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Sechehaye, Charles-Albert. Essai sur la structure logique de la phrase – T01

La structure logique de la phrase

Introduction

Toutes les questions concernant la structure de la phrase
sont de la plus grande importance théorique et pratique : théorique,
parce que c'est là une des parties intégrantes de toute
la science linguistique ; pratique, parce qu'il n'y a pas de
réflexion, pas de règle, pas d'enseignement relatifs à l'emploi
de la langue au service de la pensée qui ne fasse appel à des
notions générales de cet ordre.

On sait la place qu'occupe à l'école l'analyse logique et
grammaticale de la phrase. A qui l'école a-t-elle emprunté les
termes dont elle se sert et les définitions qu'elle leur donne ?
Aux linguistes, comme il serait naturel de le penser ? Non, car
l'école est beaucoup plus ancienne que la linguistique, qui est
ici tributaire de l'école. L'école elle-même utilise une science
dont les principes ont été posés dans l'antiquité par des philosophes
épris de logique et par des grammairiens soucieux
de bonne langue et de tradition littéraire. Ces hommes malgré
tout leur mérite ne pouvaient pas avoir une notion suffisamment
complète des phénomènes du langage. Ce qu'ils ont légué à
l'école, celle-ci nous l'a transmis après l'avoir adapté à ses
besoins du mieux qu'elle a pu au cours d'une longue pratique
qui s'étend sur des siècles et qui intéresse plusieurs langues
tant anciennes que modernes. Il y a là une tradition fort respectable,
mais qui ne constitue pas une science à proprement
parler, parce que le principe d'autorité n'y est contrebalancé
que par l'empirisme des praticiens. On a pu modifier des
1détails, on ne s'est pas attaché aux principes. D'ailleurs, comme
l'enseignement de la langue cherche avant tout à obtenir de
l'élève une certaine correction de la forme écrite et parlée, comme
il s'agit d'un dressage selon la norme de certains modèles, il
est naturel que la grammaire prenne au service de cet enseignement
un caractère formel. Elle est devenue une discipline
scolastique et verbale, propre sans doute à obtenir les résultats
que l'on attend d'elle, mais non pas vraiment instructive. Elle
n'initie pas l'élève aux faits de langue et aux phénomènes de
langage qu'elle prétend faire connaître. Il n'est pas bon de
réfléchir un peu profondément sur ses formules, car on en
découvre aussitôt les insuffisances. Et comment l'esprit de
l'homme pourrait-il s'intéresser à ce qui ne supporte pas la
réflexion ? Le discrédit dont souffrent les études grammaticales
à l'école et ailleurs vient de là.

Est-ce à dire que la linguistique, dont on sait le magnifique
développement depuis plus de cent ans, ait accepté les yeux
fermés tout ce que l'école lui a légué ? Non, sans doute. Il n'y
a pas de théoricien de la langue qui n'ait abordé ces questions,
mais elles sont si complexes, comme tout ce qui touche au
langage, qu'on voit chaque chercheur les reprendre, pour ainsi
dire, pour son propre compte ; et en attendant mieux, la grammaire
scolaire constitue toujours le fonds commun des idées
dont on part pour chercher par la discussion à les approfondir
et à les corriger. D'ailleurs la linguistique du XIXe siècle, aiguillée
sur la voie des recherches historiques, n'a pas pu consacrer
à ces problèmes proprement grammaticaux toute l'attention
qu'ils auraient méritée. Depuis que ce culte un peu exclusif
pour l'histoire des langues a fait place à une science mieux
équilibrée, il en a été autrement. Dans ces vingt ou trente
dernières années, la psychologie du langage a revendiqué ses
droits à côté et nous dirions volontiers au-dessus de la science
historique. Plus récemment le Cours de Linguistique générale de
Ferdinand de Saussure (1)1 a remis en honneur l'étude beaucoup
2trop négligée des états de langue, ce qui, par une autre voie
— peut-être plus sûre — nous ramène également à l'étude
des formes de la grammaire. Il suffit de rappeler les noms des
savants qui ont marqué depuis un quart de siècle dans la
linguistique pour voir sous combien de faces ces problèmes
ont déjà été abordés. Nous pensons spécialement à Wundt et
à Schuchardt en Allemagne, à MM. Meillet, Vendryès et Bally
parmi les élèves de Ferdinand de Saussure, à M. Sapir en
Amérique, au Scandinave Noreen et à M. Jespersen de Copenhague,
qui vient de nous donner un livre entièrement consacré
aux questions générales de l'organisation grammaticale (1)2.

Bien que ces questions, comme il vient d'être dit, aient été
depuis lors souvent discutées, il y a encore place dans ce
grand débat pour l'expression d'une opinion personnelle longuement
mûrie, et nous venons nous acquitter ici d'une promesse
faite il y a longtemps (2)3. Encore ne tenons-nous qu'une
partie de notre engagement, car nous n'abordons que les
questions concernant les idées, c'est-à-dire la logique et la
psychologie de la phrase, en laissant de côté l'aspect formel du
problème grammatical. Nous ne cherchons pas à savoir ce que
sont ces combinaisons de signes dans leurs conditions matérielles,
mais ce qu'elles expriment de déterminations générales.

Il serait intéressant de situer le problème ainsi délimité dans
l'ensemble des disciplines linguistiques. Nous aurions à revenir
sur ce que nous avons dit à ce sujet dans un premier ouvrage.
Cependant, pour ne pas alourdir cette introduction, nous
renvoyons les lecteurs que cette question intéresse à un
appendice où ils trouveront nos vues actuelles sur l'organisation
de la linguistique. Ici nous nous contenterons d'insister sur
deux ou trois points essentiels de principe, de terminologie et
de méthode.

Nous rappelons la distinction faite par F. de Saussure entre
3la langue, institution sociale, ensemble de règles arbitraires
admises dans une communauté, et la parole, qui est la mise en
action de la langue par des sujets parlants (ou écrivants) pour
communiquer leur pensée dans quelque circonstance particulière.
La parole, acte personnel, s'organise selon les règles de
la langue, mais dans son ensemble elle ressortit à la psychologie
individuelle de celui qui parle. La langue, elle, est un produit
de la société, et son organisation est du ressort de la psychologie
collective. Notre étude porte sur les états de langue ; c'est
une étude de statique, qui n'a rien à faire directement ni avec
les accidents de la parole, ni avec les phénomènes d'évolution
grammaticale qui peuvent en résulter.

Avec F. de Saussure nous employons le terme de grammaire
dans son sens le plus général. La grammaire est pour
nous tout ce qui concerne l'organisation de la langue, sons,
lexique, syntaxe. Dans la grammaire nous nous attachons à la
partie qui regarde les combinaisons de signes. Pour des raisons
qui sont exposées dans notre appendice, nous appellerons cela
la grammaire syntagmatique par opposition à la grammaire
associative, qui traite du signe d'idée pris isolément. On pourra
parler également d'une grammaire phonologique.

En ce qui concerne la méthode, il faut remarquer qu'une
étude de grammaire syntagmatique, comme toute étude concernant
la linguistique statique est naturellement descriptive. Un
état de langue est une organisation qu'on analyse en ses éléments
pour les énumérer et les définir. Il n'y a pas lieu de
procéder autrement quand on veut étudier l'organisation de
toutes les langues considérées dans leurs traits généraux et
communs. En principe on ne devrait faire intervenir ici ni la
psychologie de la parole ni des faits concernant les évolutions
linguistiques, car ce qui doit nous intéresser, ce n'est pas
l'origine ou le développement de la grammaire ou son fonctionnement
pratique, mais seulement la grammaire elle-même.

Cependant on verra que dans les pages qui suivent, sans
nous écarter de notre propos, nous avons fait de nombreuses
incursions dans ces domaines voisins. C'est qu'il ne s'agit pas
4de l'exposé dogmatique des-résultats d'une science constituée,
mais d'une recherche, qui pour faire le tour de son objet est
obligée de le prendre par le dehors et de le voir dans le milieu
même où il est situé et dans l'évolution dont il est un produit.
Qu'est-ce qu'un fait grammatical ? C'est une donnée stable, fixée
par des formes appropriées, et qui sert de point d'appui à la
compréhension dans le flux mouvant et infiniment varié de la
parole. Il ne saurait être dans la pratique l'expression directe
d'un phénomène psychologique déterminé une fois pour toutes
et répété mécaniquement. Il faut donc le dégager des conditions
complexes de son existence pour montrer où et comment on
peut le saisir en lui-même. Il y a là une précaution à prendre
sans laquelle tout ne serait que malentendu. En outre, bien
qu'il ne soit pas conditionné directement par la psychologie des
sujets parlants, le fait grammatical a cependant une valeur
psychologique : il a été créé et il existe pour fournir une forme
à un élément de pensée, et c'est dans la parole vivante que
ces normes grammaticales sont nées. Le meilleur moyen pour
voir ce qu'elles sont, c'est encore d'essayer de les saisir à l'état
naissant, de reconstituer, fût-ce d'une manière un peu artificielle
ou schématique, le processus par lequel elles sont apparues
dans la langue. L'histoire de la grammaire, qui nous fait surprendre
sur le vif certains efforts de l'esprit humain, nous
paraît propre à faire mieux voir la grammaire pour ainsi dire
par le dedans, les besoins auxquels elle est chargée de répondre
et ce qu'elle contient de pensée virtuelle accumulée. Mieux
encore, l'histoire de sa genèse, telle qu'il nous semble en
apercevoir quelque chose dans les balbutiements de l'enfant,
nous apportera — si nous savons bien interpréter cette source
de renseignements — quelque lumière sur les principes essentiels
de ses institutions. Cependant tout ceci, nous le répétons,
n'est que procédé d'investigation, mis au service d'une
recherche d'ordre statique. Ce à quoi nous visons, c'est une
énumération raisonnée et une définition exacte des notions qui
permettent une bonne analyse et un bon classement de tous
les faits de grammaire syntagmatique.5

Ces notions, avouons-le sans détour, ne peuvent pas être
exemptes d'un certain a priori. Cherchant à déterminer ce qui
est commun à toutes les langues, ce qui est inhérent à
l'expression de la pensée humaine, nous ne pouvons résoudre
aucune question sans faire appel au sentiment naturel que nous
avons des opérations de l'intelligence, de leurs formes et de
leurs catégories. Les faits à eux seuls sont bruts et la lumière
qui les éclaire — si lumière il y a — doit venir de l'intelligence
qui cherche à les expliquer.

Ce n'est pas à dire que les faits n'interviennent pas dans
notre enquête ; au contraire, c'est toujours à leur occasion qu'un
problème se pose, et la comparaison d'un nombre aussi grand
que possible de langues diverses sera toujours le point de
départ nécessaire de toute recherche et l'instrument indispensable
de contrôle vis-à-vis des résultats obtenus. A cet égard
nous devons reconnaître que nous ne sommes pas suffisamment
armé pour prétendre faire sur ces différents sujets autre chose
qu'un simple essai. La base sur laquelle nous élevons notre
construction est un peu étroite, puisque nous ne sommes
familiarisé qu'avec quelques-uns des idiomes de la famille
indo-européenne. Ce que nous avons pu voir au-delà n'a pas
été inutile pour notre profit personnel, mais c'est trop peu de
chose pour que nous en fassions état. Dans le champ indo-européen,
notre attention s'est concentrée spécialement sur
notre langue maternelle — la seule dont on puisse avoir une
connaissance tout à fait intime. Nous voudrions espérer cependant
que nous n'avons pas travaillé en vain, et que nos conclusions
contrôlées et revisées autant qu'il le faudra constitueront
un apport utile à la solution des problèmes qui nous occupent.
Les lecteurs qui voudront bien nous suivre verront que nous
avons passé au gré des sujets d'un exposé de pure théorie
logique ou psychologique à une analyse grammaticale et de là
à des considérations historiques ou génétiques. Nous avons cru
pouvoir aborder chaque problème au moment où il se présentait
à nous et sous l'angle le plus favorable. C'est pourquoi,
tout en suivant un ordre systématique qui conduit des constructions
6grammaticales les plus simples aux constructions les
plus complexes, nous avons intercalé au milieu de l'ouvrage
deux chapitres qui interrompent la progression. Entrant dès
le début in medias res, nous suspendons notre marche pour
nous demander où nous en sommes et pour ne repartir qu'après
nous être assuré du terrain sur lequel nous marchions. On
regrettera peut-être que nous n'ayons pas, en usant d'un plan
mieux ordonné, exposé dès le début tous nos principes de
logique et de psychologie dans leur application aux choses de
la grammaire. Mais cela nous aurait amené à creuser profondément
nos assises et à descendre jusqu'aux fondements de la
théorie de la connaissance. Cela aurait été entreprendre un
ouvrage dont la portée philosophique dépasse de beaucoup
tout ce que nous pouvons oser. Nous avons mieux aimé nous
placer d'emblée sur le terrain linguistique, et notre prétention
se borne à énumérer des problèmes et à esquisser des solutions (1)4.7

Chapitre premier
La phrase à un seul terme

Nous prendrons notre point de départ dans le langage
enfantin. Parmi toutes les formes de langage que nous pouvons
observer, c'est peut-être celle qui nous permettra le mieux de
nous faire une idée de la phrase primitive et de son développement (1)5
.

Quand l'enfant quitte les vagissements et les balbutiements
du premier âge pour commencer à parler, il s'exprime d'abord
par des termes isolés : ses énoncés sont « monorèmes ». Il dit
par exemple : mama, papa ou bobo, etc.

Il serait naturellement faux d'expliquer, comme on a pu le
faire, ces phrases à un seul terme en les assimilant aux énoncés
elliptiques des adultes. Le bébé qui articule : mama et l'homme
9qui s'écrie : le facteur ! pour dire « voilà le facteur », sont dans
des conditions linguistiques et psychologiques assez différentes.
Le second pourrait se servir d'une phrase plus complète, le
premier en est incapable. D'ailleurs, si l'un des deux phénomènes
explique l'autre, c'est bien plutôt celui de l'enfant, et il
serait plus juste de dire qu'une exclamation elliptique dans la
bouche d'un adulte marque un retour occasionnel aux procédés
linguistiques du premier âge. Il faut donc examiner la question
de la phrase monorème en elle-même, et chercher son explication
psychologique sans sortir du domaine de la pensée
enfantine.

Nous croyons qu'ici certaines distinctions sont nécessaires.
Toutes les phrases à un seul terme ne sont pas de même nature.
Il faut se souvenir de la différence établie par F. de Saussure
entre la parole et la langue et aussi de celle qui existe entre le
langage prégrammatical et le langage organisé.

Tant qu'on est dans le prégrammatical, donc dans la parole
pure, la phrase monorème de l'enfant, son cri spontané, son
geste vocal improvisé ne peut pas être autre chose que l'expression,
confuse peut-être, mais directe et toute chargée d'expressivité,
de ce qui remplit sa conscience, émotions, volitions ou
représentations. Il n'en sera guère autrement s'il s'agit d'un
cri, d'un mot expressif que l'enfant vient d'entendre et qu'il
répète pour son propre compte. Comme il l'a saisi, plein de
signification et de vie, il le reprend et témoigne par là qu'il
fait écho au sentiment qui l'a dicté. Ces énoncés ne nous paraissent
donc avoir aucun des caractères du mot. Ce sont de véritables
phrases, dans ce sens que chacun d'eux constitue un
acte d'expression et de communication achevé.

Mais ce qui est vrai d'un terme occasionnel ne l'est plus
d'un procédé d'expression usuel adopté par l'enfant, soit qu'il
l'ait appris de son entourage, soit qu'il l'ait créé de son propre
fonds en normalisant certains énoncés spontanés comme cela
arrive fréquemment dans le premier âge. Ici nous sommes sur
le terrain de la langue, et le caractère de la phrase à un seul
terme se trouve modifié en conséquence.10

Le propre de la parole, c'est d'exprimer autant de pensées
particulières que l'homme peut en concevoir avec toutes les
nuances de sentiment qui accompagnent ces pensées. Son
domaine, c'est celui de l'infinie variété. La langue, elle, ne
peut opérer qu'avec des valeurs générales, fixes et en nombre
limité. C'est du moins une tendance qui lui est inhérente;
l'existence d'un système de signes n'est possible qu'à ce prix.
Donc, quand le terme qui fait phrase devient usuel, il faut
nécessairement qu'il prenne une valeur plus large, abstraite
des cas particuliers où il a été employé et qui lui permettra
d'être utilisé à l'avenir dans des cas multiples et nécessairement
divers. Ainsi l'exclamation aïe ! en entrant dans la langue a
pris non seulement une forme fixe stéréotypée (c'est là un
aspect du phénomène linguistique dont nous n'avons pas à
parler), mais aussi un sens abstrait : elle exprime — quoique
dans certaines limites — la douleur physique en général. Telle
qu'elle est, on la voit surgir dans des occasions variées avec
toutes sortes de nuances accessoires de signification et par
conséquent aussi d'intonation. Dans chacune de ces exclamations
particulières on a le droit de distinguer par l'analyse deux
choses : un fait de langue, qui est l'emploi d'une interjection
connue avec la valeur que l'usage lui confère, et un fait de
parole, qui est la signification entière, émotion et pensée que
le sujet parlant attache à cette interjection dans le cas donné.
Or, on pourra faire la même analyse à propos de tous les
monorèmes usuels d'un enfant, et on aurait pu la faire de tous
ceux qu'a dû présenter le langage primitif de nos ancêtres.

L'exemple que nous venons de citer est relativement simple
parce qu'il s'agit là d'un terme qui est devenu élément de
langue sans perdre son caractère de phrase. Nous voulons dire
que aïe, comme toutes les interjections, représente l'expression
achevée d'un état d'âme. Il n'a pas besoin de se combiner avec
autre chose pour faire une communication complète. Mais cet
exemple ne donne pas une idée suffisante de ce qui se passe
dans beaucoup d'autres cas, infiniment plus nombreux. En
effet, les termes du même genre que aïe. n'occupent qu'une
11petite place dans notre vocabulaire. Ce sont, à côté des interjections,
des expressions correspondant à quelque situation banale
comme : merci, oui, non, pardon, bonjour, etc. Ce n'est pas avec
cela qu'on peut constituer un idiome, et la plupart des termes
qui ont passé de la parole dans le langage organisé ont dû,
pour s'adapter à leur nouveau rôle, subir une transformation
de plus.

Prenons un nouvel exemple. Ce sera, si l'on veut, le
vocable bobo, dont nous allons essayer de reconstituer l'histoire.
Nous ne nous avançons peut-être pas trop en supposant qu'a
l'origine, dans la parole, il a représenté le geste de celui qui
souffle sur un doigt malade comme on a coutume de le faire
avec les enfants. Pris « à l'état naissant », pour ainsi dire, il a
donc pu représenter quelque chose comme : « Vois-tu, je
souffle sur ton doigt pour ôter ton mal ».Repris par un bébé
au tout premier stade du langage, il sera volontiers exclamatif
et impératif et voudra dire : « Oh, comme j'ai mal ! Souffle sur
mon doigt ! » Mais dans l'usage courant il n'a plus, ni pour
l'adulte ni pour l'enfant, les caractères propres à une phrase.
Son sens en se généralisant s'est détaché des conditions d'une
communication déterminée ; il ne se rattache plus à une situation
quelque banale qu'elle soit, mais seulement à une émotion,
à une représentation, tranchons le mot, à une idée qui était
dominante dans les situations données : l'idée de la douleur.
Tandis que aïe resté exclamatif est dans la langue, comme
Wundt le dit si justement, un « équivalent de phrase », bobo,
de même sens, mais de fonction plus générale, ne représente
plus virtuellement qu'une idée, un élément dans l'acte de
communication. Ce qui était phrase est devenu mot.

La langue en se faisant un vocabulaire crée donc avant tout
des signes d'idées. Nous savons bien que cela ne va pas tout
seul. Nous ne nous représentons pas, en particulier, l'évolution
du langage enfantin comme une transformation, pour ainsi dire
automatique, des premiers énoncés monorèmes en une collection
de termes correspondant à des notions abstraites bien
définies et bien distinctes. L'enfant reste longtemps esclave
12des circonstances dans lesquelles il acquiert les termes de la
langue. Ses associations sont parfois surprenantes, sa capacité
d'abstraire est bien faible, les facteurs émotifs jouent un rôle
déterminant dans sa pensée. On a noté à travers combien
d'hésitations et de caprices le jeune apprenti du langage parvient
à attacher aux vocables des sens à peu près correspondants
à ceux que nous y attachons, (1)6 Mais quels que soient
les embarras de la route, la direction est nettement tracée : les
mots et les idées se cherchent et finissent, que bien que mal,
par se trouver. Il n'a pas pu en être autrement à l'origine.

Avant d'avoir dépassé la phase du parler par monoremes, si
l'on nous permet cette expression commode, l'enfant dispose
donc déjà de termes d'idées. Il exprime par un seul et même
mot toutes sortes de phrases dont les sens, d'ailleurs absolument
divers, présentent une idée commune : celle du mot
employé. « Bobo » voudra dire : « j'ai mal », « il a mal » etc. etc.
Ou si l'on veut des faits concrets, observés sur le vif, voici un
enfant pour lequel « Monmon » représente l'idée de son frère
aîné Edmond. Ce seul terme lui servira à dire, suivant la circonstance
et avec gestes appropriés : « Voici les pantoufles
d'Edmond » — « Donne-moi les billes d'Edmond » — Ou
encore « Edmond me taquine » (2)7.

En conclusion, si nous ramenons l'expression linguistique
par monoremes usuels à ce qui est nécessairement son type
général, nous pouvons la définir comme suit : acte de parole
par lequel une pensée est exprimée avec l'aide de toutes les ressources de
l'expression spontanée (circonstance, geste, mimique, intonation) en se
servant d'un signe d'idée emprunté à la langue
.

