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Meillet, Antoine. Linguistique historique et linguistique générale. [Tome I] – T05

Convergence
des
développements linguistiques 1

Quand une langue se différencie, comme l'ont fait par exemple
à date historique le latin et l'arabe, les résultats de la différenciation
varient à l'infini dans le détail matériel des faits, mais les
lignes générales du développement sont la plupart du temps les
mêmes. Si donc les ressemblances que présentent aujourd'hui les
langues néo-latines ou les langues néo-arabes entre elles proviennent
en partie de ce que ces langues ont conservé à un certain
nombre d'égards l'état latin ou l'état arabe ancien, leurs
ressemblances proviennent aussi en partie de ce qu'elles ont
modifié dans un même sens l'état de choses de l'époque de communauté.

Quand on envisage le développement linguistique durant une
période plus étendue, on observe des faits analogues.

L'indo-européen commun se parlait à une date relativement
ancienne qui ne saurait être postérieure au début du second
millénaire avant l'ère chrétienne. Entre l'indo-européen et les
langues actuellement parlées qui sont des formes prises par cet
idiome au cours du temps, comme le français, l'anglais, le persan,
il y a des différences de détail infinies. Dans ces langues modernes,
on ne reconnaît plus au premier abord l'unité d'origine, qui est
certaine ; mais elles offrent des concordances frappantes dans
leur structure générale.

L'arabe vulgaire, tel qu'on le parle aujourd'hui du Maroc à
l'Egypte et à la Syrie, se distingue partout d'une même manière
61du sémitique commun, dont la comparaison du vieux babylonien,
de l'arabe classique, de l'hébreu, etc. permet de restituer en une
certaine mesure l'état ancien comme la comparaison du sanskrit,
du grec ancien, du latin, etc., permet de restituer l'indo-européen.
Et, chose remarquable, le passage du babylonien au néo-babylonien
qu'on suit à travers la succession des textes est à plusieurs
égards parallèle à celui qu'on observe de l'arabe classique
aux parlers arabes modernes. Les langues sémitiques dont l'évolution
a été relativement rapide comme l'hébréo-phénicien ou
l'araméen, montrent, dès une date antérieure à l'époque chrétienne,
un état d'altération de l'état sémitique commun analogue
à l'altération qu'a subie l'arabe entre le VIIe siècle après J.-C. et
l'époque moderne.

Voici un exemple de ces développements parallèles qui est à
la fois simple et saisissant. Le trait caractéristique de la grammaire
de l'indo-européen commun consiste en ceci que les relations
soutenues par les mots dans la phrase sont exprimées par
la forme même de ces mots ; chaque mot a autant de formes qu'il
joue de rôles distincts dans la phrase. Par exemple l'indo-européen
exprimait par une forme spéciale du nom du « père » le
fait que ce nom sert de complément à un autre nom ; quand il
dit domus patris ou patris domus — les deux ordres étant possibles
— le latin ancien conserve exactement un état de choses
indo-européen ; or, ceci se dit en français la maison du père, en
anglais the house of the father, en persan mân i pidar. Ces expressions
se distinguent de l'expression indo-européenne par deux
traits essentiels : d'une part, l'ordre des mots y est fixe, au
lieu d'être libre, et, par là même, il est un moyen d'indiquer
que le second nom est le complément du premier ; de l'autre, la
forme du nom du « père » employée comme complément d'un
nom est la même que celle qui est employée pour dire « le père
est venu » ou « j'ai vu mon père » où '« je l'ai demandé à mon
père », alors que, dans ces trois cas, le latin aurait employé trois
autres formes : pater, patrem, patrī. Mais, dans les trois langues
en question, le rapport qui n'est pas exprimé par la forme du
nom l'est par un mot accessoire, en même temps que par l'ordre
62des mots : de en français, of en anglais, i en persan ; ces trois
mots n'ont rien de commun entre eux ; le de français a une
autre origine et un autre aspect que l'of anglais, et l'i persan a
même une origine historique d'une espèce tout autre que de et
of. Du reste l'anglais dit communément the father's house, où s
se comporte comme un mot accessoire, tout en ayant une origine
autre que of ; l'ordre des mots est autre que dans the house of the
father
, mais il est également fixe dans cette manière de s'exprimer.
Ainsi en français, en anglais, en persan, on observe le
même changement de structure par rapport à l'indo-européen :
un ordre fixe des mots est substitué à un ordre libre, et un mot
accessoire exprime la fonction ; mais si l'ordre est toujours fixe,
il n'est pas le même dans toutes les langues et dans toutes les
constructions ; et, s'il y a des mots accessoires, ces mots sont
divers et d'origines diverses.

