leur résistance, sont
des sentiments agréables.

En revanche l'effort est souvent un combat dur et
pénible contre une résistance de force égale, de sorte
qu'il est facile à comprendre que nous verrons quelques
mots pour le sentiment de l'effort prendre la signification
d'un sentiment désagréable.

222. Notre exposé aurait été beaucoup plus clair, si
après chacune de ces distinctions psychologiques nous
aurions chaque fois inséré les faits linguistiques correspondants.
Mais comme alors nous aurions été obligés de
nommer deux, trois fois les mêmes mots et surtout comme
182alors nous aurions dû renoncer à l'aperçu du développement
de signification que nous offre quelquefois un même
radical, nous nous sommes écartés cette fois de notre
méthode habituelle.

Nous donnons maintenant dans un seul tableau tous
les faits qui trouvent leur explication dans les analyses
psychologiques précédentes.

Toutefois nous commençons par les plus simples et
passons peu à peu aux rapports plus compliqués.

Sentiment désagréable, à contre-cœur, douleur, souffrir,
se fatiguer.

Sentiment agréable, volontiers, joie, plaisir, jouir.

Le sentiment pur de l'effort : s'efforcer, vouloir, oser,
but, salaire, gagner.

Mouvements corporels et positions demandant l'effort (1)360.

Soulever, lever, être chargé, soutenir, porter.

Des seins lourds, un ventre lourd, être enceinte, enfanter
(naître), produire.

Avoir le dessus, l'emporter, pouvoir, énergie, être fort.

Comprendre, savoir, connaître.

Il n'y a encore que très peu de litérature sur ce sujet.
Voir e. a. C. Abel : Linguistic Essays, p. 23-78 ; D. Brinton :
The conception of love in some American languages,
Essays of an Americanist
, Philadelphia, 1890, p. 410 sqq. ;
A. F. Chamberlain : Sulle significazioni nella lingua…
Kootenay dei termini che denotano gli state e le condizioni
del corpo e dell'animo
, Archiv. per l'antrop. e la etnologia,
Firense 22, 1893, p. 393 sqq. Idem : On the words for
anger in certain languages
, AJPs. 1895, p. 583 sqq. et encore
quelques petits articles du même auteur dans les
années suivantes de la même revue. Quoique sans matériaux
linguistiques, les études suivantes sont bien plus
suggestives : G. Stanley Hall : A study of Fears, AJPs. 8,
p. 147-249 : G. Stanley Hall and A. Allin : The Psychology
of Tickling, Laughing and the Comic
, AJPs. 9, p. 1-41 ;
G. Stanley Hall : A study of Anger, AJPs 10, p. 516-592 ;
G. Stanley Hall and F. Saunders : Pity, AJPs. 12,
p. 534-591 ; A. Borgquist : Crying, AJPs. 17, p. 149-205.183

tableau mouvements corporels | sentiment de la tendance (1)361 (1)362184

tableau savoir | pouvoir | enfanter | porter | mouvement | tendance pure | agréable | désagréable185

tableau savoir | pouvoir | enfanter | porter | mouvement | tendance pure | agréable | désagréable186

tableau187

tableau savoir | pouvoir | enfanter | porter | mouvement | tendance pure | agréable | désagréable188

tableau189

tableau savoir | pouvoir | enfanter | porter | mouvement | tendance pure | agréable | désagréable190

tableau191

tableau savoir | pouvoir | enfanter | porter | mouvement | tendance pure | agréable | désagréable192

tableau (1)363193

tableau savoir | pouvoir | enfanter | porter | mouvement | tendance pure | agréable | désagréable (1)364194

tableau195

223. Qu'il me soit permis d'ajouter encore un seul
élément de signification à l'agroupement des huit autres
donnés ci-dessus.

La psychologie a déjà rendu tant de services à la
linguistique, que celle-ci de sa part peut bien essayer
de lui rendre la pareille.

Or la linguistique fait supposer que la plupart des
idées temporelles sont nées de la réflexion sur le sentiment
de l'effort ; car dans son essence l'effort contient
ce que plus tard la réflexion en dégage : la durée, le
temps.

Les sentiments traités antérieurement sont assez soudains
et s'ils restent purs ils passent vite ; mais l'effort
est dans son essence très nettement une succession de
phases qui surgissent et périssent les unes après les
autres, un enchaînement fuyant, une continuité de mouvements,
qui jamais ne peut se passer entièrement au
même instant, mais qui connaît toujours un passé, un
présent et un futur, et c'est là le temps.

tableau temps | tendance196

tableau temps | tendance (1)365197

tableau temps | tendance (1)366

Ajoutez encore ici les quarante exemples, ou peu s'en
faut, que Tobler, dans l'étude citée ci-dessus (v. p. 166)
a fournis de pareils développements de signification, et
je crois pouvoir terminer ma liste étymologique, car en
attendant le lecteur en sera aussi rassasié que moi-même.

224. Je ne sais pas s'il est encore nécessaire d'observer
qu'ici la signification fondamentale et primitive
de tous ces groupes n'est donc pas du tout certaine.

Dans quelques-uns χείρ : hārati p. e. le geste est très
clair ; dans les mots primitifs indo-eur. *per . et *bher…
le sentiment — il me semble du moins — a été aussi
clairement la signification la plus ancienne.

Mais proprement ou figurément à la longue tous ces
radicaux prenaient du moins aussi une signification née
du sentiment. Quand donc de ceux-là sont dérivées des
particules, des conjonctions et des prépositions, il ne
s'ensuit pas qu'à leur premier développement ils aient
signifié une adhésion ; au contraire par rapport à tout
ce qui précède, il nous est permis de conclure, que
(pour ne nommer ici que celles que je me rappelle aussitôt)
le groupe des prépositions *per…, etc., angl. till, until
(zilōn), κεν, κε, κα, (çāmati), lat. ergo (ὄρεγω) all. wegen,
(wigan) (cf. ἕινεκα-ἕνϜεκα, lat. gratiā, germ. om wille van),
δφρα (φέρω), sanscr. ava (āvati), sanscr. tiras, lat. trans.
fra. très, (tārati), etc. etc., sont provenues de mots de
sentiment.

225. Que des mots comme : cependant, während, etc.
se prêtent à des significations de toutes sortes, cela ne
saurait surprendre personne. Seulement ce dernier etc.
signifie ici pas mal de choses.198

Le sentiment de la résistance (1)367.

226. Jusque là nous n'avons parlé que de la tendance.
Toutefois dans les mots qui parvenaient aussi
à la signification de souffrir, d'avoir des remords, de se
tourmenter
, la réalité de la résistance se montrait aussi
par trop nettement.

Considérons-la de plus près.

Car, bien que l'effort actif soit capable de vaincre la
résistance passive, celle-ci est bien réellement un élément
indirect de l'effort conscient.

Mais bien souvent d'ailleurs l'effort actif est forcé de
le céder à la résistance passive ; alors cette résistance
devient active, et le premier effort reste comme élément
indirect dans la conscience.

227. Or dans la langue l'expression pour la résistance
c'est la négation.

La négation dans la langue naturelle n'est pas la négation
logique, mais l'expression du sentiment de la résistance
.

C'est, ce que nous allons prouver amplement d'abord,
pour rencontrer ensuite les deux cas que nous venons
de distinguer aussi dans la langue.

Que la négation dans la langue naturelle ne soit pas
la négation logique, mais un sentiment de défense, de
résistance, cela se montre le plus nettement dans le fait
que deux ou plusieurs négations ne se compensent pas,
mais se renforcent. On trouve ce phénomène — et ce
n'est pas trop dire — dans toutes les langues du monde (2)368.199

Toutes les explications logiques de ce phénomène,
quelque ingénieuses ou abstraites qu'elles soient, échouent
toujours sur de nouvelles difficultés.

Les philologues classiques ont songé pour la deuxième
négation à un nouveau membre de la phrase : pas même
ceci. Delbrück (1)369 voulait maintenir ce principe pour
toutes des langues indo-européennes. Mais comment
expliquer alors la triple et la quadruple négation ?

La même difficulté paralyse aussi l'explication de
Hermann Paul (2)370, qui prétend que nous aurions ici
affaire à une contamination.

Les romanistes ont mis en usage le terme : demi-négation.
(Pourquoi pas un tiers ou un quart de négation
aussi ?) Ce ne seraient que deux de ces demies qui formeraient
la négation pleine. Malheureusement pour
eux, toutes ces soi-disant demi-négations se présentent
toutes seules à tout moment, et dans leur pleine force
négative.

D'ailleurs le terme : demi-négation, d'un point de vue
strictement logique est aussi absurde (3)371 qu'un demi-zéro
ou un demi de l'infini. Et quand le mot est employé
au figuré, comme p. e. dans demi-frère, de quoi
est-ce donc l'image ?

La réponse ne peut être que celle-ci : Dans toute
langue familière naturellement développée les particules
négatives ont comme signification propre : un sentiment
de résistance
. L'adhésion négative logique ou mathématique
(dont deux se compensent) est leur signification
figurée, née seulement dans quelques centres de civilisation
isolés ; jamais et nulle part elle n'a pénétré dans
le domaine populaire.

Alors nous comprenons tout à fait la possibilité et
aussi la nécessité du redoublement surgissant à tout
moment ; même la négation trois fois et quatre fois répétée,
puisque surtout le sentiment accumule ses expressions
200 (1)372 afin de proportionner du moins quelque
peu l'effet extérieur à la plénitude intérieure.

228. Depuis longtemps j'ai compris que cette thèse
rencontrerait des objections de la part des savants, qui
regardent souvent dédaigneusement une négation multiple :
“Peuple ignorant, qui ne comprend pas ce
qu'il dit.”

Mais voilà justement pourquoi depuis environ trois
ans je me donne la peine de noter soigneusement dans
toutes les œuvres scientifiques que je lis, l'emploi des
négations. Et quel en est le résultat ? J'ai déjà collectionné
près de cent exemples (2)373, de grands savants,
de philosophes et de philologues surtout — car pour
ceux-là, nous pouvions sans doute supposer, qu'il n'était
plus permis de les confondre avec “le peuple ignorant
qui” etc. — Et dans tous ces exemples la nature
prend tôt ou tard le dessus et la plume la mieux surveillée
laisse échapper une négation choquante (3)374.

Wustmann (4)375 même — bien que naturellement le
moment psychologique de notre construction lui échappe
encore — condamne à bon droit ces négations superflues,
qui se compensent mutuellement : elles constituent
une hypertrophie de la logique dans la langue et amènent
inévitablement l'obscurité ou l'équivoque.

229. Trendelenburg déjà le faisait entendre assez
nettement : Jede Verneinung, dit-il, muß sich in ihrem
Grunde als die ausschließende, zurucktreibende Kraft
einer Bejahung darstellen (5)376.

Ziemer alléguait un certain nombre d'exemples, parlait
expressément de “das erregte Gefühl”, mais lui
non plus n'en avait une notion claire (6)377.201

Wundt aussi a déjà en 1886 relevé en passant, mais
formellement que le sentiment était un des éléments de
la négation (1)378. Cependant dans ses deux volumes
“Die Sprache” il n'en est resté que l'incorporation du
Modus Negativus dans les formes verbales subjectives,
à la p. 197 du 2e volume.

Binet nous fournit un témoignage de l'observation
pratique de soi-même (2)379 dans les paroles d'Armande
qui parle du “sentiment de la négation qui précède la
négation verbale”.

Le seul linguiste chez qui je me rappelle avoir trouvé
exprimé cette vérité, brièvement mais nettement, c'est
Paul Cauer (3)380 :

“Liest man nun eine Häufung von Negationen wie
bei Platon, Protag., p. 345. D. οὐδεὶς τῶν σοφῶν ἀνδρῶν
ἡγεῖταο οὐδένα ἀνθρώπων ἑκόντα ἐξαμαρτάνειν, so läßt sich
die Schwierigkeit fur den Schüler sofort klar bezeichnen
und damit heben : das négative Vorzeichen ist, allerdings
höchst unmathematisch, zugleich vor und in der Klammer
gesetzt, indem sich die négative Stimmung über den ganzen
Gedanken verbreitet.”

230. Enfin il y a des matériaux pathologiques. C'est
justement notre thèse qui, plus qu'aucune autre chose,
est la conclusion de l'article bien documenté mais mal
raisonné de Duprat (4)381 ; c. à d. que la négation dans
celui qui parle est le plus souvent en grande partie,
quelquefois exclusivement l'expression du sentiment,
puisque avant tout elle est le signe de la résistance,
de l'aversion d'une représentation ou d'une adhésion.

231. Même sans tout ce qui précède tout le monde
conviendrait immédiatement que c'est le cas pour la
“négation prohibitive” sanscr. mā́, gr. μή, etc.

Cependant pourquoi et comment cette même thèse
comprend aussi les “négations assertives”, sanscr. ná,
gr. οὐ, voilà ce qui demande encore une explication et
quelques preuves plus précises.202

Nous avons distingué dans le sentiment de la tendance
entre une tendance pour avoir ou pour faire et
une tendance pour comprendre ou pour savoir.

Tout le monde voit aussitôt que sur cette même différence
psychologique se fonde aussi la division entre
μή et οὐ.

μή résiste à une tendance pour avoir ou faire, ce qu'on
n'aime pas.

οὐ exprime la résistance à une fausse tendance pour savoir.

Mais comme nous avons vu pour la tendance, que cette
différence plus délicate n'était pas toujours exactement
observée et que leur confusion montrait on ne peut plus
clairement leur unité générique (pensez e. a. à savoir
et pouvoir), il nous faut aussi examiner ici, si cette
distinction a pénétré dans toutes les langues assez développées
ou si peut-être par leur confusion leur identité
générique est aussi évidente.

Or il se trouve que dans les langues indo-iraniennes
les négations assertives se montraient aussi dans des
phrases prohibitives (1)382.

Et selon toute apparence le latin, le lettoslave et le
germanique n'ont jamais connu cette différence ou ils
l'ont développée pour un temps, pour le perdre bientôt.

Mais la négation prohibitive est indéniablement une
expression du sentiment de dégoût, de résistance.

Donc la négation assertive aussi. La différence entre
les deux ne se trouve que dans l'objet de la tendance,
dont le caractère différent n'est saisi que par la réflexion.

232. Nous pouvons tirer une autre preuve linguistique
pour ce que nous avançons du fait que non seulement
la négation nie purement, mais qu'elle prête au
verbe ou au nom qu'elle accompagne aussi la signification
contraire.

Si la négation dans la langue était purement logique,
nolo….je ne veux pas que…. signifierait : Ce n'est pas
que je veuille que cela arrive (mais tout de même je
l'aimerais bien p. e.).

Maintenant nolo signifie au contraire exclusivement :
Je m'y oppose je le défends….203

Il est évident que ces dernières phrases indiquent
nettement une résistance.

Mais non seulement il en est ainsi pour nolo. La même
chose arrive dans toutes sortes de langues indo-eur. et
non plus exclusivement pour des verbes, mais aussi pour
des pronoms ; p. e. lat. nonnullus, nonnemo (qui ne signifient
pas : “un ou deux”, mais “un certain nombre,
une foule”) et pour des noms, p. e. gr. οὐκ ολίγοι, lat.
non maie (qui ne signifient pas : “non qu'il y en ait
peu, mais beaucoup pas non plus”, et je ne veux pas
dire que ce soit mauvais, mais je me garde bien de dire
que c'est bon, la signification est : “beaucoup, bon !”) (1)383.

On retrouve le même phénomène dans tous les Impératifs
négatifs. Ici la négation ne saurait être logique,
puisqu'on ne peut pas à la fois commander rien. Non,
on ne commande pas, on défend (2)384.

233. Les exemples nombreux dans les langues indo-européennes
de toutes sortes où après une principale
marquant la résistance (empêcher, prévenir, éviter, défendre,
nier) l'objective a une négation, ne sauraient
être expliquées plus clairement que par les paroles déjà
citées de Paul Cauer : La disposition négative se répand
sur la phrase entière. Une nouvelle preuve pour
la justesse de notre thèse.

234. Nous avons distingué ci-dessus (§ 226) une résistance
passive qui était vaincue, et une résistance qui
d'abord vainquait la tendance active et qui plus tard
prenait elle-même le rôle actif.

Nous retrouvons les deux catégories dans la langue.
Les cas cités tout à l'heure sont tous des expressions
d'une résistance qui restait maîtresse du terrain et c'est
ce que nous pourrions appeler la négation active.

Les exemples qui vont suivre sont au contraire des
négations plus passives, car elles désignent une résistance
204qui est vaincue et qui n'opère dans notre conscience
que comme un élément secondaire.

235. Le plus clair de tous ces cas est, ce me semble,
la négation après un comparatif positif dans les langues
romanes et slaves (1)385.

Il est plus riche qu'on ne croit.

it. Ho trovato più ch'io non credeva. J'ai trouvé plus
que je ne croyais.

Ici se rangent aussi avant que et autre que : Je serai
morte avant qu'il n'entre dans la chambre. On méprise
ceux qui parlent autrement qu'ils ne pensent.

Que voyons-nous ici ? Deux adhésions se disputant la
priorité : sa richesse réelle (dans le premier exemple)
et l'idée qu'ont les gens de sa richesse. Mais le fait est
qu'il est plus riche qu on ne croyait. La deuxième adhésion
résistante doit le céder. Et les mots expriment
le status quo après la lutte. On adhère à l'une, et à
l'autre aussi, mais comme à une qui a succombé devant
la première, comme à une résistance vaincue : avec la
négation.

Il en est de même pour autre que et avant que. On
adhère à la dernière partie de la phrase, mais comme
à une chose qu'on a rangée de côté, qu'on a repoussée
aux bords du domaine conscient de la pensée.

Après un comparatif négatif, p. e. pas plus grand que,
où ni l'un ni l'autre n'a vaincu, la négation ne se présente
pas.

236. Et ainsi nous comprenons aussi comment en
sansc. na, na ca, na tu, na punar, comment dans les
langues slaves, neže, nego, neli, comment en lit. ne-kaìp,
en lette ne(ka), en gall. na, nag, neu, comment dans les
dialectes anglais nor après un comparatif ou une partie
de la phrase équivalente, montrent la signification du
latin quam.

Une négation qui est dans un rapport très étroit avec
ce que nous avons vu pour autre que, est celle après
des phrases comme : il s'en faut de peu que….205

fra. Peu s'en faut qu'on ne m'ait trompé ; après : it.
poco manca, per poco è, presso è, appoco, appena-,
v.fr. a bien petit, par poi, a paine ; esp. apenas, etc. (1)386.

L'adhésion allait s'assimiler avec l'attente, mais au
dernier moment une résistance a surgi qui a tout écarté.
On se prononce au moment après le combat. On adhère
à l'attente comme étant écartée, déçue, vivant encore
indirectement dans l'esprit : avec la négation.

237. Nous avons relevé le rapport qu'il y avait entre
le ne roman dans des phrases dépendant d'un comparatif
et le sanscr. na ou l'angl. nor dans la signification
de quam. Or nous pouvons établir le même rapport
entre ce ne après peu s'en faut et le védique ou le
petit-russe de la poésie populaire, ou le lituanien
neì dans la signification de : voilà-t-il pas, pour ainsi
dire, comme qui dirait (2)387.

ā́ vandhúrēṣv amátir ná darçatā́ vidyún ná tasthāu
marutō ráthēṣu. Sur vos sièges, dieux Marut, est répandu
comme qui dirait une lumière vive, comme un éclair
est répandu sur vos chars.

Le ṛṣi décrit sa vision. En contemplant l'éclat de ces
sièges et de ces chars il pense à une lumière vive et
à l'éclair. “Mais non, cette lumière qu'il voit là est
beaucoup plus splendide.” La représentation de la lumière
qu'il a perçue souvent pâlit devant la fantaisie
de l'invisible.

Et ces faits d'âme le poète les exprime au bon entendeur
avec son demi-mot de la langue du sentiment.

238. C'est ici surtout qu'on comprend pleinement
comment dans le rapport psychologique des faits une
affirmation et une négation logiques se touchent de
près (3)388.

Dans les mots pour à peine et presque nous eu avons
découvert déjà quelque chose, mais ici nous trouvons des
particules avec une signification positive et négative à
la fois :206

gr. νή, lat. ne, oui vraiment, ναί : oui ; et négation
dans toutes les langues i.-eur.

οὖν positivement, congénère avec οὐ non, ne.

celt. na, nac, signifie aussi bien ne pas, que ou
(avec des objets pareils).

v.fra. ne, provenç. ni signifient simplement et
m.h.all. en (voir H. Paul).

Cf. les matériaux pour une étude complète du radical
n e/o dans Per Persson : Über den demonstrativen Pronominalstamm
no- ne- und Verwandtes
, IF. II, 1893,
p. 199-260 ; et Frank Hamilton Fowler : The negatives
of the Indo-European languages
, Chicago, 1896.

239. Or c'est ici que nous comprenons l'analogie
et les transitions entre ce sentiment-ci et celui de la
déception par la diversité (1)389. Le nā comparatif est au
fond la même chose que : autre chose à côté, tout près.

Mais la nuance désagréable de sentiment ne se manifeste
qu'à peine dans cet exemple. Il me semble que
les poètes seuls, qui connaissent la lutte avec une comparaison,
l'éprouvent.

En revanche un autre cas est d'autant plus significatif :
celui du préfixe négatif : *ṇ- *ṇn-.

Le fait est que la plupart des mots composés avec
in- expriment nettement un sentiment de déception.

En conséquence d'une recherche antérieure, faite par
Wundt dans cette direction (2)390 et dont le résultat
m'étonnait fort, j'ai voulu examiner moi aussi ce fait
un peu plus minutieusement.

Une langue ancienne ne pouvait pas servir. Ces
états-là de civilisation, ces idées religieuses et éthiques
diffèrent trop des nôtres pour permettre un jugement
fondé dans de telles questions délicates de sentiment (3)391.207

Pour le néerlandais une statistique basée sur le Gr.
Wdb. me rebutait. Pour l'allemand j'avais une ressource
excellente dans le Wörterbuch de Heyne. Et quel fut
le résultat ?

J'ai trouvé parmi les substantifs et les adjectifs avec
un- qui entrent en ligne de compte pour le sentiment —
les termes purement scientifiques p. e. étaient naturellement
exclus — une signification défavorable dans 98%
des substantifs et dans 85% des adjectifs.

240. Je crois donc avoir prouvé avec une certitude
absolue que les négations, pour le moins à l'origine, ne
sont que des expressions de sentiment.

Eh bien, lorsque nous examinons les étymologies des
différents mots négatifs, il se trouve qu'ils sont dans un
rapport étroit avec quelques prépositions et circonstanciels
de lieu.

tableau pas, non | circonstantiels de lieu

Les sentiments des orientations de la pensée.

Nous avons vu que le pronomen anaphoricum indo-eur.
*i̯ e/o avait une signification de sentiment, puis qu'il
désigne ce que nous considérons à l'instant et ce dont
nous sommes donc directement conscients. § 178 sqq.

Nous avons vu que le pronom indo-eur. *n e/o a une
signification de sentiment, puis qu'il ne désigne que ce
dont nous avons indirectement conscience.

Or me serait-il permis de poser cette équation, non
208étymologique, ça va sans dire, mais sémasiologique :
got. ja : ni = lat. hoc : ille ? (1)392.

En d'autres termes : Les différents pronoms, qui dans
plusieurs langues indo-eur. se font face dans les significations
d'ici et , celui-ci et celui-là signifient au fond,
pour le moins aussi, mais probablement exclusivement :
le sentiment de : “o ceci ! oui je l'ai nettement dans
l'esprit,” “cela ? tiens, en effet, il y a encore cela, mais
non, c'est que je pensais à autre chose.” Ces phrases
signifient évidemment une réflexion sur le fait primitif.

Et alors nous aurions aussi ramené les mots pour les
plus anciens circonstanciels de lieu à des expressions réfléchies
du sentiment, et nous pourrions comprendre encore
mieux ce que nous avons démontré au sujet des
prépositions.

241. J'avais déjà résolu de ne pas répondre à toutes
ces questions lorsque le nouvel essai de Brugmann : Die
Demonstrativpronomina der Indogermanischen Sprachen

(Band XXII der Abhandl. d. philol.-hist. Klasse der
Königl. Sächs. Ges. der Wiss., Leipzig, 1904) me tomba
sous la main. Après avoir lu cette étude, je me croyais
obligé de ne pas me contenter de ce que j'avais déjà
avancé. Non seulement que mon hypothèse audacieuse
est confirmée ici, mais soudain elle acquiert une application
beaucoup plus compréhensive, beaucoup plus générale,
que je n'avais pensé d'abord.

Une fois pour toutes je renvoie ici aux matériaux
complets et à la bibliographie étendue dans Brugmann,
je ne donne ici que succinctement l'explication psychologique
et mes conclusions. Je crois pouvoir résoudre
presque toutes les “Rätsel über Rätsel” (p. 111) et sans
beaucoup de difficulté.

242. Il existe encore à présent en arménien, en bulgare
et en serbe un système de démonstratifs que pour
bien des raisons je regarde comme un reste indo-européen-primitif.

L'Arménien n'emploie p. e. aucun pronom démonstratif,
sans qu'il y fasse sentir le rapport avec une première,
209une deuxième ou une troisième personne. Les
trois éléments qu'il emploie à cet effet sont s, d et n.
Joints au nom ou au verbe ils ont la fonction d'un article
personnel
, comme on dit.

tableau le monsieur ici | moi, le monsieur | moi ici je parle | le monsieur là | toi, monsieur | toi là, tu parles | le monsieur là-bas | lui, le monsieur | lui là-bas parle

A ces s, d, n arméniens correspondent étymologiquement
les s, t, n bulgares.

243. Or ces trois pronoms indo-eur. , t, n étaient
des mots de sentiment pour les diverses orientations de
la pensée. Ils signifiaient le rapport entre l'adhésion
relative ou absolue et un des trois courants principaux
de notre conscience (1)393.

Or d'après la comparaison frappante de William James
— nous l'avons déjà dit ci-dessus, je crois — , notre vie
consciente est comparable à une rivière. Telle adhésion
ou représentation se trouve au milieu, telle autre près
des bords. Mais ce n'est que pour un moment, car l'eau
est en mouvement, et sans cesse des flots partent des
bords pour couler vers le milieu où le lit est le plus
profond, tandis que les autres sont naturellement poussés
vers les bas-fonds près des deux bords.

Ainsi il y a un changement continu.

Mais cependant, lorsque nous considérons notre vie
normalement consciente à cent moments quelconques et
que nous comparons tous ces états momentanés de conscience
entre eux, nous ne manquerons pas de remarquer
toujours quelque régularité.

Tel état de conscience se trouve beaucoup plus au
milieu que tel autre, et ainsi nous distinguons trois
courants principaux.

Ce sont nos sentiments subjectifs qui en plus grand
210nombre flottent au milieu de la rivière, et ce n'est pas
par hasard que ceux-ci sont justement les choses les
plus concrètes que nous connaissons.

Ensuite les perceptions immédiatement présentes avec
les adhésions qui s ensuivent ont le plus haut pourcentage.
Le concret de deuxième ordre.

Et enfin, sans doute en plus petit nombre, mais pourtant
ne restant pas beaucoup au-dessus du deuxième groupe :
les représentations auxquelles nous avons adhéré sans perception
immédiate, donc nos souvenirs ou nos abstractions.

Eh bien, dans les §§ 155-156 b nous avons vu que
les sentiments constituent principalement notre moi. Le
pronom personnel ou possessif de la première personne
exprime donc pour celui qui écoute que l'adhésion du
nom ou du verbe qu'il détermine, se trouve dans le
courant occupant le plus souvent le milieu de la rivière,
là où le lit est le plus creusé : notre moi immédiat de
chaque moment
.

Dans les §§ 79-80 nous avons appris à apprécier la
distinction entre l'adhésion de perception et l'adhésion
de représentation. C'est sur cette distinction que repose
d'abord la différence entre la 2e et la 3e personne.

Le pronom de la deuxième personne signifie donc que
l'adhésion relative ou absolue du nom ou du verbe qu'il
détermine fait partie du groupe de “réalités autour de
nous et près de nous
”.

Le pronom de la troisième personne enfin fait entendre
à celui qui écoute que l'adhésion appartient aux
adhésions de représentations c. à d. au groupe des souvenirs.
Le pronom ne dit pas cependant, si loin de nous
ils existent en effet ou non.

244. Tous ceux qui se rappellent ce que nous avons
démontré au § 81 ou qui veulent considérer comment
la différence entre les sentiments et les adhésions est
beaucoup plus grande, que celle entre les sortes d'adhésions
entre elles, comprendront facilement que les
significations de la 2e et de la 3e personne sont beaucoup
plus rapprochées que celles de la 1re et de la
2e personne (1)394.211

Et ceux qui ont encore présente à l'esprit la différence
entre notre κόσμος νοητός réel (qui évidemment est
en partie du domaine de la 2e personne en partie de
celui de la 3e personne) et notre système idéal de concepts
(qui évidemment appartient exclusivement à la
3e personne) ne me contrediront pas, lorsque je dis que
ce système est beaucoup plus subjectif que l'image sensitive
que nous avons du monde
(§§ 105 et 138), et que
par conséquent les rapports intimes entre la 1re et la
3e personne sont beaucoup plus fréquents qu'entre la
1re et la deuxième (1)395.

245. Les faits indo-européens font non seulement
supposer cette conclusion, ils l'imposent. La grande
faute dans le groupement de Brugmann c'est qu'il a
traité la séparation entre “Der-” et “Jener-Deixis“sur
le même pied qu'entre “Ich-” et “Du-Deixis”. Le
groupe de “Jener-” contient la subdivision de la 3e personne,
qui fait partie de notre κόσμος νοητός, et qui
est donc intimement lié à la 2e. Le groupe de “Der-”
se rapporte à notre système de concepts et est donc
plus intimement lié à la 1re personne (2)396.

Tous les pronoms démonstratifs, personnels et possessifs
se laissent très facilement dériver de nos trois
significations principales.

Qu'il suffise de donner ici quelques exemples intéressants.

I. Indo-eur. *ĝhi-eĝho. sanscr. ahám, má-hya, lat. ego,
mi-hi, je, me, moi ; hi-e, celui-ci.
indo-eur. *eme sanscr. áma-s, amā́, celui-ci,
chez nous, gr. ἐμέ, me, moi.212

II. Indo-eur. *te-to sanscr. tē, gr. τοι, lat. ti-bi, tu,
te, toi.
armén. -d, bulg. -t, celui-là,
gr. τῆ πίε, voilà bois, lith. te
hnk, voilà prends.
Indo-eur.*se(ue)-eso, gr. σύ, σέ, tu, te, toi, vous,
got. sai, voilà, lat. is-te, toi là.

III. Indo-eur. *ene-eno, gr. κεῖ-νος, slave onu, armén.
na, lui.
armén. et bulg. -n, celui-là.

Or qu'est-ce que nous voyons ?

Une mutation continuelle entre la 2e et la 3e personne
de nos pronoms *se/o-te/o. Voir une foule de faits
dans Brugmann.

Puis, nous pouvions nous en douter, des mutations
entre la 1re et la 3e personne : de *eme (en sanscr. am-ú)
et du mot personnel, de la 1re personne *k̂i-ko en germ. :
angl. he, néerl. hij ; enfin le pronom *ne-no fournit le
pluriel de la première personne indo-eur. *ne-s.

Il va sans dire que ce sont toutes des formes de transition,
qui dans une signification d'adhésion réelle restent
incompréhensibles, mais qui dans notre interprétation
par le sentiment se trouvaient résulter tout naturellement
de ce qui a été démontré auparavant (1)397.

246. Nous comprenons maintenant pourquoi les mots
servant à exprimer : autre, les deux, un, seul, entier, tous,
ont dans presque toutes les langues indo-européennes
une déclinaison pronominale. Ce sont tous des mots de
sentiment.213

D'ailleurs lorsqu'on voudrait encore une preuve que
ces pronoms sont des mots de sentiment, nous pourrions
peut être aussi raisonner inversement cette fois en
partant des particules (1)398. En effet presque tous ces
radicaux se présentent aussi comme particules. Pourquoi
regarderions-nous alors celles-ci comme des mots
de sentiment et ceux-là non (2)399.

247. Mais alors il faut aller plus loin encore d'un
seul pas et rattacher à la prétendue confusion des “Démonstrations-
Arten” des pronoms l'entremêlement, la
rencontre et l'identité primitive des formes verbales et
nominales.

Ici nous retrouvons ce même pronom en -m :

comme 1re personne, ἄγον, ᾔα, *áĝom, *éi̯m ;

comme accusatif du nom, c'est évidemment une
3e personne, ἀγόν, πόδα, *aĝóm, pédṃ.

Ici nous retrouvons aussi se-so :

comme 2e personne, p. e. indo-eur. agés ;

comme nominatif, évidemment une 3e personne,
p. e. indo-eur. ágos.

Ici nous retrouvons encore te-to :

comme 2e personne, plur. act. en -te(s) ;

comme partie, en *-to-s ou 3e pers. med. en *-to,
etc. etc. (3)400.

248. Maintenant il se trouve aussi que Gerh. Heinrich
Muller (4)401 n'a pas eu si grand tort, lorsqu'il caractérisait
le nominatif en -s, d après le vieux-perse comme
le cas de l'objet perçu aussi pour l'indo-européen. L'alternation
avec la 2e personne l'indique formellement (5)402.

Maintenant il se trouve aussi avoir eu raison en donnant
comme définition de l'accusatif : le cas de la représentation
subjective
. L'alternation avec la 1re personne
est significative au même degré (5)403.214

Et ainsi nous avons trouvé avec le parallèle connu
depuis longtemps du vocatif et de la 2e personne, notre
triplicité des “Demonstrations-Arten”, aussi dans la déclinaison
nominale.

Maintenant nous comprenons aussi pourquoi dans certains
cas la 1re et la 3e personne, ou bien la 2e et la 3e pers.
peuvent coïncider, p. e. dans got. bairada et v.isl. bindr.

Ce que le livre d'Audouin est pour les terminaisons
des cas, l'article cité de Hirt l'est pour les suffixes personnels
du verbe (1)404. Par cette explication psychologique
cependant j'espère avoir ramené l'adaptation radicale de
Hirt à l'agglutination orthodoxe.

Les sentiments des sensations spécifiques.

249. En dehors du contenu objectif et du ton subjectif
du sentiment (agréable ou désagréable) il y a encore dans
nos sensations quelque chose de subjectif, qui chez nous
autres gens civilisés demeure ordinairement à l'état inconscient
ou à peu près, mais qui est vivement senti dans
deux cas : à savoir quand la perception objective qui
est attendue est ou bien très insignifiante ou bien particulièrement
intéressante : je parle ici du sentiment de
regarder, d'écouter, de palper, de flairer et de déguster
par opposition à la sensation de voir, d'entendre, de
toucher, de sentir et de goûter. Il ressort clairement
de ces deux cas spécifiques que dans toutes sortes de
langues on se servira d'un seul mot pour beau, pur,
clair, blanc d'un côté et crépusculaire, obscur, noir de
l'autre (2)405. La même chose a lieu pour les autres de nos
215sens (1)406. La raison n'en est pas difficile à trouver. C'est
que dans tous ces cas le sentiment subjectif de la sensation
produite en nous par l'un ou l'autre de nos sens
est plus important pour la conscience que l'objet lui même.

250. Ce fait cependant se présente bien plus fréquemment
chez les enfants et les sauvages. Dans des sensations
de toute nature où pour nous c'est l'objet qui domine,
la perception subjective repousse chez eux l'image objective.
Ce que nous appelons “suc” est pour eux “le
goût”. L'air, lèvent ou la fumée deviendra pour eux :
“l'odeur”. Ils représenteront par “sentir” tout mouvement
que nous qualifions de toucher. Pour eux l'équivalent
de notre “lumière, rayons ou rayonner”, sera
“regarder” et celui de “bruit, son ou ton” sera “écouter”.
Et comme les sauvages des premiers temps ont exercé
sur la langue une influence au moins égale à celle des
gens civilisés des temps ultérieurs, nous avons beau
établir dans notre intelligence une très grande différence
entre le goût et le suc, pour plusieurs langues ces deux
mots se ressemblent en tout.

En résumé les noms des perceptions elles-mêmes sont
primitivement identiques aux noms des objets perçus et
à ceux de leur milieu, parce que le sentiment qui leur
attribuait ces noms ne les distinguait pas les uns des
autres (2)407.

Chapitre troisième
Le sentiment de l'intensité.

251. Je pourrais examiner encore différentes sortes
de sentiment, mais à quoi bon ? Faute de travail préparatoire
dans cette direction je ne saurais jamais être complet.
Je m'en vais donc entamer l'analyse d'un dernier exemple
et peut-être du plus clair : le sentiment de l'intensité.

Car il faut bien que le lecteur attentif et expert ait
pensé plus d'une fois : “Mais ce n'est que pure caprice.
Je pourrais citer des mots congénères qui ont une signification
toute contraire.” Et lorsqu'un lecteur moins
216perspicace demanderait : eh bien, lesquels donc ? il se
mettrait à citer :

“Tenez, pour deux il ne fait que donner des mots
avec une signification défavorable, mais si à mon tour
je rappelle le lat. secundus, le deuxième, le favorable !
bonus de duonus, et bellus de duellus !

Pour un, être, égal il nous sert toutes sortes de mots
pour bien, gracieux ; mais je voudrais lui demander : Est-ce
que lat. prīmus et sanscr. pū́rvas ne sont pas congénères
avec prāvus et le préfixe péjoratif per-, fra- ?
Est-ce que lat. sons, coupable ne correspond pas a
sonticus, vrai, qui sans doute répondra à sanscr. sānt- ?
A côté de οὖλος, salvus nous avons aussi οὖλος, perniciosus.
Un connaisseur en faits linguistiques ne se
laisse pas mystifier si facilement.”

— Et ainsi le lecteur moins perspicace et l'expert
auraient fait fausse route tous deux et seraient obligés
de se contenter du vieux chapitre sur les particules ou
d'un “que sais-je ?”.

Or j'espère prévenir à cette éventualité en analysant
le sentiment de l'intensité, et je n'ai donné pour
un moment la parole à mon antagoniste supposé que
parce que ses objections, très naturelles du reste, me
paraissaient être une bonne introduction pour poser intelligiblement
le nouveau problème dès l'abord.

252. Du grand nombre de qualités de sentiments possibles
nous avons étudié surtout quatre catégories.

Le sentiment de satisfaction par l'identité (égal,
bon, agréable, vrai, véritable, ceci ! tout à fait, un,
vite, bientôt).

Le sentiment de déception par la diversité (autrement,
mauvais, désagréable, deux, à peine, presque, doute,
quelquefois, quelque part).

Le sentiment de la tendance (désagréable, agréable,
mouvement corporel, porter, enfanter, pouvoir, savoir,
temps).

Le sentiment de la résistance (négation, loin de,
à, comme, que).

Or ces qualités différentes peuvent se présenter dans
des quantités plus ou moins grandes.

Lorsque la quantité est très petite nous ne les distinguons
presque plus, et elles se confondent toutes dans
217le sentiment presque non-décomposable de connection.
De là aussi que nous avons rencontré dans les prépositions,
les conjonctions et les pronoms (pour ne pas
parler des suffixes nominaux et verbaux) une confusion
éternelle de significations de qualité.

Lorsque la quantité est moyenne, nous pouvons les
distinguer suffisamment, comme nous avons vu dans le
chapitre précédent.

Lorsque la quantité est très grande, nous ne parvenons
au contraire pas à les distinguer et elles se rencontrent
toutes dans le sentiment aussi vague l'intensité.

C'est ce qui nous reste encore à démontrer.

253. Aussi le caractère distinctif de ce sentiment de
l'intensité dans la langue, c'est qu'il n'exprime autre
chose qu'un haut degré de sentiment et qu'il laisse deviner
la qualité par le contexte.

Kurt Bruchmann : Psychologische Studien zur Sprachgeschichte,
Leipzig, 1888, passim, a le premier relevé la
généralité des cas de cette nature.

Wundt : Die Sprache, II, p. 532, exprima cette vérité
dans la forme que nous avons employée, mais il n'a pas
vu son intérêt général. Pour lui, son observation n'a de
certitude que pour le petit nombre d'invectives qui peuvent
aussi s'employer comme mots cajolants. Des échantillons
français sont p. e. friponne, (bon) diable, vaurien
et des noms d'animaux : bichon, chat, agneau, loup,
(pou) poule, etc. (1)408.

Lipps (2)409 aussi a examiné et analysé assez amplement
ce qu'il appelle le sentiment de la quantité ; toutefois la
représentation qu'il a donnée à ce sujet s'est trouvée
plus propre à enrichir nos idées sur des points spéciaux,
qu'à être prise pour base de nos recherches.

En nous fondant donc sur ces devanciers nous allons
d'abord conformément à ce qui précède expliquer ce que
nous entendons par le sentiment de l'intensité, comme
218nous l'avons observé par notre propre expérience dans
la conversation familière et dans la bonne entente des
textes. Puis nous allons démontrer comment notre conception
de ce sentiment explique tous les autres faits
si déconcertants au premier abord.

254. Je ne nomme pas le sentiment de l'intensité un
sentiment de quantité, pour ne pas lui donner l'apparence
de ce qu'il ne serait éveillé que par un objet
d'une quantité excessivement grande ou petite.

C'est-là sans doute un des cas et probablement le cas
primaire, mais à côté de celui-ci plusieurs autres se
sont développés.

En premier lieu sans doute la sorte intense des identités
satisfaisantes, c.-à-d. lorsqu'un objet répond outre
mesure à notre attente ou lorsque l'attente est dépassée.
On voit aussitôt que la quantité de l'objet aussi bien
que la prédisposition du sujet peuvent être la cause de
ce résultat. Nous nommerons le premier : le sentiment
objectif de quantité
et l'autre : l'attente dépassée ou le sentiment
subjectif de quantité
. Dans le tableau qui va suivre
nous avons marqué le premier cas par un (1).

Deuxièmement, lorsque le résultat ne répond en aucune
manière à notre attente et que par conséquent
elle est cruellement trompée. C'est la plus intense
des déceptions par la diversité. Ici encore plus
qu'au premier cas la cause sera presque toujours subjective.

Troisièmement, lorsque la tendance croît jusqu'à la
langueur, quelquefois jusqu'à la démence. Ici la cause
objective est presque exclue.

Et quatrièmement, lorsque la résistance, l'aversion se
convertit en nausée, en exécration. Comme ci-dessus.

Eh bien, dans la langue toutes ces sortes s'entremêlent
impunément. La signification propre de toutes ces expressions
est un sentiment énergique de tension. Le
reste des nuances sont l'œuvre de la réflexion et accidentelles.219

tableau intensité pure | identité | diversité | tendance | répugnance (1)410220

tableau (1)411 (1)412221

tableau intensité pure | identité | diversité | tendance | répugnance (1)413222

tableau (1)414 (1)415223

tableau intensité pure | identité | diversité | tendance | répugnance (1)416 (1)417224

255. C'est à dessein que j'ai gardé ces exemples
paradoxes pour les derniers ; car bien qu'ils soient
beaucoup plus inquiétants que ceux déjà nommés :
bonus, duonus et bellus, à côté de bellum, duellum ;
sonticus : sons ; sonderlich : Sünde ; angl. worse : irl.
ferr ; sanscr. ṛtás : ṛṇám ; h.all. traut : m.néerl. druut ;
on peut les disséquer jusqu'aux derniers filaments et
les comprendre.

Mais aussitôt on se demande, comment il est possible
que nous nous soyons mis à nommer ce qui est plus que
bon, ce qui est meilleur, du nom de ce qui est mauvais ?

Le mieux est souvent l'ennemi du bien ! Voilà ce
qu'on pourrait répondre. Mais c'est là une explication
qui vaut celle de Curtius pour le védique ná comparatif :
Omnis comparatio claudicat.

Ces comparaisons contiennent ordinairement une apparence
de vérité, offrent une ombre d'analogie, mais
n'ont, que je sache, jamais fourni une explication
définitive.

Ayons donc encore une fois recours à la psychologie
et alors tout marche comme sur des roulettes.

Nous avons vu ci-haut que toutes les théories sur le
sentiment s'accordent en ce que le sentiment agréable
repose sur une convenientia, le sentiment désagréable
au contraire sur une discrepantia entre la perception
et le moi.

Eh bien convenientia est in indivisibili, dit si nettement
le vieux terme scolastique ; ou en termes moins forts :
la convenance flotte autour de zéro. Mais on ne saurait
donner les limites de la discrepantia, de la disproportion (2)418.
Elle peut aller jusqu'à +∞ et -∞.

Quand donc, — et maintenant nous pouvons bien le
regarder comme une chose avérée, — on peut renoncer
à la qualité du sentiment, pour n'exprimer que l'intensité,
il n'y a rien de plus naturel, en voulant rendre dans
un comparatif un degré plus élevé de convenientia, que
225de nous servir alors des mots qui répondent aux
degrés plus élevés d'intensité du sentiment : c.-à-d. des
mots pour un sentiment défavorable.

256. Or cette conclusion théorique trouve une garantie
irréfutable dans le langage familier.

Quelquefois nous trouvons une personne et une chose :
bigrement jolie, effroyablement belle, hideusement heureuse.
Le ciel est éperdument bleu ; quelqu'un est terriblement
bon ; il se porte furieusement bien ; il est salement chic ;
c'est une idée horriblement neuve : on aime quelqu'un
ou quelque chose épouvantablement, terriblement (1)419.

Je sais bien que certaines personnes rangées ont
l'habitude d'imputer ce phénomène à la légèreté effrénée
de notre jeunesse. Mais l'histoire de la langue est là
pour prouver qu'eux-mêmes, et que nos pères du bon
vieux temps ne valaient pas mieux que nous sous ce
rapport (2)420. Seulement ils variaient moins peut-être.
Trop peu signifie au fond, peu en une grande quantité,
sehr angenehm, péniblement agréable ; ou plutôt non,
ils n'ont pas cette signification ; mais ils l'auraient, si
ces messieurs, panlogiciens incorrigibles, avaient raison
en ne reconnaissant pas de significations de sentiment
dans les mots.

Cependant l'exemple le plus significatif du sentiment
de l'intensité est bien le mot diable (3)421 et ses dérivés.

Que diable ! Un bon diable. Quel diantre d'homme !
Ce diablotin d'enfant. Une grande diablesse de femme.
Quel diable de temps ! Faire le diable (à quatre).
Faire q. ch. à la diable. Un travail diabolique (très
difficile). Il faut se sentir diablement bon marin.

Die verteufelte Schlauheit und Gewandtheit des Teufelskerls.226

A la réflexion nous nous apercevons que tantôt le
mot exprime l'aversion pure, tantôt un mélange d'admiration
et de crainte et enfin une satisfaction parfaite.

257. Comme c'est gentil à vous ! Comme (Que) le
ciel étoile est immense ! Quel fourbe ! Quel joli
enfant !

Comme, que et quel ne signifient que l'intensité du
sentiment (1)422.

Et quelles qualités de sentiment ne se cachent pas dans
h.all. blut-, dans blutarm, blutjung, blutfremd, blutsauer,
blutschwer, blutwenig ?

Et quand le sentiment affaiblit quelle différence de
qualité sentons nous dans blutjung et blutsauer !

stein- dans steinfremd, steinalt, steinreich, steinalbern,
steinmude et steinweh.

archi- dans archevêque, archifou, archimillionaire (fait
et) archifait (2)423.

Et c'est là l'analogie, disent les linguistes.

Mais ont-ils dans ce mot-là bien compris le véritable
état des choses ? Voilà une question laquelle je voudrais
leur laisser à répondre.

Naturel, ce phénomène l'est en tout cas, car dans la
langue des enfants nous trouvons des parallèles de leur
propre façon :

d'après mausetot, raide-mort un bambin forgeait mausetrocken,
très sec,

d'après eiskalt le même disait eisheiß (3)424.227

258. Avec ce dernier mot nous sommes arrivés dans
la catégorie de mitohne, without, etc. qui paraissait à
Carl Abel avoir tant de force pour appuyer sa théorie
du Gegensinn der Urworte. Il faut cependant que nous
nous arrêtions à la fin un moment ici, car en lisant ce
chapitre les pensées de plus d'un auront souvent volé
à ce savant radical. Cf. surtout § 249.

Certes, je reconnais aussitôt que les matériaux ramassés
sans aucune critique par Abel ont l'air de n'avoir
d'autre but que de repousser tous ceux qui s'occupent
de l'étude des langues indo-européennes, plutôt que de
les intéresser. Mais pourtant après un triage minutieux
il reste encore bien des faits qui attendent une explication.

Et l'argument employé contre son raisonnement, c.-à-d.
que tous ces homonymes avec sens contraire seraient nés
dans le cours du développement de la langue, ne
prouve ni ne réfute rien. Il s'agit de trouver aussi la
cause de ce fait-là.

Et si cela pouvait arriver plus tard si facilement,
sans transition aucune, comme nous l'avons vu, pourquoi
est-ce que cela n'aurait pas été possible à
l'origine ?

Loin donc de souscrire crédulement à la thèse
d'ABEL : Tous les mots signifiaient d'abord deux choses
tout opposées
, nous croyons cependant avoir trouvé dans
la langue du sentiment l'explication de beaucoup de ses
cas scientifiquement indiscutables, si ce n'est de tous (1)425.

Cependant celui qui veut tâcher de vérifier cela dans
les listes d'Abel, ne doit surtout pas perdre de vue que
nous ne prétendons nullement avoir traité toutes les
sortes de mots de sentiment.

C'est E. Meumann (2)426, que je sache, qui le premier
a mis en rapport le Gegensinn avec la langue du sentiment
et qui a expliqué ce rapport avec quelques
exemples empruntés à la langue des enfants.

259. Ainsi nous avons étudié le sentiment. Nous
avons vu que toutes les particules, les prépositions, les
conjonctions, sont des expressions du sentiment de liaison.228

Nous avons vu comment beaucoup de mots déclinables
et d'adverbes se sont développés de mots de
sentiment, ou devaient aboutir à des mots de sentiment,
exprimant tantôt les qualités particulières de sentiment,
tantôt simplement l'intensité.

Et ainsi nous aurions voulu terminer notre livre
qui déjà a pris des proportions hors de mesure.

Mais dans notre titre nous avons nommé à côté du
sentiment encore une autre fonction psychique : l'appréciation
que nous devons nécessairement étudier de plus
près. Mais qu'il soit aussi succinctement que possible.

Chapitre quatrième
L'appréciation dans la langue.

260. Nous groupons l'appréciation à côté du sentiment
et non comme une subdivision, parce qu'essentiellement
le sentiment est ici accompagné d'une adhésion.

En parlant d'un ami nous disons p. e. qu'il est majestueux
ou digne, mais nous appelons la même qualité
dans une personne que nous n'aimons guère : de la contrainte
et de l'affectation, des manières guindées ; tandis
que pour désigner justement les mêmes traits de caractère
dans un homme qui nous est indifférent, nous disons
qu'il est grave, compassé.

Dans une ville de province nous nommons les hommes
qui pensent comme nous : notre parti, les adversaires
s'appellent la clique de M. un tel, et les médiateurs forment
un groupe.

De la même manière nous sommes fins, adroits nous-mêmes,
celui qui déjoue nos combinaisons s'appelle
astucieux, roué ; et une personne que nous voyons manœuvrer
habilement dans une affaire qui ne nous importe
pas, est dit rusé.

Des nobles ou des officiers s'appellent homme d'honneur
ou se disent fiers entre-eux ; mais le prolétaire ou
la recrue les traite à ! orgueilleux, de vaniteux, & arrogant ;
pour le contemplateur purement objectif ils sont ambitieux.

C'est assez clair. Les mots de la dernière catégorie
rendent l'adhésion pure ; ceux de la première ou de la
deuxième catégorie sont des expressions pour la même
229adhésion plus le sentiment. Dans la première le sentiment
de satisfaction, dans la deuxième celui d'aversion.

Les allemands donnent à des phénomènes pareils le
nom de Wert-Unterscheidungen et nous pourrions convenablement
les nommer des différences d'appréciation (1)427.

261. Cependant tous les exemples que nous avons
nommés en premier lieu en vue de la clarté se rangent
dans une même classe particulière : l'appréciation subjective.
Et si nous n'avions que ceux-là, il n'y aurait
presque pas de raison de leur donner une place à part
à côté du sentiment.

Mais outre l'appréciation subjective, il y a encore
l'appréciation objective. Et celle-là forme pour ainsi
dire une transition entre le sentiment et l'adhésion.

Il se peut en effet que nous ayons fait abstraction de
nos sympathies ou de nos antipathies momentanées.
Nous pouvons nous être assimilé pour un moment l'appréciation
d'une autre personne avec des principes radicalement
opposés aux nôtres. Nous pouvons avoir comparé
en nous-mêmes notre propre appréciation de différentes
choses, et aussi d'une même personne ou chose
à des moments différents. En outre nous pouvons avoir
découvert, que toutes les âmes nobles estiment certaines
choses ou actions et en blâment d'autres. A la longue il
faut, à moins d'étouffer notre nature, que nous regardions
comme nobles ou bonnes telles actions — dans qui que
ce soit — et mauvaises ou coupables telles autres, aussi
230dans tout homme (1)428. C'est ce qu'on nomme en morale
la conscience, ou plus philosophiquement parlé : la loi
de la nature.

Cette appréciation-là, identique au fond chez tous les
peuples et toutes les tribus (2)429, n'est cependant pas la
plus importante pour la langue, parce que le plus souvent
ces distinctions sont rendues par des mots tout
différents, dont les significations quelquefois par le sentiment
de l'intensité seul semblent — et rien de plus
que semblent — être confondues.

Nous en avons parlé ici, parce que dans ces cas-là
la conception de l'appréciation est la plus nette.

262. Mait aussi en dehors du domaine éthique nous
n'estimons, nous n'apprécions pas tout également.

Car pour commencer par un exemple fort clair : Nous
estimons beaucoup plus ce qui est fort et grand que ce
qui est faible et chétif. Et ici nous sentons déjà le rapport
intime qu'il y a entre cette appréciation moitié
subjective, moitié objective et le sentiment d'intensité
dont nous avons parlé ci-dessus.

Pourtant il y a à cet égard une grande différence
entre des tribus non civilisées et la société actuelle.

Car sur ces matières tous les individus de la même
tribu sauvage apprécient identiquement. Ce sont tous
des chasseurs, des pêcheurs ou des pasteurs.

Tous font grand cas d'un lion ou d'un taureau, tandis
qu'en général une souris ou un rat sont méprisés. Bref
le rang dans leur κόσμος νοητός est le même pour tous.

Mais pour les individus dont se compose notre société
moderne — même en ne dépassant pas les limites de
notre idiome — l'appréciation d'une vache, d'un cochon
p. e. est fort divergente. En effet par les différentes
conditions, et par la division du travail sur des métiers,
des états de toutes sortes, nous nous sentons chacun
autrement vis-à-vis des choses ordinaires, que nous percevons
pourtant tous presque journellement.

De là vient que dans toutes les langues de peuples
231civilisés le genre traîne une mourante vie, ou ne sert
plus qu'à des buts ayant rapport à la concordance ou
la syntaxe.

Car c'est le genre ou plutôt ce sont les genres qui
constituent la grande catégorie linguistique pour ces
sortes d'appréciations.

Ce fait est prouvé d'une manière convaincante dans
les ouvrages cités en bas de la page 87, et moi, je
n'ai rien de nouveau à ajouter.

263. Mais le pluriel aussi est quelquefois une catégorie
d'appréciation. En parlant du sentiment d'intensité
nous avons rencontré dans les cas où l'attente était
dépassée plusieurs mots avec la signification de : un
grand nombre, une foule, beaucoup, etc.

Et ainsi il est facile de comprendre, pourquoi les pronoms
personnels indo-européens de la 1re et de la 2e personne,
qui sans doute entraient en ligne de compte pour
exprimer notre appréciation des sujets nommés (comme
nous le voyons dans d'autres langues), sont toujours
restés sans genre. Ils n'en avaient pas besoin. Car la
première aussi bien que la deuxième personne ont connu
presque toujours un Pluralis Majestaticus ou une forme
cérémonieuse.

264. Puis il me semble que les cas actif et passif, sur
lesquels se fondent notre nominatif, génitif et accusatif,
comme nous l'avons dit ci-dessus (§ 91), remontent à
une même différence d'appréciation.

Il n'est en soi que fort admissible qu'on estime plus
un agent énergique qu'une faible objectivité passive.

Et puis l'objet perçu (la plus ancienne signification
d'adhésion du nominatif) est aussi extraordinairement
propre à être apprécié davantage et regardé comme actif
que l'être représenté subjectivement et comme éloigné (la
plus ancienne signification d'adhésion de l'accusatif, voir
§§ 247 et 248) est propre à être regardé comme étant
inférieur et inerte. D'ailleurs cette inertie (appelée intransitif
en grammaire) donne une idée beaucoup plus juste
du passif que la passivité que fait supposer son nom.
C'est pourquoi C. C. Uhlenbeck préfère parler du Casus
intransitivus.

Mais en outre on réussit alors à expliquer toute une
série de phénomènes accessoires, qui resteraient obscurs,
232quand on ne pense que d'une manière purement logique
à l'Actif et le Passif ou l'Intransitif.

Ainsi on comprend fort bien pourquoi les formes exclusivement
féminines ont bien emprunté le casus passivus
à la déclinaison des radicaux en -o-, mais non l'activus,
excepté dans les cas où, comme p. e. dans le grec νεανία-ς,
ils avaient recommencé à signifier des personnes
masculines. Dans toutes les langues les mots désignant
des femmes font preuve d'une appréciation inférieure à
celle des noms d'hommes.

Deuxièmement on peut rattacher ici la particularité
slave du génitif- accusatif dans les noms d'êtres animés (1)430.
Car ici le génitif, remontant à l'actif, s'impose
nettement comme l'expression d'une appréciation.
Un genre spécial pour les personnes et les êtres vivants
se trouve dans plusieurs langues. Et il est évident que,
lorsqu'on ne pouvait disposer que de deux degrés d'appréciation,
comme en indo-européen, la ligne de démarcation
n'est pas toujours restée la même.

Troisièmement, N. van Wijk a essayé (op. cit. p. 94,
etc.) de comprendre aussi le génitif adverbial par le
casus activus. Il réussit surtout pour les verbes impersonnels.
Déjà moins bien pour les verbes marquant la
perception. Or ici j'aimerais à retrouver mon ancienne
signification d'adhésion de l'objet perçu. Pour la 3e classe
cependant, celle de : jouir, se réjouir de, manger et boire,
l'évidence me force de penser au sentiment immédiat
d'appréciation et non à celui d'action.

Quatrièmement, le Génitif et l'Accusatif, dans les exclamations,
heu me miserum ! o fallacem spem ! bellum
filium ! o imperatorem probum, o occasionem mirificam ;
o miserae sortis, o magnae caritatis, pro malae tractationis,
fœderis heu taciti, s'expliquent le mieux par le
sentiment de l'intensité, qui très facilement peut se réduire
à l'appréciation mais non tout seul et de lui même
à un Actif et un Passif logiques.233

Enfin la terminaison du Cas Actif s'identifie avec
celle du Pluriel. Tous les deux présentent le *ese, dont
nous avons déjà parlé (1)431. Eh bien, il n'y a rien où
le Pluriel et l'Actif peuvent se rencontrer à l'origine (2)432
que justement dans l'appréciation. D'ailleurs cela est
en parfait accord avec la signification du suffixe : la
satisfaction par l'identité. J'insiste sur ce fait avec
quelque force pour la seule raison que cette amplification
me paraît être le seul moyen, pour appliquer plus ou
moins à bon droit sur les faits indo-européens la
théorie des genres trouvée en dehors du domaine de
cette famille de langues (3)433.

265. Il faut certainement ranger ici aussi les Diminutifs
et les Augmentatifs avec cette différence cependant,
que ces mots-là se rapprochent encore davantage
du sentiment de l'intensité.

Car les diminutifs ne sont point toujours la preuve
d'une appréciation d'infériorité, ni les augmentatifs d'une
appréciation de supériorité.

Pour ne nous occuper que de langues connues, il y
a certainement une appréciation d'affection dans : Frérot,
sœurette, fanfan, pouponne, poupoule. Ce sont des mots
de tendresse.

Mais une nuance de raillerie ou de mépris perce dans
des mots comme : poéterau, bonhommeau, femmelette ;
hobereau, poitelet, bouquin, et dans les adjectifs : vieillot,
234bellot, doucet. On pourrait-les nommer des mots boudeurs (1)434.

Puis je rappelle les diminutifs en italien et en
espagnol.

Pour les langues classiques je renvoie au petit livre
exquis de Peppler (2)435. Dans les langues slaves, surtout
en russe, C. C. Uhlenbeck m'indiquait une foule d'exemples
significatifs. Voir maintenant Brugmann : Grundriß2,
II, I, p. 668 sqq.

266. En guise de hors-d'œuvre je veux encore relever
ici comment beaucoup de ces suffixes violent continuellement
les lois inflexibles de la phonétique historique.

Ainsi, pour ne citer que deux exemples (3)436, le diminutif
néerlandais ke (allemand -chéri) répond probablement
au sanscrit -ka-. Mais c'est contre les lois phonétiques.
Ce k aurait dû être h ou du moins g.

De même l'ancien i dans les diminutifs néerlandais
-je et -ie aurait dû disparaître, il y a des siècles.

Ce fait-là s'accorde fort bien avec ce que C. C. Uhlenbeck
me communiquait, à savoir que les suffixes diminutifs
de différentes langues non-congénères se ressemblent
tant (4)437.

Nous serions donc obligés d'admettre que quelques
qualités ou quantités de sentiment montrent une certaine
préférence pour des sons spéciaux, ce qui fait qu'elles
bravent impunément les lois phonétiques (5438).

267. Mais non seulement nous apprécions dans les
mots l'objet que nous nommons : nous traitons de même
la personne à qui nous adressons la parole.

A la deuxième personne ces deux appréciations se
rencontrent en une seule, mais dans tous les autres cas
le fait est tout différent et tout nouveau.235

Cependant nous parlons d'une manière toute différente
des mêmes choses à nos supérieurs et à nos égaux ou
à nos inférieurs. Dans nos langues cette différence
consiste cependant principalement dans l'emploi d'un
petit nombre d'autres mots.

Mais d'autres langues y font aussi attention dans
leurs formes et leurs constructions. Le basque p. e. a
des formes différentes dans presque toutes les formes
verbales (aussi de la 1re et de la 3e personne) selon
qu'on parle à quelqu'un avec courtoisie ou familièrement.
Et dans le langage ordinaire encore souvent deux
formes, une en s'adressant à un homme, et une autre
en parlant à une femme, donc une catégorie d'appréciation
au carré (1)439.

Je l'ai, dit à un monsieur ou à une dame, est dut.
Je l'ai, dit familièrement à un homme, se rend par
diat. Je l'ai, en parlant familièrement à une femme,
s'exprime par : dinat.

Et nous rencontrons le même phénomène dans le
nahuatl, et moins généralement encore dans d'autres
langues.

Certaines langues malaises, le javanais surtout, ont
le plus élaboré ces distinctions. Ce qui dans les autres
langues était restreint aux pronoms — les “Bezugsformen”
basques du verbe remontent selon Schuchardt aussi à
des pronoms figés — s'étend en javanais à la plupart des
mots le plus généralement employés. Et ainsi il y a
non seulement deux langues l'une à côté de l'autre :
le Ngoko ou langue ordinaire, sans cérémonies et le
Kråmå ou langue courtoise ; mais autour de ses deux-là
se groupent dans des cas différents encore quatre
autres au moins : le màdyå ou langue moyenne, le
båså-Kaḍaton ou langue de la cour, le Kråmå-ingil ou
haut-kråmå et le Ngoko-ànḍàp ou bas Ngoko (2)440.

Certes dans aucune langue du monde les différences
de rang et de condition et surtout le respect de l'inférieur
236pour le supérieur, ne s'est fait sentir aussi fortement (1)441.

Conclusion.