Notons que nous offrons ici une solution à une question
souvent posée. Après qu'on s'est rendu compte, selon une
formule répétée depuis lors à satiété, que « la phrase précède
le mot », on s'est demandé comment le mot était né de la
13phrase. On a cru qu'il apparaissait avec la phrase à deux
termes, qu'un terme qui jusqu'alors avait fait phrase changeait
de nature et devenait mot dès qu'il se trouvait associé avec un
autre dans un énoncé unique (1)8. On a pu penser aussi que le
mot était le produit d'une segmentation, et que la phrase
primitive n'était peut-être pas nécessairement un monosyllabe (2)9
. A ces vues nous opposons l'opinion que le mot
appartient essentiellement à la langue, et que le passage de la
phrase au mot se fait dans la phrase monorème elle-même
quand le terme employé devient dans l'usage un signe d'idée.
Il ne faut donc pas confondre le problème de l'origine du mot
avec celui qui concerne la genèse des phrases à deux termes.
Nous nous occuperons de cette seconde question dans un
chapitre suivant. Cependant, avant de quitter la phrase monorème,
nous pouvons tirer de sa définition ci-dessus posée
d'autres définitions qui serviront de base à tout ce que nous
construirons dans la suite.

L'enfant qui émet une phrase monorème n'est pas conscient
de la genèse de son expression ; si son acte est volontaire, il
n'est point calculé, et l'expression jaillit spontanément avec la
pensée à communiquer. Il n'est pas non plus facile de dire par
quel processus celui qui entend cette phrase parvient à la compréhension
plus ou moins adéquate de ce que l'enfant veut dire.
Dans la plupart des cas, il s'agit d'une intuition aussi spontanée
que l'expression l'a été. Cependant, parmi les facteurs qui
entrent en jeu dans la parole et qui en assurent la compréhension,
il est possible d'établir des distinctions et un classement.

Entre tous ces facteurs les circonstances données jouent la
plupart du temps un rôle absolument déterminant. La phrase de
l'enfant se rapporte à la situation où il se trouve, à celle de son
interlocuteur, aux personnes ou aux objets présents, à ce qui
14vient d'être dit, aux idées présentes dans l'esprit de l'enfant, à
celles dont il peut supposer la présence dans l'esprit des autres.
Tout cela constitue un contexte en dehors duquel le monorème
serait sans support dans la réalité et sans signification précise.
Mais quelle que soit l'importance de ce premier facteur, il entre
pour zéro dans le fait de parole considéré comme un acte. Il en
est le milieu nécessaire, mais il n'est en rien acte lui-même.

Quant à ce qui exprime l'état affectif du sujet parlant :
gestes, mimiques expressives, intonations, etc., ces choses
occupent en général une position assez voisine des circonstances.
La psychologie nous enseigne qu'elles émanent naturellement
des émotions. Elles en sont le symptôme avant d'en être le
signe, et si l'enfant est en colère ou effrayé, les marques
extérieures de ces émotions sont données avec elles comme un
fait. Il est vrai que le progrès du langage consiste justement à
employer ces réflexes expressifs comme des signes, à exagérer
volontairement des gestes ou des cris émotifs dont on désire
que l'entourage s'aperçoive. Quand un enfant pleure pour qu'on
s'occupe de lui, on dit qu'il joue la comédie. Il transpose en
effet ce qui est fourni par la nature dans le domaine de l'artifice.
Mais la transition est insensible, et si loin qu'on aille dans cette
direction, les facteurs émotifs de la parole plongent toujours
leurs racines en dehors du langage, dans la nature, c'est-à-dire
dans les données de fait propres à chaque circonstance.

Considérons maintenant les cas où le geste ou le cri
traduisent non pas une émotion, mais une représentation ; dans
la pensée à exprimer l'enfant s'attache moins à la manière dont
son être est affecté qu'à l'objet qui l'ébranle, et le facteur intellectuel
prédomine. Ici nous avons affaire déjà à une action
proprement dite ; à la volonté de communiquer vient s'ajouter
celle de se représenter les choses, de concevoir des idées. Il n'y
a pas d'intelligence active sans effort, et il est certain qu'un
geste imitatif ou descriptif demande plus d'initiative qu'un
réflexe émotif. Nous savons bien qu'ici encore la nature fournit
les premiers éléments de l'acte, qu'il y a des paroles ou des
gestes en écho qui paraissent de nature presque toute physiologique.
15Et pourtant, s'il s'agit de degrés, nous croyons pouvoir
affirmer que dans ce domaine on s'élève plus vite et plus haut
sur l'échelle de l'expression calculée. Nous dirons aussi que ces
signes de représentation demandent de la part de celui qui doit
les interpréter un plus grand effort d'intuition divinatrice.

Continuant à gravir cette échelle, qui nous conduit de la
circonstance, où l'activité du sujet parlant n'entre pas en ligne
de compte, jusqu'à ce qu'il y a de plus actif dans la parole, nous
arrivons au signe usuel d'idée, c'est-à-dire à l'élément conventionnel
de langue tel que nous l'avons défini plus haut. Ici l'association
naturelle de la chose à exprimer avec son signe nous
abandonne. C'est un jeu d'associations arbitraires qui fonctionne,
et ces associations, créées par une série d'opérations intellectuelles,
d'interprétations et d'adhésions, ne peuvent être
réveillées et utilisées que par quelque intervention des mêmes
forces intelligentes qui ont présidé à leur formation. Sans doute
la langue tient de trop près à la vie pour ne pas s'imprégner
d'éléments affectifs, et, dans la mesure où elle est affective, elle
tend à devenir — par habitude — un réflexe de notre sensibilité
(qu'on pense aux interjections et aux jurons). Mais il ne
faut pas exagérer l'importance de cet élément, à tout prendre
secondaire. Le propre de la langue, c'est de servir à la communication
par le moyen des idées. En effet, sans l'expression
assez précise des idées, il n'y a pas de communication pratiquement
efficace. L'emploi du mot, tel que nous l'avons
défini, est donc normalement un acte de volonté intelligente.
C'est sur le choix de ce mot que porte l'effort. Guidé
par une intuition sûre, le sujet parlant, qui ne cherche pas
seulement à extérioriser ce qu'il sent, mais qui veut agir sur
un sujet entendant, va chercher l'idée dont l'expression jointe
aux autres ressources de la parole assureront à son acte le
maximum d'intelligibilité. Tout le reste, mimique, geste, intonation,
n'est relativement à cet acte que l'accessoire. Certes, cet
accessoire n'est pas négligeable, bien au contraire, mais il est
comme l'entourage naturel de l'acte central, qui est l'émission
du mot.16

Si l'on veut bien admettre cette thèse, on nous permettra
de donner les définitions suivantes que le lecteur acceptera
provisoirement comme définitions de termes, c'est-à-dire telles
quelles. Leur bien fondé comme définition d'idées apparaîtra,
nous le croyons du moins, quand on verra le parti qu'on en
peut tirer.

Nous disons donc : Dans l'acte de communication monorème
normal, les circonstances données représentent le Sujet par excellence
de la phrase, et le mot, le signe linguistique usuel, est son Prédicat
.
Quant aux éléments naturellement expressifs du geste ou
de la mimique, ils jouent un rôle intermédiaire (en général analogue
à celui du mot relativement aux circonstances, et analogue
à celui des circonstances relativement au mot), rôle que l'analyse
psychologique pourrait dans chaque cas définir plus exactement
et qui variera d'ailleurs sensiblement d'une phrase à l'autre.17

Chapitre II
La phrase à deux termes
et les trois rapports fondamentaux

§ 1. Coordination

Comment passe-t-on de la phrase composée d'un seul
terme à la phrase à deux termes ? A cette question on peut
répondre d'une façon certaine : cela se fait par la synthèse de
deux monorèmes juxtaposés (1)10.

Voici un enfant encore très jeune (545 jours) (2)11, qui a
l'habitude de désigner par l'exclamation a-a tout ce qui attire
son attention et provoque son admiration. Il montre le plancher
qu'Anna, la bonne de la maison, vient de laver et il dit : A-a,
Anna, soit à peu près : « regardez cela, c'est Anna qui l'a fait ».
Il s'agit donc de deux phrases distinctes, mais qui sont rapprochées
parce que dans leur ensemble elle font une unité de communication.
La même circonstance les fait jaillir coup sur coup
l'une après l'autre.

Cette juxtaposition dans une unité dont l'esprit a conscience
sans pouvoir en déterminer plus exactement la nature, c'est le
principe de la coordination. A-a et Anna sont coordonnés
parce que vis-à-vis de leur sujet commun, la circonstance, ils
19font un tout psychique, et qu'aucune interprétation logique de
cette unité n'est encore intervenue. La coordination est le premier
des rapports fondamentaux que nous rencontrons, et
chacun sait la place considérable que ce rapport occupe dans
la structure de nos phrases. Sans doute, comme nous allons le
voir, une quantité de ces coordinations primitives font place,
avec le progrès de la pensée et de l'expression, à des rapports
plus étroits où ce qui n'était que juxtaposé devient un agencement
logique. Dans le cas particulier qui nous occupe, par
exemple, l'ensemble coordonné : A-a, Anna change de caractère
dans une phrase comme : « voyez ce qu'Anna a fait » ou
dans : « c'est Anna qui a fait cela ». Mais toutes les coordinations
ne sont pas destinées à être remplacées par des agencements
de cette sorte, et ceci'pour deux raisons. La première,
c'est que, comme l'expérience nous le montre à chaque instant,
nous parlons le langage de la vie et nous n'aimons pas à compliquer
l'expression de notre pensée plus que cela n'est pratiquement
nécessaire. Les formes de phrases plus simples font souvent
mieux notre affaire que les constructions grammaticales
d'une logique serrée. Nous disons : Il pleut, je reste, pour
exprimer implicitement ce qui serait plus exactement exprimé
par : « puisqu'il pleut, je reste ». L'autre raison, c'est qu'il y a
une quantité de cas où l'esprit ne peut saisir entre deux idées
associées qu'un rapport tout à fait empirique et contingent. Un
simple contact dans l'espace ou le temps, une simultanéité
fortuite dans la conscience ne donnent lieu à aucun rapport
logique, et l'unité qui en résulte demeure de pure coordination.
Voilà pourquoi, en tout état de cause, le rapport coordinatif
conserve sa place et sa fonction nécessaires dans la pensée et
dans la phrase. Une petite fille résume l'histoire de son dîner
en disant : « Jus, cola, pain, œuf, tout ça » (II. 11.5) (1)12. Il serait
20difficile d'exprimer la même idée grammaticalement autrement
que par une énumération de termes coordonnés : « J'ai
mangé du jus, du chocolat, etc. ». L'unité de l'ensemble apparaît
dans le terme final qui le résume : tout ça.

§ 2. Subordination logique

Comme il vient d'être dit, tous les ensembles psychiques
analysés dans leurs parties n'en restent pas à la simple coordination.
Derrière le rapport extérieur de coexistence, l'esprit peut
découvrir un rapport logique qui fait des deux éléments en
présence les parties corrélatives d'un tout. C'est alors qu'apparaît
un agencement dans lequel l'un des deux termes se
subordonne pour faire avec l'autre non pas une unité de simple
perception ou constatation, mais une unité conceptuelle, selon
telle ou telle des catégories de notre pensée.

Comme toujours, quand il s'agit des phénomènes de la
parole, nous pourrions constater ici une infinie variété de cas ;
tout est dans ce domaine nuance et fait particulier. La subordination
logique se détache de la coordination pure par étapes
graduées et elle peut se développer vers des types psychologiques
divers avec tous les intermédiaires possibles entre eux.
Cependant il paraît que, parmi cette variété extrême de cas, il est
possible de retenir ceux où la subordination est mieux marquée
et qui paraissent réaliser plus nettement certains types psychologiques.
Deux de ces cas nous retiendront, qui sont, si nous
ne nous trompons pas, particulièrement intéressants. Ils sont
en effet dans la parole les archétypes de deux institutions
grammaticales essentielles. Si cette vue n'est pas erronée, nous
tenons avec les définitions de ces deux cas la clef de tout le
problème de la syntagmatique des idées dans nos langues.

A : Principal et complément.

A : Principal et Complément. — Deux termes coordonnés
dans une phrase restent dans le débit comme dans la pensée
extérieurs l'un à l'autre et sans contact véritable. L'unité de la
pensée les rapproche sans rien supprimer de leur dualité. Cela
21revient à dire qu'il y a entre eux une certaine pause, une rupture
du débit, quelque légère qu'elle soit ; toute énumération
se fait par termes distincts, en prenant cet adjectif dans son sens
étymologique.

Si ce principe est admis, il en résultera que, dans la parole,
lorsque deux termes successifs qui apportent chacun une idée
particulière s'énoncent d'un seul trait, c'est l'indice certain que
la dualité des termes s'est effacée dans une unité supérieure.
Cette unité peut être, il est vrai, quelquefois coordinative. C'est
ce qu'on voit dans certains composés comme ceux du type
sanscrit ćandrâdityau « la lune et le-soleil ». Sans ôter rien à
chaque terme de sa valeur individuelle la langue les a réunis
dans une synthèse verbale pour désigner l'idée globale du
couple. Cela ressemble à une raison sociale qui comprend plusieurs
noms. Nous disons en effet d'un seul trait : Dupont et
Durand
parce que, bien que le nom de chaque associé ait sa
raison d'être, c'est l'ensemble seul qui compte (1)13. Mais cette
composition coordinative n'est ni très fréquente ni très importante.
Si, dans la parole, une quantité d'énoncés à deux termes
n'en font plus qu'un dans le débit, cela provient le plus souvent
du fait qu'une unité supérieure d'ordre logique est intervenue.
Les deux parties de l'énoncé sont devant l'esprit comme les
éléments corrélatifs d'un seul acte d'idéation étroitement unis
par leur subordination logique. Le langage enfantin nous offre
une quantité de phrases à deux termes qui répondent à cette
définition.

Un papa saisit la jambe de son gamin en lui demandant :
Qu'est-ce que c'est ça ? Réponse : Bub bei (569), « c'est la jambe
de bébé ». L'autre enfant qui, en voyant un morceau de bois,
22dit : Canne Jean (i.io.i) ou qui explique à sa maman : Bobo cou
(i.io.io) ne parle pas autrement. Quelques semaines auparavant
il n'aurait articulé qu'un des deux termes, ou il les aurait
dits successivement ; avec le développement de la pensée et du
langage il en vient à dire son idée tout d'une haleine.

Quelles sont les conditions qui permettent l'apparition de
tels énoncés ? Il faut, semble-t-il, que rien, dans la situation
qui motive l'énoncé, ne vienne détourner la pensée de l'unité
logique dans laquelle les deux termes de l'unité sont impliqués.
Il faut pour cela que, différents par le sens et ayant chacun
leur rôle logique, ils remplissent ensemble une seule fonction
dans l'acte de communication. En d'autres termes il faut que
l'idée complexe exprimée par la phrase dirème soit le prédicat
d'un sujet donné. Ce sujet ce sera, comme nous l'avons expliqué
plus haut, la situation éclairée plus ou moins par le geste
ou la mimique. N'est-ce pas le cas ici, puisque l'enfant qui dit :
Bub bei ne fait que répondre à une question et à un geste
démonstratif ? Le sujet de Canne Jean, c'est le morceau de bois
qui est devant les yeux de l'interlocuteur et que montre celui
qui parle. Quant à Bobo cou, toute la pantomime et la mimique
qui l'accompagnent montrent sans doute assez que l'enfant
parle de lui-même. Dans de telles circonstances rien ne vient
s'interposer entre les deux termes d'une idée dont la totalité
est le prédicat du discours. Le sujet parlant la saisit dans son
ensemble par une vue tout intellectuelle et il établit entre ses
termes la subordination qui convient sans tenir compte d'autre
chose que des exigences de sa pensée.

Dans cet ensemble, articulé d'un seul mouvement comme
il est pensé en un seul acte synthétique, les deux parties corrélatives
sont également nécessaires à la fixation de l'idée, chacune
à sa place : bei sans Bub serait incomplet, Bub sans bei,
manquerait de support logique et par conséquent de sens.
L'idée complète à exprimer, c'est « la jambe de Bébé », et l'accent
prédicatif qui règne sur l'ensemble s'attache aussi bien à une
partie qu'à l'autre. En résumé une telle phrase à deux termes
ne diffère du monorème que par la complexité de l'énoncé.
23Comme le monorème une telle phrase a besoin de l'appui des
circonstances, par là elle appartient au langage de la vie ; elle
exprime une réaction du sentiment et de la pensée que quelque
occasion provoque. Spontanée dans son ensemble, elle a dans
sa construction intérieure quelque chose de plus intellectuel
que le monorème, auquel elle ressemble par tout le reste ; elle
correspond à un stade plus avancé du développement de la
pensée, elle suppose la faculté de concevoir et d'exprimer des
idées complexes. C'est pour cela qu'elle n'est, somme toute, —
si l'on considère ses cas bien caractéristiques — pas très fréquente
dans le langage du premier âge (un an et demi à deux
ans). On la voit cependant apparaître assez souvent quand
l'enfant emploie des termes appropriés à l'expression de déterminations
très générales, comme par exemple une particule ou
une formule de négation ; ainsi : Pas mena, « je ne veux pas
me promener » (1.9.7), ou : A plu lai lai, « il n'y a plus de
lait » (1.9.21). Ce sont là des modificateurs d'idées, des sortes
d'indices qui provoquent tout naturellement des énoncés de
notre type. Citons encore cette phrase très originale : Tien moi,
« c'est le tien de moi », « c'est le mien » (1.11.28).

Dans un autre travail (1)14 nous avons montré que de tels
dirèmes étaient les prototypes de certaines phrases grammaticales
appelées par nous des phrases-idées, et nous avons montré
quelle place les énoncés de ce genre occupent dans le langage.
Nous en rencontrons quand nous lisons : entrée interdite sur
une porte — qui sert ici de sujet —, ou quand nous trouvons
intercalé dans un récit, au moment de quelque péripétie, une
incidente comme : surprise de l'assistance ou- : consternation générale.

Ces phrases-idées ont pour caractéristique au point de vue
grammatical d'être composées d'un terme déterminé et d'un
déterminant ou, comme nous le dirions plutôt, d'un principal
24et de son complément (1)15. L'énoncé à deux termes que nous
venons de décrire est donc, dans la parole, la forme originelle
du rapport qui existe entre un substantif et son adjectif, entre
un verbe et son adverbe ou son régime direct, et d'une façon
générale, entre deux termes exprimant une idée complexe par
la subordination d'un caractère spécifique à un terme générique :
la maison blanche, boire avidement, boire de l'eau, etc.

En ce qui concerne l'ordre de subordination des deux termes
en présence, nous nous sommes contenté de dire plus haut
(p. 23) que cet ordre de subordination s'établissait selon
les seules exigences de la pensée. On trouvera plus loin
quelques considérations à ce propos. Ce n'est pas encore le
moment de les présenter, et nous nous bornerons à deux
remarques toutes négatives. La première, c'est qu'il n'y a pas
une logique intérieure de l'idée totale qui soit donnée avec elle
et qui nous impose une certaine manière de subordonner ses
composantes. Pour nous en tenir à un seul exemple, il n'est pas
sûr a priori que bobo cou veuille dire : « j'ai mal au cou » et que
le second terme soit le complément du premier ; cela pourrait
signifier aussi « j'ai le cou malade », ce qui au point de vue du
sens total revient au même bien que l'ordre de subordination
soit inverse. L'autre remarque portera sur ce fait que l'ordre de
succession des termes n'est pas non plus dans un rapport
nécessaire avec leur rôle logique. Etant donné un principal et
un complément, le dirème peut être aussi bien Principal Complément
que Complément Principal. Dans nos langues, c'est tantôt
25l'un tantôt l'autre de ces deux ordres qui prévaut. Là où
nous disons cou malade, l'allemand dit kranker Hals. Ces deux
ordonnances, indifférentes au point de vue logique, ne le sont
pas au point de vue psychologique. La première est plus analytique,
elle représente une pensée plus intellectualisée et mieux
adaptée aux besoins de la communication ; l'esprit de l'auditeur
est conduit de l'idée plus générale de cou à l'idée plus précise
de cou malade. L'autre, qui met la détermination devant, a
quelque chose de synthétique ; comme l'esprit de celui qui
conçoit la pensée, elle va du particulier, du caractère spécifique,
à l'idée du genre ; il s'agit donc là d'un langage plus subjectif
et moins propre à la communication, mais peut-être plus
expressif. Ces deux observations nous montrent que l'ordre de
subordination logique des termes, qui n'est donné ni dans les
idées mises en présence ni dans leur ordre de succession, reste
nécessairement entièrement implicite dans le dirème prégrammatical.
Il n'a qu'une existence virtuelle dans l'acte de pensée
et d'expression ; il dépend de facteurs psychologiques qui
échappent à peu près totalement à l'observation et à l'analyse,
et cette virtualité ne produira des effets constatables qu'au
moment où certaines formes grammaticales, certains procédés
syntagmatiques viendront lui donner un corps.

B. Sujet et prédicat.

B. Sujet et Prédicat. — Mais il y a une autre manière d'unir
deux termes corrélatifs en une seule phrase. Dans le langage
des enfants on rencontrera des cas beaucoup plus nombreux où
l'unité logique de deux termes réunis dans un acte de communication
se manifeste tout différemment. La phrase se divise en
deux monorèmes bien distincts, en deux actes successifs comme
dans la coordination, seulement ce ne sont plus des éléments
semblables entre eux, mais des termes hétérogènes ayant
chacun leur caractère et leur fonction propre.