On peut multiplier les exemples de ce genre ; on rencontrera
toujours le même type de faits : parallélisme des changements
de structure générale, divergence des innovations portant sur
les moyens matériels d'expression.

Dans les cas où une langue se différencie sans changer de type,
le parallélisme des développements indépendants aboutit souvent
à des résultats identiques, même dans le détail matériel de
la forme. Ainsi la première personne du présent des verbes admettait
en indo-européen deux finales suivant les cas ; ces deux finales sont
bien conservées en grec ; il y a une finale dans des verbes
comme legō « je dis », et une finale -mi dans des verbes comme
didōmi « je donne » ; c'est la distinction des verbes en et des
verbes en -mi, bien connue de ceux qui ont étudié quelques
éléments du grec. La finale avait plusieurs inconvénients ; elle
manquait de corps, surtout dans les langues où les voyelles des
syllabes finales tendent à s'altérer, ce qui arrive très souvent ; il
est résulté de là une tendance à étendre l'emploi de -mi aux
dépens de celui de . Or, cette tendance s'observe dans une
grande partie du domaine indo-européen : dans le groupe indo-iranien,
toutes les premières personnes ont reçu -mi au présent, et,
si un heureux hasard n'avait pas fait conserver quelques textes en un
63vieux dialecte iranien où le représentant de l'ancien a subsisté,
on ne pourrait même pas démontrer que l'indo-iranien a
connu autre chose que des premières personnes en -mi ; l'arménien
a généralisé l'emploi de -mi (sous la forme -m) dans tous
les présents ; l'irlandais a aussi étendu l'emploi de l'ancien -mi
(tout en conservant le type en en certaines conditions), et il
a par exemple scaraim « je me sépare », tandis que, dans le
même type de verbes, le latin a amō ; en germanique, le vieux
haut allemand a la première personne salbōm « j'oins », tandis
que le gotique a encore salbo, dans le même sens.

En slave, les développements parallèles de ce genre sont nombreux,
parce que, la langue ayant conservé en général un type
grammatical archaïque, il n'y a pas eu de changements généraux
de structure qui entraînent des modes d'expression spéciaux à tel
ou tel idiome. La première personne du présent était presque
partout en -o nasal en slave commun, — cet o nasal résultant
déjà d'une altération de l'ancien -o long final faite pour mieux
marquer la forme — et l'ancien -mi n'était conservé que dans
cinq ou six verbes slaves. Mais, l'un de ces verbes, le verbe signifiant
« avoir », était très employé, et grâce à certaines circonstances
dans l'histoire desquelles il est inutile d'entrer ici, l'ancienne
finale -mi, réduite à -m a été introduite d'abord dans les
verbes en -a- où elle apparaît dès le moyen âge dans tous les
dialectes slaves autres que le russe, puis, dans d'autres types
verbaux, dans quelques dialectes seulement ; on suit dans la succession
historique des textes le développement du fait, notamment
par le tchèque et par le serbe, qui sont les langues où l'extension
de -m a été le plus grande. Les langues slaves présentent
ainsi un grand nombre d'innovations communes à plusieurs dialectes,
parfois presque à tous les dialectes, et qui sont exactement
les mêmes dans ces divers domaines ; quelques-unes de ces innovations,
comme celle qui porte sur les formes employées avec
les noms de nombre, sont inattendues au plus haut point, et
pourtant elles se sont réalisées indépendamment dans plusieurs
langues slaves longtemps après que ces langues avaient cessé de
former une unité, et sans qu'il y ait eu influence de l'une de ces
langues sur les autres.64

On peut illustrer le principe par autant de faits particuliers
qu'on le voudra. Tous ces faits se ramènent à une même formule :

Quand une langue se différencie en parlers distincts, celles des
innovations réalisées dans chaque parler qui ne tiennent pas à
des conditions propres à ce parler sont ou identiques ou du moins
orientées en une même direction.

De ce principe procède la régularité du développement linguistique,
qu'on constate en fait.

Le langage est soumis à des conditions d'existence qui en déterminent
le développement. Ces conditions expliquent le parallélisme
des innovations qu'on vient de noter.

