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Meillet, Antoine. Linguistique historique et linguistique générale. Tome II – T26

Michel Bréal
et la grammaire comparée
au Collège de France 1

Avant le professeur qui l'occupe aujourd'hui, la chaire de
grammaire comparée n'a eu qu'un seul titulaire : Michel Bréal.
Né en 1832, il avait été nommé chargé de cours en 1864, titularisé
en 1866, et il a, sur sa demande, pris sa retraite en 1905.
Il y avait eu auparavant des chaires de grammaire comparée dans
les Facultés des Lettres, mais l'objet n'en était pas la science
qu'on entend maintenant sous ce nom : c'était la grammaire
générale. Pour la première fois, la grammaire comparée au sens
moderne du mot était enseignée en France.

Ce n'était pas, en 1864, une science nouvelle. Le premier
mémoire qui en a donné un exemple au monde savant avait
été publié dès 1816, l'étude fameuse d'un savant allemand,
Bopp, sur le système de conjugaison de la langue sanskrite,
comparé avec celui des langues grecque, latine, persane et germanique.
En même temps et indépendamment, le Danois Rask
avait exposé avec précision des vues analogues. La théorie sortait
naturellement des idées générales du temps et des données
nouvelles qui avaient été apportées.

jusque là, d'une part, on avait examiné chaque langue en
elle-même, de l'autre, on avait envisagé, d'après quelques
langues bien connues, surtout d'après les langues classiques,
certaines nécessités et certaines possibilités qui s'imposent à
toute personne qui parle. Alors on a aperçu que le grec et le
212latin offrent avec le sanskrit, avec le persan, avec les parlers germaniques
trop de traits singuliers en commun pour que ces
diverses langues ne soient pas la continuation d'une même
langue, comme les langues romanes sont la continuation du
latin. Il se trouvait que l'une de ces langues, le sanskrit, avait
conservé à certains égards une structure archaïque, et que cette
structure avait été analysée d'une manière raffinée par les grammairiens
indigènes. Ceci posé, il suffisait de rapprocher les faits
latins, grecs, germaniques les uns des autres, et surtout des
faits sanskrits, pour les faire apparaître sous un jour neuf. Les
formes irrégulières de l'époque historique n'étaient que les
débris de flexions régulières d'une époque antérieure : les formes
est et sunt du latin sont inexplicables en latin ; mais il y en a
en sanskrit nombre d'analogues ; elles entrent dans un des paradigmes
de la grammaire sanskrite. Parlant, en 1867, des
ouvrages de Bopp, de Pott, de Benfey, le nouveau professeur
de grammaire comparée au Collège de France, M. Bréal, a pu
dire « qu'ils poussent de front l'étude simultanée de toutes les
langues indo-européennes, et que, passant constamment de l'une
à l'autre, ils les obligent à se servir réciproquement d'explication
et de commentaire. » On expliquait donc les faits linguistiques
par la façon dont les langues se sont développées au cours
des siècles, par l'histoire.

Les idées nouvelles ont rapidement pris en Allemagne une
large extension ; en France, elles n'ont pendant longtemps rien
donné. Ce n'est pas un hasard. La France ne les a pas ignorées ;
elle n'a pas voulu les connaître ; car c'est à Paris que Bopp
a commencé ses découvertes. Au début du XIXe siècle, Paris
était le centre le plus important d'études sur les langues et les
littératures orientales. Un membre de la société de Calcutta,
Alexandre Hamilton, alors retenu à Paris comme prisonnier de
guerre, initiait à l'étude du sanskrit des hommes comme Langlès
et Chézy, et aussi des compatriotes de Bopp : Frédéric et
Guillaume Schlegel. Le jeune Bopp, curieux d'études orientales,
a résidé à Paris de 1812 à 1816 ; et, outre le sanskrit, il
y a étudié le persan, l'arabe et l'hébreu. Il y a reçu l'enseignement
213de Silvestre de Sacy, qui a été professeur de persan au
Collège de France de 1806 à 1838, en même temps qu'il enseignait
l'arabe à l'École de Langues orientales et qui, on le sait, a
été le premier à déchiffrer les inscriptions des rois sassanides.
Eugène Burnouf a été en relations étroites avec Bopp. Et l'on
ne négligeait pas en France les langues orientales : en 1814 ont
été créées au Collège de France deux chaires : celle de sanskrit
pour de Chézy, celle de chinois pour Abel de Rémusat, comme
il devait en être créé une en 1831 pour Champollion, le déchiffreur
des hiéroglyphes. Mais il n'y avait pas en France de mouvement
d'idées pareil à celui que Herder avait lancé en Allemagne,
et il n'y avait pas eu le pendant de ce qui s'est fait en
Allemagne pour une interprétation neuve du passé avec les
Schlegel, avec les Grimm et avec les G. de Humboldt, et pour
le droit et les institutions avec Savigny. La théorie des langues
a continué d'être représentée par la grammaire générale ; elle n'a
pas pris le caractère d'une discipline historique. La célèbre grammaire
arabe de S. de Sacy a été faite pour illustrer la grammaire
générale, et non pour servir à l'histoire des langues.