Deux types de phrases particulièrement fréquents dans le
langage des enfants nous fourniront des exemples probants de
ce que nous avons en vue. Il s'agit des dirèmes qui comprennent
un vocatif ou un démonstratif. L'enfant s'approche le matin du
26lit de sa maman et lui dit : Mama, obba ! obba ! « maman lève-toi,
lève-toi !  » (457). A un autre moment, il chasse une mouche
du geste : Mütsch, ada ! « mouche, va-t-en ! ». (571). Un autre
appelle son père à souper : Papa, pé (1. 5. 51). Le cas est des
plus communs, et les exemples se récoltent à la poignée. Mais
voici après l'emploi du vocatif celui du démonstratif : Bébé se
penche pour regarder sous un meuble où la veille il a vu une
souris : Da, Mau, « il y avait » ou « il y a ici une souris » (544).
Grand, là dit un autre en montrant une bouteille encore presque
remplie ; cela veut dire : « il reste beaucoup de tisane » (1.11.13).

On voit assez combien de telles phrases diffèrent de celles
que nous avons étudiées précédemment. Non seulement les
deux termes restent distincts comme deux actes — et cette
distinction nous l'avons tout naturellement marquée par la
virgule — , non seulement les deux termes ne sont pas de même
nature, puisque l'un des deux, démonstratif ou impératif, porte
un caractère psychologique spécial, mais encore on peut assez
facilement constater une notable différence d'importance et
d'accent entre ces deux parties de la phrase. Il est de toute
évidence qu'au point de vue de la communication le vocatif ou
l'impératif ne sont là que pour éveiller ou diriger l'attention du
sujet qui entend. La communication proprement dite se fait par
le terme qui accompagne ; c'est un ordre : obba ! ada ! ou pé !
ou c'est l'énoncé d'une idée : Mau ou grand ; et c'est là qu'est
le véritable prédicat.

Et maintenant, si nous plaçons l'autre terme entre ce prédicat
et la circonstance, qui est selon la définition posée le sujet
de la communication, il n'est pas difficile non plus de remarquer
qu'il a un rapport étroit avec ce sujet. Ce n'est pas la circonstance
qui s'oppose à la phrase, mais c'est l'ensemble de la circonstance
plus un impératif ou un démonstratif qui s'oppose au prédicat.
En effet, l'impératif crée un rapport d'interpellant à interpellé
entre deux personnes présentes, il modifie ou précise une
situation déjà donnée. Il en est de même du démonstratif ; s'il
n'apporte rien de nouveau dans les faits, il restreint et délimite
un champ d'observation, il établit ainsi une base plus efficace
27pour la communication à faire. On remarquera d'ailleurs que
le démonstratif et l'impératif tiennent de très près à la mimique
et au geste et sont par là, comme il a été exposé ailleurs, plus
voisins des éléments spontanés du langage que le signe linguistique
d'une idée pure. Faisant partie du sujet psychologique
de l'énoncé, le vocatif ou le démonstratif s'opposent donc au
prédicat et — si nous ne tenons compte que des éléments
linguistiques de la phrase — ils constituent le sujet de la phrase,
en prenant, bien entendu, ce terme de sujet dans le sens large
et psychologique défini plus haut.

Cependant ce n'est pas l'affectivité en soi qui fait le sujet,
c'est le fait d'appartenir à la circonstance que présuppose le
prédicat. Est sujet tout acte distinct et accessoire qui, dans
l'intention de celui qui parle, soutient l'énoncé principal. Un
nouveau cas typique va nous montrer un terme d'idée pure
servant de sujet. Il s'agit d'une réponse à une question. Wo
sind die Kühe ?
« où sont les vaches ? » demande le père — Kuh
dall
, « les vaches sont à l'écurie », lui est-il répondu (533). Le
mot Kuh est repris pour marquer qu'il s'agit d'une réponse ;
c'est donc, encore ici, une simple précision, à la rigueur
superflue, qui accompagne la réponse proprement dite, le prédicat
dall. Le cas n'est pas très différent quand l'enfant parle d'une
chose qu'il voit et que d'autres voient avec lui, s'il nomme la
chose au moment où il veut en parler. C'est probablement ce
qui s'est passé avec l'énoncé : Minet, coucouc, « le chat se cache
derrière le volet » (i. 11.27). L'entourage donne le point
d'appui indispensable à l'intelligence de la phrase, mais celui
qui parle précise, en la nommant, l'idée qui l'intéresse dans cet
entourage et place ainsi un terme sujet à côté du terme predicatif.

Or l'importance de ce type de phrase est immense, et cela
tient au développement qu'il peut prendre, à la virtualité qui
est en lui. Le terme sujet, en effet, en tant qu'il est un appoint
apporté aux circonstances et aux autres éléments extralinguistiques
,
est par là même un commencement de libération à l'égard des circonstances
et de tous les autres éléments du même ordre. Il suffira
de tirer de cette nouvelle ressource tout ce qu'elle peut donner
28pour libérer la langue de tous les facteurs de l'expression qui lui
sont étrangers. Le sujet énoncé peut devenir à lui seul la circonstance
qui porte et qui justifie le prédicat. L'enfant sait déjà
de bonne heure user de ce procédé ; grâce à lui il peut exprimer
des idées relatives à des faits distants, passés, futurs ou imaginaires ;
sa pensée et avec elle sa parole se fait libre, elle se
détache du contact étroit avec le moment présent. Papa allé
(i. 7. 21) peut être dit par un enfant qui constate simplement
et spontanément l'absence de son père, et quand Bébé tout
seul dans son coin raconte à sa poupée : Mama ada, baba ada,
ama ada, Bub bei der, « Maman est partie, papa est parti, grand-mère
est partie, Bub est avec toi » (557), il fait une série de
phrases ayant chacune son sujet, et son prédicat et dont la
dernière seule se rapporte à la réalité qui l'entoure.

Me promenant dans la rue avec une autre personne, je puis
lui dire à brûle-pourpoint, selon la pensée qui m'occupe :
Napoléon est mort à Sainte-Hélène, ou : Les œufs vont renchérir.
Il y aura peut-être un moment de surprise, mais ma phrase,
quelle qu'elle soit, apportant son sujet avec elle, sera comprise.
La proposition à sujet autonome et à prédicat, la phrase-pensée,
si l'on nous permet cette expression pour l'opposera la phrase-idée
de plus haut, est par conséquent la forme d'expression
propre à une intelligence libre, qui travaille avec des éléments
tirés de son propre fonds, sans aucun rapport immédiat avec
les ébranlements occasionnels des sens ou de l'affectivité.
Tandis que, sans sujet, la phrase ne répond qu'à certains
besoins, les plus immédiats de la vie, elle devient avec son
sujet un instrument de communication infiniment plus efficace
non seulement pour des pensées toutes spéculatives et sans
importance pratique directe, mais aussi et surtout pour toutes
celles où il y a prévision, intervention, initiative. L'homme, se
dégageant avec elle de la circonstance, la domine, et cela est, au
point de vue de la vie elle-même, d'une importance primordiale.
Si l'acte de communication est avant tout un acte intellectuel,
et si c'est par l'intermédiaire de l'intelligence que les
hommes mettent en commun d'une manière vraiment utile
29leurs sentiments, leurs idées et leurs volontés, la phrase-pensée
est par excellence le type de la communication. Elle est
d'avance aussi, il faut le remarquer, l'instrument indispensable
à la langue écrite, puisque le propre de l'écriture, c'est justement
de détacher l'expression de la vie et d'exprimer ce qui doit
pouvoir être compris en tout lieu et en tout temps.

Voilà pourquoi, dans le développement syntaxique de la
langue comme instrument de pensée et de communication, le
type de la phrase-idée ne joue qu'un rôle secondaire, tandis que
celui de la phrase-pensée, c'est-à-dire de la phrase à sujet et à
prédicat, est devenu le principe générateur, l'organe central de
tout le mécanisme grammatical.

Il est vrai que de modification en modification la phrase à
sujet et à prédicat dont on vient de voir les divers types successifs
a beaucoup changé de nature. Y a-t-il encore quelque chose
de commun entre le dirème enfantin : Mama, obba ! et une
phrase exprimant une idée tout objective comme : Napoléon
mourut à Sainte-Hélène
 ? Nous avons essayé de le montrer, mais
cet élément commun n'empêche pas qu'il y ait des différences,
et il nous faut revenir en arrière pour mieux considérer les
changements intervenus.

Nous avons insisté plus haut (p. 27) sur la différence de
fonction et sur la différence d'accent psychologique qui distingue
le sujet du prédicat. Evidemment, au fur et à mesure qu'on se
détache de la vie pour entrer dans le domaine de l'idée pure,
ces différences tendent à s'atténuer. Dans la phrase : Kuh dall,
le mot Kuh était sujet parce qu'il reprenait l'idée de la question ;
mais c'était en soi une simple idée objective au même titre que
le dall, qui lui servait de prédicat. En effet dans tout ceci il
n'était question que de fixer un fait « les vaches sont à
l'écurie ». Qu'on suppose maintenant qu'on ait affaire à la
même pensée prise dans un autre contexte ou sans contexte,
l'idée de Kuh, « les vaches », ne se rattachant plus à une
question, n'aura plus le même caractère psychologique, et il
sera très arbitraire de lui attribuer une intonation et une importance
autres que celles du prédicat dall, « sont à l'écurie ». En
30réalité, si nous rapprochons ces deux idées dans toute leur
nudité logique « vaches » et « écurie », cela peut signifier aussi
bien : « les vaches » (sujet) « sont à l'écurie » (prédicat) que :
« dans l'écurie » (sujet) « il y a des vaches » (prédicat). Ces
deux termes sont encore, si l'on veut, réciproquement sujet et
prédicat l'un de l'autre.

Voilà ce que nous enseigne la logique ; mais de l'abstraction
pure il convient de revenir à la vie, et là il faut reconnaître
qu'aussi longtemps qu'il y a communication, c'est-à-dire acte, il y a
nécessairement un mouvement de la pensée qui va du terme admis
comme base, prédonné ou présupposé, au terme d'aboutissement
, donc
un sujet et un prédicat. Dans la communication tout objective
et intellectuelle, ce mouvement de pensée pure et sans
aucun appoint affectif se traduira par des nuances d'intonation
souvent insaisissables et incontrôlables, mais la parité complète
des deux termes reste un cas limite tout théorique. La distinction
du sujet et du prédicat est donc un postulat de la vie, et
dans le langage vivant pénétré d'affectivité, qui est le plus
ordinaire, elle se laisse facilement constater.

En tous cas, abstraction faite de cette question, il reste que
la phrase-pensée se divise en deux actes, que les deux termes
dont la relation constitue la phrase sont opposés l'un à l'autre
pour être unis dans une pensée, au lieu d'être soudés en une
seule idée et une seule émission comme dans la phrase de l'autre
type. Dans la parole, nous marquons cette opposition par une
courte pause. La substantif sujet et le verbe prédicat sont séparés
dès que le débit est lent et posé : Les enfants dorment. Si le
débit s'accélère, la pause peut disparaître sans dommage pour
la compréhension, vu l'extraordinaire facilité que nous avons à
comprendre les phrases usuelles d'une langue connue. On dit :
Les enfants dorment comme on dirait : Les enfants dormants,
cependant le sentiment implicite de cette pause subsiste. Nous
avons lu quelque part (1)16 que des psychologues s'étaient préoccupés
31de définir le jugement, d'en rechercher la nature
psychologique et de dire à quel sentiment nous reconnaissons
que telle idée qui nous traverse le cerveau a ou non le caractère
d'un jugement. Ne pourrait-on pas pour répondre à cette
question faire appel aux phénomènes du langage intérieur, et
chercher le critère en question dans le sentiment de la « prédication » ?
Nous entendons par là le sentiment que nous avons
de poser un sujet pour passer de là à un prédicat, comme on
le fait dans la phrase-pensée.

Le rapport de sujet à prédicat est-il nécessairement associé
à une certaine ordonnance des termes ? Tous ceux, et ils sont
nombreux, qui croient que la différence du sujet au prédicat
consiste avant tout dans leur situation réciproque dans l'ordre
de succession donnent par là même à cette question une
réponse affirmative. Gabelenz, Mauthner, Schuchardt (2)17, sans
parler d'autres, défendent cette idée qu'un terme nouveau est
nécessairement le prédicat de ce qui précède, et que tout ce qui
précède sert de sujet à ce qui va venir. Inutile de dire que nous
sommes placé sur un tout autre terrain. Les auteurs mentionnés
paraissent oublier que la communication de la pensée est
un acte fort complexe, et qu'il n'est peut-être pas permis d'en
32classer les éléments en ne-tenant compte que du facteur formel
et rigide d'un rapport dans le temps. Sans doute, il est logique
de nommer d'abord son sujet et d'énoncer ensuite — une fois
réalisées les présuppositions nécessaires à la compréhension
— le prédicat dans lequel l'acte de communication s'achève.
C'est l'ordre qu'on choisira naturellement quand on voudra
être clair. C'est l'ordre qui règne dans les exemples signalés
au cours de cet exposé à une seule exception près, et c'est
aussi l'ordre que nos langues adoptent comme normatif.
Cependant l'autre ordonnance, celle qui met le prédicat devant
le sujet, peut se présenter aussi et elle correspond à quelque
chose de plus subjectif dans le mouvement des idées. Celui
qui parle exprime d'abord ce qu'il y a de dominant dans sa
pensée, le prédicat de sa communication. Il est naturel en effet,
que l'idée qui occupe la première place dans la conscience écarte
les autres idées et passe devant elles. Mais après l'énoncé de
ce premier terme, qui est comme un monorème, le sujet parlant
se ravise, et le terme sujet, articulé avec moins d'énergie, est
donné à l'auditeur à titre d'explication par surcroît. Ce cas n'est
pas très commun sans doute ; la phrase : grand là (voir p. 27) en
est pourtant un exemple caractéristique. En voici un autre que
nous avons observé nous-même et déjà cité ailleurs : un bruit
de char se fait entendre dans la rue, l'enfant attentif s'écrie :
coco, coco ! puis le bruit ayant cessé, il dit : pati. « il est parti », et
il ajoute à demi-voix : coco, « c'est du cheval que je parle ». Nous
reproduisons grammaticalement ce type de phrase quand nous
disons : Il est parti, le cheval, ou plus simplement, comme l'enfant
lui-même : Parti, le cheval. Cependant, si cette ordonnance
est possible, elle appartient plutôt à la parole qu'à la langue
vu son caractère affectif et spontané, et il serait imprudent de
faire ici état de tous les cas où certaines langues permettent de
placer le verbe devant son sujet grammatical (entre don Carlos,
etc.). Comme nous le verrons, ces ordonnances se sont la
plupart du temps fixées dans l'usage à la faveur d'une interprétation
psychologique qui crée un désaccord entre la fonction
grammaticale des termes et leur véritable rôle dans la pensée.33

Mais voici une dernière et capitale question. Que devient le
rapport logique des termes corrélatifs dans une phrase à sujet
et à prédicat, c'est-à-dire dans une phrase composée de deux
actes successifs dont l'un (en général le premier) est psychologiquement
subordonné à l'autre ?

A première vue il pourrait sembler que la distinction établie
entre le sujet et le prédicat fût tout à fait étrangère à la différence
qui existe entre un principal et son complément. Cette dernière,
en effet, est d'origine purement intellectuelle. L'esprit qui
constate deux parties corrélatives dans une idée globale statue
— pour sauvegarder à la fois l'unité et la dualité — un rapport
constructif entre les deux termes. Les logiciens ont défini
ce rapport en disant que le principal est plus concret et plus
compréhensif, que le complément est au contraire un terme
plus abstrait et plus étendu ; cette idée complémentaire jointe
au principal en précise l'idée en spécifiant un caractère particulier :
voici par exemple un cheval, c'est l'idée concrète d'une
espèce animale comprenant de nombreux caractères génériques ;
mais si je constate que c'est un cheval blanc, je précise et je
restreins cette idée générique en y ajoutant l'idée, en soi plus
abstraite et plus générale, de la blancheur. Le sujet parlant qui
énonce le concept de cheval blanc fait donc entrer ses idées, du
mieux qu'il le peut, dans les cadres nécessaires de l'idéation.
Tout autre est le rapport de sujet à prédicat tel que nous
l'avons défini. Il semble dérivé uniquement des nécessités de
l'ordre pratique. Je puis parler de ce que je veux, j'en puis dire
— dans les limites du bon sens — ce que je veux. C'est par un
acte de volonté, inspiré par les contingences du moment, que
nous attachons tel prédicat à tel sujet. La logique est ici inopérante,
et pourtant elle trouve aussi son compte. Il n'est pas
difficile de constater que dans la plupart des cas, pour ne pas
dire dans tous, un sujet est à son prédicat au point de vue
logique exactement ce qu'un principal est à son complément.
Que je dise : le cheval est blanc ou : un cheval blanc, l'oiseau
chante
ou : un oiseau chantant, j'établis, quoique dans des
conditions différentes, le même rapport d'emboîtement entre
34les idées en présence. Cette parité a pu faire croire que le
rapport logique de subordination qui vient d'être décrit était la
base et le principe du rapport de sujet à prédicat. Telle est la
thèse qu'a défendue M. Jespersen dans son essai intitulé
Sprogets Logik (1)18. Mais c'est, croyons-nous, une illusion, et il
est difficile d'admettre qu'on fasse dépendre un rapport créé
par l'acte de communication d'une qualité qui serait inhérente
aux idées prises en dehors de l'intervention du sujet parlant. Il
est beaucoup plus normal de renverser les termes et de déduire
les qualités logiques des idées du rôle que la volonté leur assigne
dans un acte de communication. Or on peut montrer, en se
plaçant à ce point de vue, que le parallélisme à première vue
étonnant des deux sortes de rapports est, au contraire, tout
naturel. En effet, la logique n'est pas extérieure à nous et dans
les choses, elle est en nous dans ce que nous pensons à propos
des choses. Elle dépend de l'angle par lequel nous les abordons,
et le cadre logique n'est qu'une projection du cadre volitionnel
sur le plan de l'intelligence pure. Parler d'une chose, la prendre
pour point d'appui de ce que l'on va dire, c'est nécessairement
lui conférer la qualité d'une réalité concrète particulière, en
faire une donnée autonome qui se présente à l'esprit avec son
contenu varié et, pour une part en tous cas, indéterminé. Le
sujet, qui remplace la circonstance, se fait circonstance, c'est-à-dire
quelque chose d'objectif et de contingent. Enoncer un prédicat
à propos de ce sujet, c'est au contraire faire appel à une
idée, donc à quelque chose de plus général, de plus abstrait,
qui peut se dire de beaucoup de choses, et en particulier de
celle dont on parle.

Cette parité des deux rapports paraîtra d'ailleurs moins surprenante
si l'on veut bien se souvenir de ce qui a été dit plus
haut du rapport principal-complément (p. 25). Notre logique est
toujours subjective, et en réalité la liberté de donner n'importe
quel rôle à n'importe quelle idée se rencontre aussi bien dans le
domaine de l'idée complexe (Principal Complément) que dans
35celui de la phrase autonome (Sujet : Prédicat). Il a déjà été question
du mal de cou, qui n'est pas essentiellement différent de cou
malade
 ; c'est la même idée abordée sous un autre angle, et ce
choix est en dernière analyse affaire de volonté déterminée par
l'occasion, comme lorsqu'il s'agit d'une communication en deux
actes comportant un sujet et un prédicat. Sans doute il est
naturel, c'est-à-dire pratique, de penser et de dire un cheval blanc,
mais enfin une blancheur chevaline peut se concevoir, et tel artiste
impressionniste ne se fera pas faute d'user de cette liberté. Nous
connaissons la verte fraîcheur des arbres, pour la « verdure
fraîche », des blancheurs de colonnes, pour « des colonnes blanches »,
et bien d'autres expressions du même genre (1)19. D'ailleurs,
quand il s'agit d'idées plus abstraites, cette liberté
apparaît dans toute son étendue ; comparez : avancer en gémissant
gémir en avançant, travailler avec zèleêtre zélé au travail,
une charité dédaigneuse. — un dédain charitable, etc., etc.

Donc, qu'il s'agisse de sujet et de prédicat ou de principal
et de complément, nous sommes également devant des idées
indifférentes aux déterminations logiques et que l'esprit fait
entrer dans un cadre de subordination par l'acte même de la
conception précise et de l'expression. Dans le cas de la phrase
à sujet et à prédicat, ce sont les nécessités pratiques de la
communication qui dominent cet acte ; l'ordre de subordination
est volontaire comme la communication elle-même. Dans l'autre
cas, il nous est donné avec l'idée totale que nous analysons ; son
principe est intellectuel sans doute, mais aussi imaginatif ; cette
idée totale, nous l'avons saisie par un angle plutôt que par
un autre, il y a eu là intervention arbitraire de cette volonté
inconsciente et comme latente qui est aux sources mêmes de
notre vie intellectuelle. On constate donc entre les deux cas
parité et diversité. L'une et l'autre opération logique dépendent
de la volonté, mais il s'agit ici d'une volonté contemplative
tournée vers le spectacle des choses et vers les conceptions que
36notre esprit peut s'en faire, là, au contraire, d'une volonté
tournée du côté de nos semblables, il s'agit de l'action que
nous voulons exercer sur eux par la parole.

§ 3. Remarque finale

Avant de terminer ce chapitre, il n'est peut-être pas inutile
de remarquer que la théorie que nous avons exposée ne concorde
pas avec ce qui est généralement admis. La doctrine
régnante, et, si nous ne nous trompons pas, à peu près
indiscutée, c'est que la coordination de deux termes-phrases
(AA) donne naissance par le développement de la pensée à
la phrase dirème comprenant un sujet et un prédicat — peu
importe ici la définition que l'on donne de ces deux termes — et
ce serait cette phrase Sujet : Prédicat qui, par condensation logique
en une seule idée, aurait donné lieu au groupe déterminé-déterminant
ou, comme nous le disons, Principal Complément (1)20.