268. En soulignant le § 259 nous pouvons donc conclure
de ce qui précède que les mots indéclinables expriment
tous un sentiment. Les mots déclinables au contraire
sont tous des mots d'adhésion
(2)442. Il nous faut
cependant prendre l'idée de déclination dans son acception
la plus large, de façon à abriter sous ce terme non
seulement les flexions indo-européennes et les variations
vocaliques du sémitique, mais encore toute agglutination
de suffixes et de préfixes, comme aussi l'incorporation.

Tous les thèmes qui, grâce aux changements accidentels
cités, subissent une modification de signification sont
des mots d'adhésion ; les autres sont des mots pour le
sentiment.

C'est seulement dans cette forme que nous saisissons
toute la signification et le sens profond de notre thèse ;
d'autant plus que nous la pouvons appuyer dans cette
généralité sur un groupe nombreux et nouveau de faits
frappants.

On sait que dans toutes sortes de langues de peuples
non civilisés nos catégories grammaticales ne sont pas
encore devenues aussi schématiquement générales. Dans
les cas les plus divers ils ont pour le singulier et pour
le pluriel, pour le présent et pour le passé, pour l'actif
et pour le passif, pour la première et pour la troisième
personne non pas deux formes différentes du même mot,
mais deux racines tout à fait distinctes l'une de l'autre.
Et lorsque nous cherchons la raison particulière de ces
faits nous sommes bien-vite amenés et par les matériaux
que nous avons sous la main et par le récit des
237voyageurs à admettre la conclusion indiscutable que
ceux qui s'expriment ainsi ne sont absolument pas
capables de découvrir une ressemblance dans ces deux
contenus de la conscience si diversement appelés. C'est
que ces peuples sont bien plus subjectifs que nous en
présence de faits objectifs. “Avoir mangé” est tout autre
chose que “devoir manger” au futur. Dans le premier
cas le sauvage éprouve en lui-même un sentiment de
bien-être et de contentement, dans le second cas il
constate en lui-même une tendance à satisfaire son appétit.
Dans tous ces cas nous nous trouvons en présence
de mots exprimant un sentiment.

Ce fait ressort le plus clairement, pour nous du moins,
dans les cas parallèles, qui ont persisté dans nos langues
les plus civilisées et que dans les derniers temps on
s'est mis à affubler de toutes sortes de noms bizarres,
qu'on à appelés Defectiv- ou Suppletiv-Erscheinungen.
Je veux parler des fameuses anomalies du genre de
ἐσθίω, ἔφαγον, ἔδομαι, fero, tuli ; aller, je vais, j'irai ; bon,
meilleur, mal, pis ; un, premier ; je, moi, il, lui etc.

On peut lire dans Osthoff (1)443, avec force détails,
comment ces cas se bornent aux contenus de conscience
les plus ordinaires qui “dem seelischen Interesse des
Menschen näher liegen” (p. 41), en d'autres termes où
le sentiment subjectif et l'appréciation surpassent en
importance l'adhésion objective.

Nous voyons, il est vrai, que les noms de nombre,
qui sont les mots intellectuels les plus abstraits d'après
le § 269, doivent être mis sur une même ligne que les
mots de sentiment. Ceci cependant n'infirme en rien
notre théorie ; bien plus, elle se trouve confirmée en
tant que les adhésions abstraites en contraste avec les
adhésions réelles, comme nous l'avons déjà indiqué plusieurs
fois (e. a. § 244), sont étroitement apparentées
avec les sentiments subjectifs.

A ce point de vue la fameuse évolution périodique de
l'histoire de la langue (2)444 finit par avoir une explication
238générale et profonde. Les langues de la plupart des
peuples les plus sauvages sont isolantes, parce que les
sauvages n'expriment guère que des sentiments. Avec
le progrès de la civilisation, c'est-à-dire lorsque les
adhésions réelles étendent peu à peu leur domaine, l'agglutination
et la flexion qui s'en dégagent mécaniquement
font leur apparition. Mais l'abstraction se développant
toujours davantage, les langues modernes redeviennent
de plus en plus analytiques ; c'est ainsi que l'anglais se
trouve de nouveau presque isolant.

Lorsque maintenant nous nous reportons aux §§ 183
et 249 etc., on comprendra mieux pourquoi je m'y suis
demandé si la vraie signification des mots, dont il y est
question, était un sentiment ou bien une adhésion, et
pourquoi j'inclinais alors vers la réponse : non pas l'adhésion,
mais le sentiment.

269. Enfin voici encore une pensée et une citation
dont je me suis avisé déjà souvent en écrivant ce qui
précède, mais qui toutefois ne sont tout à fait à propos
qu'ici.

Les sémasiologues se fondaient toujours sur la loi
que toute signification abstraite était un développement
ultérieur, et par conséquent ils n'avaient de repos qu'ils
n'eussent trouvé une signification concrète pour chaque
mot.

Ils avaient grandement raison.

Mais en trouvant dans les glossaires sanscrits et
autres tant de radicaux avec la signification de : savoir,
penser et sentir, ils cherchaient, mais en vain naturellement,
une signification plus ancienne (1)445.

Est-ce qu'ils avaient aussi raison, alors ?

Je veux répondre par une autre question : Est-ce
qu'ils savaient bien ce que c était que le concret et
l'abstrait ?

Et s'ils ne le savent pas encore, un penseur et poète
néerlandais peut le leur apprendre.

Frederik van Eeden a publié dans la Derde Reeks
de ses Studies, Amsterdam, 1897, un essai, fort digne
d'attention, sous le titre : Redekunstige grondslag van
Verstandhouding
.239

Bien que je ne puisse pas souscrire à bien des
opinions de l'auteur, c'est avec une grande satisfaction
que j'approuve beaucoup de ses conclusions de la première
moitié. Je trouve deux ou trois phrases si précises,
si énergiques, si vraies, que je me crois obligé de
les citer ici dans l'intérêt de mes lecteurs.

“Il y a donc des degrés d'abstraction. Comme le
degré le plus élevé je nomme p. e. trois, — comme le
degré le plus bas : douleur, c'est-à-dire une douleur
déterminée d'une persone déterminée à un moment
déterminé — entre les deux réalité” (p. 11), cf. notre
§ 243.

“En effet les objets ne sont pas les choses les plus
concrètes
, mais plutôt les mouvements de l'âme” (p. 15).

Et je crois avoir démontré en attendant qu'il faut
entendre par mouvements de l'âme tous les sentiments
que nous avons étudiés succesivement.240

Livre quatrième
Volonté et automatisme

Remarques préliminaires

270. Faire passer une pure hypothèse pour une vérité
est un procédé imprudent et qui ne saurait se justifier ;
mais nous estimons pour notre part qu'il est tout
aussi imprudent et aussi téméraire de ne pas vouloir
lâcher pied devant les faits et de condamner une vérité
reconnue à n'être qu'une hypothèse.

Nous en avons vu un exemple plus haut dans le doute
qu'on émet sur les actes conscients qui dépassent la
portée de nos sens.

On a eu recours à toutes sortes de sophismes matérialistes
pour échapper à cette conclusion et lorsqu'une
intelligence pénétrante parvenait à reconnaître et quelquefois
même à dévoiler le néant de tous ces faux fuyants,
le bon vouloir intellectuel servait de dernier retranchement.

Il n'en a pas été autrement du libre arbitre. Il y eut
d'abord un flux de subtilités métaphysiques. Finalement
cependant il se trouva que toutes pouvaient être réfutées
péremptoirement ! Mais comme toute réfutation doit
pénétrer plus avant que la difficulté soulevée et que
les difficultés, dans le cas dont il s'agit, étaient de nature
subtiles, il n'était pas au pouvoir du premier venu de
les apprécier d'emblée par une saillie de son faible intellect.
Et c'est ainsi que le libre arbitre ne fut plus
une vérité pour la plupart des gens, mais une question
ardue et compliquée
.

Cette erreur s'accrédita d'autant plus facilement que
le libre arbitre allait être traité comme chose indémontrable
dans les manuels de psychologie expérimentale.
Il n'y avait rien à alléguer là contre, tant qu'on entendait
par psychologie expérimentale rien que les temps
241de réaction, la loi de Weber, etc. en d'autres termes
tant qu'on excluait en principe tout le psychisme supérieur.

Les faits pathologiques vinrent ensuite s'y ajouter.
Celui qui ne l'aurait pas lu, aurait peine à croire de
quelle façon superficielle, voire même peu intelligente
on en a abusé pour conclure à la négation de toute
liberté.

Nous amènerons dans ce chapitre nombre de faits
psychologiques non libres, qui pour n'avoir pas été étudiés
d'assez près, étaient autrefois assez généralement
regardés comme des actions librement voulues.

Que s'ensuit-il ?

— Que d'ici un certain laps de temps il en sera de
même de ces autres actions que pour le moment encore
on regarde comme libres. —

A cela je ne connais qu'une réponse… les gens qui
doivent emprunter à un avenir inconnu les preuves de
leurs thèses, ne sont pas des hommes scientifiques, mais
des prophètes.

Nous autres, nous tenons uniquement compte des
données du présent et du passé.

271. C'est alors que nous voyons qu'un mouvement
ou un acte intérieur, qui sous un point de vue ou sous
un autre nous est nouveau, demande la plupart du temps
l'intervention expresse et libre de la volonté.

Nous aurons besoin d'autant moins de force de volonté
que nous aurons plus fréquemment accompli cette
action.

Finalement il peut se faire même qu'un mouvement
nous soit devenu tellement habituel que nous puissions
l'exécuter non seulement sans le vouloir expressément,
mais même inconsciemment et comme à notre insu.
Sous la seule poussée de représentations ou de mouvements
qui se trouvaient coïncider fréquemment avec lui.

C'est entre ces deux pôles théoriques “ absolument
libre et nouveau
et absolument réflexe et ancien” que nos
actions conscientes se balancent (1)446.

Chez l'adulte aucune action consciente n'est entièrement
242nouvelle et aucune action consciente n'est entièrement
ancienne.

Les nouvelles en effet sont les anciennes adaptées à
des circonstances nouvelles et les anciennes sont toujours
nouvelles par le changement du milieu psychique.

Dans chacune de nos actions conscientes l'automatisme
se mêle donc à la liberté et la liberté à l'automatisme (1)447.

Pratiquement cependant tout le monde parle, comme
nous le ferons d'ailleurs nous mêmes dans la suite de
ce livre, d'actions libres en opposition aux actions automatiques,
et cela à juste titre, car souvent c'est l'un
des éléments qui prédomine, tandis que l'autre n'a tout
au plus qu'une importance secondaire. Mais il importait
dès le début de bien fixer les transitions possibles
de l'un à l'autre.

De cette façon on comprendra plus facilement et on
saisira mieux les complications ultérieures.

Car nous aurons dans la langue à nous référer à des
cas de toute nature. Le domaine de ce livre s'étend à
de3 créations quasi absoluments libres du plus original
et du plus spontané des poètes jusqu'aux petites phrases
lâches et apprises par cœur de l'idiot à peine humain.

Néanmoins nous ne nous proposons point comme objectif
de rechercher ces cas extrêmes jusque dans leurs
plus petits détails. Par ci par là, en guise d'illustration,
un exemple, tiré de la langue d'un poète ou d'un aliéné,
pourra certainement avoir son utilité, mais il va sans
dire que l'intérêt principal de ce livre se trouve dans la
langue de tous les jours de l'homme normal.

C'est ici que nous verrons continuellement liberté et
automatisme coopérer à produire ce don merveilleux de
la communication humaine c'est-à-dire notre langue.

272. Constatation faite des complications de l'infiniment
riche réalité, il s'agit de préciser maintenant ces
deux pôles théoriques : Qu'est-ce qu'une action volontaire,
qu'est-ce qu'une action automatique ?243

L'acte de volonté est une tendance consciente et active
à faire arriver une chose et cela par nos propres
efforts (1)448.

L'acte automatique est une tendance passive à faire
arriver une chose sans que notre intervention délibérée
y soit requise en rien.

Quand j'accomplis un acte libre de la volonté, j'ai
conscience de ce que Maine de Biran appelait le sentiment
de l'effort
(2)449.

Quant au contraire j'accomplis un acte automatiquement,
je n'ai absolument pas conscience de cet effort.
Qu'il y a là cependant une tendance au sens large,
bien entendu, tel que nous l'avons décrit au § 215 et
que nous pouvons avoir parfaitement conscience de
l'acte lui-même, c'est ce qui ressortira des cas que nous
allons citer.

273. Nous commencerons par le plus connu des
phénomènes linguistiques : l'expression libre.

Je suis en train de causer avec quelqu'un qui n'est
pas des plus intelligents. Il traite une question des
plus difficiles, dont il n'a pas l'air de soupçonner même
les complications et notre homme de conclure à tort et
à travers. Pour moi, obligé de lui prêter une oreille
attentive, je prends peu à peu conscience de cette
adhésion qui se fait en mon esprit : ce sont des inepties
qu'il débite.

Mais s'ensuit-il que je l'exprimerai ?

Pas nécessairement. Il est vrai que la disposition à
passer de l'adhésion à la représentation orale “inepties”
s'éveille en moi. Mais ce n'est pas dans toutes les
circonstances que cette dernière est à même d'entrer
immédiatement en jeu.

Je me mets à réfléchir : Ne vaudrait-il pas mieux lui
expliquer le tout ; mais même alors pourrait-il me comprendre ?
Si je ne lui donnais pas de réponse ? Mais
244non, je sais ce que je vais faire, je vais lui faire toucher
du doigt l'absurdité qu'il y a à traiter cette question
avec une pareille désinvolture.

C'est maintenant que je veux positivement et que je
dis en conséquence : “Inepties ce que vous me contez
là !”

274. A côté de ce fait, le plus connu de tous et
dont nous rencontrerons dans la suite encore plusieurs
exemples, il en existe un autre qui ne le cède en rien
du précédent pour ce qui regarde son influence sur le
langage pratique, nous voulons parler de l'expression
automatique
.

Commençons encore une fois par donner un petit
exemple à titre d'illustration et d'introduction.

Notre homme donc avait terminé sa démonstration
par une thèse pour le moins hasardée et l'avait fait
suivre de cette conclusion plutôt audacieuse : “Ça, c'est
clair comme deux et deux font quatre.”

Je l'attaque, je le malmène et je finis par faire
appel à sa sincérité. “Et vous croyiez que c'était clair
comme deux et deux font quatre, cela ?” — “Non, pas
tout à fait, je le disais seulement, à vrai dire ce n'est
pas ce que je voulais dire” (1)450.

Qu'on puisse parler ainsi alors même que c'était
bien ce qu'on voulait dire, nous ne le discuterons pas.
L'expérience de ces cas qui reviennent si fréquemment
aura appris à nos lecteurs que cette excuse
peut être essentiellement vraie. Il était tout simplement
influencé par ses petites idées à lui, il se
croyait assez sûr de son fait et était un peu surexcité
et voilà que sans le vouloir précisément, ou sans y
attacher beaucoup d'importance, il avait lâché le grand
mot : “C'est clair comme deux et deux font quatre.”245

Vraiment il n'y avait pas là de sa faute.

Mais comment cela se fait-il donc ? Pour quoi disait-il
cela et pas autre chose ? Nombre de questions pareilles
pourraient se poser ici. Nous tâcherons de trouver une
réponse à toutes. Mais pour cela il nous faut remonter
un peu plus haut.

Chapitre premier.
Les lois fondamentales de l'automatisme
psychologique (1)451.

La loi idéo-dynamique

275. Le premier principe et la base aussi bien de
l'automatisme psychologique que de la volonté, en tant
qu'ils se traduisent en des mouvements du corps, c'est
la loi soi-disant idéodynamique.

Si nous réduisons cette loi à ses cas qui nous intéressent,
nous pouvons la formuler comme suit : Toute
représentation motrice tend à réaliser son mouvement
.

Eugène Portalié (2)452 a démontré qu'Aristote et les
scolastiques du moyen āge, entre autres Thomas d'Aquin,
la connaissaient. Cependant ce n'est que de notre
temps qu'on l'a appliquée sur une plus large étendue (3)453.

276. Commençons par étudier deux, trois cas pathologiques.
La catalepsie est un état de la plus profonde
misère psychologique. Dans toute l'acception du
mot, il n'y a place dans un cerveau cataleptique que
pour une seule représentation. La malade se tient
immobile. Janet se place devant elle dans la direction
de son regard et étend le bras. Cette représentation
246va à son cerveau par l'intermédiaire des yeux et y
suscite par association l'image motrice du bras étendu.
Et cette image devient un fait. La malade étend le
bras. Le docteur Powilewicz, qui assistait à l'expérience,
battit des mains. La malade en fit autant. Janet alors
lui dit : Lève le bras. Cette représentation auditive
suscitait encore par association la représentation orale
et la malade de dire sur le même ton : Lève le bras ;
mais notez qu'elle ne fit pas le moindre mouvement.
Car il aurait fallu qu'après qu elle eut entendu les mots,
l'image verbale suscitât en outre au moins l'image
motrice du bras levé ce dont cette conscience cataleptique
n'était pas capable (1)454. Cette répétition automatique
de paroles se présente assez fréquemment aussi dans
les autres maladies nerveuses et porte le nom d'écholalie (2)455.
C'est la le degré mental le plus bas.

277. Si nous montons d'un degré, ce que le cerveau
primitif entendait sans comprendre, sera désormais non
seulement perçu, mais encore compris et nous heurtons
à la série de faits qu'on appelle suggestion (3)456.

L'action, dans la catalepsie, n'est pas sujette aux
changements. Si un obstacle survient, si p. e. le bras
étendu s'arrête à mi-chemin, tout est fini : comme des
canards auxquels on a enlevé le cerveau s'arrêtent tout
court quand ils butent contre un mur. La mentalité
suggestible au contraire se rapproche davantage des
canards ayant un cerveau normal et un instinct intact.
Les actions suggérées se conforment en une certaine
mesure du moins aux circonstances, c'est-à-dire, deux
ou plusieurs suggestions peuvent s'adapter ensemble, se
combiner (4)457.

Ceci nous fait déjà comprendre pourquoi une tendance
aussi remarquable ne soit pas remarquée journellement :
Les tendances ou autosuggestions se suivent quasi sans
interruption, mais elles sont tellement nombreuses qu'elles
se modifient et se neutralisent les unes les autres.247

278. Tout le monde voit à présent que la clef des
innombrables contaminations se trouve là : Viens et
allons-nous-en atteignent simultanément le niveau mental :
résultat : viens-nous-en (1)458. De même aussi foule et
multitude qui s'organisent dans la bouche du Parisien
de façon à former foultitude. Vaugelas constate avec
terreur que la cour commence à dire défeu au lieu de
feu sous l'influence de défunt (2)459. Victor Henry rapporte
le fait suivant :

Une jeune fille va monter à cheval, on vient de
l'asseoir sur la selle, elle est un peu émue, elle s'écrie :
“Donnez-moi les rides.” Il y eut un moment d'hésitation,
puis on comprit ce qu'elle voulait, mais on ne
trouva qu'après coup le procédé de formation qu'elle
avait inconsciemment employé : “elle avait contaminé
r(ênes) + (gu)ides” (3)460.

279. Mais dans la vie de tous les jours aussi il se
présente nombre de cas pareils, que nous appelons, en
les atténuant, des distractions, des lapsus linguae, etc.

C'est ainsi que H. Heath Bawden raconte qu'un individu
psychiquement sain se trouva tellement troublé
par l'impertinence dont un de ses amis appelé William
lui demandait : Qui t'a dit cela ? qu'au lieu de répondre :
“Mais Willi, c'est ce que je ne puis pas dire”, il ne trouve
rien de mieux à lui répliquer que : “Mais Fred, c'est ce
que je ne puis pas dire.” Or Fred était précisément
le nom de la personne qu'il voulait taire à tout prix.

Nous n'avons pas de peine à nous expliquer ce cas.
Le bon sens se trouve en défaut sous l'agitation de
l'esprit, si bien que la représentation la plus intense
remporte la victoire. Bawden va même plus loin encore
et demande : Quel est celui à qui pareille chose
n'est point arrivée ? (4)461

Tout le monde peut parler en connaissance de cause
sur la facilité dont le rire, les larmes, le battement de
mains, le baillement et l'action de toussoter se communiquent.
248Ici encore ce n'est que la représentation motrice
qui est suscitée en nous, représentation qui tend à se
changer en mouvement. Et c'est là l'explication du
soi-disant instinct d'imitation que pas mal d'animaux
possèdent aussi.

280. Eymieu nous raconte qu'un jour il passait dans
une rue pour aller donner une instruction, tandis qu'il
se creusait vainement la tête pour se rappeler les lignes
générales de sa conférence. Mais voila que tout à coup
il se surprend à marmoter continuellement “175 B,
175 B, 175…” Etonné il lève les yeux, regarde
autour de lui et voit au bout de la rue une automobile
avançant lentement et qui portait sur le derrière le
N° “175 B”. La représentation visuelle avait surgi
dans sa tête fatiguée et distraite et y avait suscité la
représentation orale correspondante, qui, fidèle à sa
tendance, s'était aussitôt déchargée en mouvement
réel (1)462.

281. Bien souvent j'ai constaté moi-même qu'en
écrivant une phrase, il m'arrivait de penser à la suivante
et de laisser tout à coup échapper à ma plume
un des mots de cette proposition anticipée et cela sans
le vouloir, avant d'avoir fini la phrase ou quelque fois
même le mot que j'écrivais. En écrivant nous sommes
à nous-mêmes, je pense, un champ favorable d'observation
dans cette direction. Il arrive souvent que
sans le vouloir, nous ne pensons pas à ce que nous
sommes en train d'écrire, mais à ce qui suit ; et si tous
faisaient attention à ces “lapsus calami” et si, le cas
se présentant, ils se demandaient aussitôt : Eh, qu'est-ce
que j'écris donc là ? nous croyons que presque toujours
la réponse serait : “Ah, mais oui ! c'est cela même
à quoi je pensais.” Or cette anticipation qui, en écrivant,
se dirige souvent pour des raisons particulières
sur la pensée qui suit, se dirige fréquemment aussi,
quand on parle, sur les syllabes plus énergiques d'un
même mot, d'une même pensée.

282. Car comme nous le verrons dans la suite, ce
n'est pas son par son, mais d'un seul coup et en
même temps que chaque mot et chaque pensée, sont
249voulus par nous. Si l'une de ces représentations de
sons a une énergie relativement plus grande (1)463, il est
très naturel qu'elle se manifeste soudain en son réel
sur les lèvres, alors que c'était le tour d'un son précédent
moins accentué. De là encore toutes sortes de
“lapsus linguae” (2)464.

283. Mais comme beaucoup de représentations de
sons appartenant à un mot ou à une pensée sont
étroitement associées ensemble, ainsi que nous le verrons
plus loin, il arrive très souvent que la représentation
supplantée prend à son tour la place de celle qui
l'avait écartée. Et c'est ainsi que s'expliquent beaucoup
de cas de métathése.

La loi de l'inertie.

284. Le deuxième principe de l'automatisme psychologique,
c'est la loi de l'inertie cérébrale, qui est complètement
parallèle à la loi de l'inertie en physique.
D'après cette loi : Une disposition cérébrale ne saurait
changer elle-même sa position : si elle est en repos il faut
qu'elle reste en repos jusqu'à ce qu'une intervention étrangère
la mette en branle, si elle est en mouvement il faut
qu'elle reste en mouvement jusqu'à ce qu'elle ait cédé son
énergie à d'autres dispositions qui l'entourent
. (Comparez
le frottement en physique.)

285. C'est dans la catalepsie totale (3)465 qu'elle se
montre au grand jour ; nous avons même ici l'avantage
sur la physique qui ne peut jamais empocher tout frottement,
vu que dans la situation, dont nous parlons, la
plupart des dispositions cérébrales sont absolument
isolées.

Si donc nous imprimons au bras d'un tel malade un
mouvement périodique ou une position qui coûte des
250efforts, il demeurera dans ce mouvement et dans cette
position, tant que durera l'attaque.

286. Dans la vie normale nous saisissons l'inertie
surtout sur le vif quand p. e. un mot ou un autre que
nous venons d'entendre ou un trait mordant, nous reviennent
sans cesse sur les lèvres sans que nous le voulions
ni le souhaitions, quand une mélodie ou un air
que nous goûtions nous bourdonne sans cesse à l'oreille
si bien qu'à différentes reprises nous nous surprenons
à les chantonner ; quand une pensée qui nous a particulièrement
frappée ne veut point nous sortir de la tête ;
quand une forte émotion nous retient bien plus longtemps
emprisonnés que nous ne le désirions ; quand parfois
un travail très absorbant accompli au cours de la
soirée, nous poursuit encore la nuit dans nos rêves, et
ainsi de suite dans toutes sortes de cas quotidiens que
chacun peut vérifier en son particulier.

287. Ces faits normaux nous apprennent quelque
chose de plus que les exemples de la catalepsie ; ils
nous montrent — nous pouvons le constater de la même
manière que nous l'avons fait plus haut pour la loi
idéodynamique — comment il y a de fait une lutte perpétuelle
de nos tendances psychiques entre elles et comment
les plus énergiques remportent la victoire. Car
tous ses faits psychiques dont nous venons de constater
l'inertie, avaient particulièrement beaucoup d'énergie.
L'inertie se montrera donc d'autant plus forte que le
fait psychique original possédera plus d'énergie.

288. C'est ce que nous voyons plus clairement encore
dans les expériences de Schaefer (1)466. Chez les “indifferente
Reizworte”, il se présentait dans la série associative
beaucoup plus de tournures que dans les “gefühlsreiche
Reizworte”.

289. Mais si dans les cas normaux cités jusqu'ici l'inertie
se borne à indiquer la direction pour les associations
suivantes (2)467 ou à amener une perturbation, une distraction
251sur le seuil de la conscience ; il y a des cas
aussi où un fait psychique se maintient en vertu de son
inertie au foyer même de la conscience ou y retourne
in optima forma après en avoir été écarté un moment.
Et si ce fait psychique est une représentation motrice
pourvue d'une énergie suffisante, il ne s'en tient plus
à la simple représentation : Sommer (1)468, v. Södler (2)469,
Schneider (3)470 et Weir Mitchell (4)471 ont prouvé à l'aide
de plusieurs exemples que les hommes bien portants
aussi bien que les malades répètent parfois immédiatement
ou peu de temps après une action précédente et cela
souvent à un moment qui n'est rien moins qu'opportun.

290. Le bras anesthésique d'une hystérique écrit sans
discontinuer la même lettre, voire le même mot, dont
l'expérimentateur, en prenant sa main dans la sienne
propre aura donné le branle. Binet (5)472 à bout de 4 séances
arriva au même résultat chez une jeune fille normale,
elle continua tranquillement à tirer des boucles
jusqu'à 80. Alors elle s'en aperçut et dit : Il me semble
que j allais m'endormir. Quel est donc celui qui n'a
jamais écrit un m avec quatre jambages ? Le bégayement
est souvent un développement anormal de l'inertie ;
toutes les assimilations progressives dans la langue en
sont les effets normaux (6)473.

La loi du rythme.

291. Le IIIe principe c'est la loi du rythme : Quand
un certain nombre d'actes psychiques plus ou moins
252égaux se combinent en une unité supérieure, on remarque
dans ces actes multiples une tendance à se différencier de
façon à se grouper ensemble autour d'un des termes comme
centre de gravité
. Cette loi est passablement complexe
et n'a été que rarement exposée d'une manière complète (1)474,
de sorte que nous sommes obligés d'entrer en
de plus amples détails.

Quand on s'arrête quelque temps à écouter un
métronome faisant environ quatre coups par seconde,
peu à peu on commence par ne plus entendre chaque
coup séparément, ils se réunissent par deux ou trois
en un groupe. A peine cependant avons nous conscience
de ce groupement qu'un des coups du groupe semble
résonner plus fort et paraît plus accentué que les autres.

Ces coups sont les mêmes dans chaque groupe, c'est-à-dire
ordinairement le premier ou le dernier. Ainsi la
série qui est objectivement demeurée la même, se
change pour notre perception subjective en une série
rythmique.

On peut à volonté porter son attention sur le premier
ou sur le second coup, puis sur le premier de tous les
deux ou de tous les trois coups qui suivent. Et aussitôt
le rythme de la série se trouve alterné. Nous
aurons donc — ‿ — ‿ ou ‿ — ‿ — ou — ‿‿ — ‿‿ ou
‿‿ — ‿‿ — , etc. (2)475. Soit dit une fois pour toutes, j'entends
par — et ‿ un phénomène psychique respectivement
accentué et non accentué, non pas exclusivement long
ou bref.

292. On a cru longtemps que ce rythme subjectif
existait seulement pour l'oreille, mais nombre d'expériences
récentes ont démontré péremptoirement l'existence
d'une série parfaitement parallèle de phénomènes
pour les perceptions visuelles.253

J. B. Miner (1)476 fit faire un appareil qui éclairerait
d'une façon égale un mur blanc dans une chambre
noire et cela par intervalles courtes et brusques, mais
régulières, durant respectivement 0,25 ou 0,3 sec.

La tendance à associer en groupe ces différents jets
de lumière ne tarde pas à se manifester ici encore.
Tel jet aura paru plus vif, plus distinct, plus intense
que tel autre. Ce sera ordinairement le premier de
tous les deux ou de tous les trois jets qui se suivent.
On peut intervertir cet ordre à volonté de sorte que
nous trouvons pour les perceptions visuelles aussi un
ordre rythmique. Tout comme les coups du métronome,
les jets de lumière qui se succédaient régulièrement se
sont transformés pour notre perception subjective en
— ‿, ‿ — , — ‿‿, ‿‿ — , etc.

293. Mais ce ne sont pas nos perceptions seulement
qui se départent d'une façon aussi remarquable de la
réalité ; nos mouvements voulus aussi s'éloignent de la
même manière de notre intention consciente.

On se propose p. e. de frapper d'un marteau léger
dix, vingt ou cinquante coups égaux sur une table, à
raison de 0,4 jusqu'à 0,8 sec. par coup. On a à peine
débuté que sans le vouloir on reliera deux ou trois
coups en groupe et cela sans qu'on s'en aperçoive.
Si tôt cependant que le chronomètre indique ces écarts,
un nouveau changement se présente ici encore : dans
chaque groupe l'un des coups se différencie des autres
(c'est ordinairement le premier ou le dernier), il devient
plus fort, plus distinct. Et c'est ainsi que tout en voulant
toujours la série régulière du commencement, nous
battons en effet la série rythmique — ‿ ou ‿ — ou — ‿‿
ou ‿‿ — , etc. (2)477.

294. Pareille chose (3)478 a lieu non seulement pour les
coups de marteau, mais encore pour tous les mouvements
du corps s'accomplissant régulièrement et en temps fixes,
254mouvements de la tête, des lèvres, de la langue, des
doigts, des pieds, du buste, etc. De plus, point n'est
besoin d'instruments, de chronomètres ni de laboratoire
psychologique pour nous livrer à ces expériences. Les
conditions requises sont continuellement remplies au
cours de la vie ordinaire. Tous les artisans, tous les
paysans renouvellent tous les jours cette expérience sur
toute la surface de la terre et de mille manières différentes.
Le livre de Carl Bücher si précieux pour les
faits qu'il contient, nous fait voir que les résultats sont
partout les mêmes (1)479.

295. Mais les deux premières formations subjectives
de groupes et la différenciation qui en découle peuvent
elles aussi se retrouver en dehors du laboratoire psychologique.

Pour la vue d'abord : juxtaposons une série de lignes
que nous regarderons successivement mais, comme en
passant. Il est hors de doute que nous les verrons en
groupes ou en faisceaux. Tantôt nous en voyons une en
pleine clarté, tantôt une ou deux ou plusieurs nous
passent vaguement devant les yeux, etc. Il en est de
même quand nous passons en chemin de fer ou en voiture
une grille ou une claire-voie.

296. Les secousses du train peuvent être très utiles
pour la même expérience par l'oreille : Parfois en effet
elles sont passablement égales et nous remarquons alors
que, dans cette série de coups successifs, nous pouvons
distinguer à volonté tantôt une série d'iambes, tantôt
une série de trochées, de dactyles ou d'anapestes. Les
battements et les coups saccadés de toutes sortes de
machines donnent lieu à la même observation.

297. Après tout ce qui précède nos pensées se dirigent
naturellement vers les fameux phénomènes de contraste
dans les jugements de comparaison et d'appréciation.
Si nous voyons un homme de taille moyenne
flanqué de deux nains, il nous paraît plus grand qu'il
n'est en réalité. Ce n'est pas que nous le voyons plus
grand, mais il produit une impression plus forte sur
notre conscience. Revoyons-nous le même homme entre
deux géants, il nous paraîtra bien petit. Il en est donc
255de même encore que des coups du métronome et des
jets de lumière éclairant successivement le mur. Notre
subjectivité se différencie, elle rapetisse les éléments
subordonnés et agrandit ceux qui dominent afin de
s'assurer dans le groupe proposé un rythme prononcé.
Et cela n'est pas seulement pour la taille des hommes ;
l'intensité de toutes sortes de grandeurs qui puissent se
comparer se comporte de même sur le domaine de tous
les sens (1)480.

298. Le contraste simultané des couleurs est particulièrement
remarquable. Si nous mettons un bout de papier
gris de préférence découpé en forme de cercle et de
dimensions plutôt petites sur un assez grand morceau
de papier rouge, le gris nous paraît devenu vert. Et
ainsi de suite pour toutes les couleurs complémentaires.
Le tout devient bien plus clair encore, quand nous le
couvrons d'un morceau de verre mat. Tout est encore
distinct. La grande plaque rouge prédomine et est impossible
à méconnaître. La petite tache grise doit donc
céder le pas ; elle le fait du côté opposé au rouge ; c'est-à-dire
du côté du vert. Le verre mat renforce l'effet en
communiquant aux deux nuances un nouvel élément
d'unité par le fait de sa teinte grise. Car plus l'unité
du groupe sera distincte, plus aussi la subordination
différenciante se montrera forte.

Nous assistons au même phénomène quand par un
doux clair de lune nous passons une lanterne. La lumière
de la lune est presque blanche, mais elle communique
à toutes choses une nuance doucement argentée.
C'est là l'élément d'unité. La lanterne de son côté répand
une lumière jaune, qu'elle fait rayonner tout à
l'entour, à l'exception seulement de ma propre ombre.
Il n'est donc pas étonnant que cette fois encore les environs
dûment éclairés ne se laissent pas méconnaître,
ce qui n'est pas le cas pour la petite tache noire d'ombre
sur le sol. Celle-là se trouve écartée par la couleur
complémentaire du jaune, c'est-à-dire le bleu ; même
elle nous paraît d'un bleu bien caractérisé comme tout
passant attardé peut le constater par lui-même dans sa
256promenade nocturne, si maintenant un nuage vient à
cacher la lune, l'observation du phénomène devient impossible.
Tout s'explique encore et sans peine. Dans
l'unité du groupe perçu la subordination différenciante
presse, exagère subjectivement le contraste des membres. (1)481.

299. Purkinje a été le premier à remarquer comment,
après avoir vu passer par la rue une grande division
de cavalerie, les maisons du côté opposé lui semblaient
se mouvoir dans le sens opposé. De même si l'on a
pendant un temps assez long fixé les yeux sur le courant
d'un large fleuve pour les diriger ensuite sur les
bords, ces derniers nous paraissent glisser dans la direction
inverse. Lorsqu'on voyage en chemin de fer on
n'a pas besoin de longs efforts pour fixer les maisons
qui longent la voie et pour constater ensuite, en tournant
le regard sur le plancher du compartiment, que
ce plancher se meut dans le sens du train et par suite
dans le sens contraire aux maisons fixées.

Comparés au contraste simultané des couleurs, ces faits
sont absolument probants. Dans le premier mouvement intense
ou prolongé nous nous sommes rendu compte que
notre attention s'efforçait involontairement à suivre la
même direction, parce que nous sommes naturellement
enclins à ne pas lâcher aussitôt les objets une fois fixés.
Par la durée prolongée ou par l'intensité cette direction
d'attention n'est pas à méconnaître ni à contourner. Le
milieu normal qui se produit aussitôt après, n'est pas
dans ce cas. Ainsi donc par la force de la subordination
différenciante ces objets se trouvent déplacés dans
la direction opposée au premier mouvement (2)482.

300. Mais les mouvements du corps présentent eux
aussi le même phénomène. Plusieurs expérimentateurs
avaient déjà observé que beaucoup de sujets, lors des
épreuves de réaction où ils avaient à exercer une
257pression sur une clef-Morse ou quelque autre chose de
ce genre, faisaient d'abord, au moment critique, un petit
mouvement ascensionnel du doigt ou de la main pour
n'appuyer qu'après. W. G. Smith a étudié expérimentalement
ce phénomène et il trouva la première impression
pleinement confirmée. Dans ces circonstances insolites
la pression de la clef faite à temps acquiert naturellement
une énergie particulière. Cette dernière suffit à
faire de l'action citée la dominante de ce qui précède et
de ce qui suit. Un moment de repos précédait. Ce repos
se déplace dans la direction de contraste donc en un
mouvement ascensionnel. La pression constitue maintenant
l'élément dominant entre l'élévation qui précède
et celle qui suit immédiatement (1)483.

C'est ainsi qu'un crocheteur hausse la tête et les
épaules avant de soulever son fardeau sur la nuque,
c'est ainsi que lorsqu'il nous faut tirer vigoureusement
de la main à un objet quelconque, nous rentrons d'abord
involontairement le bras jusqu'à l'épaule ; ainsi encore
nous reculons involontairement d'un pas quand il nous
faut appuyer fortement sur une chose, lors même
que l'emploi de la force vive n'est absolument pas requise.

301. La pathologie rapporte des cas remarquables à
ce sujet. C'est ainsi que S. Weir Mitchell (2)484 raconte
qu'une personne se trouvait dans un tel état de sensibilité
par suite d'une prostration physique très avancée,
qu'il lui suffisait de penser consciemment à l'une ou
l'autre action commune pour susciter aussitôt l'effet de
contraste. Lui arrivait-il, en gravissant un escalier, de
se représenter vivement cette action, surtout quand il
se trouvait près d'un corridor, il se mit aussitôt à
descendre à reculons les marches qu'il venait de gravir.
Quand, marchant dans la rue, il cessait de le faire automatiquement
et se rendait compte de l'action qu'il était
en train d'accomplir, il faisait sur-le-champ à reculons
quelques pas en arrière. Il se dirige sur une porte dans
258le but de l'ouvrir et il se surprend à vouloir la fermer encore
mieux. Un autre parmi les malades de Weir Mitchell
se trouvait dans un état plus triste encore : quand après
avoir eu une violente attaque de maux de tête, il
s'efforçait de dire quelque chose, l'énergie que cet effort
lui coûtait suffisait pour provoquer l'effet de contraste,
et il disait tout juste le contraire de ce qu'il voulait
dire : au dehors au lieu de au dedans ; beau temps pour
mauvais temps ; pas de whiskey ! pour : du whiskey, etc.

On a constaté que chez beaucoup d'autres ce contraste
agissait non sur le contenu, mais sur la forme des
mots, de façon à intervertir seulement l'ordre de succession
des sons ou des mots : dog ho au lieu de Oh
God ! tac im
au lieu de my cat, pagnecham au lieu de
Champagne, tufle au lieu de flûte, dise au lieu de angl.
side, etc. (1)485. J'estime plus que probable que quelques
métathèses sont en rapport avec ce fait.

302. Mais alors l'association de contraste doit avoir
sa place ici.

En voyant inopinément un géant, il m'arrive de penser
aussitôt à une personne de ma connaissance qui n'est
pas beaucoup plus grand qu'un nain. Un ordre impérieux
donné brutalement excite très souvent la résistance
assoupie et un “je m'en fiche” est la réponse contrastante.
C'est la même chose encore que pour le contraste
simultané des couleurs et les réactions antagonistes que
nous venons de traiter. La première représentation a
de l'énergie psychique ; c'est ainsi donc qu'elle domine
ce qui l'entoure, in casu : la représentation qui doit éventuellement
s'associer. Or dans ce groupe c'est encore
la différenciation qui agit. Le membre neutre pourvu
d'une énergie moindre se déplace dans la direction de
contraste.

Ceci nous conduit quelques pas plus loin.

303. Lorsqu'on écoute le son d'un diapason placé à
une distance suffisante et qu'on fait vibrer dans la
mesure nécessaire pour être entendu tout juste, pas
davantage et à condition même qu'on prête une oreille
attentive, il nous semble l'entendre très distinctement
259pendant quelque trois ou quatre secondes, après quoi
il nous parait s'affaiblir pendant quelques secondes ou
même nous ne l'entendons plus du tout, puis il reprend
de nouveau sa force et le même manège se poursuit.
Se trouvent dans la même condition les faibles excitations
de la vue, du toucher, etc.

304. En fin de compte le fait le plus remarquable
c'est certainement celui-ci. Lorsque nos organes de l'ouïe
et de la vue se trouvent simultanément excités dans
une faible mesure, ils manifestent tous les deux une
fluctuation, mais de cette façon que les périodes où le
son nous parvient le plus distinctement coïncident précisément
avec les périodes où la lumière est la plus confuse,
et inversement. Cette dernière expérience et beaucoup
d'autres encore nous font donc voir que nous avons affaire
ici à des faits non pas périphériques, mais centrales. Mais
cela ne saurait plus nous étonner après tout ce qui précède.
L'effort qu'on fait pour entendre, communique
évidemment au premier son qui nous parvient une énergie
psychique extraordinaire. C'est par là que cette perception
s'érige en dominante de tout l'entourage. Obligé
d'évacuer le terrain, ce dernier se déplace dans la direction
de la non-perception et va parfois même jusqu'au
bout, si bien qu'on croit ne plus rien voir ou entendre ;
d'autrefois il s'arrête à mi-chemin, de sorte que le son ou
la lumière se trouvent seulement sensiblement affaiblis (1)486.

305. Si je me propose pour ce jour même un but
déterminé et cela avec quelque vivacité, il est certain
qu'au moment où je me déciderai il me viendra à
l'esprit toutes sortes de motifs m'exitant à renoncer à
mon projet, ou bien si j'avais déjà conscience de ces
contre-motifs, ils agiront sur moi en ce moment avec
une énergie toute particulière. Le contraste est le même
que ci-dessus, tel acte de volonté domine grâce à son
énergie sur l'entourage neutre ou déjà plus ou moins
contraire ; en conséquence de quoi ce dernier se trouve
repoussé dans la direction opposée.

Si maintenant nous avons un caractère faible, ce seul
260phénomène de contraste demeurera ; les contre-motifs ont
eu le dernier mot, rien ne se fait. Mais il peut se faire
que même pour les caractères forts les contre-motifs,
quand une fois ils ont acquis pour la conscience toute
leur énergie, paraissent d'un poids tel, qu'on s'en tient
là en pleine connaissance de cause : Non, cela n'est pas
permis, cela ne se peut pourtant pas.

Ou bien les contre-motifs ne sont pas aussi concluants,
bien que d'une valeur indéniable, et le caractère possède
une forte dose d'énergie. Dans ce cas ce sera plutôt
l'énergie des contre-motifs (réunis en un seul groupe
avec les arguments précédents) qui nous feront revenir
au premier acte de volonté : Mais non, il vaut pourtant
mieux que je le fasse ! Très souvent alors il se produit
des fluctuations entièrement parallèles aux oscillements
de l'attention ; jusqu'à ce qu'enfin surgisse la libre décision :
A tout considérer, il vaut mieux en prendre son
parti ; la chose se fera. Le premier membre s'est maintenant
tellement assujetti le second que ce dernier
s'absorbe complètement dans le premier qui se trouve
précisément par ce fait même transformé en un acte
de volonté libre, de simple tendance qu'elle était (1)487.
Nous voyons donc que les grandes lignes sont partout
les mêmes ; ici encore nous retrouvons toute la série de
formes : groupement et subordination, une différenciation
de plus en plus prépondérante jusqu'à ce que le tout
se soit complètement fondu dans le membre dominant.

306. Nous constatons la même chose pour l'intelligence
dans la succession de possibilité, de probabilité
et de certitude. Une représentation est reproduite
en moi par le souvenir : j'y adhère. Il pleuvait tantôt.
Involontairement on s'informera aussitôt après de la
réalité immédiate de cette représentation : Pleut-il encore ?
Si nous connaissons suffisamment la nature du
climat et des saisons, mais parce qu'étant encore au
lit, p. e. nous ne sommes pas à même de vérifier le fait
actuel, nous éprouverons encore les mêmes fluctuations
entre oui ou non. Si nous nous en tenons là, nous
261avons une idée de la possibilité. La plupart du temps
cependant l'un des deux membres prendra dans ces cas
peu à peu le dessus. Nous avons alors la probabilité.
La différenciation va-t-elle plus loin encore et trouvons-nous
des preuves convaincantes en faveur du membre
le plus probable, l'autre membre se déplacera dans le
sens opposé. Les motifs du sentiment contraire ont
perdu maintenant toute leur valeur et il ne reste plus
rien du second membre. La subordination est devenue
absorption. Mais le membre dominant s'en est trouvé
enrichi. Ce qui n'était d'abord que probable, est maintenant
sûr et certain.

307. L'essence dans toutes ces nombreuses séries de
faits n'a pas changé : deux ou plusieurs faits psychiques
isolés se réunissent en un seul groupe psychique, dans ce
groupe les différents membres perdent leur égalité ou s'ils
étaient déjà inégaux, ce caractère s'accentue, cette inégalité
s'étend ; la différenciation peut, au début, exister sans la
subordination, la plupart du temps cependant l'inégalité
engendre aussi la domination et respectivement la subordination ;
le membre dominant s'enrichit alors de plus
en plus aux dépens du membre subordonné ; la différence
devient donc de plus en plus grande, de sorte
que la partie subordonnée est absorbée graduellement
par la dominante, si bien que nous pouvons nous trouver
de nouveau en présence d'une unité psychique non
divisée, mais cependant très modifiée.

La loi de l'association.

308. Le IVe principe, c'est la loi de l'association
Lorsque deux dispositions psychiques ont fonctionné
une ou plusieurs fois simultanément elles tendent à
s'éveiller l'une l'autre
. Ne perdons point de vue ici que
ces dispositions psychiques sont ordinairement (1)488 non
des représentations entières, mais seulement des éléments
de représentations et toutes les associations s'expliquent
ainsi du coup, l'association d'expérience simultanée et
successive aussi bien que l'association de ressemblance.

Pour ce qui regarde l'association d'expérience successive
262on n'a qu à retenir que le premier membre ne cesse
point tout à coup, mais se prolonge encore quelque
temps (IIe principe) pendant que le deuxième se fait
jour — et c'est ainsi qu'ils sont encore simultanés.
Quant à l'association de ressemblance, il faut se rappeler
qu'elle opère uniquement sur des représentations complexes
qui contiennent des éléments identiques, lesquels
éléments font passer leur énergie sur ces éléments de
la représentation qui n'ont pas été évoquées immédiatement.
Mais ce qui est vrai pour toutes les représentations,
l'est aussi pour les représentations motrices et
par suite, d'après la loi idéodynamique (Ier principe), pour
les mouvements eux-mêmes. Les preuves abondent (1)489.

309. Pour l'association de ressemblance je pourrais
citer ici toutes les analogies dans la langue.

Je me contenterai cependant de placer ici la bibliographie
principale sur ce sujet : H. Merguet : Über den
Einfluß der Analogie
, Königsberg, 1876, H. Osthoff :
Das physiologische und psychologische Moment, Berlin,
]879 ; F. Masing : Lautgesetz und Analogie, Petersburg,
1883 ; V. Henry : Étude sur l'analogie, Paris, 1883 ;
K. Nyrop : Adjektivernes Kønsbøjning i de romanske sprog.
Med en indledning om lydlove og analogi, Copenhagen,
1886 ; B. Wheeler : Analogy, Ithaca, 1887 ; Meringer-Mayer :
Versprechen und Verlesen, Stuttgart, 1895 ;
Thumb-Marbe : Experimentelle Untersuchungen, Leipzig,
1901 ; S. Freud : Zur Psychopathologie des Alltagslebens,
Berlin, 1904 ; A.Meillet : Quelques recherches de linguistique,
L'Année psychologique, 1905, p. 462 sqq. ; Hugo
Pipping
 : Zur Theorie der Analogiebildung, Mém. d. 1.
Soc. néo-phil. à Helsingfors, IV, 1906, p. 235-318, et
Wundt : Die Sprache, I, chap. 4, qui a confondu l'analogie
avec l'inertie et l'anticipation.

310. Pour l'association d'expérience recourons encore
à un petit exemple linguistique (2)490. “Vous voilà !
263Comment allez-vous ? — Je vous remercie bien, et
vous ? — On ne peut mieux, et comment se porte-t-on
chez vous ? — Oh très bien . . . mais non, qu'est-ce que
je dis là ?” Suit le récit de l'état de santé moins satisfaisant
d'un des membres de la famille.

Chacun de nous a joué plus d'une fois le rôle de
premier ou de second acteur dans un dialogue semblable.
En entendant la question : “Comment allez-vous ?”
ou : comment se porte-t-on chez vous ?, nous
avions déjà si souvent répondu par un invariable très
bien
que la représentation de ce mouvement se trouva
cette fois aussi immédiatement éveillée en nous et cela
avec tant d'énergie, que le mot nous échappait avant
même d'avoir eu le temps de réfléchir sur la question
posée.

Chapitre second.
La coopération pratique de l'automatisme et de la volonté.

Degrés d'automatisme et de liberté

311. Ce n'est pas ainsi cependant que se comportent
la plupart des automatismes linguistiques et des
liaisons de mots. Demandons-nous donc quelle est la
marche le plus ordinairement suivie.

Pour cela, examinons d'abord un peu plus près le
parallèle cité ci-dessus des associations et des mouvements
automatiques.

Les représentations associées présentent ceci de
particulier qu'une seule représentation, de quelque façon
que nous en ayons pris conscience, évoque en nous
involontairement et spontanément toute une série de
nouvelles représentations plus ou moins apparentées
avec la première.

Les mouvements automatiques dans un individu
normal se présentent de même surtout sous l'impulsion
d'un autre mouvement de nature pareille.

De même que nous ne nous abandonnons nullement
à nos associations quand nous pensons, abstraction
faite évidemment des rêves ou rêveries, et que nous
rompons continuellement les séries d'une manière
arbitraire, ainsi nous pouvons aussi changer consciemment
quelques termes dans une série de mouvements automatiques
et les adapter aux circonstances, ce qui
264n'empêche pas toutefois que l'automatisme persiste dans
les autres termes (1)491.

Comme une chaîne de représentions associées se
continue souvent (en tant que représentations in potentia
naturellement) jusque dans le domaine de l'inconscient,
de même les séries de mouvements automatiques se
prolongent elles-aussi jusque sous le seuil de la conscience.
Tous les jours nous faisons tous une infinité
de choses inconsciemment (2)492.

Nous faisons l'application linguistique du numéro 1°
quand, en écrivant, nous couchons par écrit la pensée
qui nous vient, ce dont nous avons déjà fourni des
exemples. Parlant à un autre, nous exprimerons en paroles
une représentation, qui nous vient soudain avec force
dans l'esprit. Mais une représentation surgira avec la
même énergie soudaine, si nous sommes en train d'étudier
tranquillement, nous ne dirons ni n'écrirons cependant
rien ; nous serons tout simplement un moment distraits.

Le numéro 2° est encore plus important. Beaucoup de
nos lecteurs auront compris de ce qui précède ou même
plus tôt, que notre manière de disposer les mots d'après
un ordre fixe n'est autre chose que le résultat de purs
automatismes. Pour ceux qui ne l'auraient pas compris,
nous le démontrerons plus loin en détail. Ceci
n'empêche pas cependant que nous puissions y introduire,
de propos délibéré, une tournure de rhétorique,
de sorte que la disposition des mots a été en partie
choisie librement. Ce qui reste se construira cependant
automatiquement, bien que le plus souvent d'une manière
consciente.

Se rapportent au N° 3 les nombreuses paroles que
nous prononçons automatiquement et d'une façon tout
à fait inconsciente (3)493. Ce fait se montre avec évidence,
lorsque, aussitôt après avoir dit quelque chose, nous
nous rappelons encore tout juste ce que nous avons
voulu exprimer, mais plus du tout comment nous
265l'avons exprimé. C'est là un fait très fréquent (1)494. Ceci
va quelquefois si loin que — pour rappeler un souvenir
personnel — un de mes amis qu on ne saurait absolument
pas accuser de légèreté, me soutint un jour en
toute sincérité
, n'avoir pas employé une expression désapprouvée
par nous, alors que cinq minutes auparavant
nous l'avions tous entendu dans sa bouche : il l'avait
même accentuée et prononcée avec force.

Hormis la réponse étourdie “très bien” dont nous
parlions tout à l'heure, tous ces automatismes linguistiques
sont donc bel et bon l'expression d'une
adhésion. Cette expression s'était faite par écrit ou de
vive voix selon la circonstance, mais n'avait pas été
voulue dans les cas cités dans le numéro 1°. Dans ceux
du numéro 2° l'expression avait été voulue, mais non pas
la plupart des mots automatiques séparément, ces derniers
restant cependant conscients, sans quoi on n'aurait
pas pu y amener un changement conscient. Dans le
numéro 3°. l'expression a été également voulue, mais
non pas les mots automatiques, qui restent ici absolument
inconscients.

312. Nous distinguons donc dans celui qui parle
quatre sortes d'automatismes.

Il n'y a point d'adhésion, point de sentiment
(pas du moins qui soient en rapport avec l'expression),
mais cependant il nous échappe un ou plusieurs mots,
par lesquels nous avons, en d'autres circonstances,
coutume d'exprimer une adhésion ou un sentiment déterminé.

Il y a réellement une adhésion ou un sentiment,
mais nous ne voulions pas les exprimer et cependant nous
émettons involontairement plusieurs sons, nous écrivons
plusieurs lettres, qui les auraient exprimés, si nous
l'avions voulu.

Il y a réellement une adhésion ou un sentiment et
nous voulions aussi les exprimer ; mais le comment
c. à. d. les mots chacun pour soi dans leur succession
et dans leurs rapports grammaticaux n'ont pas été
voulus expressément
 ; involontairement mais consciemment
266nous laissons échapper une série de mots, qui expriment
notre adhésion ou notre sentiment (1)495.

Il y a réellement une adhésion ou un sentiment et nous
voulons aussi les exprimer
et de nouveau la manière dont
nous l'exprimerons, n'a pas été voulue expressément ; mais de
plus nous n'en prenons pas conscience, ni pendant, ni après
le dialogue ; donc sans que nous sachions ou que nous
voulions expressément soit la succession soit le rapport
grammatical de chaque mot séparément, il nous échappe
cependant une série de mots qui fait connaître comme
nous le voulions notre adhésion ou la nature du sentiment
qui nous affecte.

Examinons tous ces faits dans leurs causes psychologiques.

313. Pour cela il faut commencer par approfondir
l'acte de volonté.

L'acte de volonté repose sur le Ier principe. Dans
la catalepsie totale toute représentation de mouvement
se convertit immédiatement en mouvement.
Pourquoi ? Etant toujours seule, elle a donc à sa disposition
toute l'énergie psychique, tandis que dans la
vie normale l'énergie disponible se trouve répartie entre
beaucoup de représentations différentes. Et cette représentation
motrice seule se convertira en mouvement,
qui n'étant pas trop commune, arrive à un moment
donné à déloger du centre de la conscience toutes ou
presque toutes les autres.267

Rejeter hors de la conscience toutes les représentations
perturbatrices ou contraires ; concentrer autant que possible
toute l'attention autour de cette représentation de
mouvement ; réunir hic et nunc toutes les circonstances
dans une nouvelle synthèse sous la souveraineté de cette
représentation motrice
voilà en quoi consiste l'acte de
volonté, en tant qu'il se rapporte à notre sujet (1)496.

314. Appliquons cette théorie à l'exemple “inepties
du § 273. Nous avions d'abord l'adhésion : Quelle
268inaptitude à juger. Cette adhésion éveillait par sa
disposition l'image verbale “inepties”. Cette image
verbale cependant partageait alors mon énergie psychique
avec ces autres idées : lui expliquer tout, il est si
peu intelligent
, ne pas donner de réponse. Après un
moment de délibération je rejetai toutes ces idées
accessoires, comme perturbatrices ou contraires ; l'image
verbale “inepties” resta maître du champ de bataille
et aussitôt le grand mot fut lâché.

C'était donc là un acte libre et volontaire.

Et cependant — nous l'avons déjà dit — il faut faire
ici même la part de l'automatisme. Car mon image
comprend non pas une, mais deux représentations motrices :
la représentation de la parole et celle de l'écriture.
Ce mot “inepties” pourquoi l'ai-je proféré et non pas
écrit ? Si notre homme m'avait tenu son raisonnement
par lettre et que moi, pour lui répondre après
avoir débuté ainsi : quant à votre raisonnement, il contient
des … j'eusse, le porteplume contre les lèvres,
éprouvé d'abord le même enchevêtrement d'éléments
psychiques, alors j'aurais non pas prononcé le mot
inepties”, mais je m'en serais servi pour compléter ma
phrase écrite.

Mais encore une fois : Pourquoi cela ? — Eh bien, Je
n'ai fait qu'accorder librement à l'image verbale l'énergie,
dont elle avait besoin. Laquelle de ces deux représentations
de mouvement
s'en emparera maintenant ? Celle-là
évidemment qui se trouve pour le moment en
possession de la plus grande énergie ; mais des deux
choses l'une ; ou bien je parlais et la représentation
verbale prenait le dessus ou bien j'écrivais et la représentation
écrite acquérait dans ce cas le plus
d'énergie par l'association, et par conséquent cette décision
finale s'est faite sans l'intervention expresse de la
volonté
, mais le fait d'écrire ou de parler était néanmoins
lui-même très conscient. Ceci nous amène naturellement
à parler de la troisième espèce d'automatisme.

César entreprend son commentaire De bello Gallico.

Il lui vient à l'esprit l'adhésion des trois parties qui divisent
la Gaule, ainsi que plusieurs autres pensées, par où
il pourrait également débuter. L'image verbale complexe :
Gallia omnis divisa est in très partes se trouve
269entre autres choses déjà toute prête. Après une courte
hésitation il se décide en faveur de la première affirmation.
Mais ces mots il ne les prononce pas maintenant.
La tablette de cire et le stylet donnent à la représentation
écrite beaucoup plus d'énergie. Il écrit
donc Gallia… omnis… divisa… est… in, mais non,
se dit-il, cette phrase ne fait pas bien, et puis, impossible
de continuer après ce tres partes : Mettons
donc non tres partes, mais plutôt partes tres. La
dernière partie de la série automatique est donc renvoyée
hors du domaine du conscient. L'inversion occupe seule
tout ce terrain. Et le stylet de César achève du coup
la phrase commencée in… partes… tres…

La proposition entière a été évidemment voulue. La
manière de s'exprimer était dans la première partie automatique,
mais consciente, dans la dernière elle était à
la fois et voulue et consciente.

La quatrième sorte d'automatisme se comprend maintenant
facilement. A supposer par exemple que l'attention
de César eût été détournée soudain par la visite de Labienus
au moment même où il venait de bannir loin de lui toutes
les autres pensées, il est probable qu'il aurait encore griffonné
à la hâte toute la phrase automatique Gallia
omnis divisa est in très partes
. Labienus parti, il aurait
repris sa tablette et lu ce qu'il avait écrit. “Bah,
quelle phrase et c'est moi qui l'ai faite ?” Tableau !
Voilà la quatrième sorte d'automatisme.

La deuxième sorte ne nous paraîtra plus difficile à
présent. J'écris automatiquement les mots d'une expression
voulue, mais je pense déjà à ce que suit. Or
voilà qu'à un moment une des images verbales qui
répondent à notre pensée, acquiert subitement (grâce
souvent à la ressemblance du mot que je viens d'écrire)
une énergie plus grande que celle de toutes les autres
et… la représentation se convertit en mouvement ; nous
l'écrivons involontairement, mais l'inconscience ne dure
guère
et bientôt nous nous apercevons de cette
insubordination et la volonté reprend son commandement.

La première sorte à son tour n'a plus rien de
compliqué. A cette série de représentations auditives :
comment allez-vous ? ou comment se porte-t-on chez
270vous ?
etc., se trouve associée (1)497 grâce à l'association
d'expérience une représentation verbale énergique, le
mot : Très bien ! Et voilà que cette énergique représentation
verbale se traduit immédiatement en mouvement
réel.

315. Tous nos mouvements reposent donc, du moins,
en tant qu'ils ont jamais été accomplis consciemment,
sur le Ier principe, les mouvements libres aussi bien que
les mouvements automatiques.

Les actes libres se distinguent des actes automatiques
en ceci que les premiers exigent toujours une nouvelle
synthèse consciente
. A chaque acte nouveau il nous faut
en effet arranger en un nouvel état complexe toutes
sortes d'éléments fournis par les nouvelles circonstances
et les anciennes représentations de mouvement. C'est
ce que nous faisons évidemment dans l'adhésion
simultanée mais hiérarchique de ces éléments de représentations (2)498.
Quant au mouvement lui-même c'est
la loi idéo-dynamique qui s'en charge.

Dans les actes automatiques au contraire, la synthèse
consciente, qui demandait une intervention expresse de
notre part, se trouve remplacée par une association consciente
ou non, mais qui en tout cas fonctionne sans
notre intervention active.

D'après notre IVe principe (3)499 l'association engendrée
par cette synthèse peut faire maintenant tout ce que
faisait d'abord la synthèse.

Les unités linguistiques secondaires.

316. Dans nos deux livres précédents nous avons
traité les expressions, les mouvements verbaux, qui originairement
librement voulus sans exception, étaient
donc la conséquence non seulement de l'adhésion et du
271sentiment, mais aussi d'une de ces nouvelles synthèses conscientes.

Et ils l'étaient non seulement originairement, mais très
souvent encore dans la suite : Unité dans le sentiment
ou l'adhésion, unité dans le mot (par ex. Inepties dans
l'exemple cité plus haut) (1)500.

Et cependant il n'en est pas ainsi de la plupart des
mots que nous employons journellement.

C'est un fait que l'enfant débute par des mots-phrases ;
mais bientôt il en arrive à se représenter aussi une
situation ou une scène, dont il sait énumérer deux parties
séparément, alors qu'il en a pris conscience d'un seul coup.

Ce sera deux mots qu'il proférera au lieu d'un seul (2)501.

Ou bien encore, il remarque une chose dont il connaît
le nom et il y a association de ressemblance, grâce
à un autre objet qu'il aura remarqué ailleurs. Une seule
adhésion simultanée se fait jour en son esprit et cette
fois encore il lâchera deux mots au lieu d'un seul (3)502.

La même chose s'observe chez nous autres, adultes,
mais d'une façon beaucoup plus compliquée. Comment
cela s'est-il fait ? Au moyen de nos quatre principes.
Nous ne commencerons pas par rechercher dans tous
ses détails les particularités de ce développement qui
comprend des centaines d'années — dans notre langue
vivent en effet les produits d'un travail intellectuel
plusieurs fois séculaires. — Ce n'est pas là d'ailleurs
un travail de première nécessité.

Nous devons avant tout examiner en détail jusqu'où
nous en sommes venus et où nous en sommes pour le
moment, ou plutôt, ce qui est et ce qui était dans les
périodes linguistiques à portée de nos observations.272

Savoir pour toutes les langues et pour chaque période
de ces langues quelles sont les adhésions et quels les sentiments
qui, originairement séparés, ont formé une imité,
c'est-à-dire, un tout très bien lié, dans la conscience de
l'individu normal
, (1)503 voilà, à notre avis, le grand desideratum
de la linguistique actuelle
.

Nous avons vu dans notre deuxième et troisième livre
que l'adhésion simple et le sentiment simple étaient
cause de ce que nous voulons appeler les phénomènes
de l'époque linguistique primaire, où chaque mot représente
une adhésion ou un sentiment, pris en lui-même,
voulu et compris comme tel. Dans ce livre-ci
nous démontrerons : que les unités secondaires,
engendrées en vertu de notre IVe principe par des
adhésions et des sentiments primitivement séparés, deviennent,
à côté des unités primaires, qui persistent plus
ou moins
, les causes psychologiques principales de cette
période linguistique secondaire. A ce moment tous les
mots ne présentent plus chacun pour soi une signification
particulière ; tous ne sont plus voulus ni compris
dans leur fonction individuelle ; on s'exprime et
on se comprend bien plus souvent par des chaînes
de mots.