Ce n'est pas qu'il n'ait pas été travaillé utilement à la grammaire
comparée en France. Mais le travail qui a été fait n'a pas
été appliqué directement à la grammaire comparée. L'indianiste
Eugène Burnouf, après avoir publié son Essai sur le Pali, s'attachait
à examiner le texte original de l'Avesta, dont Anquetil-Duperron
avait rapporté des manuscrits et dont le texte authentique
n'avait été lu par personne en Europe et était devenu
lointain pour les Parsis eux-mêmes. Peu après avoir remplacé
de Chézy, en 1832, dans la chaire de sanskrit du Collège de
France, Eugène Burnouf publiait, en 1833-1834, son Commentaire
sur le Yasna
. Du premier coup le texte était interprété,
analysé ; il devenait le bien commun des linguistes et des historiens
des religions. La méthode de Burnouf était aussi rigoureuse
et sûre qu'elle était simple. Comme, par suite des changements
qu'avait subis la langue, le texte de l'Avesta devenait
inintelligible, il en a été fait à l'époque sassanide une traduction
avec commentaires dans la langue littéraire du temps, le
214pehlvi. Pour les parties les plus anciennes de l'Avesta, qui sont
obscures à tous égards, cette traduction n'est pas satisfaisante ;
mais pour les parties plus récentes qu'à l'époque sassanide on comprenait
encore, elle est visiblement correcte, au moins dans l'ensemble.
Chez les Parsis de l'Inde, la tradition du pehlvi a subsisté,
et à l'époque de Burnouf, il aurait été possible d'utiliser
l'ancienne traduction et l'ancien commentaire. Mais le pehlvi
n'était guère connu en Europe. Par bonheur un Parsi avait, au
Moyen Age, traduit en mauvais sanskrit une partie de la traduction
avec commentaire, le Yasna. Grâce à cette traduction
sanskrite, Burnouf disposait donc de la tradition indigène.
Pourvu d'un bon sens génial, qui le faisait aller droit au possible,
Eugène Burnouf se gardait d'aborder la partie ancienne
de l'Avesta ou la tradition indigène est un mauvais guide :
aujourd'hui encore, après un siècle presque entier de travail,
l'interprète s'y heurte sans cesse à des incertitudes ou même à
d'insolubles difficultés. Il s'attachait à la partie relativement
récente de l'Avesta où la tradition indigène le guidait bien et
qui par elle-même est claire. L'Avesta est écrit dans un ancien
dialecte iranien ; or, il se trouve que l'iranien et l'indo-aryen,
dont le sanskrit offre la première forme connue, sont deux dialectes
très proches l'un de l'autre. Eugène Burnouf apercevait
que les formes de la langue avestique, tout en ayant des traits
particuliers et spécifiquement iraniens, entraient dans les cadres
de la grammaire sanskrite. La traduction indigène dont il disposait
fournissait le sens des mots et des phrases ; la grammaire
sanskrite permettait de classer presque immédiatement chacune
des formes. Du reste, Eugène Burnouf, qui était en étroites
relations avec Bopp, savait ce que c'est qu'une parenté de
langues, et la comparaison était pour lui un outil familier.

Bopp a suivi de près le travail d'Eugène Burnouf. Il s'y est
associé par des remarques de détail. Dès le début, il l'a utilisé
et la langue de l'Avesta est venue dès l'abord compléter le
traité de grammaire comparée. Enrichissement capital ; car plus
sont anciennes les langues comparées, moins elles divergent
entre elles : le persan moderne diffère beaucoup des parlers
215indo-aryens, en usage depuis le Moyen Age ; au contraire la
ressemblance de la langue sanskrite avec la langue de l'Avesta
frappe dès le premier abord, si bien, que, à comparer l'une avec
l'autre, on aperçoit immédiatement les traits de l'original commun
des deux dialectes : l'iranien et l'indo-aryen.