Chacune des notions exprimées par le langage l'est au moyen
d'un mot auquel est associé un sens défini. Toutes les langues
procèdent par mots.

Mais les choses à exprimer sont trop multiples, trop variées et
trop nuancées pour qu'il puisse y avoir autant de mots que de
notions. On ne réussit donc à tout dire qu'en faisant subir aux
mots des variations ou des groupements destinés à rendre les
nuances.

Toutes proportions gardées, on peut dire que le langage procède
avec les mots comme le typographe procède avec les caractères
mobiles qui lui servent à composer des mots infiniment
divers. Les mots d'une langue se laissent combiner avec d'autres
mots de toutes sortes de manières : les combinaisons sont soumises
aux règles de la grammaire ; mais les règles n'empêchent
pas les combinaisons possibles d'être innombrables.

D'autre part, on ne parle que pour établir un lien entre deux
notions, pour dire par exemple que Pierre est bon ou que Pierre
vient
. Si le sujet auquel on attribue quelque qualité ou quelque
action est connu, on peut ne pas l'indiquer expressément ; si l'on
sait de qui il s'agit, le latin peut dire : bonus est ou venit. Mais,
le plus souvent, on est amené à exprimer dans la phrase à la fois
le « sujet » et le « prédicat ».65

La grammaire d'une langue est l'ensemble des procédés par
lesquels, dans cette langue, on groupe les mots.

Il y a des langues où la forme des mots est invariable ; la comparaison
avec les caractères mobiles du typographe est alors assez
satisfaisante. Il y a d'autres langues — et l'indo-européen en
est le type le plus extrême — où les mots affectent des formes
diverses suivant le rôle qu'ils jouent dans la phrase' : on peut
comparer les langues de cette sorte à un manuscrit où chaque
lettre admet des formes diverses suivant les lettres auxquelles elle
se joint dans l'écriture.

L'expérience montre que le nombre des procédés possibles
est petit et que les catégories grammaticales sont, au moins dans
leurs traits généraux, peu nombreuses.

Soit, par exemple, le verbe. Tout langage exige qu'on
exprime de quelque manière les différences entre les personnes
qui parlent, à qui l'on parle ou dont on parle. Il faut qu'on
puisse distinguer entre : je dis, tu dis, il dit, nous disons, vous
dites
, ils disent.

Le détail des distinctions peut varier. Ainsi la plupart des
langues de l'Europe tendent à confondre tu dis et vous dites en
une expression unique, par suite d'une habitude de politesse :
en français la distinction entre tu dis et vous dites ne subsiste que
dans le langage familier ; en anglais elle est abolie.

Certaines langues de demi-civilisés distinguent deux manières
de dire : « nous disons », suivant qu'il s'agit de « moi et toi (ou
vous) » (pluriel inclusif) et de « moi et lui (ou eux) » (pluriel
exclusif). D'autres langues distinguent entre nous (deux) disons,
vous (deux) dites, eux (deux) disent et nous (plus de deux) disons,
vous (plus de deux) dites, eux (plus de deux) disent : cette distinction
du duel et du pluriel disparaît partout avec le progrès
de la civilisation, comme celle des formes inclusives et exclusives.
Partout le progrès de la civilisation tend à détruire les formes
demi-concrètes et à ne laisser subsister que l'opposition abstraite
de deux catégories, celle de l'unité et celle de la pluralité.

A quelques détails près, dont une tendance générale commande
du reste le développement comme on le voit, les catégories relatives
66au nombre et à la personne dans les verbes sont partout
les mêmes, et cette identité résulte des conditions d'existence du
langage.

Quant aux procédés employés pour exprimer ces catégories,
il n'y en a que deux. L'un, qui est celui de l'indo-européen
commun conservé dans les anciennes langues du groupe telles
que le sanskrit, le grec ancien, le latin, etc., consiste à faire varier
le verbe et à lui donner autant de formes qu'il y a de catégories
à exprimer : ainsi en latin dico, dicis, dicit, dicimus, dicitis, dicunt.
L'autre consiste à employer des mots accessoires, qui indiquent
chaque catégorie ; c'est ce qu'on fait en anglais quand on dit :
I say, we say, you say, they say. Enfin on peut employer à la fois
les deux procédés ; ainsi le français ne distingue pas (sauf dans
l'orthographe) les trois personnes du singulier du verbe, autrement
que par le mot accessoire qui précède : je dis, tu dis, il
dit
(et ainsi dans tous les verbes français sauf j'ai et je suis où. ai
et suis se distinguent de l'a de tu as, il a et de l'e de tu es, il est) ;
mais les trois personnes du pluriel ont chacune une forme
propre : nous disons, vous dites, ils disent, et ainsi toujours, à ceci
près que la troisième personne du pluriel ne se distingue souvent
pas de celle du singulier autrement que par l'orthographe : il
aimait
et ils aimaient, il aime et ils aiment ne diffèrent que par
le mot accessoire précédent.