317. Qu'est ce qui représente dans nos langues ces
chaînes de mots ?

D'aucuns pensent que c'est la phrase. Mais qu'est-ce
qu'une phrase ? Une phrase, à la prendre dans la
signification que lui accorde tous les jours l'usage, est
une succession de mots plus ou moins bien séparés du
reste par les signes de la ponctuation. Voilà l'unique
définition qui ait de la consistance et autorise tous les
cas où ce mot s'emploie chaque jour. Eh bien, cette
phrase n'est pas l'unité secondaire que nous cherchons.

D'autres croient que c'est le composé. Mais qu'est-ce
donc qu'un composé ? Un composé (dans la signification
que lui donne l'usage général) est une succession de
mots qui, d'après notre système d'écrire à nous, sont
reliés ensemble par l'écriture. Voilà la seule définition,
qui ait de la consistance et autorise tous les cas, où
273ce mot s'emploie communément. Eh bien ce composé
n'est pas
l'unité linguistique secondaire que nous
cherchons.

Nous croyons, nous, que c'est la construction (1)504. Mais
qu'est-ce qu'une construction (dans la signification de
l'usage général), c'est un groupe de mots, se succédant
ou non, reliés ou non par l'écriture et séparés ou non
par la ponctuation, mais qui se tiennent cependant et
le montrent avec évidence par l'influence de forme ou
de signification qu'ils exercent les uns sur les autres.

Voilà notre définition provisoire à nous et si je ne me
trompe, c'est le premier effort scientifique fait pour expliquer
plus en détail cette conception. Pour moi, du
moins, je n'en ai trouvé nulle part une définition. Eh
bien, cette construction est l'unité secondaire que nous
cherchons.

318. Les hommes de la phonétique, e. a. P. Passy
Sweet et Sievers (2)505, avaient déjà trouvé eux aussi en
dehors du mot et de la phrase une unité linguistique
qu'ils appelaient groupe de souffle, Stress-group ou
Sprechtakt. Sievers en donnait une définition, à laquelle
on peut reconnaître un fondement psychologique (3)506 :
“un pareil groupe est en quelque sorte une figure rythmique
composée, qui, touchant à sa fin, peut accueillir,
tout comme dans la danse, une autre figure rythmique
ou pareille ou semblable. Chaque figure nouvelle débute
sous une impulsion de volonté indépendante, impulsion
qui s'étend sur tout le groupe
et ce nouveau début se
manifeste par une incision plus nette, plus prononcée,
dans l'expiration de l'air qui arrive des poumons”. On
voit que les mots soulignés répondent merveilleusement
à l'unité secondaire que nous cherchons.

Malheureusement les exemples qui devaient illustrer
cette doctrine ne sont pas de nature à lui gagner beaucoup
d'adhérents. Dans le classement des groupes il
274s'est trouvé que tout fut subjectif. Aussi Sievers
n'hésite pas à déclarer dans son paragraphe 616 la
grande difficulté que ce point présentait.

319. Hirt a repris le Sprechtakt de Sievers dans son
livre sur l'accent (1)507 et bien qu'il n'en donne pas de
définition nouvelle et qu'il se contente de s'en rapporter
à Sievers pour ce qui regarde cette question, il y a cependant
dans sa conception un progrès réel.

Sievers ne donnait, en dehors de sa caractéristique
essentiellement psychologique : la nouvelle impulsion de
la volonté, pas d'autre signe distinctif qu'un renforcement
bien marqué de l'accent expiratoire. Nous avons
vu que ceci ne pèche pas par excès de clarté. Hirt,
lui, nous donne quelques groupes fixes qui formaient de
ces unités en indo-européen (2)508.

Verbe (ou quelque chose de ce genre) + vocatif.

Pré- et postpositions ou négations + verbe ou
nom ou pronom.

Verbe + sujet, complément direct ou indirect.

Substantifs, noms de nombre, et prépositions coordonnés.

Groupes subordonnés, par ex. adjectif ou cas
oblique + substantif.

Pronom démonstratif + nom.

Le premier mot de la phrase + particule (3)509.

Tout son traité (4)510 sur le “Satz-Akzent” (l'accent
dans la phrase) roule sur la place de l'accent dans ces
groupes. On n'y trouve rien cependant de l'accent dans
la phrase, comme il le reconnaît d'ailleurs lui-même (5)511.
Mais pourquoi donc ce titre de “Satz-Akzent” ? On
trouve la même inconséquence dans tous les manuels
qui se sont inspirés de lui, et cela pour des raisons très
plausibles ; mais nous y reviendrons.275

Qu'on nous permette encore cette remarque, elle nous
servira de transition :

Hirt fait entrer aussi les composés parmi ces groupes,
comme il le déclare expressément et avec raison à la
page 168-69, et il traite leur accentuation sous le titre
de Satz-Akzent. Le composé est-il donc une phrase ?
Nous voilà donc devant une même question que tout à
l'heure. Ce n'est pas là une critique de Hirt, mais une
introduction à notre démonstration, comme c'était le cas
pour cette note sur Dittrich au § 316.

320. On a, dans ces derniers temps, raisonné à perte
de vue sur les composés. Nous passons sous silence la
dispute passablement innocente qui s'était élevée entre
Brugmann (1)512 et Paul (2)513. Car que ce soit l'un ou l'autre
qui ait eu le dessus, nous n'en restons pas moins au
même point. Nous verrons plus loin, croyons-nous, qu'ils
ont eu raison et tort tous les deux. Wundt au contraire
a développé à ce sujet une conception qui mérite toute
attention et a justement emporté des suffrages presque
universels. Or Wundt rejette absolument cette loi fondamentale
des composés : “les deux membres doivent
être liés ensemble par l'écriture et doivent se succéder
immédiatement.” Laissons là les termes et leurs définitions
— dit-il, à propos des verbes séparables —
mais le fait que ces verbes peuvent se décomposer dans
le corps de la phrase ne saurait rien changer au fait
que ces verbes sont des composés dans toute l'acception
du mot (3)514.

Il avait abouti à cette conclusion très claire, mais plutôt
radicale, non seulement par le sentiment de la langue
qui parle ici avec force, mais aussi par l'application
logique de sa définition des composés, laquelle ne demande
que la réunion des adhésions des parties composantes
276en une seule adhésion (1)515 et est donc identique
à notre unité secondaire. Ainsi pour donner déjà un ou
deux exemples dès à présent, le lat. ne quidem et
le franc, ne pas forment tout aussi bien une unité
psychologique que le lat. neuter (de ne + uter) et le
ira. aucun (de alic-unum). Voilà donc l'opinion de Sievers
sur le groupe de souffle, comme quoi la figure rythmique
devait avoir cessé avant qu'une autre commençât, discréditée
à jamais.

321. Mais la partie psychologique de sa définition que
nous approuvions si franchement, semble bien compromise
elle aussi.

Comment en effet pouvons nous par un seul acte de
volonté vouloir deux choses, qui se succèdent parfois à
un intervalle respectable et entre lesquelles de nouveaux
actes de volonté sont éveillés et réalisés ?

Et c'est là cependant un fait très possible. Prenons
un exemple bien simple, que tous nous pouvons observer
plusieurs fois le jour. Pour écrire la lettre i il faut
accomplir séparément deux choses : le plein i et le point
sur l'i. Si maintenant la lettre i se trouve au commencement
d'un mot assez long, la plupart des personnes ne
s'interrompront pas pour cela, mais écriront d'abord le
mot en entier, puis elles retourneront sur leurs pas pour
mettre le point sur l'i. Il se trouve à la base de ce fait
certainement deux actes de volonté, mais qui se fondent
bientôt en un seul chez les gens qui écrivent beaucoup.
On ne veut pas écrire séparément le plein { et puis un
peu plus loin le point, séparément aussi, on veut tout
simplement écrire un i.

Au moment de l'acte de volonté, ces personnes écrivent
le plein, achèvent ensuite tout le mot lettre pour
lettre, après quoi le point sur le i s'écrit tout seul. En
d'autres termes : nous avons voulu en une seule fois,
mais ceci pour le moment même et cela à terme. Dès
qu'une occasion favorable se présente sous la forme
d'un vide, l'action s'accomplit : voulue un moment auparavant
mais actuellement inconsciente, elle n'est donc
plus actuellement voulue expressément.

Vouloir à terme bien qu'on en ait parlé rarement n'est
277pas une invention à moi. Nombre de faits pathologiques
ont mis ce phénomène dans un jour très clair (1)516.

Si nous avons appris de Wundt que nos unités peuvent
se composer de plusieurs mots qui parfois se trouvent
à une assez grande distance l'un de l'autre dans
le corps de la phrase, nous pouvons donc maintenir
encore la définition de Sievers que tous sont engendrés
par une seule impulsion de la volonté, qui s'étend d'un
seul coup à tout le groupe.

322. Mais Wundt semble de plus nous mettre en contradiction
avec cette partie de la démonstration de Hirt
que nous croyions pouvoir utiliser. Nous avons admis
avec lui que ses groupes répondaient à la définition de
Sievers et avaient comme caractéristique, outre l'acte
de volonté un et indivise, l'unité de l'accent. Mais voilà
qu'il dit lui-même à la page 308 “qu'évidemment cette
unité d'accent n'est possible que lorsque les deux parties
se succèdent immédiatement”. Dans aucun cas par
conséquent il n'y a de3 groupes avec intervalles (1)517.

Et cependant cette complication aussi se résout à
l'amiable. A la page 308, il s'agit surtout de verbes
prépositionnels, e. a. skr. ápagacchati, lat. conficio (de
278cón et facio). Or on ne saurait contester à Hirt que
cet affaiblissement d'accent, qui frappe le mot facio,
placé après l'accent principal, n'aura certainement pas
lieu lorsque les deux éléments sont séparés ; voyez p. e.

lat. ób-vos-sacro à côté de óbsecro vos
súb-vos-plàco | súpplico vòs
tráns-que-dàto | tráditòque.

Mais dans les exemples suivants on verra facilement
que dans ce cas-ci le verbe était cependant moins
accentué que la préposition, et forme par conséquent
encore avec elle une seule unité d'accent.

skr. ápa-ca-tiṣṭhati | got. ab-uh-standiþ (1)518 et il se détourne

entièrement parallèle à trans-que-dato : et

skr. sám-mā-tapanti : ils me tourmentent,
skr. úpa-nō-yāhi : venez chez nous,
v.irl. fu-m-rése : il m'aidera,
lit. pa-mi-rodik : montrez moi,
got. ga-u-hwa-sēhwi, et s'il voyait quelque
chose (2)519, cas identiques à celui de ob-vos-sacro.

D'ailleurs ma propre expérience du néerlandais me
l'apprend : c'est dans “uítvinden” (= inventer) que l'enclise
de vinden est complète ; cette enclise, moins sensible
déjà dans uítgevònden (inventé), devient plus faible
encore, tout en se faisant toujours sentir distinctement
dans : (Wié) vònd (de boekdrukkunst) uit ? (Qui inventa
l'imprimerie ?) Les mots intercalés, quels qu'ils soient,
produisent naturellement des complications, non des
contradictions à la caractéristique trouvée ; à savoir
l'unité d'accent. Ce fait se rencontre non seulement en
néerlandais, mais dans toutes les langues où il y a
encore des verbes séparables. Il suffira de reproduire
ici pour le sanscrit un passage de l'article de Windisch
que nous venons de citer : Dans le Ṛgveda il peut
s'intercaler entre la préposition et la forme verbale non
seulement l'objet ou régime pronominal, mais même
279des attributs de ce dernier, un vocatif, le sujet, etc.,
de sorte que toute la phrase se trouve parfois comprise
tout entière dans un tel composé
.

Voilà une phrase qui donne à penser.

323. Car Jacobi, dans son livre dont nous nous
sommes servis déjà plus d'une fois, a démontré suffisamment
que beaucoup de composés sont sortis des propositions
subordonnées. Quelle peut en être la cause ?
L'isolement ? (1)520. Mais chaque proposition subordonnée
est déjà isolée ; changement de signification ? (2)521 mais
il ne s'en trouve nulle trace dans les innombrables
exemples et Jacobi déclare expressément (p. 106) : “Das
Compositum sagt weiter nichts aus, als was durch die
beiden Bestandteile, nachdem sie mit den Endungen
bekleidet sind, ausgedrückt wird… Wenn das Compositum
einen anderen begrifflichen Inhalt hat als bei
seiner Auflösung, so hängt das nicht von der Composition,
sondern davon ab, daß das Compositum wie
jedes andere Wort seine individuelle Bedeutungsentwickelung
haben kann.”

Il doit y avoir pourtant une raison pourquoi ce sont
précisément les subordonnées qui se transforment si
facilement en composés. Pour saisir plus facilement
cette raison il convient d'ajouter aussitôt que les incidentes
et les principales les plus simples ont aussi ce
trait commun (3)522. Qu'étaient-ce à l'origine que les incidentes :
ira. peut-être ; néerl. misschien (mag schien) ;
h.all. weisgott ; m.h.all. neizwaz, theist ; angl. a would-be
gentleman ; lat. videlicet, nudiustertius, quamvis, etc. (4)523.
280Comme exemples des principales simples je cite les
formes personnelles du verbe, sorties, non pas toutes à
la vérité, mais très certainement pourtant en partie, de
la composition du thème verbal et du pronom. Eh bien,
la cause de cela ? On prévoit déjà ma réponse : toutes sont
des exemples de l'unité secondaire que nous cherchons.

324. Me voici cependant sur le terrain de la phrase
et comme nous l'avons fait pour le groupe de souffle
et les composés, nous devons ici encore aviser comment
nous profiterons des théories des dernières années.

La nouvelle théorie de la phrase, telle qu'elle a été
trouvée et émise par Wundt et par Morris indépendamment
l'un de l'autre, revient au fond à ce qu'en a dit
William James.

Ainsi nous trouvons dans son traitement des “Feelings
of Tendency” (1)524 :

What is that first instantaneous glimpse of some one's
meaning which we have, when in vulgar phrase we say
we “twig” it ? Surely an altogether specifie affection
of our mind. And has the reader never asked himself
what kind of a mental fact is his intention of saying a
thing
before he has said it ? It is an entirely definite
intention, distinct from all other intentions, an absolutely
distinct state of consciousness,….

Linger, and the words and things corne into the
mind ; the anticipatory intention is there no more. But
as the words that replace it arrive, it welcomes them
successively and calls them right, if they agree with
it, it rejects them and calls them wrong if they do not.
It has therefore a nature of his own of the most positive
sort and yet what can we say about it without
using words that belong to the later mental facts that
replace it ? The intention to-say-so-and-so is the only
name it can receive.

Nous n'avons ici qu'une analyse fine d'une autoscopie.
Nous trouvons ici expliqué clairement à peu près tout
ce que la “Gesamtvorstellung” de Wundt et le “germ-concept”
de Morris (2)525 contiennent d'utile en fait de
linguistique.281

325. Mais Wundt n'était pas même le premier qui
introduisit cette vérité comme définition de la phrase.
Georg von der Gabelentz donnait déjà en 1891 dans
Die Sprachwissenschaft 1, p. 431, cette caractéristique
de la phrase prédicative : Der Geist zerlegt die
Gesamtvorstellung in ihre Teile und baut sie daraus
wieder auf. Seien dieser noch so viele, seien die Vorstellungen
noch so abstrakt, handle es sich um das Gewirr
einer Straßenszene oder um einen wissenschaftlichen
Lehrsatz : immer ist es ein einheitliches Bild, das dem
Geiste vorschwebt, das er zergliedern muß, ehe er es
in sprachlicher Synthese nachbilden kann.

Pour être beaucoup moins juste et pénétrante que
l'analyse de James, cette exposition cependant approche
de très près celle de Wundt sans cependant tomber
dans la même exagération (1)526.

326. C'est à Wundt néanmoins que revient le mérite
d'avoir creusé cette pensée et bien qu'il soit allé trop
loin, c'était peut-être le seul moyen d'atteindre la vérité.

Empruntons d'abord aussi son analyse à lui (2)527. In
dem Moment, wo ich einen Satz beginne, steht das
Ganze desselben bereits als eine Gesamtvorstellung in
meinem Bewußtsein. Dabei pflegt diese aber nur in
ihren Hauptumrissen einigermaßen fester geformt zu
sein ; alle ihre Bestandteile sind zunächst noch dunkel
und heben sich erst in dem Maße, als sie sich zu
klaren Vorstellungen verdichten, als Einzelworte ab.
Der Vorgang gleicht ungefähr dem bei der plözlichen
Erleuchtung eines zusammengesetzten Bildes, wo man
zuerst nur einen ungefähren Eindruck vom Ganzen hat,
dann aber sukzessiv die einzelnen Teile, immer in ihrer
Beziehung zum Ganzen, ins Auge faßt.

327. Le lecteur attentif aura peut-être déjà senti
vaguement la différence profonde qui sépare les analyses
de James et de Wundt.

Vis à vis de la “entirely definite intention to-say-so-and-so
de James se trouve le : “nur ein ungefährer Eindruck,
282der nur in seinen Hauptumrissen einigermaßen fester geformt
zu sein pflegt
” de Wundt.

Et tandis que chez Jamesthe intention” domine assez
clairement toute la phrase pour approuver ou réprouver
les mots à mesure qu'ils se présentent, l'“Eindruck” de
Wundt reste obscur et vague jusqu'à ce que les “Einzelworte
se produisent. Et cependant, en réfléchissant sur
leurs analyses, nous nous sommes aperçus que tous les
deux ont raison à leur point de vue. Mais alors il faut
nécessairement que ce point de vue soit différent. Et
c'est ce qui ressort avec évidence :

Wundt analyse son propre état d'esprit avant d'écrire
ou d'énoncer ses périodes allemandes d'une allure capricieuse
et compliquée
.

James s'est examiné lui-même avant de jeter par écrit
ou de lancer ses petites phrases ailées, qui, bien que se
réunissant parfois en une unité supérieure, continuent
cependant d'être expressives par elles-mêmes, par la
forte individualité de leur esprit américain.

Qu'est-ce donc que la Gesamtvorstellung chez Wundt ?
Le sentiment que plusieurs assentiments sont en route
et s'approchent.

Qu'est-ce donc que l'“intention” chez James ? Un assentiment
unique auquel il faut ordinairement plus d'un
seul mot.

Quelle sera après cela notre conclusion ?

Que ce ne sont point les phrases, les périodes définies
par Wundt, mais les petites phrases toutes simples dont
parle James, qui forment encore les unités secondaires
que nous cherchons.

328. Ceci s'accorde d'ailleurs avec la théorie que
nous a développée Jacobi sur les subordonnées et les principales
simples à propos des compositions, puisque James
se sert de l'analyse citée pour rendre plus claire la signification
des conjonctions, qui ne relient ordinairement
que les principales simples et les subordonnées.

Wundt a d'ailleurs senti lui-même en nombre d'endroits
qu'en passant directement du mot à sa période,
il a sauté une unité linguistique. C'est ce que nous
voyons surtout dans son deuxième volume p. 309 sqq.,
où l'évidence le force à établir une distinction entre ses
283“geschlossene und offene Wortverbindungen”. Le manque
absolu de résultats positifs dans toutes ses 200 pages
sur la “Satzfügung” suffit ici à démontrer péremptoirement
les défauts de sa conception.

Morris (1)528 a su éviter cet écueil. Il établissait nettement
une différence entre phrases et phrases. Dans les
incidentes et les subordonnées l'unité d'assentiment et de
volonté saute aux yeux, dit-il, mais il trouve que tout
est plus vague dans les principales d'une certaine étendue
et il n'ose rien avancer de bien déterminé.

Wunderlich (2)529 déploya plus de vigueur et exposa
avec une brièveté lumineuse cette différence profonde.
Il la faisait ressortir du moins pour la subordonnée et la
principale accompagnée de subordonnées : Am Hauptsatz
arbeiten Bewußtsein und Sprache fast gleichzeitig, beim
Nebensatz geht das erstere der zweiten vorher. d. h.,
der Hauptsatz baut sich in einzelnen Momenten vor dem
Hörer (3)530 auf, der Nebensatz schiebt, seiner Grundlage
nach, abgeschlossene Vorstellungsreihen dazwischen, mit
denen der Hauptsatz als mit einer Einheit operiert.
Schon hieraus ergibt sich die veränderte Rolle, die das
Verbum im Haupt- und Nebensatze spielt : für den
Hauptsatz ist es im großen und ganzen ein Moment wie
andere auch, das je nach den Umständen in der Stellung
mit den anderen wechselt ; im Nebensatze aber ist es
der Träger des Einheitsgedankens, die Unterlage aller
Bestimmungen, die schon deshalb nach einem deutschen
Gesetz, das wir auch sonstwie belegen können, die
Reihe schließt.

La phrase, telle que Wundt la définit, n'est pas, comme
il le croit, l'unité linguistique primaire. Bien loin de là.
C'est là une réunion tertiaire composée d'unités secondaires
sur laquelle nous reviendrons plus tard.284

Or nous avons trouvé dans ce chaos d'opinions sur
le groupe de souffle, la composition et la phrase, une
caractéristique qui se retrouve partout : notre unité secondaire
d'assentiment que nous pouvons maintenant définir
et décrire plus complètement que nous ne l'avons
fait tantôt.

Notre définition définitive de l'unité secondaire ou
construction comprend quatre chefs :

Nous tenons de Sievers la caractéristique : unité de
l'acte volontaire
,

de Hirt nous retenons : l'unité d'accent,

de Wundt : la possibilité de la position de contact et
de distance
,

de James, de Morris et de Wunderlich : l'unité d'assentiment.

Ce résultat ne laisse pas de paraître, au premier
abord, assez pauvre. A un examen plus réfléchi on
s'apercevra qu'il y a dans ces quatre cas assez de caractéristiques
pour rechercher, dans toute langue que
nous connaissons tant soit peu à fond, les chaînes
de mots qui correspondent à ces unités psychiques
secondaires. Pour vérifier la justesse de ce qui vient
d'être avancé, je me suis moi-même livré à un examen
approfondi de cette question. Les résultats cependant
ne conviennent pas dans le cadre de ces “principes”, vu
qu'ils diffèrent pour chaque période. Mais ce qui me parut
être général et durable, ce fut cette loi fondamentale.

Tous les changements linguistiques primaires et non voulus,
les déplacements d'accent dans l'acceptation la plus
générale, aussi bien que les évolutions de fonction et de
signification au sens le plus large du mot, comme enfin
toutes les inversions dans le groupement et dans l'ordre
des mots, se manifestent seulement et uniquement dans
les constructions définies comme ci-dessus, vu que tous ces
changements primaires ne sont autre chose que les conséquences
des quatre lois d'automatisme psychologique que
nous avons mis en avant
.

Et cela nous le démontrerons vigoureusement.

Il va de soi que, ce faisant, les recherches des constructions
en usage dans les différentes langues ne nous
seront pas d'une mince utilité ; parfois même nous
devrons nous y arrêter quelque temps.285

329. J'avais ici à choisir entre trois divisions :

Premièrement : d'après les quatre caractéristiques de
notre construction ; je l'ai suivie aussi, cette division
dans la recherche des constructions pour les différentes
langues. Mais il ne pouvait ici être question de cette
division, étant donné que la première caractéristique :
unité de l'acte volontaire comprend tous les cas possibles :
car c'est précisément dans le fait : “que nous voulons
expressément et librement chaque nouvelle construction,
tout en abandonnant à l'automatisme les parties individuelles
de cette construction,” que nous trouvons la raison
psychologique de notre loi générale mentionnée tantôt.

Je pouvais deuxièmement traiter successivement les
quatre principes de l'automatisme psychologique dans
toutes leurs conséquences. C'est par là que j'avais débuté.
Mais les répétitions et les nombreuses références à ce
qui précédait ou suivait, avaient transformé même les parties
les plus faciles en un véritable labyrinthe pour l'intellect.

Finalement je me suis arrêté à la division la plus
extérieure et la moins profonde, parce que c'est là le chemin
le plus facile à suivre. Je traiterai donc successivement

les changements de forme des parties constructives
ou la phonétique historique générale,

II° les changements de signification et de fonction des
parties constructives ou la sémantique dynamique,

III° les changements survenus dans le groupement des
parties constructives ou la théorie générale de
l'ordre des mots (1)531.

Dans chacune de ces trois divisions il y a à envisager
successivement les quatre lois de l'automatisme psychologique ;
à retenir aussi que nous traiterons dans la phonétique
plus spécialement de l'unité d'accent, dans la
sémantique de l'unité d'assentiment, et chez l'ordre des
mots de la position de contact et de distance.

Chapitre troisième.
Principes généraux de phonétique historique.

Accent et unité d'accent

330. Je comprends sous le mot accent bien plus de
choses qu'il ne désigne habituellement.286

Pour justifier la réunion sous une seule rubrique de
tant d'éléments tenus jusqu'ici pour divergents, il faudra
commencer par prouver leur identité générique, autrement
dit, leurs particularités communes, leurs rapports mutuels.

Eh bien, le phonème linguistique peut rester phonème
linguistique, tout en se différenciant pour le moins à
cinq points de vue : on peut l'envisager dans son accent
de force ou intensité, dans son accent musical ou hauteur,
dans sa quantité ou durée, dans la composition de ses
harmoniques ou son timbre et finalement dans le complexe
des vibrations de la voix, de l'ouverture de la
bouche et du nez ou son articulation. Autrement dit,
le son phonétique simple a en général cinq qualités :
intensité, hauteur, quantité, timbre et articulation.

331. J'appelle “accent” la plus grande énergie
psychique
qu'un phonème possède plus que d'autres et
qui se manifeste au dehors en faisant ressortir plus
fortement une de ces cinq qualités.

Dans le § 25 ci-dessus j'ai esquissé brièvement comment
nos représentations orales par des associations
multiples ont fini par se soumettre à la nature de
l'ouie humaine qui distingue justement ces cinq qualités.

En matière d'intensité les sons moins sensibles pour
l'oreille se distinguent des sons prononcés fortement.
Ces derniers ont une plus grande énergie psychique
et, in casu, l'accent d'intensité.

Quant au son musical, nous établissons évidemment
une différence entre les notes aiguës et les notes basses.
Les sons aigus ont plus d'énergie psychique et, in casu,
l'accent musical.

Lorsque nous considérons la quantité, nous distinguons
les voyelles longues et brèves (et les consonnes longues
et brèves). Les voyelles et les consonnes longues ont
plus d'énergie psychique et, in casu, l'accent de quantité.

Au point de vue du timbre du son, nous regardons
avec Helmholtz-König (1)532 à la hauteur des sons
287harmoniques caractéristiques. Les phonèmes dont ces
sons harmoniques caractéristiques sont plus élevés, ont
plus d'énergie psychique et in casu l'accent de timbre.

Dans l'articulation nous établissons nos distinctions
sur la fermeture plus ou moins complète et énergique
de la bouche, sur les vibrations des cordes vocales, sur
la largeur du canal expiratoire, la bouche ou le nez.
Les sons buccaux, les sons sourds et les sons à fermeture
complète et énergique ont plus d'énergie psychique
et in casu l'accent articulatoire. Ils surpassent
sous ce rapport les sons nasaux, les sons vocaliques et
les sons à fermeture faible et incomplète. Inversement
les voyelles ouvertes ont le plus de sonorité, et les explosives
sourdes le moins, de sorte que nous pourrions
aussi parler d'un accent de sonorité. Vu cependant
que la sonorité est inversement proportionnelle avec
l'articulation, nous comprenons les deux sous la même
catégorie.

Nous gardons le mot accent lui-même pour la conception
générale d'énergie psychique se manifestant
dans la prononciation. L'accent embrasse donc les
cinq classes.

Lorsque nous parlons d'unité d'accent, nous entendons
par là un groupe de phonèmes, qui diffèrent considérablement
entre eux dans un ou plusieurs sortes
d'accent, de façon cependant à former ensemble un
groupe ondoyant à sommet unique.

332. Nous n'étudierons pas dans ces “Principes” toutes
les combinaisons possibles de ces cinq sortes d'accent.
Seuls les phénomènes primaires entrent évidemment en
compte lorsqu'il s'agit de rechercher la nature intime et
les causes psychologiques des divers éléments.

Si ainsi la matière a été rognée d'une façon qui peut
paraître incommodante, elle a en revanche acquis un
caractère rigoureusement scientifique et elle présente
l'avantage de parler à l'intelligence.

De plus, nous ne l'avons limitée que provisoirement
et pour peu de temps. Car si nous arrivons à extraire
de ces quelques cas primaires le caractère intime et la
cause psychologique de chacune de nos cinq sortes
d'accent en particulier, tout le monde pourra réunir
librement ces cinq facteurs élémentaires en toutes sortes
288de combinaisons historiquement démontrables, afin que,
après avoir constaté leur concours mutuel, il puisse
toucher enfin du doigt dans le nombre indéfini des
faits, les résultantes variées.

Nous serons nous mêmes les premiers à fournir
quelques pages dans cette vue. Et cette dernière démonstration
sera, croyons-nous, encore plus concluante
pour la vérité de nos thèses que ne l'a été la première.

Nous nous arrangerons de façon à donner chaque fois
d'abord une courte introduction afin d'arrêter les termes
et les idées qu'ils expriment. Puis nous donnnerons
les traits communs c.-à-d. les effets de nos lois d'automatisme
que nous désignerons chaque fois par A, B,
C, etc. C'est alors seulement que nous examinerons les
particularités typiques par où les divers accents diffèrent
entre eux et qui composent leur fonction caractéristique.

L'accent d'intensité.

333. Au lieu d'accent de force, je me servirai de
préférence de l'appellation internationale d'accent d'intensité ;
mais j'éviterai expressément du moins dans la
même acception le terme plus usuel d'accent expiratoire.
Pourquoi cela ? Parce qu'il est loin d'être établi que
l'accent d'intensité d'une syllabe soit due exclusivement
à la force plus ou moins grande, au volume plus ou
moins considérable de l'expiration. Comme nous l'avons
déjà vu aux §§ 25 et 329 l'accent d'intensité est avant
tout un fait acoustique et la suite de ce chapitre montrera
que l'articulation correspondante n'est pas aussi uniforme
qu'on se plaît généralement à le croire.

Rousselot, on ne saurait le nier, a établi avec une
sûreté qu'il n'est pas permis de révoquer en doute dans
son premieur grand ouvrage (1)533, que le volume et la
force de l'air expulsé sont plus grands dans certaines
syllabes accentuées que dans certaines autres inaccentuées.
Ainsi dans papá.289

L'expérimentation, très défectueuse à ses débuts, n'a
pas tardé à faire des progrès de toute façon grâce aux
travaux de Roudet, de Rousselot lui-même, d'Ernest
A. Meyer
, d'Eyckman et de Zwaardemaker (1)534. Cependant
le fait capital, constaté par Rousselot, fut autant
de fois confirmé.

334. Mais voici qu'un professeur de sourds-muets et
phonéticien distingué, le danois Forchhammer (2)535, a insisté
déjà en 1896 sur une explication toute nouvelle de
l'accent d'intensité. Selon lui cet accent n'est autre chose
qu'un rétrécissement de la glotte. Faisons en nous
mêmes l'expérience : fermez la fente du larynx, mettez
les cordes vocales en vibration et élargissez graduellement
la fente. Résultat obtenu, c'est quand la fente
est plus étroite que la voix sonne le plus fort ; si nous
l'élargissons la voix s'affaiblit à mesure que s'accroît la
consomption de l'air. Ainsi grand volume d'air et affaiblissement
de la voix et réciproquement. Allumez maintenant
une bougie et parlez la bouche devant la flamme ;
accentuez ensuite autant que vous le pourrez l'o ouvert,
c'est à peine si la flamme vacillera ; chuchotez maintenant,
tout en ouvrant à moitié la fente des cordes vocales,
une voyelle faible et atone, par exemple, l'ə : si vous
ne faites attention vous aurez éteint la bougie avant
même que vous vous en soyez aperçu. Cette différence
se fait déjà sentir nettement rien qu'à tenir le dos de
la main devant la bouche (3)536.290

Nous pouvons produire un son vocalique faible de
deux façons soit en tenant les cordes vocales ouvertes
pendant qu'on chasse une grande quantité d'air des
poumons, soit sous une impulsion très faible de la
haleine, la fente vocale étant très étroite. Cette dernière
manière ne sert guère que dans le chant, parce qu'il
nous faut souvent ici faire durer une note pianissimo
pendant un temps considérable, ce qui est littéralement
impossible avec la grande dépense d'air que nécessite
la première manière.

Mais la grande difficulté de ce chant pianissimo,
dont tout chantre tant soit peu expérimenté conserve
un souvenir très vivace, n'est-elle pas la meilleure
preuve que nous ne connaissons pas cette seconde méthode
dans notre train de vie ordinaire ?

L'explication physique de ce phénomène, voix forte
et fente étroite, est très facile à comprendre. Les vibrations
ne naissent-elles pas grâce à la différenciation de la
pression de l'air au-dessous et au-dessus des cordes vocales ?
Or d'après les lois de la physique, la pression de
l'air est plus forte aux deux parois de la glotte et si la
fente se trouve tout-à-fait fermée sur un point, la pression
de l'air s'y concentre. Plus donc la fente est étroite, plus
291sera grande la différence de la pression de l'air au-dessus
et au-dessous et plus seront fortes aussi les vibrations.

335. Ces deux opinions de Rousselot et Forchhammer
se trouvent donc diamétralement opposées :

Rousselot dit : plus il y a d'air, plus l'accent est fort ;

Forchhammer pense : plus il y a d'air, moins l'accent
est prononcé.

Jespersen (qui se trouve cependant entièrement de
l'avis de Forchhammer) me procure le moyen terme que
voici (1)537 :

La perception la plus sensible de la voix chuchotée,
dit-il, s'obtient au moyen de deux voyelles qui se suivent
immédiatement dont la première est faible et la
seconde forte, comme en danois “war du ude ?” ; en
anglais “the East” ; en néerlandais (à la question : En
as-tu deux ?) “Nee éen”.

Voilà qui est très vrai. Lorsqu'on prononce “Nee éen”
on aperçoit contre le dos de la main ou au vacillement
de la flamme de bougie un plus grand volume d'air
pour la première syllabe (2)538 ; le contraire a lieu pour
l'exemple de Rousselot : papà.

Mais alors la raison en est facile à saisir. Les deux
ont raison, mais Forchhammer seulement pour les voyelles
et Rousselot pour les consonnes. Dans les syllabes
à voyelles et à consonnes il nous faut distinguer deux
formes d'accent d'intensité :

L'accent expiratoire des consonnes et
L'accent glottal des voyelles.

336. Mais avant d'entrer dans les détails, avançons
d'abord encore une preuve d'illustration, qui sans plus
d'ambages montre clairement et du premier coup que
l'accent atteint parfois les consonnes : je veux parler
des expériences de Rosengren (3)539.292

Celui-ci a découvert ce fait bien remarquable que
certains mots, que le phonographe rend avec l'accent très
fortement prononcé sur une syllabe déterminée, semblent
transposer cet accent lorsqu'on fait tourner le rouleau
ou le disque en sens inverse.

Ainsi le rouleau portant le mot sórragis, tournant en
sens inverse, ne donne pas, comme on pourrait s'y attendre,
sigarrós, mais sigárros ; de même áttigas donne,
non pas sagittá, mais sagítta, sibýlle donne ellybís, kýlmaga :
agámlyk, au lieu de ellýbis et agamlýk.

Ces expériences ont fait bien du bruit dans le monde
phonétique ; et cependant, si le point de l'accent se
trouvait sur les consonnes rr, tt, b et lm, y aurait-il
encore de quoi nous étonner ?

Il me semble par là aussi évident que possible que
l'accent peut tomber sur les consonnes.

337. En pratique ces deux formes — l'accent glottal
des voyelles et l'accent expiratoire des consonnes — marchent
ordinairement de pair, de façon à susciter ensemble
l'effet acoustique visé, de sorte que nous les considérons
surtout dans la suite de ce livre, comme un seul fait ;
quelquefois cependant il nous faudra, pour quelques
points, ne pas perdre de vue la distinction de ces deux
accents. C'est ainsi que, pour commencer par un exemple,
on peut se demander pour les différentes langues si
peut-être l'une de ces deux formes prédomine et si c'est
le cas, laquelle ? Et il faudrait répondre alors pour le
français — du moins dans quelques cas — que c'est
l'accent expiratoire.

Nyrop-Philipot, en effet, constatent d'abord avec
Passy (1)540 qu'en français beaucoup de mots, servant
habituellement à exprimer un sentiment de l'âme, font
avancer leur accent d'intensité. Ils attirent cependant
notre attention sur ce fait remarquable (2)541 que les mots
commençant par une consonne ont toujours l'accent sur
la première syllabe, tandis que ceux qui commencent
par une voyelle l'ont la plupart du temps sur la seconde.
293Ainsi beaucoup, mais absolument, etc. D'où il
appert que l'accentuation se porte de préférence sur
une syllabe à consonne d'appui, qu'il est donc surtout
expiratoire.

Nous constatons le contraire en danois. Là il s'est
formé pour les mots de bonne heure monosyllabiques
ainsi que pour beaucoup d'autres affectés d'un accent
d'intensité très prononcé, le soi-disant “stød” (= impulsion,
ce que les anglais nomment le glottal catch) (1)542.
Cette impulsion, qui fait l'impression d'une petite toux,
consiste dans la brusque et complète fermeture des
cordes vocales, quitte à les rouvrir l'instant d'après.
Tout le monde comprendra que c'est là la suite nécessaire,
d'un accent glottal forcé. De plus, le fait que
cette impulsion peut se présenter également pour les
consonnes sonores (jamais pour les sourdes) nous montre
que l'accent glottal peut même repousser partiellement
l'accent expiratoire hors de son propre domaine (2)543.

Ce contraste entre le français et le danois nous fait
comprendre psychologiquement le contraste et l'exagération
réciproque des Français : Rousselot et Roudet (?)
et des Danois : Forchhammer et Jespersen.

L'accent d'intensité, soit l'accent de force, provient
donc pour nous du travail plus ou moins grand de
vibration et de frottement accompli par une syllabe : dans
les voyelles par le rétrécissement de la glotte, dans les
consonnes sourdes par l'expiration plus ou moins
volumineuse et rapide, dans les consonnes sonores par
l'un des deux ou par les deux à la fois. Les expériences
n'ont pas encore suffisamment prouvé le dernier cas.

Plus d'un se sera probablement étonné que nous
294ayons laissé ici hors de question l'accent articulatoire
des consonnes. On a pu voir cependant dans notre
aperçu général (§ 332) qu'il en sera parlé plus tard
séparément. On comprendra alors sans difficulté la raison
de cette séparation.

Voyons maintenant l'action de notre automatisme sur
cet accent d'intensité et parlons tout d'abord de la loi
de subordination.

338. A. Rousselot ne voulant pas expressément les
accentuer prononça une grande série de petits mots dans
son appareil récepteur, tels entre autres : dada, tata, papa,
kakaka, tatatata, papapapapapa, etc. Et qu'est-ce qu'il
constata ? Que l'appareil avait quand même enregistré
un accent, qu'il avait donc accentué sans le vouloir (1)544.

Pour les groupes dissyllabiques il trouva que la
seconde (2)545 syllabe avait été accentuée 125 fois sur
les 155. De plus, l'accent, affectant la première syllabe
dans les 30 autres, parut devoir être mis sur le compte
de circonstances déterminées, telle surtout la fatigue.

Dans les groupes de trois syllabes la première et
la troisième reçurent l'accent 51 fois sur 57 et dans
la moitié de ces cas l'accent sur la première était le
plus fort.

Dans les groupes de quatre syllabes c'est la quatrième
seule qui fut accentuée 16 fois sur 18.

Dans les groupes de cinq syllabes la première et la
dernière furent accentuées 14 fois sur 15, alors que
les trois du milieu eurent 11 fois le même quantum
d'énergie.

Ceci nous montre qu'il en est de notre accent d'intensité
comme de tous les autres mouvements. La loi
de subordination se fait sentir ici comme ailleurs. Il
ne me reste qu'à faire remarquer que ces groupes
formaient une unité psychologique et étaient par conséquent
l'expression d'un seul acte de volonté, puisque
Rousselot se proposait évidemment avant chaque expérimentation
295de prononcer certaines syllabes de telle
manière et en tel nombre.

339. En dehors de ces groupes artificiels nous
voyons la même chose se passer ça et là dans la langue
vivante.

Et d'abord dans l'accent de chaque mot pris en soi.
C'est ainsi que, pour nous en tenir provisoirement au
germanique, tous les mots dissyllabes ont en principe
l'accent sur une des deux syllabes et de préférence sur
la première, d'après une loi générale.

Dans les mots de trois syllabes un accent principal
affecte souvent la première et un accent secondaire la
troisième. Ainsi : danois Fǿlelsè, Tídendè ; h.all. Vórurtèil
à côté de Urteil, Gróßherzog à côté de Hérzog,
Eínleitùng à côté de Léitung ou vice versa : Phàntasie
à côté de Phantást, Bàndagíst à côté de Bandáge.

Un mot de quatre syllabes a la plupart du temps
l'accent principal sur la première et un accent accessoire
sur la troisième. Ceci encore ressort surtout dans les
composés et dans les dérivés, tout comme nous l'avons
montré tantôt. Leur accentuation se trouve du coup en
parfait contraste avec les mots simples. Ainsi : h.all.
vóllständig, mais únvollständig, Arbeiten, mais Hándarbèiten
ou vice versa bàlanciéren à côté de Balánce.

On ne saurait donner de règle absolue pour les mots
polysyllabiques ; mais la loi relative qui est d'autant
plus probante nous enseigne que l'accent accessoire tombe
presque toujours sur la deuxième, quelquefois sur
la troisième syllabe qui précède ou suit l'accent principāl.
Il se manifeste donc une tendance bien prononcée vers le
rythme iambique, trochaïque, anapestique ou dactylique ;
angl. Òbligátory ; all. Érdoberfläche, mais Óberfläche,
Làndgeríchtsdirèktor, Reàlschulóberlèhrer ; néerl. ònnadénkendhèid
mais nádenken, etc., etc.

C'est surtout dans les langues Scandinaves que ce
principe rythmique a persisté jusqu'à nos jours.

Je pourrais rapporter ici encore beaucoup d'autres exemples
empruntés à toutes sortes de langues, car le phénomène
en question est très général. Il ne serait peut-être
pas inutile cependant de faire remarquer que pour les
langues ayant un accent d'intensité faible le principe
rythmique se manifeste avec beaucoup d'évidence dans
296la prosodie, de sorte que les vers qui comprennent
un même nombre de syllabes et d'accents, peuvent
diviser ces derniers de façon à insérer tantôt une,
tantôt deux, mais jamais trois syllabes muettes. La
chose a été démontrée tout spécialement pour l'espagnol,
mais d'une façon générale aussi pour la plupart de&
langues romanes par H. von Samson Himmelstjerna (1)546.

340. Mais la même chose s'observe deuxièmement
aussi dans les unités secondaires de sentiment et d'assentiment ;
en d'autres termes dans l'accent des constructions :

Dans les constructions dissyllabiques : néerl. óp me,
ín hem, mais op stráat, in béd, etc.

Dans les constructions de trois syllabes : h.all. Gòtt
sei Dánk, dàs weiß Gòtt ; angl. quíte uprìght, só dòing ;
fra. dònnez-voús, voùs donnéz, etc.

Dans les mots de quatre syllabes et plus : fra. le
ròi Theodorós à côté de : le roi Jeán ; angl. públic-house-lìne,
Mòdern High Gérman, a yóung fèllow ;
h.all. lébendè Geschwister, der Kapitän : Kàpitän Schúlze.

En suédois et en danois il y a même toute une série
de mots dissyllabiques qui ont l'accent sur la dernière
syllabe quand ils se trouvent seuls, mais qui dans la
construction gardent seulement un accent accessoire sur
la première syllabe quand ils se trouvent devant une
syllabe accentuée :, en dan. par e. dusín, mais dùsin
ǿsters, Emil, mais Èmil Hánsen ; en suédois kusín mais
kùsin Ànna (2)547, etc.297

Nous retrouvons la même chose en angl. déjà chez
Chaucer e. a. : cosýn, mais cósyn mýn. Est particulièrement
significatif Cant. Tales D 1486. In dívers
árt and in divérs figúres (1)548. Chez Shakespeare complete,
adverse, extrême, profound, forlorn ont l'accent
sur la seconde syllabe quand ces mots s'emploient prédicativement,
attributs ils ont l'accent sur la première
syllabe quand il suit un mot ayant l'accent initial (2)549.

341. La subordination, comme nous l'avons vu plus
haut, va cependant toujours plus loin. Et c'est ainsi
que dans les syllabes sans accent nous pouvons nous
attendre à une diminution d'intensité plus radicale encore.
C'est d'ailleurs ce qui a lieu.

Car quelle est la conséquence nécessaire lorsque ces
voyelles sans accent et avec une expiration d'air de plus
en plus ample sont chuchotées d'une façon de plus en
plus typique ? Que tout naturellement on ne les comprend
plus, et d'abord les plus sonores des voyelles : l'a et l'e
ne se laissent plus distinguer d'i, ni l'o de la voyelle u ;
mais à supposer que cette subordination aille plus loin
encore et que par suite les cordes vocales s'éloignent
encore davantage, alors on ne reconnaîtra plus même
l'i de la voyelle u : toutes les voyelles atones sont réduites
à l'état d'ə (3)550.298

Eh bien, toutes ces transitions, nous pouvons les saisir
sur le vif dans les langues germaniques à l'époque du
moyen-āge. Nous les constatons, non pas une fois, mais
continuellement et dans tous les dialectes, se différenciant
en effet suivant les circonstances, mais d'autant
plus riches en couleurs par cette variété même et démontrant
le principe qui gît partout à la base avec
sûreté d'autant plus grande (1)551.

342. Mais nous avons vu également que la suprématie
monarchique d'un des membres dans une unité
psychique secondaire peut se développer d'une façon
telle que les parties subordonnées se fondent tout entières
dans le monarque, de sorte que celui-ci, faute de
sujets, cesse d'être monarque.

Voilà ce que nous constatons dans la langue ; tandis
que toutes les autres langues germaniques et romanes
conservèrent plus ou moins leurs terminaisons inaccentuées,
dans nombre de monosyllabes anglais et français
toutes les parties subordonnées ont fait place à une
unité indivisible (2)552.

C'est précisément parce que les mots latins passés en
français n'ont guère conservé que leur syllabe accentuée
que l'accent d'intensité a été affaibli au point qu'on a pu
se demander à bon droit si le français possédait encore un
accent d'intensité. Et n'était-ce que les consonnes avaient
conservé ici bien mieux leur accent, on hésiterait à répondre
aussitôt à cette question d'une façon positive.

343. Tous les raisonnements ci-dessus sur l'accroissement
progressif de la subordination qui va jusqu'à la
299fusion complète, sont de vigueur dans la même mesure
pour les consonnes et leur accent expiratoire.

Nous constatons également un affaiblissement dans les
syllabes inaccentuées, mais cet affaiblissement se fait sentir
par une diminution de l'expiration. Il s'ensuit ici encore
qu'en premier lieu elles ne se laissent plus distinguer.
Les consonnes à expiration riche vont sonner tout
comme celles qui s'expriment par une expiration plus
pauvre. Eh bien Rousselot nous apprend que les
fricatives douces exigent seulement les deux tiers de
l'air que réclament les fricatives sourdes (1)553.

De là en néerlandais geef, mais gé-ven, reis mais reizen,
dach mais da-gen.

Un reste de þ : đ c'est le singulier t au pluriel d,
mont : monden, etc. Vers la fin de l'époque du moyen
anglais le th sourd devint sonore dans tous les proclytiques
et enclytiques tels que the, thee, thine, that,
though, etc. La même chose a donc encore lieu dans
les constructions.

Nous retrouvons ce phénomène dans tous les dialectes
germaniques dans une mesure plus ou moins étendue.

Le changement gotique de þ en đ, de f en b, de s en z n'a
été bien saisi que par Axel Kock Zfda. 25, page 226
sqq., KZ. 36, p. 571 sqq. Il a remarqué que les fricatives
finales douces se rencontrent presque exclusivement
dans les mots polysyllabiques, par conséquent dans les
syllabes inaccentuées. Les autres cas présentent à deux ou
trois exceptions près : des diphtongues ou des voyelles
ayant primitivement trois mores, pour lesquelles nous
pouvons supposer en toute sécurité et cela en relation
avec toutes sortes d'autres phénomènes germaniques un
“schwach geschnittenen Silbenaccent” soit un accent
syllabique décroissant. Et c'est ainsi que tout s'explique
par une diminution d'expiration.

344. Nous apprenons ensuite dans Rousselot que les
consonnes qui sont doubles dans récriture réclament
souvent plus d'air et de force d'expiration que les consonnes
simples (2)554.

Eh bien en v.h.all. et en v.isl. aussi bien qu'en anglo-saxon
300ces consonnes redoublées se réduisirent à l'état
de consonnes simples dans les syllabes non accentuées,
c.-à-d. qu'elles subirent une diminution d'air, ainsi v.h.all.
doufenne : doufene ; v.isl. ékke : eke ; anglo-saxon atollic :
atelic, etc.

345. Mais cet affaiblissement peut lui aussi aller plus
loin de sorte qu'il ne nous reste plus rien des consonnes
primitives.

C'est là en premier lieu le cas surtout pour le français
et l'anglais où, comme nous venons de le voir, la syllabe
inaccentuée tomba tout entière.

Mais en second lieu — et le phénomène dans ce cas
devient plus significatif — il arrive que c'est la voyelle
qui persiste et la seule consonne qui tombe. Cela apparaît
par exemple très clairement en néerlandais où
le n final est partout tombé derrière un ə inaccentué
dans la langue civilisée.

Puis les suffixes de la conjugaison — et ceci encore
nous le retrouvons dans nombre de dialectes germaniques.

346. Mais à côté de ces évolutions que nous pouvons
suivre dans toutes leurs phases historiques, d'autres
s'imposent à nous, de date plus anciennes encore et se
perdant dans les temps préhistoriques, je veux parler
des changements de la période germanique primitive :
la loi de Verner et les lois sur la position finale.

Que l'accent indo-européen, sur lequel se base la loi
de Verner, se fît sentir dans le germanique primitif comme
accent d'intensité, c'est ce que nous démontrerons seulement
plus loin. Nous nous contenterons donc provisoirement
d'avoir indiqué cette possibilité.

Mais il nous est permis, nous semble-t-il, d'être moins
réservés pour les lois sur la position finale. Car nous
savons avec certitude d'après les vers allitérés du vieux
germanique qu'il y a eu au moins plus tard dans le germanique
primitif un accent d'intensité, tombant sur la
première syllabe (1)555.301

Si donc nous trouvons bḗri au lieu de *bḗriþ qui renvoie
à l'intermédiaire *bḗri tout comme bándi < *bándī,
nous pouvons admettre en toute sûreté que la subordination
croissante commence ici par la chute des dentales.

Les nasales persistèrent plus longtemps. Si -īþ et -ī
subirent dans la suite une évolution identique, il n'en
est pas de même d'ō et de ōn. Celles-ci succombèrent
donc plus tard, mais dans la période du vieux germanique
cependant.

Puis ce furent les voyelles brèves de la dernière syllabe
qui tombèrent tandis que les longues furent diminuées
d'une more à moins qu'elles ne fussent abritées
par une consonne double.

Cette règle cependant comporte des exceptions, dont
on n'a pas encore, à mon avis, trouvé la raison vraie
et générale (1)556.

Et néanmoins à nous en tenir rigoureusement à nos
donnés et sans vouloir conclure plus que ne nous le
permettent nos prémices, nous verrons que ces exceptions
confirment la loi, bien entendu : la loi psychologique
de la subordination différenciante.

Car il ne faut pas croire que tout mot a en v-germ.
un accent d'intensité, comme c'est le cas pour toute
construction. C'est ce que nous voyons dans le fait que
divers membres de phrase dans une relation donnée ne
sauraient au grand jamais former allittération (2)557.302

Nous devons d'abord nous convaincre — et toute
Cette seconde partie sert à le démontrer — que tous
les changements linguistiques historiques n'opèrent point
dans la phrase telle que nous la comprenons ordinairement,
mais uniquement dans la construction ou dans le
mot-phrase.

Deuxièmement nous devons in casu apprendre à voir
la cause psychologique de l'affaiblissement de la position
finale dans la force subordonnante du rythme dans
une de ces constructions. C'est alors que le labyrinthe
der Auslautgesetze deviendra pour nous un jardin de
plaisance où l'on ne saurait plus s'égarer.

Nous devons suivre la même méthode dans l'examen
de la syncope germanique et latine.

Je donnerai comme fils conducteurs dans cette investigation
deux règles qui découlent immédiatement de ce
qui précède. La subordination se fait sentir avec plus
de force :

lorsqu'une syllabe est en même temps une descente
de ce qui précède et une montée pour la syllabe forte
303qui suit, en d'autres termes, lorsqu'une syllabe se trouve
entre un accent principal et un accent secondaire. Nombreux
exemples surtout dans la construction (1)558 :

lorsqu'une syllabe se trouve assez loin de l'accent
principal et près d'un ou plusieurs accents secondaires.
En voici une seule illustration :

Ce n'est certes pas un hasard que tous les prétérits
faibles à voyelle syncopée du v.-germ. sont ou
des auxiliaires ou des verbes nettement transitifs. Et
cela se comprend. Le groupe X́XX p. e. dans gaggida
(Luc. 10,12) était évidemment moins sujet à sauter l'i
bref que les groupes X́XXX̀(X)X et X́XX̀(X)X, p.e. en frijana
brāhta (Rom 8, 2) et wairþans brāhta (2 Cor. 3, 6), etc.

Ces derniers exemples forment une transition graduelle
de la subordination différenciante des syllabes à la subordination
des groupes de syllabes égaux. Cette dernière
cependant n'a pas autant d'importance ici que chez les
autres espèces d'accent, mais je ne saurais laisser passer
l'occasion de mentionner, ne fut-ce qu'en passant, ce
phénomène important : néerl. vóorwaarts, voorwáarts !
vóoruit, voorúit !, aánstonds, aanstónds ! De même dans
les groupes plus longs, par e. chez Couperus (Gids,
1893, III, p. 379) : laat me dan ook alleen, láat me dan
ook alleen ! etc., etc.

347. B. En deuxième lieu c'est la loi d'inertie psychologique
autrement dit la disposition à la reproduction
qui influe sur notre accent d'intensité et comme partout
celle-ci est encore ici de temps à autre en contradiction
avec la subordination. On ne saurait nier cependant
leur déférence mutuelle et rarement la disposition à
l'inertie s'impose complètement ; elle borne le plus souvent
son action à modifier les phénomènes de la subordination,
de façon à contenter les deux à la fois. Il
va de soi que l'inertie se constate uniquement dans les
syllabes accentuées, vu que celles-ci possèdent naturellement
plus d'énergie psychique. Mais examinons maintenant
304avant tout la preuve expérimentale de son action
dans ce domaine.

Et d'abord par rapport à l'accent glottal des voyelles.

Je suppose que tout le monde admet qu'en se livrant
à des expériences on prononce les mots monosyllabiques
avec une intensité égale à celle d'une syllabe accentuée
dans un mot polysyllabique.

Or Colinet (1)559 trouva que dans des circonstances
semblables les mots monosyllabiques étaient toujours
plus longs, entendez, duraient plus longtemps que la
première syllabe accentuée de mots dissyllabiques.

M'est avis que l'explication en est toute naturelle.
Dans le mot de deux syllabes la disposition à la subordination
venait couper l'inertie. Elle pouvait agir librement
dans le monosyllabe.

Colinet trouva en outre que les voyelles finales dans
les mots d'une aussi bien que de plusieurs syllabes sont
plus longues que les non-finales. Très clair encore.
Il n'y a plus même ici de consonne pour empêcher
l'inertie qui a donc le champ libre.

En deuxième lieu par rapport à l'accent expiratoire
des consonnes.

Ernst Meyer tire de ses expériences la conclusion :
Bedeutende Verschiedenheiten zeigen sich in der Dauer
der dem Vokal der betonten Silbe folgenden Konsonanten.
Im zweisilbigen Wort sind hier die Konsonanten
durchweg bedeutend kürzer als im einsilbigen Wort (2)560.
Une comparaison des tableaux à la page 30 et 77
apprend que la proportion est ordinairement de 2 : 3.
305D'où provient donc cette durée plus grande ? C'est chose
très claire. L'inertie avait beau jeu.

Il constate de même que toutes les consonnes tendues
(p, t, k, f, þ, s, š) ainsi que les nasales et les
liquides, lorsqu'elles se trouvent en position finale, même
après des voyelles longues qui ne laissent pas de raccourcir
la durée des consonnes citées, sont cependant
même ainsi plus brèves que si elles se trouvaient en
position initiale. Le contraire à lieu pour les soi-disant
consonnes non tendues, soit b, g, d. w, v, z, d. On en
doit chercher la cause dans la faiblesse de leur expiration,
qui se fait sans énergie psychique aucune (1)561.

348. En voilà assez pour les expériences. Mais comment
découvrir cette action dans la langue elle-même ?
Le tchèque nous offre le cas remarquable d'un accent
d'intensité affectant toujours la première syllabe d'un
mot. A côté et indépendamment de cet accent il possède
un accent temporel bien prononcé, en d'autres termes
une différence tranchante entre ses voyelles brèves et
ses voyelles longues.

Pour moi personnellement j'en conclus immédiatement
que l'accent d'intensité est avant tout expiratoire et
tombe donc sur les consonnes initiales. Les données de
Gauthiot-Vendryes (2)562 ne nous fournissent évidemment
rien sur ce sujet puisqu'ils les ont enregistrées d'après la
méthode de Roudet.

Mais qu'est-ce que nous constatons dans ces données ?

Tous les mots ayant une voyelle brève de nature dans
la première syllabe (3)563 ont outre leur accent d'intensité
sur la première, un accent d'intensité plus fort encore
sur la seconde ou du moins sur la première moitié de
la seconde syllabe.306

C'est ainsi que l'accent de bude devient :

image bu | de
et celui de kabāt :image ka | bāt

Tout commentaire me parait superflu : la Secundärfunction
ou inertie agissait librement et jusqu'au bout
n'était-ce qu'une voyelle longue vint briser la force de
l'intensité initiale ; n'était-ce cet obstacle elle donnait
encore à la consonne initiale de la syllabe suivante un
vigoureux accent expiratoire.

C'est à J. Vendryes que revient le mérite d'avoir comparé
le premier ces faits tchèques avec les phénomènes
germaniques correspondants : cf. Recherches sur l'intensité
initiale en latin
, Paris, 1902.

Il a cependant forcé la ressemblance et ne parait pas
avoir recherché l'explication psychologique.

349. Le même phénomène, mais surtout l'accent
glottal, se retrouve dans certains dialectes Scandinaves.
Là en effet nous rencontrons des mots ayant leur première
syllabe brève tels que fuli, salu, (h)uvu, sima.
Ces mots ont l'accent d'intensité général des langues
germaniques sur la première, et encore un accent
d'intensité sur la seconde syllabe plus fort d'ordinaire
que le premier. Les recherches consciencieuses d'Axel
Kock
(1)564 nous permettent de suivre pas à pas ce phénomène
dans son évolution historique. Le bilan vocalique
du Scandinave nous montre avec évidence que
dans les mots dissyllabiques (à acc. 2) (2)565 il y eut de
bonne heure une différence d'accent entre les syllabes
brèves et les longues. Les mots en effet qui avaient
dans leur première syllabe une voyelle longue n'avaient
307pas, d'après notre terminologie d'accent d'intensité (1)566
dans la seconde, tandis que ceux dont la première syllabe
fût brève, manifestaient dans la seconde un accent
accessoire très sensible (2)567 qui préservait les voyelles
moyennes de toute abbréviation. Partout donc où l'accent
d'intensité en vieux-germanique se bornait dans
cette classe de mots à une syllabe brève, il agissait
graduellement par contre-coup sur la seconde syllabe (3)568
de sorte qu'en métrique les deux syllabes équivalaient
à une longue accentuée comme on peut le constater
clairement dans la finale des vers courts de la ljóđa-háttr-strophe.
Cet accent secondaire dut plus tard dans
beaucoup de dialectes céder le pas devant la subordination
rythmique (4)569, tandis que dans d'autres contrées
la Secundärfunction ou inertie alla crescendo, si bien
que l'accent secondaire devint l'égal du premier. Ils ne
pouvaient cependant rester égaux, car la seconde syllabe
eut maintenant, outre son propre accent, le contrecoup
de la première syllabe. C'est ainsi qu'à Tinn en
Télémarque la seconde syllabe finit par avoir complètement
le dessus (5)570.

Je n'ignore pas (6)571 qu'on attribue à l'influence de
l'oxytonaison indo-européenne ce levis du v.-norr. que
je regarde comme l'effet primaire de l'inertie. On eut
cependant un semblant de raison pour penser ainsi, vu
que ce sont précisément les mots Scandinaves à acc. 2,
qui manifestent en tout cas un ton musical élevé sur la
seconde syllabe. Mais nous donnerons d'abord ci-dessous
une explication de ce ton musical élevé qui est
tout à fait indépendante de l'accent i.-eur. et en
deuxième lieu je voudrais bien demander pourquoi les
mots ayant la première syllabe longue et qui avaient
également un ton musical élevé sur la seconde, n'ont
pas dégagé de levis. Ce raisonnement en troisième lieu
quelque alléchant qu'il puisse paraître perd son fondement,
308lorsque nous constatons dans les phénomènes de
la position finale ou initiale et de la syncope des autres
langues germaniques de l'est et de l'ouest (qui ne laissent
pas même soupçonner l'existence d'un accent
musical affectant la seconde syllabe) qu'une même
distinction d'accent d'intensité a existé dans ces dernières
entre les mots à syllabe longue et ceux à syllabe
brève ; et cela, non seulement dans la classe de mots
qui dans le germanique du nord ont un ton musical sur
la seconde, mais dans toutes sortes de mots dissyllabiques
sans distinction.

Pour revenir encore un moment aux langues Scandinaves,
cet accent secondaire s'y montre clairement dans
les trois périodes de la métaphonie que signale Axel
Kock
(1)572.

Mais rien qu'en se basant sur des faits linguistiques
dés dialectes et langues de la Germanie de l'est, et qui
plus est, en opposition aux faits Scandinaves, comme il
le croyait encore alors, Eduard Sievers (2)573 avait déjà
admis en 1878 un accent secondaire sur la seconde
syllabe après une première brève pour le germanique
de l'ouest. S'appuyant sur des matériaux abondants
il faisait remarquer très justement et démontra copieusement
que les voyelles courtes disparurent plus tôt
après une syllabe longue portant l'accent qu'après une
syllabe brève, fait surtout évident pour l'anglo-saxon,
et quoique plus ou moins caché par l'action analogique,
ayant eu lieu aussi pour le vieux sax. et le v.h.all. et
même pour le gotique (3)574.

Nous retrouvons donc sur tout le domaine germanique
le levis que nous étions forcés d'admettre pour la seconde
syllabe après une brève en v. Scandinave. Des
irrégularités nous obligent cependant à reconnaître que
309ces effets de la loi d'inertie ne sont pas en bloc inhérents
au vieux germanique, mais se sont développés
séparément dans tous les dialectes ce qui ne contribue
pas peu à fortifier notre démonstration au point de
vue de la généralité de ce phénomène.

350. Dans les cas traités jusqu'ici nous avons été
dans l'occasion de voir agir l'inertie de l'accent d'intensité
dans un isolément rigoureux. Or vu que l'accent
n'est à proprement parler autre chose qu'une partie des
mouvements articulatoires exigés par une syllabe, il va
de soi que, quand ce mouvement de pression manifeste de
l'inertie, il en sera facilement de même des autres mouvements
soit collectivement, soit partiellement pour une de
ces syllabes.