Les Français ont donc contribué à l'étude des faits, et ils y
ont travaillé avec une méthode exacte. Mais pendant plus de
cinquante ans, ils n'ont pas voulu s'occuper de théories dont
la démonstration, bien qu'acquise pour l'essentiel, paraissait
scabreuse.

Du reste, d'une manière générale, les Français les plus influents
de la première moitié du XIXe siècle se sont intéressés à
l'être plus qu'au devenir.

Quand, en 1855, Michel Bréal est sorti de l'École normale,
Eugène Burnouf venait de mourir prématurément en 1852, et
il n'avait pas été remplacé. Michel Bréal est allé à Berlin et il y
a suivi les cours de Bopp pour la grammaire comparée, de
Weber pour le sanskrit. A son retour il trouvait une situation
changée par rapport à celle que Bopp avait rencontrée au début
du siècle. En se développant, la grammaire comparée s'était
dépouillée du caractère mystique qu'elle avait eu d'abord, sinon
chez Bopp qui, par nature, était un esprit positif, du moins
chez beaucoup de ceux qui s'étaient intéressés au progrès de
la nouvelle science. Et, en France, on s'habituait enfin à recourir
à l'histoire pour rendre compte des faits sociaux.

La linguistique attirait l'attention de quelques esprits curieux.
Autour de Chavée, il se constituait un groupe d'amateurs éclairés,
tels que Hovelacque, qui fondait en 1869 une revue linguistique
et qui a fini par publier notamment un manuel de
linguistique générale. D'autre part, en 1863, d'autres amateurs,
surtout Antoine d'Abbadie et de Charencey, fondaient la Société
de Linguistique
, qui, après quelques mois d'essais, se constituait
en 1865 et qui était officiellement organisée le 8 mars 1866. En
1868, Michel Bréal devenait secrétaire de la société, et, avec ce
titre qu'il a gardé jusqu'à sa mort, il l'a dirigée jusqu'à l'époque
de sa retraite ; il s'y est intéressé jusqu'à sa mort, survenue en
2161915. Quand il a entrepris de faire connaître en France la
grammaire comparée, M. Bréal avait donc devant lui un public
prêt à l'accueillir. Les idées avaient changé ; on ne se contentait
plus d'une grammaire générale qui ne se développait pas,
qui, d'un auteur à l'autre, ne s'enrichissait pas et qui n'éclairait
pas le détail des faits. On éprouvait le besoin d'expliquer par
l'histoire les faits particuliers qui caractérisent les langues. D'ailleurs,
d'une manière générale, on s'apercevait du fait que la
France, où les disciplines historiques et philologiques avaient
été brillantes, et qui, notamment au début du XIXe siècle, avait
eu les orientalistes les plus savants et les plus originaux, avait
négligé ces études, et l'on comprenait qu'il était urgent de les
mettre au niveau où elles avaient été portées ailleurs, surtout
en Allemagne. Presque tout était à reconstituer ou à constituer.
Quand, en 1868, V. Duruy a créé la section historique et philologique
de l'École des Hautes Études pour promouvoir les
études d'histoire et de philologie qui, depuis plusieurs décades,
baissaient en France, Michel Bréal a été de la fondation ; et
dans une salle du Collège de France, au titre de l'École des
Hautes Études, il a étudié, avec quelques élèves choisis,
des « questions de philologie comparée », à partir de l'hiver
de 1868-1869. A l'enseignement général qu'il donnait
dans ses leçons du Collège de France, il ajoutait ainsi un apprentissage
pratique. Des noms comme ceux de d'Arbois de Jubainville,
Bergaigne, Gaidoz, Maspero, Paul Meyer, Oppert, Gaston
Paris, figurent sur les listes de la Société de Linguistique de
1867. Grâce à l'enseignement de Bréal, on voit bientôt apparaître
ceux de Louis Havet, d'Arsène, puis de James Darmesteter,
qui devaient imprimer à la linguistique en France une si
forte impulsion ; le mouvement était donné.