Or, chacun des deux procédés tend à se détruire par l'effet de
l'usage.

Le procédé indo-européen commun, conservé dans le type
latin dico, dicis, etc., a le défaut grave de dissimuler l'unité
du mot. Il y a en anglais un mot say signifiant. « dire » ; l'addition
de -s, dans he says « il dit » n'en dissimule guère la parfaite unité.
En latin, il n'y a pas de mot signifiant « dire » ; le présent
du verbe ayant ce sens est l'ensemble de dico, dicis, etc., sans
qu'une des formes ait plus que les autres un titre à dominer. Quand
on veut énoncer un verbe latin, on le fait soit au moyen de l'infinitif
présent, dicere, soit au moyen de la première personne du
singulier du présent, dico ; mais ce n'est qu'affaire de convention.
En sanskrit, où la structure linguistique est la même à ce point
67de vue, on emploie une convention différente ; et l'on y cite les
verbes à la troisième personne du singulier, ce qui est aussi arbitraire,
mais pas plus.

Contre cette insaisissabilité du mot, toutes les langues du
groupe indo-européen n'ont cessé de réagir. Ce serait à peine
une exagération trop forte de dire que l'histoire des langues indo-européennes
se résume essentiellement en un effort pour passer
du mot-forme, existant seulement à l'état de formes fléchies
multiples dont chacune a une valeur particulière, au mot existant
isolément et toujours semblable à lui-même. L'état de choses
indo-européen est aussi loin que possible du mot isolable ; une
langue comme l'anglais y est arrivée presque entièrement, et les
cas où un mot affecte plusieurs formes suivant le sens à exprimer
y sont devenus exceptionnels : on compte en anglais les cas d'opposition
comme celle entre le singulier foot « pied » et le pluriel
feet « pieds ».

La puissance de la tradition est grande. Depuis quelque quatre
mille ans qu'elle agit dans les langues indo-européennes, la
tendance au changement n'a pleinement abouti nulle part, et
certaines langues, les langues slaves notamment, n'ont aujourd'hui
encore que des mots fléchis suivant le vieux type indo-européen.
Mais l'action de la tendance a été universelle et constante. Ses
effets se voient partout. Et c'est l'action constante de cette tendance
qui rend compte du fait que les langues indo-européennes
se sont développées parallèlement les unes aux autres.

La flexion a un autre défaut que celui de masquer l'unité du
mot : c'est de n'être pas expressive. Le mot ne ressort guère dans
le latin dico ; mais l'indication de la personne et du nombre n'y
ressort pas non plus bien fortement. Si l'on veut insister sur la
personne, il fout l'indiquer par un mot séparé, et l'on dit en
latin : ego dico, qui ne signifie pas « je dis », mais « moi, je dis »
ou « c'est moi qui dis ». Toutes les anciennes langues du groupe
indo-européen procèdent ainsi.

Enfin la flexion avait un troisième défaut : elle variait suivant
les mots auxquels elle s'appliquait ; en latin, dico, dicis, ou amo,
amas, ou moneo, mones, ou capio, capis, ou sum, es ne se comportent
68pas de la même manière. En revanche, en employant
des petits mots accessoires pour marquer la personne, on établit
l'unité dans le moyen de l'exprimer. Le français caractérise essentiellement
la personne par un mot accessoire, toujours le même,
ainsi dans : je dis, tu dis ; j'aime, tu aimes ; j'avertis, tu avertis ; je
prends
, tu prends ; et une opposition comme celle de je suis, tu
es
— où d'ailleurs figurent je et tu — y est une survivance
exceptionnelle.