A cet arbre généalogique nous en opposons, comme on l'a
vu, un tout différent, plus complet et présentant des transitions
mieux ménagées. De AA, deux monorèmes, nous passons
au dirème coordinatif AA et de là, par deux modifications
divergentes, d'une part à Principal Complément et d'autre part à
Sujet : Prédicat. Nous avons suivi de notre mieux ces transformations
dans le langage enfantin. Si ces interprétations et déductions
ont paru plausibles, elles serviront à réfuter une doctrine
contraire, laquelle paraît reposer sur plusieurs confusions.

Il ne faut pas se placer sur le terrain de la logique formelle.
Sur ce terrain là, en effet, le cheval blanc résulte de le cheval est
blanc
comme tout agencement de deux parties résulte de l'opération
qui les agence. Mais on parle ici psychologie, et il faut se
37demander comment procède l'intelligence en face des représentations
qui lui révèlent le monde, l'objet de son activité. Ici
nous croyons qu'elle se trouve engagée dans un cercle et que, si
d'une part elle ne conçoit un cheval blanc qu'après s'être dit :
ce cheval est blanc, elle ne dira cela d'autre part qu'après avoir
senti de quelque façon qu'elle a un cheval blanc devant les yeux.
Et jamais l'intelligence ne serait sortie de ce cercle, jamais elle
n'aurait fait un pas en avant si elle ne procédait par intuition.
Ce qu'elle voit d'abord, ce sont des représentations, des impressions
et des idées coordonnées, et c'est dans ces coordinations
que, par un acte qui précède toute pensée claire, elle entrevoit
des rapports logiques. S'il fallait choisir et attribuer à l'un des
deux groupes un caractère d'antériorité, c'est à cheval blanc que
nous donnerions le pas sur le cheval est blanc, et cela pour cette
simple raison que le rapport y est moins explicite et moins
conscient.

Dans le groupe prédicatif, le rapport logique est plus conscient
parce que nous avons affaire à un acte de communication,
ce qui implique un facteur volitionnel. Dans ce groupe la
pensée s'analyse en deux moments pour se reconstruire plus
sûrement dans un autre cerveau. Exprimant la pensée qui se
communique, il représentera aussi, mieux que le groupe Principal
Complément
, la pensée en tant qu'elle est acte volontaire,
résultat d'un effort, formulation que nous nous faisons à nous-mêmes.
Il ne faut pas renverser le rapport et dire que cette
forme, le cheval est blanc, sert à la communication parce qu'elle
correspond à une pensée en acte : c'est exactement l'inverse qui
est vrai.

D'ailleurs le rapport de succession emprunté à la logique
formelle, celui qui passe du Sujet : Prédicat au Principal Complément,
si nous ne pouvons pas en tenir compte ici, nous le
retrouverons ailleurs en analysant au point de vue psychologique
des formes plus complexes de la phrase. Il est évident
qu'un sujet suivi de son prédicat équivaut à un principal suivi
de son complément dès qu'il cesse d'être autonome et qu'il
s'oppose dans son ensemble à un autre terme.38

Chapitre III
Les rapports fondamentaux
dans la phrase à plus de deux termes

Pour la commodité de l'exposé et pour poser deux définitions
essentielles, nous avons jusqu'ici concentré notre attention sur
la double évolution du groupe formé de deux termes AA,
qui devient une phrase unique formée, suivant les circonstances,
d'un principal et d'un complément ou d'un sujet et d'un prédicat.
Il est évident que la tendance à remplacer la phrase monorème
simple par des ensembles logiques plus complexes ne s'arrête
pas là. Cette tendance s'affirme à mesure que l'esprit devient plus
capable d'embrasser plus d'idées dans un acte d'analyse et de
synthèse, et nous lui devons toutes les complications de nos
phrases périodiques, qui sont nées de l'incessante répétition des
mêmes processus : la juxtaposition des phrases entraîne la
coordination des idées, qui de son côté a souvent pour conséquence
leur subordination logique.

Il y a cependant une grande différence à constater entre les
deux formes de la subordination logique. Celle qui établit un
rapport de sujet à prédicat est, pour ainsi dire, l'âme même de la
phrase autonome ; de là son importance primordiale en grammaire,
et l'on peut dire que tout l'édifice syntagmatique de la langue
repose sur l'expression de ce rapport, qui en est la pièce maîtresse ;
mais de là aussi une certaine restriction dans l'emploi qu'on peut
en faire. En bonne logique une phrase ne comporte qu'une fois
le rapport de sujet à prédicat. On ne saurait donc dans une
39même phrase multiplier l'expression de ce rapport. Sans doute
la langue, qui émane de la vie, et qui ne se soumet jamais d'une
façon absolue aux règles de la logique, se libère de cette nécessité
théorique. Nous renvoyons ici à ce qui sera dit des compléments
prédicatifs (p. 149), des termes complexes à prédication
implicite (p. 156) et des propositions subordonnées (p. 179).
Mais ces faits n'infirment pas une règle dont le pouvoir se
reconnaît aux moyens mêmes dont on se sert pour l'éluder. Il
est donc légitime, si nous nous plaçons sur le terrain de la
théorie, de considérer comme normales les phrases qui ne
présentent qu'un sujet et son prédicat pour en faire d'abord
l'objet de notre étude.

Les rapports de coordination et de principal à complément
s'appliquent, au contraire, parfaitement à chacun de ces termes
essentiels de la phrase et à leurs parties aussi souvent que
l'esprit éprouve le besoin de les analyser. Il n'y a aucune raison
pour que nous n'appliquions pas au sujet et au prédicat d'une
phrase quelconque ce que nous avons dit plus haut du prédicat
isolé. Chacun de ces termes peut être remplacé par AA
(éventuellement par A-A-A…) ou par Principal Complément,
et chacun des termes de ces formules sera susceptible des mêmes
substitutions. Il en résulte une possibilité théorique indéfinie de
multiplier les termes. Chaque phrase ne réalise naturellement,
dans des combinaisons variées, qu'une partie de ces possibilités,
tantôt moins, tantôt plus. Quelques exemples tirés du langage
enfantin nous présentent déjà des cas simples mais bien caractéristiques.
Une phrase comme : Jane, toupe, aïe, « Jean, viens
manger ta soupe et ta mandarine » (I. 10.4), a un prédicat formé
de deux termes coordonnés. Dans Biderbibi, Mama bett, « le
petit frère est dans le lit de maman » (567), le prédicat paraît
formé d'un principal et d'un complément. Il en est de même
dans Bébé col minet, « cet enfant a un col de fourrure » (1. 10, 4).
Dans la phrase qui suit, c'est au contraire le sujet qui est
complexe et même formé de trois termes correspondant à deux
opérations d'analyse : Tata cola bête cassée, « la bête en chocolat
donnée par la tante est cassée (1. 11.18.) ». Le principal (subdivisé
40lui-même en un terme déterminé : bête et un terme déterminant :
cola) est déterminé dans son ensemble par le
complément tata. Il est bien entendu, en effet, que, si tout terme
peut se diviser en parties composantes, la réciproque est
également vraie, et tout ensemble logique composé de plusieurs
termes peut constituer une unité dans sa fonction logique vis-à-vis
d'un autre terme.

Pour trouver les mêmes rapports grammaticalement exprimés
et dans des formules souvent plus riches, il suffit de prendre en
français une proposition indépendante avec son sujet substantif,
son prédicat verbal ou autre, et dans laquelle chacun de ces deux
termes se complète de déterminations diverses : compléments
adjectifs, compléments prépositionnels, adverbes, etc., tel ou tel
de ces termes étant doublé ou multiplié par la coordination.
Voilà le type de phrase devant lequel nous allons d'abord nous
arrêter pour nous demander comment les trois rapports fondamentaux
qui le constituent ont trouvé leur expression grammaticale.41

Chapitre IV
Les formes grammaticales
des trois rapports fondamentaux

§ 1. Les Catégories de l'imagination

Entre les fonctions logiques des mots dans la phrase et
leur expression grammaticale il y a un intermédiaire nécessaire :
ce sont les catégories de l'imagination. Partout et toujours, en
effet, la pensée est liée à la représentation. Les psychologues
savent que la représentation est elle-même un premier produit
de la pensée ; c'est par son contenu intellectuel implicite qu'elle
se distingue de la simple perception. Mais elle n'est encore qu'un
point de départ, et c'est en provoquant la pensée consciente
qu'elle dégage la virtualité qui est en elle. Cependant ce dégagement
n'est jamais complet ; quand la pensée est devenue
consciente et qu'elle s'est élevée au-dessus du concret dans
l'abstrait, c'est encore à la représentation qu'elle a recours pour
se symboliser et se fixer. La pensée et par elle la langue sont
donc étroitement liées à la représentation dans leur origine et
dans leur fonctionnement. Le fait, dont il faudra parler plus
loin, que les signes de langue se substituent aux représentations
symboliques ne change rien à ce phénomène de base. Ce que
nous appelons nos classes de mots : substantif, verbe, adjectif,
etc., ne sont pas autre chose que l'expression grammaticale de
certaines catégories imaginatives inséparables de toute pensée
43concrétisée en une sorte de spectacle. L'institution grammaticale
dans sa syntagmatique peut se ramener en bonne partie, peut-être
même totalement, à la distinction des classes de mots et à
la connaissance de leurs propriétés respectives. Nous avons
donc à nous demander maintenant comment à ces distinctions
de catégories correspondent les distinctions basées sur nos
trois rapports fondamentaux, comment la logique se projette
sur le plan de l'imagination.

Le rapport de coordination ne nous retiendra pas. Il ne soulève
aucun problème, l'organisation de son expression grammaticale
est toute simple. La juxtaposition des termes, avec
ou sans le secours d'un élément conjonctionnel, résout
toute la difficulté, si cela en est une. La coordination, c'est
un rapport extérieur, il n'en résulte aucune détermination
de fonction ni de catégorie. La logique veut qu'on coordonne
des termes de même catégorie, deux substantifs ou
deux adjectifs, par exemple, ou du moins, si les catégories sont
différentes, des termes qui par des moyens divers rentrent
dans la même fonction logique. C'est ainsi qu'on dit : un homme
jeune encore et sans expérience
 ; les deux termes jeune, adjectif, et
sans expérience, complément prépositionnel, étant tous deux
compléments du principal homme. Dans les limites de cette
parité, le caractère grammatical des termes coordonnés est
indépendant de la coordination elle-même. Il est déterminé par
des rapports extérieurs, ceux-là mêmes dont nous allons parler
dans ce qui suit.

§ 2. Le sujet

Nulle part la correspondance entre l'un des éléments fondamentaux
de la phrase et l'une des catégories de l'imagination
n'apparaît plus nettement qu'avec le sujet. Un sujet autonome
servant de point d'appui à un énoncé doit être de même nature
que la circonstance qu'il remplace. Comme elle, il doit représenter
une réalité donnée, quelque chose que l'on pose dans la
pensée pour y rattacher certaines idées, mais qui existe par
44soi-même en dehors de tout rapport avec d'autres idées. Or il
y a une catégorie qui répond à cette définition, c'est celle de
l'entité, être ou substance, et seul le substantif, qui exprime les
idées de cet ordre, est de par la grammaire en possession de
fournir des sujets à nos phrases. Il représente, comme on dit,
« la personne ou la chose qui fait l'action ».

Ceci appelle deux observations.

D'abord, il faut insister sur ce point, il n'est question que
des sujets autonomes. Nous avons parlé plus haut de certains
sujets qui sont des appoints à une circonstance donnée : tels
les vocatifs, les démonstratifs, les divers éléments qu'une
réponse peut emprunter à une question précédente. Toutes ces
choses restent en dehors de notre examen. Le vocatif demeure
indépendant grammaticalement du reste de la phrase, le démonstratif
ne devient sujet grammatical qu'en se faisant pronom,
c'est-à-dire en englobant une idée d'entité, et les sujets psychologiques
des réponses (Pourquoi pars-tu ?Je pars parce qu'on
m'appelle
) n'ont aucun caractère propre ; la grammaire n'a donc
pas à s'en occuper.

Ensuite nous devons constater que, si le substantif répond
bien par sa valeur psychologique au rôle de sujet, cela ne veut
pas dire que tout ce qui est sujet psychologiquement autonome
puisse nécessairement s'exprimer par un substantif. La définition
de cette classe de mots est plus, étroite que celle du sujet
dans le sens où nous l'avons entendu jusqu'ici. Tel sujet
psychologique peut être une donnée plus complexe qu'une idée
de chose ou de personne, un fait par exemple, quelque chose
qui se passe, ou bien une situation dans le temps ou l'espace
déterminée de quelque façon mais en elle-même vide de représentation
précise. Cette situation qui encadre le prédicat peut
même se réduire à l'idée toute vague et inexprimable d'une
ambiance quelconque. Nous le verrons à propos du verbe
impersonnel latin (pluit, « il pleut »). Tous ces sujets psychologiques-là,
la grammaire les exprime par des moyens divers,
avec ou sans adaptation spéciale à ce rôle particulier. Il n'y a
donc pas d'expression grammaticale pour le sujet pris dans son
45sens général. Le substantif n'est qu'un cas spécial, mais c'est
le plus important ; c'est le sujet sous les espèces d'une représentation
définie. L'institution grammaticale a été fondée sur lui.
Le substantif sujet avec un prédicat approprié constituera la
pièce centrale de toute l'architecture de la phrase. Ce fait est
d'un grand intérêt et il nous permet, mieux qu'aucun autre
peut-être, de reconnaître le rapport qui existe entre la grammaire
d'une part et la pensée psychologique et logique d'autre part.
Ce que la grammaire exprime et reflète en première ligne, ce
ne sont ni les opérations d'une exacte logique ni les aspects
variés de la vie psychologique. Ce sont là choses trop fines et
trop délicates pour elle. Sans doute elle pourra d'autre part,
secondairement, trouver mille moyens de s'accommoder suffisamment
aux diverses exigences de la pensée qu'elle doit
traduire, mais, par ses créations essentielles, elle ne peut
embrasser qu'une pensée simple, des constructions schématiques
faites sur quelques données particulièrement importantes.
Sa psychologie est enfantine et s'enferme tout entière dans la
représentation matérielle. Le substantif élevé à la dignité de
sujet par excellence témoigne hautement de l'empire des catégories
de l'imagination sur la pensée grammaticalisée.

La catégorie de l'être, telle qu'elle est représentée par le
substantif, n'est pas autre chose, est-il besoin de le faire remarquer ?
qu'une projection du moi, être conscient de sa propre
existence, sur le monde que nous révèlent nos sens. C'est la
catégorie du non-moi, ou pour mieux dire des non-moi dont
nous nous sentons entourés, car nous prêtons par nos représentations
aux choses du dehors non seulement la réalité, mais
aussi à divers degrés l'individualité que nous trouvons en nous-mêmes (1)21
.

Cette catégorie s'affirme par la création de formes syntagmatiques
46propres au substantif, qui accompagnent l'idée du
sujet de caractères conformes à sa nature et à sa fonction (1)22.
Comment ces formes syntagmatiques peuvent-elles naître ?
Voilà une question qui est tout à fait en dehors de notre étude.
C'est dans un travail sur les éléments formels de la phrase
qu'elle devrait être abordée. D'ailleurs les lumières ne manquent
pas sur ce point. Quelles sont ces déterminations ? Cette question-là
nous intéresse davantage puisqu'il s'agit du côté psychique
du phénomène. Cependant nous ne nous attarderons pas
beaucoup à y répondre. Les déterminations — variables d'une
langue à l'autre — qui viennent caractériser le substantif et
différencier le terme sujet sont secondaires en regard de l'existence
du substantif et du sujet lui-même. Elles sont là pour lui,
et non inversement. Rappelons seulement quelques faits à
titre d'indications. Nous savons que le substantif est divisé
souvent en diverses classes dont chacune correspond à une
catégorie d'êtres ou d'idées. Ces classes sont plus ou moins
nombreuses, et l'attribution de chaque substantif à l'une ou
l'autre est plus ou moins arbitraire. On sait que les langues
bantoues (Afrique du Sud) distribuent leurs substantifs entre
huit ou dix catégories et les accompagnent tous de préfixes
caractéristiques de leurs catégories respectives. Nos deux ou
trois genres ne représentent pas autre chose. Dans les langues
où la dérivation occupe une certaine place, des séries de dérivés
de même formule et de même valeur constituent aussi un classement :
noms d'action, noms d'agent, diminutifs, etc. Nous
faisons abstraction ici naturellement de la flexion casuelle, dont
il sera question plus loin et qui n'intéresse pas directement le
substantif sujet.

Un des gros problèmes qui se posent à propos de la constitution
47grammaticale des substantifs, c'est celui de son actualisation.
Nous appelons ainsi avec M. Bally (1)23 tout ce qui
contribue à transformer le substantif nu et isolé, signe d'idée
pure, en un signe propre à représenter un objet déterminé
ayant sa place dans une pensée. Dans la parole tout est actualisé,
mais les mots d'un dictionnaire ne correspondent qu'à des
abstraits flottant dans le vide. C'est par les déterminatifs et les
articles que le substantif s'actualise. Comme le dit M. Bally :
« roi » est un signe virtuel ; au contraire, « le roi (est mort) »,
« mon roi », « un roi », « les rois  », « deux rois », « aucun roi »,
« le roi (est le père de ses sujets) » sont les exemples d'une
notion virtuelle actualisée. On sait que l'actualisation peut rester
implicite : le latin dit canis pour exprimer l'idée pure de « chien »
comme il dit canis currit, « le chien court ». L'importance de
l'actualisation du substantif est d'autant plus considérable que,
si nous ne faisons erreur, tout ou presque tout dans la langue
s'actualise à travers lui (voir ch. V, § 6. pp. 113 sv.). Toutes les
langues n'ont pas les mêmes procédés ni le même jeu de déterminations
actualisantes, mais toutes donnent à ce problème une
solution pratique plus ou moins parfaite.

Quant au pronom, il n'est qu'une sorte de substantif, vide
d'idée spéciale, mais correspondant à l'un des aspects de l'idée
substantive actualisée. Logiquement et psychologiquement c'est
un substantif, et s'il en diffère peu ou beaucoup grammaticalement,
c'est que son caractère de terme très usuel fait surgir
et laisse subsister des habitudes particulières en ce qui le
concerne.

§ 3. Le prédicat intrinsèque

A. Le prédicat verbal

A. Le Prédicat Verbal. — Qu'est-ce que la grammaire nous
offre pour représenter le prédicat du substantif ? La réponse à
cette question est moins simple, car les possibilités sont
diverses.48

Cependant il y a une classe de mots qui est essentiellement
prédicative, c'est le verbe ; et le verbe à cet égard forme le
contraste le plus absolu et le plus instructif avec le substantif,
qui, s'il n'est pas toujours sujet grammatical, est seul en
possession de l'être.

Chose curieuse, le français courant ne possède aucun terme
pour désigner exactement la catégorie de l'imagination qui correspond
à l'idée du verbe. On a parlé concurremment de verbes
d'action, d'état, de devenir, mais on ne savait pas nommer l'idée
commune qui réunit ces trois notions dans la catégorie du
verbe. Cette lacune du langage et de la pensée a certainement
contribué à rendre sur ce point les vues générales incertaines :
elle a été un obstacle sur le chemin du progrès. L'allemand, plus
favorisé ici que notre langue, dispose du terme de « Vorgang ».
Pour avoir un équivalent. M. Meillet a adopté celui de procès, du
latin processus, dont Vorgang est un calque. Ce terme, quoique
peu académique (1)24, est excellent, et nous ne pouvons mieux
faire que de nous en servir.

Le procès, c'est ce qui arrive, ce qui a lieu (latin prōcēdere),
mais cette définition toute logique ne prend sa valeur que lorsqu'elle
est ramenée à ses sources psychologiques plus profondes.
La même interprétation subjective de la réalité sensible qui nous
fait voir dans le monde extérieur des êtres individuels comme
nous, nous pousse tout naturellement à leur prêter les modes de
notre vie propre. Nous interprétons les phénomènes dont les
êtres sont le théâtre et les relations qu'ils ont entre eux ou avec
nous comme une sorte de drame dans lequel il y a des êtres qui
agissent et d'autres qui subissent ou, pour mieux dire, dans
49lequel les mêmes êtres sont vus selon l'occasion comme agissants
ou comme subissants. Tout dans le spectacle que le monde nous
offre est animé par notre sympathie. Notre langage, naturellement
figuré, traduit assez cette tendance de notre esprit : le vent souffle,
l'arbre se plie, le printemps approche, le feu meurt. Sans doute, au
fur et à mesure que la pensée devient plus objective, nous
renonçons à ces vues imaginatives pour concevoir les phénomènes
d'une manière plus abstraite ; mais nos notions intellectualisées
ne sont jamais cependant que les produits mal refroidis du
creuset de la pensée vivante. De même que la classe des substantifs
ne saurait représenter la notion tout abstraite de la
substance, la classe des verbes ne saurait correspondre à la
notion logique du phénomène. Elle y confine, mais, avec ses
deux voix principales de l'actif et du passif, elle remplit tout
l'espace entre l'expérience humaine et cette pure idée.