Si, pour introduire en France la grammaire comparée, Michel
Bréal a traduit un traité, c'est qu'il n'avait pas le goût d'en
écrire un. Il n'aimait pas la science arrêtée, et ce qui sans doute
lui avait plu dans le grand livre de Bopp, c'est que c'était un
commencement. Dans le tome IV de sa traduction, le dernier,
qui a paru en 1872, plusieurs années après la mort de Bopp, il
217dit du livre qu'il avait traduit : « Ce n'est pas purement un
exposé de la science, mais une suite presque continue de découvertes,
le fruit de recherches personnelles de l'auteur. »

Au moment où Bréal a traduit Bopp, il existait déjà en Allemagne
un livre dû à un savant d'une génération postérieure et
qui a exercé sur le développement de la grammaire comparée
une action décisive : le Compendium de Schleicher. Bréal ne
l'ignorait pas ; mais il l'a volontairement laissé de côté parce que
partant des découvertes de Bopp, de Pott, de Grimm, et les
tenant pour acquises, Schleicher avait bâti là-dessus un système,
et que, à l'aide de comparaisons faites entre les diverses langues
indo-européennes, il restituait par une hypothèse hardie et réalisait
la langue indo-européenne commune dont toutes les langues
de la famille sont des continuations diverses. Poussant l'audace
jusqu'au bout, Schleicher composait dans cette langue hypothétique
toute une fable. Le bon sens de Bréal le gardait de
pareille témérité qui n'a pas été renouvelée.

Dans la leçon d'ouverture du cours de 1867-1868, professée le
9 décembre 1867 et publiée dans les Mémoires de la Société de
Linguistique
, I, page 72 et suivantes, Bréal annonce la mort
récente de Fr. Bopp et, à ce propos, il indique où en était la
grammaire comparée ; il signale les erreurs commises, les progrès
accomplis, les directions où il convenait de s'engager. Il
cite les principaux maîtres qui, alors, à côté de Bopp, avaient
développé la grammaire comparée. Un nom manque : celui de
Schleicher. Ce silence avait un sens : Bréal refusait de suivre les
savants allemands dans la voie où ils étaient entrés à la suite de
Schleicher. Dès lors, Bréal était appelé à devenir de plus en
plus un isolé.

Vers la dernière année avant 1870 et surtout dans les deux
décades suivantes, on s'est attaché en Allemagne à expliquer
tout le mécanisme phonique et grammatical de la langue, et à
mettre dans l'explication une rigueur absolue. La grammaire
comparée s'est ainsi hérissée de « lois phonétiques », de « formules
analogiques ». Ce travail, poursuivi par des équipes de
jeunes linguistes bien armés, aboutissait à des découvertes dont
218quelques-unes ont été éclatantes et qui, en peu d'années, ont
renouvelé la grammaire comparée ; au moment où a fini de
paraître la traduction française, la grammaire comparée de Bopp
était périmée.

Bréal s'était tourné d'un autre côté. Le corps de doctrines,
toujours plus rigide, où l'on enserrait la grammaire comparée,
lui répugnait. Il l'a toujours ignoré. Plutôt que de participer à
un travail qui ne lui convenait pas, il a commencé par reprendre
l'interprétation d'une série d'inscriptions qui, par une fortune
singulière, ont conservé le rituel d'une confrérie de prêtres de
l'Ombrie en parler ombrien antique. En gros, l'interprétation
était déjà faite et il ne restait à obtenir que des découvertes de
détail, mais Bréal suivait ici la tradition de Burnouf, interprète
de l'Avesta. Il y trouvait l'avantage d'être en contact avec des
réalités, non avec des théories. Toutefois, ce n'était pour lui
qu'un épisode.

Dès le début de son enseignement, il avait réagi contre certains
excès des comparatistes. Il avait montré que, dans chaque
langue, beaucoup de traits particuliers s'expliquent par des développements
propres à ces langues, survenus dans ces langues
mêmes, et auxquelles il n'y a, par suite, pas lieu de chercher
une explication par des origines indo-européennes. On se
détournerait ainsi de rapprochements forcés auxquels il avait été
recouru pour appliquer, hors de propos, la méthode comparative.
Dans sa leçon inaugurale de 1867 qui a le caractère d'un
programme et que, pour cette raison, il a publiée, il marque
avec force l'inconvénient de comparaisons lointaines quand les
mots mis en présence n'ont pas été soumis d'abord à un examen
minutieux, et il insiste sur le remaniement que chaque
peuple fait subir à l'idiome qu'il reçoit en héritage. Il faut se
garder de tout expliquer par le sanskrit : « Il y aura toujours une
part à faire au passé d'un peuple, une autre à son développement
original. » Affirmation de simple bon sens, mais qui renfermait
une vérité profonde et dont aujourd'hui encore la portée
n'a pas diminué.