La transition entre les cas cités plus haut et ceux
que nous venons de citer est formée par le redoublement
de consonnes, redoublement qui se trouve influencé
— comme l'on dit ordinairement — par l'accent
d'intensité qui précède immédiatement.

Or cet accent d'intensité, premièrement, ne précède
pas mais affecte cette consonne : il est avant tout
expiratoire.

Et, deuxièmement, il n'y a pas là à proprement
parler redoublement de consonnes, du moins dans l'acception
de deux consonnes qui se prononceraient l'une
après l'autre. Il n'y a là qu'une forte implosion, une
durée plus longue, perceptiblement plus longue de la
fermeture ou du rétrécissement du canal buccal, suivie
ou accompagnée d'une explosion plus énergique.

Tout le monde comprend facilement à présent tout le
phénomène. C'est par son énergie psychique que l'expiration
assume l'inertie. La colonne d'air monte donc
avec une pression plus longue qu'ailleurs. L'impulsion
doit donc pour réussir attaquer avec plus de force.
C'est précisément par cette force de fermeture que cette
dernière action entraîne elle aussi l'inertie ou une durée
plus longue ; suit alors l'explosion proportionnée évidemment
à la force expiratoire de l'attaque.

351. C'est entièrement dans la seconde série que se trouve
l'allongement de la voyelle en syllabes ouvertes ou sous
l'accent décroissant glottal. La différence psychologique
310entre le redoublement des consonnes et l'allongement des
voyelles consiste en ceci que non seulement l'un est un
effet de l'accent expiratoire et l'autre de l'accent glottal,
mais encore et surtout que l'inertie du mouvement secondaire
(in casu : la fermeture) est une suite immédiate
de l'inertie de l'expiration ; pour les voyelles c'est simplement
par association que l'énergie psychique de la
pression de la glotte passe à la position de la langue
et de la bouche de chaque voyelle séparée, de sorte
que toutes deux séparément subissent l'inertie et par
suite se prolongent.

Je crois qu'il est inutile de cataloguer les faits linguistiques
qui tombent sous ces deux rubriques.

Toute l'histoire des langues germaniques en abonde.

Je me contente de me référer pour les consonnes à
l'exemple typique des intensives du h.all. et de faire
remarquer à l'occasion de l'allongement des voyelles
que l'accent d'intensité germanique, encore expiratoire
avant tout dans le temps des vers allitérés, a graduellement
passé sur toute la ligne à l'accent glottal des
voyelles.

352. Nous n'avons examiné jusqu'ici que les cas où
l'accent d'intensité devait son inertie à sa propre énergie
ou tout au moins à la même syllabe. Cela n'est pas
toujours le cas cependant et toutes les circonstances
des sons environnants peuvent exercer ici leur influence
et être cause ou occasion. Un seul exemple suffira.

Posons que la syllabe qui suit se trouve par la force
unifiante du rythme incorporé à la syllabe accentuée.
Cette dernière reçoit évidemment un surcroît d'énergie
et par suite l'inertie. C'est ainsi que rallongement
compensatoire
(Ersatzdehnung) envahit le germanique
sur une immense étendue.

353. Il ne faut pas confondre ce phénomène avec ce
qu'on appelle ordinairement “Ausgleichung des Silbengewichtes”,
étant donné que le rythme et l'accent,
comme nous le verrons plus loin, restent ici les mêmes
et que c'est seulement le timbre des voyelles qui subit
la loi de l'inertie.

D'après ce qui précède on serait aussi tenté de
regarder le redoublement des consonnes dans les langues
germ. occidentales comme l'inertie de l'accent expiratoire,
311mais nous verrons plus loin que ce phénomène reparait
ailleurs sous des conditions d'accent tout autres. Il
réclame donc une explication différente.

354. C. Parlons maintenant de l'anticipation d'après
notre premier principe.

Je n'ai pu découvrir en indo-européen un exemple
théoriquement pure, c'est à dire, sans complications
mécaniques. La grammaire sémitique nous prête ici son
secours. Cette anticipation d'intensité est en effet générale
en syriaque : “In altérer Zeit, vor dem Entstehen der uns
erhaltenen Literaturwerke, lag der Accent auf der letzten
Wortsilbe
, wie im Aramäischen des Neuen Testaments :
in der historischen Zeit der syrischen Sprache finden
wir ihn für gewöhnlich auf der vorletzten Silbe, auf der
letzten nur dann, wenn unmittelbar darauf ein einsilbiges,
dem Sinne nach sich eng anschliefiendes Wort
folgt” (1)575.
On le voit tout de suite. Cette exception très importante
devant des enclytiques, bien loin de nous inquiéter,
nous prouve avec évidence l'universalité de
cette loi. Loi qui se rapporte non pas aux mots, mais
comme nous ne cessons de le démontrer ici, aux constructions.

L'indo-européen ne nous fournit que des cas compliqués
qui demanderaient d'amples explications à cause
des nombreuses hypothèses dont ils ont été l'objet. Je
me contenterai donc de formuler ma conviction pour un
seul cas : Les Parfaits à redoublement germaniques ont
conservé leur redoublement par suite de l'accent d'intensité
et de quantité. A noter que ces verbes ont tous
des voyelles longues dans le radical.

355. D. Nombre d'exemples nous montrent aussi
l'action de l'assimilation, de l'analogie ou de la contamination
d'après notre quatrième principe.

Ce fait se montre très clairement dans le changement
d'accent que subissent les mots étrangers dans leur
nouvel entourage.

Ainsi les mots savants en français : exámen : essaim :
examén ; parábola : paróle : parabóle ; sólidu : soú :
312solíde ; viáticu : voyage : viatique. Presque tous les mots
normands ont modifié en moyen anglais, entre le treizième
et le seizième siècle, leur accent en le conformant à
l'accentuation germanique.

Ainsi le fra. majesté : néerl. májesteit ; cependant dans
le Brabant septentrional (Bois-le-duc) on dit encore majestéit.
De même en suisse : Máchine à côté de Machíne (1)576 ;
h.all. Vágebund à côté du mot savant Vagebúnd, etc.
Les noms propres surtout sont caractéristiques à cet
égard.

C'est de cette façon aussi que l'accent initial a dû se
faire jour en tchèque, en sorbe (et probablement aussi
en lette) sous l'influence germanique qui se serait fait
sentir sur les points de communication les plus fréquentés.
Il a dû s'étendre ensuite d'un mot à un autre
mot, d un village à l'autre et de génération en génération.
En vieux germanique aussi, comme nous le
verrons plus loin, tous les mots commençant par une
voyelle, ont dû acquérir leur accent initial par l'analogie
des mots commençant par une consonne initiale.

C'est ainsi encore qu'en grec le passage de l'accent
musical à l'accent d'intensité est dû à l'analogie. Primitivement
la syllabe oxytone a reçu dans certains cas
une certaine énergie d'intensité. C'est ainsi que s'introduisit
cette association. De là elle s'étendit plus loin
sur toutes les voyelles accentuées.

356. Mais il ne saurait rentrer dans mon cadre
d'énumérer ici sous la rubrique D tous les exemples
d'analogie et de contamination pour les différents accents,
exemples qui s'expliquent d'après notre quatrième principe.
Ils sont innombrables et connus depuis longtemps.
On en trouvera d'ailleurs toujours des nouveaux
dans le traitement les particularités spécifiques de chaque
accent comme dans d'autres endroits encore de ce
livre.

Ce que je ferai, c'est relever chaque fois qu'il se
présentera quelque exemple frappant ou nouveau le
retour du même phénomène.313

357. E. Mais c'est dans l'art, c'est dans la poésie
que nous voyons la subordination différenciante, l'inertie,
l'anticipation et l'association agir avec le plus parfait
ensemble. C'est là d'ailleurs que nous pouvons nous
attendre à un concours parfait de toutes les tendances
psychiques.

Nous y voyons en effet toujours une descente d'intensité
succéder à une élévation et élévation et descente
demandent comme unité leur anticipation et leur inertie
tout ensemble dans le fait de précéder et de répéter
cette même alternance, et les vers et les strophes se
reconnaissent dans l'association (1)577.

358. Et nous concevons parfaitement maintenant
l'évolution de la métrique germanique moderne comme
un complément de l'ancienne et non comme l'exagération
d'une mesure régulière et ennuyeuse, comme on le dit
quelquefois.

Les personnes en effet qui tiennent un pareil langage,
croient à tort que les vers germaniques modernes, les
vers du haut-allemand, les vers anglais et les hollandais
se composeraient de pieds ayant tous la même intensité
dans les syllabes principales et absolument le même
affaiblissement dans les secondaires. S'il en était ainsi,
ils auraient raison : nos vers dans ce cas seraient ennuyeux.

Mais un vers ne se compose pas de pieds, un vers se
compose de constructions
(2)578 qui, comme nous l'avons vu
partout, ne sont ici encore en possession que d'un seul
accent principal, autour duquel toutes les autres syllabes
314plus ou moins faibles se groupent comme autour
d'un centre.

Le poète doit maintenant s'appliquer attentivement
à choisir ou modeler ses constructions, à les subordonner
ou à les emmêler ainsi qu'après chaque syllabe
ou chaque deux syllabes il y en ait une propre
à porter un peu plus d'intensité que les syllabes environnantes (1)579
et que les accents principaux portés sur
les ondes de leur entourage chantent ensemble le rythme
de son âme émue.

359. Notre théorie de la construction contient donc
l'explication du fait le plus souvent incompris que deux
vers germaniques scandés de la même façon peuvent avoir
un rythme entièrement différent.

Vondel chante par une mesure de vers identique
“un coup de clairon gonflé de fierté pour le triomphe
des armes divines” et “une lamentation s'élevant du
fond de l'être sur les maux de Jephta et d'Ifis”, mais
combien ces vers représentent un rythme différent (2)580.

Ecoutez d'abord ce chœur du Lucifer :

Gezegent zij de Hélt |
Die 't goddeloos gewélt |
En zijn mácht | en zijn krácht | en zijn stándert
Ter neder heeft gevéld !

Et puis celui de Jephta :

Aértšvader Joseph | och
Zóo ghij (ten gráve uit) noch
Eens uw hoòfd | lang beroófd van zijn straelen |
Ópstaeckt in 't stàatsbedrogh |315

Tout commentaire me semble superflu ; je finis donc
par exprimer le vœu tout en faveur de l'art que tous
s'aperçoivent bientôt et saisissent clairement pour l'appliquer
ensuite : que ce qui importe avant tout dans
toutes les productions artistiques, c'est la répartition
juste dans les constructions.

360. Nous avons donc vu sous A, B, C, D et E les
phénomènes généraux que nous retrouverons dans toutes
les espèces d'accent, voire même dans toutes les nuances
de sons que puisse revêtir la voix humaine jusque dans
les chapitres sur la sémantique et sur l'ordre des mots.

Dirigeons-nous maintenant sur les particularités caractéristiques
que distingue l'accent d'intensité des autres (1)581.

361. Nous avons donc, en premier lieu, occasion de
faire remarquer combien, malgré l'unité essentielle de
l'assentiment ou de la volonté, il se manifeste dans nos
unités secondaires, dans nos constructions des différences
de degré et cela précisément dans cette unité même,
surtout dans celle de l'assentiment. Il y a en effet des
constructions qui vivent dans la conscience unes comme
les substantifs sont uns, tel p. ex. s'il vous plait.

Il y en a d'autres dont l'unité n'exclut nullement
la conscience expresse de la réunion de plusieurs parties
en un tout, autrement dit de la pluralité primitive. Tel
p. ex. Mesdames et messieurs.

Nous devons établir une distinction bien nette entre
ces deux catégories maintenant qu'il s'agit des règles
de l'accent d'intensité.

362. Commençons par le cas où la pluralité se fait
sentir encore dans l'unité. Eh bien, dans ces circonstances
l'accent d'intensité reposera toujours sur cette
partie de la construction qui est nouvelle sous un point
de vue on sous un autre.

Car tout ce qui est nouveau revêt toujours dans l'âme
humaine une énergie toute particulière, parce que la
316répétition ne l'a pas encore fondu dans l'association habituelle
des idées. On voit d'après ce court exposé que
l'énergie de nouveauté ne dépend nullement de l'étrangeté
ou de la rareté absolue d'un fait, mais du plus ou
moins d'inattendu, d'inconnu, qu'il présente hic et nunc
à cette association d'idées. Rappelons seulement l'impression
psychique qu'on éprouve lorsqu'on rencontre à
l'étranger une figure connue. C'est ainsi, pour rapporter
un exemple très heureux de Lipps que la vue d'une
paire de lunettes, chaussant le nez d'un savant, est chose
toute naturelle, mais à cause précisément de cette association
d'idées, d'autant plus insolite et frappante
lorsque cette paire de lunettes chevauche sur le nez de
quelque quadrupède.

Eh bien l'accent d'intensité sur la partie relativement
la plus nouvelle de la construction repose donc sur
l'énergie généralement reconnue de nouveauté.

363. Quelques exemples mettront mieux en lumière
l'importance très grande de cette simple loi d'accent.

Tombent évidemment en premier lieu sous l'action
de cette loi : tous les cas de la “variabilité” de Behaghel (1)582.

“Er säete Unkraut unter den Weizen | da nun das
Kraut wúchs.”

A cause de “Weizen” dans la construction précédente
“das Kraut” se trouve relativement vieux, mais le
“wúchs” est nouveau.

“Daarna sprak hij tot hen eene ándere gelijkenis.”

“Gelijkenis” n'est pas remarquable dans cette association
d'idées, il vient d'en précéder une. Ce qui est
nouveau c'est seulement “eene ándere”.

Le plus bel exemple se trouve cependant chez
Jespersen :

“Beide Parteien wählen getrennt zwei Schiedsrichter
und zusammen wählen sie dann einen Obmann.” Si l'on
317met ici l'accent sur “sie”, il faut alors que “sie” soit
la plus neuve dans l'association, ce ne seront donc pas
les deux parties, mais les deux arbitres. Si au contraire
on accentue “dann” le complément circonstanciel de
temps se trouve être seul nouveau, et les personnes de
la première construction sont censées continuer d'agir.
C'est la conclusion que nous impose aussi le sentiment
linguistique.

364. En deuxième lieu dans toutes sortes de composés,
où l'on sent encore les deux membres : áchterdeur
(porte de derrière), tuinkamer (chambre donnant
sur le jardin), nummer drié (numéro trois), sectie zéven
(section sept), sigárepijp (fume-cigare), porte-cigáre.
La partie accentuée est la partie distinctive, soit celle
qui est relativement la plus neuve. Je ne cite point
d'autres exemples. Tout le monde voit cependant quelle
immensité écrasante de faits en ressortent (1)583.

Ces deux phénomènes sont primaires. Pareille série de
cas parallèles ne pouvait cependant subsister sans traîner
derrière soi un prolongement secondaire. C'est pourquoi
nous trouvons aussi :

365. En troisième lieu, toute une série d'accentuations
devenues traditionnelles qui primitivement tombaient
sous la première loi, mais qui ont fini par occuper de
fait une position fixe dans les différentes constructions (2)584
grâce à l'association.

Article +Substantif : de léssenaar, het boék.

Préposition + Substantif : met pleiziér, in de kérk.

Pronom + Verbe : wij gáan, ze trókken.

Auxiliaire + Verbe principal : wees gegróet, hij is vertrókken.318

Prédicat + complément nominal (régime ou circonstanciel) :
te grónde gaan, vísch vangen, aller en France,
gagner son páin.

Il en est ainsi de tous les mots soi-disant “vides”.

A remarquer cependant que la cause primaire est souvent
assez forte ici pour briser les entraves que créa
l'habitude : “Hét boek. Vóór zes uur. Gaan jelui ? —
Neen zíj gaan. in tranen smélten ; zou je denken dat
het zoo loopt ? — 't kán gebeuren.”

J'attire l'attention sur le fait que les mots servant à
exprimer le sentiment de connection n'ont jamais l'accent
dans leur signification propre et s'ils l'ont, c'est
qu'ils tiennent alors la place d'une adhésion de sentiment.

366. Une souscatégorie très importante se rattache
à l'accent de nouveauté : l'accent d'opposition, disons
l'accent de contraste.

Je dis une souscatégorie — bien que le plus souvent
on les met l'une à côté de l'autre — car c'est un fait
de toute évidence que le contraste est précisément
l'exemple le plus frappant de nouveauté relative. Je ne
rapporterai pas d'exemples ici. On ne saurait parler
deux minutes sans appliquer cette règle. Seulement ces
cas nous conduisent graduellement aux unités psychiques,
qui n'ont toujours eu qu'un seul membre ou qui s'affirment
maintenant du moins exclusivement comme des
unités formelles.

367. Nous ne nous contentons pas d'accentuer : De
mánnen zijn goed gebouwd | maar de vroúwen niet :
mais nous dirons aussi : L'ínfanterie était très bonne,
mais la cávalerie mauvaise. C'est pourtant un fait indiscutable
qu'infanterie et cavalerie sont conçues comme
unité absolue. D'où vient alors leur accent initial ?

Pour répondre à cette question il nous faut examiner
d'un peu plus près la nature intime de l'accent initial
dans les unités psychiques indivisibles n'ayant q'un seul
membre.

368. Nous avons pu voir dans Theodor Lipps (1)585
que l'accent initial et final chacun pris séparément
sont aussi naturels l'un que l'autre, tout en pouvant se
319différencier sensiblement dans leur fonction psychique.
Appliquons cela à la langue.

La première syllabe d'une expression linguistique a
l'avantage de la nouveauté, tant pour celui qui parle
que pour celui qui écoute. Cet avantage elle ne le perd
pas quand même d'autres syllabes sont déjà en train
de la suivre. Ce caractère d'unité initiale exerce évidemment
une action psychique : celui qui parle lui
communique en parlant un surcroît de force, soit un
certain accent ; celui qui écoute lui accorde une attention
plus grande. Comme nous sommes continuellement
tantôt la personne qui parle et tantôt auditeur, nous en
prenons plus ou moins conscience. Ce fait a engendré
l'habitude de ne nous servir de l'accent initial que dans
le cas où nous voulons éveiller l'attention de notre
interlocuteur.

Nous voudrons cela naturellement toutes les fois
qu'il s'agira de quelque nouveauté et de quelque
contraste. Ainsi s'explique comment beaucoup de mots
et de constructions sentis comme formant un seul
membre indécomposable seront dans ces circonstances
affectés de l'accent sur leur première syllabe. Et c'est
là le cas non seulement quand toutes les autres syllabes
sont identiques, comme pour fr. : il faut se soúmettre
ou se démettre. L'homme própose, Dieu díspose. Mais
encore quand les mots du contraste ne se ressemblent
en rien.

Es ist ein reines máterielles Phänomen | das nichts
mit der Seele zu tun hat.

Die mínistérielle Partei | nicht die Vólksvertretung.

369. Par suite, presque tous les mots qui figurent
surtout dans les contrastes ont dans les langues modernes
l'accent sur la première. Ce fait est très clair pour les
dizaines du latin vulgaire : véginti, tréginta, etc., comme
il ressort (1)586 vivement de leurs représentants dans
presque toutes les langues romanes. Ainsi en néerl. et
en h.all. ínductief, déductief, súbjectief, óbjectief, cónjunctief,
índicatief, ádjectief, súbstantief, Nóminatief,
Dátief, etc. En angl. réal, fórmal, prímary, cávalry,
320órient, súbject, etc. En fra. évidemment moins : báron,
márquis, jámais, sóuvent, etc.

370. Au contraire la dernière syllabe d'une expression
linguistique a l'avantage de la fin et de la conclusion,
tant pour celui qui parle que pour celui qui écoute.
Ce caractère de la fin et de la conclusion exerce à son
tour une action psychique. Ce n'est que vers la fin que
l'interlocuteur embrasse les syllabes éventuellement
différentes dans leur ensemble, tandis que la personne
qui parle économise comme spontanément ses forces
physiques en vue de la fin qui est le but où il veut
arriver, toutes les fois que son unité d'assentiment se
compose de plusieurs syllabes. C'est ce dont on prit
encore conscience — tant comme personne qui parle
que comme interlocuteur. De là l'habitude de se servir
de l'accent final alors surtout quand on veut exciter
l'interlocuteur à réunir les différentes parties composantes
en une unité monarchique (1)587.

Nombre de faits confirment cette conclusion théorique.
C'est à Jespersen que revient l'honneur de les avoir
réunis sous le point de vue de “Einheitsdruck” ou impression
d'unité.

371. Cet accent d'unité, nous le retrouvons surtout
dans les composés que l'on conçoit comme un tout parfaitement
un : allerdíngs, allenfálls, nachhér, nachdém,
altíndisch, altnórdisch, Klein-Àsien, etc. Voir
Jespersen op. cit. On voit tout de suite que dans beaucoup
de cas accent final signifie, pour des raisons d'ailleurs
très compréhensibles, accent sur le deuxième membre
du composé
. Dans les noms surtout ce phénomène se
montre naturellement dans tout son jour. Les exemples
néerlandais manquent évidemment chez Jespersen ; c'est
pour cela que nous en donnerons ici (2)588 : Genemuíden,
Enkhuízen, Blokzýl, Koningspléin, Keizersgrácht, Stadhouderskáde,
Hasselaarsstéeg, Reguliersbréestraat, Zeedíjk,
321Anjeliersdwársstraat, Torenslúis, Prinsenéiland,
Amstelvéld, Leidscheatráat, Weesperstráat, etc.

Noms de jours de fête : Oudejaarsávond, Nieuwjaarsdág,
Palmzóndag, Paaschmaándag, Eerste-kerstdág,
Tweede-kerstdág, etc.

Pour finir, toutes sortes de termes divers : Klaverenaás,
Schoppenhéer, Ruitenbóer ; boerenzóon, boerendóchter,
boerendórp, boerenkérmis : smidsknécht, meesterknécht,
smidsbáas, meestersmíd ; rijksdáalder, arbeidslóon ; rijstebrij,
boekweitegórt, tarweméel ; noordóosten, zuidwésten ;
dollekérvel, doovenétel ; hoogepriéster, hoogeschóol ;
plattegrónd, plattelánd ; etc., etc., etc.

372. La même chose se retrouve non seulement dans toutes
les langues germaniques modernes, mais même l'histoire
de leur évolution au moyen-āge présente des points de
ressemblance frappants avec ce dont nous venons de
parler. Partout nous rencontrons sporadiquement, mais
pourtant fréquemment, soit un passage immédiat et bien
tranché de l'accent du premier membre sur le second,
soit des changements de son qui renvoient à la même
cause.

Je m en rapporte à un germanisant plus expérimenté
que moi du soin de réunir ces très nombreux exemples.
Axel Kock l'a déjà fait pour le Scandinave : Die alt-
und neuschwedische Akzentuierung
, p. 125-251 (1)589.

373. Remarquons encore tout particulièrement la
mobilité de l'accent dans beaucoup de verbes composés.
Accent initial et final se trouvent ici dans les verbes
séparables et inséparables côte à côte. Nous y voyons
on ne peut plus clairement comment les deux principes
d accent de nouveauté et d'unité se combattent continuellement
322l'un l'autre, dans les verbes séparables on
sent encore distinctement l'adhésion du sentiment comme
le membre le plus récent de l'unité secondaire ; dans
les verbes inséparables l'unité indivisible, soit l'accent
final, est devenu traditionnel.

374. Mais l'accent d'unité se fait valoir encore en
dehors des composés proprements dits.

Otto der Héilige, der heilige Míchael, Hans Schúster,
Schuster Hánsen, Herr Bráune, Frau Proféssor, Emilia
Galótti ; Buch der Líeder, des Knaben Wúnderhorn,
Lieder ohne Wórte, infolgedéssen, schwarz-weiß-rót,
Gott sei béi uns. Sechsundzwánzig, Schröder-Dévrient,
Elsaß-Lóthringen ; angl. Mr. Brówn. Dr. Jóhnson, St. Jóhn,
bill of fáre, cat of níne-tails, member of Párliament,
secretary of státe, cup and sáucer, knife and fórk, some-body
élse, not a bít, etc.

375. Ce phénomène primaire a entraîné lui aussi une
série d'accentuations secondaires devenues traditionnelles :

Adjectif + Substantif : ein schöner Mánn, etc.

Substantif + Substantif : die Straßen der Stádt, etc.
bien qu'on sente souvent encore la pluralité dans cette
unité secondaire, et qu'il faudrait alors dans le premier
cas toujours l'accent de nouveauté, ce qui naturellement
ne laisse pas de se présenter quelquefois.

376. Finalement c'est surtout dans le sémitique que
se manifeste l'accent d'unité (1)590. En v.arabe tout comme
dans l'hébreu, toutes les unités linguistiques ou constructions
secondaires (senties ou non comme pluralité)
ont l'accent d'intensité sur la dernière syllabe. Ce phénomène
naturellement est ici encore soit primaire soit
secondaire.

L'accent musical.

377. Nous n'avons point à discuter ici sa nature ni
le terme qui lui convient. A proprement parler tout le
monde est d'accord là-dessus et cela à juste titre, me
semble-t-il. Je ferai remarquer seulement qu'ici non plus
on ne doit point négliger les consonnes, puisqu'elles
manifestent souvent un accent musical qui leur est propre.
323Je n'entre point dons les détails vu que les données
expérimentales manquent.

378. A. C'est Rousselot. pour autant que je sache
qui le premier a démontré expérimentalement que l'accent
musical se meut suivant un rythme, en d'autres termes,
qu'il se montre soumis à la loi de la différenciation subordonnante.
Une étude des mêmes groupes artificiels
de syllabes que ceux du § 338 lui fit constater que la
hauteur des tons varie continuellement entre des notes
plus élevées et entre des notes basses, bien que d'une
façon moins schématique.

“Il existe un rythme musical, comme il existe un
rythme intensif. Mais ce rythme nous apparaît moins
entravé que l'autre par les conditions matérielles de
l'émission, et le plus apte par conséquent à rendre les
nuances de la pensée” (1)591.

C'est pour cette raison que nous trouvons ici moins
de choses vraiment remarquables dans les phénomènes
généraux. Nous pouvons passer plus rapidement là-dessus.
En revanche nous nous arrêterons davantage à
l'examen des particularités vraiment typiques de l'accent
musical en lui-même à cause des nombreux points qu'il
y aura à relever.

379. Le ton rythmique d'une langue vivante s'entend
le mieux dans les dialectes de la langue maternelle qui
nous sont étrangers, tant dans les mots que dans les
constructions. Nous pouvons le constater chacun de
nous en particulier pour des unités, à deux, à trois, à
quatre syllabes ou davantage. Les occasions ne manquent
pas.

380. La chose s'observe avec non moins de clarté
dans les langues anciennes. Chaque mot, chaque construction
n'a qu'un seul accent principal et cet accent
se déplace suivant le nombre des syllabes inaccentuées
qui précèdent ou suivent. Rappelez-vous seulement le
grec : ἀλλὰ ποιήματα : ἀλλά ποτέ ; απὸ θεῶν : θεῶν ἄπο ;
Πηλείδn ἔθελ' : Πηλειδήθελ' (2)592 etc.

381. Mais c'était déjà une loi en indo-européen (3)593
324qu'une enclitique attira l'accent du mot principal sur
la dernière syllabe. Tout le monde connaît le uter :
uterque, propter : proptérea et d'autres du latin. Franz
Bopp
(1)594 attirait, en relation avec le sujet que nous
traitons ici, l'attention sur les adjectifs emphatiques du
lituanien : naùjas : naujàsis. Le v.iranien était également
très caractéristique sous ce même rapport : il présentait
toutes sortes de réductions des pénultièmes et d'allongements
de la dernière syllabe devant -ca qui ne laissent
aucun doute sur l'existence d'une même accentuation (2)595.

La différence en sanscrit de sárvam : sarvátātà, etc.
confirmée par les parallèles iraniens : amssam : amərə-tatātəm
et d'autres nous montre que c'est un héritage
de l'indo-européen (3)596.

Il est vrai que les philologues d'Alexandrie enseignaient
à mettre deux accents sur un proparoxyton + enclitique,
mais la langue parlée du grec tant moyen que
moderne, comme aussi plus d'un manuscrit vieux-grec
nous démontrent péremptoirement que l'accent passait
de fait ici encore à la dernière syllabe et que seul un
accent secondaire affectait la troisième syllabe de la
fin (4)597.

382. Pāṇini déclare expressément que dans le sanscrit
classique l'accent principal formait avec ses syllabes
subordonnées un groupe rythmique, et cela non seulement
pour le mot, mais encore pour la construction (5)598.
La syllabe protonique est la plus basse de toutes
(anudāttatara), vient ensuite l'accent principal (udātta),
puis une syllabe dont le ton flotte et descend (svarita).
Les autres syllabes avant ou après ces trois sont plus
325graves que la tonique, mais plus aiguës que la syllabe
qui précède immédiatement cette tonique et s'appellent :
anudātta ou pracayasvara.

Deux faits accessoires contribuent encore à fortifier
notre conclusion : en effet, lorsque dans une construction
deux syllabes accentuées menaçaient de se
trouver côte à cote, l'une se désistait de son accent
en faveur de l'autre, dans les groupes plus étendus
l'une des nombreuses syllabes anudātta ne manquait
pas de recevoir un ton accessoire.

Nous tenons ces particularités d'une autre notation
d'accent dite bhāṣika (1)599 qui comme le nom l'indique
traduisait plus exactement que le système officiel l'accentuation
du parler ordinaire. Leumann surtout en a fait
l'objet de ses recherches dans le Çatapatha-brāhmaṇa (2)600.

Exemples d'élimination d'accent sont e. a. celle de
l'accent principal devant un accent principal dans : vratām
upaiṣyán ántarēnāḥ : °aiṣyan ántarēnāḥ, de l'accent protonique
devant l'accent principal
 : ē ́vā́smi : ē ́vā́smi ; de
l'accent accessoire devant l'accent principal dans : sá yáḥ :
sa yáḥ, etc. (3)601.

Des exemples d'un ton accessoire dans des séries-anudātta
plus longues se rencontrent dans les composés
qui ont l'accent principal sur le premier membre et dans
les redoublements : prajíjanayiṣē ́t, sahāsrasaṃvatsaràsya,
sṓpabarhàṇaiṣā, ánevaṃvid, etc., etc. (4)602.

383. Nous y voyons donc encore une fois (5)603 que
le déplacement de l'accent selon la loi des trois ou quatre
syllabes, a lieu en faveur d'un ton accessoire, sinon
toujours, ce qui est cependant probable, du moins très
souvent. A côté du sanscrit classique ē ́kasaptatiṣ le ÇB
présente quelquefois ē ́kasaptatìṣ, mais ailleurs déjà
326ēkasaptatíṣ et à côté de sásattrin on rencontre sasattrín,
etc. (1)604.

Vendryes (2)605 n'avait donc pas le droit de dire : Mais
cette hypothèse est absolument arbitraire. D'ailleurs
en mettant par écrit ses difficultés (comme quoi la loi
des trois-syllables serait par trop mécanique) il avait
sans doute oublié son propre avertissement (§ 15) : “que
les grammairiens grecs ont à la fois trop régularisé et
trop simplifié les faits”.

C'est donc à juste titre que Hirt (3)606, parlant sur Vendryes,
proteste contre cette boutade arbitraire, tout en
ne produisant pas d'exemples probants lui-même.

Pour moi personnellement je regarde la loi des trois
ou quatre syllabes du sanscrit, du grec et du latin
comme une des meilleures preuves en faveur de l'accent
accessoire, et par suite de la différenciation musicale
dans les langues anciennes en même temps que de la
fusion dans ces langues aussi de plusieurs mots en une
unité psychique supérieure. Ces constructions avaient
toujours sur l'une des quatre dernières syllabes un accent
accessoire, qui finit par surpasser graduellement
en importance l'accent principal primitif. Comme les
mots se présentaient infiniment plus souvent dans la
construction qu'à l'état de mots-phrases isolés l'accent
de construction leur devient habitude et il y eut ainsi
la “loi de limitation”.

Peut-être quelqu'un fera-t-il remarquer que tous les
mots ne pouvaient pas toujours être dernier membre
d'une construction, ce que nous semblons supposer. La
remarque est parfaitement juste, mais nous pouvons
nous passer de cette supposition.

Les premiers membres des constructions étaient devenus
proclitiques et n'avaient par suite aucune énergie
d'accent. Les mots avaient beau être à différentes reprises
le premier membre, ils ne pouvaient dégager une
force égalisante ; le contraire a lieu pour le dernier
327membre dont l'énergie d'accent s'accroissait en proportion
du nombre plus grand des syllabes subordonnées.

Voici donc les causes de ces changements d'accent si
typiques : le rythme qui produisit les tons accessoires,
l'analogie qui généralise le fait rigoureusement localisé.
Bopp avait déjà regardé le rythme comme cause,
sans avoir cependant le moindre soupçon de notre subordination
psychique (1)607.

384. Il va sans dire qu'en latin et en sanscrit le
concours de la différenciation d'intensité n'est pas tout
à fait exclu. Il en est finalement de même du balto-slave (2)608.

De Saussure a démontré en effet pour le lituanien (3)609
que, lorsque deux syllabes qui se suivent se trouvaient
avoir chacune un accent, de sorte que les sommets se
rencontrent sur la limite des syllabes l'une de ces deux
élévations doit céder le pas à l'autre, du moins dans la
construction. Une petite inertie du premier accent conférait
probablement la suprématie au second qui resta
seul maître du champ de bataille.

La même transition a lieu en slave, grâce à la même
différenciation. Le fait a été abondamment prouvé par
A. Meillet (4)610.

385. Jusqu'ici nous n'avons étudié la différenciation
subordonnante que dans les syllabes en relations mutuelles.
Mais comme pour l'accent d'intensité nous voyons
ici encore la différenciation opérer dans deux groupes
égaux
de syllabes.

Leumann a analysé notre différenciation de groupe
avec beaucoup de justesse et un sentiment très fin du
langage. S'il n'a pas donné d'explication psychologique,
il a illustré sa conception de manière à la rendre vraisemblable
par un parallèle très remarquable emprunté aux
lois du style, et qui repose sur le même principe psychologique.
328A la lumière de nombre de phénomènes pareils
déjà cités ou encore à énumérer, nous croyons que nos
motifs psychologiques donneront à cette explication si
originale un caractère de certitude qui détruise toutes
les hésitations.

Parlant des irrégularités de l'accent, il dit : “Andererseits
ist durchgehend die Wahrnehmung zu machen, daß
an allen in Frage kommenden Stellen jeweils direkt
vorher
dasselbe Wort mit der gewohnlichen (etymologischen)
Akzentuation
gebraucht worden ist, so daß also die hier
zu besprechende Erscheinung sich nur auf Wiederholungen
von Wörtern bezieht und somit als Akzent-Dissimilation
aufgefaßt werden könnte. Eine solche Akzent-Dissimilation
wäre aber wohl stilistisch zu erklären, da es ja
auch die Stilistik ist, welche andererseits zur Benennungs-Dissimilation
Veranlassung gibt, indem sie die mehrinalige
in nicht unterbrochener Reihenfolge wiederkehrende
Wiederholung derselben Benennung einer Sache verbietet” (1)611.

Citons seulement quelques exemples empruntés à ses
abondants matériaux : ēṣāṃ sadhanām ēṣāṃ sadhánaṃ ;
satyásaṃkalpam sátyadhṛtiṃ, snāvá hi snā́va ; mahán
nēn máhad agháṃ (2)612 ; le Ṛg-Veda présente également
au moins un cas significatif : arvaçē ́bhir árvaçah (X, 92, 6).

N'y aurait-il pas dans le même ordre d'idées des
parallèles en grec ?

Vendryes : Accentuation grecque, p. 159, cite comme
particularité un vers d'Eupolis : Ann. Oxon, I, 372, 29 :
Καὶ μὴ πονηρούς, ὦ πονήρα, προξένει.

386. Un mot intercalé, comme nous le voyons, ne
fait rien à la chose ; le phénomène cependant devient
encore plus significatif quand on remarque que cette
différenciation a surtout lieu entre les parties parallèles
de la proposition principale et de la subordonnée. Leumann
en tire à bon droit la conclusion que : “die syntaktische
Verbal-Akzentuation bei den mit Präpositionen
329zusammengesetzten Verben oft den Schein erweckt. als
ob (auch) sie eine Akzent-Dissimilation bezwecke.”

Eh bien, c'est en me fondant sur un parallèle des plus
probants dans l'ordre des mots des langues germaniques
modernes que nous ne pourrons aborder qu'au § 714, que
je tiens moi aussi cette conclusion pour absolument certaine.
La fameuse différenciation d'accent des verbes à
préposition dans les principales et dans les subordonnées
du védique doit être attribuée à la loi de la subordination
différenciante. Nous trouvons encore des exemples
et des plus importants de la même différenciation musicale
des groupes dans le § 798 ou tout près.

387. B. La loi d'inertie et l'accent musical.

Nous en avons un exemple frappant : le Svarita du
sanscrit.

On sait que le système d'accentuation du Ṛgveda diffère
de l'accentuation de la Maitrāyaṇīsaṃhitā, du Kāṭhaka, etc.
surtout en ceci que dans les derniers nommés la syllabe
udātta elle-même est affectée du petit trait vertical,
tandis que dans la plupart des textes du Ṛgveda c'est
la syllabe qui suit l'udātta qui est affectée de l'accent
le plus élevé (1)613. De nos jours ce fait se constate dans
les récitations du Véda par les brahmanes (2)614.

Lequel des deux systèmes serait maintenant le plus
antique ?

C'est surtout entre beaucoup d'autres preuves encore
la comparaison des autres langues indo-européennes qui
nous force à voir dans la syllabe udātta le plus ancien
accent principāl.

Mais comment la syllabe svarita en est-elle venue à
avoir un ton encore plus élevé ?

De la même manière que la seconde syllabe, précédée
d'une brève en est venue, dans le tchèque moderne et
en Scandinave, à avoir le plus fort accent d'intensité ;
par l'action incessante de l'inertie qui finit par être
l'alliée de la différenciation. La transition entre les
deux se trouve dans le sanscrit classique, comme Pāṇini
330nous le décrit : le premier moment de la syllabe svarita
était encore à la même hauteur que l'udātta. L'inertie,
favorisée encore par la différenciation, continuant d exercer
son action, la syllabe svarita finit par avoir le ton
le plus élevé :

image devint image

388. A côté de ce cas absolument certain, je voudrais
bien en poser encore un autre : l'accentuation 2 du Scandinave.
Je suppose donc que le ton élevé tombait
primitivement avec l'accent d'intensité sur la première
syllabe. Cette simple hypothèse sera peut-être plus concluante
que les combinaisons compliquées et non démontrées
d'AxEL Kock et de Noreen. Aux Scandinaves
de se prononcer là-dessus !

389. Mais l'automatisme travaille ici encore sur les
groupes de syllabes. C'est ainsi que Leumann explique
l'accentuation si originale de sámbhavantas par l'inertie
de la forme régulière sámbhavanti (1)615 qui précède immédiatement.

L'accentuation étymologique saptā se transforme également
dans le Çatapatha- Brāhmaṇa en sāpta et reste
depuis lors paroxyton (2)616.

Est-ce que páñca et ṣáṣ n'auraient pas exercé de
l'inertie (3)617 ?

390. L'anticipation et l'accent musical.

Tout comme pour l'inertie nous nous trouvons ici en
présence de deux faits très généraux, qui pourraient servir
à eux seuls de démonstration concluante avec quelques
remarques diverses pour illustrer.

Je me propose avant tout la loi dactylique de
Wheeler avec son complément par Hirt : Handbuch
der Gri. Laut- und Formenlehre
, p. 191 sqq. En second
lieu l'anticipation d'accent en Serbe : russe žená : serbe
331žèna ; russe peró : serbe pèro ; russe nesú : serbe nèsēm ;
russe dušá : serbe dúša ; russe zimá : serbe zíma, etc.
Il ressort clairement de la description plus détaillée que
Masing (1)618 et Boyer (2)619 nous ont donnée de ces deux
accents secondaires serbes et qui a été plus tard expérimentalement
confirmée en grande partie par Gauthiot (3)620
que dans les deux cas le ton musical s'élève
encore dans la syllabe accentuée pour descendre dans
la syllabe suivante et présente sa plus grande élévation
immédiatement avant le commencement de la syllabe
suivante. C'est donc là exactement le contrepied du
svarita sanscrit. En sanscrit en effet le sommet du
groupe ondulé (4)621 se déplaçait en avant grâce à l'inertie
de sorte que dans le védique il n'arrivait à son point
culminant que tout au commencement de la syllabe
suivante. Le sommet se déplaçait en serbe par l'anticipation
en arrière jusqu'à ce qu'il atteignit la dernière
partie de la syllabe précédente.

391. Je suis d'avis que ce rapprochement de l'udātta
ascendant et du svarita descendant avec l'accent
secondaire s'élevant progressivement et avec la syllabe
accentuée primaire descendante du serbe, peut répandre
lui aussi quelque lumière sur le contraste entre le lit.
‿‿‿ ́ = v.slave descendant et le lit. ‿ ́‿‿ = v.slave
ascendant.

392. D. L'association, l'analogie, la contamination et
l'accent musical.

Déjà nous avons mentionné quelques faits de la plus
grande importance dans les §§ 382 et 383. Nous en
indiquerons encore d'autres dans les §§ 405-411.

Je me contenterai pour le moment de parler de deux,
trois cas qui ont besoin d'être traités ici à cause précisément
du doute qui les environne.332

393. En suédois beaucoup de mots dissyllabiques qui
avaient autrefois l'acc. 1, et avaient donc l'accent aussi
bien que le ton sur la première syllabe, ont passé
dans la catégorie des mots ayant l'acc. 2, en d'autres
termes ont transporté leur accent à la seconde syllabe (1)622.
Si l'explication de l'acc. 2, que nous avons
donné dans le § 388, est juste, nous ne sommes point
forcés ici encore d'admettre l'action de l'analogie. Si
au contraire Axel Kock ou Noreen ont raison, nous
sommes ici en présence d'exemples très caractéristiques
de notre automatisme d'association.

394. Le “principe d'opposition des genres” sur lequel
Vendryes a attiré l'attention, il n'y a pas longtemps,
pour ce qui concerne le grec, paraît mieux
établi (2)623, tout comme la “loi des appellatifs” (3)624,
connue depuis plus longtemps. Par analogie du contraste
d'accent en indo-européen entre les thèmes en o et
en ā et entre l'attribut et le nom substantif, dont nous,
essaierons de fournir l'explication dans nos §§ 406,
408 sqq., il s'est développé en grec un contraste réciproque
entre le masculin et le féminin. Si le masculin
est oxyton, le féminin se montre paroxyton ou proparoxyton
et si le féminin est oxyton, c'est le masculin
qui rejette l'accent en avant. Il en est de même du
substantif et de l'adjectif.

Nous retrouvons la même relation en slave entre le
nominatif singulier et le nominatif pluriel de toutes
sortes de racines nominales. Qu'on nous permette ici
cette brièveté.

Je ne dois pas cependant passer sous silence que ce
contraste réciproque pourrait fort bien être la conséquence
directe de la différenciation subordonnante dans le cas
où la juxtaposition du masculin et du féminin, du singulier
333et du pluriel de la même racine surtout peut
avoir été le point de départ. Mais même ainsi il faut
encore faire entrer en ligne de compte l'analogie qui
aura grandement contribué à propager ce phénomène
si restreint.

395. E. Que tous nos automatismes marchent de pair
et agissent ensemble dans l'art, c'est un fait prouvé
aussi par la hauteur du ton.

Nous le constatons tout d'abord dans la musique et
dans le chant. C'est par la subordination en effet qu'une
succession de tons se fait motif, c'est par l'inertie et
l'anticipation que les motifs s'enchaînent de façon à former
une mélodie. Wagner a démontré dans ses opéras
par le “Leitmotiv” l'effet que peut avoir l'association
dans la musique.

396. Mais nous n'avons nul besoin d'aller chercher
ce concours, cette coopération hors du domaine linguistique :
dans les langues où l'accent musical prédomine,
tel que l'indo-chinois, chaque strophe de vers ou à peu
près nous en fournit un exemple. Nous le ferons voir
le plus clairement à la plupart de nos lecteurs par un
ou deux schémas de vers chinois.

0 signifie : un ton quelconque.
— signifie : ping, c'est à dire, l'élévation du ton reste
constamment la même pour toute la syllabe.
| signifie : tse, c'est à dire que le ton s'élève ou
s'abaisse sensiblement au cours de la syllabe.

imageimage

De plus on distingue encore le ping shang (ton élevé
constant) et le pin kiü (ton grave constant) à côté du
tse shang (ton montant) et du tse kiü (ton descendant).
Eh bien dans beaucoup de mesures de vers les rimes
doivent se conformer aussi à ces subdivisions (1)625.334

397. Voyons maintenant les particularités typiques
de l'accent musical. Dans leurs études sur l'accent en
général et celles sur la hauteur du ton en particulier,
les linguistes et les phonéticiens ont jusqu'ici par trop
peu tenu compte de la musique et de sa théorie. Car
lorsque nous comparons la langue avec la musique nous
pouvons arriver à en déduire quelques principes très
importants (bien qu'en petit nombre, il est vrai), principes
qui. ayant leur racine dans la nature même de
l'homme, ont de soi une portée générale et sont donc
applicables à tous les temps et à tous les lieux (1)626.

398. Nous nous arrêterons donc en premier lieu
à la loi musicale générale que la chanson naturelle en
finissant s'abaisse vers le ton fondamental (2)627.

Et cela se comprend. Parler et chanter c'est comme
jeter en l'air une pierre qui retombe entraînée par son
propre poids. C'est là ce qui a lieu pour tout mouvement
dans la nature. C'est une tension, qui dérange
sur un temps plus ou moins long, avec une force
plus ou moins grande la position d'équilibre. La
tension passée, tout reprend sa place accoutumée.
Eh bien, le ton fondamental c'est le repos, l'équilibre,
d'où s'élève le ton et où il retombe après
avoir flotté plus ou moins longtemps (3)628. Voilà pourquoi
tout morceau de musique non artificiel finit par le
ton fondamental. Voilà pourquoi encore la phrase la
plus simple se ferme sur un abaissement du ton. “On
a prétendu que, quant à la hauteur, la voix tombait, en
335finissant, toujours sur la même note. Il y a là, à notre
avis, une légère erreur ; la voix tend simplement vers
l'annihilation plus ou moins complète, selon que l'idée
est elle-même plus ou moins achevée. Si l'on prend
une phrase isolée, le fait alors est que la voix tend vers
l'annihilation complète. J ai fait sur ce point un assez
grand nombre d'expériences qui toutes m'ont conduit à
cette conclusion : la voix en finissant une phrase isolée
tombe de plus en plus vers la note la plus basse qu'elle
puisse donner” (1)629.

C'est ainsi que s'explique tout de suite l'accent musical
des expressions les plus simples de la voix humaine.
Un petit saut en haut pour redescendre bientôt après.
⌈Bien ⌊ça. Il est ⌈par⌊ti. Il y en ⌈à beau⌊coup (2)630. Les prépositions
grecques aussi en tant qu'assentiments de la réalité
ἄπο, ἔνι, ἔπι, μέτα, πάρα, ὔπο.

399. La plupart du temps cependant la tension,
le mouvement de lame qui cherche à s'exprimer en
langage ou en musique, n'est pas aussi simple. Nous
avons alors l'occasion de distinguer le mouvement soi-disant
négatif et positif :

le mouvement positif,

psychique : sortir de soi-même, sentir fortement,
vouloir énergiquement.

musical : le mouvement ascendant d'un ton, soit
en hauteur, soit en rapidité et en force,

le mouvement négatif,

psychique : rentrer en soi-même, être satisfait,
indifférent.

musical : le ton doucement et lentement redescend
au ton fondamental (3)631.

Nombre d'exemples magnifiques nous sont offerts dans
le Praeconium paschale grégorien : Exultet. A différentes
336reprises l'allégresse que causa la Lumière étonnante
s'élance en jubilant vers la dominante et elle plane
sur de blanches notes aux ailes rapides chantant les
délices de cette nuit éclairée de rayons d'or. Vers la fin
de la période un cri de l'âme jaillit encore triomphant
et joyeux au-dessus de la dominante, mais la pensée
finit et dans un doux recueillement il descend et se
retire vers la finale pour s'y reposer jusqu'à ce qu'une
nouvelle effusion d'allégresse s'élance.

De même aussi dans la langue. Chaque période, construite
par un artiste en matière de langue, connaît ce
même mouvement ascendant devant les virgules, la succession
plus rapide des mots dans la partie positive du
milieu, la légère élévation à la fin, puis la descente
en intervalles graves vers le point. Svedelius décrit
surtout le mouvement négatif d'une façon caractéristique :

“Il est important de faire comprendre à ses auditeurs
qu'on ne leur dira plus rien, que la communication
qu'on a voulu leur faire est réellement achevée. Cela
ressort directement du sens communiqué, mais à l'appui
du sens vient aussi le ton un peu grave sur lequel on
prononce la dernière unité linguistique, au moins sa
dernière syllabe La gravité du ton est accompagnée
d'autres modifications de la voix. On prononce
les derniers sons gui précèdent l'arrêt final avec une intensité
plus marquée que d'habitude…. En même temps
on unit moins intimement les derniers mots (peut-être
même les dernières syllabes) ; on les sépare par de petits
arrêts anticipant, pour ainsi dire, l'arrêt final
(1)632.

Si nous songeons maintenant, que Svedelius ne paraît
à aucun endroit de son livre avoir songé seulement à
une comparaison avec la musique et que, malgré cela,
nous voyons cette ressemblance frappante de la finale
linguistique décrite ici avec la coda de presque tout
morceau de musique (rappelons-nous surtout les
derniers accords séparés par de petites pauses), nous
pouvons en toute sûreté regarder ce passage comme
une forte preuve en faveur du parallélisme qui nous
occupe.

Bourdon est surtout explicite pour la partie positive.
337Il finit son compte-rendu de différentes expériences
intéressantes sur la hauteur du ton dans la langue par
la courte conclusion qui suit : “Pour revenir maintenant
à la théorie générale de la hauteur, nous croyons pouvoir
poser en principe que toute émotion ou tendance
dynamogène élève la voix
. C'est au reste tout ce que
nous nous estimons en mesure de pouvoir affirmer” (1)633.

Mais du moment que ceci est chose démontrée, nous
saisissons aussitôt la différence entre une exclamation
passionnée et une communication bien calme.

image
L'ennemi est vaincu. L'ennemi est vaincu ! (2)634

La fin de la communication est négative, mais l'exclamation
entière
constitue un mouvement positif. C'est
donc une loi générale : “La voix soutenue jusqu'à la
fin de la phrase indique dans le domaine des hauteurs
un déploiement d'énergie” (3)635. Tiens, ⌊te voi⌈là !

400. Nous comprenons ensuite comment l'accent
musical se déplace, dans une construction de communication
d'avant en arrière, lorsque cette construction
se combine avec celle qui suit en une nouvelle unité.
Car ce qui se trouvait être la fin, le mouvement négatif
ou abaissement de la voix, devient maintenant élévation,
mouvement positif ou reste hauteur. Et s'il paraît être
un fait général et universel (ce que nous pouvons
supposer avec beaucoup de fondement) que c'est précisément
le ton le plus élevé qui entre en jeu tout juste
avant la fin, nous ne pouvons même nous imaginer une
autre accentuation. Ainsi : ⌈Ján en alle⌊màn, devient :
⌊Jan en alle⌈máns ⌊vrind. At ⌈seven o'⌊clock, se fait : ⌊a
seven o'⌈clock ⌊dìnner.338

Accent d'intensité et accent musical marchent de pair
dans ces cas, mais lors même que l'accent d'intensité
garde son ancienne place (ce qui, dans nos langues
modernes, est exigé pour beaucoup de mots qui sans
cela auraient peine à être compris) l'accent musical
reste fidèle à sa nature. ⌈Va⌊ter relié au mot ⌈Mut⌊ter
devient Vá⌈er und Mùt⌊ter (1)636. Comparez ensuite : Die
Lie⌈be Got⌊tes, avec : Das ⌈größte ist die Lie⌊be, et
⌈Mül⌊ler avec : Mül⌈ler, Schulze und ⌈Brau⌊ne (2)637 ; la
mesure d'une marche “⌈un ⌊deux” avec la mesure d'une
valse “⌈un, ⌈deux, ⌊ trois”. A côté de τούτων ⌈πέ⌊ρι : ⌊πε⌈ρί
τούτων (3)638. Cf. encore pour le skr. les cardinaux, çáturdaçá,
etc., avec les ordinaux, çaturdaçá- ; et les cas
indépendants, p.ex. ádharāt avec ceux qui sont employés
adverbialement adharā́t, etc.

401. Ces changements, que la constitution des organes
de la parole et leur relation avec les facultés psychologiques
ont fait naître chez celui qui parle (cf. § 412),
ont habitué aussi l'oreille de l'auditeur à ces mouvements
très naturels. Les hommes ont pris plus ou moins
conscience de cette habitude de leur nature : un ton
élevé ne constitue pas la fin, mais il faut que la voix
s'abaisse pour donner à leur oreille une finale qui les
satisfasse. Et c'est dans la langue encore que se montre
cette connaissance plus ou moins consciente.

Jespersen nous rapporte à ce propos deux échantillons
vraiment remarquables (4)639 :

Deux personnes prennent congé l'une de l'autre. Elles
se disent : Adieu. Mais le premier le dira communément
sur un ton plus élevé. Il attend le mot final de l'autre,
parfois même il le fait sur un ton d'interrogation tellement
prononcé que ce mot n'est pas loin de signifier :
339ainsi nous n'avons plus d'affaires à traiter pour aujourd'hui ?
Mais le second clôt la conversation sur un ton
bas de façon à répondre éventuellement ainsi à la
question posée : Non. plus rien : ⌈dieu ! — ⌈A⌊dieu !

“Du erhältst eine ⌈Mark, nicht einen ⌈Pfennig ⌊mehr,”
dira A à B et l'abaissement profond de la voix sur
⌊mehr jette tout un jour sur la disposition où il est de
ne pas en rabattre : C'est fini maintenant, je ne veux
plus en entendre parler. Mais B reprend : ⌈keinen
⌈Pfennig ⌈mehr. Lui ne considère nullement l'affaire
comme conclue, son ton va s'élevant continuellement
comme pour forcer l'autre à une réponse, car nous ressentons
comme une antipathie organique à demeurer
sur une note élevée.

Mettons maintenant un point d'interrogation après le
dernier ⌈mehr ce que nous avons déjà fait peut-être
instinctivement en lisant, nous nous rendons compte
alors comment se découvre ici la cause psychologique
de l'interrogation :

image
L'enne-mi est vain-cu ?

Et c'est ainsi que nous croyons avoir démontré pour
tous les temps et pour toutes les langues (1)640 ce que
Nyrop-Philipot (les seuls qui font mention aussi dans
leur bibliographie de Paul Pierson) ont posé pour le
français (2)641 : Pour ce qui est des groupes de mots, on
peut faire les remarques suivantes :

Le ton montant indique que la pensée est inachevée,
indéterminée ; on l'emploie dans les phrases interrompues,
etc.

Le ton descendant indique que la pensée est achevée,
bien définie.340

402. Un troisième rapport, d'une grande importance
ici, entre la musique et la langue nous est présenté par
les deux actions contraires de pause et de repos.

“Während Pausen,” dit Riemann (1)642 “welche nach
Tönen eintreten. die einen natürlichen Abschluß bilden,
kaum von irgendwelchem Empfindungswerte sind, sind
andere, welche eine Phrase zerreißen, besonders solche,
welche vor den Schwerpunkt fallen, von erschreckender,
beängstigender, den Atem versetzender Wirkung.”

Bien que cette description inquiétante ne s'applique,
comme nous le verrons plus loin, ni en musique ni dans
la langue à toutes les pauses dont il s'agit, j'ai mis cependant
cette description en avant, parce qu'elle fait
voir aussitôt à tout le monde quel fait nous avons en vue.

Je ne crois pas inutile cependant pour le faire comprendre
jusque dans l'intimité de son être, de rappeler
brièvement la loi d'accumulation que nous avons déjà
mentionnée ci-dessus p. 153.

“Wird. ein psychisches Geschehen in seinem natürlichen
Ablauf unterbrocben oder gehemmt, oder tritt in
denselben an einem Punkt ein fremdes Element hinein,
so geschieht an der Stelle, wo die Unterbrechung, die
Hemmung. die Störung durch das Fremde auftritt, eine
Stauung
 : Die in ihrer Verwirklichung gehemmte Tendenz
des Fortganges konzentriert also die psychische
Kraft an jener Stelle” (2)643.

C'est ainsi que toute tendance est partiellement une
accumulation de la force psychique au moment où se
présente une difficulté. Appartiennent au même ordre
d'idées le cas plus grand qu'on fait des choses qu'on
vient de perdre récemment, l'impression particulière
exercée parfois par des termes couverts, par une phrase
demeurée inachevée, l'action produite en musique par
une dissonance, l'arrêt d'une montre, qui nous réveillera,
etc., etc.

Si donc pour appliquer ceci à la musique, une série
de tons se trouve soudain interrompue, le dernier ton
avant l'interruption recevra, précisément par cette interruption
341elle-même, un accent typique. Rappelons seulement
le stacato.

Hugo Riemann, dans le sixième chapitre de sa Musikalische
Dynamik und Agogik
, Leipzig, 1884 (1)644, donna
déjà une application très large de cette loi musicale
— sans en soupçonner cependant l'universalité ni le
fondement psychologique.

Eh bien, nous retrouvons la même chose dans la
langue ; car c'est une remarque très féconde que celle
Carl Svedelius (2)645 dit que la pause fait souvent
l'office d'accent.

La pause n'est pas toujours, comme le croyaient encore
Sievers et Delbrück, une incision entre les groupes de
souffle ; au contraire grâce à l'énergie psychique (3)646
qu'elle donne d'après la loi d'accumulation à la syllabe
précédente, elle devient le sommet unifiant le plus élevé
du groupe ondulant. Cela a lieu :

Premièrement dans les expressions emphatiques (4)647 :

Das ist ⌈buch ‖ stablich wahr. ⌈Per ‖ nicious. Oh it's
⌈a ‖ bominable ! ⌈Af ‖ schuwelijk ! ⌈Ont ‖ zettend. ⌈Ge ‖ weldig.

D'après la loi d'accumulation la syllabe précédente
reçoit ordinairement un ton très élevé. On voit par les
exemples qu'ici encore l'accent musical ne doit nullement
coïncider avec l'accent tonique ordinaire.

Deuxièmement, dans des constructions de plus d'étendue
ou composées.

Si la pause ne se laisse distinguer qu'à moitié dans :
“Les guerres des Fran⌈çais | ont été,” elle intervient
d'une façon remarquable dans : La guerre des Français
à Madagas⌈car ‖ a été etc.

Finalement dans tous les cas possibles, où l'on croit
quelque accent spécial être nécessaire, ainsi surtout
342lorsqu'il s'agit de contrastes. D'autres…, ⌈lui ‖ était
convaincu, etc., etc.

Les exemples cités, dit Svedelius, ne se rencontrent
cependant que dans la langue cultivée. On retrouve bien
le même principe dans la langue de tous les jours, mais
il y est plus ou moins masqué. Le peuple en effet
complète ces pauses par toutes sortes de mots de sentiment
inaccentués.

Au lieu de : c'est ⌈lui ‖ qui a préparé la question, on
entend dire : c'est ⌈lui ⌊alors| qui a préparé la question.
Au lieu de : Le pub⌈lic ‖ discute ces questions à présent,
le journal imprimera : Le public ⌊lui⌋ discute ces
questions, lorsque le public est mis en opposition avec
les savants. Die ⌈Treue ⌊sie⌋ ist kein leerer Wahn.

403. Appliquons maintenant ces trois classes de
données aux langues, dont nous ne connaissons qu'imparfaitement
l'accentuation et nous ne tarderons pas à
voir combien généreusement cette nouvelle connaissance
complétera et enrichera les pauvres données que nous
a léguées la tradition.

Quand nous considérons combien il nous est difficile
encore à nous d'accentuer même d'une manière passable
notre propre langue maternelle malgré les fines analyses
et le large champ d'observation et de comparaison dont
nous hommes du XXe siècle nous pouvons disposer ;
nous ne saurions, dans nos recherches sur les unités
d'accent des langues anciennes, nous en tenir rigoureusement
aux petits traits à l'aide desquels les brahmanes
et les alexandrins marquaient la syllabe accentuée.
Ajoutez à cela qu'ils n'ont introduit ce système pour la
première fois dans les textes qu'à une époque où une
grande partie de cette littérature écrite pouvait à peine
s'appeler encore leur langue maternelle. De plus ils
ont été certainement très inférieurs à nos linguistes
modernes en vues générales sur les phénomènes de la
langue à cause du cercle restreint de leurs connaissances.

404. Nous sommes donc en droit de tirer sur-le-champ
de l'absence d'accent dans le verbe qui se trouve à la
fin de la proposition principale védique (1)648 la conclusion
que le verbe n'est autre chose ici qu'un mouvement
343négatif qui constituait une seule unité d'accent avec le
sujet ou un complément précédents qui formaient le
mouvement positif.

Si le verbe se trouvait en tête, il formait l'élévation
positive et le nom adjoint la descente négative, comme
il ressort clairement des composés du type : bharadvājas
et dāti-vāras, que je regarde d'accord en cela avec Jacobi (1)649
comme des incidentes, composées de ce qui
devait être plus tard la 3ème personne du verbe fini + ce
qui s'appellerait dans la suite sujet ou objet, mais dont
le premier membre doit être senti par les rsi comme
verbe fini (2)650.

Le brahmane a eu beau mettre un peu plus tard dans
un groupe dont la liaison fût plus lâche un nouvel accent
sur le nom après un verbe accentué ; m'appuyant
sur la catégorie de composés qui vient d'être citée et
sur la contrainte exercée par un système qui imposa
ici encore un accent au nom qui le plus souvent so
trouvait en tête, je crois pouvoir conclure en toute sécurité
à l'unité d'accent en védique de tous les groupes
qui, formant la phrase principale, se composaient d'un
sujet ou d'un objet + un verbe.

Mais comme nous l'avons déjà constaté (§ 323) la
liaison du verbe avec les noms est plus étroite dans la
subordonnée que dans la principale. Nous pouvons donc
a fortiori admettre pour la subordonnée l'unité d'accent
que nous venons de reconnaître à la principale. Les noms
sont donc ici de nouveau toujours accentués par une
contrainte systématique. Mais le verbe des propositions
subordonnées en tête de la phrase porte naturellement
l'accent principal (3)651, parce que la pensée est inachevée,
344indéfinie : le verbe de la subordonée est le sommet du
mouvement positif, du ton montant. L'accent qui affecte
le préverbe passe donc au verbe (1)652. Le verbe accentué
dans les subordonnées qui suivent se présente seulement
dans des “auffordernden Sätzen” (2)653. Celles-ci se
dénoncent donc elles-mêmes comme mouvement positif :
sortir de soi-même, vouloir énergiquement.

405. En grec le verbe était à l'origine toujours enclitique (3)654.
C'est là un fort argument en faveur de la
thèse de Hermann (4)655 et qui n'a pas encore été, que
je sache, utilisé dans cette vue. Ce fait cependant ne
plaide pas moins fortement en faveur de notre thèse à
nous, à savoir que ce que nous revendiquions pour la
principale védique, c'est à dire l'unité d'accent du sujet
ou de l'objet + verbe, paraît déjà être un fait dans la
langue indo-européenne.

Cependant le verbe était pourtant accentué dans le
grec historique. Cette unité plus qu'ancienne se serait
donc de nouveau rompue (5)656 ? S'il n'y avait pas l'accent
grave du grec, nous aurions peine à répondre négativement.
Mais maintenant de trop nombreux enclinomènes (6)657
sont par trop significatifs à cet égard. C'est bien dommage
que l'opinion qui voyait dans cette βαρεῖα une
μέση, opinion admise presque unanimement par tous,
ainsi e. a. par G. Hermann, par Corsen, par Westphal,
par Kühner-Blass, ait été combattue ces dernières
années précisément par deux savants qui ont fait de
345l'accent grec l'objet de toutes particulières études :
Wackernagel (1)658 et Vendryes (2)659.