On a beaucoup discuté pour savoir lequel de ces deux éléments
fondamentaux de la pensée exprimée par la langue était
primitif. La notion du substantif, de l'être en soi, a-t-elle précédé
ou suivi celle du verbe exprimant le procès ? Les deux opinions
ont été soutenues, et toutes deux défendues par des arguments
empruntés soit à la psychologie soit à l'expérience, c'est-à-dire à
l'observation de faits constatés dans des langues relativement
primitives et plus ou moins judicieusement interprétées. Pour
Wundt, par exemple, le substantif est antérieur au verbe (1)25, et
cet auteur admet avec beaucoup d'autres que les anciennes
formes verbales personnelles sont faites d'un thème substantif
(selon la formule : sanscrit : bharâ-mi= « le porter de moi »,
« je porte »). Mais cette interprétation est contestable (2)26, et
d'autres ont soutenu une doctrine tout opposée. Pour Schuchardt,
par exemple, le prédicat composé d'un seul terme est
nécessairement verbal à l'origine. On exprime le mouvement
50d'une boule qui roule, le bruissement d'un serpent dans l'herbe
avant de nommer la boule ou le serpent. Le nom est une
adaptation de ce prédicat verbal au rôle de sujet. La boule sera
« ce qui roule », le serpent « ce qui bruit » (1)27. Cet auteur a
sans doute raison quand il dit que l'esprit humain s'est intéressé
à l'aspect vivant et mouvementé des choses avant de les saisir
par leur aspect statique. Mais ceci concerne les origines les plus
lointaines de la pensée ; peut-on en faire état lorsqu'il s'agit des
débuts de l'organisation syntagmatique ? Il faut reconnaître aussi
que les premiers signes de langue ont dû représenter des phénomènes,
des procès plutôt que des idées substantives. Cela tient
pour une bonne part au fait que nos gestes phoniques spontanés
(les Lautgeberde de Wundt) sont particulièrement propres à cette
fonction, et qu'il est souvent difficile de traduire directement
l'idée d'une chose par un son. L'onomatopée elle-même n'est
substantif que par figure ; un wawa veut dire « un animal qui
fait wawa ». Cependant ceci concerne la parole seule ou tout au
plus la constitution du premier vocabulaire (grammaire associative).
Comme Schuchardt le dit très bien lui-même (2)28, quand
on parle de l'origine du langage, il ne s'agit pas nécessairement
du début de l'évolution dont le langage est l'aboutissement (3)29,
mais d'un certain stade de l'évolution en question. La première chose
à faire pour s'entendre, c'est donc de définir le stade dont
on veut parler. Or, si on se place au moment où l'institution
syntagmatique commence à se former, on sera autorisé à penser
qu'à ce moment la prédominance du concept de procès sur celui
d'être et de substance appartient entièrement au passé. Elle est
sans influence sur le devenir de la grammaire, et les deux
grandes catégories de l'imagination qui correspondent au
51substantif et au verbe sont toutes deux également opérantes.
C'est aussi l'opinion de M. Meillet en ce qui concerne l'origine
des flexions indo-européennes, construites selon lui sur des
racines également susceptibles de jouer un rôle nominal ou
verbal (1)30. Il est vrai que M. Meillet ne se prononce pas sur le
caractère « primitif » de ces racines, et que l'argument n'a de ce
fait qu'une valeur négative. Un argument plus positif peut être
tiré de l'observation du langage des enfants. Leurs premiers cris
et leurs premiers mots isolés expriment des dispositions tout
affectives, et s'ils dénomment des faits du monde objectif, c'est
sans doute le procès, l'acte, l'événement qui les frappe, bien
plus que la chose. Cependant, sans sortir du stade des monorèmes,
on les voit passer de là par transitions à la dénomination
des choses. (2)31, et quand un enfant désigne par le seul mot
tul (all. Stuhl) des idées comme : « je n'ai pas de chaise »,
« ma chaise est cassée ». « mettez-moi sur ma chaise » (3)32, etc.,
il est évident que l'idée de ce vocable correspond pour lui à
l'idée d'un certain objet, seul élément commun à tant de pensées
diverses. De même le Monmon que nous avons cité plus haut
(p. 13) représente bel et bien une personne. En fait, il n'y a pas
de vocabulaire organisé qui ne comprenne des noms de choses
et de personnes à côté des noms de procès. Dès que l'enfant
52arrive à de véritables dirèmes, il est déjà en possession de
substantifs et de verbes virtuels. Ce qui reste vrai, c'est que la
catégorie du verbe, plus près de l'expression spontanée et
correspondant à des impressions plus vives, reste plus longtemps
créatrice. Il n'est pas rare que, dans le langage de l'enfant, à un
substantif sujet de forme conventionnelle s'associe un prédicat
verbal expressif ; soit : Wader dein bitsch (574) = « Wasser
Stein bitsch », « j'ai jeté une pierre dans l'eau ». Nous pouvons
admettre une situation analogue à l'origine de la différenciation
grammaticale du substantif sujet et du verbe prédicat.

Les déterminations qui sont entrées en ligne de compte pour
caractériser le verbe sont principalement des déterminations de
voix, d'aspect, de mode et de temps. La voix concerne le procès
considéré dans ses rapports avec le sujet et ses compléments
substantifs éventuels. La distinction principale est, comme il a
été dit, celle de l'actif et du passif ; mais on se tromperait
grandement si l'on croyait que la grammaire a d'emblée su bien
distinguer ces deux choses que la logique sépare si nettement.
En premier lieu, il faut remarquer que la conception active ou
passive d'une idée verbale dépend en bonne partie de l'imagination
de celui qui la conçoit. Suivant les tendances générales
des esprits, les langues ont une prédilection pour l'une ou
l'autre de ces deux manières de voir les choses. Dans nos
langues, nous exprimons activement une quantité de procès qui
ne sont actifs que par attribution : je tombe, je souffre, je meurs,
j'ai soif, je rêve. L'allemand en disant : es dürstet mich, es träumt
mir
, présente deux de ces procès par un autre angle. En outre il
est évident que l'idée abstraite du verbe est indifférente
aux rapports qui l'unissent à son sujet et à ses divers compléments.
Que Pierre batte Paul ou soit battu par lui, c'est toujours
de coups qu'il s'agit (1)33. La voix du verbe apparaît dans
l'ensemble de l'idée exprimée et en particulier par le rôle
53attribué à chacun des substantifs, sujet ou compléments, qui
accompagnent le verbe. La forme verbale elle-même peut rester
dans une large mesure amphibologique. On le voit en particulier
avec l'infinitif dans une phrase comme : Je l'ai vu battre,
où « battre » équivaudra suivant la circonstance à « battre »
ou à « être battu ». De là vient que le passif s'exprime souvent
par des moyens imparfaits et équivoques (1)34.

L'histoire des langues nous montre aussi qu'une distinction
à peu près correcte des temps logiques : passé, présent, futur,
n'est qu'un produit tardif d'une longue évolution. Toutes les
langues n'y arrivent pas. Ce qui intéresse souvent plus que le
temps, c'est l'aspect, c'est-à-dire les distinctions que l'on fait
dans l'ensemble d'un procès entre son début, sa durée, son
achèvement ou sa totalité : notre imparfait français par exemple,
qui marque l'action en train de se produire à un moment du
passé, implique une notion d'aspect. Certaines langues, comme
le russe, expriment très nettement des nuances d'aspect, et il
n'en est point qui ne présente quelque trace de cette préoccupation.
De toutes les déterminations verbales, les plus exactement
observées sont celles qui ont trait au mode, c'est-à-dire à
l'attitude subjective de celui qui parle : ordre, souhait, supposition,
défense, etc.

A ces déterminations s'en ajoutent souvent d'autres : ce
sont celles qui établissent un accord entre le verbe et son sujet ;
nous voulons parler des personnes, du nombre et parfois aussi
du genre.

Ce phénomène de l'accord mérite une attention spéciale.
En effet, il correspond à l'inhérence psychologique du sujet et du
prédicat de procès. Nous voulons dire par là que, l'idée verbale
(action, état, devenir ou autre) étant vue dans la substance du
54sujet, ces deux idées font corps dans l'imagination. Par exemple,
si je parle d'un enfant qui joue, il m'est impossible de me
représenter cette action indépendamment de l'enfant qui en est
le sujet. Il est par conséquent naturel que le sujet et le verbe
possèdent une détermination commune, ou même que l'on
rappelle à l'occasion du prédicat l'idée du sujet sous une forme
ou sous une autre. C'est là le type idéal de l'accord tel qu'il
est réalisé dans les langues bantoues, où tout ce qui est inhérent
à un substantif s'accompagne du même préfixe de catégorie
(voir p. 47) ; par exemple : ba-kazana ba-enda (1)35, ce qu'on
peut traduire à peu près par « les jeunes filles elles vont ».
Nous connaissons trop peu les origines de la flexion du verbe
indo-européen pour pouvoir affirmer que le mécanisme de son
accord ait une origine semblable. Cet accord porte sur la
personne et sur le nombre. Quelle que soit l'étymologie des
formes qu'il emploie, il s'est organisé parce qu'il répond à
quelque chose dans la pensée.

Le prédicat verbal n'est d'ailleurs pas seul à être inhérent,
ou intrinsèque, comme nous dirons aussi, et à faire plus ou
moins appel à l'accord. C'est encore le cas pour le prédicat
adjectif et pour certains prédicats substantifs dont nous allons
parler.

B. Le prédicat adjectif et la copule

B. Le Prédicat adjectif et la Copule. — La catégorie de
procès est le résultat d'une conception dynamique et pour ainsi
dice dramatique du spectacle que le monde nous offre ; mais la
conception statique, contemplative et plus proprement intellectuelle
n'est pas exclue. L'observation froide est une attitude
moins spontanée que l'émotion sympathique. C'est l'émotion
sympathique qui provoque sans doute la curiosité, mais l'émotion
peut se dissiper et laisser subsister la curiosité. Alors nous
voyons des choses qui ont divers caractères, nous les comparons
entre elles par leurs ressemblances et leurs différences et nous
arrivons à la notion toute statique et intellectuelle de qualité.55

La notion de qualité est déjà impliquée naturellement dans
celle du procès et dans celle de substance. Si nous remarquons
qu'un fruit a mûri, c'est que nous l'avons vu passer du vert au
rouge, de l'acide au sucré ; et si nous le distinguons d'un fruit
d'une autre espèce, c'est que nous remarquons des différences
portant sur la couleur, la consistance, la forme, la dimension,
etc. Mais ce qui est implicite dans les notions substantives et
verbales devient explicite une fois conçu sous l'angle de la
qualité ; l'intelligence analyse la réalité et s'élève dans l'abstraction
pour saisir les éléments constitutifs de la complexité concrète.
La catégorie de qualité correspond donc à une vue moins
intuitive, mais plus claire, de ce que la réalité nous offre par
l'intermédiaire des sens.

Le prédicat de qualité s'exprime quelquefois au moyen
du verbe. On passe sans peine de la notion de procès à celle
d'état. Le latin possède une quantité de verbes comme palleō,
« je suis pâle », vigeō, « je suis vigoureux », horreō, « je suis
épouvanté », etc. qui représentent des manières d'être ; d'autres
langues font un usage beaucoup plus régulier de ce procédé ;
d'autres encore trouvent moyen de faire servir le substantif à
l'expression de la qualité en transposant celle-ci dans le domaine
des entités. Ce sont là autant de sujets sur lesquels il y aura à
revenir. Mais la qualité peut trouver sa forme grammaticale
propre qui est l'adjectif. La plupart des langues ont un adjectif
différencié ou en voie de différenciation (1)36, et, bien que cette
classe de mots soit moins indispensable que le verbe où le
substantif, il n'est pas interdit de la considérer comme un élément
normal et légitimement attendu dans un système grammatical.

Le caractère proprement statique de la catégorie de qualité
la rapproche de l'entité plutôt que du procès, et elle trouvera
naturellement son expression dans une adaptation du substantif
56à cette fonction particulière. Rien de plus simple que de prendre
une idée de chose ou de personne possédant une qualité caractéristique
à un degré éminent pour en faire le symbole de cette
qualité elle-même. Beaucoup de nos façons de parler sont fondées
sur ce procédé. Nous disons, sous forme de comparaison :
Cet homme est un lionC'est un rocherCette femme est une perle,
ou, en assimilant mieux le substantif à ce nouveau rôle :
Les hommes sont moutonsVous êtes enfantsIl est bête, etc. Qu'on
pense aussi à la manière dont nous désignons les couleurs :
Ces rubans sont réséda, orange, citron, etc. L'adjectif n'est donc
selon toute probabilité qu'un substantif plus ou moins modifié
et adapté à ce rôle. De là la parenté et souvent l'identité des
flexions adjective et substantive.

Dans une langue où le substantif a un genre et un nombre,
l'adjectif présente en général les mêmes caractéristiques, seulement,
au lieu de les posséder en propre, il épouse les déterminations
flexionnelles du substantif avec lequel il s'accorde, c'est-à-dire
dans le cas qui nous occupe, celles du sujet : le monde est
grand
, la terre est petite, les hommes sont égaux. M. Meillet a
démontré (1)37 qu'en indo-européen l'accord du substantif et de
son adjectif ne portait que sur la distinction du genre animé et
du genre inanimé ou neutre. Celle que l'on peut faire a l'intérieur
du genre animé entre l'être masculin et l'être féminin
n'apparaît d'abord que dans l'adjectif ; de là elle tend à passer
dans le nom. Ce mouvement qui va de l'adjectif au nom n'est
pas moins caractéristique que le mouvement inverse et marque
bien la tendance à l'accord dans le rapport d'inhérence. La plupart
des langues indo-européennes ont gardé l'accord dans la
mesure où elles ont conservé la flexion ; et la disparition de
celle-ci, qu'on observe en anglais par exemple, peut laisser
subsister l'accord du prédicat sous une autre forme, par le
moyen de la copule : the house is new, the houses are new.57

Cette copule n'est en aucune façon une partie essentielle du
prédicat adjectif. La phrase sans verbe à la manière de l'arabe et
du russe : dom nov, « la maison est neuve », dóma nóvy, « les
maisons sont neuves », cette construction que le latin pratique
encore quand il dit : Ars longa, vīta brevis, « l'art est long, la vie
est courte », est sans doute le type originel de la phrase. Notre
copule a été empruntée au verbe — on verra ailleurs par quelle
voie (voir p. 156) — , et ceci appelle une remarque. En rendant
obligatoire l'emploi d'une copule d'origine et de caractère verbal,
la grammaire attribue au verbe la fonction prédicative exclusivement
à toute autre classe de mots. Cela s'explique par ce que
nous savons déjà du verbe et de la catégorie du procès au point
de vue psychologique. Prédicat par excellence, le verbe devient
dans la copule indice de prédication. Cela rappelle jusqu'à un
certain point ce que nous avons dit sur le substantif seul en
possession de représenter le sujet, et l'on peut faire un rapprochement
entre deux phrases comme : C'est dommage qu'il parte,
et : La maison est neuve. Le ce de la première est un pronom sujet
sans valeur propre, aussi bien que la copule de la seconde est
un verbe vide de sens mais introducteur du véritable prédicat.

C. Le substantif prédicat intrinsèque

C. Le substantif prédicat intrinsèque. — Il y a enfin
une troisième espèce de prédicat intrinsèque, c'est le substantif
quand il apporte une qualification soit individuelle, soit générique.

Une même personne ou une même chose peuvent être vues
de deux manières différentes et porter, pour ainsi dire, deux
noms ; le substantif prédicat, le second nom, apporte avec lui
une qualification nouvelle du sujet, quoique tout aussi individuelle
que celle qui était fournie par le premier nom. Ces sortes de
« prédications » sont réversibles : Jacques est l'aînéL'aîné est
Jacques
. Cela dépend de l'idée que l'on prend comme point de
départ.

Mais un sujet individuel peut aussi avoir comme prédicat
un nom générique par le moyen duquel on l'attribuera a une
catégorie d'êtres : N. est un médecinMon chien est un voleur
58Ce livre est un roman. Enfin un genre peut entrer dans une
classe d'êtres plus générale encore : Un chêne (ou le chêne, nom
d'espèce) est un arbreLes arbres sont des végétaux, etc. L'existence
de substantifs abstraits d'extensions diverses est un produit de
la tendance au classement qui est naturelle à l'intelligence.
L'homme qui nomme des objets les classe que bien que mal,
et beaucoup de ses énoncés se rapporteront à cette subordination
des idées les unes aux autres (1)38. Dans tous les cas nous
avons affaire à des prédicats intrinsèques qui, logiquement, ne
diffèrent pas des prédicats par l'adjectif. En effet dire que « cet
arbre est un chêne » ou que « le chêne est un arbre », c'est
affirmer par des termes simples et appropriés que « cet arbre »
et que « le chêne » ont certaines qualités et propriétés qui
constituent l'idée du « chêne » ou de « l'arbre ».

L'expression grammaticale de ce rapport n'offre naturellement
aucune difficulté et ne soulève aucun nouveau problème.
C'est l'accord et éventuellement la copule qui entreront en ligne
de compte comme pour l'adjectif. Cependant le terme prédicatif
59qui représente une idée substantive sera plus indépendant et
gardera souvent son genre propre (la vache est un ruminant),
parfois même son nombre (les mendiants sont une plaie). Le
champ de l'accord est restreint d'autant.

Le substantif predicatif ne se rencontre pas seulement dans
les phrases qui énoncent une détermination d'espèce ou de
genre, mais, en dehors des cas que nous venons d'étudier, il ne
peut plus être question de prédicats intrinsèques ; c'est le
domaine des prédicats extrinsèques ou de relation. Ce genre de
prédicat est très commun, et le langage des enfants nous en a
déjà fourni des exemples. En effet, dès le début, on voit paraître,
a côté des phrases où le prédicat est verbal, d'autres phrases
qui ont pour prédicat un terme substantif non intrinsèque.
Quand un enfant dit : Papa, lailait (i. 8. 9), pour « Papa, viens
prendre ton lait », le terme qui lui sert de prédicat est un de
ceux qui, dans la langue, appartiennent virtuellement à la catégorie
de l'entité, du substantif, et son idée n'est aucunement
inhérente psychologiquement à celle du sujet. Il s'agit de deux
entités distinctes. Il en est de même dans des énoncés plus
complexes comme : Biderbibi, mama bett (56. 7), « le petit frère
est dans le lit de maman », ou : Bébé col minet (I. 10. 4), « cet
enfant a un col de fourrure ». Dans de telles phrases, sujet et
prédicat sont rapprochés en vertu d'une relation qui n'existe
que dans la pensée du sujet parlant et dont l'expression reste
implicite. Quand nous disons grammaticalement : « le petit
frère est dans le lit de maman », ou « cet enfant a un col de fourrure »,
nous précisons par les moyens plus délicats que la grammaire
et la langue mettent à notre disposition ce qui restait sous-entendu
dans la phrase asyntaxique de l'enfant.

Comment la langue en vient-elle à exprimer des prédicats
de relation, ou plutôt — puisque la question génétique est
pour nous secondaire — quels sont les moyens dont elle se
sert à cette fin ? Voilà ce qui sera dit plus facilement quand il
aura été question des compléments de relation. Le lecteur nous
permettra donc de passer maintenant à l'examen de ce qui
concerne le rapport Principal Complément. De là nous reviendrons
60tout naturellement au prédicat de relation laissé pour le
moment en souffrance.

§ 4. Le complément intrinsèque

Une grande différence entre le groupe Sujet : Prédicat et le
groupe Prédicat Complément consiste, au point de vue grammatical,
en ceci que le sujet est nécessairement un substantif tandis
que le principal peut appartenir à n'importe quelle catégorie.
En effet, toute idée, quelle que soit sa nature : substance, procès,
qualité ou autre chose, est susceptible d'être déterminée plus
exactement par l'appoint d'une autre idée. Cette propriété logique
des idées est indépendante des cadres sur lesquels repose la
distinction des classes de mots. Nous n'avons donc aucune
question à nous poser relativement à la nature grammaticale du
principal. Par contre, en traitant du complément, nous aurons à
constater que sa nature grammaticale est déterminée par celle
du terme superordonné, et qu'un verbe, par exemple, appelle
une autre sorte de complément qu'un substantif.

Il sera question d'abord des compléments intrinsèques, et
nous commencerons par nous demander quel doit être celui du
substantif.

Il semblerait à première vue que tout ce qui peut être prédicat
d'un substantif pût aussi éventuellement lui servir de complément ;
l'identité du rapport logique dans les deux cas semble
autoriser cette idée. Nous nous attendrons donc à trouver
parmi les compléments intrinsèques du substantif des idées de
procès, de qualité et d'entité, c'est-à-dire des verbes, des adjectifs
et des substantifs sous une forme grammaticale appropriée.

Cela n'est pas faux, mais cela comporte cependant deux
importantes restrictions.

D'abord il faut constater qu'il y a une contradiction logique
entre le groupe Principal Complément et la catégorie du procès.
En effet, par principe, ce groupe représente une détermination
d'idée et suppose une conception statique des choses. Or le
procès, c'est essentiellement le passager, l'instable. Une détermination
61d'idée ne saurait avoir ni un mode ni un temps comme
un prédicat verbal. Elle correspond à un état de choses donné,
ou du moins considéré comme donné, dans le moment où il
sert à la formation du concept. Par cette fonction même cette
détermination est assimilée à la qualité, et la forme verbale qui
servira de complément intrinsèque adoptera pour jouer ce rôle
quelque chose de l'habitus grammatical de l'adjectif. Ce sera le
participe, qui pour le moment est en dehors de notre examen.