Néanmoins, par la façon dont, dès le début, en traduisant le
219traité de Bopp et non le Compendium de Schleicher, il s'était
séparé du mouvement qui alors entraînait les chercheurs allemands,
il risquait d'isoler les élèves qu'il formait en France. A
peine amorcée, l'unité de la science menaçait de se rompre,
mais Bréal avait une rare vertu : le libéralisme. Chez les jeunes
qui venaient le trouver, il ne cherchait que les promesses de
talent, pour mettre à leur service son influence qui, durant longtemps,
a été puissante. Il ne leur demandait pas de penser
comme lui, de suivre les voies où il s'engageait, pas même de
tenir compte de ses idées propres, souvent riches d'avenir. Il
cherchait à faire avancer la science, non à faire école. Dans un
pays comme la France, où les jeunes ont un vif souci d'indépendance,
c'est le seul moyen d'avoir une action sur les
hommes qui sont à encourager.

Au volume II des Mémoires de la Société de Linguistique (1872-1875),
apparaissent les noms de deux jeunes destinés à devenir
des maîtres : Louis Havet et James Darmesteter.

Pas de contraste plus grand que celui qu'il y avait entre
M. Bréal et L. Havet. Autant Bréal était soucieux de réalité
concrète, autant Havet l'était de logique exacte. Bréal ne se rattachait
en rien à Schleicher ; Havet, dès son premier grand
article, qui est capital, sur la théorie des gutturales, se place sur
le terrain des restitutions hypothétiques de l'indo-européen, à
la mode de Schleicher, et il procède avec une rigueur absolue.
A partir du moment où, en 1885, il est devenu au Collège de
France professeur de philologie latine, il a cru devoir renoncer
à la linguistique. Mais, dans l'intervalle, entre 1872 et 1885,
au temps où il n'enseignait encore qu'à l'École des Hautes
Études, il est l'homme qui a fait le plus pour donner à la phonétique
historique du latin une précision ; fin observateur de la
prononciation actuelle, usant de la critique la plus pénétrante
vis-à-vis des données des textes anciens, constructeur audacieux
et sûr, il a donné le modèle de ce que peut être l'histoire d'une
prononciation.

A la différence de son frère Arsène, qui s'est donné au romanisme
et surtout à l'étude du français, James Darmesteter s'est
220tourné vers l'Orient, et il a repris l'étude de l'ancien iranien
qui, depuis Burnouf, n'avait plus fait grand progrès en France.
Il trouvait les inscriptions perses des rois achéménides déchiffrées
et interprétées, et les textes de la langue officielle des Sassanides,
le pehlvi, édités, traduits. Il y avait une philologie iranienne
déjà constituée, mais trouble, peu accessible. James Darmesteter
y est entré avec la netteté tranchante de son esprit,
avec son sens de la succession des phases historiques, et tout s'est
éclairci. Il a enseigné d'abord à l'École des Hautes Études, comme
Louis Havet, puis au Collège de France où une chaire a été
transformée pour lui en 1885 et où il est demeuré jusqu'à sa
mort prématurée, en 1894. A la linguistique il a donné une
œuvre décisive, en montrant comment le vieux perse des Achéménides,
le pehlvi des Sassanides et le persan littéraire représentent
trois moments successifs d'un même dialecte et en marquant
les traits caractéristiques de chacun des trois. Pour l'étude
de l'Avesta, il reprenait les méthodes d'E. Burnouf, et il en
obtenait de nouveaux résultats. Grâce aux connaissances acquises
depuis la mort du maître, il donnait une traduction de l'Avesta
reposant sur les données de toute la tradition. Il y a des erreurs
dans cette traduction : James Darmesteter pensait avec raison
qu'une erreur complète vaut mieux qu'une demi-vérité, car elle
appelle promptement une correction. Erronée pour la partie la
plus ancienne du texte qui est importante, mais de peu d'étendue,
parce que James Darmesteter a cru y devoir suivre l'interprétation
indigène non valable ici comme ne reposant pas sur
une tradition véritable — la traduction et le commentaire du
texte ont renouvelé pour le reste l'étude des textes avestiques.