Je n'ai plus besoin cependant de revenir à cette
question, depuis que Hugo Ehrlich (3)660 l'a traitée encore
une fois et à fond (4)661 et qu'il a démontré avec évidence,
à mon avis, la vérité de ce que la constatation immédiate
des faits m'avait suggéré, à moi et à bien d'autres.
Dans les constructions comme : βασιλεὺς ἐγένετο, (κνίση δ')
οὐρανὸν ἷκε l'accent grave indique un accent secondaire,
entendez, la dernière syllabe des noms était plus élevée (5)662
que les deux premières, mais plus basse que la syllabe
accentuée des verbes. Elles formaient donc un seul
groupe de tons : une seule unité d'assentiment secondaire.
Que cette unité d'accent nous échappe, lorsque
l'accent historique tombait sur une syllabe précédente
du nom, se comprend facilement, vu que seul l'observateur
exercé
saurait alors démêler la différence entre
l'accent principal et l'accent secondaire. C'est tout comme
pour le súb vos plàco et le súpplico vòs dont nous avons
parlé.

N'étaient vraiment enclitiques en grec que trois présents
de l'indicatif : εἰμι, ἠμι et φημι (et pour le dernier
il faut encore excepter la deuxième personne du singulier).
Cela se comprend très aisément. D'εἰμι vu sa
nature pronominale. Φημι, ἠμι sont de petites phrases
enclitiques dont nous parlerons encore plus loin.346

406. Tout cela ressort bien clairement de la musique
des hymnes grecs. Car Ambros faisait remarquer à très
juste titre : “Die griechische Musik war für die Dichtung.
was die Polychromie für den griechischen Tempel war.
Wie diese in kluger und bescheidener Unterordnung die
Bauglieder mit leichter Nachhilfe belebt, so sollte die
Musik nicht das Wort des Dichters eigensüchtig verschlingen
oder sich eigensuchtig vordrangen, sondern
das Wort erst recht hell und klar ertönen lassen” (1)663.
La mélodie se réglait donc sur l'accent de hauteur des
paroles prononcées, et c'est pour cela que les fragments
qui nous sont parvenus ont une importance primordiale
pour la définition du vrai accent grec dans la conversation.

Or Wackernagel trouva dans les fameux fragments
d'hymnes grecs (2)664 que non seulement l'accent aigu
des mots coïncidait couramment avec la note la plus
élevée de la mélodie, et que le perispomène se chantait
sur deux notes dans une succession descendante,
mais de plus, que la syllabe affectée de l'accent grave
forme bien le point dominant de la mélodie du mot
auquel elle appartient, tout en étant le plus souvent
plus bas et jamais plus élevé que la syllabe initiale et
la syllabe accentuée du membre de construction qui
suit (3)665.

Ceci nous prouve que nous devons ajouter foi à celles-là
seulement des notions contradictoires des grammairiens
grecs, qui nous décrivent l'accent grave comme une μέση
et l'appellent de ce nom (4)666.

Que l'unité d'accent de certaines constructions grammaticales
fût sentie elle aussi, lorsque le premier membre
n'était pas un oxyton, et que par suite la notation
d'accent des Alexandrins nous laisse parfaitement en
panne, c'est ce qui ressort très clairement de l'étude
d'Hugo Ehrlich que nous venons de citer, du moins
347pour ce qui regarde l'adjectif + substantif. Ce savant
trouva que ce complexe syntactique était accueilli en
musique comme un seul mot n'ayant qu'un seul sommet
musical. Ce sommet se trouve nécessairement sur la
syllabe accentuée de l'un des deux mots, tandis qu'on
ne tient aucun compte de la syllabe accentuée de l'autre
mot. La concordance des matériaux en question rend
impossible tout doute raisonné. Je citerai seulement
deux exemples, pour plus de clarté :

image
γαυ-ρούμενον αὐχένα, ἀδά-μαντι : χα- λῖ — νῷ(1)667

Attiré par ces conclusions d'Ehrlich je me suis mis
à examiner par moi-même les constructions : sujet +
verbe et objet, ou complément + verbe et j'arrivai
à la même conclusion. Ces groupes sont traités eux
aussi comme un seul mot à un seul sommet musical.
Ce n'est pas l'endroit ici d'indiquer des matériaux complets ;
les exemples attireront immédiatement l'attention
et parleront clairement pour peu qu'on se donne la
peine de les observer d'un peu près. Je ne fais qu'en
citer ici un ou deux et des plus probants par le fait
qu'ils ne se soucient nullement de l'accentuation étymologique
des parties de construction moins fortement
accentuées :

image
τίκτουσιν ἐπήρατον. άμέ-ρᾱν | Ὅσον ζῇς348

On le voit. Tout comme on n'a pas tenu compte
dans les premiers exemples de l'accentuation γαυρούμενον
et χαλινῷ, de même τίκτουσιν, ἁμέραν et ὅσον n'ont conservé
qu'un faible accent secondaire, que la musique
pouvait parfois (1)668 négliger. L'unité d'accent se trouve
du fait prouvée péremptoirement pour ces groupes aussi.

Que la musique du Sāmavēda, qui nous a été conservée
dans de nombreux manuscrits, conduise à pareil
résultat, je ne saurais encore le supposer. Dr. R. Simon
de Munich qui s'occupe surtout de la musique de l'Inde
antique voulait bien me communiquer qu'on ne saurait encore
avoir de certitude à cet égard, vu le grand nombre
de faits qui restent à dégager des matériaux manuscrits
longtemps négligés, avant de pouvoir émettre sur cette
question un jugement qui soit fondé sur des données
suffisantes.

Cependant les exemples d'Hugo Ehrlich nous ont
conduit aux constructions nominales ou soi-disant ouvertes.

407. Pour cette question les preuves sont plus faciles.
Après tout ce qui précède il est clair pourquoi l'adjectif
en tête du groupe avait toujours en indo-européen
le ton sur la dernière syllabe (2)669. Ton montant : la
pensée est inachevée, indéterminée : γλαυκὸς οφθαλμός :
œil étincelant.

Mais ainsi s'explique aussi l'accent mobile des noms
dans la déclinaison, si nous constatons avec Hirt (3)670
que le cas oblique forme avec le mot principal suivant
un seul groupe.

L'exemple de tantôt peut se concevoir aussi d'une
autre manière, nous pouvons regarder γλαυκός comme
349génitif de γλαύξ et le traduire alors avec une précision
absolue par œil de hibou.

N. v. Wijk croit même que tous les adjectifs sont nés
ainsi des mêmes formes fondamentales que les génitifs
et à mon avis rien ne nous empêche d'admettre son
opinion.

Mais tous les autres cas obliques faibles formaient
une même liaison (1)671.

Gén. sing. : Διόσκουροι ; dat. sing. : ātmanēpada- ; instr.
sing. : vacā́stēna- ; loc. sing. : διίφιλος, asmē ́hiti- ; abl. sing. :
stōkānmukta- ; gén. pi. : apāṃnidhi- ; loc. pi. : apsúyōni-,
etc. (2)672.

Wackernagel (3)673 nous fait voir comment l'accent
s'est déformé et systématisé dans ces composés et dans
d'autres de même nature par toutes sortes de règles
secondaires.

408. Le nominatif et l'accusatif au contraire étaient
le plus souvent dans la phrase des mots indépendants.
Ils formaient primitivement un groupe à part ; la dernière
syllabe est par suite inaccentuée.

Le locatif singulier hésitait et cela ne saurait nous
surprendre, vu qu'il devait se présenter continuellement
dans la conversation ordinaire comme un assentiment
réel isolé (4)674. L'accusatif pluriel dans le sanscrit le
plus reculé transportait également son accent sur la
dernière syllabe. Cela se voit clairement dans la construction
existant déjà en indo-européen objet + verbe,
où le verbe était inaccentué du moins dans la proposition
principale. Le mouvement positif se continuait
donc jusque sur la dernière syllabe du nom. De même
en latin : Nous trouvons jusqu'à dix fois dans Plaute :
nugás-agìt, nugás-agìs, etc. (5)675.350

L'accusatif sing. devait se trouver dans le même cas,
mais continuait en outre de se présenter beaucoup plus
souvent comme mot-phrase, ce qui arrivait plus rarement
pour le pluriel par la nature même du nombre.

409. Mais ce ne sont pas seulement les nominatifs-génitifs
thématiques qui placés en tête du groupe font
fonction d'attribut, mais encore les radicaux féminins
en -iē comme nous le fait voir le gén.-sing. latin-celtique
des radicaux thématiques en ī : lupī́ pes. (Voir le § 116,
note 3.)

Mais les radicaux féminins en -i̯ē étaient aussi des
oxytons dans le soi-disant nominatif-singulier. Le lituanien
nous le prouve.

Nous avons donc ici le même rapport qu'entre férus
et θηρός.

410. Cependant l'accentuation finale des féminins ou
des neutres pluriels indo-européens en -ā est beaucoup plus
frappante et démontrée sous bien plus d'aspects. Ne
serait-il pas possible de prouver ici qu'ils s'employaient
en i.-e. comme attributs devant d'autres substantifs ?
Leur accentuation particulière se trouverait expliquée
du coup. Eh bien, je crois pouvoir produire cette preuve
que je prends dans le génitif gotique (pluriel) (1)676.

Rien n'a été plus embrouillé et obscurci par les théories
modernes sur la position finale que précisément ces
terminaisons.

411. Nous avons vu plus haut (§ 346) que les lois
sur la position finale sont une conséquence de la subordination
différenciante, suivant laquelle il ne saurait
éclipser aucune syllabe affectée soit d'un accent principal,
soit d'un accent secondaire. En traitant de la mutation
consonnantique en germanique nous verrons que la loi de
Verner ne peut pas être beaucoup plus ancienne que les
lois sur la position finale des voyelles. Comme la loi de
Verner suppose que l'accent avait encore la même
position qu'en indo-eur., je ne conçois pas ce qu'on
pourrait bien objecter à ce que le génitif en v.germ.
eût encore conservé pendant quelque temps un accent
351secondaire sur la terminaison. Mais non seulement il
n'y a rien qui s'oppose à cette hypothèse, il y a au
contraire beaucoup de choses qui exigent inexorablement
cette conclusion :

Les thèmes terminés par une consonne, où l'oxytonaison
i.-e. est établie. Le gotique seul nous offre
ici une voyelle syncopée, mais le v.isl., l'anglo-sax. et le
v.h.all. surtout ont ici fótar, fótes, nahtes, burges,
mannes, kustes, etc., empruntés à l'indo-eur. noktés,
etc. (1)677. Ceux-ci avaient donc une accentuation
finale en v.germ.

Les thèmes en e/o, dont il a existé probablement
un génitif en i.-e., ne différant du nominatif que par
l'accentuation (2)678. Eh bien a) dans tous les dialectes
v.germ. le s reste fricative sourde ; b) en got., en ags.,
en v.h.all., en v.s. la voyelle thématique n'est pas syncopée,
comme au nominatif (3)679 ; c) en v.h.all. et en v.s.
la voyelle thématique n'a pas passé à i mais est resté
e, alors que tous les e inaccentués y passaient pourtant
à i. Ils avaient encore donc eux aussi en v.germ. l'accent
sur la terminaison.

Pour les thèmes en -à, en -i et en -u, got. gibōs,
anstais, sunaus, il n'y a rien qui nous oblige à admettre
l'action d'une loi sur la position finale. Au contraire
ces terminaisons i.- e. à trois mores avaient encore trois
mores en germ., soit le “schwach geschnittenen Akzent”,
ce qui se constate clairement par la chute du s en
v.h.all. Cf. got. gibōs : v.h.all. geba avec le got. nasidēs :
v.h.all. neritōs et le got. anstais : v.h.all. ensti et le got.
sunaus : v.h.all. witō avec le got. bindais : v.h.all. bintēs (4)680.
Ils ont donc dû avoir encore eux aussi l'accent sur la
terminaison.

Appliquons ces données aux soi-disant génitifs pluriels
du gotique et nous voyons :352

got. dagē : v.germ. *đtagē ́ : i.-e. *dhoghē ́,
got. gibō : v.germ. *geƀṓ : i.-e. *ghebhā́ (1)681,

ces deux produits par la vṛddhi de potentialité (voir
§ 115) des bases *dhóghe et *ghébhe. Leur fonction de
génitif est aussi remarquable, mais tout aussi facile à
comprendre que celles des formes italo-celtiques en -ī (2)682.

Or comme le génitif précédait, en v.germ. aussi bien
qu'en i.-e., le mot qui le régissait, le ton montant (la
pensée est inachevée, indéterminée) s'explique tout seul :
c'est la série parallèle bien connue (3)683 : russe ózero : ozerá ;
lit. éžeras : ežeraí ; gr. φῦλον : φυλή, τόμος : τομή, νεῦρον :
νευρά ; skr. svā́danam : ἡδονή, etc.

412. Mais ne pourrait-on pas ramener tous ces tons
montants d'attributs et de génitifs placés en tête à un
automatisme psychologique plus général encore ?

Bien souvent déjà j'avais été frappé du fait que les
grammairiens de l'i.-e. croyaient devoir admettre déjà dans
les périodes les plus anciennes de la langue tant d'abstractions
verbales différentes. C'est là psychologiquement
parlant un phénomène vraiment très étonnant.
Car lorsque nous entendons les langues populaires actuelles,
nous y saisissons beaucoup de mots que les
grammairiens se plaisent à qualifier d'abstractions verbales,
mais toujours dans un sens très concret : grand
émoi, beaucoup de mouvement, etc., etc.353

Wunderlich lui a attiré quelque part dans “Der
deutsche Satzbau”, l'attention sur de très remarquables
évolutions de sens de ces soi-disant abstractions
verbales. Eustace Miles, dans un livre très peu judicieux,
mais qui fait découvrir cependant de temps à
autre de larges horizons (1)684, nous offre quelques significations
et comparaisons, qui firent naître en moi le
soupçon que toutes ces abstractions indo-eur. seraient
des mots-phrases aussi concrets que possible : des expressions
du plus simple assentiment réel, se compliquant
ou non d'un sentiment de satisfaction, de contentement.

Sanscrit dátram, en voilà un cadeau ! átram, voilà !
mange. Gr. χεῖμα, il neige ; τόλμα, hm, il ose ; ψεῦδός,
c'est menti. Sanscrit yáças, voilà qui est beau. Gr.
πλόος, naviguer, oui ! sanscrit váraḥ, choisir ! bhōjanam,
délicieux ; sádanam, s'asseoir, oui.

Voilà pourtant les seules significations dont on pourrait
avec quelque succès faire dériver, outre les vraies
abstractions verbales, tous les noms de lieu, d'instrument,
d'objet et d'agent.

Leur accentuation se trouve alors motivée : Ton descendant.

413. En regard de cela cependant il y a toute une
série d'oxytons parallèles qui tous ont cette particularité
commune, que contrairement à ceux que nous venons
de nommer ils ne forment pas une construction entière,
mais seulement une partie incomplète de construction,
que toutes sont des assentiments relatifs ou assentiments
potentiels, tandis que la série précédente ne contenait
que des assentiments réels absolus.

Τόμος : τομός, váras : varás, θάνατος : θνητός, ψεῦδος :
ψευδής, yáças : yaçā́s, dátram : dātā́, ἄροτρον : ἀροτήρ, χεῖμα :
χειμῶν, ἄετμα : αὐτμήν, syūma : ὑμήν, ádharam : adharā́d,
έπιζάφελον : ἐπιζαφελώς, etc., etc. (2)685.

414. Nous démontrerons plus loin en parlant de la
sémantique que les assentiments de potentialité aussi
354bien que les assentiments relatifs sont nés souvent par
différenciation de deux assentiments réels absolus réunis
en une seule construction
. Mais alors évolutions de forme
et de signification marchent parallèlement de la manière
la plus parfaite ; car par la réunion de deux barytons
en une seule construction la différenciation subordonnante
fait du premier membre un oxyton.

Tous les mots-phrases nominaux (qui plus tard devenaient
des Nominatifs, des Accusatifs, des Locatifs, etc.)
avaient en pré-indo-européen l'accent sur la syllabe
initiale.

Tous les sujets, les régimes, les compléments, les
attributs qui précédaient le mot principal, et les abstraits,
les collectifs et les féminins avaient en pré-indo-européen
l'accent sur la syllabe finale.

415. Il nous faut encore voir maintenant les applications
de la pause et de l'accumulation.

Une première conclusion toute trouvée c'est que les
vers, qui ont été suivis de temps immémeriaux d'une
pause, ne doivent donc pas nécessairement représenter
des unités psychiques. Or cette pause peut précisément
former le sommet d'un groupe ondulant ce qui explique
tout naturellement les enjambements et les rejets, comme
l'accent psychique sur la fin du vers (typique surtout
dans Horace). Mais les signes de la ponctuation ont
souvent exclusivement la même fonction et par suite
aussi la fonction d'accent.

416. Tous les hiatus grecs sont évidemment chez
les écrivains qui se sont fait de l'élision une loi, des
témoins irrécusables d'une pause. Et parmi ces pauses
il y en a indubitablement beaucoup qui ne séparent pas
deux groupes mais qui relient un seul groupe. Celui
qui ferait une étude de tout ce qui a été écrit sur
l'hiatus grec pourrait arriver — si l'impression générale
que fit sur moi la matière ne m induit en erreur — à des
résultats très significatifs.

417. Mais l'accumulation psychique nous révèle et
explique encore un autre phénomène général de l'accent.

Il existe une loi en grec qu'en cas d'élision d'une
syllabe accentuée, la syllabe qui précédait reçut cet
accent.355

Gr. ἑπτὰ ἠσαν : ἕπτ' ἠσαν ; πολλὰ ἐμόγησα : πόλλ'ἐμόγησα ;
λεπτὰ ἐγένοντο : λέπτ'εγένοντο ; δὴ ἔπειτα : δή'πειτα ;
μὴ ἔθιγες : μή'θιγες, etc.

Nous retrouvons le même phénomène en sanscrit :

ÇB. apsù antár devient ápsv-antár ; ēvá ētád : ē ́vāitad ;
stabhàna ā́ antáriksaṃ : stabhā́nàntāriksaṃ, dhruvṓ asi :
dhrúvōsi, brahmá asi : bráhmāsi, etc.

Et cela se comprend facilement : l'η de ἠσαν est dans
le mot ἑπτά après la première syllabe un élément étranger,
qui cause d'après le § 402 une inhibition et de là accumulation
justement au moment où l'élément étranger se fait
sentir
. C'est ainsi que la première syllabe reçoit un ton
plus élevé.

Ce phénomène s'observe aussi dans le corps d'un
mot, lorsqu'une syllabe accentuée tombe pour une
raison ou pour une autre : καρδία : lesb. κάρζα, ἀργυρίοί :
thess. αργύρροι, etc., lit. pasìeme : dial. pàs(i̯)eme, lit.
atsìeme : dial. àts(i̯)eme, etc., véd. mitriyas : ÇB. mítryas :
véd. manusíěṣu : QB. manúṣyēṣu.

418. Accumulation est encore la non-anastrophe (en
d'autres termes l'oxytonaison non historique) des prépositions,
quand un ou plusieurs mots intercalés les séparent
du mot principal auquel elles se rapportent. Le
mot intercalé fonctionne alors comme inhibition et c'est
ainsi que le ton s'élève sur la dernière syllabe. Ainsi :
ἀνὰ δὲ πτολίπορθος Ὀδυσσεύς ἔστη. Δαναῶν ἀπὸ λοιγὸν
ἀμῦναι, etc.

419. Je ne me serais pas tant arrêté à toutes ces
applications passablement peu importantes de la théorie
de la pause et de l'accumulation, n'était-ce une autre
catégorie de faits d'assez grande importance, qui ne
trouvent leur explication eux aussi que dans l'accumulation :
nous voulons parler de la loi de l'ordre des mots
que Wackernagel a formulée pour l'indo-européen.

Si j'ai bien compris Hirt, il conclut de ces faits à
l'unité d'accent du premier mot avec le ou les particles
atones qui suivent. Voilà qui est très juste, mais si incomplet
qu'il ne saurait nous donner une notion bien
claire du point en question.

Les exemples germaniques ga-u-laubeis, us-nu-gibip,
ga-u-hwa-sēhwi auraient pourtant dû lui apprendre que
la particule inaccentuée étendait les bras dans les deux
356directions, en avant et en arrière, de sorte qu'au lieu
de causer une séparation des divers éléments, il en est
devenu le chaînon tout comme les pauses traitées ci-dessus.

Rappelons-nous maintenant la différence que Svedelius
a établi entre la langue soignée des personnes cultivées
et la langue fruste du peuple : comment dans cette
dernière des mots de sentiment inaccentués tendent à remplacer
la pause plus on moins prétentieuse
(p. 343 ci-dessus),
et du fait se découvre la cause psychologique de la loi
de Wackernagel (1)686.

420. Qu'il nous soit permis avant de quitter l'accent
musical de faire une seule remarque afin de prévenir
tout malentendu et de formuler encore une fois et aussi
nettement que possible notre pensée fondamentale.

Nous avons vu que la définition donnée par Wundt
de la phrase portait à proprement parler sur une phrase
d'une certaine étendue sur une période scientifique en
allemand moderne. Eh bien, nous l'avons déjà dit :
elle aussi forme encore une espèce d'unité tertiaire. Il
y a cependant entre nos unités secondaires et les unités
tertiaires de Wundt cette différence fondamentale que
les nôtres sont assenties et voulues en une fois, d'un
seul coup et avec précision, de sorte que l'unité pénètre
essentiellement toutes les différentes parties subalternes.
Tandis que l'unité de Wundt ne forme qu'un vague
pressentiment de ce qui va suivre ressenti au début de
toute la série et puis un sentiment spécifique (entre les
unités secondaires) que ces pensées qui se succèdent
sont reliées entre elles plus étroitement que beaucoup
d'autres se présentant au gré du hasard.

Or s'il résultait de l'unité monarchique de l'adhésion
de nos groupes secondaires que toutes les hauteurs de
ton se dirigent les unes sur les autres de façon à former un
groupe composé, l'unité de sentiment des périodes tertiaires
de Wundt laisse à toutes les syllabes des unités secondaires
prises séparément leur hauteur secondaire, exception
faite pour la dernière syllabe. Car c'est ici que
le sentiment de l'association avec l'adhésion suivante commence
357à se faire sentir. Donc pour autant qu'on peut
y remédier encore : ton montant.

Un exemple linguistique (1)687 très typique se trouve
dans le style ampoulé des décisions et des pétitions :
Attendu que, considérant que… que… que… que…
les soussignés sont d'avis que, etc. Si maintenant on
lit pareil morceau à haute voix, le ton tout entier est
indépendant dans toutes ces subordonnées commençant
par “que” et nous avons ton descendant vers la fin et cela
jusqu'au dernier mot. Mais alors le sentiment d'association
à la phrase suivante s'élève et c'est ainsi que la
dernière syllabe monte.

Nous finissons ce chapitre en exprimant notre conviction
pleine et entière que tout en faisant abstraction de
beaucoup de choses qui devaient demeurer très hypothétiques,
cette étude ne laisse pas d'être bien incomplète.
Nous osons espérer cependant que bientôt les
recherches expérimentales de l'accent musical dans les
langues modernes viendront infuser une nouvelle vie
dans la tradition morte des langues anciennes.

L'accent temporel.

421. Je n'ai pu découvrir l'auteur qui le premier s'est
servi de ce mot ; toujours est-il que ce terme marque
un notable progrès dans la méthodologie de la linguistique.
Aussi longtemps en effet que nous ne verrons
avec les linguistes de l'école de Leipzig dans la quantité
changeante qu un effet secondaire de l'accent et du
ton, nous méconnaissons une partie considérable de la
nature rythmique des langues et nous nous condamnons
à ignorer systématiquement des séries entières
de phénomènes linguistiques ou à admettre les explications
de la toute puissante fantaisie qui ne recule
devant aucune difficulté.

C'était donc pour moi une véritable satisfaction que
de voir l'école française de Saussure-Meillet dans ses
études des dernières années faire continuellement mention
d'“accent temporel”.358

S'il est vrai comme nous l'avons vu plus haut, que
la quantité est souvent une conséquence de l'accent
d'intensité, il ne s'ensuit pas qu'il en est toujours ainsi.
Il est tout aussi certain que la hauteur du ton est due
bien souvent à l'intensité et personne cependant ne
songera de nos jours à attribuer à l'intensité tous les
phénomènes de l'accent musical. Cessons donc de faire
la même chose soit implicitement soit explicitement pour
la quantité. La science profite peu de ces suppositions
à bon marché (1)688.

Nous ne nous épargnerons donc ni les frais ni les
peines pour étudier la quantité en elle-même. Une
troisième série de phénomènes à côté de ceux de l'intensité
et de la hauteur musicale qui se comprennent
facilement maintenant, nous en dédommagera amplement.

422. Ici encore nous devons distinguer les consonnes
des voyelles. Parfois, à savoir quand la syllabe constitue
le facteur psychique, la quantité des consonnes peut
alterner suivant les circonstances avec la quantité vocalique (2)689.
La plupart du temps cependant elles forment
deux faits séparés.

423. Nous traiterons ici — comme nous l'avons fait
pour l'intensité et la hauteur musicale — surtout la quantité
relative ; puisque toutes ces particularités des sons,
prises absolument, diffèrent d'une personne à l'autre et
d'une disposition à une autre et que seules les relations
des phonèmes se succédant dans un mot ou dans une
construction font preuve d'une certaine constance.

Ou plutôt les relations ne sont pas même constantes,
du moins dans leur spécification numérique —
car la théorie des mores simplifie par trop la réalité
359— en fin de compte il n'y a de constant que le fait
d'être plus longue ou plus brève d'une seule syllabe,
voyelle ou consonne dans sa relation avec une ou
plusieurs autres syllabes, voyelles ou consonnes de la
même construction.

424. A. Dans l'accent temporel se manifeste de nouveau
la loi de la subordination différenciante.

Rousselot (1)690 l'a démontré cette fois encore expérimentalement

D'abord dans les groupes artificiels, puis dans les
constructions de la conversation soutenue. Le rythme
quantitatif apparut avec évidence dans les deux.

Les groupes pairs en effet présentaient presque sans
exception les combinaisons suivantes : ‿ — - , ‿ — ‿ — ,
— ‿ ‿ — , ou ‿ ́ ‿ — =. Les groupes impairs :
— ‿ — , ‿ ‿ — , ‿ — =, ou ‿ = —.

4° et 7° doivent être vraisemblablement mis sur le
compte de l'accent final français.

Rousselot ne se contentait pas cependant de mesurer
seulement les syllabes, il recherchait de plus aussi la
durée particulière des voyelles et des consonnes. Or il
se trouva que les deux fussent en mesure égale redevables
à la différenciation. Dans les syllabes allongées
par le rythme quantitatif la consonne aussi bien que la
voyelle parurent avoir une durée plus longue que dans
les syllabes qui précédaient ou suivaient.

425. C'est ce que nous trouvons aussi dans les langues
où l'accent de quantité est en vigueur. Nous pouvons
supposer a priori que ce sera là le cas des idiomes
dont l'accent d intensité est peu développé. Ainsi nous
trouvons dans les langues bantoues peu d'intensité mais
un accent temporel typique réuni avec l'accent musical (2)691.

Il nous est par conséquent permis de supposer a priori
la même chose en v.grec et en sanscrit.

426. Cette supposition se transforme en certitude
quand nous examinons la mesure du vers dans ces deux
langues, qui repose tout à fait sur l'accent temporel.
Donc l'un des deux : ou le vers en sanscrit et en v.grec.
360était un artifice non motivé, impopulaire et qu'on ne
pouvait goûter, ou il se fondait sur la langue vivante.

Mais la première hypothèse regorge de contradictions.
C'est donc la seconde qui est vraie ; et par suite l'accent
de quantité dans ces langues est un fait certain, indiscutable.

427. Mais alors il faudrait user d'un peu plus de
prudence (1)692 avec la soi-disant “metrische Dehnung”
ou allongement métrique, qui pour se présenter seulement
en vers ne devrait pas cependant être distingué
d'une façon aussi tranchante des allongements qui se
présentent dans la langue ordinaire.

En grec, où l'on fait un usage si fréquent du terme
en question (2)693, les textes poétiques sont tellement antérieurs
à tout ce que nous possédons en prose qu'il no
me semble nullement téméraire d'avancer que cet allongement
métrique pourrait bien avoir été courant dans la
langue journalière la plus ancienne selon les exigences
des syllabes environnantes de la même construction.

Si l'accent d'intensité change de place dans : entendez !
et entendez-vous ?, et l'accent musical dans Vat, er. et
dans : Va'ter und Mutter., pourquoi l'accent temporel ne
pourrait-il pas, dans la langue vivante, se transformer lui
aussi dans ἔμαθες et dans ἔργα κάκ' ἔμμαθες, dans ὑπερ et
dans ύπεὶρ ἅλα, dans ἐνι et dans εἰνὶ θύρῃσι ? D'autant plus
que Schulze, op. cit., réserve déjà la différenciation quantitative
pour “innerhalb desselben Wortes oder mehrerer
fine enge Einheit awmachender Worte
” en d'autres termes.
pour les constructions, ce qui n'aurait absolument pas
de sens, s'il ne s'agissait ici purement que d'un allongement
métrique (3)694.

428. D'autant plus que nous retrouvons dans la prose
de Démosthène, postérieure de tant de siècles aux
361textes en question, la même aversion pour trois syllabes
brèves se succédant dans une même construction, comme
le démontre d'une façon décisive “la loi rythmique” que
Blass (1)695 a exposée avec une élégance indéniable et
rapprochée de la métrique des auteurs tragiques.

429. D'autant plus qu'il nous faut admettre pour
tant d'autres cas en grec encore un allongement non-métrique
mais rythmique, comme de Saussure l'a déjà
démontré en 1884 avec sa perspicacité habituelle (2)696.

430. D'autant plus que, suivant le témoignage
d'Aristote, la langue attique parlée ondulait encore sur
un rythme temporel très sensible, de sorte que la succession
de deux syllabes brèves était l'exception (3)697.

431. D'autant plus, que l'allongement métrique se
présente également en védique (et ici encore pour éviter
même la succession immédiate de deux brèves), sans s'offrir
à nous sous un aspect aussi étrangement caractéristique
et si peu naturel (4)698, à cause de la prose ancienne que
nous possédons du sanscrit à côté de la littérature métrique.
Wackernagel fait remarquer très justement à propos
362de l'allongement métrique : “Ursprünglich ist die Dehnung
nicht eine Besonderheit der dichterischen Technik,
da sie bis in die klassische Zeit hinab auch in gewohnlicher
Prosa erscheint.”

432. D'autant plus que Meillet (1)699 et Wackernagel (2)700
ont démontré qu'il existait en sanscrit une même loi
rythmique en dehors de la contrainte métrique des vers,
tout comme de Saussure l'a fait pour le grec. Ils
bornent expressément cette loi au corps de la phrase
(lisez : “de la construction”) et rappelez-vous l'exception
du vocatif.

433. Eh bien, tous ces cas et beaucoup d'autres particularités
encore de la grammaire indo-européenne, que
je mentionnerai encore dans la suite, je voudrais les
résumer dans la loi temporelle rythmique, qui doit déjà
s'être fait sentir dans l'indo-européen primitif, à savoir :

Dans le corps de la construction on évitait la succession
de trois syllabes brèves en donnant à l'une
d'elles l'accent temporel rythmique, en d'autres termes,
en l'allongeant. Cet allongement se produisait souvent
aussi lorsque deux syllabes brèves se suivaient, à condition
cependant que la voyelle de l'autre syllabe brève
se réduisit à zéro.

Quelques exemples choisis parmi les plus généralement
reconnus pourront suffire ici :

κενϜότερος, –τατος | ἐλαφρότερος, –τατος en face de σοφώτερος, –τατος.
δουλοσύνη en face de ἱερωσύνη.
ἄλλοθι, ἄλλοθεν, πόσε en face de ἑτέρωθι, ἑτέρωθεν, ἑτέρωσε.
δώτωρ : δώτορος en face de δοτήρ : δοτῆρος.
plus tard : προπέρυσι, προτέλεια autrefois πρωπέρυσι, πρωτό(έ?)λεια.
ῑων : -ῑονος en face de -ῐων : -ῐωνος.
*ὀδοδα, *ὀλολα, *ὀποπα donnent ὄδωδα, ὄλωλα, ὄπωπα.
αραρίσκω, μέλει, etc. en face de ἄρηρα, μέμηλα, δηδέχαται, ἀκήκοα.
sanscr. purutama en face de véd. purūtama, etc.
véd. agnimát, víṣṇuvat en face de véd. hírīmat, viṣūvát, etc.
363skr. anurudh-, apijuv-, en face de véd. anūrudh-, apījuv-,
uparuh- | upāruh-,
Çatap. Br. -citika en face de Taittiriya S. tricitīka.
skr. açiçriyam, amimīlam, adu- en face de ajījanam, amīmaram, adīdṛçam,
druvam | avīviçam, ayuyūjam, etc. (1)701.
véd. mahā́manas, etc. en face de véd. máhikṣatra-, etc. (2)702.

Tous ces cas généralement reconnus (3)703 se présentent
dans le corps du mot. Il y en a d'aussi indiscutables
dans le corps de la construction, mais ils n'ont pas encore
été établis avec autant de précision, sujets qu'ils
sont à une variabilité plus grande. Cf. cependant pour
le skr. adha : adhā, tu : tū, su : sū et autres pareils
Wackernagel : Alt. Ind. Gr., I, p. 312. Dehnungsgesetz,
p. 12, sqq. il répète de nouveau : “bei engem Zusammenschluß
mehrerer Wörter”, non pas indistinctement à
n'importe quel endroit de la phrase par conséquent,
mais seulement dans les constructions, dans les unités
psychiques secondaires et s'expliquant donc parfaitement
d'après la loi de la subordination différenciante.

Si le dernier exemple cité mahamanas- : máhi-kṣatra-
renvoie à l'action de notre loi quantitative à l'époque
de l'indo-européen, nous verrons dans le § 487 encore
toute une autre série d'exemples frappants datant de la
période indo-iranienne.

434. Mais nous avons déjà vu en traitant de l'accent
d'intensité et plus particulièrement dans l'application
que nous en avons faite aux lois sur la syncope et la
position finale en germ. qu'une pareille tendance à la
subordination allant toujours de l'avant peut finir par
faire absorber une ou plusieurs parties subordonnées
dans la partie monarchique.

Nous voyons ici la même chose : la syllabe longue
peut faire perdre entièrement leurs mores aux brèves
qui la précèdent ou la suivent.364

Des exemples nous sont fournis avant tout par la
loi du degré long de Streitberg, en tant du moins
qu'elle ne conduit pas à une syllabe de trois mores,
car celle-ci appartient, comme nous le verrons plus loin,
à un tout autre ordre de choses.

435. Mon opinion est que dans cet allongement l'accent
musical n'est pas le facteur principāl. Et cela :

Parce que jamais on n'a pu se prévaloir nulle
part d'aucun allongement sous la seule influence de
l'accent musical. Le meilleur parallèle de l'allongement
i.-e. nous a été apporté par Hirt, IF. 7, p. 135 sqq.,
mais nous savons, et la chose a été démontrée expérimentalement
par R. Gauthiot : Etudes sur les intonations
serbes
, MSL. 11, 336 sqq. : que l'accent serbe est une
combinaison de l'intensité et du ton musical, de sorte
que le serbe bőg de bógos par l'analogie de tous les
autres exemples d'intensité ne peut être attribué qu'à
la seule intensité.

Parque jamais et dans aucun endroit il n'a été
démontré systématiquement pour l'indo-européen primitif
que la syllabe allongée avait, dans tous les cas
ou même dans la plupart des cas, le ton. Streitberg
l'a admis sur une communication orale que lui en
avait faite Michels, mais ce dernier ne s'est jamais
risqué à faire un examen approfondi des matériaux.
En outre l'article de Streitberg renferme plus d'un
exemple du contraire. D'ailleurs toute son argumentation
tend à démontrer au moyen d'une forme apparentée
l'existence, aux époques primitives, d'une syllabe brève
qui suivait, mais ce n'est pas nous faire admettre la
disparition de la syllabe brève et l'allongement de la
précédente comme une conséquence de l'accentuation
primitive de cette syllabe précédente. De plus il
commet à différentes reprises la faute logique (devenue
épidémique depuis) de déduire du degré vocalique la
place de l'accent musical en indo-européen, pour démontrer
ensuite combien le degré zéro ou le degré
long marchent d'accord avec l'accentuation la plus
ancienne. Le cercle vicieux, vieux comme le monde,
constitue toujours un danger menaçant presque inéluctable
pour tout progrès scientifique. Streitberg se voit de plus
forcé d'expliquer tous les allongements des degrés zéros par
365voie d'analogie ; une explication comme la nôtre, qui
ne réclame pas cette intervention, mérite évidemment
la préférence, surtout quand elle se trouve n'être pas
exclusivement glottogonique, mais s'appliquer encore
aux époques plus ou moins historiques.

436. Qu'on me comprenne bien. Je ne nie pas du
tout que le ton musical ne soit dans un rapport assez
étroit avec l'allongement — p. ex. un petit mot enclitique
de deux syllabes pourra perdre plus facilement
une de ses syllabes sans que l'autre ne s'allonge du
coup — ; je ne nie pas, en d'autres termes, qu'une syllabe
tonique n'ait pas plus de chance de s'allonger qu'une
syllabe atone précisément à cause de ce nouvel élément
d'énergie psychique ; ou autrement encore : je
ne nie pas que la syllabe tonique ne présente à
l'allongement une occasion parfaitement favorable ou si
l'on veut une occasion prochaine ; je nie seulement que
l'accent musical soit la cause de l'allongement.

La vraie cause de l'allongement c'est, à mon avis, la
tendance envahissante de la subordination différenciante,
agissant sur la quantité.

437. Mon meilleur argument, je l'emprunte précisément
à la restriction même grâce à laquelle Streitberg
a fait reconnaître universellement le degré long :

Il n'y a degré long que lorsque la syllabe elle-même
était ouverte, soit brève. Pourquoi cette restriction de
quantité essentielle, si la quantité elle-même n'est pas
la cause effective ?

Et il n'y a point d'exceptions à cette restriction !

438. Puis tous les exemples de degré long sont une
succession de deux, beaucoup même de trois syllabes
brèves ou davantage, alors que dans les premiers l'autre
syllabe brève tombe toujours.

439. Cependant quelques différences de forme semblent
s'expliquer par l'intonation seule. Ainsi : ἔλλοψ, αἴθοψ,
μῆλοψ, ἤνοψ, νῶροψ à côté de ὤψ, καλαῦροψ à côté de
Ϝρώψ, etc.

Je ferai remarquer en premier lieu que s'il y aurait
encore bien plus de ces cas, cela ne pourrait infirmer
notre thèse, étant donné que nous aussi nous avons
appelé le ton une occasion favorable ; et en second
lieu que tous ces exemples ont la première syllabe
366longue et que par suite ils n'ont pas l'accent de quantité
sur la deuxième. A cette lumière nous voyons, de plus,
clair dans μόωψ, ἑλίκωψ (1)704 qui d'après la théorie du
ton doivent être des exceptions ou de formation
analogique. Il y avait originairement deux ou trois
syllabes brèves, l'une d'elles s'allongeait — et c'est ce
fait que nous rencontrons donc encore aux époques
historiques — puis par une différenciation progressive
la brève qui suivait finit par se perdre, du moins dans
les groupes de deux syllabes (2)705.

440. Pourquoi la brève qui suivait et non celle qui
précédait ? Mais cette dernière pouvait tomber elle
aussi. Mais alors nous nous trouvons subitement devant
une tout autre question.

Les voyelles brèves précédentes se perdaient en grec,
en latin et en celte : gr. γενετήρ : γνητός, lat. nātus, gall.
-gnātus ; russe kolotï : gr. κλῆρος, lat. clādes, v. irl. clār,
plus clairement peut-être encore dans le seul grec
θάνατος : θνητός, gr. κάματος : κμητός, gr. άδάμας : ἄδμης,
ἔπορον : πέπρωται, ἔτορον : τίτρωσκω, etc. (3)706.

C'est ici surtout qu'il ressort clairement que l'accent
musical n'était pas la cause du degré long, puisque
précisément l'absence de tout ton secondaire sur la
seconde syllabe est essentielle aux formes RS.

A côté de cela il y a l'allongement de la première
syllabe en sanscrit et en lituanien : latin intrāre : lit.
tírti : skr. tīrṇá (-tarita) ; lat. sprēvi : lit. spírti : skr.
sphūrtiṣ (sphurita-) ; le fait est d'ailleurs très compréhensible
dans le sanscrit considéré en lui-même :
rōtum : rutá- mais bhávitum : bhūta- : ētum : itá- mais
367nayitum : nīta- ; kártum : kṛta- mais caritum : cīrṇá- ;
tantum : tatá- mais khanitum : khātá- ; gáṃtum : gatámais
bhramitum : bhrāṃta-, etc. (1)707.

De même par conséquent presque toutes les formes
V.II des bases dissyllabiques lourdes de Hirt.368

441. De Saussure cependant avait, dans sa loi rythmique,
donné comme moyen de différenciation de trois
brèves non seulement l'allongement des voyelles, mais
encore la syncope par laquelle la précédente devenait
369longue de position. Ainsi p. ex. ἐλθέμεν de ἐλυθέμεν à
côté de ἤλυθον ; skr. janma de janima, etc. (Meillet,
MSL. 12, 219-23).

Eh bien nous pouvons montrer dans l'i.-e. aussi des
cas de même nature.

On ne saurait en effet attribuer au hasard que, sur
370les 15 exemples que Meillet (1)708 donne des thèmes en -i
et en -u manifestant dans leurs cas faibles le soi-disant
degré zéro, deux seulement ont une syllabe radicale
longue., >

Ainsi *pek̂eos devint pek̂os, paçvas, etc.

442. Mais nous voyons encore cette différenciation (2)709
dans les mots n'ayant que des syllabes longues. Les
mots à trois syllabes longues ont presque exclusivement
dans l'épopée grecque l'accentuation : — ́ — — ́. Donc :
Καλυψὼ δῖα θεάων, mais non Δημήτηρ δῖα θεάων ; νυόν
ἀνδρῶν αἰχμητάων, mais non αἰχμητὴς καὶ νυὸν ἀνδρῶν.

Meillet conclut de ceci à l'existence d'un accent
d'intensité lié à la quantité. Pour moi je ne vois pas
bien la nécessité de cette conclusion.

Si nous songeons que la différence des quantités différenciées
n'a absolument pas pu être aussi simple qu'on
veut bien le croire quelquefois par une interprétation
par trop servile de la théorie existante des mores ;
lorsque nous voyons plus loin que selon toute apparence
les syllabes indo-européennes de trois mores dans le mètre
grec ne montrent rien qui diffère des longues à deux
mores, il n'y a rien qui s'oppose à ce que nous admettions
pour les mots à trois syllabes longues le schéma
suivant : = — =, en d'autres termes à admettre que
l'accent de quantité tombait toujours sur la première
ou sur la dernière. D'autant plus que l'alternance de
-σσ- sous l'ictus et de -σ- devant l'ictus (p. ex. ὀπίσσω
Γ 311, mais ὀπίσω Γ 218) considérée en elle-même
prouve seulement que la syllabe affectée de l'ictus avait
une quantité plus grande que les autres.

Surtout quand nous voyons que la même rythmisation de
trois syllabes longues existe aussi en sanscrit : véd. amīvăhā́ :
ámīvā ; grīvădaghná : grīvā́- ;iṣīkătūla- :iṣīkā- ;lakṣsmĭghnī- :
lakṣmī̃- ; gáurĭvīti- : gaurī́ ; skr. class. mālăbhārin : mālā,
etc. (3)710 ; cette abréviation se présentait plus tard aussi par
analogie avant ou après les syllabes brèves. Cette règle
ne serait-elle pas indo-européenne ? Du coup on aurait
371trouvé la raison pourquoi dans toutes sortes de langues
i.-e. les thèmes en ā se confondaient si souvent avec
les thèmes en o dans le premier membre des composés.
L'état primitif persistait évidemment le plus longtemps là
où l'accent de quantité durait davantage : en indo-iranien
et en grec, plus mélangé en latin et en lituanien, tout
à fait obscurci par l'analogie en germanique, en celtique
et en slave (1)711.

443. Mais les mots de deux syllabes longues manifestent
eux aussi une constance remarquable à avoir
l'ictus sur la première. Il ne tombe sur la seconde
quand il forme avec d autres mots “un groupe phonétique”
disons une construction, ainsi A 88, οὔτις ἐμεῦ
ζῶντος, A 129, πόλιν Τροίην, etc. (2)712.

444. Ici encore la construction est clairement l'unité,
dans laquelle agit la différenciation quantitative. On le
voit le plus clairement dans la preuve vraisemblable de
la règle rythmique i.-e. formulée par Meillet (3)713. D'après
cette règle il y aurait degré zéro dans chaque syllabe
brève immédiatement suivie d'une longue. Que celui
qui veut en savoir davantage consulte l'auteur cité. Pour
moi je me contente de le citer seulement. Nous troublerions
notre ordre méthodique à vouloir traiter en détail
les matériaux dont il s'agit.

J'ajouterai seulement que cette action de la différenciation
de quantité a été démontrée expérimentalement,
pour le français moderne du moins, par Rousselot (4)714.

“Les voyelles naturellement brèves sont fort diminuées
devant les longues”, elles n'ont en moyenne d'après les
courbes que le tiers de la durée qu'elles ont dans des
mots de longueur égale devant une syllabe brève.

Finalement cette différenciation se retrouve aussi dans
le développement historique de la langue latine. Qu'on se
rappelle seulement le lat. positus : praestō, validus :
372valdē ; anitis : antae ; avidus : audēre ; mōtus : mutāre (1)715.
Je crois que pour les prākrits aussi Pischel (2)716 aura
de la peine à expliquer les différentes syncopes et absorptions,
sans mettre en ligne l'influence de la différenciation
de quantité.

445. La différenciation de quantité dans les groupes
doit enfin se retrouver encore dans la littérature
védique. Je ne saurais cependant produire que trois
exemples grecs.

Ἄρες Ἄρες βροτολοιγέ, μιαιφόνε, τειχεσιπλῆτα. E. 31.
λευκὸν καρὸν ἔχοισαν, ἴσον κάτω, ἶσον ἄνωθεν. Théocrit. 8, 19.

D'aucuns ont voulu expliquer ce dernier exemple par
la confusion des deux dialectes par Théocrite, fait que
personne n'ignore. D'autres ont cru y voir un degré d'apophonie
ou même y découvrir une étymologie différente.
Tout cela peut être vrai, mais on n'a pas expliqué pour
cela pourquoi ces deux mots dialectiques, pourquoi ces
deux apophonies. pourquoi ces deux étymologies différentes
se suivent ici immédiatement d'une façon si
remarquable. En fin de compte je crois de même que
dans le proverbe grec bien connu πᾶν ἤθος διὰ ἔθος la
liaison de deux idées apparentées doit avant tout sa
concision artistique à la différenciation de quantité sentie
distinctement.

446. B. L'accent temporel et l'inertie psychique.
Le plus clair exemple que nous en ayons c'est l'inertie
de quantité que nous trouvons en attique et qui a été
masqué jusqu'à nos jours par les linguistes qui l'appellent
encore continuellement du nom naïvement savant
de métathèse quantitave. Les grecs d'autrefois l'appelaient
eux, ὑπερβίβασμὸς τοῦ χρόνου (Choirob. 159, 16,
Hérod. 2, 625, 15). Hom. Λᾱός : att. λεώς ; hom. τεθνηότος :
att. τεθνεῶτος ; hom. πόληος : πόλεως : *στήατος : στέᾱτος ;
hom. ἧος : ἕως ; ἠ ἄν : ἔᾱν, etc. (3)717. Τῆος engendra par
inertie τήως et l'action de l'inertie s'étendant il y eut,
la différenciation ayant été contentée à son tour, τέως,
373tout comme le svarita du sanscrit s'élevait au dessus
de l'udātta et la deuxième syllabe brève acquit en
Bohème et en Télémarque plus d'intensité que la
première.

Nous voyons le même travail de l'inertie, mais d'une
façon moins générale dans la quantité des consonnes,
ainsi lat. Thallusa : Thalussa, etc. (1)718.

447. Un deuxième exemple nous ramène probablement
à l'indo-européen primitif : les éléments dont on
peut affirmer avec certitude qu'ils avaient originairement
une more vocalique conservent leur quantité première
après une syllabe relativement longue, tandis qu'elles
se consonnifient après une syllabe relativement brève :
skr. satyá- : naptiya- ; zd. haiþya : dāitiya ; got. sunjis :
hairdeis ; got. nasjis : sōkeis ; lat. capis : audīs ; lat.
pascuus : arvus ; véd. -ṛṇván : -arnuvántas ; skr. hinvánti :
dabhnuvanti, etc. (2)719.

448. En latin où, comme nous le voyons, cette tendance
a été longtemps active, nous en trouvons encore un
exemple remarquable : je veux parler des brèves bréviantes.

Ici encore on croyait au commencement se trouver
en présence d'une liberté métrique comme on l'avait
cru pour l'allongemement, mais un examen plus approfondi
a démontré cette fois aussi qu'il y avait là un
phénomène psychologique naturel emprunté à la langue
vivante (3)720. Ici encore on constata après une étude
consciencieuse que cette abréviation ne se bornait pas
au mot seulement, mais pouvait faire sentir son action
dans la construction aussi (4)721.

Je qualifiais ce phénomène de remarquable, parce
que nous voyons l'inertie d'une syllabe apparemment
374moins énergique exercer son action sur une plus énergique ;
ce qui serait diamétralement opposé à la théorie
psychologique.

Cette contradiction cependant n'est qu'apparente, puisqu'il
nous faut songer que seule une syllabe initiale,
qui avait donc en vieux latin une espèce d'accent d'intensité,
était capable de cette action d'inertie dans le seul
mot. Dans la construction elle se présentait aussi exclusivement
après une brève accentuée, ainsi il y avait
un accent logique dans : Bene hercle facitis ét ă me
initis gratiam ; et une accentuation de vers (ton initial)
dans : út haĕc inveniantur hodie esse hujus filiae
(Plautus-Asin. 59 et Poen. 1171 (1)722.

449. C. L'anticipation est assez rare pour l'accent
temporel. Dans le § 354 nous avons déjà eu l'occassion
d'en indiquer une conséquence compliquée.
Nous tâcherons d'en donner ici deux exemples caractéristiques (2)723.

Et d'abord j'y comprends les thèmes verbaux en -ā
ayant la voyelle thématique longue. Ainsi lat. cēlāre,
à côté de dicāre ēducāre, calāre, parāre, etc. v.sl. mĕētati,
à côté de dĭrati, pĭrati, gunati, sŭvati, etc., à côté du
gr. μνᾱομαι, arm. mnam, skr. gṛbhāyati.

450. En second lieu les féminins (3)724 indo-iraniens en
-ānī, ārī, -āvī à côté de ceux en -nī, -rī, -vī, des thèmes
en -an-, -ar-, -av-. Skr. nā́ri- : dā́trī- ; zd. ahurānī- :
sunī- (skr. çunī́) ; skr. gurvī : manāvī́, etc.

Ces deux cas renvoient évidemment à une action de
notre loi du temps pré-i.-e. lorsque le degré normal
ou bien s'abréviait par différenciation devant une longue
(§ 444) ou bien s'allongeait par notre anticipation (4)725.375

451. Schulze (1)726 a réuni plusieurs exemples ressemblants
pour les consonnes : lat. Ofellio : Offelio ; gr.
θαλάσσα : θάλλασα ; Ἀπελλῆ : Ἀππελῆ ; Ὑμηττῷ : Ὑμμητῷ ;
Φακοῦσσα : Φάκκοὐσα ; lat. flagellum : gr.m. frággelon,
etc. Le déterminant a été affaibli plus tard ici également
par la différenciation comme au § 446.

452. Mais ce pourraient être là des anticipations
écrites. Je me suis surpris moi-même à différentes
reprises écrivant vṛrdhi au lieu de vṛddhi et d'autres
lapsus de nature pareille (2)727. Meringer a consigné
lui aussi un fait semblable (3)728 : peritt… au lieu de
peritissimus. Sans vouloir étudier laquelle de ces deux
explications est la vraie, je constaterai seulement que
dans les représentations graphiques aussi, comme dans
les représentations orales et auditives, une consonne
double n'est autre chose qu'une consonne avec beaucoup
d'énergie, qui selon le cas peut se déplacer sur
une autre représentation graphique.

453. D. Naturellement les relations de l'association et
de l'accent temporel sont des plus fréquentes.

Je me restreindrai cependant à quelques analogies
dans des groupes des quantité, vu que celles-ci ont exercé
une influence très profonde sur la structure linguistique
de certaines familles de langues.

C'est surtout dans les noms de nombre que cette analogie
du nombre des syllabes se constate avec évidence (4)729.

Eh bien c'est à une pareille assimilation mais d'une
étendue beaucoup plus considérable que revient probablement
aussi l'isosyllabisme (5)730. C'est ainsi que les langues
isolantes de l'Asie orientale ont réduit tous les mots
376dissyllabiques au niveau de la grande majorité des mots
monosyllabiques ; c'est ainsi que les langues sémitiques
ont mesuré toutes leurs racines sur la trilittéralité traditionnelle.

454. E. Finalement quand subordination, anticipation
et inertie travaillent avec un parfait ensemble, il y a de
nouveau : l'art.

Subordinations dans les pieds isolés : iambes, trochées,
dactyles, spondées et anapestes.

Anticipation et inertie des pieds dans le vers.

Tout ce qui a été remarqué à propos du vers d'intensité
sur les constructions, s'applique également
ici (1)731. Nous en avons déjà vu un exemple frappant
dans la restriction de l'allongement métrique au “même
mot ou à plusieurs mots qui forment ensemble une
nouvelle unité”.

Le vers indo-européen avait avant tout un rythme de
quantité (2)732. Meillet cite à propos la définition de Platon
(Convivium 187 B) : ὁ ῥυθμὸς ἐκ τοῦ ταχέος καὶ βραδέος
διενηνεγμένων πρότερον, ὕσθερον δὲ ὁμόλογησάντων γέγονε.
En vertu de cette connaissance nous nous sommes permis
d'attribuer à l'accent de quantité certains phénomènes
d'allongement et d'abréviation indo-européens.

455. Pour ce qui regarde les particularités caractéristiques
et en premier lieu la signification primitive de
l'accent de quantité, nous devons être passablement brefs,
puisque la voyelle et la consonne allongées ne sont
autre chose qu'un redoublement, une action typique de
l'inertie, que nous ne pourrons traiter que plus loin.

Cependant ce qui est spécial ici, doit avoir sa place
ici et voilà pourquoi je donnerai le résumé de ces faits,
en renvoyant à la sémantique générale ceux qui désirent
voir la chose traitée dans son vrai milieu.

Eh bien, Pott a déjà fait remarquer que le redoublement
qui communique le plus souvent à la signification un
renforcement emphatique… a quelquefois aussi la signification
“des Schillerns, Ähnelns, des nur hin-und herschwankenden
Herumspielens”, d'un affaiblissement “wie
377das deutsche -lich, etwas”, p. ex. 't is maar zoo zoo :
(comme ça comme ça), la la c'est passable, etc. (1)733.

Mais notre adhésion potentielle qu'est-elle autre chose
que l'assentiment même de “quelque chose de ce genre,
ou quelque chose qui y ressemble, en dépend, se joue
tout autour, so etwas ?”

Mais alors toute vṛddhi s'explique.

Nous avons déjà vu ci-dessus dans les §§ 115, 120,
combien capricieusement c'était tantôt la syllabe radicale,
tantôt la syllabe finale ou suffixale qui s'allongeait
sans la moindre différence de signification sensible. Nous
comprenons maintenant. Peu importe que l'hésitation
paraisse au milieu ou à la fin du mot. Le mot doit
être sensiblement allongé, voilà le point important.

456. Et cela s'est passé non seulement aux temps
préhistoriques, mais cela se voit encore maintenant ça
et là dans les langues vivantes. C'est ainsi que les
Anglais emploient à côté de l'allongement emphatique
grët-grand : grëët :immensément grand (qui explique aussi
la voyelle longue de cān't, shān't et dōn't) un allongement
pour exprimer le “schwankend herumspielen”, p. ex. a
little : a leetle = “a jocular imitation of a hesitatiny
or deliberately emphatic pronunciation of little” NED.
in voce leetle (2)734. C'est ainsi qu'en néerlandais on exprime
la notion peu nette d'un certain, quidam, aliquis par l'addition
d'un ə̄, surtout dans l'expression eenə̄ Mijnheer X.

Beaucoup des allongements dynamiques des dialectes
allemands, dont il existe déjà une vaste bibliographie (3)735,
doivent certainement s'expliquer par l'emphase, tout
378comme la diphtongaison sicilienne étudiée par Schneegans (1)736.
Je crois cependant que des recherches plus
sérieuses feraient découvrir ici encore beaucoup d'exemples
de vṛddhi. Nous en avons d'ailleurs une preuve
convaincante pour l'allemand et le néerlandais. En
effet les soi-disant “Streckformen” ou formes allongées (2)737
que sont-elles d'autres ? Certes il y en a
plusieurs parmi elles qui ressemblent davantage à un
redoublement intime ; mais à côté de celles-ci il y
y en a beaucoup d'autres où il n'est nullement question
de redoublement de consonnes : la partie intercalée n'est
autre chose qu'une succession des Lall-Laute les plus
faciles à prononcer dans cette position déterminée de
la bouche. Le seul fait psychologique, c'est l'allongement,
comme Schroeder le fait déjà entendre rien que par le
titre de son ouvrage. La signification aussi de beaucoup
de ces formations s'accordent merveilleusement avec notre
vṛddhi (beaucoup d'autres sont purement emphatiques).
Tout le monde peut le soupçonner après avoir passé
en revue les matériaux réunis par Schroeder et en acquérir
sans trop de peine la certitude pleine et entière
en étudiant les exemples que lui offre son propre dialecte (3)738.

457. “Was die sprechende Stimme in ihren Modulationen
ausdrückt, sind jene seelischen Stimmungen,
die die Einzelvorstellung begleiten. Weil und insoweit
diese Stimmungen von der Welt der Objecte abhängig
sind, kann ihr Ausdruck mittelbar zugleich objective
Bedeutung erlangen ; was mich sehr erschreckt, wird
sehr schrecklich sein ; was mich zögern macht, wird noch
im Ungewissen schweben
. Wo aber der Ton meiner Stimme
fragend, bittend, befehlend ist, da muß er als unmittelbare
379Äußerung syntaktischer Kategorien anerkannt
werden” (1)739.

L'objet potentiel “im Ungewissen schwebend macht
mich zögern” et de là le plus ancien allongement du
mot, de là la vṛddhi primaire.

Finalement, les psychologues ont essayé par les fameuses
expériences sur les réactions de connaître le
temps exact qu'il faut à l'intelligence pour ses différents
actes. Quand il s'agit d'opérations psychiques plus ou
moins compliquées, parmi lesquelles il faut certainement
compter notre vṛddhi potentielle ainsi que notre adhésion
emphatique, la réaction dure un temps sensiblement
plus long. Certes ce serait une tentative séduisante
que de prouver que la durée plus longue du mot allongé
correspondait précisément au retard de la réaction ainsi
compliquée. Les faits que j'ai à ma disposition n'y contredisent
nullement. Je m'en remettrai cependant à la
décision d'un expérimentateur plus exercé.

458. Une particularité typique qui distingue nettement
l'accent temporel de toutes les autres qualités des
phonèmes, consiste en ceci : toutes les constructions ont
la tendance d'exiger à peu près la même durée absolue
de temps. A la lumière de cette vérité il nous est permis,
à condition de laisser de côté les significations
secondaires et les comparaisons prématurées, de donner
en toute sécurité à notre construction le nom de Sprechtakt,
soit groupe de souffle.

Miss Soames avait déjà (2)740 remarqué que nous avons
une tendance à rendre égale la distance de temps entre
deux syllabes à accentuation forte et à allonger dans
cette vue les syllabes intermittentes quand elles sont
en petit nombre et à les abrévier quand elles sont en
grand nombre. Tout le monde voit en quoi cette définition
diffère de la nôtre, vu que l'accent d'intensité
peut changer de place dans chaque construction.

Aussi Jespersen (3)741 corrige-t-il cette inexactitude en
posant que : celui qui parle accélère le mouvement de
sa parole quand il sait devoir émettre encore une longue
380série de sons, ce qu'il fait de préférence tout d'une haleine
Cela se voit surtout dans les incidentes de peu de durée,
comme p. ex. “Avec une voix remarquablement claire.
pour ne pas dire argentine”, etc.

459. Ces observations cependant, que seuls les phonéticiens
les plus exercés étaient à même de saisir,
n'ont obtenu pleinement droit de cité dans la science
qu'au moment où des expérimences psychologiques les
ont confirmées et fondées en raison.

Et cela en premier lieu, d'une manière générale par
Bolton (1)742.

Bolton découvrit que la réunion subjective d'impressions
acoustiques qui se suivaient régulièrement en
groupes rythmiques se trouve en rapport étroit avec
la rapidité dont elles se suivent. Le temps est-il lent,
on réunira peu de ces impressions ; est-il rapide, on en
réunira beaucoup et cela dans des proportions passablement
constantes : de sorte que la durée totale de
tous ces groupes demeure constante, soit un peu plus
qu'une seconde. Il va de soi que toutes sortes de
différences individuelles et accidentelles sont possibles ;
on peut cependant montrer des minimums et des maximums
assez rapprochés que l'individu normal dépasse
rarement. Voilà pour la perception.

460. Or Sievers faisait remarquer à Meumann (2)743
qu'il en est de même pour tous les mouvements spontanés.
Demandez à quelqu'un de battre ou de frapper
successivement (mais avec quelque arrêt entre chacune
évidemment) une mesure de 2/4, une de 3/4, une de 4/4,
une de 5/4 et une de 6/4 et cela dans le temps qui lui
plaise davantage, toute pensée à une mélodie déterminée
étant écartée. Vous trouverez qu'il accélérera le tempo
continuellement et en proportion, de façon que le produit
de la durée d'un coup et du nombre des coups
restera à peu près constant ou du moins ne s'accroîtra
que très, très lentement et d'une façon peu appréciable.

461. Je ferai seulement remarquer que j'ai constaté
après une petite série d'expériences que l'unité de ces
381mouvements objectivement rythmiques dure considérablement
plus longtemps, quelquefois même deux fois autant
que l'unité des perceptions subjectivement rythmiques :
soit en moyenne deux secondes.

Ceci s'accorde avec la différence de temps que
M. Keiver Smith a remarquée entre la durée des mouvements
rythmiques réglés spontanément et ceux produits
par le métronome (1)744.

462. Cela s'appliquerait-il aussi aux mouvements de la
parole et les phonéticiens auraient-ils raison ? Oui (2)745.

Rousselot trouva dans ses expériences sur la quantité
que la durée des voyelles aussi bien que celle des consonnes
est en raison inversement proportionnelle avec
la longueur de tout le groupe (3)746 ; et il ajoute pour les
voyelles cette conclusion remarquable que les longues
sont, selon toute apparence, beaucoup plus exposées à
la réduction que les brèves, puisque la différence aussi
entre les longues et les brèves reste inversement proportionnelle
avec la longueur de tout le groupe, de
sorte que déjà dans les groupes de quatre syllabes, les
longues et les brèves semblent se trouver sur une même
ligne (4)747.

Mais toutes les unités linguistiques psychiques, en
d'autres termes, toutes les constructions seront elles pour
cela de longueur égale ?