Le substantif non plus n'assume pas la fonction de déterminant
aussi facilement que celle de prédicat. Il est aisé de voir
pourquoi. Parler d'un arbre chêne ou d'un chêne arbre, c'est une
absurdité au point de vue logique parce que le terme plus
restreint suffit, et qu'il est.suffisamment clair de dire un chêne
tout court. La détermination d'un substantif par un autre ne se
comprend que lorsqu'il s'agit de deux désignations abstraites
qui se croisent sur un même être parce que cet être cumule
les caractéristiques de l'une et de l'autre espèce. C'est ainsi
qu'on parle d'un wagon-restaurant, d'un thé-vente ou d'une pêche-abricot.
Cependant, si ces deux termes sont d'étendue logique à
peu près équivalente, ils se tiendront en équilibre, et aucun des
deux ne se subordonnera vraiment à l'autre. De tels ensembles
nous font en français plutôt l'effet d'une sorte de composés
coordinatifs (voir p. 22), Si, au contraire, l'un des deux termes
est plus étendu et plus abstrait, il tendra a prendre, par le fait
même, le rôle et le caractère d'un adjectif ; exemple : un homme-serpent,
serpent représente l'idée générale de la souplesse.

Est-ce à dire que nous ne trouverons nulle part de substantif
accompagnant un autre substantif pour le déterminer ? Non,
sans doute. Sans parler de l'apposition explicative, qui est un
« complément prédicatif » (voir pp. 149 sv.) et dont nous
n'avons pas à tenir compte ici, nous devons nous souvenir de
toutes les expressions comme flūmen Rhodanus, urbs Rōma,
Ennius poēta, mot à mot : « le fleuve Rhône », « la ville Rome »,
« le poète Ennius », expressions que nous donnons en latin,
mais dont les correspondants dans d'autres idiomes, en français
par exemple, sont connus. Il s'agit ici d'un appoint d'intelligibilité
62que le nom d'espèce ajoute au nom propre individuel
en se combinant avec lui. Le nom propre, en effet, a plus besoin
qu'un autre de ce complément ; plus l'idée énoncée est particulière,
plus il convient de la situer et d'amener par degrés le sujet
entendant à porter sa pensée dans une bonne direction. On peut
rattacher au même principe tous les usages concernant les titres
dont les noms de personnes doivent être accompagnés. Abstraction
faite de ce que ces formules ont de stéréotypé et des
valeurs de politesse qui s'y attachent, le principe est le même :
monsieur Dupont, sœur Philomène, le comte Kostia, etc., etc. Quant
aux composés allemands comme Eichenbaum, Apfelbaum,
Pappelbaum, ils répondent au besoin d'une terminologie de
classement, ils se rattachent au principe de la dérivation en
même temps qu'ils font penser à la tendance générale de ranger
les substantifs par séries homogènes et d'accompagner chacun
d'eux d'une particule ou d'un petit mot générique. Le chinois
dit en comptant non pas « deux dames », mais deux personnes
dames
, non pas « deux ânes », mais deux têtes ânes, etc. Mais
tout ceci est spécial ou secondaire ; il n'en subsiste pas moins,
pour les raisons logiques développées plus haut, que le substantif
ne saurait être le complément intrinsèque normal et usuel
d'un autre substantif.

Comme nous avons déjà éliminé le verbe de ce rôle, il ne
reste plus que l'adjectif auquel nous puissions l'attribuer directement
et de plein droit. En effet exprimant la qualité, il représente
cela même par quoi les êtres se définissent et se différencient
les uns des autres.

Les formes grammaticales de l'adjectif complément ne sont
pas, en principe, si nous en croyons le témoignage des langues
indo-européennes, différentes de celles de l'adjectif prédicatif.
C'est le même accord (auquel s'ajoutera nécessairement l'accord
en cas), et, dans certaines langues à copule comme notre français,
le groupe Sujet : Prédicat ne diffère du groupe Principal
Complément
que par la présence de cet outil de liaison : La vie est
courte
la vie courte. Il est vrai que d'autres langues ont introduit
ultérieurement une différenciation dans la construction et
63la flexion de l'adjectif complément ; tels sont le russe, l'allemand,
le grec (1)39. Il y aurait à remarquer ici un trait commun à
ces diverses langues : elles nous montrent toutes trois, chacune
à leur façon, un accord plus complet, plus appuyé pour ainsi
dire, et, en cas de disparition de la flexion, plus longtemps
conservé pour l'adjectif complémentaire que pour le prédicatif.
L'anglais, qui n'a plus de déclinaison du tout, rachète ce déficit
en rattachant étroitement l'adjectif au substantif par l'antéposition ;
c'est-à-dire que l'anglais fait une construction synthétique :
the black horse.

Ce qui sert de complément intrinsèque au verbe, c'est
l'adverbe. Cette classe de mots joue à son égard le même rôle
que l'adjectif à l'égard du substantif, et la manière n'est pas autre
chose que la qualité du procès. Ainsi l'idée générale du procès
courir se subdivise en plusieurs idées plus spéciales par l'appoint
de déterminations comme : lentement, rapidement, vivement, habilement,
gauchement, lourdement, légèrement, etc. La parité du
rapport se montre quand on remplace ce verbe par un substantif
la course et qu'on voit apparaître autant de déterminations
adjectives correspondantes : course lente, rapide, vive, habile, etc.

L'adjectif et l'adverbe à leur tour sont également déterminés
par des adverbes qui, le plus souvent identiques quant à la
forme grammaticale, diffèrent cependant logiquement des
adverbes de verbes par le fait qu'ils n'expriment guère que
des spécifications de degré : très, peu, assez, trop, extrêmement,
médiocrement, nullement, extraordinairement. S'il arrive parfois
que l'adverbe de l'adjectif exprime quelque chose de plus que
le simple degré comme dans : naïvement ridicule ou : délicieusement
naïf
, c'est qu'une idée de procès flotte de quelque façon dans
la pensée (« qui se rend ridicule avec naïveté », « naïveté qui
produit une impression délicieuse »). Les multiples variations
que la parole et la langue brodent sur l'instrument grammatical
ne doivent pas nous empêcher d'en envisager les aspects les
plus constants et les plus normatifs.64

Certaines langues ont des formations adverbiales particulières ;
l'adverbe est alors dérivé de l'adjectif ; qu'on pense aux
adverbes qualificatifs du français, du latin, du grec. Ailleurs,
comme en allemand, l'adverbe se confond avec l'adjectif invariable.
Quel que soit le système, il y a toujours place pour des
formes irrégulières et pour des particules ou locutions adverbiales
de formes quelconques et d'étymologies variées ; ainsi
en français : vite, soudain, aussitôt, tout à coup, en hâte, etc. Peu
importe d'où vient le mot, pourvu qu'il soit bien spécialisé
dans son rôle.

Une tendance fâcheuse a toujours poussé les grammairiens
à faire entrer dans cette classe de l'adverbe un peu tout ce dont
on ne sait pas que faire, c'est-à-dire tout ce qui n'est ni préposition,
ni conjonction, ni interjection. C'est ainsi que le mot
oui, qui est une phrase à lui tout seul et qui n'a jamais servi de
complément à rien, se voit parfois qualifié d'adverbe. Une
classe de mots invariables et que ne caractérise aucune morphologie
particulière souffre ce traitement désinvolte mieux qu'une
autre ; mais cela n'est pas une excuse. Cependant les grammairiens
qui se sont fait une conception par trop large de l'adverbe
peuvent faire valoir aussi certaines circonstances atténuantes
et exciper de leur bonne foi dans bien des cas. Il faut
avouer que de l'adverbe proprement dit on passe par degrés
insensibles à ce qui n'est plus l'adverbe, et que les limites
sont difficiles à établir. Le français nous le fait voir clairement.
Ainsi il est difficile de ne pas parler d'adverbes de lieu et de
temps : loin (latin longē), immédiatement se rattachent bien à
cette classe. D'autre part, en réfléchissant, on verra que, si ces
notions spatiales et temporelles sont assimilées à des manières,
à des qualités de procès, c'est par une sorte de figure, par une
de ces transpositions dont nous aurons à parler plus loin. En
outre, et pour cette raison même, la plupart des « adverbes »
de cet ordre sont les synonymes de compléments de relation :
dans le lointain, à cet instant, et beaucoup d'entre eux se rattachent
à ce genre de construction par une étymologie qui est
loin d'être toujours effacée, ainsi : longtemps, partout, au-dessus,
65sur l'heure, etc. Devant des particules adverbiales de même
valeur comme : hier, ici, demain on pourrait aussi bien parler
de « pronoms locatifs et temporels » que d'adverbes. Une confusion
analogue s'établit du côté des adverbes indiquant la mesure :
beaucoup et autant sont de véritables pronoms quantitatifs, et dans
la phrase : Il lit beaucoup, par exemple, beaucoup est le complément
direct bien plus que l'adverbe de il lit.

Entre l'adverbe et la conjonction la transition est tout aussi
bien ménagée. Notre mot aussi avec ses divers sens nous en fournit
la démonstration. Dans : aussi grand, c'est un pur adverbe ;
dans : Il lit aussi (ou également), il n'indique pas la manière de lire,
mais plutôt un rapport de coordination entre l'affirmation totale :
Il lit et une autre affirmation précédente (par exemple : Il se
promène
) ; enfin dans : Aussi il lit, cette particule avec son sens
consécutif sert à établir un lien logique entre deux pensées
successives. Nous sommes donc dans le domaine de la conjonction.
Le latin magis devenu mais a suivi la même voie, et la
langue est pleine d'éléments dits adverbiaux qui en réalité
sont plus ou moins conjonctionnels. Il y aurait d'autres remarques
analogues à faire, et quelques-uns des points ici touchés
seront repris. Ce qui vient d'être dit suffira pour faire voir
que la classe de l'adverbe est difficile à délimiter. Cette difficulté
ne doit pas empêcher le grammairien de distinguer les
divers rôles des mots et de classer cet ensemble hétéroclite du
mieux possible. Nous n'avons pas à faire ici ce travail, dont les
données d'ailleurs varient d'une langue à l'autre ; mais puisque
nous parlions d'adverbes, il nous était impossible de ne pas
faire remarquer combien ce terme, dans l'acception généralement
admise, est ambigu.

§ 5. Le complément extrinsèque ou de relation (1)40

Toute idée, à quelque catégorie qu'elle appartienne, peut être
66déterminée par sa relation avec une idée extérieure à elle qui
sera nécessairement une idée d'entité. Nous avons déjà parlé du
substantif ayant un prédicat substantif : Bébé est dans son lit.
Ce prédicat peut devenir un déterminatif : le bébé dans le lit,
mais on déterminera de même par une idée d'entité un adjectif :
utile aux hommes ou un verbe : travailler pour les pauvres ou un
adverbe : habilement pour un enfant.

Ceci pose au point de vue de la logique et de la psychologie
la grande question de la relation. Si nous percevons dans le
monde qui nous entoure des entités distinctes, si nous les isolons
dans notre pensée pour les considérer comme des êtres en soi,
nous ne brisons pas pour cela les liens qui les unissent dans la
trame des phénomènes. Malgré nous, ils restent unis dans un
milieu commun, qui est celui de notre perception ; c'est le
même temps, le même espace et le même enchaînement continu
des causes et des effets. L'inhérence, sans laquelle il n'y a pas
d'unité logique possible, existe non dans les termes eux-mêmes,
mais dans leur milieu. C'est de cela que nous prenons conscience
quand nous concevons entre eux des rapports selon des catégories
de la pensée qu'il n'y a pas lieu d'étudier ici. Nous
remarquons seulement que la relation va toujours d'entité à
entité, et que, si on peut poser des relations dont le premier
terme est un procès, une qualité ou une manière, ces idées ne
représentent jamais qu'un intermédiaire logique entre leur
substantif complément et un substantif dont ils dépendent plus
ou moins immédiatement : travailler pour les pauvres servira par
exemple à dire : Cette jeune fille travaillepour les pauvres,
utile aux hommes sera employé dans : un animal utile aux
hommes
, etc.

Il n'y a que le rapport de comparaison qui échappe à cette
loi et qui rapproche des termes non substantifs. Cela a des
raisons dont la logique pourra aisément rendre compte. Ce
rapport n'est pas situé comme les autres dans le trame des
phénomènes. Il n'existe que par un rapprochement voulu dans
l'esprit, et il s'applique à tout couple de termes coordonnés
auxquels une appréciation de degré peut être appliquée. Il n'y
67a donc rien qui empêche de l'établir entre deux qualités, deux
procès, deux manières : Une table est plus longue que large
On admire un tel plus qu'on ne le respecteIl travaille aussi vite que
bien
. Il faut même dire que l'entité n'est susceptible d'aucune
mesure si l'on fait abstraction de ses qualités et autres déterminations ;
ce sera donc toujours par l'intermédiaire de ces
déterminations qu'il deviendra terme de comparaison : un
homme plus ou moins que Paul
ne veut rien dire si l'on ne fait pas
intervenir une idée adjective comme grand, fort, sage, etc. Ceci
soit dit pour montrer ce que la relation de comparaison a de
très particulier. Il convient de lui réserver une place à part dans
l'ensemble des institutions grammaticales. Mais cette place n'est
pas si grande que nous ne puissions négliger cette sorte de rapport.
Nous en revenons donc au complément de relation qui
unit deux idées substantives avec ou sans l'intermédiaire d'une
détermination auxiliaire.

Ce qui caractérise la relation vue par notre imagination,
c'est qu'elle nous est donnée avec les deux termes qu'elle
unit, mais que, l'un ou l'autre de ces termes ou tous les deux
venant à manquer, il ne subsiste plus rien d'elle. Et pourtant
la relation n'est point dans les entités ; elle n'a pas de corps
propre non plus, elle est une forme que revêtent les objets
réels dans leur simultanéité ou leur succession par groupes et
qui s'évanouit avec ces groupes eux-mêmes.

Le procédé le plus simple d'exprimer la relation, celui qui
répond entièrement à son caractère et le seul que connaisse le
langage enfantin ainsi que tout langage « primitif », c'est celui
qui consiste à juxtaposer tout simplement les deux termes, le
déterminé et le déterminant, en laissant à l'intuition le soin de
deviner le genre de relation qui les unit. Nous avons vu : canne
Jean
, col minet, etc. Ce procédé est parfaitement suffisant dans
un grand nombre de cas. Nous interpréterions des composés
allemands comme Apfelbaum, Windmühle, Kaffeemühle, etc.,
sans aucune peine, même dans le cas où ils se présenteraient à
nous comme des termes inconnus, entièrement nouveaux.
Dans la plupart des langues il y a des groupements syntaxiques
68consacrés qui n'ont pas d'autre principe. Outre ces composés
l'allemand en fait d'autres d'un type différent avec les noms
de quantité et de mesure : ein Stück Brot, ein Fass Bier, etc.
L'anglais ne connaît que les composés du premier type et il en
use abondamment : a gold watch, a prayer book, a cross point design.
Le vieux français disait : la cort le roi, « la cour du roi », li sans
saint Basilie
, « le sang de saint Basile ». Nous disons encore le
ministère Clemenceau
, la rue Voltaire, etc. Dans tous les cas il
y a une règle d'ordonnance qui nous permet de distinguer le
principal du complément, en outre l'usage nous indique aussi
parfois d'avance de quelle sorte de relation il s'agit (par exemple
en allemand ein Fass Bier est une forme propre à l'expression
de la mesure) ; mais en dernière analyse ce sont des idées
de relation implicitement contenues dans les substantifs qui
assurent la compréhension. En effet, nos idées substantives ne
sont pas des entités logiques fermées et nues ; elles comprennent
une quantité d'idées annexes que leur simple rapprochement
suffit à faire surgir. Ainsi, pour prendre un exemple schématique,
si je détermine l'idée d'un oiseau par celle d'un arbre,
on suppose immédiatement qu'il s'agit d'un oiseau qui est
sur cet arbre. De même en entendant les mots Kaffeemühle
et Windmühle on n'aurait pas l'idée qu'on pût parler d'un
moulin mû par le café ou servant à broyer du vent, tandis
que les combinaisons d'idées contraires sont toutes naturelles.

Ces rapports implicites joueront un rôle plus grand encore
si le terme principal est un adjectif ou un verbe. En effet,
ces termes ne sont que des intermédiaires logiques entre un
substantif dont ils dépendent et le substantif qui dépend d'eux.
Nécessairement cet intermédiaire, qui exprime une qualité ou
un procès, spécifie déjà dans une certaine mesure lesquels
parmi les rapports possibles de l'entité superordonnée entrent
plus spécialement en ligne de compte. Une notion abstraite de
qualité ou de procès sera en général plus près de la notion
de relation que celle plus concrète de l'entité. Ainsi l'adjectif
content appelle naturellement une idée de cause, l'idée de
travailler fait attendre la mention d'une fin, d'un résultat à
69obtenir, avec manger s'associe la notion d'une certaine nourriture,
l'adjectif contraire veut un terme de comparaison, etc.
En français l'adjectif ne paraît jamais qu'avec un complément
substantif introduit par une préposition ; mais le complément
non prépositionnel est théoriquement possible, il se rencontre
en allemand et en anglais : tausend Taler wert, worth a thousand
crowns
. Dans toutes nos langues il est fréquent avec le verbe.
Nous disons : peindre un tableau, acheter un habit, peser cinquante
kilos
, parcourir un chemin, parler littérature, je viendrai lundi, cela
sent le goudron
, etc., etc. Malgré la diversité des relations logiques
que représentent ces divers groupes nous n'y trouvons
aucune ambiguïté.

Cependant, si la juxtaposition suffit souvent, elle est loin
de répondre à tous les besoins et de suffire dans tous les cas.
La langue a donc créé des procédés et des outils spéciaux pour
l'expression de la relation. Parallèlement au développement des
formes grammaticales adaptées à l'expression des rapports
intrinsèques, on a vu se développer d'autres formes correspondant
à cette autre espèce de rapports.

Il n'est pas difficile de savoir, notons-le bien, comment la
langue a pu exprimer les diverses relations considérées en elles-mêmes.
Bien que celles-ci ne correspondent à aucune représentation
autonome, l'homme peut trouver facilement des symboles
propres à revêtir leurs idées. Il trouve sans peine des noms
pour une quantité d'autres abstractions qui sont tout aussi loin
de la représentation sensible. Pour cela il a recours à l'expression
figurée, métaphorique de préférence. Il y a des analogies qui
parlent à l'intuition et qui sont aussi claires que pourrait l'être
une expression plus directe. Les relations spatiales en particulier
sont tout près de la réalité matérielle. Ce qui est en haut, c'est
la tête ; ce qui est en bas, le pied ; les côtés sont les ailes ou les
flancs par exemple, et l'intérieur ce sera le cœur ou les entrailles.
Des relations spatiales on passe à celles du temps par l'intermédiaire
de la notion de mouvement ; devant et derrière se
confondent avec avant et après. De là il n'est pas difficile
d'aboutir à l'expression de la cause et de l'effet, lesquels
70d'ailleurs auront bien d'autres symboles : le père, l'enfant, la
racine
, la source, le fruit, etc. Ce ne sont là de rapides allusions
qui effleurent à peine un grand sujet. En fait de moyens pour
exprimer les relations les plus diverses l'esprit humain n'a que
l'embarras du choix.

Mais on peut se demander, et c'est une tout autre question,
comment la langue a organisé un instrument syntagmatique
propre à exprimer le rapport de relation en général. Ce rapport
ne pouvant en aucune façon être ramené au rapport intrinsèque,
la grammaire, pour en avoir une expression spécifique, est
obligée de faire quelque chose d'entièrement différent ; comme
il s'agit d'un autre principe logique, il faudra d'autres principes
grammaticaux.

Spéculons d'abord sur des possibilités théoriques. Admettons
un terme exprimant la relation et interposé entre le principal et
le complément. Soit la formule : A-b-C ce terme intermédiaire b
aura nécessairement avec A ou avec C, ou parfois avec A et
avec C un simple rapport de juxtaposition. En effet, s'il y avait
un passage de l'un à l'autre sans rupture du rapport intrinsèque
les termes extrêmes, A et Cne seraient plus vraiment extérieurs.
On peut illustrer cela par un exemple schématique. Soit
un premier terme A que nous supposerons être un verbe
signifiant marcher. On pourrait prendre un adjectif ou, en
remontant jusqu'au point de départ du rapport extrinsèque, un
substantif, mais le verbe se prête mieux à la démonstration.
Soit encore son complément, de lieu par exemple, ce sera un
second terme C signifiant, si l'on veut, la forêt. Soit enfin, entre
les deux, le terme de relation b exprimant l'idée de l'intérieur.

Ce b pourra être le complément intrinsèque de A, ce que
nous représenterions par un adverbe, d'où la formule :

1) Il marche intérieurement / la forêt, (1)4171

Il peut être aussi complément intrinsèque de B, ce qui fera
de lui pour nous un adjectif accordé avec forêt, soit :

2) Il marche / forêt intérieure.

Enfin il est possible également qu'il soit extérieur à l'un et à
l'autre, et nous représenterons cela par un substantif :

3) Il marche / intérieur / forêt.

Nous avons marqué dans ces formules par des barres verticales
les ruptures d'accord, les contacts de pure juxtaposition.

Si nous consultons l'étymologie de nos prépositions françaises,
sans remonter au delà du latin, on en trouvera qui se
rattachent à chacun de ces trois types, autant qu'ils peuvent se
réaliser dans une langue déjà munie de la flexion casuelle : II
marche dans la forêt
(dans = dē intus adverbe) — Il se promène
pendant la nuit
(latin : nocte pendente, c'est-à-dire : « la nuit étant
pendante ») — Il habite chez son frère (chez = casa « la maison »).
Il ne serait pas difficile de trouver ailleurs des analogies plus
parfaites à ces trois types théoriques, où les données du problème
sont ramenées à leur squelette logique.

Si nous observons les langues indo-européennes, nous
voyons que, partant de là, deux procédés grammaticaux ont été
créés successivement : la flexion casuelle et la préposition.