A. Bergaigne, que M. Bréal avait fait entrer à l'École des
Hautes Études pour y enseigner le sanskrit, puis à la Faculté
des Lettres de Paris pour y enseigner le sanskrit et la grammaire
comparée, n'éclairait pas seulement le Véda par ses combinaisons
mathématiques et son intuition géniale de ce qu'avait pu
être une mentalité de primitif. En un temps où presque tous les
linguistes avaient les yeux fixés sur l'histoire de la prononciation
et sur la structure des formes grammaticales, il ouvrait des
221jours sur la théorie de la phrase, sur l'emploi des formes grammaticales,
devançant une tendance qui ne devait se développer
pleinement que bien des années après sa mort.

Enfin en 1882, M. Bréal abandonnait son enseignement à
l'École des Hautes Études pour y faire nommer un jeune savant
genevois, Ferdinand de Saussure, qui avait débuté en 1878 à
vingt et un ans, par un livre qui est devenu le fondement de la
grammaire comparée des langues indo-européennes. M. Bréal a
reconnu aussitôt le mérite singulier de F. de Saussure et il a
désigné, pour le remplacer à l'École des Hautes Études, l'homme
qui, sans doute, lui ressemblait le moins, mais que son talent
désignait le plus. Bréal était un humaniste qu'avait séduit la
lumière projetée par la grammaire comparée sur les singularités
des langues classiques ; F. de Saussure était un savant à qui un
éminent comparatiste allemand reprochait de faire de la linguistique
avec une règle et un compas ; son ouvrage de début décrivait
le Système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes,
et, durant toute sa vie, ce qu'il a cherché à déterminer,
c'est le système des langues qu'il étudiait. Si son enseignement,
à Paris d'abord, à Genève ensuite, a exercé une influence profonde,
c'est qu'il l'illuminait de formules longuement méditées,
et s'il n'a guère publié, c'est qu'il n'arrivait pas a saisir, d'une
manière assez complète et rigoureuse à son gré, le système des
faits qu'il examinait. Par suite du choix que Bréal avait fait de
F. de Saussure, l'École des Hautes Études a eu, durant une
dizaine d'années, l'enseignement de grammaire comparée le plus
profond et le plus rigoureux qu'il était possible de trouver dans
le monde. Au lieu que Paris avait couru le risque de n'être
pas au courant, on y a trouvé la direction la plus neuve, et il
s'y est formé une école de comparatistes, tous différents de
Bréal, mais que tous il a encouragés et conseillés.

Bréal n'était pas phonéticien. Mais quand on a appliqué à
l'étude de la prononciation les procédés d'enregistrement qu'avait
développés Marey dans son laboratoire de physiologie du Collège
de France, il s'est intéressé à cette nouveauté. Dès qu'il a
aperçu un savant ingénieux et inventif qui apportait des découvertes
222et une manière à la fois nouvelle et précise d'étudier les
faits de prononciation, il a fait créer près de sa chaire un laboratoire
de phonétique expérimentale pour l'abbé Rousselot qui,
lui-même, a obtenu enfin la fondation d'une chaire au Collège
à son profit. A la mort de Rousselot, la chaire a été affectée à
un autre enseignement, mais le laboratoire est demeuré. La
chaire de grammaire comparée est, des chaires littéraires, la
seule qui, par l'initiative de Bréal, dispose d'un laboratoire.

De par la personnalité des deux seuls titulaires qu'elle a eus
jusqu'ici, la chaire de grammaire comparée du Collège de
France est consacrée aux langues indo-européennes, qui sont
encore les seules à posséder une grammaire comparée constituée
jusque dans le détail et se développant d'une manière continue.
Mais M. Bréal désirait vivement voir étendre la comparaison à
d'autres groupes de langues ; et, s'il n'a été écouté que plus
tard, après sa retraite, ce n'est pas faute d'avoir prodigué les
conseils à ce sujet.

Cependant, tout en aidant de son influence et de son autorité
des travailleurs si variés, et dont il était si loin de partager
les vues, dont il n'examinait pas de près les recherches, M. Bréal
suivait sa voie propre. Il ne s'attache pas à l'analyse des mots ;
il ne vise pas à réduire en formules abstraites les faits de
langue. Il observe l'usage qui est fait du langage, et il cherche à
expliquer les faits par cet usage. D'autres diront plus tard que la
langue est un fait social ; lui, il explique les faits de langue par
la vie de l'homme en société avec un sens fin de la réalité, de la
vie.