D'une manière générale, les langues indo-européennes sont
amenées à indiquer par des mots autonomes les notions que l'ancienne
grammaire indo-européenne rendait d'une manière implexe
par les formes de la flexion. A la tendance, toute intellectuelle,
vers l'unité du mot et vers l'unité d'expression de la catégorie
grammaticale se joignait, agissant dans le même sens, une tendance,
de caractère émotionnel, vers une expression plus intense.

Mais l'usage diminue vite l'efficacité d'un tour expressif.
Quand on disait en latin ego dico, c'était pour insister sur l'idée
de « moi » ; mais pour peu que ce tour ait été répété, la valeur
d'insistance de ego a baissé. Et, comme on parle d'ordinaire pour
agir et qu'on s'efforce en général d'attirer l'attention de l'interlocuteur,
on a été amené à employer de plus en plus ce tour qui
devait perdre par là même sa puissance initiale. Dès lors, puisque
ego indiquait la personne, la flexion devenait de moins en moins
utile.

Dans le passage du latin au français, les pronoms qui, en latin
ancien, étaient des mots autonomes, sont devenus de simples
indices de la personne. Ils ont même perdu toute autonomie :
je, tu, il, ils ne sont plus des mots énonçables séparément, ayant
un rôle par eux-mêmes ; je dis, tu dis, il dit, où il y a deux
éléments séparables, ne sont pas plus expressifs aujourd'hui que
dico, dicis, dicit ne l'étaient en latin. Et les variations de flexion
de nous disons, vous dites, ils disent ne sont plus que des survivances
traditionnelles ; elles subsistent parce qu'elles se transmettent
et qu'aucun accident ne les a encore détruites ; mais il
n'y a pas plus de raison de distinguer la forme du verbe dans
nous disons, vous dites, que dans je dis, tu dis, et dans je joue, nous
69jouons
que dans il joue, ils jouent, où les différences ne sont que
graphiques.

D'ailleurs la confusion des deux formes de il, pour le singulier
et pour le pluriel, est un grave défaut de la langue française. Si
le français n'était pas fixé par une tradition rigide, la confusion
de il joue et ils jouent s'éliminerait, soit par une différenciation
de la forme du pronom, qui répondrait à la tendance générale
du développement des langues indo-européennes, soit par une
différenciation de la forme du verbe, qui répondrait à l'état de
choses actuel du français ; le français a en effet conservé une
flexion verbale au pluriel ; et sur le modèle de ils sont, ils font,
etc., beaucoup de parlers populaires ont actuellement i(ls) jouont
au pluriel. On aperçoit ici comment les tendances générales
du développement linguistique sont croisées par des tendances
propres à chaque langue en particulier, et, comment, par
suite, ces tendances générales n'aboutissent que lentement et
après avoir été arrêtées longtemps par des innovations accidentelles,
et aussi comment il se fait qu'elles n'aboutissent pas partout
à la même date ni sous la même forme.

La tendance à remplacer la flexion par des mots accessoires a
été favorisée dans les langues indo-européennes par un détail de
structure de la grammaire et par un principe de phonétique générale.
La flexion indo-européenne procédait essentiellement par
des éléments ajoutés ou soudés à la fin des mots, par suffixes et
par désinences, pour employer les termes techniques. C'est donc
la fin du mot qui renfermait les caractéristiques de flexion. Or,
l'observation montre que, dans un mot de plus d'une syllabe, la
syllabe finale tend à s'affaiblir dans la prononciation, et finalement
à disparaître. Le français, où la syllabe qui est d'ordinaire
prononcée un peu plus forte, plus longue et plus haute que les
autres est la syllabe finale, ne laisse pas voir au premier abord
les effets de cette tendance. Mais, s'il est parvenu à cet état, c'est
précisément parce que la syllabe finale des mots latins y a été
entièrement détruite au cours du temps ; là où le latin avait focum,
et où l'italien a encore fuoco et l'espagnol fuego, le français a feu,
sans trace de ce que renfermait la syllabe finale du mot latin. Si,
70dans un mot comme raison, l'accent est sur la fin du mot, c'est
parce que le -e(m) final du latin rationem n'a pas subsisté en
français ; l'italien qui est resté plus fidèle à l'état ancien, a
l'accent sur la syllabe pénultième dans razióne. L'affaiblissement
progressif des finales et la destruction qui a été la conséquence
dernière de cet affaiblissement ont beaucoup contribué à développer
l'usage de mots accessoires : moins la finale était nette,
moins la flexion était claire, et plus l'emploi de mots accessoires
était utile. Une langue comme l'anglais, qui a perdu toutes les
anciennes finales, ne peut plus exprimer les relations grammaticales
que par l'ordre des mots et par des mots accessoires.