Parlons d'abord de la flexion casuelle. Ses origines sont
obscures ; elle est le résultat d'une évolution dont nous ne
connaissons que l'aboutissement et où des éléments d'origines
assez diverses ont été amalgamés. Cependant personne ne nie
que, dans la formation de la plupart des cas, la combinaison du
thème substantif avec des particules de relation postposées n'ait
joué un grand rôle. La création de formes casuelles par cette
voie est un fait qu'on observe historiquement dans d'autres
langues. C'est le seul procédé qui puisse donner naissance à un
jeu de formes exprimant les diverses relations, même si ce jeu
72devait englober quelques formes d'origine différente. Or ces
formes hétérogènes sont nécessairement des emprunts à la
syntaxe par juxtaposition pure et à l'expression implicite des
relations (1)42.

Le premier caractère de la flexion, c'est qu'elle exprime la
relation du substantif avec le terme dont il dépend en fonction
même de l'idée substantive. Les deux notions, celle de relation
et celle d'entité, sont ici aussi étroitement unies en un tout
dans la pensée qu'elles le sont dans la forme. Un substantif au
génitif ou au datif exprime une certaine idée de chose ou de
personne, mais seulement en tant qu'elle est dans une certaine
fonction ; c'est une pierre préparée, qui vaut non seulement par
sa matière, mais aussi par sa forme, et qui ne peut occuper
qu'une place déterminée dans l'édifice à construire. Le mot
français livre (ou le livre) n'est qu'une idée ; mais en latin
librō, librī ou librum, qui signifient la même chose, appellent
certains rapports et ne se conçoivent pas en dehors des termes
principaux dont ils sont les compléments et avec lesquels ils
entrent dans la relation voulue : similis librō, fīnis librī, emō
librum
, « semblable au livre, la fin du livre, j'achète le
livre ». La grammaire qui use de ces formes est en possession
d'un instrument aussi bien adapté à l'expression du complément
de relation que le verbe personnel peut l'être à celle du
prédicat, ou l'adjectif à celle du complément d'inhérence.

Mais la flexion casuelle a un autre caractère encore et qui
est plus important. C'est le caractère propre à toute flexion.
73Contrairement à ce qu'on serait peut-être tenté de penser, l'aspect
morphologique de ce phénomène est secondaire en comparaison
de son aspect purement intellectuel. Le propre de
toute flexion, c'est de n'exprimer qu'un nombre limité de déterminations
parmi lesquelles le mot fléchi doit choisir, et dans
lesquelles on fait rentrer de gré ou de force toutes les déterminations
possibles. Un jeu restreint de cas prévus doit suffire
à tout. L'indo-européen en comptait huit et ce nombre a été
constamment réduit au cours de l'évolution ultérieure. Ailleurs
on trouve des systèmes plus riches ; les langues caucasiennes
en particulier en comptent jusqu'à vingt. Mais quel que soit le
nombre de ces cas prévus, dans une langue qui possède un
système flexionnel du substantif, tout mot de cette classe doit,
pour figurer dans la phrase, adopter l'une ou l'autre des déterminations
casuelles admises.

C'est là la faiblesse du système. Il est bien certain que, même
si la langue dispose d'un jeu de distinctions relativement riche,
ce jeu ne recouvrira que d'une façon bien imparfaite l'infinie
variété des relations possibles. Le procédé flexionnel a donc des
limites. Il arrive généralement qu'un certain nombre de cas ont
des significations précises et marquent effectivement la relation
spéciale qu'on veut exprimer : il y en aura un pour l'agent, un
pour l'instrument, un pour le lieu, etc. ; mais d'autres cas auront
des valeurs beaucoup moins nettes. Ils marqueront une idée
générale d'appartenance, de direction vers, de dépendance, ou
même une pure idée de relation sans nuance particulière. Ce sont
ces cas-là qui accapareront tout ce qui n'entre pas dans les cadres
trop précis des autres. A eux reviendra le rôle de traduire, soit
après le substantif lui-même, soit après les adjectifs et les verbes
intermédiaires, tous les rapports plus ou moins implicites.

Ce qui a été dit sur la possibilité d'exprimer un bon nombre
de relations avec l'instrument fruste de la juxtaposition, peut,
à plus forte raison, être répété à propos de ce procédé déjà plus
parfait, puisqu'il permet un certain nombre de distinctions.
C'est ainsi que l'idée du verbe latin cavere « veiller, être sur
ses gardes », n'admet guère que deux attitudes du sujet
74relativement à un objet possible. La différence du datif et de
l'accusatif suffira donc à spécifier de laquelle on entend parler
dans chaque occasion, quelles que soient d'ailleurs les autres
valeurs possibles de ces deux cas : cave canem « prends garde
au chien », cave canī. « veille sur le chien ». Ne voit-on pas
d'ailleurs un seul cas jouer sans ambiguïté deux rôles différents
parfaitement différenciés par la seule vertu du contexte et des
idées auxquelles il est appliqué ? Qu'on pense au génitif objectif
et subjectif du latin, aux deux sens possibles du groupe
amor patris « l'amour qu'un père éprouve » et « l'amour qu'on
éprouve pour un père »; qu'on pense au double datif de la
même langue ou à une construction comme celle du grec :
toîs Argeíois heortē ên têi Hērāi, « il y avait pour les Argiens = les
Argiens célébraient une fête en l'honneur de Héra ». Qui pourrait
imaginer que la déesse Héra célébrerait une fête en l'honneur
des Argiens ? C'est pourtant ce qu'on pourrait faire dire à cette
phrase en s'en tenant à la seule grammaire. Tout ceci montre
une fois de plus le rôle que jouent les idées de relation impliquées
dans les termes que l'on rapproche, et cela permet de
comprendre que le petit nombre des différenciations casuelles
puisse suffire dans la plupart des cas.

Et pourtant cet instrument de la flexion, qui est souvent
suffisant, ne l'est pas toujours, et les sujets parlants se sont
naturellement mis en quête des moyens propres à préciser dans
la phrase l'expression de certaines relations. De cette tendance
est née la préposition, et dans les langues indo-européennes on
assiste au développement progressif de ce nouveau procédé.
Comme il y vient suppléer aux insuffisances de l'instrument
flexionnel, il suppose d'abord cet instrument existant, et il agit
en se combinant avec lui ; c'est ce que l'on voit en grec, en
latin, en allemand, etc. Mais la comparaison même de ces langues
qui représentent comme des étapes diverses dans l'évolution
normale du procédé, fait voir que la préposition en suppléant
à l'emploi des cas, tend à diminuer leur importance, à les rendre
inutiles et inopérants au fur et à mesure qu'elle se développe
elle-même, et finalement à les éliminer peu à peu pour aboutir
75à un état où la préposition subsiste seule comme en français ou
en anglais. L'histoire de chacune de ces langues montre d'ailleurs
cette évolution. Pour le moment, nous avons à examiner
l'emploi de la préposition en lui-même et non dans sa combinaison
avec un autre procédé. Nous le prenons donc tel qu'il
s'offre par exemple en français.

Qu'on appelle la préposition « mot » ou « particule », elle
ne fait partie intégrante d'aucun mot, et — c'est ce qui la distingue
de la désinence casuelle — elle peut se détacher dans la
chaîne de la phrase sans que ce détachement nuise aux unités
que lui sont extérieures. Si dans la phrase : Il est sur le banc
j'isole la préposition sur, il me reste d'une part il est, forme
verbale, d'autre part le banc, substantif. C'est ainsi que la classe
des prépositions se coordonne aux autres classes de mots. Une
langue peut avoir autant de prépositions qu'on voudra, l'usage
en adopte autant que la pratique en demande pour exprimer
les diverses relations avec leurs diverses nuances. Ces prépositions
s'interposent entre le terme principal substantif, verbe
ou adjectif et son complément de relation (1)43. Nous disons :
un homme sans couragebon pour les animauxgrimper sur
un arbre
, et la grammaire possède dans ces particules un
instrument infiniment plus riche et plus précis que les formes
casuelles.

Il ne faudrait pas croire cependant que l'emploi de la préposition
soit un phénomène aussi simple que nous avons l'air
de le dire. En réalité une langue qui use de la préposition
n'échappe pas plus qu'une autre à la tendance naturelle d'exprimer
implicitement ce qui peut être implicite. Ce que nous avons
76vu à propos des formes casuelles se répète ici. Il y a des prépositions
qui représentent clairement une relation précise ; soit en
français : parmi, derrière, contre. Ces prépositions ont un sens
bien à elles comme n'importe quel mot de la langue. On peut
les appeler fortes. Mais il y a aussi des prépositions faibles, et
entre ces deux types s'étend toute une échelle graduée comprenant
des cas de transition. Une préposition faible est une préposition
peu significative en elle-même, qui n'indique généralement
que la relation pure ou une certaine nuance de relation.
Ces prépositions sont susceptibles de revêtir des valeurs assez
diverses. Cela dépend des mots auxquels elles sont jointes, et
elles empruntent à leur entourage la plus grande partie de leur
valeur. Elles relient les mots qui pourraient à la rigueur se joindre
sans elles, et en fait elles n'expriment souvent que ce qu'exprimeraient
des cas à valeur imprécise et pas beaucoup plus
qu'une simple juxtaposition. Les prépositions les plus faibles
en français sont de, à et en. Nous disons : Il est âgé de dix ans
en usant d'un de qui est plutôt un indice grammatical de relation
que l'expression d'une idée. Le latin se sert ici de l'accusatif :
Nātus est decem annōs, et l'anglais juxtapose : He is ten years old.
Dans une langue qui n'a point de cas, la juxtaposition s'oppose
aux diverses prépositions comme le plus implicite de tous les
procédés de liaison, et il ne serait pas abusif de l'appeler préposition
zéro
, la plus faible de toutes. Là où il y a des cas, c'est à
l'un ou plusieurs d'entre eux qu'échoit ce rôle, et ces langues
ne présenteront pas des prépositions aussi faibles que celles
qu'on rencontre par exemple en anglais ou en français (1)44.

Cependant, nous touchons ici à un sujet dont nous ne
faisons qu'indiquer une des faces et qu'il nous faudra reprendre
pour pénétrer plus à fond dans la psychologie de l'expression
77de la relation et dans son mécanisme grammatical. Avant d'entreprendre
cet examen, il convient de parler du prédicat extrinsèque,
afin d'avoir passé en revue tous les cas où la relation
entre en ligne de compte.

§ 6. Le prédicat extrinsèque ou de relation.

Malgré la différence des conditions le prédicat de relation
ne se distingue pas, en ce qui concerne les procédés mis en
œuvre, du complément de même caractère. Le complément et
le prédicat intrinsèque ne sont pas aussi semblables. Nous avons
vu qu'un adjectif, par exemple, ne se comporte pas toujours de
même en ce qui concerne l'accord quand il est prédicat et quand
il qualifie un substantif. Ici au contraire, dans le champ des
langues que nous avons observées, nous rencontrons les mêmes
formes casuelles et les mêmes prépositions. Quelques détails
comme la différence que fait le français en disant : Ce livre est à
Pierre
et : le livre de Pierre peuvent être négligés. Il est plus
important de remarquer que la pure juxtaposition de substantifs
correspond naturellement dans nos langues à l'expression d'un
prédicat d'inhérence (voyez par exemple l'aphorisme italien :
traduttore, traditore) et n'entrera pas en ligne de compte pour un
prédicat de relation.

Avec ou sans le secours d'une copule le complément de
relation casuel ou prépositionnel peut donc dans nos langues
servir de prédicat : Le chien est sous la tableCe livre est pour
vous
— en latin : Liber est Petri, « le livre est à Pierre » — en
russe : Sobáka pod stolóm, « le chien est sous la table ».

Dans tous ces cas, qu'il y ait copule ou non, le prédicat
exprime une pure relation, et la copule elle-même ne marque
que le rapport prédicatif tout nu ; c'est tout au plus si, dans
est sous la table, elle reçoit de la préposition de lieu par contamination
une valeur proprement locative qui la rend synonyme
de « se trouve, est couché ».

Mais il faut considérer aussi le cas où une idée verbale vient
78s'introduire entre le sujet et le terme substantif du prédicat. Il
peut arriver que la préposition elle-même se charge de cette
valeur verbale en développant l'idée de procès qui est impliquée
en elle. Le russe pratique assez volontiers ce procédé : Vídim
vperedí : sléd s dorógi
, « nous regardons devant nous : la trace
(de l'ours) quitte la route », mot à mot : « la trace hors de la
route ». Cependant l'expression d'une idée de procès par la
préposition ne peut être qu'occasionnelle. Normalement c'est au
verbe que revient ce rôle, et c'est lui qui, dans le rapport prédicatif,
sert le plus généralement de lien entre deux substantifs,
exactement comme dans le rapport de principal à complément
un adjectif s'interpose entre les deux termes extrêmes de la
relation. Qu'on pense aux exemples que nous avons donnés
plus haut : un animal utile aux hommesCette jeune fille travaille
pour les pauvres
.

La communauté de fonction de tous ces termes peut se
sentir par des substitutions comme celle qui met une simple
préposition avec la copule à la place d'un verbe : La loi nous
protège
 ; la loi est pour nousLe livre appartient à Pierre ; le livre
est à Pierre
— ou comme celle qui remplace le verbe par un
adjectif ou une simple préposition quand on substitue au
rapport predicatif un rapport de complément : Cet enfant aime
les animaux
 ; un enfant bon pour les animauxCet homme porte
un bâton
 ; un homme avec un bâton.

Il arrivera aussi naturellement qu'un adjectif predicatif serve
d'intermédiaire entre le sujet et le second terme de la relation :
Cet animal est utile aux hommes.

D'une manière générale, le prédicat extrinsèque fait donc
appel aux mêmes procédés que le prédicat d'inhérence en ce qui
concerne la prédication : juxtaposition, copule, verbe ; et aux
mêmes moyens que le complément extrinsèque en ce qui concerne
la relation : forme casuelle et préposition — la juxtaposition
d'un prédicat sans préposition étant réservée.79

§ 7. Transitivité et Rection.

On appelle dans la grammaire traditionnelle « verbe transitif »
tout verbe qui est ordinairement suivi d'un complément
direct comme le sont : prendre, acheter, porter, etc. La transitivité
dans ce sens représente un phénomène d'une certaine importance,
soit à un point de vue théorique : ce sont en effet les
verbes transitifs qui possèdent normalement un passif (1)45, soit
quelquefois à un point de vue pratique plus particulier : qu'on
songe par exemple à l'accord du participe avec le complément
direct en français. Mais quelle que soit l'importance de la transitivité
ainsi définie, il est impossible de ne pas voir qu'elle se
rattache à un cas plus général dont il est difficile de la séparer.
Il y a, comme l'ont fait remarquer ceux qui se sont occupés de
la terminologie scolaire, une quantité de verbes qui ne sont pas
suivis d'un complément direct et qui n'en sont pas moins
étroitement unis à leur « objet » ; exemples : se servir de, aspirer
à
, nuire à, etc. Ces verbes, autant que ceux qui précèdent,
ont besoin de leur complément comme d'une détermination
qui vient achever une idée insuffisante en elle-même. Dans un
cas comme dans l'autre, l'idée représentée par ces mots s'offre à
80l'imagination avec un caractère d'incomplétude
 : c'est un principal
qui est fait pour un complément et qui ne paraît pas avoir
accompli sa fonction s'il n'y aboutit pas. Or, si nous définissons
la transitivité par l'incomplétude de l'idée principale, nous
voyons aussitôt une perspective beaucoup plus vaste s'ouvrir
devant nous. Les verbes transitifs ne seront plus nécessairement
des verbes d'action appelant un objet, dans le sens spécial du
terme ; appartenir à, qui demande un complément désignant le
possesseur, aller à, qui appelle une indication de lieu, seront
transitifs également. Parmi les verbes il faudra compter aussi
tous ceux qui sont faits pour être suivis d'un infinitif avec ou
sans particule comme devoir, vouloir, cesser de, se mettre à et beaucoup
d'autres. Mais pourquoi parler seulement de « verbes »
transitifs ? Il y a des adjectifs transitifs ; si je dis : Cet habit est
bon à jeter
, j'emploie l'adjectif bon dans un sens qui n'a de raison
d'être que par le complément qu'il introduit. D'ailleurs que de
choses dans la langue qui n'ont pas d'autre fonction que d'introduire
ou d'accompagner d'autres choses ? Tout ce qui est
particule, instrument syntagmatique : la copule, les prépositions,
les conjonctions ; tous les éléments formatifs des mots :
préfixes, suffixes, désinences et même les thèmes et les racines,
quand ils n'existent que pour les formes plus pleines. Toutes
ces choses seraient donc « transitives » puisqu'elles sont incomplètes
en elles-mêmes.

Cependant ici une distinction s'impose. Il y a une incomplétude
purement morphologique, qui repose sur l'usage. En
vertu de cette « transitivité » une unité significative ayant une
valeur propre d'idée ou de fonction n'apparaît jamais qu'en
groupement dans quelque synthèse constructive avec d'autres
éléments, complets ou incomplets par eux-mêmes. Traiter de
ces faits en général, de leur raison d'être et de leur place dans
le mécanisme de la langue, ce serait aborder une question relative
à la forme de l'expression grammaticale et par conséquent
étrangère à l'objet de cet essai. A vrai dire, nous sommes ici sur
un terrain intermédiaire comme on va le voir. La transitivité,
phénomène en principe psychique, est une des voies qui
81conduisent à la « transitivité » morphologique (1)46 ; un terme d'une
incomplétude très accusée et consacré comme tel par l'usage,
cesse d'être un mot pour devenir un auxiliaire, une particule,
un outil de grammaire. Mais ce ne sont pas ces conséquences
qui nous intéressent ici : c'est le fait initial, celui qui concerne
les idées, et c'est à lui que nous réserverons le nom transitivité.

Comme il y a deux sortes de compléments il y aura deux
sortes de transitivités. Il y a celle d'inhérence que l'on constate
en particulier dans la copule et dans ce que la grammaire scolaire
appelle les « verbes attributifs » : devenir, sembler, etc. Il est
évident que ces verbes ont un sens incomplet en eux-mêmes et
qu'ils n'ont de raison d'être que par le prédicat d'inhérence
qu'ils rattachent à leur sujet ; exemple : Mon interlocuteur semblait
étonné. Nous aurons à revenir sur ce sujet. Mais il y a aussi
la transitivité de relation, phénomène beaucoup plus général et
plus important, le seul dont nous parlions ici, qui tend à se
manifester partout où un terme principal introduit un complément
extrinsèque au substantif dont il est lui-même complément
ou prédicat. Dans : un animal utile aux hommes, cette jeune fille
travaille pour les pauvres
, l'adjectif utile, le verbe travaille, sont
affectés de transitivité dans la mesure où ils n'expriment plus
une idée autonome achevée en elle-même, mais seulement un
élément de relation entre un animal et les hommes ou entre cette
jeune fille
et les pauvres.

La transitivité de relation ainsi définie tend à l'effacement
progressif des idées intermédiaires ; c'est un fait opposé et
82exactement symétrique à celui de l'expression de la relation par
des moyens de plus en plus explicites et plus précis. Nous
pouvons donc parcourir en arrière le chemin que nous avons
suivi dans les pages précédentes et redire les mêmes choses en
d'autres termes et en les considérant sous un aspect nouveau.
Cependant entre les deux phénomènes : création de moyens
propres à l'expression de la relation et résorption par la transitivité
de ce qui a été créé, il y a une certaine différence. D'un
côté nous avons des innovations grammaticales variées et
successives ; il y a là un effort constructif, et l'évolution ne peut
procéder pour ainsi dire que par étapes. De l'autre côté, c'est
une modification lente du sens des mots qui perdent peu à peu
leur sens concret ; ceci n'entraîne aucune transformation directe
dans les principes constructifs de la phrase et n'a en grammaire
que des conséquences lointaines et peu sensibles. En fait, la
transitivité de relation est un phénomène qui existe à tous les
degrés. C'est une question de dosage.

La préposition est une classe de mots qui est transitive par
définition. Elle n'a pas en effet d'autre fonction que d'exprimer
des idées relationnelles. C'est aussi pourquoi la préposition,
quand elle est bien caractérisée, n'est pas un vrai mot mais
une particule proclitique (1)47 ; c'est là le fait de morphologie
grammaticale auquel il vient d'être fait allusion. Mais dans
cette classe de la préposition on peut ranger des termes plus
ou moins transitifs et, par conséquent aussi, portant plus ou
moins ce caractère proclitique. Il faut partir des expressions
substantives ou autres qui, dans une série d'emboîtements logiques,
se placent entre deux substantifs ou bien entre un verbe
ou un adjectif et leur complément de relation. Elles occupent,
si l'on veut, la place d'une préposition et marquent comme elle
une relation, mais par le moyen de mots correspondant à
certaines idées : Une maison est au centre de la forêtOn agit
conformément à des ordres
, etc. Or, toutes ces expressions peuvent
83devenir de véritables locutions prépositionnelles, c'est-à-dire
prendre dans l'usage une signification transitive : dans le
but de
, du ressort de, à la place de sont des locutions de cette
sorte ; par elles on passe, en suivant une gradation insensible
aux prépositions proprement dites, qui ne sont dans bien des
cas que d'anciennes locutions du même genre (chez = latin
casā, parmi = latin per medium), et on arrive, en continuant à
descendre, aux prépositions faibles qui, ayant peu ou point de
sens par elles-mêmes, appellent plus impérieusement que les
autres le complément. Qui dit contre et avec exprime quelque
chose, et — ce qui est caractéristique — ces prépositions
peuvent aussi être employées adverbialement ; mais de et à ne
représentent souvent rien qu'une particule de liaison.