Dès le fascicule 2 du volume III des Mémoires de la Société de
Linguistique
, en 1876, il étudie les mots latins interpres et pretium.
On en avait rapproché le grec φράζω « je fais comprendre, j'expose ».
Il ne cherche pas si le jeu normal des correspondances
phonétiques, ou si la formation des mots justifie ce rapprochement,
qui, à ces deux points de vue, n'est pas heureux. Il en
examine l'emploi et il montre que le rôle de l'interpres est celui
d'un courtier. Il cite des exemples et fixe la valeur propre du
mot, et il arrive ainsi à rapprocher des mots qui signifient « trafiquer »,
223il écarte la considération du matériel des mots pour
observer l'emploi. De même il repousse l'absurde rapprochement
qu'avait fait Corssen du latin luxus avec un verbe pollucere
qui se rapportait à des actes rituels et il marque le caractère
spécial du mot.

Dans le fascicule suivant, en 1877, un titre commun à plusieurs
notes fait ressortir la tendance de Bréal : Mots latins
exprimant les dispositions morales (Clemens, tristis, ira). Les
explications proposées n'ont pas été retenues, mais la façon dont
est marquée la nuance des mots garde sa valeur.

Quand M. Bréal aborde la grammaire proprement dite, c'est
pour y faire apparaître les traits dominants. Le bref article du
fascicule 4 du tome III des Mémoires de la Société de Linguistique,
en 1877, fait pressentir des découvertes qu'on commence seulement
aujourd'hui à entrevoir. Tandis que l'on s'intéressait surtout
aux formes régulières, Bréal reconnaissait l'importance des
formes qui n'entrent pas dans le cadre de la déclinaison régulière :
aujourd'hui encore le travail reste à faire. Observation plus
remarquable encore : M. Bréal écrit alors : « L'idée du pluriel
s'est fait assez tardivement sa place dans la déclinaison. » Personne
ne pouvait alors prévoir que le déchiffrement du hittite
révélerait une langue indo-européenne de type archaïque où la
flexion du singulier des noms était déjà toute constituée, mais où
celle du pluriel l'était seulement de manière partielle. Le sens
juste que Bréal avait de la réalité lui avait fait apercevoir un fait
capital pour l'histoire des langues indo-européennes.

Les faits de vocabulaire reflètent les faits de civilisation. De
même que les éléments de civilisation sont susceptibles de passer
d'un peuple à un autre, les termes de civilisation s'empruntent
d'une langue à une autre. Bréal n'y avait d'abord pas prêté grande
attention. Mais, en 1885, dans les Mémoires de la Société de Linguistique,
VI, page 1 et suivantes, à propos de deux livres qui
venaient de paraître, il signale une série de mots latins qu'il
estime empruntés au grec, et, en même temps, il propose nombre
d'explications neuves, toutes ingénieuses. Du premier coup, en
quelques lignes, il note tous les traits essentiels du problème :
224« Les mots qui vont suivre sont tous mots importants pour l'histoire
de la civilisation, chacun de ces emprunts étant une preuve
de l'influence que la Grèce a exercée, dès les temps les plus
reculés, sur la culture italique. Mais il ne faut pas nous attendre
à des transformations régulières comme celles que l'histoire du
langage constate d'habitude. Ces mots ne sont pas arrivés tous à
Rome dans le même temps, ni par la même voie. Quelquefois
l'étymologie populaire a pu contribuer à les défigurer. On doit
encore ajouter cette circonstance que la moindre partie est arrivée
du premier coup et directement à Rome : ils ont passé par
plusieurs intermédiaires, dont l'un au moins, l'étrusque, a une
prononciation absolument différente de notre famille de langues. »

Une fois son attention attirée sur les faits de civilisation que
traduisent les emprunts de mots d'une langue par une autre
langue, M. Bréal a montré par des exemples saisissants comment
le germanique a pris au latin nombre de mots. Il a eu l'audace
d'affirmer que le mot gotique rathjo — l'allemand rede — n'est
autre que le mot latin ratio. L'hypothèse a d'abord surpris et
choqué. Il semble pourtant que ce qui paraissait une témérité
n'ait été que sentiment juste de la réalité. Le fait de l'emprunt
dans les langues se révèle chaque jour à nous plus important.