Le développement ne conduit pas toujours à substituer des
mots isolés non fléchis, déterminés par des mots accessoires, à
des mots fléchis. Le développement inverse se fait en même
temps. En effet, les mots accessoires perdent de plus en plus leur
sens propre et leur autonomie, et ils tendent à faire partie intégrante
des mots qu'ils déterminent. Par exemple, en français, je,
tu, il dans je dis, tu dis, il dit n'ont plus le caractère de mots ;
ces soi-disant pronoms n'existent qu'auprès des verbes, et, si on
les isole, ils n'ont aucun sens ; aucun Français ne pense je, tu, il
séparément ; et, si l'on a à exprimer la personne d'une manière
spéciale, on recourt à moi, toi, lui : moi je dis, toi tu dis, lui il dit.
Au fur et à mesure qu'elle se détruit, la flexion tend à se reconstruire.
L'histoire du futur français fournit un bon exemple : les
langues romanes ont perdu le vieux futur dicam, dices, etc. ; on
l'a remplacé, en France notamment, par un groupe dicere haheo
« j'ai à dire », qui comprend deux mots ; le représentant du mot
accessoire habeo, réduit à ai, s'est fondu avec le verbe, si bien que
le français a de nouveau une flexion je dirai, tu diras, où personne
ne reconnaît le verbe avoir.

En ce qui concerne les cas où le développement indépendant
de parlers séparés aboutit spontanément à des résultats identiques,
on ne pourrait montrer comment ces résultats sont nécessaires
qu'en entrant dans des détails techniques. Mais il serait aisé
d'établir que l'identité des résultats provient de l'identité des
conditions particulières dans lesquelles a lieu le développement.71

On a souvent dit que les innovations linguistiques sont des
créations individuelles généralisées. Les théoriciens qui insistent
sur ce fait le font pour mettre en évidence la part d'invention
individuelle et de libre choix qu'il y a dans le développement du
langage. Et ils signalent avec force le grand rôle de l'imitation
dans le changement linguistique.

Pour autant qu'il s'agit de vocabulaire et de tours de phrase, la
part d'invention individuelle n'est pas niable. Mais ce sont les
parties du langage où il ne se produit pas de faits de convergence.
En dehors de quelques accidents fortuits qui ne peuvent
pas ne pas se produire comme l'identité du mot signifiant « mauvais »
en anglais et en persan, bad, ou la ressemblance de feu
en français et de feuer en allemand, sans que ces mots aient rien
de commun, deux mots qui ont le même sens ne se recouvrent
d'une langue à l'autre que s'ils ont une origine commune ou si
l'une des langues a emprunté à l'autre. Le développement indépendant
de deux langues ayant même origine les amène à avoir
des vocabulaires de plus en plus divergents. Par exemple le
vocabulaire français et le vocabulaire persan diffèrent presque
du tout au tout.

Dans les parties systématiques du langage, où la convergence
s'observe fréquemment, à savoir la phonétique et surtout la
grammaire, l'invention individuelle ne saurait guère intervenir,
comme on peut le prévoir aisément si l'on observe le fait, familier
à tout le monde, que l'on articule les sons et que l'on fait
les formes grammaticales sans avoir conscience des procédés
employés ; c'est ce que montrent immédiatement les faits qu'on
vient d'analyser.

Sans doute, une langue n'existe pas en dehors des gens qui la
parlent ; et il n'y a d'innovations que celles qui ont été faites par
des individus qui se servent de la langue. En ce sens, il est licite
d'affirmer l'origine individuelle des innovations ; mais il est inutile
de formuler une vérité aussi évidente, un truisme aussi
naïf.72

Ce qui est essentiel, ce sont les forces qui déterminent les
changements. Or, ces forces agissent sur la collectivité des gens
qui parlent une même langue. Et c'est parce qu'ils se trouvent
dans les mêmes conditions et qu'ils subissent les mêmes actions,
que les sujets parlants admettent les mêmes innovations. Ces
actions sont en partie universelles, en partie spéciales à certaines
langues. Ce sont les actions universelles qui produisent les convergences :
elles sont nombreuses et puissantes. Il y a aussi des
actions particulières à telle ou telle langue, et ce sont ces actions qui
déterminent les divergences de langues anciennement unes. Générales
ou spéciales, ces actions n'aboutissent à un résultat que si
elles s'exercent sur toute la collectivité, ou, du moins, sur une
très grande partie de la collectivité.