Une expérience journalière nous fait répondre négativement
à cette question. Il n'y a pas à dire, “Bien
ça” p. ex. est plus bref que “Combien de fois est-ce
que je vous ai dit cela ?” Et néanmoins les mesures
prises par Rousselot (5)748 nous montrent qu'il y a en
382nous une tendance et une tendance puissante à les
rendre d'une longueur égale. Il n'y a que très peu de
constructions dont la durée reste en deçà d'une seconde
et il y en a encore moins qui dépassent la durée de
deux secondes.

J'ai divisé en constructions les textes mesurés par
Rousselot, j'ai vérifié leur durée pour en donner ici
quelques exemples ; les chiffres indiquent des centièmes
de secondes.

Entends-tu chanter ce coucu 155 ; Je puis essayer
quelque coup 145 ; La mienne ne scie pas du tout 146 ;
Je voudrais qu'il fût étripé 147 ; Qu'a-t-il fait ton pépé
140 ; Ma chausse est trop épaisse 149 ; Force un petit
par en sus 160. Voilà à peu près la durée moyenne.

Voyons maintenant quelques constructions de moins
d'étendue : Avec du miel 106 ; Prête-me ta scie 111 ;
Ça ne fait pas bon 103 ; Il est content ta 97 ; Une
s'étouffa 87 : Pipe-s-y 74 ; etc.

Voici pour finir, quelques longues : Happer un pot
ça n'est pas difficile 208 ; Qu'as-tu fait de tes petites
chattes 180 ; On dit que les feuilles de ronces étaient
bonnes aussi 204 + … ? : Je prendrais bien un lait de
poule aussi 170 ; etc.

Il me semble que ces faits sont déjà assez significatifs,
mais j'espère pourtant que ces expériences si
simples seront reprises bientôt sur une échelle plus large
pour qu'on voie exactement jusqu'où va la force réductrice
des constructions longues et quelle est la force
extensive des constructions brèves.

463. En tout cas le mètre naturel des poètes
comiques et tragiques latins, ainsi que les inscriptions
en cette langue fournissent un argument historique en
faveur de notre thèse. N'est il pas absurde de remplacer
par des apostrophes toutes ces petites voyelles
apparemment négligées, de façon à rendre le vers littéralement
impossible à prononcer ? Non, toutes ou presque
toutes les articulations étaient conservées, les consonnes
comme les voyelles, mais toutes étaient abrégées dans
des constructions d'une certaine étendue de sorte que
les syllabes longues (elles l'étaient soit par la voyelle
longue, soit par une consonne double) devinssent brèves et
les syllabes brèves plus brèves encore. On a vu dans le
383vers de Plaute une transition du rythme temporel vers
le mètre d'intensité. Rien n'est moins exact. Au contraire :
le vers latin populaire repose uniquement sur la
quantité, mais sur une quantité qui ne se laisse pas
ramener aux petites règles bien simples de nos prosodies,
sur une quantité qui se moque de la linguistique
officielle et des modèles grecs, il repose sur la quantité
de la langue vivante et malléable du peuple, la
seule quantité vraie, ignorée des philologues. Peu à peu
cependant la lumière commence à pénétrer dans cette
question obscure (1)749.

Et il viendra un moment où la comédie latine sera
d'une utilité inappréciable pour la détermination des
constructions dans le latin populaire.

464. C'est donc à bon droit que Meillet a recommandé
à différentes reprises d'une façon générale de ne
point perdre de vue dans l'évolution historique des sons
la longueur du mot dans lequel ils se trouvent. Ajoutez
le terme de “construction” à celui de “mot” ce que
Meillet (1)750 d'ailleurs indique déjà lui même, et la règle
est complète.

L'accent de timbre.

465. Je traite ici du timbre des sons parlés, mais non
pas, comme d'aucuns pourraient le croire, des seules
voyelles. Les consonnes ont bien souvent elles aussi un
timbre qui leur est propre. Qu'est-ce en effet que le
mouillement des liquides, des nasales et des explosives
si non le timbre i et qu'est-ce que l'arrondissement des
lèvres pour les labiovélaires et les labiodentales si non
le timbre u ?

Mais ce qui plus est, les différences du lieu d'articulation
des consonnes produisent les différents degrés du
timbre. Les labiales, les dentales et les gutturales
correspondent pour une grande partie à la série des
voyelles u, i, a.

466. Pour ce qui regarde la nature physique du
timbre on ne saurait presque rien avancer de positivement
384certain
. Certes il doit y avoir un fond de vérité
dans les hypothèses de Helmholtz, de Hermann, de
Marage, etc., mais où et jusqu'à quel point ? Tant que
nous ne pourrons pas découvrir la différenciation mathématique
des vibrations de l'air pour les différents types
de voyelles, nos connaissances sur ce point demeureront
à l'état de suppositions. Y a-t-il chance au moins que
cet ordre de choses se change bientôt ? “J'ai déjà plus
de600courbes différentes d'ā”, m'écrivait le Dr. Struycken,
“où personne ne se reconnaîtra à moins de découvrir
un artifice qui simplifie l'analyse mathématique. Notre
ouïe, malheureusement pour le cas qui nous occupe, est
infiniment plus sensible que nos meilleurs instruments
optiques, de sorte que nous entendrons toujours nombre
de choses que nous ne verrons au grand jamais.”

467. La définition physiologique ou génétique des
voyelles a fait bien des progrès dans les dernières dizaines
d'années, de sorte que nous pouvons ici affirmer
en connaissance de cause et nous baser sur des résultats
acquis et réels.

Il va de soi qu'il ne rentre pas dans le cadre de cet
ouvrage de résumer ici les vastes études de détails qui
ont été faites sur ce sujet (1)751. Je me contenterai donc
de renvoyer aux manuels phonétiques. Ceux qui désirent
en prendre rapidement connaissance feront bien de
se servir des diagrammes intuitifs du Dr. Lloyd qu'on
peut trouver e. a. dans Vietor-Rippmann (2)752.

468. Voici en quoi consiste une distinction caractéristique
du timbre, qui de sa nature forme la transition
entre une qualité de son et un son autonome : La différenciation
subordonnante continue d'exister à travers
tous les siècles, de façon cependant que le mode de
subordination change assez pour que, sous l'influence
des autres accents, ce soit tantôt le timbre aigu, tantôt
la voyelle prononcée avec une ouverture large de la
bouche, tantôt celle prononcée avec une ouverture plus
385étroite qui paraissent au premier plan comme porteurs
d'accent. Tout cela nous le comprendrons graduellement
en détail. Il me fallait cependant insérer cette
remarque ici parmi les notions préliminaires à cause de
sa portée générale.

469. A. Eh bien, parmi les différents effets de la
subordination différenciante celle du timbre occupe une
place très importante.

Nous en voyons des exemples tout trouvés dans la
diphtongaison des voyelles longues.

Car les recherches expérimentales des dernières années
ont beau avoir démontré qu'une voyelle et une consonne
longues ne sont point ordinairement deux fois aussi
longues que la brève correspondante ; il est cependant
toujours un fait que souvent un naïf observateur sent
en parlant et les voyelles longues et les consonnes
longues comme une combinaison de deux brèves. Beaucoup
d'orthographes phonétiques qui peu à peu se sont
fait jour, sont là pour le prouver. Les expérimentations
plus récentes nous conduisent le plus souvent au même
résultat, vu que l'un ou l'autre affaiblissement de l'articulation
paraît au beau milieu pour séparer les deux
parties. En tout cas ce caractère double fait partie intégrante
de toute diphtongaison.

470. Eh bien, deux de ces voyelles se trouvant côte
à côte, se différencient en diphtongue, en d'autres termes,
l'une reste ou devient plus ouverte, l'autre plus fermée
tend à se rapprocher des fricatives.

C'est ainsi que le m.néerl. üü est devenu en néerl.
moderne ui (öi̯ ou öu̯), le m.néerl. ii : ij (ei̯), le v.s. û
déjà en m.néerl. ou̯.

La même chose ou à peu près s'observe en allemand :
m.h.all. üü : h.all.mod. eu (oi̯), m.h.all. î : h.all.mod. ei
(ai̯), m.h.all. û : h.all.mod. au̯.

On peut lire dans Wrede (1)753 comment il y avait certainement
déjà dans la période de transition une accentuation
à deux sommets, et par suite une séparation
des deux éléments.

On trouve la même chose en anglais : m.angl. ί : angl.
mod. i (ai̯), m.engl. ú : angl. mod. ow et ou (au̯).386

Voir dans Holthausen (1)754, comment ici encore l'í et
l'ú avaient déjà deux sommets.

C'est-ce que nous trouvons donc dans le germanique
occidental moderne, où, comme nous l'avons vu plus haut,
l'accent d'intensité tombait surtout sur les voyelles. Il
est donc naturel que la différenciation rendait la voyelle
dominante plus ouverte, lui communiquait donc un surcroît
de sonorité.

Le contraire a lieu dans la langue plus ancienne où
l'accent expiratoire des consonnes se trouva avoir le
dessus. La voyelle dominante s'y ferme davantage et
fournit donc un terrain plus propre à l'intensité expiratoire.

C'est ainsi qu'en v.h.all. entre le neuvième et le
dixième siècle ô devient úo, plus tard û ; ê devient ía,
íe plus tard ië.

Il est certain dans quelques cas que l'ê avait deux
sommets p. e. au prétérit des verbes primitivement redoublés :
got. lailōt : v.h.all. lêz, líaz, líez : h.all.mod.
ließ ; got. rairōþ : v.h.all. rêt, ríat, h.all.mod. riet.

De même en v.sax. : Monacensis le plus souvent ê ;
Cottonianus le plus souvent íë. Monacensis surtout ô :
Cottonianus de préférence úo.

471. Ensuite l'ê et l'ô fermés longs du latin vulgaire
sont devenus dans l'italien du nord, en v. français et
dans les dialectes rhétiques ei̯ et ou̯ ; lat. me : v.fr. mei :
lat. pira : v.fr. peire ; lat. hora : v.fr. oure ; lat. flore :
v.fr. flour.

Dans le rhétique de l'ouest, en italien, en français,
en provençal et en espagnol l'ê et l'ô (2)755 ouverts sont
387devenus i̯é et u̯o ; lat. brève : fr. brief ; lat. heri : fr.
hier ; lat. nova r it. nuova ; cf. lat. locu : it. luoco.

J'explique cette différence par le fait que les longues
fermées avaient le sommet de l'intensité sur la première
more, tandis que les longues ouvertes l'avaient au contraire
sur la deuxième. L origine des deux groupes
d'ailleurs nous l'indique déjà : l'ê et l'ô fermés du
roman correspondent à l'ē et à l'ō du latin classique ;
l'ê et l'ô ouverts du roman correspondent à l'e et à
l'o du latin classique. En tout cas il suit clairement
de ces séries de faits qu'en vieux roman l'accent d'intensité
affectait surtout les voyelles.

Il ne me serait pas difficile d'ajouter à ces faits universellement
connus nombre d'autres empruntés à
l'histoire des langues indo-européennes soit surtout
aux dialectes modernes : ils abondent en effet (1)756. Mais
il nous faut passer outre, ce chapitre ne sera déjà que
trop long.

472. La différenciation du v.fr. ei̯ et ou̯ va plus
loin encore, prenant comme point de départ la consonne
nouvellement accueillie ; même elle s'engage dans la
direction apparemment toute opposée : e et i̯, o et u̯
se ressemblent encore trop, la différenciation veut aller
de l'avant et c'est ainsi que ei̯ se change en oi̯ et ou en
eu̯ ; v.fr. mei : fr.mod. moi ; v.fr. peire : fr.mod. poire :
v.fr. flour : fr.mod. fleur ; v.fr. oure : fr.mod. heure.

i̯é et u̯ó aussi font preuve d'une évolution ultérieure :
i̯é est devenu i̯á mais le fait est assez rare ; ainsi lat.
decem : esp. diez : astur. diaz : u̯ó au contraire s'est
changé très souvent en u̯é, ainsi v.fr. cuómes : cuemes ;
v.esp. cuomo : esp.mod. cuemo, etc.

Nous aurions d'ailleurs pu constater la même chose
en germanique, si dans le § 470 nous avions voulu
388nous arrêter à l'orthographe historique du néerl. et du
h.all., ou l'on voit clairement l'évolution de la dominante
moins sonore en une dominante plus sonore.

473. Mais nous comprenons maintenant aussi comment
en latin voster, vormis sont devenus vester, vermis,
comment vocuus et vocare se sont changés en vacuus,
vacare, pourquoi la voyelle thématique o fit preuve de
tant de résistance après lu alors que toutes les autres
avaient depuis longtemps passé à u, et pourquoi o, a
et e non accentués et libres, précèdes d'un i ne sont
pas devenus i (remigo : variego ; νεότης, novitas : societas,
pietas ; même laniēna : tonstrīna, puis : hiemis, parietis,
etc.).

Nous comprenons maintenant comment dans la première
déclinaison attique les désinences -ια et -εα conservaient
leur à tandis que celles en -οη, en -ωη et en
-υη suivaient la règle générale. Je n'oserais affirmer
que les formes en –ρᾱ- sont dues au timbre ι du ρ ; je
me permets cependant de le croire, malgré Meillet (1)757.
Nous comprenons maintenant pourquoi -αο-, -αω- sont
devenus dans les verbes contractés de tant de dialectes
-εο-, -εω-, p. ex. dans τιμέων, τιμέοντες, pourquoi déjà
en v.gr. αα est devenu εα dans γέρας : ion. γέρεα,
κτέανον : κτάομαι, δυνέαται : δύναμαι, etc. (2)758.

Pensez encore à hom. ἠήρ : att ἀήρ ; et aux produits
des contractions ε + ε : ει ; ο + ο : οὐ.

Nous comprenons maintenant pourquoi le v.sl. jē-
devient ja-, de même après š, č, ž qui naturellement
avaient tous le timbre i (pour d'autres différenciations
slaves et baltiques, voir Meillet, op. cit.), pourquoi
en angl.mod. yis et yit ont été différenciés en yes
et yet.

C'est ainsi enfin que nous comprenons le passage si
discuté du latin ov- à av-. Le -v- repousse l'o loin de
lui. Cet exemple est surtout remarquable en ce que
la spirante -v- emprunte évidemment sa force de répulsion
389à l'accent d'intensité de la syllabe suivante (1)759 : ovis à
côté d'avillus, fovea à côté de favilla, fove à côté de
favē ́re etc.

D'ailleurs les exemples grecs aussi nous ont montré
qu'il n'est pas requis pour la différenciation que les
deux sons appartiennent à la même syllabe.

474. Ce fait cependant prend un relief tout particulier
quand nous trouvons que même des consonnes
en apparence neutres peuvent se trouver entre les
voyelles différenciantes.

M. Grammont (2)760 rapporte que son tout jeune fils se
mit à différencier dans une certaine période les voyelles
des mots et des constructions de deux syllabes : pipi
devenait pépi, fini méni, pique quépie, cucul còcü et du
sucre cotü(c) (3)761.

Deville aussi cite des faits de même nature (4)762 : pipi
devient pépi, marna méma et mané, papa devient pape
et fini moni.

Nous voyons la même chose dans divers dialectes
français pour les mots qui d'ailleurs trouvent également
leur origine dans le parler enfantin (5)763 : hain :
bébête, fréfrère. Picard : pépère, grand-père, mémère.
grand'mère.

475. Se rattache au même ordre d'idées une série
systématique d'onomatopées de toutes sortes de langues
européennes, onomatopées où toujours les voyelles
claires précèdent et les sourdes suivent.

fr. (6)764 zigzag, tictac, chicchac, cric et crac, patati-patata,
de bric et de broc, méli-mélo, chuchoter, sussoyer.390

it. (1)765 trictrac, tiffetaffe, chiccheri e chiaccheri, ticchetocche.

milanais : fliccflaccflucc, flippfloppflupp, tinton, barlich
barloch.

esp. (1)766 chischas, tripitrape, nifinafe, ringorango, flinflon,
tripitropa, catal. flistflast, xipxap, xarric
xarrac, farrigo farrago, barliqui barloqui.

port. triques troques,

néerl. (2)767 zwietzwat, kiskassen, getriptrap, wielewaal,
titatoe, pitjepatjepoe, bimbambommen, pimpampoentje,
kinkankhoorn, ringelrangelrooze, kleekleekkloterspaan.

h.all. (3)768 mischmasch, singsaag, klimperklamper,
wigenwagen, schnippschnappschnurr, piffpaffpuff.
bimbambum, Fichtisfechtis, Hippeheppe,

angl. (3)769 chitchat, heehard, seesaw, tiptop, pingpong.

gall. wiç waç, irl. chith-chath (transcription de Pott).

lit. (4)770 bìstu pabàstu, czaksz czauksz, pykszt pokzst,
szwikszt czakszt, lett. wiršu waršu.

lat. (5)771 dida, cicabat (à côté de cacabat) hiare (?)
tinipant, tintinnabulum, titubare, etc.

grec (6)772 κίκκαβαῦ, κικκαβάζειν, (à côté de κακκάβη et
κακκαβάζειν), πίπος, πιπώ, τριχθά τε και τετραχθά,
391τιτθός, τίτθη, τιττυβίζειν, τέττα, πόππυ, κόκκυ, κοκκύζειν (1)773
.

skr. (2)774 ciçcā́, līlā, kiṣkuṣ, pilippilás, cīcīkûcī, çiriçira,
títaü, viçvas (?), píppakā, bibibā (à côté de bababā)
et dardurás, kēkā.

476. Après tout ce qui précède il ne saurait plus
être douteux, me semble-t-il, que le redoublement intensif
du grec ne doive son apophonie à la différenciation
subordonnante du timbre. Gr. πορφύρω, κωκύω, μοιμύλλω.
ὀλολύζω, ποιφύσσω, τονθορύζω, γογγύζω, ποιπνύω, μορμύρω,
à côté du lat. murmurare, du v.h.all. murmulōn, de
l'arm. mṙmṙal, etc. De même pour les noms : τονθρύς,
γόγγυλος, κόκκυξ, etc.

477. Le présent et le parfait redoublés de l'indo-eur.
suivent aussi les mêmes lois. Nous verrons plus loin
quelle a été leur signification primitive. Nous ne faisons
ici qu'envisager leur forme.

Les nombreux restes d'égalité vocalique entre la syllabe
redoublée et la syllabe radicale nous permettent
de conclure en toute sûreté que nos redoublements du
présent et du parfait reposent sur un type à voyelles
égales, si non chaque forme en particulier, du moins
la classe entière. Eh bien, la même tendance de
subordination différenciante qui ressort si clairement
dans les milliers d'exemples que nous venons de résumer,
a scindé ces deux syllabes égales et a doté la
première syllabe d'une voyelle plus claire, la seconde
d'une voyelle plus obscure (3)775.

La chose se trouve confirmée, dans le domaine indo-iranien
par la palatalisation, skr. jaghána ; v.pers. čaχriyāh
392et en dehors de ce domaine par l'apophonie qualitative e/o,
gr. μέμονα ; v.irl. (ro)reraig ; germ. haihald. etc. La
différenciation est allé plus loin encore au présent et la
voyelle claire est devenue i. Skr. : píparmi ; gāth.
hiščamaidē ; gr. ϜιϜάχω ; v.hall. bibēn.

478. Nous retrouvons absolument les mêmes phénomènes
dans les noms (1)776.

Palatalisation indo-iranienne, skr. : cakrám, cákoras,
jaghánas : zd. čaχrəm.

degrê e en gr. πέπλος, ἔποψ, τέτανος, πεποίθησις ; ags.
hwéol, teter ; néerl. bever ; v.pr. gegalis : lit. bêbrus ;
v.sl. bebrŭ.

degré i en skr. çíçus ; gr. κικυς, γίγαρτον, ϜιϜαχή,
τιθήνη; lat. fiber, cicōnia, cicāda, cicaro ; v.h.all.
fifaltra ; m.néerl. viveltre.

479. Cette succession de voyelles claires et foncées,
pour être la plus commune, n'est cependant pas la seule.
On la retrouve aussi en sens inverse. Et en premier
lieu encore dans les onomatopées (mêmes sources que
plus haut) :

fra. tractrec.

it. a ruffa raffa, buffa baffa, cucco.

vénitien : zufe, zafe.

sicilien : tuppiti e tappiti.

néerl. geen boe of ba zeggen, boembambeieren,
poespas ; fri. boeba ; gron. koeskas.

h.all. bufbaf, pufpaf, Murrmau, Muffmaff, Puspas.

angl. gewgaw et gugaw.

m.lat. busbas (Du Cange).

lat.class. butu batta (Naevius chez Festus) tuxtax
(Plaute) bubalus, pupa.

gr. τυτώ, τυτθός, τέττιξ, τέτριξ.

pehlvi : zabzeba, sabseba, dandemia (transcription de
Pott).

hindoustani : pūčh pāčh, dhūm dhām, hūpāhap, chup-
chāp (transcription de Pott).

sanskr. durōdaram, kurkura, cuçcuṣā, kōka.393

On voit tout de suite que la plupart des exemples de
Grammont et de Deville appartiennent aussi à cette
catégorie : pépi, quepic, méni, moni, papé, mané, còcü
et còtüc.

480. Eh bien, tout comme pour le parler enfantin
nous retrouvons toutes ces catégories dans l'histoire
linguistique, dans les mots non redoublés aussi. Ainsi
p. ex. premièrement en roman (1)777 :

Vīcīnum était déjà devenu en latin vulgaire vecinu,
comme le prouvent roum. vecin, v.prov. vezí, fr. voisin,
plus ancien : veisin, esp. vecino, port, vezinko ; lat. digitis :
degitis, penicillum : penecillum, bigillis : begillis (2)778.
De même divīnum : devinu ; fr. devin, deviner, esp.
adevinar ; ainsi encore lat. fīnīre : v.fr. fenir ; lat. prīmārium :
prov. primier : fr. premier ; lat. prīmītios : fr. prémices :
lat. crīminalem : v.fr. creminal ; lat. fībillam : esp. hebilla ;
esp. militar, andal. melitarse : port, melitar ; lat. ministrum :
port, menistru (3)779.

481. Cependant ici encore la première série, soit la
succession de voyelles claires et foncées, est plus
commune.

lat. honōrem : vfr. enor ; lat. sorōrem : lat.vulg.
serore : v.fr. seror ; lat.vulg. volontate : v.esp. velontad ;
lat. formōsum : esp.mod. hermoso ; lat.vulg. *potiōnā :
port, peçonha ; lat.vulg. *subdiurnum : v.fr. sojors : fr.
mod. séjour ; lat. rotundum : v.it. rotondo : it.mod. ritondo :
roum. rătund : v.fr. reond ; lat. bubulcum : v.it.
bobolco : it.mod. bifolco ; lat. sorōcula : it. sirocchia.

lat.class. Augustus : lat.vulg. Agustus : it. agosto,
etc. ; lat.class. ausculta : lat.vulg. asculta : it. ascoltare,
394etc. : lat.class. augurium : lat.vulg. agurium : roum.
agurá, etc.

lat. pulmōnem : it. polmone : friaul. palmon ; lat.
colostrum : esp. et port, calostro ; lat. cognoscere : v.it.
canoscere ; lat. sorōrem : obw. sarur ; lat. dolōrem : obw.
dalur ; lat. colōrem : obw. kalur ; lat. honōrem : obw. anur.

lat.class. farrāginem : lat..vulg. ferrāgine : it. ferrana :
sard. ferraina : v.prov. ferratge : esp. herren : port,
ferrān.

482. Nous avons donc en roman cinq séries

i-í devient e-í,
o-ó devient e-ó, i-ó,
au-ú devient a-ú,
o-ó devient a-ó,
a-á devient e-á,

dont les deux premières surtout sont importantes. C'est
sur elles en effet que reposent, outre les mots cités et
beaucoup d'autres indépendants, deux catégories entières
de formes :

La fameuse apophonie esp. entre le singulier et le
pluriel dans pido, pedimos ; digo, decimos ; rido, reimos :
frigo, freimos.

De même en v.portugais : escrivo, escrevimos, escriver ;
conhosco, conhecemos, conheceis, conhecer. Dans le
dernier verbe donc, c'est o-e qui procède de o-o. Dans
le même verbe o-oi se différencie en o-ei en français,
p. ex. conneissons, d'où le fr.mod. connaissons, et connaître
au lieu de connoître.

les parfaits en s du v.fr. lat. dixit : v.fr. dist, mais
lat. dixisti : v.fr. desís ; lat. misiti : v.fr. mist, mais lat.
misisti : v.fr mesís, etc.

483. Tous ces cas présentent ce point de ressemblance
que la deuxième voyelle à cause de son accent dominait
toujours et se subordonnait la première par différenciation.

Dans les exemples latins qui appartenaient encore à
l'époque classique (1° et 3°), les voyelles les plus
fermées formaient le point de départ, conformément
par conséquent à l'accent consonnantique (voir § 474).

Dans les cas romans (2°, 4° et 5°) le mouvement
partait des voyelles ouvertes, conformément donc à
l'accent vocalique (voir les §§ 472 et 473).395

484. En sémitique nous trouvons de même *habīnī : éth.
habenī ; *lēlēt : éth. lēlīt ; *lūlō : hébr. lūlē v.ar. *aqtāl :
*ĭqtāl ; *-āta : v.ar. -āti ; v.sémit. *binīn : *banīn, etc.

Mais ne serait-ce pas étrange que cette différenciation
vocalique que nous rencontrons à chaque instant
pour peu que nous voulions nous aventurer dans
le domaine roman ou sémitique n'aurait laissé aucune
trace dans la grammaire de l'indo-européen ? D'autant
plus que nous avons déjà vu plus haut dans différents
exemples que les voyelles et les sonantes s'y différenciaient
également lorsqu'elles se suivaient immédiatement ?
D'autant plus qu'il nous a déjà fallu attribuer à
cette même tendance psychologique l'apophonie qualitative
des redoublements appartenant aux couches les
plus anciennes de la langue ?

Et néanmoins Brugmann traite, dans son “Abrégé”
aussi bien que dans sa grande Grammaire comparée, de
l'Assimilation des consonnes aux consonnes à distance,
de l'Assimilation des consonnes par des consonnes à
distance et de l'Assimilation des voyelles aux voyelles
à distance, sans mentionner seulement le quatrième
membre que déjà la seule symmétrie réclame ?

Essayons de combler cette lacune : je crois que le système
vocalique de l'indo-européen ne pourra qu'en profiter.

Je n'ose évidemment pas me risquer à une thèse
systématique. Il faudrait plus de travaux préparatoires
que je n'en puis fournir (1)780. Je me contenterai de
prouver comment cette différenciation vocalique jette
une lumière inattendue sur toutes sortes de points obscurs
ou inexpliqués de la phonétique indo-européenne.

485. En premier lieu l'apophonie e/o.396

Nous avons déjà vu que la différenciation naturelle
du timbre dans les onomatopées complètement redoublées
ressemblent par trop à la vocalisation du parfait pour
croire ici à un pur jeu du hasard. D'ailleurs la signification
primitive du parfait, dont il sera question plus
loin, rend cette formation parallèle si facile à comprendre
que nous pouvons admettre comme une chose sûre et
certaine que la vocalisation du parfait a été produite par
une différenciation de timbre. Or nous avons vu d'autre
part dans les langues romanes que bien souvent la formation
ordinaire des mots sait elle aussi différencier
d'une manière semblable les deux voyelles égales de
deux syllabes qui se suivent. Car ici également se développaient
p. ex. les apophonies e/o a/o et e/a (voir le
§ 481-83).

En i.-eur. également nous trouvons à côté de nos parfaits
une série de formes nominales et verbales non
redoublées qui manifestent la même succession d'un
vocalisme e/o et dont les formes apparentées prouvent
cependant clairement qu'il pouvait très bien en être
tout autrement. Ne nous serait-il pas permis de voir
là une différenciation de timbre ?

Il n'y a rien ni a priori ni a posteriori qui nous en
empêche.

Je cite seulement quelques unes des principales catégories.

λέγω, τέιω, ῥέ(Ϝ)ω, μενω, φέρω, στείχω, φεύγω, σπένδω,
ἕρπω, etc.

νέ(Ϝ)ος, ἕνος, (λεύκος) ἔργον, ῥέμβος, τέλσον, χέρσος, etc.

ἔπος, δέος, γένος, ἕλος, θέρος, εἴδος, γλεῦκος, κέρδος,
ἕλκος, etc.

πλεύμων, skr. klṓman, τέρμων, skr. jē ́man, got.
hiuhma, milhma, τέκτων, πέπων, etc.

ἕστωρ, κέντωρ, Ἕκτωρ, Μέντωρ, Νέστωρ, Στέντωρ,
ῥήτωρ, ἔορες, etc.

δέρτρον, κέντρον, φέρτρον, λέκτον, etc., et encore
beaucoup d'autres ; mais je crois qu'en voilà assez
pour illustrer le caractère général du phénomène.

Mais pouvons-nous expliquer aussi comme nous l'avons
fait pour le roman, pourquoi il y a un e dans la première
syllabe et un ο dans la seconde ? Assurément.397

Le singulier du parfait que nous avons pris comme
norme de cette classe, ne nous paraît pas à première
vue bien rassurant : tout le monde sait en effet que,
indépendamment de tout système d'apophonie, les preuves
qu'on apportait autrefois en faveur de l'accentuation en
i.-e. de la syllabe à redoublement sont tout aussi faibles
que celles qu'on a coutume d'avancer actuellement en
faveur de l'accentuation de la syllabe radicale. Mais
1 accentuation de l'indo-européen ne saurait pas nous
venir en aide ici. C'est que nous nous occupons ici de
la période pré-indo-européen où le parfait faisait encore
partie de cette classe de mots, dont il ne nous reste plus
que des onomatopées. Nous laisserons donc l'accentuation
du parfait en i.-e. de côté. En revanche nous prétendons,
sans crainte de nous tromper, que dans des temps
bien plus reculés encore l'accent musical tombait sur la
syllabe à redoublement, pour la simple raison que partout
où cette classe de mots à redoublement se trouve
avoir voyelle claire suivie de la voyelle plus foncée,
elle a partout et toujours l'accent musical sur la première
syllabe
.

Eh bien, chacune de nos six classes nommées ont
également l'accent sur la première syllabe, et s'il y a
parmi elles quelques exceptions (ainsi p. ex. les mots
grecs en -μων) on n'a qu'à se rappeler que beaucoup
ont changé secondairement d'accent pour des raisons
très compréhensibles, comme nous le voyons clairement
p. e. dans le § 413 ; qu'ici comme en roman les
autres conditions d'accent ne sont qu'une occasion déterminante
et non une cause définitive de l'accent de
timbre. Si c'était une condition générale en roman que
la deuxième syllabe avait l'accent d'intensité, le v.fr.
creminel, l'andal. melitarse y contredisaient formellement
et cette condition ressortait néanmoins très clairement
du tableau synoptique de tous les cas.

Eh bien, qu'une syllabe ayant l'accent musical donne
la préférence à une voyelle plus claire et la syllabe
suivante à une voyelle plus foncée, c'est ce que tout le
monde peut voir immédiatement pour peu qu'il ne se
laisse pas influencer par ses préjugés. Nous entrerons
cependant, mais plus loin, dans d'amples détails. De
même nous montrerons plus explicitement comment
398il se fait p. ex. qu'il se présente en grec, en baltoslave
et en indo- iranien tant de noms du type totos à côté
de notre deuxième classe du type tetos (1)781.

Il va sans dire que nous sommes loin encore d'avoir
expliqué tout ce qu'on a coutume de comprendre sous
le nom d'apophonie e/o mais ce qui reste appartient
à un tout autre ordre d'idées ; nous le réservons donc
pour la suite de ce livre.

Nous avons cependant dans ce petit paragraphe touché
bel et bien au principe et à la vraie cause de ce
phénomène si général. On le verra mieux encore quand
nous traiterons relativement à cette question d'une autre
pierre d'achoppement pour les linguistes je veux parler
de la loi de Brugmann : gr. ε : ο = i.-ir. a : ā (en syllabes
ouvertes).

486. Il n'y a presque plus personne pour soutenir
encore que cette équation dans sa généralité puisse se
défendre. Les quelques partisans cependant sont loin
de vouloir lâcher pied, s'appuyant sur cet argument
qui n'a jamais été réfuté péremptoirement : Une pareille
série de cas qui concordent ne saurait pas, ne peut pas,
être fortuite. Assurément cette évidence spontanée est
trop significative ici, cette série n'est pas fortuite. Voilà
ce que je commence par leur accorder. Même je tâcherai
de leur montrer en quoi ces concordances ne sont pas
fortuites, et si elles ne reposent pas sur le hasard, sur
quoi ils reposent donc bien. Voici : elles reposent sur
la même tendance psychologique de subordination différenciante.
Seulement cette tendance agissait conformément
à la restriction pour les syllabes ouvertes, en
indo-iranien sur la quantité et dans le pré-indo-européen
sur la qualité des sons. C'est là toute leur ressemblance
en même temps que toute leur différence.

Examinons seulement les différents cas.

La 3e pers. sing. du parfait : skr. jajā́na : gr.
γέγονε, mais skr. dadarça : gr. δέδορκε puis de nouveau
skr. bibhā́ya et susrā́va, mais non skr. bibhē ́da et tutṓda.

Tout s'explique, me semble t-il. Si nous voyons dans
399γέγονε la différenciation de timbre, dans jajana, composé
autrefois de trois syllabes brèves (ce qui est encore
le cas dans la 1ère personne) on constate l'action de
la différenciation temporelle, soit en d'autres termes du
rythme temporel. Cette cause effective n'existait pas
dans les syllabes fermées, de là dadarça (1)782, bibheda et
tutôda.

Les premières personnes du duel et du pluriel du
présent : skr. bhárāvas : zd. *barāvahi (2)783 : got. bairōs et
skr. bhárāmasi : zd. barāmahi : dor. φέρομες. La différenciation
de timbre s'explique par le § 486, la différenciation
temporelle par la succession des trois dernières
syllabes brèves dans les formes primitives (3)784.

Le participe moyen : bháramānas : zd. yazamna- :
gr. φερόμενος : lat. Vertumnus. Je soutiens — la chose
d'ailleurs est toute trouvée (4)785 — que bhāramānas etc..
a été formé sur *bhárāmanas par l'analogie des formes
athématiques en -ānas. Les deux différenciations s'expliquent
ici encore sans peine, la différenciation qualitative
par le § 486 et la temporelle par les trois
dernières syllabes brèves.

L'accusatif sing. et le nominatif plur. des thèmes
consonnantiques : gr. ἔορες : skr. svásāram, gr. ἄκμονα :
skr. áçmānam, mais ἄρσενα : skr. vṛṣaanam. La chose ne
présente rien d'obscur : nous devons seulement nous
rappeler à propos d'ἄκμων qu'il y a eu originairement
une voyelle brève entre le palatalek̂ et le m comme
le v.h.all. hamar semble l'indiquer. Et c'est ainsi que
nous nous trouvons toujours et partout en présence de
trois brèves. Sinon, il n'y a pas d'allongement non plus
comme dans vṛṣanam. Par un effet de pur hasard, ce
mot n'avait pas de degré plein dans la première
syllabe, et par suite aussi pas de différenciation de
timbre.400

Les causatifs : skr. bhārāyati : gr. φορέω, mais
tarsāyati : lat. torret et rocāyati : lat. lucet (û provenant
d'où et encore visiblement causatif dans Plaute). Partout
donc il y a différenciation de timbre et là où les
trois premières syllabes sont brèves, il se manifeste
aussi la différenciation temporelle. Et que c'est là la
cause définitive, c'est ce qui ressort très clairement encore
en védique. Car lorsque dans une forme ou dans
une autre il n'y a plus par suite de la flexion ou de la
position, trois syllabes brèves, aussitôt l'allongement
fait défaut : nadáyanta, nadáyan pṛthivyā́, nadáyann ēti,
gamayā, gamayāmasi (11V., 1, 166, 5 ; 7, 7, 2 ; 9, 97, 13 ;
10,152, 4 ; 10,145, 4 : qui tous sont ostensiblement
causatifs) (1)786. Et les itératifs alors ? Ils n'ont l'allongement
ni en védique, ni en zend. N'avaient-ils pas donc
pas trois syllabes de suite eux non plus ? Non, car je
crois avec Bartholomae que la classe itérative de
patāyati, etc., a été formée de la classe de grbhāyati.
La deuxième syllabe y était donc longue depuis longtemps
et cela par la vṛddhi potentielle.

Les parties primitives des composés et des constructions :
skr. jā́nu- : gr. γόνυ ; skr. dā́ru- : gr. δόpυ ; skr.
bhā́ras : gr. φόρος ; skr. bhā́gas : v.sl. u-bogŭ ; skr. tā́rás :
gr. τορός, etc. Nous développerons au § 517 que ce sont
là réellement des parties primitives, notamment des
deuxièmes membres de composés (2)787. Tout le monde
sait que dans des composés de cette nature, il y avait
presque toujours une troisième syllabe brève qui précédait.

Finalement quelques aoristes grecs ayant o dans
la syllabe radicale qui correspond à l'a de l'i.-iranien.
401De Saussure (1)788 avait déjà rapproché δοάσσατο de δέατο,
ζοάσον (liés.) de ξείνυμεν : on y a ajouté depuis κορέσσατο
à côté du lit. szérti et έστόρεσα à côté du lat.
sternere (2)789. Le skr. présente de même akāniṣam,
kā́riṣat, avādiṣuh. acāriṣam, atārīt et dāsīt. Il nous
faut voir ici encore l'intervention du rythme temporel (3)790.
Le contraste des syllabes fermées nous
le dit clairement (4)791 : atakṣiṣuh, bṓdhiṣat, açamṣīt, etc.,
comme aussi celui du moyen, qui n'a guère que la
Be personne du singulier qui forme toujours une longue
de position, ainsi : akrapiṣṭa, jániṣṭa, paniṣṭa, paviṣṭa,
yamiṣṭa, vasiṣṭa, etc. Pour comprendre la différenciation
qualitative, il suffit de se rappeler l'augment, qui était
toujours accentué et avait toujours le timbre e.

Nous voyons donc que l'o européen correspond à l'ā
indo-iranien, là où tous les deux proviennent d'une subordination
différenciante. La bibliographie sur la loi de
Brugmann nous fournit les preuves que dans les langues
européennes on peut découvrir des traces de cette différenciation
quantitative qui se manifeste donc parfois
aussi dans les voyelles différenciées qualitativement
(comme p. ex. dans γέγωνε). Et c'est ainsi en fin de
compte que la loi aussi bien que les exceptions plaident
unanimement en faveur de notre explication.

Mais ici encore il nous faut tenir compte non seulement
des causes, mais aussi de l'occasion déterminante
et prochaine. Ce sera pour nous un moyen de préciser
avec certitude la chronologie relative des deux différenciations.

La différenciation qualitative date de l'époque pré-indo-européenne,
la différenciation temporelle est indo-iranienne.
Car les cas 2°, 3°, 4° et 7° démontrent (5)792
péremptoirement, les cas 1° et 6° établissent d'une
402façon on ne peut plus probable (1)793 et le seul cas qui
nous reste 5° fait présumer (2)794 que l'accentuation-svarita
était la circonstance déterminante (3)795 : mais la
syllabe svarita ayant plus d'énergie que la syllabe
ūdatta n'est certainement pas indo-européenne, la différenciation
temporelle est donc indo-iranienne.

487. Il rentrait d'abord dans mon plan de traiter
succinctement ici l'apophonie délaissée de a/o, et l'apophonie
encore entièrement ignorée de o/u. Les alternances
axi/ax et i/ax me tentaient aussi. Mais je ne
sens que trop bien que je ne convaincrais personne
à résumer seulement les faits (un tas de redoublements
et de types de mots) ; et il n'y a pas de place ici pour
une théorie détaillée sur l'apophonie de l'indo-européen.
Lorsque je traiterai plus loin les particularités caractéristiques
de l'accent de timbre, j'aurai l'occasion
d'exposer brièvement du moins mes idées générales sur
tous ces faits. Je pourrai démontrer en même temps
que l'accent de timbre n'agit pas dans le mot seulement,
mais encore et surtout dans la construction. C'est
une faute insigne de la part des linguistes d'avoir
négligé ce point ; faute durement expiée, témoin la
pauvreté des résultats obtenus.

488. La différenciation du timbre des consonnes est
loin d'avoir une importance égale à celle des voyelles,
du moins pour les langues indo-européennes.

Pour la dissimilation contigue la transition de tl, tr
403à kl, kr est un des cas les plus généraux. Nous la rencontrons
en latin, en lituanien, en slave, etc. L'articulation
de t est évidemment plus voisine des liquides que celle
de k. Meillet cite encore dans le grec moderne la
transition de θλ à χλ : θλιβερός : χλιβερός, etc.

489. Les dissimilations à distance sont plus nombreuses.

Voyons d'abord encore les redoublements et les répétitions.
Pott (Doppelung, p. 69 sqq.) cite e. a. pour
l'anglais et ses dialectes : hairum-scairum, hiddy-giddy,
hoity-toity, huggry-muggry, pour le bas-allemand :
holter-polter. hese-besen ; pour le néerl. hinke-pinken,
hasse-bassen. de Boo (Idioticon2, p. 284) y ajoute pour
le flamand : harre-warren, hosse-bossen, hotte-krotten,
hutse-klutsen, hulze-bulzen, hakke-bakken, heute-peuten,
etc. S. G. Stanley-Hall (AJPs., IX, p. 351 sqq.) apporte
pour la langue des enfants américains les exemples
suivants : hun-pun, airy-fairy, unky-dunky, enty-twenty,
highty-tighty, hodge-podge. Pour le hindoustani Pott
donne encore : hacar-macar, hilā-milā, hallā-kallā, hā'obā'o,
etc.

Ce qui est surtout remarquable ici c'est la subordination
progressive. D'abord la différenciation produit
une consonne pâle (h), presque sans timbre, qui disparait
ensuite (1)796.

490. Mais dans la formation ordinaire des mots, nous
rencontrons des exemples du même phénomène. Dans
la langue khasi p. e. c'est une règle générale que la
consonne du préfixe n'a jamais le même timbre que
la consonne initiale du thème. Le préfixe guttural p. e.
se change en dental, pour les thèmes qui commencent
par un k, etc. (2)797.404

De même en quelques dialectes chinois aucun mot
commençant par une labiale ne peut se terminer par
une labiale. Cette dernière est changée en dentale p. e.
fap : fat ; pim : pin ; fam : fan.

Enfin l'assyrien change presque toujours le préfixe
nominal m en n devant des thèmes qui contiennent déjà
une consonne labiale (1)798.

En indo-européen les phénomènes ne sont pas si réguliers,
nous n'avons que quelques cas détachés à signaler :

skr. pipīlā- : pāl. kipilla ; papyrus : ags. tapor ; lit.
plebōnas : klebōnas ; tch. papradí : kapradí ; tch. *poprdelec :
koprdelec ; v.isl. *kyggua : tyggua ; it. schinco :
stinco ; Teate : it. Chieti. Plusieurs “alternations” de
E. Zupitza (2)799 sont dues, je crois, à la même tendance
psychologique.

491. B. L'inertie aussi agit manifestement sur le
timbre. Et c'est ainsi que s'explique tout naturellement
le phénomène si répandu de l'harmonie vocalique.

Les exemples les plus simples, qui paraissent cependant
n'être pas trop fréquents, nous sont offerts dans
les langues maya.

Pour faire d'un thème verbal un infinitif on se sert
d'un suffixe -l qui prend toujours la voyelle du thème.
Ainsi : nac-al, se soulever ; uen-el, dormir ; cim-il, mourir :
oc-ol, entrer ; lub-ul, tomber (3)800, etc.

492. Mais c'est le groupe des langues ouralo-altaïques
qui constitue le propre domaine de ce phénomène. Nous
pouvons constater ici l'inertie des voyelles dans trois
directions différentes (4)801 :

L'inertie de la flexion de langue. Si le thème ou
la racine a respectivement une voyelle sur le devant ou
sur l'arrière de la langue, le suffixe aussi a alors respectivement
405une voyelle ayant la même flexion de
langue.

L'inertie des lèvres. Si le thème ou la racine a une
voyelle qui se prononce les lèvres arrondies, le suffixe
en aura une qui se prononce de la même façon ; si la
voyelle du thème se prononce les lèvres écartées en
fente, il en sera encore de même de la voyelle du suffixe.

L'inertie de l'ouverture de la bouche. La voyelle
du thème est-elle ouverte, le suffixe aussi doit avoir
une voyelle ouverte et vice versa.

Je ne cite pas d'exemples parce qu'il faudrait tout
un système de transcriptions nouvelles pour donner une
idée nette de toutes ces différences (1)802.

Par suite je me contenterai de faire remarquer comment
ce phénomène si curieusement combiné s'explique
entièrement par l'inertie particulière et isolée des différents
mouvements articulatoires.

493. Les longues à trois mores de l'indo-eur. nous
offrent encore un exemple tout autre de l'inertie de timbre.
Et l'Ausgleichung des Silbengewichtes dans les langues
slaves et germaniques modernes se trouve dans le
même cas.

Dans les dialectes du germanique occidental (aussi
dans les dialectes néerlandais p. ex. dans la Mairie de
Bois-le-Duc), les mots de deux syllabes, ayant l'accent
et le ton sur la première syllabe, ont rejeté la seconde.
Le rythme d'intensité et celui de hauteur se sont
conservés cependant. Et c'est ainsi que la première syllabe
eut un accent à deux sommets, tant d'intensité que
de hauteur. Voilà l'explication plausible.

Mais rejet et conservation, mais aphérèse, apocope et
syncope, ne sont pas, nous l'avons déjà vu souvent, les
noms de causes dont nous savons comment elles opèrent,
mais des pseudonymes porteurs de confusion, inventés
par des personnes qui ont dû donner des noms à ce
qu'ils ne comprenaient pas.

Nous autres cependant, nous savons l'exprimer bien
simplement. La réunion de l'énergie d'intensité et de
406l'énergie musicale sur la première syllabe constituait une
occasion on ne peut plus favorable de concentrer sur
cette syllabe aussi l'énergie du timbre des sons. Grâce
à cette énergie, plus forte encore par sa nouveauté, le
timbre eut l'inertie ; l'intensité et la musique cependant
maintenaient néanmoins leur différenciation, et c'est ainsi
que se forma l'accent à deux sommets et une quantité
insolite de la voyelle (1)803.

Eh bien, presque la même chose a eu lieu dans la
période pré-indo-européenne ; seulement il n'y avait pas
d'accent d'intensité ici et c'était donc le seul accent
musical qui devait déterminer le renouvellement d'énergie
du timbre, déterminer aussi l'inertie qui en était la
suite (2)804.

Nous comprenons maintenant comment Michels et
Streitberg avaient pourtant raison en se réclamant de
l'accent musical sur la syllabe qui eut trois mores
par l'allongement ; mais d'un autre côté nous voyons
aussi pourquoi cet allongement ne se manifeste pourtant
pas dans toutes les syllabes accentuées non finales,
puisque la hauteur du ton n'était autre chose qu'une
circonstance favorable pour l'intervention de l'inertie de
timbre : qui est la vraie cause.

494. Les consonnes palatalisées et mouillées nous offrent
un tout autre cas d'inertie de timbre. Le fait est connu
de tous : En roman le l précédé d'un i est par ci par là
mouillé ; en allemand la fricative gutturale primitive
est en bonne voie de passer à une sifflante palatale,
conférez ach et ich. Il en est encore beaucoup d'autres
exemples dans toutes sortes d'autres langues. L'application
en est si facile à faire que nous ne nous arrêterons
pas davantage à ce point.

495. Mais l'inertie n'opère pas seulement dans les
mots comme dans les langues maia, ni seulement dans
407des constructions excessivement simples comme dans les
langues ouralo-altaiques, mais elle agit aussi dans des
constructions plus complexes comme dans les langues
bantoues.

Car sans vouloir prendre parti entre ceux qui regardent
les préfixes des genres dans ce groupe de langues
comme des espèces de pronoms et ceux qui les prennent
tout simplement pour la première syllabe des noms (1)805,
je tiens pour certain ceci : la répétition de ces particules
a été faite sous l'action de l'inertie.

C'est ainsi par exemple que la forme distinctive du
génitif attribut n'est que la répétition plus ou moins complète
de la première syllabe du mot qui le régit. Ainsi
nous trouvons : abantu benkosi : les gens du roi, isizwe
senkosi : le peuple du roi, ukutanda kwenkosi : l'amour
du roi (2)806.

De même pour l'accord de l'adjectif : mti mzur'i : arbor
pulchra, miti mizuri : arbores pulchrae.

Le prédicatif aussi : manèno haya (3)807 ni mazuri : des
paroles, celles-ci sont belles.

Le verbe aussi s'accorde avec le sujet : kiti hiki (3)808
kitafaa : banquette, celle-ci peut servir.

Enfin le verbe s'accorde avec l'objet. La construction
qui vient d'être citée, peut être suivie encore par :
nitakitwaa : je la prendrai ; kitu kile kiiafaa nakitaka :
chose celle-là peut servir, je la veux.

Nous retrouvons le même phénomène en avare et
d'autres langues caucasiennes. “Le frère est bon” se dit
là : wats lijaù wugo, que de la Grasserie (Du verbe
être
, op. cit., p. 57) traduit d'une façon typique par :
w-frère bon-w w-est.

496. Mais l'accord dans l'indo-européen, la soi-disant
motion des attributs est-ce bien autre chose ?408

Pour peu que nous nous soyons adonnés à la lecture
d'autres langues, du basque p. ex., nous n'avons pas de
peine à nous convaincre entièrement que la répétition
des formes distinctives du genre, du cas et du nombre
à chaque attribut est illogique, impraticable et qu'on ne
saurait la motiver. Nous sommes donc forcés de chercher
à ceci une explication psychologique inconsciente. Elle
s'offre à nous toute trouvée, à savoir dans les langues
bantoues.

Roma antiqua, in villā novā, annō primō, virōrum
clārissimōrum. Les filles que j'ai aimées, il n'y a là que
la pure inertie (1)809.

L'anticipation psychologique a naturellement travaillé
ici de concert avec l'inertie, car dans beaucoup de
langues indo-européennes l'attribut précédait.

497. Rappelons-nous pour terminer encore quelques
exemples où l'inertie se montre dans le timbre des consonnes
seules. En allemand la nasale est souvent gutturale,
quand un k ou un g précèdent. Knabe : Kɳabe, Gnade :
Gɳade, Rücken : Rückeɳ, denken : denkeɳ. Puis toutes
sortes d'assimilations finales ressortent ici : m.néerl. oft :
off : néerl. of, etc., etc.

Des exemples du même phénomène opérant à distance
ne sont pas rares non plus : all. et néerl. Orang Utan :
Orang-utang, etc. ; it. pellegrino : v.h.all. piligrim : néerl.
pelgrim, i.-e. *ketor- : pré-germ. *kekoi-, i.-e. *penke :
pré-germ. pempe, etc.

498. C. L'anticipation agit d'une façon non moins
typique sur le timbre (2)810 : les seuls mots de métaphonie
(“Umlaut”) et de fracture (“Brechung”) suscitent
immédiatement tant d'exemples à l'esprit de tout germaniste
qu'il est inutile, ce me semble, de nous y arrêter
plus longtemps.409

Je ferai seulement remarquer que la fracture ou l'anticipation
de l'ouverture de la bouche a exercé son action
à l'époque de la première mutation consonantique, lorsqu'un
accent vocalique quelconque était sans doute encore
très vivant en germanique, comme nous le verrons plus loin.

Est venue ensuite la période de la métaphonie par i et
u qui sont les voyelles les plus fermées et par suite
plus ou moins consonnantiques, dans un temps où,
comme nous l'avons vu, l'accent d'intensité ou l'énergie
psychique tombait en germanique de préférence sur les
consonnes ou phonèmes fermés.

Lorsque parut l'accent glottal des voyelles, la métaphonie
par i cessa graduellement d'étendre ses conquêtes,
mais de nos jours encore nous découvrons dans toutes
les langues des traces de sa domination passée.

Comme toujours force nous est de constater que ce
changement de son et son évolution, ne se bornent pas au
mot, mais s'étendent aussi à la construction. Ainsi v.h.all.
drenk ih provient de drank ih, wez ih de was ih, meg
ih de mag ih. Puis, probablement aussi sous l'influence
de l'i pronominal : künnen wir sorti de kunnen
wir, et de même müezen wir, dürfen wir, mügen wir,
süllen wir et türren wir (1)811.

499. Dans l'anticipation c'est surtout le timbre des
consonnes qui ressort clairement.

Qu'est-ce en effet que la palatalisation des gutturales
et la sibilisation des dentales à l'origine sinon une anticipation
des voyelles claires, l'assimilation du timbre de
ces gutturales et de ces dentales au timbre de la voyelle
suivante ? Cette assimilation est fort répandue en roman
et en slave. Le même fait a été surabondamment prouvé
dans les langues “satem” pour les labiovélaires et les
vélaires de l'indo-européen.

L'article remarquable de H. Hirt, BB. 24, p. 218 sqq.,
me force à regarder comme une probabilité que les
palatales indo-européennes aussi ont été palatalisées
dans le groupe “satem” du moins en partie par les
voyelles claires suivantes.

On ne saurait cependant éclaircir complètement ce
phénomène avant d'y avoir rattaché l'histoire de l'évolution
410du soi-disant s i.-e. et avant de les avoir comparés
ensemble. J'ai l'espoir de le prouver solidement
en temps et lieu opportun, dans une étude spéciale (1)812.

Mais les palatales i.e. se trouvent avec les labiovélaires
on diagonales autour des vélaires pures. Est-ce que
l'arrondissement de lèvres de ces labiovélaires ne se serait
pas produit par l'anticipation de la voyelle suivante qui se
prononçait les lèvres arrondies ? C'est là du moins ce
que le prof. C. C. Uhlenbeck enseigne depuis quelques
années à ses cours. Je voudrais poser la même question
pour les labiodentales aussi et répondre aux deux
questions par un “en partie du moins(2)813, comme nous
l'avons fait plus haut à propos des palatales (3)814.

Je voudrais citer comme preuves : ags. hú : it. pufe :
zd. ku- : skr. ku : gr. aet : δπυι : pré-indo-européen
*ku : i.-e. *k e/o, (Pron. interrog.) ; got. þu : v.irl. tú :
lat. tu : zd. tū : skr. tú : gr. dor. τυ, τυτε : pré-i.-e. *tu :
i.-e. *t e/o (pron. démonstr.) ; gr. κύκλος : ags. hweol ; gr.
γυνή : got. qinō, etc.

Nous n'avons considéré jusqu'ici que le cas où les
consonnes empruntaient par anticipation leur timbre aux
voyelles.411

500. Mais le contraire a lieu également.

Baudouin de Courtenay a montré (IF. 4, p. 53) que
les consonnes non palatales suivant immédiatement la
voyelle palatale e transformaient cet e en o, en d'autres
termes la dépalatalisaient.

Nous trouvons dans les conditions de cette transition,
répétée jusqu'à deux fois en grand russe, une confirmation
frappante de notre thèse comme quoi il ne saurait
y avoir d'anticipation sans que le son anticipé n'ait
relativement plus d'énergie psychique que les autres.
Dans le grand russe ancien et commun on dépalatalisait
seulement l'e bref (engendré par l'e ou l'ĭ), dans
le grand russe moderne du nord seulement l'e non
accentué
(engendré par ĕ). Dans les deux périodes l'ĕ
long et l'e accentué avaient respectivement une énergie
psychique relative plus grande que la consonne dépalatalisante
et par suite ils demeuraient intacts. Il va sans
dire que je ne partage pas l'opinion de Baudouin de
Courtenay
lorsqu'il regarde cette dépalatalisation
comme la cause de l'apophonie i.-e. e/o. Je ne nie pas
qu'il ne soit possible et même très probable que dans
la différenciation les consonnes précédantes et suivantes
ont exercé une certaine influence, ont agi e. a. sur la
création de quelques a et de quelques u, mais l'alternance
e/o a, comme nous l'avons vu, une cause beaucoup
plus générale.

501. Enfin le timbre des consonnes peut être anticipé
aussi. Les nombreux exemples des assimilations régressives
dans les langues le mieux étudiées nous exemptent
presque d'en citer encore des exemples ; lat. quid-pe :
quippe, sub-curro : succurro, septembris : settembris,
lactūca : lattūca, all. entfangen : empfangen, it. un poco :
um poco, angl. know : tnow( : now), gnaw : dnaw( : naw),
climb : tlimb, glove : dlove, etc., etc.

502. D. De l'association ou de la contamination du
timbre des sons.

On a pu voir déjà plus d'une fois que je ne suis guère
partisan des changements phonétiques spontanés. Plus
loin même je défendrai expressément la thèse que les
changements phonétiques spontanés pris dans leur acception
consacrée, sont tout simplement impossibles et qu'il faut
412par suite les rayer au plus tôt de la liste des procédés
qui ont cours dans la grammaire comparée.

Si cependant on voulait conserver ce terme dans un
sens analogue pour une seule transition, je le garderais
comme dénomination du fait que nous allons traiter.

Lorsque sous l'influence des trois lois de différenciation,
d'inertie et d'anticipation, l'une ou l'autre voyelle s'est
transformée, elle présente souvent, changée ainsi, des
points de rapport très remarquables avec quelque autre
voyelle existant déjà dans la langue. Cette ressemblance
provoque tout naturellement une assimilation à
la voyelle qui existe déjà. C'est ainsi p. ex. qu'en germanique
l'e de la première conjugaison, ayant subi la
métaphonie par l'i̯ suivant : got. greipan, etc., s'est assimilé
complètement à l'ī long i.-e. p. ex. dans le got.
wein : lat. vīnum, got. veleima : lat. velīmus. Toutes les
langues présentent un nombre infini de ces cas.

503. Presque tous les changements phonétiques (1)815 constituent
donc deux périodes : 1° celle du “bedingten
Lautwandels”, ou changement conditionné par l'influence
des sons environnants ; 2° celle du “spontanen
Lautwandels” ou changement phonétique spontané, c'est
à dire par une assimilation spontanée aux normes existants.

A proprement parler ce dernier changement est tout
aussi conditionné que le premier, puisque lui aussi
dépend entièrement des sons normaux existant dans
une langue et que le nouveau son est aperçu (au
sens de Herbart) par les types existants ; nous pouvons
cependant parler ici de changement spontané en tant
que le son, qui a effectué sa première phase d'évolution
sous l'influence des sons environnants, en inaugure maintenant
une seconde, entièrement indépendante des sons
accidentels que le milieu puisse présenter hic et nunc.

504. En dehors de ces cas homogènes il y en a naturellement
encore une foule d'autres de toutes les couleurs
et de toutes les nuances.

Je ne m'attacherai qu'à un seul parce qu'il nous
donne la clef d'une classe de formes incomprise jusqu'ici,
413je veux parler de la déclinaison pronominale des
adjectifs en germanique.

A l'époque où adjectif et substantif ne s'étaient pas
encore entièrement séparés, la juxtaposition d'un pron.
démonstratif et d'un nom était certainement déjà une relation
attributive très usitée : v.germ. p. ex. *þazmē χaneni,
au coq. Lorsque deux noms en apposition l'un à côté
de l'autre commencèrent peu à peu à être sentis aussi
comme relation attributive (en d'autres termes lorsque
la fonction adjective se séparait de la substantive) l'adjectif
en vint à avoir la même fonction que le pronom,
qui par conséquent surgissait immédiatement dans l'esprit
de celui qui parlait et ne se laissait pas entièrement
évincer, mais formait avec l'adjectif une seule contamination.
*þazmē χanen et *blindē χaneni se combinaient
en *blinđazmē χaneni, au coq aveugle.

De même *blinđon et *þanō : *blinđanō ;
*blinđon et *þatō : *blinđatō ;
*blinđōs et *þai : *blinđōi ;
*blinđē et *þaizē : *blinđaizē ;
*blinđamiz et *þaimiz : *blinđaimiz :
*blinđōs et *þaizōs (1)816 : *blinđaizōs ;
*blinđōn et *þaizōn (2)817 : *blinđaizōn.

Il en a été de même du nominatif v.germ. masc. et
féminin de germ. twai.

505. E. La différenciation de timbre réunie avec l'inertie
et l'anticipation engendre l'art elle aussi et même
l'art le plus caractéristique, le plus populaire qui soit
possible dans une langue. Aussi le retrouvons-nous dans
toutes sortes de rimes enfantines et populaires, rimes
vides de sens, mais ayant des sons délicieux : aboli
bibelot d'inanité sonore.

Chacun pour soi se sera déjà dit en lui-même que
toute rime vocalique et toute assonance, et plus particulièrement
les rimes alternées sont aussi d'exellents
exemples en cette matière.

506. Etudions enfin la caractéristique particulière du
timbre et surtout des voyelles.

Il me semble qu'en beaucoup de cas on n'a pas assez
414tenu compte des données que nous fournissait parfois
l'écriture.

J'ai surtout en vue ici le fait que les langues les plus
anciennes en général n'écrivaient que les seules consonnes
à l'exclusion des voyelles ou du moins n'accordaient à
ces dernières qu'une part bien petite. La différence des
voyelles
n'était pas marquée ou si elle l'était, on la marquait
par de petits signes diacritiques secondaires, comme
les accents.

Je n'ignore pas qu'on a l'habitude de négliger ce phénomène
sous prétexte que la domination des consonnes
constituait précisément une particularité du v. sémitique
et ne se présente p. ex dans les systèmes d'écriture du
sanscrit que parce que ces derniers reposent tous sur un
alphabet sémitique. Mais je n'ignore pas non plus qu'en
appliquant à une langue un alphabet étranger on n'a
pas l'habitude d'y procéder d'une manière servile, ce
qui notamment n'a pas été le cas dans l'adaptation de
l'alphabet sémitique au sanscrit.

Je crois aussi que le v.perse avec son impuissance à
rendre les groupes de consonnes ne peut pas être exclusivement
sémitique (à nous en tenir aux innombrables
exemples, ou soi-disant tels, d'anaptyxe qui se rencontrent
en zend aussi). Le v. perse donc et l'écriture
arménienne avec ses groupes de consonnes ayant un e
muet comme voyelle (1)818 et tenant lieu de plusieurs syllabes
me semblent éminemment propres à nous donner
une vue remarquable sur le système vocalique le plus
reculé des langues indo-européennes.

507. “Une racine arabe,” nous dit Meillet (2)819, “n'est
caractérisée que par les consonnes ; quand aux voyelles,
chaque consonne de chaque racine peut être suivie de
ă, ā, ĭ, ī, ŭ, ū ou zéro, soit en tout sept formes et chacune
de ces sept formes sert à caractériser non la racine,
mais la fonction grammaticale.”415

L'indo-européen emploie ses voyelles exactement de la
même manière
. Une racine ou un suffixe n'est jamais
caractérisé par les voyelles, mais seulement par les consonnes
et les sonantes, et c'est uniquement le type de
formation qui est indiqué par le vocalisme.”

“D'une manière générale les voyelles ne servent qu'à
la flexion et la signification de la racine est attachée
seulement aux consonnes” (1)820.

508. Eh bien, puisque la signification de la racine
est naturellement toujours plus ancienne que sa flexion
ou sa fonction grammaticale, il s'ensuit impérieusement
que le sémitique aussi bien que l'indo-européen ont eu
une période primitive où le rythme du timbre n'existait
pas encore, où toutes les syllabes avaient le même
timbre, où nos voyelles ne s'étaient pas encore différenciées.

509. Ferdinand de Saussure, en l'année 1879, avait
déjà dans son célèbre Mémoire approché d'une pareille
conclusion. Cette dernière a été la base du nouveau système
de l'apophonie i.-e. de Herman Hirt, en l'année
1900 (2)821. Les deux savants — comme d'ailleurs presque
tous les autres — sont cependant d'avis que ce phonème
sans accent de timbre avait néanmoins déjà un certain
timbre, en d'autres termes, qu'il était l'a ou l'e ouvert.

Cette opinion, ils la fondent sur le fait que tout
changement de timbre serait la suite d'un manque total
ou partiel de ton. Or, il y a assez de langues où l'e
ouvert s'est conservé comme porteur de l'accent musical
i.-e. ; dans les autres langues on a découvert des
traces très nettes, dans la palatalisation du moins, d'un e
très ancien ; la conclusion était donc toute trouvée.