Si fort que notre langue soit liée à notre pensée, ce n'en est
pas moins un fait que, au cours de l'histoire, la plupart des
peuples connus ont changé de langue une ou plusieurs fois. Un
homme qui avait autant que Bréal le sens du réel ne pouvait
imaginer que, lors de ces changements, la langue adoptée par
une population nouvelle ne subissait de ce fait aucun changement,
ne recevait de cette transposition aucune direction nouvelle.
Il a vu, par exemple, que la mutation consonantique, qui
a donné au germanique un aspect singulier parmi les langues
indo-européennes, supposait que le germanique était de l'indo-européen
adopté par des gens chez qui la prononciation des
consonnes n'était pas celle des Latins, des Grecs ou des Slaves.
Ainsi Bréal a été de ceux qui ont posé des premiers la théorie
contestée, mais pourtant évidente, des « substrats ».

Lui-même n'aurait pas employé ce mot. Dans la manière dont
225il parlait des faits de langue, il n'y avait pas de technicité. Il
voyait nettement qu'une langue était l'organe d'une société ; les
faits de langue doivent, en une large mesure, s'expliquer par la
vie de l'homme en société. Mais il n'aurait pas dit volontiers,
comme je l'ai fait le jour où je lui ai succédé, et comme l'a dit
à Genève, dans son cours de linguistique générale, F. de Saussure,
que le langage est un fait social.

Il ne faut pas plus que les lignes qui ont été citées ici pour
faire sentir combien Bréal écrivait d'une manière exacte et
nuancée. Il n'avait ni les recherches d'élégances, ni les tensions
vaines, ni la vulgarité qui rendent souvent déplaisante la prose
des savants. L'élégance de son style aussi dépourvu de manière
que de laisser aller était faite de justesse de l'expression. Il savait
dire ce qu'il avait conçu, le dire tout entier et ne dire que ce
qu'il voyait clairement. Il a été un écrivain parce qu'il ne prétendait
pas écrire, mais seulement exposer des vérités où il ne
demeurait aucune pénombre.

Grand humaniste et maître de la prose parce qu'il ne visait pas
à être un artiste de la prose, Bréal a exprimé sa pensée dans un
livre qui a paru en 1897, alors que l'auteur était parvenu à la
vieillesse : l'Essai de Sémantique (science des significations).
Quelques détails de ce livre ne répondent pas à l'état de certaines
de nos connaissances, et, de parti pris, l'auteur avait évité tout
ce qui aurait embarrassé le lecteur non initié aux études linguistiques.
Malgré le succès qu'il a eu, le livre n'a pas eu toute
l'action qu'il aurait dû exercer. Mais il est assez profond pour
attendre.

Comme à ses débuts, Bréal adopte ici une attitude qui est
exactement à l'opposé de celle de Schleicher. Pour lui, les faits
de langues résultent d'un lent progrès conduit à travers des
tâtonnements, par la volonté obscure des hommes vivant en
société. Le langage est un fait d'ordre intellectuel ; laissant de
côté les faits physiologiques, dont il ne niait pas l'importance,
mais qu'il situait à part, il déclarait : « J'étudie les causes intellectuelles
qui ont présidé à la transformation de nos langues. »
On peut ne pas retenir telle ou telle des explications de détail
226qui figurent dans le livre, et encore la plupart témoignent d'un
bon sens si fin, d'une acuité de vision si exercée qu'on ne saurait
jamais les traiter légèrement ; mais la direction qu'a indiquée
Bréal est celle où doit s'engager la recherche. A tel ou tel égard,
le livre pouvait paraître réactionnaire en 1897 ; aujourd'hui
certaines des tendances actuelles le rejoignent, en partie avec
moins de justesse et de précision. Si le livre a eu, en son temps,
un beau succès, il semble que, maintenant, on ne le lise pas
autant qu'il faudrait. Le rationalisme de Bréal déplaît sans doute
à des novateurs qui mettent au premier plan les faits affectifs.
Mais, en s'attachant aux faits intellectuels, M. Bréal avait porté
l'effort sur l'essentiel. Son livre, qui est une œuvre d'art, demeure
comme le plus sain de ceux qui doivent orienter les recherches.
Parce qu'il pensait clairement et parce qu'il savait écrire et prenait
la peine d'écrire, il a laissé un livre qui dure et qui durera.227

1. Extrait du Livre jubilaire composé à l'occasion du Quatrième Centenaire
du Collège de France
, 1930, p. 279 sq.