La question de savoir en quelle mesure les actions collectives
se manifestent spontanément chez les divers individus qui
parlent une langue donnée n'est pas résolue. On n'a jamais
réussi à observer un changement grammatical en voie de réalisation
depuis le moment où il apparaît jusqu'au moment où la
nouvelle forme est de règle. Et si, par fortune, on réussissait à
faire une observation complète, ce ne serait jamais qu'un cas particulier
dont on ne saurait tirer de conclusions générales. Toutefois,
puisque l'on constate que des changements identiques, ou
du moins très semblables, se réalisent indépendamment dans des
dialectes semblables entre eux, mais entièrement séparés, comme
l'étaient au moyen âge les dialectes slaves, on a par là la preuve
que, si les mêmes conditions se rencontrent, les langues se
développent non seulement en un même sens, mais aussi de la
même manière jusque dans le détail matériel des formes. Les
mêmes innovations se produisent donc indépendamment chez
des individus différents pourvu qu'ils soient placés dans les
mêmes conditions. Ceci ne prouve naturellement pas que les
changements naissent spontanément chez chacun des sujets, et
qu'il n'y ait pas, en une plus ou moins large mesure, imitation
d'un sujet par un autre ; mais il en résulte au moins qu'ils sont
susceptibles de naître indépendamment chez plusieurs sujets, et
souvent même chez beaucoup de sujets. Et, quant aux sujets chez
73lesquels les innovations ne naissent pas spontanément, ils sont
tout prêts à les accepter, parce qu'elles répondent à un besoin
senti par eux. L'existence d'une tendance collective est ce qui
domine tout ; peu importe le rôle que joue dans la réalisation
des changements l'imitation. Grand ou petit, ce rôle n'est en
tout cas qu'un élément accessoire, tandis que la tendance générale
est le principe d'où tout dépend. L'historien, qui se plaît à
suivre des faits particuliers, peut désirer connaître les procès de
détail par lesquels se font les innovations grammaticales ; mais
le linguiste qui a affaire avec le fait collectif du langage, se
résigne aisément à les ignorer.

Par cela même que l'on constate des développements linguistiques
semblables là où se rencontrent des conditions semblables,
et des développements identiques là où se rencontrent des conditions
identiques, on voit que les résultats dépendent de ces
conditions, et qu'ils sont indépendants des procédés par lesquels
ils se réalisent.

Les considérations qui précèdent ne visent pas à contester le
rôle de l'imitation dans le langage. Il arrive souvent que des
groupes sociaux, parfois des groupes très étendus, changent de
langue, ou changent de parler. Après la conquête romaine, l'aristocratie
gauloise a très vite accepté le latin, sans lutte linguistique.
Les parlers locaux disparaissent aujourd'hui en France devant le
français commun. Et une langue peut s'étendre, comme on le
voit, à l'époque historique, par l'exemple du latin ou de l'arabe.
Des manières de parler peuvent se généraliser : le parler des
centres principaux de civilisation tend à remplacer dans le monde
moderne les parlers locaux qui ont moins de prestige. Il y a là
des faits qui sont de grande importance pour le développement
linguistique, et qui procèdent uniquement de l'imitation. Mais
ce n'est pas de ces faits — capitaux — qu'il a été question ici.

Il faut bien distinguer deux ordres de changements. Il y a,
d'une part, les changements de langue et de parler qui consistent
dans l'adoption d'une langue ou d'une manière de parler ayant
un prestige. Et il y a, d'autre part, le changement linguistique, à
l'intérieur d'une langue, changement qui provient de l'action de
74tendances, les unes universelles, les autres spéciales à tel ou tel
groupe de langues, à telle ou telle langue. C'est dans ce second
cas, celui du changement linguistique, qu'ont lieu les faits de
convergence étudiés ici.

Les convergences observées permettent d'établir que, en
matière de changement linguistique, les innovations sont générales
plutôt que généralisées, et que l'identité ou la parité des
conditions où se trouvent les sujets parlants est le fait essentiel,
l'imitation une chose secondaire.75

1. Revue philosophique, t. LXXXV, n° de février 1918.