510. Et cependant, c'est ma conviction intime que
cette conclusion ne s'accorde pas avec la réalité. Théoriquement
416déjà on pourrait s'attendre à ce que, dans un
temps où l'accent de timbre faisait défaut, les syllabes
n'eussent absolument pas de timbre : la seule pseudo-voyelle
était le šva absolument dépourvu de timbre :
le ə. Mais pratiquement aussi.

Premièrement je crois avoir démontré qu'il peut y
avoir, outre l'absence d'accent, bien d'autres facteurs
encore, pouvant agir sur le timbre des voyelles. Du coup
toute leur argumentation s'écroule, quand même le reste
serait irréfutable.

Mais deuxièmement, il suit uniquement de la palatalisation
des vélaires et des labiovélaires devant un a
indo-iranien, auquel correspond un e européen, que
la voyelle qui correspondait à cet a i.-ir. plus récent
et à l'e européen, doit avoir été aux temps de la palatalisation
une voyelle au timbre clair, mais non pas
nécessairement l'e ouvert. Voilà encore un de ces cas
où l'on ne s'est pas donné la peine de se poser ces
trois questions, toujours indispensables en pareilles
matières : A est-il primitif ? E est-il primitif ? ou tous les
deux remontent-ils à une troisième voyelle ?

Comme la réponse à la première question parut devoir
être décidément négative par la découverte de la loi
des palatales, on donna aussitôt à la seconde une réponse
affirmative, sans se préoccuper de la troisième possibilité.

Et c'est pourtant cette dernière que j'appelle la seule
vraie. L'e européen et l'a i.-ir avec toutes leurs
variantes remontent à la pseudo voyelle šva ou ə (1)822.

511. En premier lieu donc, entendus ainsi les faits
dont il s'agit s'expliquent parfaitement. Nous pouvons
même le constater expérimentalement sur nous mêmes :
prononcez d'abord un ə à la hauteur moyenne de votre
voix. Faites maintenant une bonne provision de souffle,
attaquez ensuite l'ə en commençant sur un ton de hauteur
moyenne, et montez, montez toujours, le plus haut que
vous puissiez atteindre de votre voix de tête, en prenant
garde toutefois de sauter d'une note à l'autre, mais en
élevant continuellement la voix.417

Mieux vaut évidemment faire l'expérience avant d'avoir
lu ma conclusion.

Eh bien, après la première tentative, une seconde :
entonnez encore votre ə à une hauteur moyenne, puis
descendez, d'une façon continue encore et toujours, aussi
bas qu'il vous sera possible.

— Ce n'est pas sans raison que je dis aussi bas que
possible
, comme j'ai dit aussi pour la première expérience
aussi haut que possible. Lorsque, en effet, on est assis
bien tranquillement devant son bureau, on se sent en
effet fort peu disposé à aller crier sur un ton très élevé
ou à bourdonner sur un ton très bas et cela de but en
blanc sur le seul conseil d'un auteur audacieux. On se
contente d'esquisser le mouvement demandé et on reste
dans les limites de la bienséance qu'une personne bien
élevée ne se permet pas de franchir, pas même dans
la solitude de sa chambre d'étude ; mais que veut-on
que j'y fasse ? les gens des temps préhistoriques qui
nous occupent pour le moment n'étaient pas aussi
civilisés que nous. Et c'est précisément aux deux extrémités
des gammes que les deux expériences prennent
du relief. — Nous nous sommes donc acquittés de ces
deux petites expériences ? Et qu'est-ce qui en est résulté ?

Nous avons été à même de constater qu'à mesure qu'on
montait l'a devenait è, puis é (1)823 et finalement même se
transformait en i.

Que l'ə à mesure qu'on descendait devenait a, puis o
et lorsqu'on descendait plus bas encore, se transformait
par un arrondissement instinctif des lèvres en un u bien
caractérisé.

Le fait que cet ə muet prononcé avec l'accent musical,
disons prononcé sur un ton plus élevé, a pu devenir en
dehors de l'indo-iranien un è s'explique donc tout seul.

512. Il nous est impossible d'établir avec précision ce
que l'ə muet était devenu dans la période du v.i.-ir. : ce qui
418est presque certain c'est qu'il était en voie de passer
à i ; était-il encore entre ə et è ? était-il déjà devenu è ?
ou flottait-il entre è et i, si même il n'était pas encore
passé à i ? Nous ne le savons pas ; nous ne devons pas
craindre cependant de regarder ce šva primitif comme
transformé déjà en i puisque dans d'autres langues aussi
où il ne s'est pas développé d'o, l'i correspond à l'e
européen (en gotique p. ex.) ; puisque nous trouvons
déjà un son i.-e. représenté en grec par ε et en indo-iranien
également par i (hitás : θετός ; janitā́ : gr. γενετήρ) ;
puisque enfin, la transformation ultérieure en un soi-disant
a n'a pas de quoi nous inquiéter : en serbe p. ex.
v.sl. tĭnŭka est devenu tànka et lĭgŭka la(g)ka (1)824.
J'appelle l'a skr. un soi-disant a parce qu'il est indiscutable
que déjà au temps de Pāṇini cette lettre n'était
plus un a, mais un ə, et on peut se demander si cette
lettre a jamais été un a (2)825. Dans ce cas ce serait le
sanscrit qui nous aurait conservé à travers bien des
péripéties la voyelle vraiment primitive.

513. En second lieu — et cet argument me semble
décisif — on ne saurait s'expliquer d'aucune autre façon
la juxtaposition de diphtongues toniques et d'i et du
atones : πείθω : ἐπέπιθμεν ; got. kiusan : kusum ; skr.
yájati : iṣṭás ; skr. svápiti : suptás.

On ne saurait en effet soutenir sérieusement que l'i
et l'u proviendraient d'ei̯, eu̯, i̯e u̯e grâce à l'absence
d'accent musical. Misteli et Curtius (3)826 ont, il y a des
années déjà, mis en relief les difficultés qui s'opposent
à pareille transformation. Faute d'un meilleur système
on ignorait les difficultés soulevées. P. Passy et N. Finck
croyaient avoir trouvé le mot de l'énigme en mettant
sur le compte du chuchotement ce que le phénomène
présentait d'étrange. Mais nous avons vu plus haut
que le chuchotement n'est autre chose qu'un déguisement
de l'accent glottal ou de l'accent d'intensité, qui
419doivent au jugement de tout le monde rester ici hors
de cause.

Nous n'avons donc plus qu'à admettre əi̯, əu̯, i̯ə, u̯ə
comme étant les formes primitives, d'où se seraient développés
ei̯, eu̯, i̯e u̯e dans les syllabes toniques, et i,
u dans les syllabes atones.

C'est encore par des expériences faites sur soi-même
qu'on peut se convaincre sans beaucoup de peine qu'il
n'y a point d'obstacles phonétiques à cette conclusion.
En effet on n'a qu'à réduire les exemples cités ci-dessus
à la langue pré-indo-européenne et à mettre une
grande différence de hauteur musicale entre les syllabes
toniques et les syllabes atones. Et aussitôt nous
entendrons ou plutôt encore un témoin entendra (car
mieux vaut laisser la décision à une personne de la
famille qui ne soit pas initiée à ces choses) un ei̯ au
lieu du son élevé əi̯ et un i au lieu du son grave əi̯.

514. Je ne saurais cependant me séparer des diphtongues
et des sonantes sans protester contre la tendance
croissante à expliquer de la même manière toutes
les apophonies ei̯/i et eu̯/u. Cette digression d'ailleurs
nous servira dans notre conclusion générale.

C'est ainsi je pense que cette alternance repose
sur la diphtongaison dans les thèmes en -i et en -u.
L'inertie du timbre produisit ici d'après le § 494 la
prononciation périspomenée plus ou moins double. De
là d'après le § 470 la différenciation de timbre : ī̃ devenait
eī̃ et ū̃ se changeait en au tout comme dans les
dialectes germaniques plus récents.

Premièrement le génitif sing. est très clair. Pré-i.-e.
naxktísax : naxktī̃s : i.-e. nokteī̃s : noktoī̃s. De même le
locatif : pré-i.-e. axgnī̃ ; i.-e. axgneī̃, le vocatif avec “Pluta”
aussi : pré-i.-e axgni3 : i.-e. axgneī̃ : skr. ágnē : lit.
naktë ̃. De même encore le nominat. plur., dont la forme
primitive non diphtonguée s'est conservée en védique
dans les nom. et ace. plur. des thèmes féminins en -i,
comme aussi en lituanien : véd. náktī̃ṣ ; lit. nâktys.
La forme diphtonguée du got. gasteis, ansteis et les formes
en -áyas du skr. classique peuvent être fort bien
analogiques. Il n'en est pas autrement des thèmes en -u.

L'i et l'u ne sont donc pas toujours degré zéro ni
degré réduit, ils peuvent être aussi degré normal. Il
420nous faut remettre en honneur l'ancienne théorie guna
en faveur des thèmes en -i et en -u. Il me semble très
probable qu'en dehors de ces deux grandes catégories
il doit y avoir d'autres cas ou l'i et l'u sont plus anciens
que ei̯ et eu̯. Mais je me suis proposé de ne
donner nulle part ici un dénombrement complet des cas,
je me borne tout simplement à distinguer les types les
plus remarquables.

515. Eh bien au pôle opposé des apophonies de l'i
et de lu se trouve une autre classe de faits qui nous
ramènent au šva primitif. Je veux parler de l'apophonie
triple des sonantes qui est passablement fréquente :
ei̯ : i̯e : i ; eu̯ : u̯e : u ; en : ne : ṇ, etc. Certes les exemples
du l et du r surtout peuvent être en grande partie secondaires,
mais ce n'est pas le cas pour les autres sonantes.

L'alternance indo-européenne d'i avec ei̯, i̯e, etc.,
remonte certainement à une forme primitive əi̯ə, əu̯ə,
ənə pour une catégorie très spéciale, mais cependant
assez vaste c.-à-d. : les thèmes à nasale infixée, car
toutes les bases de ces thèmes contiennent une sonante (1)827
précédée et suivie par une voyelle (2)828.

516. On pourrait produire encore beaucoup d'arguments
de toute nature en faveur d'un ə qui est à la
base de toutes les voyelles. Mais quiconque veut bien
trouver dans les faits cités un motif pour examiner les
cas d'apophonie i.-e. de ce point de vue, n'aura pas de
peine à trouver lui même beaucoup d'autres arguments
encore ; quant à celui qui ne serait point déterminé par
nos données à mettre à l'épreuve ses conceptions en
matière d'apophonie, j'essaierais vainement de l'ébranler
par un vaste étalage de petits indices.

Je préfère exposer plus ou moins complètement pour
ceux qui soupçonnent que je pourrais bien être dans le
vrai, quoique m'écartant de la méthode démonstrative
suivie jusqu'ici, comment je m'imagine la formation des
voyelles pré-indo-européennes. Les catégories de portée
très grande qui vont suivre confirmeront suffisamment,
421j'espère, que ce n'est pas une conception purement subjective.

517. Nous pouvons évidemment nous attendre à ne
trouver des exemples nets et propres que dans les
constructions pré-indo-européennes complètes. Il est
vrai que nous ne saurions affirmer avec certitude que
bien peu de choses sur ces constructions primitives complètes ;
nous devons donc nous en tenir aux composés (1)829
et aux liaisons attributives (2)830. Et d'abord les phrases
relatives primitives dont le premier ou le second membre
est un verbe.

Toutes les syllabes avaient d'abord un même son ə.
Ces constructions cependant, étant des communications
simples, avaient le mouvement ordinaire de ton ; en
d'autres termes elles débutaient sur un ton musical
élevé, sur lequel elles s'arrêtaient un moment pour descendre
ensuite d'une façon passablement rapide au ton
fondamental.

Conformément à cela, il se développait le vocalisme :
*bhere(ti)voiko, dans le premier membre : e-e, la troisième
syllabe éventuelle : i, puis le second membre : o-o,
dont la dernière syllabe manifestait un timbre u assez
prononcé. Tout concorde donc avec nos expériences du
§ 512.

Si cela est, nous comprenons :

la loi vocalique formulée déjà en 1877 par Aug.
Fick
(3)831 : Für die Komposition gilt das ausnahmslose
Gesetz, daß im ersten Gliede die (verbale) Stammform
ε-ε, im Schlußgliede die (nominale) ο-ο erscheint. ἑλκεχίτων :
δίολχος ; ἐχεπευκής : συνοχή, ὑπείροχος ; λεχεποίης :
ἄλοχος, ναύλοχος ; μενεχάρμης, μενεπτόλεμος : παράμονος ;
στρεφεδινέω : εὔστροφος ; τρεχέδειπνος : περίτροχος ;
φερέκαρπος : καρποφόρος ; Φερεκλῆς : Κλεοφόρος ; Λειχήνωρ,
Λειχοπίναξ : αἱματολοιχός.

la création et la vocalisation de la forme 3ème pers.
sing. *bhereti. Nous ne devons nullement nous étonner
que la forme de la proposition subordonnée soit devenue
422plus tard la seule courante et valable. La même chose
se voit ailleurs, p. ex. dans tous les verbes composés inséparables
du germanique.

la formation et la vocalisation des noms totos,
qui primitivement étaient toujours seconds membres des
composés. Nous le voyons clairement dans le fait que
dans les périodes linguistiques historiques bien des
formes totos se présentent encore exclusivement dans
les composés.

Nous avons expliqué du coup ce qui devait rester
encore obscur sous 6° du § 487. Que le dernier o
penchāt vers l'u, je le conclus de beaucoup de petits
faits du latin et du slave, puis des nomina agentis en -ευς
du grec, mais surtout du rapprochement des types traités
au même endroit : γόνυ : janu = φόρος : bhā́ras, etc.

518. Si nous examinons maintenant les relations attributives
et les composés nominaux, il nous vient immédiatement
à l'esprit que la fameuse distinction entre
φρήν : εὔφρων, πολύφρων ; ἀνήρ : δυσήνωρ, ῥηξήνωρ, etc.,
κέλευθος : ἀκόλουθος ; lat. terra : extorris, tellus : meditullium,
velim : nōlim ; ags. wile : nele ; arm. anjinkh :
mianjunkh : skr. cē ́ru- : máhikēru-, upakēru ; cē ́tas :
nacikētas- doit être expliquée de la même manière : les
formes simples sont premiers membres des constructions
ou constituent elles-mêmes une construction indépendante ;
les composés au contraire nous offrent bel et bien — du
moins dans leur type — toute la suite de sons d'une
intonation montante et descendante : soit une voyelle
sourde lorsque la descente de la voix touche à sa fin ;
car ces constructions s'employaient primitivement elles
aussi comme phrases relatives ou appositives à la suite du
mot principal, donc comme constructions indépendantes.

Nous comprenons maintenant aussi la vocalisation de
beaucoup de premiers membres des constructions i.-e. ;
il n'importe naturellement ici qu'ils se présentent plus
tard comme génitifs ou comme adjectifs. Nous voyons
encore des constructions tout entières p. ex. dans les
constrastes que voici : πάρος : πρέσβυς ; ἔγχος : ἐγχέσπαλος ;
ἄνθος : ἀνθέσφορος ; lat. honor : honestus, major : majestas,
etc. Nous voyons seulement les premiers membres dans
ψευδής, ἀσθενής, εὐμενής, εὐγενής, φερεσσακής, αἰνοπαθής,
ἀγχιβαθής (cf. §413), qui sont surtout significatifs quand on
423les compare avec leurs pendants ψεῦδος, σθένος, μένος, γένος,
σάκος, πένθος, βένθος. Il suit de la concordance du latin
(p. ex. genus : degener) et du sanscrit qu'on peut les appeler
primitifs. Les génitifs s'accordent d'un bout à l'autre avec ces
adjectifs : gr. νέφε(σ)ος : νέφος ; v.sl. nebese : nebo ; lat. veteris,
generis à côté de vêtus et de genus. Aniēnis, hominis, got.
gumins, v.sl.kamene, lit.pëmeñs, seser̃s à côté de : lat. Anio,
homo, got. guma, v.sl. kamy, lit.pëmů̃, sesů̃, etc. Le rapport
entre ῥητήρ : ῥήτωρ, πρακτήρ : πράκτωρ, πατήρ : φράτωρ,
est maintenant aussi clair que celui de ἀροτήρ : ἄροτρον
(cf. § 413) : Les premiers exemples sont chaque fois
premiers membres de constructions, les derniers des
mots indépendants de la phrase (1)832. Ces faits donnent
à mon avis un nouvel appui à l'hypothèse de de Saussure,
comme quoi l'a i.-e. primitif aurait été formé secondairement
d'ē, cf. § 411. Quant à l'a bref, Meillet
a fait preuve d'une remarquable perspicacité en faisant
remarquer qu'il se présentait surtout dans les premières
syllabes (2)833, ce qui devient ainsi très naturel en égard à la
position indifférente de la bouche que réclame cette voyelle.

519. J'espère qu'on n'attribuera pas à ce coup audacieux
dans l'aveugle plus de valeur que je ne lui ai
reconnu moi-même expressément : C'est une pensée qui
m'est venue
. Il arrive parfois que la science se trouve
bien de ces sortes de pensées.

Si cette pensée cependant devait renfermer une part
de vérité, il y aurait eu un temps où l'accent de timbre
se trouvait asservi en esclave à l'accent musical. La
circonstance déterminante peut néanmoins n'être devenue
cause que pour un certain temps. Et premièrement
encore à cause des exceptions. Deuxièmement à cause
de la symbolique des voyelles.

520. Il y avait en effet dans la vocalisation de l'ə,
en dehors de ces automatismes généraux, encore d'autres
424facteurs en jeu, que nous pouvons comprendre tous
sous le vocable complexe de symbolique vocalique.

Il va sans dire que nous ne nous arrêterons pas aux
fantaisies innocentes de beaucoup de ces étymologistes
amateurs dont la conviction n'a d'égale que leur arbitraire ;
nous laisserons de même dans l'ombre ce que
les écoles poétiques modernes apprennent sur la nuance
affective des voyelles, tout en reconnaissant qu'on y
rencontre souvent des lueurs de confuse vérité.

Une seule série de cas nous semble prouvée avec
quelque certitude. Nous ne saurions nier en effet, en
présence de l'affirmation unanime de tant de langues
différentes, que le sentiment de notre moi immédiat ne
s'exprime volontiers en voyelles claires, celui des objets
qui nous environnent en voyelles moyennes et celui de
nos souvenirs ou d'objets très distants en voyelles foncées.

En d'autres termes la voyelle i exprime volontiers
la première personne et les adverbes de lieu quand il
s'agit de proximité immédiate, la voyelle a s'adapte de
préférence à la seconde personne et aux adverbes de
lieu correspondant, tandis que la troisième personne et
les adverbes de lieu qui s'y rapportent, contiendront
plutôt la voyelle u.

Rappelons-nous maintenant ce que nous avons déjà vu
plus haut (§ 248 et § 264) comment le cas actif se
rattache à la troisième personne et le cas passif à la
première ; rappelons-nous aussi que l'actif exprimait
primitivement l'estime, le passif au contraire la mésestime
et nous ne serons nullement étonnés de voir que les
noms d'objets plus ou moins appréciés et les suffixes
augmentatifs contiennent généralement une voyelle foncée
(le plus souvent u), tandisque les noms d'objets moins
estimés et les suffixes diminutifs renfermeront souvent
une voyelle claire (la plupart du temps un i ou une
consonne à timbre i). Voir § 266.

Rappelons ensuite que d'après le § 262 les genres
dans la langue n'étaient primitivement autre chose que
des catégories d'appréciation, et nous comprendrons
qu'en général i caractérise le féminin et u ou a le
masculin.

Et comme finalement nous voyons que dans beaucoup
de langues le pluriel présente un u en opposition à li
425du singulier (voir § 263), nous pouvons dire que ce qui
a été rapporte dans notre petit chapitre sur l'appréciation
dans la langue se trouve du coup confirmé en très
grande partie.

L'accent d'articulation et l'accent de sonorité.

521. A côté de l'accent expiratoire que nous avons
traité plus haut, il y a un accent articulatoire, c'est à
dire qu'une consonne peut exceller non seulement par
la plus grande quantité d'air expiré mais encore par la
tension plus grande des muscles articulatoires et en conséquence
par le mouvement plus tranché et plus rapide
des organes de l'articulation.

522. La chose a été constatée expérimentalement pour
la première fois par Hugo Pipping (1)834 (1)835 au moyen de
l'appareil récepteur de Hensen, après lui H. Zwaardemaker (2)836
a constaté le même fait par ses inscripteurs
à lui.

523. Je n'ai trouvé du côté historique qu'un passage
qui pût y conduire, dans Louis Duvau (3)837 :

“Rappelons que dans le gallo-roman, les syllabes initiales
non accentuées ont un sort différent à la fois de
celui des syllabes toniques (fortes) et des syllabes atones
(faibles) non initiales. Elles ont dans une certaine mesure
échappé aux altérations qu'ont subies les premières
426et aux affaiblissements qu'ont subis les secondes, c.-à-d.
qu'elles apparaissent moins comme ayant été prononcées
avec plus d'intensité (L'intensité est une cause fréquente de
l'altération du timbre
), qu'articulées avec plus de netteté
que les non-initiales
. De là par exemple, les redoublements
de consonnes à l'initiale en italien, étudiés autrefois
par M. H. Schuchardt (Romania, 6, 593 sqq.). Une
telle qualité de l'initiale, sans être exactement l'intensité,
est plus compatible avec l'ictus qu'avec la dépression
rythmique ; de là une certaine propension à faire tomber
l'ictus sur les initiales. Mais toute la versification de
Plaute contredit l'hypothèse d'une intensité propre aux
syllabes initiales, à cette époque.”

524. Ces savants limitaient tous les trois la portée
de leurs observations à la comparaison exclusive des
phonèmes, qui se rendent par le même signe. Ainsi ils
distinguaient un t accentué d'un t non accentué, mais
n'arrivaient pas à voir dans le t une dentale ayant la
pleine énergie d'articulation, ni dans le d, le þ, le đ et
le n des dentales encore, mais ayant moins d'accent
articulatoire.

Je suis d'avis cependant qu'il faut faire ce pas. L'action
parallèle de nos lois d'automatisme psychologique le
démontrera péremptoirement.

525. Il nous faut distinguer dans l'articulation des
éléments divers :

I l'occlusion du canal de l'air,
II les vibrations des cordes vocales,
III le canal de l'air lui-même : la bouche ou le nez
ou les deux à la fois.

I. L'occlusion du canal peut être :

brusque, complète et forte — plosives fortes et sourdes.
brusque, complète et faible
— plosives douces et sonores.
brusque et incomplète — aspirées.
restante et incomplète — fricatives.
restante et partielle c.-à-d. nasale, latérale ou vibrante
— nasales, liquides.
restante et peu sensible
— les semi-voyelles et les voyelles fermées i̯, u̯, i, u.
restante et pas sensible — les voyelles ouvertes a, e, o.
427

II. Les cordes vocales :

ne vibrent jamais pour les plosives fortes et sourdes.
ne vibrent pas pour les douces, mais vibrent pour
les sonores.
vibrent ou non pour les aspirées, les fricatives, les
nasales et les liquides.
vibrent toujours pour les voyelles fermées et ouvertes.

III. Le canal de l'air :

c'est seulement la bouche pour les plosives fortes.
c'est la bouche et le nez à la fois, mais surtout la
bouche pour les douces, les moyennes, les aspirées,
les fricatives et les liquides.
c'est la bouche et le nez pour les voyelles fermées
et ouvertes.
c'est uniquement le nez pour les nasales.

Or ces trois éléments forment grâce au développement
associatif sous l'influence de l'ouïe (1)838, un seul accent,
c'est à dire une sphère d'énergie psychique unique, qui
se laisse distinguer très clairement.

526. Mieux que dans tous les autres accents cependant
on distingue ici les forces primaires, à savoir la
représentation orale et la représentation acoustique.
Nous avons déjà vu à propos de l'accent de timbre
(§ 468) que ce n'étaient pas seulement les voyelles les
plus aiguës qui dominaient, mais parfois aussi les plus
graves. Nous constatons la même chose ici, mais d'une
façon autrement caractéristique. Les deux pôles extrêmes
de l'articulation : les plosives fortes et sourdes
et les voyelles ouvertes peuvent toutes les deux avoir
l'accent, mais chacune dans le domaine qui lui est
propre : les voyelles ouvertes dominent par leur sonorité
pour l'oreille
 ; les plosives fortes et sourdes dominent
par leur articulation très fortement sentie.

En d'autres termes : L'occlusion brusque, complète et
forte, non accompagnée des vibrations des cordes vocales
et ayant la bouche comme canal de l'air, est ici le sommet
le plus élevé du groupe des articulations ondulantes, mais
en même temps la chute la plus sensible de la sonorité.

La diminution ou la disparition du caractère brusque,
428fort et complet de l'occlusion, l'intervention ou l'augmentation
des vibrations des cordes vocales et le fait
que la colonne d'air passe par le nez, tout cela affaiblit
l'accent articulatoire, mais renforce l'accent sonore.

La vibration des cordes vocales libre et forte et qui
ne soit entravée par aucune occlusion, aucun rétrécissement
ou perturbation partielle mais qui, passant par la
bouche et le nez, retentit librement au dehors, a le
moins de sentiment musculaire et constitue le degré le
plus bas où puisse descendre l'énergie de l'articulation ;
mais en même temps elle émet le maximum de son et
est par conséquent le point culminant de sonorité.

C'est sur cet accent si curieux dans sa composition
qu'agissent nos fameux automatismes :

527. A. Et en premier lieu encore la subordination
différenciante.

Tout comme nous avons trouvé plus haut un rythme
régulier de sons montants et descendants soit dans l'intensité
et dans la hauteur musicale, soit dans la quantité
et dans le timbre des sons, de même ou plus clairement
encore nous constatons ici un rythme merveilleusement
cadencé d'articulation et de sonorité. Afin de
mieux comprendre la chose, nous séparerons provisoirement
ces deux éléments.

La syllabe forme un tout acoustique, chaque syllabe
en effet ne forme qu'une seule ondulation sonore, c'est
à dire, elle a une élévation, un point culminant et une
descente de sonorité. Cette montée et cette descente
peuvent être plus rapides ou plus lentes, elles peuvent
rester même un moment stationnaires, mais jamais il ne
peut y avoir un mouvement rétrograde : pas de chute sensible
pendant le mouvement ascendant ni d'ascension
perceptible au cours de la descente. Sinon la syllabe
pour notre oreille se diviserait immédiatement en deux (1)839.

528. Faisons en l'expérience (2)840. i̯ai̯ i̯au̯, u̯ai̯, u̯au̯
forment une syllabe, mais ai̯a, eu̯a font deux syllabes
parce que la dernière voyelle plus sonore a occasionné une
429ascension subite au cours de la chute provoquée par les
voyelles moins sonores i̯ et u̯. Ainsi encore pour les consonnes :
tṇd, gṃp, vḷk, kṛt, pṛst ne constituent qu'une syllabe,
mais la succession des consonnes ṇtṇ, ṃbṃ, ḷkṛ ne
saurait s'entendre d'un seul acte de l'ouie, est donc dissyllabe.
C'est pourquoi dans toutes sortes de langues les
syllabes peuvent bien commencer par une “muta cum
liquida, seu nasali” et finir par une “liquida seu nasalis
cum muta”, mais l'inverse ne peut pas avoir lieu
. C'est
ainsi que cette loi linguistique, des plus universelles, se
trouve par notre loi rythmique expliquée sous tous ses
aspects.

529. Nous n'avons jusqu'ici considéré que les syllabes
les plus simples. La même loi s'applique aux syllabes
plus complexes. Dans le fr. pluie = plu̯i, croix = kru̯a,
gloire = glu̯ār on a d'abord la plosive, en second lieu
la nasale ou la liquide, en troisième lieu la semivoyelle
et en quatrième lieu la voyelle pleine. C'est
juste l'ordre inverse que nous constatans à la fin des
syllabes : angl. field = fīi̯ld ou fiend = fīi̯nd, child =
tšai̯ld, hound = hau̯nd. Il est impossible dans une seule
syllabe de renverser ces rapports.

530. Nous pouvons distinguer encore plus de degrés.
Faisons cependant remarquer que la différence de sonorité
en diminue d'autant et peut même disparaître dans
quelques cas par une légère modification dans l'articulation.

Jusqu'ici nous avons considéré toutes les occlusions
complètes et incomplètes ensemble ; nous avons vu cependant
plus haut que les fricatives sont d'ordinaire
tant soit peu plus sonores. C'est pour cela que dans
beaucoup de langues une syllabe peut bien commencer
par une plosive + fricative et finir par une fricative +
plosive, tandis que l'inverse ne saurait avoir lieu.

531. Dans d'autres langues cependant il peut y avoir au
commencement d'une syllabe une fricative + plosive et
une plosive + fricative à la fin. Mais regardons maintenant
ce qui se passe ! Prenons le mot anglais fast qui
est parfaitement conforme à notre loi syllabique. Faisons
bien attention maintenant à l'exacte articulation du s
et du t. Prononçons ensuite le st du mot angl. star,
en lui conservant autant que possible cette même articulation
430et on aura le dissyllabe əstār. La raison en est
simple : Dans la prononciation normale de “fasts est
plus sonore que t. Il y avait donc dans star une descente
au cours de l'ascension, c'est pourquoi la syllabe se
sépara en deux pour l'oreille. Quiconque sait l'anglais,
sent cependant très bien qu'il peut prononcer le mot
star aussi en une seule syllabe : il affaiblit sensiblement
la sonorité normale du s, qui à la fin peut même
disparaître complètement.

532. Quelque chose de pareil doit avoir eu lieu en
indo-européen, où un grand nombre de doublets commençant
par s + plosive et par plosive pure se trouvent
côte à côte. Le contraire a eu lieu en roman où l'on
ne connaissait pas le s faible et où par suite se produisirent
les voyelles prosthétiques (1)841.

533. Nous pouvons acquérir la même expérience en
examinant les mots anglais church = tšurtš et judge =
džudž. Si l'on donne à ces deux groupes la même articulation
à la finale comme à l'initiale, ces mots deviennent
dissyllabes. Mais l'exacte prononciation anglaise
de ces mots affaiblit sensiblement le š et le ž en position
finale, de sorte que leur sonorité devient moindre que
celle du t et du d qui précèdent et l'unité de la syllabe
se trouve sauvegardée. Nous remarquons un pareil
affaiblissement dans le r du français parlé actuel dans
des monosyllabes comme prendre, fièvre, cadre, quatre,
où le r est articulé si faiblement que dans le dernier
mot p. ex. très souvent il ne figure plus même dans la
prononciation. Il en est de même du l. Comparez la
table est servie = la-ta-blè-ser-vi, une table d'acajou =
ün-tab-da-ka-žu.

534. Dans les dialectes qui n'ont pas de s faible
l'ordre des sons est souvent modifié. Ainsi dans le dialecte
de Paris : fixe : fisque, taxe : tasque, sexe : sesque (2)842.
L'épenthèse de l'u du franco-provençal (3)843 et plusieurs
autres métathèses doivent s'expliquer ainsi.

535. En dehors de la transposition et de l'affaiblissement
431du phonème extérieur plus sonore, il peut y avoir
encore un autre expédient : le renforcement du phonème
intérieur moins sonore. C'est ainsi qu'on peut entendre
les groupes spa, sta et ska, bien qu'on y prononce un s
plein, comme monosyllabiques à condition cependant de
rendre très sensible la plosive qui suit. On y arrive
en augmentant le volume d'air expiré, de là i.-e.
s + plosive sourde : skr. s + plosive aspirée. par
l'allongement ou le redoublement : sppa, stta, skka.
Comme nous verrons ci-dessous ces consonnes redoublées
ne tardent pas à se différencier en muta cum liquida
et c'est ainsi que nous trouvons : ags. specan, v.h.all.
spehhan : sprecan, sprehhan ; m.néerl. span : spran ; angl.
spot : néerl. sprot ; m.h.all. stumpf : strumpf ; m.néerl.
steect : streect ; v.h.all. scank : m.h.all. schanc et schrank ;
it. stella : bolonais strella.

536. Et c'est ainsi que nous passons de plein pied
de la sonorité à l'articulation. Envisageons encore un
moment cette dernière de près. En parfaite opposition
avec l'ouïe pour laquelle la syllabe commence par
une ascension et finit par une descente de sonorité nous
sentons l'articulation le plus fortement au commencement
de la syllabe, après quoi elle descend pour reprendre
vers la fin son mouvement ascendant. Ainsi, tandis que

l'effet sonore décrit pour
notre ouïe la ligne que voici image
le sentiment musculaire de
l'articulation suit cette routeimage

ou en d'autres termes (car pour notre sentiment les
points de séparation se trouvent toujours aux minimums) :
suivant l'articulation la limite syllabique se trouve juste
sur le sommet de la syllabe sonore ; et inversement le
sommet de la syllabe articulatoire coïncide avec la limite
syllabique de la sonorité.

Nous avons donc ici un parfait parallèle avec le rythme
alterné de l'œil et de l'oreille esquissé plus haut au § 304.

537. Or la même loi qui régit la syllabe sonore et
d'après laquelle le mouvement ascendant ne saurait être
interrompu par un mouvement descendant et vice versa
s'applique aussi à la “syllabe articulatoire”, c. à d. au
432groupe de consonnes entre deux voyelles. Elle y est
même plus rigoureuse parce que dans la plupart des
langues, il n'y a pas de moment stationnaire possible
dans l'articulation. Nous en passerons en revue de
nombreux exemples dans la suite. Avant d'aborder ces
cas particuliers cependant, donnons encore une vérité
générale qui découle de cette réunion complexe de faits.

538. C'est maintenant seulement que nous saisissons
toute la portée de la loi universelle : Partout et toujours
la langue tend à faire suivre dans une succession régulière
les voyelles et les consonnes et par conséquent
à ouvrir et à fermer alternativement le canal buccal.
Cette alternance nous la constatons clairement p. e. dans
l'usage que l'i.-e. dans sa période la plus reculée fait de
ses sonantes (y, w, r, l, m, n). Elles sont consonnes
quand elles se trouvent entre deux voyelles et elles sont
voyelles quand elles se trouvent entre deux consonnes.
Il nous faut mentionner ensuite les innombrables svarabhakti
et les voyelles anaptyctiques (1)844.

539. Cette formulation cependant est par trop sommaire,
par trop simple. Grâce à notre système défectueux
de noter les sons, nous ne marquons ordinairement
que les points extrêmes de sonorité et d'articulation,
sans songer que ces extrêmes : voyelles et plosives sont
reliées dans les syllabes les plus simples par une série
d'étapes successives ou sons transitoires (glides). On ne
les note jamais dans l'écriture ; cependant ils ne laissent
pas d'être des éléments linguistiques très importants.
Pour mieux le comprendre une petite comparaison s'impose.
Examinons donc le mot fr. capacité et l'angl. capacity.
Nous pouvons, sans difficulté aucune, laisser de
côté les petites différences qualitatives des sons. Nous
n'avons manifestement aucune difficulté à diviser le mot
français en syllabes : ca-pa-ci-té. Veuillons-nous en contenter
provisoirement et tournons-nous vers l'anglais
maintenant. Nous constatons bientôt qu'il ne saurait y
avoir ici une division aussi simple des lettres : la limite
syllabique (si toutefois il y en a une) ne se trouve ni
avant ni après la consonne, mais bien dans le corps de
la consonne. Rappelons-nous qu'il nous faut pourtant
433distinguer dans toutes les plosives une implosion et une
explosion et qu'une pareille distinction peut s'admettre
aussi pour le rétrécissement des fricatives. Nous écrivons
en conséquence : cap-pas-sit-ty. Si maintenant que nous
avons acquis cette donnée, nous envisageons, ou plutôt
si nous écoutons attentivement le mot ir. capacité, nous
comprenons que l'orthographe cappaccit se rapproche
davantage de la vraie prononciation que la ca-pa-ci-té
des grammaires. Comment cela ? Parce que nous voyons
maintenant qu'en français l'explosion est beaucoup plus
forte que l'implosion, en d'autres termes, que le glide
d'a à p est beaucoup plus faible, soit moins sonore que
le passage de p à a tandis qu'en anglais les deux se
valent ou à peu près.

540. Tout comme nous venons de faire pour les consonnes,
nous pourrions diviser aussi les voyelles en deux
moitiés, pour trouver la vraie limite de la syllabe articulatoire.
Nous constaterions encore qu'en anglais les
deux parties s'équivalent à peu près caappaassiitty, tandis
qu'en français nous trouverions caappaacciittéé, c'est à dire
une inégalité et un mouvement ascendant comme ci-dessus.
Et c'est précisément cette tendance à monter,
(tendance due probablement au ton musical montant,)
qui fait sonner à l'oreille toutes les syllabes comme
ouvertes (1)845.

541. Cette différence si caractéristique entre les plus
simples syllabes françaises et anglaises constitue un
exemple significatif de ce que j'appellerais volontiers :
la différence de structure articulatoire ou la forme typique
des ondes sonores. De deux plosives qui se suivent
immédiatement une langue subordonnera la première et
une autre la seconde. Dans une voyelle allongée ce
sera tantôt le premier membre qui se consonnifiera et
tantôt le second suivant les différentes langues.

Nous ne croyons pas inutile de faire remarquer finalement
que toutes les diphtongaisons que nous avons
traitées en parlant du timbre, devaient à proprement
parler trouver ici encore leur place. La différenciation
de timbre en effet se trouve précédée de la différenciation
434de sonorité, comme nous avons déjà fait remarquer
à différentes reprises. Aussi, croyons-nous, on fera bien
à cet égard de relire les §§ 470 sqq.

542. Abordons à présent les différenciations de l'articulation.

Deux occlusions de la bouche complètes centrales et
énergiques qui se suivent dans le même mot ne sauraient
se maintenir égales en présence l'une de l'autre. L'une
des deux domine et l'autre se différencie en une occlusion
de la bouche imcomplète et restante : la fricative
sourde.

Si c'est la seconde qui domine nous trouvons : skr.
sapta : iran. haft ; skr. átkas : zd. ađkō (gr. ἀσκός) ; lat.
recte : ombr. rehte ; lat. scriptae : osq. scriftas ; lat. octo :
v.irl. ocht ; i.-e. *sitkos : lat. siccus : v.irl. sesc ; lat. lucta :
alb. lufte ; lat. trocta : alb. trofte ; gr. κλέπτης : got. hliftus ;
rues, -kto : dial. -χto ; skr. bhaṭṭaka : Māgadhī bhaṣṭaka ;
skr. sattás : zd. hastō ; skr. vṛttiṣ : lit. virsti ; skr. átti :
v.sl. jastĭ ; skr. trimçattanas : gr. τριακοστός ; skr. adatkas :
ags.túsc ;i.-e. *kṛtkos : v.h.all. horsc ; got. blōtan : blōstreis ;
got. beitan : beist ; lat. factum : rom. fahtu ; lat. lacté :
rom.lahte ; v.gr.κλέπτω : gr.moar/ki^xtû ; v.gr.κτίζω : gr.m.
χτίζω ; néerl. acht-te : achste, v.irl. accain : écoss. aχkain ;
v.irl. macc : écoss. mæχk (1)846, etc., etc.

543. Si c'est la première qui domine nous trouvons
l'inverse : v.gr. λάκκος : gr.m. de Kalymna λάκχος ; lat.
sagitta : gr.m. σαίτθα ; v.gr. κάππα : gr.m. κάπφα ; lat. vecto
vexo ; lat. fluctus : fluxus ; (lat. abs de *apt ?) ; lat. lābi
*laptus : lapsus ; lat. sua-pte : i-pse : gr. ψέ ; lat. capere
*capta : capsa ; lat. fingo : fictus (Yarron) : fixus ; lat. frigo :
class. frictus : vulg. frixus. Dans nombre d'autres cas
le lat. tt s'est transformé en ss en passant par ts, comme
435dans edse : etse : esse (1)847. Le ττ attique a aussi passé
par τσ pour parvenir à σσ. ν.s. sceppian : v.h.all. scepfen ;
v.s. hittia : h.all. mod. Hitze ; b.lat. baccīnum : v.h.all.
becchī(n) ; gr. κτίσις : skr. kṣitiṣ ; gr. τέκτων : skr. takṣan :
gr. κτείνω : skr. kṣanṓti ; gr. κτάομαι : skr. kṣáyati ; gr.
πτίλον : *πριλόν : lac. ψιλον ; gr. πτύω : επιφθύσδω : ψύττω.

544. Je ferai remarquer à la suite de ce dernier cas
que quelquefois la plosive sourde se différencie aussi
en aspirée : v.gr. ἀππὰ : ἄπφα, ἄπφαριον, ἄπφυς, ἄπφίον,
ἄπφίδιον ; v.gr. Ἀππιανός : Ἀπφιανός : lat. via Appia :
CIL. v. 5380 Sentia Apphia.

L'une des deux plosives se redouble parfois et du coup
la différenciation se trouve évidemment satisfaite : lat.
voluptas : CIL. vi, 20,337, volupptate, etc.

545. C'étaient donc là les différenciations de l'occlusion
de la bouche ; mais il se rencontre aussi des
différenciations du canal buccal dans les plosives sourdes
redoublées : La seconde domine et garde la voie buccale,
la première se différencie en nasale : lat. volupptate :
volumptate ; lat. *nupptiæ : *numptia (Sard. nunta) ; Καππανῶν :
Campanus ; Poppaeus : Pompaeus : osq. Pompaiians ;
lat. Moppsuestia (2)848 : gr. mod. Μομψουεστία ; lat.
Neppsis : lat. Nempsis ; lat. cappsarius : gr.m. καμψάριος ;
γλώττας : inscr. att. γλωντας ; att. ἑκκαίδεκα : ἑγκαίδεκα ;
sémit. Sakkuniaton : Σαγχουνιάθων (3)849 ; gr. κέπφος : κεμφός ;
gr. Ἀππιανός : Ἀμπιανός ; gr. Μενίππης : Μενίμπης ; crét.
ἀππάριον : Otranto ampari ; gr. παππάζουσιν : παμπάζουσιν ;
gr. ἀππέμψει : ἀμπέμψει ; gr. Πάππος : Πάμπος : lat. Pampus,
etc. ; gr. Καππαδοκία : Καμπαδοκία ; lat. supportare :
cal. sumportare ; it. latta : cal. landa ; lat. mitto : cal. mentu ;
néerl. appart : ampart ; m.néerl. pappier : panpier, pampier ;
436rappier : rampier ; m.lat. capprifolium : néerl. kamperfoelie ;
m.néerl. cappellaen : m.néerl. campelier. Nous
rencontrons les liquides dans la même fonction (1)850 :
m.néerl. soccoers : sorcoers ; pattijn : paltijn ; néerl.mod.
kapporaal : korporaal ; kottelet : kortelet.

546. Naturellement la différenciation des plosives sonores
n'est pas aussi fréquente (2)851 ; il ne nous en manque
point cependant par rapport au canal de l'air.

Nous voyons clairement que dans le vieux grec gg
était devenue ng dans l'orthographe de cette dernière
forme γγ. Cf. ensuite : hébr. Debbora : gr. Δεμβώρα ; gr.
Ἀρύββας : Ἀρύμβας ; gr. κάββαλε : κάμβαλε gr. καββάς :
καμβάς ; gr. Τορύββας : Τορύμβας ; gr. Σαββίων : Σαμβίων ;
lat. reddere : b.lat. rendere ; lat. gibbus : cal. imbu ; it.
ebbene : cal. embe ; lat. Sabbatis : gr. Σαμβατίς ; lat. sabbatum :
v.h.all. sambaz-tac ; Ulfilas sabbatō : got. sambatō ;
dial.all. rabbastern : rambastern ; rabbuse : rambūzen ;
cabbuse : kombüse (3)852 ; syr. aggānā : arm. angan ;
syr. hazzūrā : arm. xnjor (4)853 ; aram. tidda : tinda ; ass.
unabbī : unambī ; ass. inaddin : inandin ; ar. gabbāru :
syr. ganbāra (5)854 ; bantou edda : enda ; todda : tonda ;
labba : lamba ; lidda : linda (6)855. La même fonction des
liquides dans : dial.all. cobbout : karbauter : kalbauter ;
flam. kabbas : karbaas : kalbas. Nous trouvons les liquides
et les nasales dans les types : m.angl. *meseddžə : messenger :
m.néerl. messengier, messalgier ; m.angl. *niχteggale :
nightingale : néerl.dial. nāchtergaol (7)856.

547. En indo-iranien dd et ddh se différenciaient en
zd et zdh. *deddhi : zd. dazdi : skr. dēhi ; *meddo :
*mezdo : skr. mēda-. Puis dg devenait zg : skr. madgús :
lit. mazgóti : lat. mergo, mergus ; v.irl. medg : gaul. mesga.

Le ζ grec repose presque toujours sur le groupe i.-e.
437*dj, qui en dorien est représenté par dd. Il est donc très
probable que dd se soit différencié en zd et dz d'après
la structure articulatoire des dialectes différents, ce qui
enlève du coup un tas de difficultés.

548. Deux aspirées aussi se différencient. Jamais en
indo-européen deux aspirées ne pouvaient vivre côte
à côte :íóáāēṩṛṭṃ

Ou la première dominait et perdait du fait son aspiration :
*yudhbhis : skr. yudbhíṣ. En grec et en arménien
on évite au moins deux aspirées homorganes ; celles-ci
en effet ont naturellement une tendance plus marquée
à se différencier à cause de leur parfaite similitude.
Ainsi : arm. vaththar : vatthar, gr. ἰαχχή : ἰακχή (1)857.
Mais à une époque postérieure on a dû certainement
prononcer aussi ἐχθρός comme ἐκθρός, ἀφθιτός comme
ἀπθιτός ainsi qu'il ressort de la transition ultérieure :
μόροχθος : μορόξος, ἔχθιστον : ἔξίστον, φθίσίς : ψίσις, etc.

549. Ou bien la seconde dominait et la première
devenait une spirante : *bhebhidhdhi : gr. πέπισθι ; *kudhdhos :
gr. κύςθος : lat. custōs : got. huzd. Les groupes
i.-e. dhw et dhj sont représentés dans le dialecte de la
Crète par θθ, qui se différencie naturellement en σθ.
skr. bháradhv(ē) : φέρεσθε ; abharadhvam : φέρεσθον ; bharádhyāi :
φέρεσθαι. La même chose se passe dans le
groupe vieux latin dht où c'est évidemment le t qui
domine : gr. καθαρός : lat. castus, gr. αἴθω : lat. aestus,
lat. fendo : infestus, manufestus, gr. πίθος : lat. fistula,
got. gazds : lat. hasta.

550. Il se manifeste finalement dans les aspirées la
différenciation du canal de l'air : gr. *Τυφφρηστός (2)858 :
Τυμφρηστός, *Παφφλαγόνων : Παμφλαγόνων.

551. Les fricatives aussi sont sujettes à la différenciation,
et en premier lieu encore à la différenciation
de l'occlusion de la bouche. La dominante ici se fait
plosive. La seconde domine dans : gr.m. φθάνω : φτάνω,
gr.m. ἐλεύθερος (prononcez elefþeros) : ελεύτερος (elefteros),
gr.m. εὐχή (efχi) : εὐκή (efki), gr.m. σχίζω : σκίζω, gr.m.
αιςθάνομαι : αἰστάνομαι, dial. σφάζω : σπάζω, dial. σφίγγω :
438σπίγγο, it. pesce, roum. pešte, v.irl. baithis : baitsimse,
dothuichsimem : tuicse, loisthiu : cichloiste, taschidetaid :
tascide. m.angl. sihþe : sighte ; þiefþé : thefte.

552. La première domine dans : gr.m. ἔκλαυσα (eklafsa) :
ἔκλαψα, v.gr. Ελευσίς : gr.m. Λεψῖνα, gr.m. κάθισε : κάτσε
got. saihs : ags. six ; ags. ohsa : oxa, ags. áhsían : áxian ;
h.all. sechs : seks, h.all. Ochs : oks, h.all. Fuchs : fuks ;
ags. héahfore : angl. du nord hekfer ; wríhþ : wrikþ ;
líhþf : likf : Orrms. whi, whanne, wheþer, while, whít
(wh = hw) : Gen.-Exod, etc. : qui, quanne, queþer,
quile, quít.

553. Dans le persan moderne l'explosive s'est, de
plus, emparée de la seconde place (voir §§ 534 et 541)
persan juif, χufsađ : pers.mod. χuspađ, dial. čafsađ :
pers.mod. časpađ. Cf. v.h.all. wefsa : m.h.all. wespe.

554. Nous voyons encore d'autres différenciations
dans : lat. Alossia : fr. Alorse ; gaul. Νεμωσσός : fr. Nemours ;
fr. Sassey : Sarcé (1)859, lat. Massilia : fr. Marseille,
lat. Cadussa : fr. Chaourse, v.fr. cassaude : m.néerl.
corsoude ; flam. kassaat : kersaat : m.néerl. as(s)ine : alsine ;
asselieren : alselieren (2)860 ; dans got. *nasjanþs : nasjands,
gadēþs : gadēds et dans b.lat. Andossus : Andoxus : lat.
Bonossus : Bonoxus, lat. Kalisstus : Kalixtus ; lat. miless :
milex ; lat. viss : vix (Wiener Stud., 1905, p. 241), lat.
Ulysses : Ulixes ; skr. dvēṣmi : dvēkṣi ; skr. vasati :
vatsyati, etc.

555. Nous n'avons guère vu jusqu'ici que des fricatives
sourdes, mais les mêmes règles s'appliquent aux
fricatives sonores : gr.m. αὐγό (avgo) : cyprien : αὐκόν
(afkon), gr.m. (ἑ)βδομάδα : cypr. ἑ βτομάδα, gr.m. γδέρνω :
cypr. γτέρνω, got. *ōg-da : *ōgta : ōhta, got. baug-da :
*baugta : bauhta, got. *mag-đa : *magta : mahta, got.
*brāg-đa : *brāgta : brāhta.

556. De même pour les fricatives sourdes + sonores :
ags. cíesd : cíest, ags. récelíesđu : récelíestu, got.*þaurf-đa :
þaurfta, got. *aih-đa : aihta, got. *gamōs-đa : gamōsta,
got. *kaupas-đa : kaupasta.439

Dans brūhta et þāhta formés de *brūk-da et de
*þāk-da l'action de l'anticipation les conduisait, comme
nous le verrons plus loin, d'abord à *brūh-da et *þāh-da,
après quoi ces formes se comportèrent comme le reste.
On pourrait admettre la même chose pour gamōsta et
kaupasta, mais le s a dû se produire déjà à une époque
antérieure par la différenciation des deux dentales.
Cf. § 549.

557. Enfin nous voyons aussi dans les fricatives la
différenciation du canal buccal : m.néerl. kaffoor : néerl.
komfoor ; néerl. officie : dial. amfitsie : ar. kāf(f)oer : fr.
camfre.

558. Finalement deux fricatives ou plosives différencient
leur ouverture buccale en semi-voyelle : v.tch.
mlazši : mlajši ; v.tch. sežžen : sejžen ; v.tch. póžčiti :
pójčiti ; pol. wies'ski : wiejski ; pol. oc'ca : ojca ; pol.
bezsebe : bejsebe ; lat. noctem : nohte : fr. nuit ; lat. fructum :
fruhte : fr. fruit ; lat. lacté : lahte : fr. lait ; lat.
tectum : tehte : v.fr. teit : fr.mod. toit : v.irl. nocht : inscr.
noγt : corn, noyth ; lat. captivum : esp. cautivo ; lat.
baptizare : port, bautizar ; skr. váhāmi : (*u̯egdhum :
*u̯eudhum) vṓḍhum ; skr. sáhāmi : (*segdhum : *seudhum)
sṓḍhum : néerl. zegde : zeide ; gezegd : gezeid.
La même vocalisation se présente quand les fricatives
douces rencontrent une nasale ou une liquide.
Je me bornerai aux cas où les fricatives se vocalisent.
Les exemples pour les nasales et les liquides sont trop
connus : b.lat. fragmentum : fraumentum ; pegma : peuma :
pigmentum : v.it. piumento ; b.lat. sagma : saum : ags.
seam : v.h.all. soum ; got. bagms : ags. beam : v.h.all.
baum ; ags. frignan : frīnan, etc. ; gall.mod. niwl : v.irl.
nēl ; gaul. Bracagnos : v.irl. Broccān ; v.celt. *gegnar :
v.irl. ro-gēnar ; *tlagm : tlām ; *wegno : fēn, etc.

559. Les nasales différencient elles mêmes leur canal
d'air (1)861 : lat. anima : it. esp. aima : prov. sic. arma, v.sl.
mené : croat. mie, sorab. *mnogi : mlogi, bulg.mod.
mnogo : mlogo, serb. cümna : cümla, esp. pennone :
pendon, sarde du sud *lummuru : lumburu, mil. vendemnia :
vendembia, skr. gulma : pāl. *gumma : gumbha,
pāl. Lumminī : Lumbinī, v.irl. immed : imbed, aithchumme :
440aithchumbe, ags. stemn : stefn, lat. nōmen :
v.isl. nafn, lat. Damniorum : ags. Defna scír (Devonshire),
ags. samnian : v.isl. safn, ags. emn : got. ibns, lat.
-umnia : got. -ubni, -ufni, slov. *lakomnik : lakovnik,
slov. *mnoge : vnoge, slov. gumno : gubno, serb. gumno :
gúvno, tch. *pisemne : písebne, v.s. lungannian : lungandian,
te gānne : te gānde, all.néerl. niemann : niemand,
v.irl. cenn : cend. Enfin nn devient aussi nj en espagnol :
annu : año ; penna : peña ; nonnu : noño.

560. Les liquides : v.h.all. elilenti : v.isl. erlendis,
lat. ululare : fr. hurler, esp. pillora : pildora, esp. bulla :
bulda, esp. apellar : apeldar ; ou bien esp. villa : vilja ;
castellu : castiljo ; v.isl. falla : m.isl. faddla : isl.mod.fadtla ;
v.isl. vil : m.isl. vill : isl.mod. vidtl, tch. snorlik : šnodlik,
h.all. kerl : tch. khédl.

561. Ces exemples ne sont pas rares. Sont tout aussi
fréquentes les relations mutuelles entre liquides, nasales
et fricatives, dont l'une se constitue souvent en
plosive : zd. mrūiđi : skr. brūhí ; skr. marmaras : gr.
βρέμω : lat. fremo : v.h.all. brimu ; skr. mlā́yati : gr.
βληχρός ; fr. *marmre, marbre, m.néerl. marmer : marber,
V.isl. mannr : madr ; v.isl. horn : m.isl. hoddn, gr.m. ἐργάτης :
ἀρκάτης, gr.m. πέρδικα : περτίκιν, cypr. ὀρθός : ὀρτός,
gr.m. κολυμβῶ (ƀo) : καλυμπῶ (bo), gr.m. ἕνδεκα : ἕντεκα,
v.fr. corf : fr.mod. corbeau, lat. corvum : it. corbo : roum.
corb, lat. infernum : cal. mpiernu, got. nēþla : ags. nædl :
v.s. nādla, got. gulþ : ags. v.s. v.h.all goîd.

562. Parfois cependant il s'y manifeste seulement la
différenciation des vibrations des cordes vocales : lat.
pingere : sic. pinčiri, lat. angelum : sic. ančilu, lat. spargere :
esp. esparcer, got. *kunđa : got. kunþa.

563. On pourrait même avec Meillet mentionner,
d'une façon toute générale, la différenciation de deux
consonnes sonores et rapporter comme exemples : v.sl.
poz-dü : zd. pas-ča : lat. post, ou lit. daŭg zuvŭ : daùk
zuvŭ ou dial. néerl. (Alost) lang genoeg : lank-enoeg,
méd vier : mee fier, etc.

564. Nous retrouvons la même chose dans les plosives
sonores en relation avec r : lat. *taid-ros (taedet) : taeter,
gr. ὐδρία : lat. utris, lat. andruarc : redantruare, etc. (1)862.441

565. Il se rattache étroitement à ce dernier cas toute
une série d'autres phénomènes de même nature, car tr
a été selon tout apparence formée ici de ddr.

Eh bien, nous avons vu déjà par ci par là la consonne
dominante se redoubler ; mais c'est là à proprement
parler le mode de subordination caractéristique
des sonantes. Presque partout la consonne est redoublée
quand elle se trouve à côte d'une sonante consonne :
skr. putrás : puttrás : prākr. puttas ; skr. agniṣ : aggniṣ,
skr. satyás : sattyás, skr. sarpás : sarppás, skr. ártham :
árththam, skr. sárvas : sárvvas ; gr. πόλιος : thess. πόλλιος :,
gr.Παυσανιάς : Παυσαννίας, gr. ἀλλότριος ; : gortyn άλλόττριος ;
lat. suprema : supprema, lat. agro : aggro, lat. matrona :
mattrona, lat. exempli : exemppli, lat. simia : it. scimmia ;
lat. vendemia : it. vendemmia ; lat. sociorum : socciorum,
lat. quatuor : quattuor ; osq. Víteliú : Vítelliú ; lat.
Decii : osq. Dekkieis ; lat. alteram : osq. alttram ; v.sl.
zelĭje : zil'l'a ; v.sl. korenĭje : ukr. korin'n'a ; v.sl. bratĭja :
ukr. brat't'a ; v.sl. sadĭja : ukr. sud'd'a ; got. hafja :
v.h.all. heffiu ; got. saljan : v.s. sellian : got. akris : v.h.all.
ackres ; got. sitlis : v.h.all. sëttles : v.h.all. lougnen : v.h.all.
louknen (k de gg) ; got. naqaps : v.h.all. nackot ; ags.
bitur : bittres ; ags. ator : attres.

566. C'est à cette règle générale (qui s'applique parfois
aussi au s et au t) que j'ai emprunté dans les cas
cités plus haut (§§ 545, 550) le droit de regarder la
consonne double comme l'origine de la nasalisation. Je
fais suivre ici encore quelques exemples : gr. Ἀδράμυς :
Ἀτραμύτειον (τ au lieu de δδ) : m.gr. Andremiti, m.gr.
κέδρος : κένδρος, v.gr. ὄβριμος : ὄμβριμος :, v.gr. νεβροῦ :
νεμβροῦ, v.gr. Ἀνρομάχn : Ἀνδρομάχη, v.gr. Ὀμρικος :
Ὄμβρικος ; ski, amlás : nmblas : néerl. amper ; skr. tāmrás :
m.ind. tāmbras ; arm.mod. manr : mandr, gr. μολεῖν :
μέμβλωκα ; ombr. seples : lat. simplum, v.fr. église : englise,
eglentier : englentier, nigremance : ningremance, lat.
caméra : Cambrianus, lat. eximo : exemplum. lat.numerum :
fr. nombre ; lat. cumulum : fr. comble ; lat. gremiale : it.
grembiale ; lat. comeatu : it. combiato : ags. fetjan : feččan
(fetsjan) ; ags. ort-geard : orčeard ; v.lat. -āti̯o, etc. : lat.
cl. et b.lat. -ātsi̯o, etc., et toutes les palatalisations vont
par ce même chemin (kj : tj : ttj : tsj : sj : š : ç) ; got.
timrjan : timbrian ; ags. simle : simble ; m.h.all., m.néerl.
442minre : minder ; got. *svisr : swistr ; v.isl. *As-rāđr :
Astrāþr ; lit. aszrùs : asztrùs : v.sl. ostrŭ ; v.h.all. slief :
sclief ; slahen : sclahen ; Slave : Sclave ; gr.m. μηλιά : μπλιά ;
v.sl. zemji : *zemjji : zemlji ; lat. jaculatorem : fra. jongleur ;
labrusca : lambrusque ; cannabim : chanvre ; Geneva :
Genvre ; tenuis : tanve : tanvre. Exemples de s et de t :
lat. hiems : hiemps ; osq. Niumsieis : Numpsi ; lat. sumo :
sumptus, démo : demptus, lat. emptus : ombr. emps ;
m.h.all. samt : sampt ; h.all.mod. hamster, dial. hampster.

567. Les sonantes j et w nous offrent, quand elles
sont redoublées, un curieux spécimen de différenciation.
Elles dégagent d'abord une moyenne qui est redoublée
d'après la même règle que ci-dessus : v.h.all. zwei̯i̯o :
got. twaddjē : v.isl. tueggia ; skr. dháyati : got. daddjan :
v.suéd. dæggia ; v.h.all. glauwēr : glaggwuba : v.isl.
gloggr ; v.h.all. triuwi : got. triggws : v.isl. tryggr. Nous
constatons ici la même exagération que ci-dessus : la
différenciation a été poussée jusqu'à ce point, que le
membre subordonné (p. ex. en v.isl.) s'est résolu le plus
souvent dans la dominante.

568. C'est ce que nous voyons plus clairement encore
dans le groupe kt, qui est déjà devenu kþ dans certains
dialectes de la période indo-européenne primitive. La
différenciation pouvait ensuite aller jusqu'à ki̯ : ἰκτῖνος :
skr. çyēnás (cf. χθές : hyas) ou jusqu'à ku̯ : zd. Χsăēta :
skr. çvētas. Et ce ki̯ devenait k̂ et ce ku̯ k. Le k̂
s'est généralisé dans le letto-slave. Nous trouvons le
k dans deux parallèles grecs qu'il est impossible de
méconnaître
 : κτήματα : πάματα, κτήσασθαι : πάσασθαι,
ποληκτήμων : πολυπάμων, ἔγκτησις : ἔμπασις ; ὄκταλλος :
ὄφθαλμός : oculus : όπωπα et dans beaucoup d'autres
encore (1)863.

Je suis d'avis qu'il faut traiter pareillement le groupe
indo-européen pt. Je regarde en effet comme primitive
la classe des verbes grecs en -πτω, et je pense que les
formes correspondantes en -pi̯- des autres langues en
dérivent en passant encore par -pþ-. De même πτύσσω
443pyuksna-, πτύω : lit. spiáuju (v.sl. pljują : lj venant
de jj).

Nous trouvons dans les langues romanes et celtiques
des transitions sinon de même nature, du moins assez
semblables ; du moins jamais je ne serais arrivé à former
les hypothèses qui viennent d'être émises, si je n'avais
connu les faits du § 558.

En voilà assez sur la subordination de deux consonnes
qui se suivent dans le même mot.

569. Toutes ces catégories se rencontrent aussi dans
la construction. Qu'on me permette de le prouver succinctement
par la petite liste d'exemples isolés que
voici : n.gr. ἀπὸ τὸ : ἀπ'τὸ : ἀφ'τὸ, prākr. -ṃ viva :
-ṃ piva, ags. hilpes þu : hilpes tu ; hafas þu : hafas tu ;
skr. pitar marna : pitar mmama ; i.-e. -m i̯ékr : i̯i̯ékr :
ljekr : arm. leard, etc. ; skr. rājan sōma : rajant sōma,
skr. vajriñ çnathihi : vajriñchnathihi, v.irl. nī-m-tha :
nīmphta (non sum), etc., etc. (1)864.

570. Nous n'avons traité jusqu'ici que la subordination
des articulations qui se suivaient inmédiatement.
Tout le monde comprendra après tout ce qui précède
que nous devons nous attendre à la même chose pour
toutes sortes de consonnes totalement ou partiellement
semblables rivalisant entre elles d'énergie articulatoire,
pourvu du moins qu'elles se tiennent dans les limites de
notre unité secondaire, la construction.

C'est ce point que Maurice Grammont traite tout
spécialement dans le livre déjà cité : La dissimilation
consonantique dans les langues indo-européennes et dans
les langues romanes
, Dijon, 1895.

Lui surtout a recherché avec grand soin à quelles
conditions de combinaison semble se rattacher ordinairement
l'énergie plus grande de l'une de ces consonnes
rivales (2)865. Bien que son système me semble un peu
444trop rigoureux (surtout quand il s'agit des exceptions)
sa conclusion de la page 186 ne laisse pas d'être sûre :
La dissimilation, c'est la loi du plus fort.

571. Il nous faut donc mentionner ici en premier
lieu les cas où les consonnes rivales ne sont séparées
que par une seule consonne. Telles surtout les liquides :
gaul. vertragos : lat. veltragus : germ. Bertrand : esp.
Beltran, bas all. beerbrot : lit. bembrotas, v.sl. velĭbladŭ :
russ. verbljud. Mais ensuite aussi toutes les autres qui
ont entre eux deux ou plusieurs voyelles ou consonnes, et
même des syllabes entières. Ces catégories ayant déjà
été étudiées souvent je dois me borner à ne rapporter
que les exemples indispensables.

572. Les nasales et les liquides sont de beaucoup
les mieux représentées : gr. νεογνός : got. niuklahs ; lat.
caelum, caeruleus ; fr. corridor : russ. kolidór ; lat. non
magis : it. nomà, lomè ; it. veneno : veleno, etc., etc. ;
sur *mermero : bermo : berbelo : mel : bel, etc. voir Gkammont,
op. cit., p. 162 sqq., soit m devenant b ; *άϜεϜδω) :
ἀείδω, soit w devant j ; cat. mentida : esp. port, mentira ;
csp. Gaditana : Garitana ; esp. quijada : quijarudo ; hom.
Ὀδυσσεύς : att. Ὀλυττεύς, donc une dentale se transformant
en liquide ; lat. quinque : rom. cinque ; sur *kerkero :
kerko : kerkelo : kel : kel, etc., voir Grammont,
ibidem, donc une labiovélaire devenant vélaire ; got.
wundufni : fraistubni ; got. gabaurjōþus : wratōdus ; got.
agisis : riqizis ; got. walwisōn : hatizōn (1)866, soit une fricative
sonore devenant sourde et inversement ; skr. anaḍuḍbhyas :
anaḍúdbhyas ; skr. *pariṇakṣati : pārinakṣati, soit cérébrales
devenant dentales ; zd. χuṃba : skr. kumbhás ; lat.
fundus : skr. budhnas ; osq. feíhúss : gr. τεῖχος ; v.h.all.
deda : gr. ἐτέθην ; véd. bháribhrati : skr. barībharti, soit
des aspirées devenant des sonores et des sourdes non
aspirées ; gr. Φωσφόρος : lat. Posphorus ; lat.gr. philosophus :
lat. philosopus ; lat. gr. Philadelphus : Philadelpus ;
lat.gr. chirographum : chirograpum (2)867, soit des
fricatives changées en plosives ; gr. γλάγος : crét. κλάγος ;
ἀβλαβές : crét. ἀβλοπές, soit une sonore transformée en
445une sourde ; lat. titillum : it. ditello ; ags. clucce : v.h.all.
glocka ; i.-e. *pipōmi : skr. píbāmi, v.irl. ibim, donc une
plosive sourde qui devient sonore.

573. Nous rencontrons les mêmes phénomènes régularisés
dans la formation des mots. C'est ainsi p. e.
que dans quelques langues bantoues de l'Afrique orientale
tout mot ayant deux syllabes successives qui commencent
par une plosive sourde fait changer la première
en sonore, v.bantou koka : Nyamwezi gokota, -kati :
-gati, -tatu : -datu, tika : dika, pita : bita, nota : bota (1)868.
La dissimilation des préfixes en khasi n'est pas moins
caractéristique. Les préfixes t et p apparaissent constamment
comme d et b avant les thèmes qui commencent
avec une plosive sourde : pydet : bytin ; tymoh :
dykar, etc. (2)869. En indo-eur. nous avons peut-être un
exemple analogue dans la dissimilation du suffixe *-to-
en *-no- chez les thèmes verbaux qui ont un d final,
*edotóm : ἐδανόν : skr. annam, etc.

574. Finalement nous voyons ici, tout comme nous
avons vu pour les subordinations traitées précédemment,
que l'élément dominant s'asservit de plus en plus l'élément
subalterne, au point qu'en fin de compte il ne reste
plus rien du membre différencié.

Il nous convient de mentionner ici en premier lieu
les cas où il n'y a qu'une consonne entre les deux concurrentes.
C'est ainsi que č(tš) et dž deviennent š et ž
devant les dentales : la première dentale tombe donc à
proprement parler. Ainsi dial. fr. (3)870 rètštā : rèšta,
ōdždœ : ōždœ, slov. vračĭstvo : vraštvo, slov. četyrije :
štirje, slov. četvrŭtyj : štrti ; serb. *zamačĭtati : zamaštati,
serb. *počĭtenje : poštenje, serb. ćĭto : što.

575. Puis déjà dans beaucoup de langues indo-européennes
anciennes ksk, psp, tst, gzgh, bdbh et dzdh se
446transformaient respectivement en sk, sp, st, zgh, dbh
et zdh.

Et ainsi de suite pour toutes les liaisons consonantiques
de même nature, pourvu seulement que la première
et la dernière eussent l'un ou l'autre élément
d'articulation semblable.

576. Puis encore tous les cas où il se trouve dans
les commentaires de Grammont : 0 c'est à dire zéro.
Je rappellerai seulement les cas comme : gr. πτύω,
*πτυχιζω : ποτίζω, gr. στρατός : dial. σρατός, ν.si. skolĭka
lat. siliqua, v.sl. bratrija : bratija, lat. praestrīgiae
praestīgiae, m.h.all. pfenninc : pfennic, gr. δρύφρακτος
δρύφακτος, skr. várdhras : vadhras, etc., etc.

577. B. et C. Mais l'inertie psychique aussi et l'anticipation
exercent une influence bien nette sur l'accent
articulatoire. Pour le coup je renonce à citer des
exemples, puis-que tous les manuels nous les offrent à
“bouche que veux-tu ?” Il est vrai, qu'ils y revêtent
les noms plutôt douteux d'assimilations progressives et
régressives, mais on ne saurait nier cependant qu'ils ne
s'y trouvent en nombre complet autant qu'on peut le
désirer. Je mentionnerai seulement qu'on a trop, a mon
avis, perdu de vue que la loi sur les aspirées i.-e. de
Bartholomae n'est autre chose qu'une action de l'inertie
immédiatement reliée à la différenciation capitale ou
expulsion de la première aspirée.

Je rappelle ensuite que ces cas se présentent maintenant
surtout hors de la limite des mots dans les constructions.
Toutes sortes de règles de sandhi ne sont
autre chose que des applications (en partie exagérées
comme nous le verrons plus loin) de l'inertie et de
l'anticipation de l'articulation.

Pour le reste les manuels sont suffisamment complets.
Il nous faut cependant faire ici une restriction importante :
On y trouve l'assimilation de voyelles à des
voyelles, de consonnes à d'autres consonnes, mais n'y
rencontre trace de l'influence des voyelles sur les consonnes (1)871.447

578. La chose cependant était toute trouvée. Nous
savons en effet depuis longtemps qu'une plosive
sonore peut communiquer ses vibrations à une sourde
voisine. Nous croyons fermement qu'une aspirée plus
ouverte peut transporter son ouverture buccale sur une
plosive très fermée (loi de Bartholomae) et nous n'avons
pas l'air de songer seulement que les voyelles qui sont
les sonores et ouvertes par excellence pourraient peut-être
bien exercer la même influence.

579. Et ce remords devient plus écrasant quand nous
voyons que déjà dès l'année 1854 le professeur Boller (1)872
de Vienne, s'appuyant sur des matériaux respectables
empruntés à plus de soixante langues ouralo-altaïques,
indo-européennes, chamito-sémitiques, malais-polynésiennes
et indo-chinoises, avait conclu à cette même
influence amollisante exercée par les voyelles sur les
consonnes. Il y avait vu un phénomène d'une portée
448tellement profonde et étendue sur le développement des
langues que nous avons jusqu'ici recherché presque
vainement d'autres lois qui puissent lui être égalées sous
ce rapport.

Reconnaissons donc enfin notre faute et honteux de
notre négligence redoublons de zèle à réunir les faits
longtemps ignorés ou dédaignés et retirons en les leçons
qu'ils contiennent.

Il ne saurait évidemment rentrer dans mon cadre à
moi
de refaire ici l'ouvrage de Boller et de rapporter
aussi complètement que possible tout ce qui a été
amassé jusqu'ici de matériaux à ce sujet. Je réunirai
seulement tout juste assez de faits pour que le caractère
général de ce phénomène se trouve suffisamment établi.

580. D'abord donc : la preuve expérimentale.

“Ce que nous ne cherchions pas et que nous avons
été bien aises de trouver, c'est l'intervention anormale
du larynx pour des consonnes fortes intervocaliques”,
c'est ainsi que conclut Rousselot à la fin de son introduction
aux “Recherches de phonétique expérimentale
sur la marche des évolutions phonétiques d'après
quelques dialectes bas-allemands” (1)873.

Dans le dialecte de Greifswald at-u-rə-noch (habt
ihr deren noch) sonnait comme ad-u-rə-noch. La courbe
prouve que les cordes vocales ont continué à vibrer entre
l'a et l'u. Dans op èmól (auf einmal) le p aussi était en
grande partie sonore (op. cit., p. 787-88). Nous constatons
donc clairement ici l'inertie ou l'anticipation (probablement
les deux) des vibrations vocales des voyelles.

Et l'ouverture de la bouche ?

L'occlusion des lèvres pour le p de op (auf) et de
lópm (laufen) est tout aussi incomplète que pendant
le m du même mot, tandis que le b dans bereg manifeste
une occlusion complète. “Le p tend à devenir
spirant. De même, en poméranien le p et le m de lópm
ne sont pas plus fermés que le v” (op. cit., p. 781 et
788-89). L'inertie de l'ouverture buccale se laisse ici
distinguer clairement.

581. On s'est peut-être demandé non sans quelque
449étonnement pourquoi nous n'avons pas traité l'inertie et
l'anticipation séparément comme nous l'avons fait dans
les chapitres B et C précédents. La raison s'en trouve
dans une difficulté que nous rencontrons ici déjà en
expliquant la preuve expérimentale. Voici en quoi elle
consiste :

C'est surtout dans les consonnes intervocaliques qu'intervient
l'amollissement (nous comprenons sous ce terme
et l'ouverture buccale et les vibrations vocales). Le fait
a lieu souvent aussi quand il n'y a pas de voyelle qui
suit, et rarement quand il n'y a pas de voyelle qui précède.

Nous croyons pouvoir conclure de tout ceci que
l'inertie constitue à vrai dire le facteur principal, mais
que l'anticipation pourtant agit dans le même sens seulement
avec une énergie moindre.

582. Si nous recherchons maintenant les différentes
possibilités théoriques où pourra se présenter cet amollissement
nous trouvons les cas suivants (1)874 :

p, t, k : b, d, g, influence des vibrations vocales.
s, f, p, X : z, b, d, g, influence des vibrations vocales.
p, t, k : f, þ, χ, influence de l'ouverture buccale.
b, d, g : ƀ, đ, g̶, influence de l'ouverture buccale.
z, b, đ, g̶ : more vocalique, influence de l'ouverture buccale.

A considérer attentivement tous ces cas, il se présente
aussitôt encore quelques possibilités combinées, dont
nous citerons seulement les deux principales :

p, t, k : b, g, đ, influence et des vibrations vocales
et de l'ouverture buccale.
b, d, g : more vocalique, influence et des vibrations
vocales et de l'ouverture buccale.

N° 6 est une combinaison de 1° et 4° ou de 3° et 2°.

N° 7 est une combinaison de 4° et 5°.

Eh bien pour tous ces cas théoriquement possibles les
langues indo-européennes (et presque toutes les langues
non-indo-européennes) nous offrent des exemples nombreux
et non équivoques.450

Souvent je traite, en même temps que les voyelles,
les liquides et les nasales aussi, parce que c'est là,
me semble-t-il, le meilleur moyen de faire ressortir la
transformation et la relation de deux phénomènes apparentés.

Afin de ménager de l'espace, je ne donnerai pas
d'exemples de transformations généralement reconnues,
à moins qu'un motif spécial ne nous y invite.

583. Les plosives sourdes devenant sonores. Armén.
après les nasales et les liquides (1)875. Dial. v.gr. (Pamphyl.)
(ν)δ de ντ. Gr.mod. après les nasales (2)876. Albanais
après les nasales. Pruss. k : g avant le n et le r sonore (3)877.
Vieil italique entre une nasale et une voyelle ou
entre une voyelle et une liquide, et après les voyelles
quand la sourde se trouve en position finale. V.irl. après
les nasales. Pers.mod. après les voyelles, le r et le n (4)878.
Ossétique après les voyelles, le r et le n (5)879. Apabhraṃça
et autres prākr.
après les voyelles, et après les nasales
t du moins devient d (6)880. Gallois après les voyelles.
Irl.mod. dans les mots d'emprunt après les voyelles
(longues) (7)881. Roman (8)882 (excepté le roumain et l'italien
du sud) entre les voyelles accentuées et non accentuées
ou entre les voyelles et les liquides (9)883. Vieux danois
(1200-1350) en position intervocalique et en position
451finale après une voyelle (1)884. Indo-européen, alternance
après les nasales ou dans les verbes, qui manifestent
du moins ailleurs un infixe nasal et en position
intervocalique, soi-disant “in Wurzelauslaut”. En sanscrit
comme en arménien, en grec et en italique, pour
ne pas parler du celtique et du germanique dont nous
ferons mention plus tard, il se rencontre sporadiquement
des phénomènes de même nature. Je veux bien qu'on
attribue ces exemples pour le sanscrit à la langue populaire,
mais est-il toujours nécessaire qu'elle soit plus jeune,
moins originale que le védique ? Nous trouvons en arménien
*auti : awdi (génitif) : le démonstratif ayd, -d,
renvoie certainement au t i.-e. Pour le grec aussi on
s'efforce naturellement d'expliquer tout séparément ; et
on oublie ordinairement de voir qu'à côté de δεκάδος
il faudrait faire entrer en ligne de compte toute une
catégorie encore : les nomina agentis en -ας, -άδος. Α
nous en tenir au skr. bharatas : lat. ferentis en face de
φέροντος et du got. bairandins, cette formation avait
l'apophonie dans le suffixe : à côté de l'accusatif
*bhuğóntṇ il y avait un génitif *bhuğṇtós. Eh bien,
à cela correspondent : gr. φυγόντα, et *φυγατος : φυγάδος,
après quoi les deux dégageaient un paradigme indépendant.
Et le grec, όντα : άδος n'aurait pas son égal dans
lat. -entem : -endus ? Pour l'italique nous pensons non
seulement aux exemples cités, mais encore au lat. :
vicesimus : vigesimus, viginti, sucus : sugo, puis surtout
au -d du neutre singulier et de l'instrumental (2)885, mais
le plus enfin aux fréquentes alternances de l'osqueombrien,
qui amenèrent Conway à voir même dans toutes
les sonores des sourdes douces.

584. Les fricatives sourdes devenant fricatives sonores.
Les exemples d'un s intervocalique devenant z et passant
452souvent de là à r abondent. Ils sont trop connus pour
en faire suivre ici une anthologie. Nous trouvons
d'autres cas en Celtique passim en position intervocalique.
Port. et Espagnol f entre voyelles devient b.
Scandinave après les voyelles et après le l et le r. Vieux
saxon
“dans un milieu sonore”. De même pour l'anglo-saxon
où cependant la clarté du fait est obscurcie par
la négligence de l'orthographe. Moyen haut allemand “dans
un milieu sonore” f passe à v. Ossétique “entre des sonores” (1)886.
Afghan en position intervocalique. Gray (2)887
dit même d'une façon générale : “In the Iranian dialects a
voiceless intervocalic consonant regularly becomes voiced.”

585. Les plosives sourdes devenant fricatives sourdes
(la transition est formée par les aspirées). Vieil-irlandais
après les voyelles. Latin “dans un milieu sonore” les
plosives deviennent aspirées (plus tard le ph du moins
passe à f) (3)888 g r. ἄγκυρα : lat. anchora ; sepulcrum : sepulchrum ;
lacrima : lachrima ; Kartago : Karthago ;
Cetegus : Cethegus ; centurio : centhurio ; sulpur : sulphur ;
gr. κόλπος : lat. plus récent colfus ; Trophime : Trofime,
etc. Anglo-irlandais moderne en position intervocalique :
making : maiχing ; eating : caþing ; blacking : blaχing.
Dialectes bas-allemands même chose, comme d'ailleurs
nous l'apprenait Rousselot : voir § 580. Néerlandais
entre voyelles et ḷ : Kiliaen : bokel : néerl.mod. bochel ;
nijpen : au 17e siècle nijfelen (4)889. Grec, les sourdes entre
voyelles et nasales deviennent d'abord aspirées, puis
plus tard fricatives : hom. λίπα (skr. limpáti) : ἄλειφω,
ion. lesb. dor. δέκομαι : att. δέχομαι : hom. κέκοπα : att.
κέκοφα, (ce n'est pas là une pure analogie, cf. skr.
suṣvāpa = zd. hušχvafa), κολοκύντn : κολοκύνθn ; πέμπελος :
δυσπέμφελος ; lit. per-leñkis : gr. λαγχάνω, gr. ἀκίς :
ἀκαχμενος, gr. ἐξαπίνης : ἐξαίφνης (5)890. Arménien : dans
453le corps d'un mot après des liquides et des nasales et en
position intervocalique (1)891. Indo-iranien, en position intervocalique
et après les liquides et les nasales : gr. πλατύς :
skr. prthuṣ : zd. pərəθuṣ ; gr. πόντο ; : skr. pánthās : zd.
paθ- ; lat. rota : skr. ráṭhas : zd. raθō. Vieil iranien : toutes les
sourdes aspirées et quelques plosives sourdes précédées
de voyelles se changeaient en fricatives sourdes : gāth.
stā : χšayaθā ; skr. sákhā : zd. haχa : skr. çaphás : zd.
safa ; skr. asmā ́kam : v.perse amāχam ; oss. maχ ; skr.
yuṣmā ́kam : oss. smaχ ; skr. tákati : oss. täχun ; skr.
suṣvāpa : zd. hušχvafa. Balūčī-septentrional : après des
voyelles (2)892 : bal.méridionalkapag : bal.sept. khafaγ ; bal.m.
sučog : bal.s. sušaγ ; bal.m. dāta : bal.s. dāθa ; bal.m.
gwāt : bal.s. gwāθ ou gwās ; bal.m. dap : bal.s. daf :
bal.m. rēk : bal.s. rēχ.

586. Les plosives sonores se transforment en fricatives
sonores
(la transition est marquée par les moyennes
aspirées). Vieux-celtique : après les voyelles (3)893. Latin (cent
ans après J. C.) en position intervocalique b et g passent
à ƀ et g̶ : incomparabili : incomparavili ; triginti : trienta :
quibus : quivus : jubente : juvente. Roman par ci par là
en position intervocalique (d : dh : đ : r ; g̶ : g : y) lat.
fabam : it.prov. fava : fr. fève ; lat. mutum : v.fr. mudho :
lat. credere : Montferrat krairir ; lat. rugam : v.rhét. ruye ;
lat. légat : v.fr. leie. (Moyen haut allemand : après les
voyelles et les liquides : gëben rime avec lëwen ; Wolvolderode :
hess. Wolvolderore ; āge : palatinat āge).
Albanais : en position intervocalique et après le r : d
devient đ. Arménien : après les voyelles b, ǰ, j deviennent
v, ž et z : cf. har-b avec bani-v, in-j avec khe-z,
ǰer avec iž, iži (4)894. Prākrit : en position intervocalique
b : v, kalebarae : kalevaras ; kabaras : kavalas (5)895. Les deux
454exemples se présentent déjà en sanscrit et dans beaucoup
d'autres cas encore nous trouvons là une alternance
sporadique entre b et v ; mais la seule règle que
Wackernagel (1)896 ait pu découvrir, c'est celle-ci : il n'y
avait confusion des formes verbales bṛh- et vṛh- que
lorsque l'initiale se trouvait entre voyelles. Il ressort on
ne peut plus clairement des formes iraniennes apparentées
que les voyelles (et les liquides) ont toujours
été dans l'espèce les facteurs qui donnaient le branle.
Vieil iranien : après des voyelles toutes les sonores
aspirées et bientôt après les plosives sonores aussi.
Balūčī sept, après les voyelles (2)897 : bal.m. šōdag : bal.s.
šudaγ ; bal.m. janagā : bal.s. janaγā ; bal.m. pād : bal.s.
phāδ ; bal.m. wāb : bal.s. whāw.

587. Les fricatives sonores se changent en more
vocalique
. Scandinave : après les voyelles : got. mag :
*mag : v.isl. má ; got. maþl. : *mađl : mál. gh précédé
de ø passe en Schonen à i et en Seeland à u ; schon.
høi : seel. høu (haut), etc. Roman par ci par là en
position intervocalique : lat. plagam : Engad. pleya :
fr. plaie ; lat. cretam : v.fr. crara : fr.mod. craye. Iranien
moderne
, passim après dos voyelles : lab : lau, āb : āu,
māda : māya, bād : vāi.

588. Eh bien, tous ces changements se présentent
aussi en dehors de la limite des mots pourvu que ce
soit dans la même construction.

Je ne citerai pas tous les exemples d'euphonie sanscrite
et vieil iranienne. Chacun pour soi peut les ramener sous
les groupes nommés ou non nommés.

Je ferai seulement remarquer que la grammaire sanscrite
classique nous est d'une mince utilité dans la
recherche des constructions, vu que l'euphonie sanscrite
est devenue par un développement artificiel une plante
de serre-chaude, une fleur d'agrément. La chose ressort
clairement du védique. Benfey, Oldenberg et Bartholomae (3)898
ont déjà démontré que dans les hymnes on ne
455collait pas ensemble au moyen du sandhi des mots et
des phrases entièrement disparates, mais qu'il fallait pour
la liaison des mots une association syntaxique. Mais
en pāli et en prākrit aussi, l'euphonie se trouve aussitôt
ramenée à ses fonctions naturelles : “In Sandhi stehen
nur Wörter, die der Konstruktion nach oder sonstwie
in der Gliederung des Sätzes enger zusammengehoren :
Substantiv und attributives Adjectiv, Pronomen und
Substantiv, Verbalform und der dazu gehörige Casus,
besonders das ihr vorausgehende Objekt, die Negation
und das negierte Verb, bei Vergleichen das verglichene
Wort und die Vergleichungspartikel iva ; ebenso schließen
sich die Partikel ca und das hervorhebende ēva eng an
das vorhergehende Wort an, bisweilen auch ein Adverb
an die folgende Verbalform u. a. m.” (1)899

Partout où les unités secondaires se composent de
plusieurs mots il y a sandhi. Les inscriptions grecques
et latines en fourmillent. On le rencontre dans toutes
les langues modernes. Mais dans les langues indo-européennes
il n'est nullement aussi clair, aussi significatif
que dans les idiomes celtiques. J. C. Zeuss (2)900
donnait déjà en 1853 toutes les constructions où il se
présente ; et cette liste bien fournie vient confirmer
derechef la thèse principale de ce quatrième livre.
Nous entreprendrons bientôt de tirer de ce sandhi celtique
des conclusions excessivement importantes. Donnons
cependant d'abord quelques exemples pris au hasard.

589. Dialectes néerlandais et bas-allemands, celui
de Louvain, p. ex. : ge gūt : go gūd af (ge gaat af).
Vieil irlandais : innan tuath : inna duath, innan cert :
inna gert. Breton : kein : he gein, teod : lie deod, pen :
he ben, he (= son) = *esi̯o (3)901. Logudoro : sas cosas :
una gosa, sos poveros : su boveru, sos tempos : su
dempu (4)902. Latin : skr. çravasyám : -glōria. Ossétique :
456zd. enclitique tu : du (“d im Satz nach Sonoren”
Bartholomae). Arménien : i.-e. tu : du. Prākrit : skr.
tu : du. Persan moderne Pamir : mu pucik : mu bucik ;
a pic : a bic. Yaghnōbi : ït wiāra : ïd wiāra, rat ašavār :
rād ašavār. Vieux haut allemand : canon de Notker
(p t k : b d g).

590. Bas allemand (1)903 : der brief ist da : də braevis
ta ; mach ich : mag ik ; hais ab : halz af. Néerlandais (2)904 :
gaf ik ; gav ik mais gaf (h)i : gaffie ; las ik : laz ik,
mais las (h)i : lassie ; als ik : alz ik mais als (h)i : assie.
Moyen anglais (3)905 : þeos fondunges : ilke vondung ; þet
fifte : þe vifte. Vieux haut allemand : canon de Notker
(f : v). Français : neuf heures : neuv-eur ; dix heures :
diz-eur.

591. Vieil irlandais : lat. ō care : ā chara ; lat. duo
cari : dā charit ; *do tol : do thol. Gallois : calon : ei
chalon, troed : ei throed, pen : ei fen. Florentin (4)906
“gorgia fiorentina” : il cavallo : questo χavallo ; in croce :
la χroce ; partí contento : sono χontento ; divien célèbre :
uomo šelebre ; gran gelo : molto želo. Zend : gr. εὔπατρις :
hufədriš. Sanscrit : çraddhā́ : suhṛd-.

592. Irlandais ancien et moderne, ce que tout le
monde sait. Breton : breac'h : he vreac'h, dourn : he
zourn, gar : he c'har, sae : e zae. Latin : gr. δαήρ : lat.
lēvir : v.lat. dingua : lat. lingua ; v.lat. dacruma : lat.
lacruma ; v.lat. dautia : lat. lautia. Cf. *mādos : mālus ;
odor : olēre ; sedēre : solium ; pedes : pères ; madidus :
maridus ; *medidies : meridies ; Ἀδάρειον : Ἀλάρειον (5)907.457

593. Nous n'avons étudié jusqu'ici l'action de l'inertie
et de l'anticipation de la sonorité et de l'articulation
que sur son entourage immédiat. Ici encore il se présente
pour l'inertie du moins des cas où une voyelle
sépare l'effet de sa cause.

Il est clair en effet, que tout redoublement partiel
primitif doit être attribué à l'inertie du son le plus
énergique (1)908. Or c'est un fait hors de doute qu'au cours
de l'histoire linguistique les répétitions partielles se
sont formées parfois des répétitions pleines, tronquées
par la différenciation ; mais il ne suit pas nécessairement
de là que le redoublement i.-e. ait été primitivement
toujours une répétition pleine et entière. Cela
d'autant plus que nous voyons continuellement se former
dans les langues modernes aussi, de ces redoublements
du genre de bébete, fifille, etc. (2)909. La soi-disant cacophonie
est un effet de la même tendance.

Je ne motiverai pas davantage cette inertie des redoublements
pour laquelle il me faut renvoyer le lecteur
au chapitre de la sémantique.

Seulement un petit mot sur une inertie secondaire des
consonnes redoublées. Par ci par là la seconde consonne
se dédouble et se différencie ensuite en nasale : fr. bibelot :
*bibbelot : bimbelot ; briborion : brimborion, bobance :
bombance ; gr. πίπλημι : πίμπλημι, πίπρημι : πίμπρημί ;
κίκρᾱμί : κίγκρᾱμι, κίχρημι : κίγχρημι, etc.

594. D. L'analogie aussi a exercé une action profonde
sur la sonorité et l'articulation.

Pour nous en tenir au celtique nous comprenons que
l'objet ou le complément indispensable reçurent l'aspiration
après une forme verbale finissant par une voyelle.
C'est là de l'inertie psychique très régulière.

Mais que dire quand déjà dans le code de St. Gall
(v.irl.) l'objet aspiré se trouvait séparé du verbe par
le sujet et continuait d'être aspirée lors même que
le sujet intermédiaire ne finissait pas par une voyelle ?
Que dire quand peu à peu l'objet et le complément
manifestaient l'aspiration même après des formes verbales
qui ne se terminaient pas par une voyelle, voire que
458finalement cette aspiration en irlandais moderne devenait
de règle pour tous ces compléments et objets, quel que
fût d'ailleurs leur place et leur milieu (1)910 ?

Pas autre chose que ceci. L'aspiration s'est associée
graduellement d'une façon stable au curieux phénomène
que nous avons caractérisé plus haut comme la transition
entre l'adhésion absolue et la relative
(§§ 95-96) par le
fait que la grande majorité des formes verbales se terminaient
par des voyelles, et c'est ainsi que l'aspiration
s'est généralisée partout où ce curieux phénomène se
produisait.

Dans Holger Pedersen e. a. on peut encore constater
nombre d'autres exemples d'aspiration déviée ou égarée.
Je rappellerai seulement ici l'aspiration qui suit toutes
les prépositions protoniques (§ 44), l'intervention du n
éclipse en tant que n relatif (§§ 73-75), le génitif des
noms propres et d'autres substantifs, le second adjectif
suivant un substantif aspirant (§ 95), etc.

En d'autres termes comme le faisait déjà remarquer
Boller : “Indem diese Gesetze mit gewissen grammatischen
Bildungen in ursächlichem Zusammenhange stehen,
gewinnen sie eine sekundäre begriffliche Geltung, die
ihnen von Hause aus fremd ist”, op. cit., p 203. C'est
ainsi que les déclamations du Prince Lucien Bonaparte
(Initial mutations) contre Hugo Schuchardt perdent leur
dernière lueur de raison d'être ; vu que du coup la formation
comme l'extension de l'amollissement se trouvent
au point de vue psychologique parfaitement justifiées.

595. E. Abordons maintenant la coopération de toutes
ces forces dans le vers. Ici l'articulation est inséparable
du timbre des consonnes.

En premier lieu vaut naturellement l'allitération.

Mais ce n'est pas seulement l'allitération passablement
simple et très connue du vieux germanique, c'est encore
et surtout la métrique du nouveau celtique et plus
spécialement du gallois qui démontre le plus clairement
comment la différenciation et l'inertie doivent ici
encore marcher de pair pour rendre leurs vers harmonieux.
Quelques exemples de cynghanedd où seront
459cursivés les sons rimant ensemble me semblent plus
explicites qu'une longue description. J'opte donc pour
le premier parti : teg edrych | tuag adref. canwn
gerdd ‖ þe | cawn un gair. bygwth ‖ y maer gloew |
bigan. saer nid òes | eisiaur un dýn. penllàd ‖ ar
bob | pennill òedd. fynwes gwàwd | fy nysg ýdoedd (1)911.

Puis encore les rimes enfantines ou populaires. Au
§ 505 nous n'avons fait attention qu'au timbre. J'inviterai
mes lecteurs à en relire encore quelques unes eu
égard à la différenciation, à l'inertie et à l'anticipation
de l'articulation et on conciliera encore beaucoup de
choses nouvelles et des particularités frappantes (2)912.
Cet art populaire ou enfantin à moitié conscient seulement
fournit au psychologue d'abondants et de féconds
matériaux.

596. Comme particularités typiques de l'articulation
qui ne se laissent pas séparer non plus du timbre des
consonnes, il me faudrait en premier lieu étudier plus à
fond ce que je n'ai fait qu'indiquer dans la note de la
p. 184 ; puis je pourrais avec Wundt (3)913 rappeler ce fait que
les mots devant exprimer bouche possèdent presque toujours
un m tandis que ceux qui traduisent souffler ont souvent
une fricative labiale ; il est indiscutablement vrai aussi
que “les sentiments immédiats du moi” manifestent une
préférence pour les gutturales, que les sentiments des
objets qui nous environnent emploient volontiers des
dentales (t, s) et que finalement les sentiments des souvenirs
et des choses subjectives préfèrent la plupart du
temps une nasale m ou n (4)914. Mais ce sont toutes
autant de questions que provisoirement on ne saurait
approfondir davantage et en fin de compte leur importance
est minime pour l'histoire linguistique.460

597. Cependant la structure articulatoire ou la forme
typique des ondes sonores de chaque langue, dont nous
faisions mention en passant, au § 541 est d'une autre
importance, car : “There is nothing by which specific
human languages are more characterised than by their
prevailing habits of syllabification” (1)915. Une langue
a-t-elle l'accent sur les voyelles, c'est la sonorité qui
domine. Une langue a-t-elle l'accent sur les consonnes,
c'est l'articulation qui prévaut. La sonorité est-elle montante
ou descendante, l'accent glottal, l'accent musical
ou le timbre suivront ordinairement une marche parallèle.
L'articulation est-elle montante ou descendante,
l'accent expiratoire d'intensité en ressentira habituellement
le contrecoup. Jusqu'à quel point la sonorité ou
l'articulation d'une langue peuvent-elles rester stationnaires ?
en d'autres termes, l'inertie agit-elle plus fortement
que la différenciation ou est-ce l'inverse qui a lieu,
ou encore, est-ce l'assimilation qui prédomine ou la
dissimilation ? Voilà quelques questions, qui quoique
négligées jusqu'ici pourront devenir importantes dans
la linguistique future, mais dont le caractère bien spécialisé
ne nous permet pas de les étudier ici.

On a en revanche montré toujours beaucoup d'intérêt
pour les mutations consonnantiques et il vaut la peine de se
poser au moins la question si on peut les expliquer peut-être
par l'accent articulatoire. Mais pour répondre à cette
question il nous faudra par-ci par là passer en revue
tous les autres phénomènes d'accent. Nous ferons donc
bien, en entreprenant cette étude, de commencer un
nouveau chapitre qui pourra alors en tant que preuve
de la combinaison promise (p. 49) clore notre phonétique
historique générale.

Les lois phonétiques (2)916.

598. Nous nous sommes efforcés dans ces “principes”
de démontrer déjà plusieurs lois linguistiques qui à proprement
parler ne sont que des lois psychologiques.461Ainsi dans notre deuxième livre, lorsque nous avons
montré comment partout et toujours, lorsque les conditions
étaient favorables, il s'est développé deux formes
linguistiques différentes pour l'adhésion absolue et pour
la relative, deux aussi pour l'adhésion de réalité et
l'adhésion potentielle, deux encore pour l'adhésion indicative
et pour la significative.

Dans notre troisième livre nous avons tâché d'insinuer
que partout et toujours il se manifeste la tendance
à transformer les mots de sentiments en mots
d'adhésion par la réflexion sur le sentiment.

Les quatre principes d'automatisme psychologique
sont tous de même nature, mais plus généraux encore.
Ils agissent en tout temps et en tout lieu, du moment
que les circonstances les permettent.

599. Ce sont donc là des lois naturelles. Tout comme
la loi naturelle de pesanteur dans le monde physique,
tout comme la loi naturelle de la propagation de
l'espèce dans le monde biologique, nous avons là les
lois naturelles de l'âme humaine ; car “ipsas naturales
inclinationes rerum in proprios fines dicimus esse leges
naturales”.462

Je fais bon marché de tous les termes de cette définition
pourvu que ceci soit sauvegardé : étant données
les circonstances voulues, un être de cette nature (physique,
biologique ou psychique) doit agir de lui-même
selon ce norme déterminé, partout et toujours, sans pouvoir
agir autrement
et cela sans exception aucune.

600. Une loi linguistique psychologique est donc
une tendance, un effort dune ou de plusieurs forces
psychiques combinées, à engager dans une direction
déterminée un fait linguistique ou un groupe de faits
linguistiques parallèles, tendance qui est toujours suivie
de son effet en tout temps, en tout lieu et chaque fois
de nouveau, pourvu que les circonstances requises soient
présentes.

C'est ainsi p. ex. que deux sons identiques dans une
construction se différencient inévitablement, quand ils
ont tous les deux le maximum d'énergie sous tous les
rapports ; aussi inévitablement qu'une pierre en l'air
retombera sur la terre dès qu'aucune force ne la
retiendra plus.

601. Mais les lois phonétiques historiques sont-elles
aussi de même nature ? Non, absolument pas. Qu'est
ce en effet qu'une loi phonétique, qu'un Lautgesetz ?

Pas autre chose qu'un groupe de changements phonétiques
parallèles ayant eu lieu dans une période
déterminée, dans un milieu déterminé et s'étant produits
une seule fois ou, pour parler psychologiquement :
C'est la suite donnée à une tendance d'une ou de plusieurs
forces psychologiques combinées à changer dans un sens
déterminé un fait linguistique quelconque ou un groupe
de faits linguistiques parallèles et cela à une époque
déterminée, dans un milieu spécial, et une seule fois.
C'est ainsi, p. ex. que l'ā grec passait dans l'ionien-attique
à η (un seul fait linguistique) ; ainsi encore que
les plosives sourdes i.-e. devenaient en germanique des
fricatives (groupe de faits linguistiques parallèles).

602. Mais pareille règle phonétique constitue-t-elle
donc une loi ? Cela dépend de la définition qu'on
voudra bien donner du mot loi et est donc une question
de mot. Ce qui est certain c'est qu'elles ne sont pas le
moins du monde des lois naturelles au sens de notre
définition
 : Car nos lois naturelles de linguistique psychologique
463sont aux lois phonétiques ce qu'est la loi de
gravité à une seule averse. Car dans une averse aussi
nous avons une quantité innombrable de gouttes, qui
tombent selon la loi de gravité. Ainsi les lois phonétiques,
comme nous l'avons déjà constaté dans l'énumération
de nos exemples et comme nous le verrons
plus clairement encore par la suite, les lois phonétiques,
dis-je, contiennent un nombre infini de faits qui se déplacent
sous l'impulsion d'une ou de plusieurs de nos
lois linguistiques psychologiques.

603. Delbrück, dans la dernière édition de son “Einleitung”
a développé une pensée remarquable, dont
Kluyver a déjà montré l'importance dans le Museum :
le “bedingter Lautwandel” finirait par repousser de
plus en plus “den unbedingten” en raison directe des
progrès de la linguistique (1)917.

Je vais maintenant déjà plus loin et je tiens les lois
phonétiques spontanées pour impossibles.

604. En d'autres termes je commence par me ranger
entièrement du parti de Wundt — qui avait d'ailleurs
mérité de rencontrer beaucoup plus de créance chez les
linguistes en pareille matière, — et je suis entièrement
de son avis quand il dit : “daß generelle, nach denselben
Gesetzen in allgemeingültiger Form wiederkehrende Erscheinungen,
in dem zufälligen Versprechen oder sogar
in dem willkürlichen Einfall eines Einzelnen ihre Quelle
hatten, das halte ich nicht nur für unerwiesen, sondern
auch für durchaus unwahrscheinlich” (2)918.

Ou peut-être la pluie peut-elle s'expliquer sans la loi
de gravité ? Si c'est le cas, on peut — pour demeurer
sur un terrain plus voisin — ramener au même titre nos
conceptions morales au hasard ou à une idée fantaisiste
d'un moraliste reconnu ! Certes, ces conceptions se sont
partout étendues de plus en plus et systématisées avec
plus de précision grâce à la tradition d'une révélation
divine ; mais dans le fond même des choses elles reposent
pourtant sur la conséquence la plus impérieuse de notre
nature humaine elle-même.464

Il en est ainsi de toutes choses. Si en effet nous nous
mettons à nier que des causes naturelles sont à la base
de phénomènes si généraux et si communs, la science
n'a plus rien à dire là-dessus. Que chercherions-nous
alors les causes alors que le fait cherché peut reposer
sur un pur hasard ?

Non, l'auteur des “Prinzipien der Sprochgeschichte”,
pour ne citer que le maître, aurait dû déclarer franchement
dans son chapitre sur les sons que jusqu'ici nous
n'avons pu découvrir la cause naturelle plutôt que de
finir par une explication qui provoque un fatal conflit
avec les Principes fondamentaux de toute science.

605. En deuxième lieu je me range de l'avis de
Herzog et de Vendryes (cf. aussi Meillet, op. cit.)
quand ils disent : “Ich betrachte nämlich jede mechanische
Lautentwicklung
als eine spezielle Wirkung von Vorgängen,
die ihre Gründe in Naturgesetzen haben” (1)919.
“Tout changement phonétique peut donc être considéré
comme dû à l'action de forces intimes et secrètes, auxquelles
convient assez bien le nom de tendances. Ce
sont ces tendances qui modifient sans cesse la structure
du langage, et l'évolution de chaque idiome résulte en
dernière analyse d'un jeu perpétuel de tendances” (2)920.

Pour moi, je vais plus loin encore et je crois avoir
déjà mis en lumière ces forces intimes et secrètes, ces
tendances
.

Car je l'ai déjà dit, voici ma ferme conviction :

Toutes les lois phonétiques trouvent leur dernière et complète
explication dans le jeu combiné de nos principes
d'automatisme psychologique sur toutes les qualités des phonèmes
du langage, disons sur nos cinq sortes d'accent
.

Les mutations consonantiques

606. J'en détaillerai un seul exemple ; la mutation
des consonnes germaniques.

A cet effet cependant il nous faut remonter un peu
plus haut et commencer par les Celtes.

607. Comme la soi-disant aspiration (3)921 affectait en
vieil irlandais les mots empruntés au latin aussi bien
465que les mots du pays, on a cru longtemps que ce phénomène
était par suite dans son ensemble plus jeune que
le contact de l'irlandais et du latin.

Holger Pedersen a contesté cette conclusion pour
plusieurs raisons. Et cela à juste titre. Seulement pour
moi c'est un argument d'une tout autre nature qui fait
pencher la balance en faveur de son opinion. Maintenant
que nous connaissons la loi d'inertie psychique,
dont nous avons vu les nombreuses applications intervenir
dans toute l'histoire du développement linguistique
celtique, nous concevons que l'aspiration et la mutation
nasale du vieil irlandais, ainsi que la mutation sonore
du breton ne sont pas des lois phonétiques au sens
propre du mot (opérant à une seule époque déterminée,
dans un seul milieu, une seule fois), mais une série de
lois phonétiques ou plutôt encore une tendance durable
d'inertie vocalique dans les constructions. Son action
cependant n'était pas égale : tantôt plus forte et tantôt
plus faible, mais elle était continuée, elle durait tant que
les Celtes étaient Celtes. En d'autres termes, les circonstances
requises sous lesquelles l'inertie des voyelles
et des nasales se fait sentir sur les consonnes, sont chez
eux toujours présentes dans une mesure plus ou
moins large. Ainsi les mots aspirés d'emprunt latin
ne prouvent pas du tout que la mutation et l'aspiration
des mots indigènes ne peuvent pas être plus anciennes.
Ils prouvent seulement que l'aspiration et la mutation
ont agi encore à une époque postérieure, ce qui d'ailleurs
résultait déjà de la “mutation consonantique britannique”
et des aspirations du p qui ne paraissent qu'à
une époque plus récente, fait que Pedersen attribue à
tort à l'analogie.

608. Mais une fois que cette barrière de l'ancienne
théorie avait été abattue, Pedersen voulut s'engager
plus loin encore dans cette voie.

Jusqu'à présent on avait regardé l'aspiration irlandaise
et la mutation britannique comme des phénomènes
parallèles, comme cela se voit souvent dans des
langues apparentées, mais jamais on n'avait osé les
situer dans le vieux celtique : parce que dans les textes
britanniques les plus anciens (800 ans après J.-Chr. environ)
on ne trouve trace de mutation. Pedersen cependant
466concluait à très juste titre qu'elle a dû certainement
exister déjà dans la langue parlée, puisque
les voyelles qui ont causé la mutation, étaient déjà
tombées à cette époque. Il s'attache ensuite à prouver
pour toutes les consonnes aspirées ou mutées en particulier
que leurs représentants en breton et en vieil
irlandais remontent certainement pour une partie et
très probablement tous aux-mêmes phonèmes primitifs
du “celtique insulaire”. Il conclut de là que ces deux
évolutions phonétiques doivent être non seulement attribuées
à la même cause, mais encore qu'elles ont un
rapport historique mutuel, qu'elles sont identiques, bref
qu'elles constituent de fait une seule évolution phonétique (1)922.

609. A notre point de vue cette conclusion doit
naturellement se modifier de la façon suivante : l'amollissement
des consonnes après des voyelles de la même
construction a déjà commencé au temps où les Brittons
et les Gôidels ou Irlandais constituaient encore un seul
peuple.

610. Mais Pedersen ne se contente pas de cela. Il
finit par prouver en s'appuyant sur des raisons très
plausibles à mon avis que la mutation vocalique du gaélo-brittonique
était encore non seulement parallèle, mais de
plus identique à la mutation nasale du même époque, en
d'autres termes que les nasales précédentes exerçaient la
même influence sur les consonnes que les voyelles.

Cette mutation vocalique-nasale eut donc lieu au
temps où les Brittons et les Gôidels parlaient encore
la même langue. Pedersen ne précise pas d'avantage
cette chronologie. Au plus tard, tout au plus tard,
dit-il, “au 4e siècle après J. C. mais pourquoi pas
aussi : plus tôt, beaucoup plus tôt, jusqu'avant la naissance
de J. C. ?”467

Ainsi Pedersen (1)923.

Cette dernière question nous invite à aller plus avant.

611. L'époque en effet que les plus grands celtologues
assignent à la langue gaélo-brittonique primitive
s'écarte assez sensiblement du quatrième siècle après
J. C.

H. d'Arbois de Jubainville, plus entendu en ces matières
qu'aucun autre, croit que les Gôidels se sont
séparés des Celtes continentaux au 8e ou au 9e siècle
avant J. C. pour gagner la Grande Bretagne et que les
Belges ou Brittons n'ont passé la mer que 600 ans plus
tard, seulement sans exercer une influence sensible sur
les Gôidels qui alors s'étaient déjà établis en Irlande (2)924.

John Rhys (3)925 croit lui-aussi — et non sans raison —
qu'il nous faut compter avec deux invasions celtiques
dans les îles britanniques : la première des Gôidels (qui
paraissent avoir conservé le k i.-e. comme qu et plus
tard comme c) au 5e ou au 6e siècle avant J. C. ; la
seconde des Brittons (chez qui nous retrouvons le k i.-e.
comme p) au 2e ou au 3e siècle avant J. C.

Zupitza (4)926 se montre très sceptique à l'égard de
cette hypothèse sans cependant produire aucun argument
sérieux pour ou contre ; mais en tout cas il accorde
qu'il s'est conservé sur le continent aussi des mots
celtiques, où c'est tantôt un p tantôt un qu qui correspond
au k i.-e.

Or John Rhys (5)927 concluait déjà de là comme le fit
dernièrement encore Edward B. W. Nicholson (6)928 en
s'appuyant sur des matériaux beaucoup plus riches et
des raisons bien meilleures (puisqu'il démasquait beaucoup
468de k initiales comme n'étant que des p i.-e.) que
les Celtes continentaux s'étaient déjà scindés eux aussi
en un peuple employant p et un autre se servant de
qu (P-Kelten und Qu-Kelten).

Quel est maintenant le parti le plus sûr : admettre
que les deux scissions sont historiquement en corrélation
étroite, ou en d'autres termes identiques ; ou bien croire
que dans deux pays différents à des époques différentes
il s'est développé juste deux dialectes bien caractérisés
qui se distinguaient principalement par un seul et même
changement phonétique tout spécial ? Entia non sunt multiplicanda
sine ratione, dit un proverbe sensé et séculaire ;
et — qu'il paraisse étrange ou non que la même scission se
manifeste dans les dialectes italiques aussi — tant que
nous n'aurons pas de données plus amples, la logique
nous oblige à situer la scission entre les “P-Kelten” et
les “Qu-Kelten” dans les temps précédant la première
émigration aux îles brittanniques et par suite dans l'unité
continentale primitive.

Mais d'après le § 610 l'amollissement consonantique est
plus ancienne que la scission entre “P-Kelten” et“Qu-Kelten”,
elle est donc non celtique-insulaire, mais encore
vieux-celtique.

612. Mais alors nous devons trouver cet amollissement
dans le vieux gaulois aussi ? Distinguo : non pas
devoir ; nous avons déjà vu en effet que les inscriptions
vieux-brittoniques et même dans les textes datant de
800 ans environ après J. C. ne nous offrent encore
aucun cas de mutation, bien qu'il soit indiscutable qu'elle
y existait déjà.

Cela n'empêche pas cependant que si nous arrivons
à prouver l'amollissement consonantique en gaulois, nous
aurons là une forte preuve de plus en faveur de notre
thèse, qui ne pourra qu'en profiter. Après l'argumentation
quelque peu pratique du paragraphe précédent plus d'un
probablement sentira se fortifier encore sa conviction.

613. Eh bien, Thurneysen a indiqué en passant, dans
sa critique citée plus haut, que l'amollissement brittonique
après les liquides (que nous nous étions déjà attendus
depuis longtemps à rencontrer aussi en vieil irlandais
après les parallèles rapportés ci-dessus) trouve un parallèle
frappant en vieux gaulois (Bormo : Borvo).469

614. Mais nous y trouvons aussi les autres amollissements.
Sans être un spécialiste en vieux gaulois, je
risquerai cependant de réunir quelques faits (1)929 : César
Vacalus : Tacite Vahalis ; César Trinobantes : Tacite
Trinovantes ; v.gr. νῆσοι Πρε(τ)ταννικαί . grec et latin plus
récent : Brittannia ; Pline Abobrica : Ptolemée Ἀυοβρίγα ;
chronique picte Dorsum Crup : Tacite Mons
Graupius ; calendrier de Coligny Cantlos : Gantlos ; lacit :
lagit ; cont. (2)930 κόρμα : κούρμι : cervesia ; cont. caesa :
cesa :, gesa ; gall. crwth : cont. chrotta : rotta : v.fr. rote ;
i.-e. komt- : cont. candetum (superficie de 100 pieds) :
βελιουκάνδος : bellocandium (Achillea millefolium) ; skr.
upari-(cara-) : cont. οὐέρ-τραγοι : (u)ver-tragus : fr. veltre
(*uper- se présente aussi sous les formes ver, vero-, viro-,
dans nombre de noms propres) : lat. supernus : irl. fern :
cont. Vernus (nom propre) ; gr. ὕπο : cont. vo dans Vobergensis,
Voglanni, Vosolvia ; gall. trwyn (nez) : cont.
δροῦγγος δέ μυκτήρ εἴτοὐν ῥύγχος καλεῖται ; cont. bettonica :
fr. bétoine : vettonica ; cont. mascauda : bascauda (b = ν ?) ;
cont. leuca : leuga : fr. lieue ; cont. ceva : geva ; i.-e.
*luko- : irl. loch : cont. λοῦγος ; cont. δρυνέμετον : νεμητον :
nimidae : irl. nemed ; cont. tarinca : taringa ; i.-e. melō :
irl. melim ; cont. vela (sorte de céréale) ; cont. acaunumarga :
agaunus ; irl. gulba : cont. gulbia : gulvia ; cont.
capanna : fr. cabane : cont. Setupokios : Setubogios ; cont.
Orcetirix : Orgetirix.

615. On le voit, l'amollissement se présente dans le
celtique continental après les liquides, les nasales et les
voyelles, aussi bien dans le corps d'un mot qu'en position
initiale.

L'amollissement après les liquides présente les mêmes
transitions que celui qui suit les nasales et les voyelles,
tant en brittonique qu'en celtique continental ; il s'identifie
donc à l'amollissement après les nasales et les
470voyelles. Cette dernière était déjà commencée en vieux
celtique, par suite la première aussi.

616. C'est maintenant seulement après avoir étiré
ainsi la conclusion de Pedersen que nous pouvons nous
poser la question (que lui aussi s'essayait déjà à résoudre),
à savoir : Que devinrent primitivement les plosives
sourdes vieux celtiques quand elles suivaient dans
une construction une nasale, une liquide ou une voyelle ?

Cette question en effet a sa raison d'être, puisqu'on
vieil irlandais la fricative sourde apparaît après les
voyelles, la plosive sonore après les nasales et la plosive
sourde primitive après les liquides. En vieux gallois
au contraire les voyelles étaient suivies de plosives
sonores, les nasales d'une fricative sonore ou d'une
aspiration (en comique et en breton la plosive sonore
primitive a été aussi rétablie ici), le r d'une fricative
sourde, le l de la plosive sourde primitive ; en vieux
gaulois aussi paraissent également toutes les formes :
plosives sonores, fricatives sourdes et sonores et fréquemment
aussi la plosive sourde originale.

617. La fricative sonore en tant qu'amollissement
ultérieur de la sourde ou de la plosive sonore ne sera
évidemment pas prise en considération.

Les deux sur lesquelles seules on pourrait émettre
des doutes sérieux, ce sont la fricative sourde et la
plosive sonore. A ce propos encore la triple question
connue se pose :

La plosive sonore est-elle primitive ? La fricative
sourde est-elle primitive ? ou les deux dérivent-elles
d'une troisième ?

618. La première de ces questions peut seule être
résolue avec certitude : La plosive sonore n'est pas
primitive, puisque la transition immédiate d'une plosive
sonore en une fricative sourde est un fait inouï, qu'on
ne saurait montrer nulle part et qui ne pourrait trouver
son explication phonétique et psychologique qu'au moyen
de toutes sortes d'étapes intermédiaires.

619. Les deux autres possibilités peuvent être vraies ;
les données dont nous disposons rendent provisoirement
toute solution impossible ; la chose importe peu d'ailleurs
pour le but que nous poursuivons.471

Si la fricative sourde est primitive, nous nous trouvons
en présence d'une évolution comme il s'en est faite une
dans une langue très apparentée, le latin : les fricatives
sourdes du vieil italique se transforment dans le corps
du mot en plosives sonores latines et se conservent en
position initiale, ou comme nous pouvons le constater dans
les dialectes germaniques modernes : en anglais le f> persista,
tandis qu'il passa à d en néerlandais et en allemand.

620. Si la fricative sourde n'est pas primitive, alors
toutes les deux ont été d'abord des sourdes aspirées
, et
nous avons alors devant nous une évolution comme on
en a une en arménien, où les plosives sourdes vélaires
et dentales i.-e. quand elles étaient intervocaliques
ou suivies d'une voyelle en position initiale, sont
devenues des aspirées et ensuite par ci par là des
plosives sonores, tandis que la plosive sourde labiale
s'est transformé en v en passant par f intervocalique.
Tout le monde sait qu'une sourde aspirée
peut devenir une fricative sourde ; nous voyons de plus
en vieux macédonien p. ex. qu'elle peut donner naissance
aussi à une plosive sonore : gr. θανεῖν : mac.
δανῶν ; gr. θάρσος : mac. Δάρρων ; gr. γνάθος : mac. κάναδοί,
etc. (1)931.

621. A mon avis, la mutation consonantique du germanique
est en rapport très étroit avec les faits que nous
venons de traiter. Suivant d'Arbois de Jubainville la
plupart des Germains ont vécu de 800 à 400 ans environ
avant J.-C. sous la domination des Celtes le long des
côtes allemandes de la mer baltique : ils étaient les sujets
de ces derniers, beaucoup portaient leurs noms, ils
les accompagnaient au combat, ils chantaient avec eux
leurs barditus, leurs chants de guerre (2)932.

Eh bien, ces Germains de l'Allemagne du nord ont
pris à leurs maîtres soit dans leurs chansons guerrières,
472soit dans leur langue de tous les jours, cet amollissement
des plosives sourdes et des sonores aspirées (1)933.

Ce changement phonétique est passé par eux aux Scandinaves
qui empruntaient à la civilisation celtique de La Tène
presque toute leur culture nouvelle, supposé qu'ils
n'aient pas vécu sous la domination celtique (2)934. Kossinna (3)935
montre sous des couleurs très vives comment
pareil changement phonétique pouvait s'étendre ainsi jusqu'au
delà de la Baltique et Hansen dit avec une énergique
concision : Lautneuerungen drangen leichter über die
See, über Belt und Sund als durch das binnenländische
Südgermanien “horrida silvis” (4)936.

Ceci se laisse prouver jusque dans ses détails.

622. Prenons d'abord la consonne placée dans le
corps du mot.

Dans tous les cas où la mutation consonantique a
affecté les plosives sourdes i.-e. dans l'intérieur du mot,
elles sont précédées d'une voyelle, d'une nasale ou d'une
liquide
, soit donc des mêmes facteurs amollissants que
nous avons trouvés en celtique.

Ce n'est évidemment pas le lieu ici de le prouver
avec des matériaux complets, mais chacun pourra s'en
convaincre aussi fermement qu'il lui plaît ; les exemples
en effet ne font pas défaut.

623. Cependant une condition indispensable de cette
explication c'est aussi que toutes les plosives sourdes i.-e.
dans le corps des mots ont conservée leur articulation primitive
après tous les autres sons. Nous le constatons dans
les faits avec une régularité parfaite : Les consonnes
doubles ne sont point changées, car les quelques ff, þþ
et χχ, semblent s'être présentées en vieux germanique
473sont des contaminations produites par pp, tt,
kk, et f, þ, χ (1)937. Toutes les plosives sourdes restent
intactes après le s. Mais le t demeure tel quel aussi
après les fricatives sourdes (formées par une différenciation
antérieure) ainsi qu'après les autres fricatives : gaft,
magt, etc. Nous ne saurions être étonnés de rencontrer
aussi les formes analogiques namt et rant, vu que sur
sept des classes verbales six n'ont habituellement pas
une nasale ou une liquide à la fin du thème verbal.

624. Mais ce n'est pas seulement dans la transformation
générale des plosives sourdes i.-e. en fricatives
que le germanique et le celtique marchent de
pair : les mêmes phénomènes se manifestent aussi dans
la division plus minutieuse des fricatives sourdes et des
sonores.

Brugmann les formule tous les deux comme suit (2)938.
Pour le vieil irlandais : t, c wurden nach Vokalen zu
þ, χ. Hieraus hinter schwachtonigen Vokalen : d, g ;
et pour le germanique : Die spiranten f, þ, χ wurden
stimmhaft (b, đ, g), wenn der unmittelbar vorausgehende
Sonant nicht den Wortakzent hatte.

Je ne vois pas pourtant dans ces faits parallèles la
nécessité de la simultanéité ou de l'influence directe du
celtique (3)939. Je les cite surtout afin de faire voir que
pour le moins l'articulation des plosives amollies a dû
être la même dans les deux domaines linguistiques.

625. De plus cette comparaison donnerait enfin un
coup mortel à toutes les explications artificielles (4)940 de
la loi de Verner (surtout si l'hypothèse donnée ci-dessus
474en note se trouvait être la vérité). Or c'est un fait
absolument certain que l'accent était en vieil irlandais
intensif. Eh bien, l'accent musical alternant de l'indo-européen
devait donc être passé en un accent d'intensité
alternant dans le germanique antérieur à l'époque où
se faisait sentir l'action de la loi de Verner.

Mais alors Karl Adolf Verner a produit aussitôt
l'explication phonétique juste en même temps que la
preuve historique vraiment géniale de sa loi phonétique.
Verner croyait en effet que le renforcement de l'afflux
de l'air dans la syllabe accentuée avait fait conserver
la fricative sourde (1)941.

Eh bien, cela est parfaitement juste. Le vieil irlandais
nous le prouve comme nous le prouvent aussi le gotique,
le moyen anglais, le néerlandais et toutes sortes de
dialectes germaniques modernes. Les expériences de
Rousselot aussi nous le confirment. Voir § 343.

626. Seule la formule doit être renouvelée et la
conception de syllabe doit être précisée.

Tout d'abord cette explication n'implique pas nécessairement
une séparation rigoureuse des syllabes brṓþ-ar
et fađ-ár comme Pedersen l'a supposé. La seule chose
nécessaire est que le groupe des sons transitoires qui
environnent la fricative soient inaccentués dans fadār
tandis qu'ils aient l'accent dans brṓpar. Eh bien, profitons
de ce que nous avons appris aux §§ 539-540. Or
d'après Walde (op. cit., p. 131) nous devons admettre pour
le v.germ. un accent croissant. Nous pouvons donc écrire
ainsi *ffaađaar et *bbrrooþþaarr, d'où nous concluons à
l'instant que la fricative dans le premier exemple avait
moins d'air que dans le second, et que le changement
en *fađár est donc facile à comprendre.

627. Finalement nous trouvons en germanique et en
celtique un même allongement compensatoire du moins
pour le groupe -nχ (2)942.

Il y a donc pour la position à l'intérieur des mots un
parallélisme parfait entre le vieux celtique et le vieux
germanique.475

628. Voyons maintenant les sonores aspirées dans
le corps du mot en germanique.

Eh bien Paul constatait dans le tome premier des
Beiträge de lui et de Braune que les sonores aspirées
de l'i.-e. étaient généralement devenues fricatives sonores
en vieux germanique. Cependant à examiner de
près les exemples en position intérieure, nous remarquons
très vite : que dans tous la sonore aspirée suit
immédiatement une voyelle, une nasale ou une liquide (1)943 ;
en d'autres termes que nous avons encore affaire à un
amollissement parfaitement semblable à celui du vieux
celtique.

629. Mais nous remarquous aussi que là où une consonne
précédait, la plosive est demeurée. Le ddh i.-e.
est devenu par différenciation articulatoire zdh, puis a
passé à zd par différenciation expiratoire. Le dzdh i.-e.
a passé par la différenciation des deux sonores à tzdh.
puis par inertie du t à tsth, enfin par la continuation
de la différenciation le premier t fut éliminé. De même
l'i.-e. dzgh : tsgh : tskh par amollissement : þskh : skh :
sk ; i.-e. gzdh : ksdh : kst : χst ; i.-e. gzgh : kzgh : kskh :
skh : sk. Des exemples celtiques et germaniques se
trouvent chez Brugmann (2)944.

630. Mais ici encore nous retrouvons des parallèles
jusque dans les détails. Stokes et Strachan (3)945, en
effet, démontrent avec une grande vraisemblance que
le vieux celtique manifeste, dans des conditions pareilles,
absolument la même assimilation que celle découverte
par Osthoff-Kluge en germanique : i.-e. _ghn_ ́, _dhn_ ́,
_bhn_ ́ deviennent en vieux celtique _gg_, _dd_, _bb_.
Puis ils ont tous les deux toutes sortes d'amollissements
secondaires, d'assimilations et de dissimilations
qui leur sont communes : Par ci par là les fricatives
sonores en celtique et en germanique deviennent
des mores vocaliques ou bien disparaissent complètement.
En vieil irlandais mƀ, d'après le gallois,
476passa par mb à mm. La même chose eut lieu plus tard
sur tout le territoire allemand. Vieil irlandais nđ : nd : nn
(surtout au milieu du mot). Bas et moyen allemand
nđ : nd : nn (ici encore de préférence au milieu du mot).
Yieil irlandais ng : ng : ηη. De même sur la plus grande
partie du domaine germanique (écrit le plus souvent ng
dans les deux cas), etc., etc.

631. Examinons maintenant aussi la position initiale.

La particularité la plus caractéristique du vieux celtique,
c'était décidément une forte et saine euphonie
(Satzphonetik).

Là une sourde ou une sonore initiales se trouvaient-elles
dans une unité secondaire après une voyelle, une
nasale ou une liquide finales, il y eut le même amollissement
que dans le corps du mot.

Eh bien, après tout ce qui précède nous devrions
vraiment être étonnés au plus haut point si les Germains
celtisés et les Celtes germanisés n'avaient point transporté
cette même particularité en vieux germanique du
moins pendant l'époque de leur cohabitation.

632. Mais notre étonnement serait peu fondé, car
le vieil germanique porte des traces on ne peut plus
évidentes du fait en question : toutes les plosives sourdes
initiales, toutes les sonores aspirées initiales se sont transformées
respectivement en fricatives sourdes et sonores.

Mais cela a tout l'air de vouloir nous rassasier de
bonnes choses. N'est-ce pas exagérer que de rapprocher
cette généralité illimitée du phénomène nettement délimité
du vieux celtique ? Non, à condition cependant
d'y ajouter quelques éclaircissements.

633. Premièrement donc toutes les consonnes simples
finales étaient tombées excepté le s et le z. Parmi les
nasales et les liquides le r avait disparu. De plus la
règle qui allait influencer et faire disparaître les voyelles
brèves finales n'avait point agi encore (1)946.

En dehors donc des mots en s et en z et les quelques
477autres très rares qui se terminaient en consonnes originairement
doubles, tous devaient amollir dans la construction
les consonnes initiales du membre qui éventuellement
les suivait. Et pour ne citer que deux constructions
principales : Presque tous les substantifs formaient
une construction avec le pronom démonstr. précédant :
voir § 504. Et alors il y avait quasi toujours une
voyelle ou une nasale en position finale. Tous les verbes
se présentaient continuellement avec les préverbes en
une seule construction et presque tous les préverbes se
terminaient encore par une voyelle, une liquide ou une
nasale. Ainsi ces cas authentiques paraissent êt