Cependant la transitivité, comme nous l'avons dit, n'appartient
pas à la préposition seule ; elle peut s'étendre aussi au
verbe ou à. l'adjectif qui est suivi de la préposition ou qui
introduit un complément casuel ou juxtaposé. Parlons d'abord
du verbe. Ici il est assez facile de marquer les degrés. Quelques
verbes ne sont transitifs qu'accidentellement ; tel est le verbe
lire, qui a tantôt un sens plein : Il ne s'ennuie pas, il lit, tantôt
un sens moins complet et semble n'avoir de raison d'être
qu'en fonction du complément introduit : Je viens de lire Jean
Christophe
. D'autres sont ordinairement suivis d'une détermination
d'objet ; on ne dit pas : J'ai acheté tout court pour « j'ai
fait des achats », on dit : J'ai acheté ceci ou cela. Les verbes
comme Faire, mettre, prendre sont essentiellement transitifs.
Parmi ceux qui introduisent un infinitif, il y en a que l'on
compte, non sans raison, parmi les auxiliaires ; c'est reconnaître
leur caractère de terme de liaison et même de formatif. Un
verbe comme avoir (et ses synonymes tenir, porter, etc.),
ne le cède en rien à la préposition. C'est une idée purement
relationnelle qu'il exprime ; et quand on dit : Cet homme a un
chapeau
, tient une canne, porte des gants, la valeur du verbe dans ce
contexte équivaut à celle de avec dans : un homme avec un chapeau,
avec une canne, avec des gants.

Ce que nous exposons là — et ce sont de simples indications
84— au sujet du verbe pourrait être répété au sujet de
l'adjectif predicatif. Avec lui pourtant le phénomène se manifeste
avec moins d'ampleur. Cela tient sans doute à ce que la catégorie
de la qualité est moins riche de contenu que celle du
procès et fait des appels moins fréquents et moins énergiques
aux relations avec le dehors. Il n'en est pas moins évident que
des adjectifs à complément comme : semblable, voisin, utile, capable,
sont à mettre sur le même pied que le verbe lire, que des
adjectifs comme propre à (1)48 susceptible de ne se conçoivent pas
sans complément, et que le mot bon cité plus haut dans l'exemple :
un habit bon à jeter est étroitement transitif et représente
une relation toute pure. Ne dit-on pas presque aussi bien : un
habit à jeter
 ? (2)49

Remarquons maintenant que plus un verbe ou un adjectif
sera transitif plus facilement il fera appel pour introduire son
complément à une préposition faible, à un cas sans signification
précise ou à la pure juxtaposition. En effet, si l'idée du rapport
est associée naturellement à l'idée du terme principal, un procédé
peu explicite ou tout à fait implicite pourra suffire à la
marquer. Ou, si l'on veut prendre la chose par l'autre bout,
c'est comme si la transitivité gagnait de proche en proche et
entamait le verbe ou l'adjectif lui-même après avoir réduit à rien
ou presque le procédé qui l'unit au substantif complément. Il
n'est pas difficile de constater qu'en français presque tous les
verbes vraiment transitifs se construisent avec à, de ou en
85quand ce n'est pas avec le complément nu, tandis que, d'autre
part, le verbe à sens autonome est suivi en général d'une préposition
exprimant un rapport concret et précis. C'est en effet à la
préposition (éventuellement au cas) à fournir ce qui n'est pas
donné dans le principal : on dit quelque chose ; on parle, on s'entretient
de quelque chose
 ; on converse ou on a une conversation sur ou
au sujet de quelque chose.

Mais toute cette question peut être considérée sous un troisième
et dernier aspect. Pour voir tout le mécanisme psychologique
et grammatical de la relation avec un terme extrinsèque,
il faut parler de la rection.

La rection est un fait qui manifeste la solidarité étroite du
principal et du procédé par lequel le complément de relation
est introduit. En vertu de cette solidarité le procédé s'appuie
sur le principal et fait corps avec lui. L'adjectif latin vīcīnus
régit le datif : c'est-à-dire que le datif du complément, par
exemple dans vīcīnus Belgīs, « voisin des Belges », fait une sorte
d'unité avec l'adjectif vīcīnus, et que l'idée de relation s'exprime
par la synthèse de l'adjectif et du cas. C'est ainsi également
que le verbe français suivre régit le complément sans préposition
(tandis que l'allemand folgen demande le datif), que partir
est suivi d'un complément introduit par pour, qu'on dit se passer
de
, s'en tenir à, etc. etc.

La rection ainsi définie se rattache au phénomène général de
la synthèse lexicologique (1)50. On pourrait la mettre en parallèle
avec les phénomènes auxquels nous devons nos nombreuses
locutions et y voir une sorte de contrepartie des cas si fréquents
de synthèse entre un complément et son cas ou la préposition
qui l'introduit : latin jūre « à bon droit » illicō, (= in loco) « sur
le champ », français : sur le champ, à propos, sans pareil, par
exemple
, etc. Mais la rection est un fait beaucoup plus complexe
et d'une plus grande portée grammaticale.86

Elle est une conséquence nécessaire des données du problème
de la relation. Nous savons déjà que la relation a une
forte disposition à être vue dans l'idée même du principal qui
la porte ; c'est pour cela que beaucoup d'idées principales
deviennent transitives, et c'est pour cela aussi que le terme qui
les exprime en vient à former une unité plus ou moins étroite
avec la préposition ou le procédé qui contribue à marquer la
relation. Il est plus facile de se rendre compte de ce qui se passe
quand une préposition est en jeu, parce qu'alors chacun des
éléments qui entre en ligne de compte est représenté dans la
langue par un terme concret. Soit les verbes veiller ou travailler
ou l'adjectif content avec les idées que ces termes expriment,
soit d'autre part les ensembles veiller sur, travailler pour, content
de
, il est évident que ces derniers représentent des idées incomplètes
si l'on veut, c'est-à-dire transitives comme les prépositions
sur lesquelles elles se terminent, mais plus riches de
contenu, plus précises et mieux faites pour entrer dans un
ensemble logique que les idées intransitives du verbe ou de
l'adjectif isolés.

Une synthèse lexicologique comme celles que nous avons
citées plus haut a pour effet de détruire la valeur propre des
éléments formatifs qui y sont englobés, parce qu'ils sont noyés
et perdus dans une idée totale dont les éléments composants
sont oubliés. L'ablatif de jūre n'est plus opérant dans l'idée
adverbiale de « à bon droit », sur le champ n'a guère qu'un rapport
étymologique avec la préposition sur. Quand il s'agit de
rection, il n'en est pas tout à fait de même, du moins en apparence.
Cela provient du fait que les synthèses de rection ne se
présentent pas en général par cas isolés. La langue offre le plus
souvent des séries de verbes ou d'adjectifs de sens voisins qui
appellent naturellement un traitement analogue. Soit les séries :
content de, triste de, honteux de, etc. ou semblable à, conforme à, égal
à
, etc. ou encore : ranger en, mettre en, disposer en, etc. Dans
ces diverses séries la préposition paraît prendre un sens très
précis. Il est vrai qu'elle doit ce sens en bonne partie au terme
qu'elle accompagne ; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle
87semble significative et expressive, et qu'il n'est pas absurde de
parler en français d'un de instrumental introduisant le motif du
sentiment, d'un à de comparaison ou mieux d'identité, d'un en
de disposition matérielle, etc. C'est ainsi que le latin possède
un datif de voisinage, un génitif de participation et ainsi de
suite.

Quel que soit le sens premier de ces prépositions et de ces
cas, il se diversifie grâce à la rection en de nouveaux sens plus
variés mais aussi mieux spécialisés, et à première vue on dirait
que l'outil syntagmatique a gagné plutôt que perdu en expressivité.
Même quand il s'agit de séries moins nombreuses (digne de,
indigne de, passible de) ou de cas relativement isolés (changer de,
consister en, condamner à), la préposition ne paraît pas cependant
sans valeur propre. L'esprit cherche et trouve en général quelque
analogie plus ou moins lointaine. La langue vit d'interprétations
et s'efforce de mettre un sens dans tout ce qu'elle emploie. La
préposition régie doit avoir à nos yeux quelque raison logique,
et, par exemple, le à qui suit le verbe condamner, donnera lieu
à un vague rapprochement avec réduire à, contraindre à. Une
autre chose encore concourt à donner à la rection dans la plupart
des cas une apparence d'intelligibilité ; c'est que, dans la
solidarité qui unit les deux termes synthétisés, s'il y a action
du sens du mot principal sur le sens attribué au procédé de relation,
l'influence inverse est tout aussi évidente. Nous ne concevons
pas l'idée de gratifier quelqu'un d'une récompense comme celle
de donner une récompense à quelqu'un. Malgré l'identité des deux
idées totales — distinctes seulement par des nuances tout à fait
secondaires si on les considère en elles-mêmes — nous voyons
gratifier comme une action portant sur la personne qui en est
l'objet et donner comme une action qui intéresse en première
ligne la récompense elle-même. Ces deux verbes impliquent
deux systèmes de relations qui sont fixés par l'usage et auxquels
notre esprit s'accommode. De la même façon rêver quelque
chose
, rêver de quelque chose, rêver à quelque chose donnent lieu
à des interprétations qui ont la forme même de leurs compléments
comme point de départ.88

C'est ainsi que, lorsqu'on considère une seule et même langue
pour y procéder à des classements et à des comparaisons, tout
ou presque tout dans l'expression des relations paraît se ramener,
tant bien que mal, à certaines normes logiques malgré les synthèses
rectionnelles. Cela tient à une sorte de collaboration
étroite, d'interpénétration des idées transitives impliquées dans
les termes principaux et des prépositions ou cas régis. Pour se
rendre compte de ce qu'il y a d'arbitraire dans la rection, il faut
procéder à des comparaisons de langue à langue ; c'est là qu'on
voit l'importance de ces synthèses et la tyrannie que l'usage
exerce sur la manière de lier un complément de relation à son
principal. Ainsi à nos « transitifs », remercier quelqu'un, attendre
quelque chose
, l'allemand répond par jemandem danken, auf etwas
warten
, mais son « transitif » jemanden überleben devient pour
nous survivre à quelqu'un. Là où nous distinguons par un choix
qui peut se justifier étymologiquement, mais que seule la
convention rend efficace : jouer aux cartes et jouer du violon,
l'allemand dit avec un seul et même procédé : Karten spielen,
Violin spielen. Les faits de ce genre sont innombrables, et il
suffit d'avoir pratiqué deux langues pour en pouvoir citer à
foison.

L'emploi de la préposition ou du cas régi est dans une grande
mesure arbitraire. Il en résulte qu'en fait, malgré les apparences,
la rection détruit la valeur des prépositions ou des cas ; elle
leur donne une signification d'emprunt plutôt qu'une signification
réelle, et l'on peut considérer les prépositions faibles
comme des prépositions vidées de leur contenu propre par la
rection. D'anciennes prépositions très significatives du latin ad
et de ont perdu leur force dans leur association avec des séries
de mots qu'elles ont contribué elles-mêmes à rendre transitifs.
Aujourd'hui, pour exprimer les mêmes idées à et de ne suffiraient
plus, et il faudrait dire : vers, du côté de, du haut de, etc.

L'affaiblissement de la valeur des cas par la rection est
d'ailleurs un fait établi par un grand exemple historique. Les
cas ont cessé d'exister d'abord virtuellement pour disparaître en
fait à partir du moment où ils ont été régis par des prépositions.
89En latin le cas n'est qu'un accompagnement obligé et souvent
arbitraire de la préposition. Si l'on fait abstraction des prépositions
in, « dans », sub, « sous » et parfois super, « sur », après
lesquelles la différence de l'ablatif et de l'accusatif sert à marquer
la distinction — pratiquement inutile le plus souvent —
entre le lieu où l'on est et celui où l'on va, le cas n'ajoute rien
à la détermination prépositionnelle. Il suffira que l'emploi de la
préposition s'étende de plus en plus aux dépens du complément
simplement casuel pour que le cas perde peu à peu sa raison
d'être et qu'il s'achemine vers sa complète disparition. C'est ce
qui est arrivé, et les langues romanes ont éliminé la flexion du
substantif comme une chose inutile.

La rection — et c'est sur cette observation que nous terminerons
— constitue certainement le procédé grammatical le plus
complètement adapté à l'expression de la relation extrinsèque,
et cela surtout quand l'outil de liaison est une préposition et
que cette dernière n'est pas entièrement dépouillée de valeur
significative. Qu'on prenne en effet un ensemble comme : La
séance commencera par une allocution du président
, nous avons affaire
à une double synthèse dans laquelle le terme par est engagé, et
qui marque admirablement sa situation d'intermédiaire. D'un
côté il est intimement lié à commencer et fait avec lui une unité
lexicologique transitive : commencer par, comme : finir par, etc.
De l'autre côté, il est uni au substantif complément par une
synthèse constructive, puisqu'il en est inséparable et qu'il
s'appuie sur lui et sur son accent ; comparez : La séance commencera,
comme d'habitude, par une allocution du président.90

Chapitre V
L'emploi des classes de mots
dans la langue et dans la parole.

§ 1. Généralités.

Partant de certaines définitions fondamentales, nous avons
déterminé les fonctions essentielles des mots dans des phrases
d'une construction logique et simple. Nous avons vu comment
ces fonctions et ces rôles se traduisent grammaticalement par
des combinaisons de mots de diverses classes, c'est-à-dire
correspondant aux diverses catégories de l'imagination. Il semblerait
que nous n'ayons qu'à poursuivre notre chemin et à
passer maintenant à l'examen des constructions que peuvent
offrir des phrases d'une architecture plus compliquée ou d'une
logique moins pure. Cependant un scrupule nous arrête, et
nous nous apercevons que nous avons été un peu trop vite en
besogne.

Nos définitions, nous les avons obtenues en interprétant
des faits du langage enfantin que nous avons essayé de surprendre
dans toute la fraîcheur de leur état naissant. C'est dans
le prégrammatical qu'il faut chercher les sources de la grammaire.
Celle-ci n'a pu naître que par une normalisation et une
stabilisation d'habitudes prises à l'occasion de la parole en
dehors de toute norme préexistante. L'institution de langue est
un instrument collectif et conventionnel dont la fin propre est
de répondre mieux que ne pouvait le faire la parole seule aux
mêmes besoins qui ont provoqué la parole elle-même. Et si elle
vit, cette institution, si elle reste efficace, c'est que, à travers
91toute son évolution, quels que soient les changements dont elle
est le théâtre, elle continue toujours à répondre aux mêmes
besoins primordiaux de la pensée et de l'expression. Ce que
nous avons vu d'essentiel dans les débuts de la parole libre — à
supposer que nous ayons bien vu — nous pouvons donc
nous attendre à le retrouver à toute époque et en tout lieu
dans la langue et dans les actes de parole organisée.

Cela n'empêche pas que l'existence d'une langue constitue
une condition nouvelle qui n'avait pas été prévue dans nos définitions
premières, toutes psychologiques. La langue est un
tissu rigide d'habitudes qui s'interpose déjà entre la pensée et
son objet et encore entre la pensée et son expression. Il en
résulte un conflit entre ce qui est vivant et ce qui est formel, un
trouble constant du rapport supposé normal entre la grammaire
et la pensée. En fait à chaque instant la réalité du parler organisé
paraît en opposition avec les définitions que nous avons
données. Mais on peut montrer que la contradiction est plus
apparente que réelle et que, dans leur ensemble, les faits bien
compris confirment nos définitions. A une condition toutefois,
c'est qu'on ne leur fasse pas dire, à ces définitions, ce qu'elles
ne comportent pas. Jusqu'ici pour simplifier nous les avons
formulées d'une façon sommaire qui appelle des restrictions.
Donc, sous peine de laisser subsister des malentendus, nous
sommes obligés de faire halte ici et de débrouiller un peu les
questions délicates que posent devant nous les rapports de la
pensée et de l'expression dans tous les cas où la langue entre
en jeu.

Dans l'exposé qui précède, il a été d'abord question des
rapports logiques fondamentaux, puis des classes de mots au
travers desquelles ils s'expriment. Revenant sur nos pas nous
suivrons l'ordre inverse.

§ 2. Comment les classes de mots correspondent
aux catégories de l'imagination

A prendre au pied de la lettre les définitions données des
classes de mots dans les pages précédentes, on pourrait croire,
92par exemple, qu'il nous est impossible d'entendre prononcer un
substantif sans que l'image d'une entité : personne, chose ou
substance, surgisse devant les yeux de notre esprit, et que cette
image est nécessaire pour déclencher l'emploi d'un substantif.
De même le verbe ou l'adjectif ne seraient jamais employés
sans que l'imagination du sujet parlant et celle du sujet entendant
fussent mis en présence d'une idée de procès, etc.

L'observation la plus superficielle suffit pour montrer qu'en
réalité les choses ne se passent pas ainsi. Quand on a étudié
les relations de la parole et de la pensée à cet égard (1)51, on a
constaté que notre imagination se comporte comme si elle était
indépendante des idées que nous exprimons par des mots.
Ceux-ci, au moment où nous les prononçons ou entendons,
n'éveillent spontanément que des images très vagues, ou s'ils
en éveillent de plus précises, ce sont souvent des images très
inadéquates. Cela se comprend d'ailleurs fort bien. Notre pensée
a besoin de s'appuyer sur des symboles : sans quelque chose
de matériel qui serve de support et de centre d'association à
tous les éléments d'une idée, l'idée elle-même est impossible.
Or le propre des mots de la langue, c'est justement de fournir
des signes acoustiques arbitraires qui se substituent aux symboles
de l'imagination et les rendent inutiles. Il est infiniment
plus simple d'associer dans son esprit la notion de « froid » à
cette seule syllabe que de s'en forger quelque symbole dans une
représentation. Binet raconte qu'une personne associait l'idée
du froid à un paysage polaire vu jadis dans la salle d'école. Qui
ne voit que ce symbole particulier est beaucoup plus gênant
pour la pensée qu'un signe phonique comme le mot froid ?
L'arbitraire complet exprime avec plus d'aisance tous les aspects
occasionnels d'une idée, et cela sera d'autant plus vrai que la
notion à exprimer sera plus abstraite. La langue parlée s'est
donc constituée comme un système de signes phoniques conventionnels
93grâce auxquels l'esprit humain a pu fixer ses propres
conceptions, les rendre pour ainsi dire maniables et s'élever
par la pensée au-dessus de ce qui est directement saisissable
par les sens. Aux signes purement associatifs ce système en a
ajouté d'autres de nature syntagmatique qui expriment les
déterminations et les rapports, et tout cela fonctionne sans peine
en vertu d'habitudes invétérées qui font corps avec nos facultés
de pensée et d'expression. Ainsi le signe linguistique a pris la
place des éléments naturels de la pensée et, en se substituant
à l'imagination, il l'a libérée. Celle-ci peut donc être absente ou
se déployer dans une activité parallèle à celle de la parole,
indépendante des formes grammaticales.

Si donc l'imagination est plus ou moins exclue du fonctionnement
normal du langage organisé, est-ce à dire que nos
classes grammaticales de mots ne correspondent plus à rien ?
Perdent-elles toute réalité psychologique du moment où le
discours n'est plus soutenu par cette imagination plastique et
dramatique dont nous avons parlé ? Ce serait une erreur de le
croire, seulement il faut considérer ici le fait de langue avec
toutes les virtualités dont il est chargé et non pas seulement
l'acte occasionnel de parole.

Quand le signe linguistique se substitue dans l'usage
courant à la réalité psychologique dont il est le représentant,
il ne la supprime pas, il la refoule seulement dans l'inconscient,
mais là elle existe et il suffit du moindre effort de volonté pour
la ramener à la conscience. Le mot froid n'est pour nous qu'un
signe convenu qui remplace une idée effective ; mais cette idée
n'est pas loin, et dès que nous le voulons, nous la retrouvons
avec toutes les représentations, les impressions, les idées
associées qui la constituent. Il en sera de même de la classe de
mots qui est le signe grammatical commun à tous les mots
représentant les idées d'une même catégorie et par conséquent
l'expression même de cette catégorie dans la langue.

Nous admettons naturellement que ce signe existe, et que
la classe de mot ne repose pas seulement sur une distinction
arbitraire de grammairiens. Que les caractères de la classe
94soient internes au mot, comme l'est un système spécial de
flexion, ou qu'ils leur soient externes (jeu de particules, ordonnances),
peu importe, pourvu qu'il y ait des faits grammaticaux
positifs et que la classe existe dans la réalité de la langue (1)52.

Il n'est pas nécessaire que l'emploi d'un adjectif, par exemple,
suggère dans chaque acte de parole une représentation dans la
catégorie de la qualité ; il suffit que le sujet parlant ne puisse
pas réfléchir — dans la mesure que lui permet son développement
intellectuel — aux formes qu'il emploie et aux idées qu'il
y rattache, sans sentir par quelque intuition nette le classement
des idées correspondant au classement des mots. Tout individu
parlant français, si ignorant qu'il soit, a un sens linguistique
grâce auquel il sent la différence qu'il y a entre les mots comme :
lumineux, lumière, et briller et le parallélisme de cette série avec
d'autres comme : lourd, poids, peser, chaud, chaleur, brûler (que
nous prenons dans le sens de « être brûlant »), etc. Le signe
syntagmatique, le fait de grammaire, dégage naturellement la
valeur qui est impliquée en lui, comme cela arrive avec le signe
purement associatif, le mot. Toute réalité linguistique repose
sur de semblables correspondances de formes et de significations.
Pour nier la valeur de la classe de mot, il faut nier la classe de
mots elle-même.

§ 3. Les classes de mots dans les ensembles synthétisés

A la première réserve formulée dans le paragraphe précédent
il en faut ajouter une seconde. Un substantif, un adjectif,
un verbe, etc. peuvent être émis dans des circonstances psychologiques
telles que rien dans la parole ne constitue le plus
léger ébranlement de cette série d'associations qui manifesteraient
la catégorie de l'entité, de la qualité ou du procès. Pour
cela il suffit qu'ils soient compris dans un ensemble synthétique.95

Voyons d'abord ce phénomène dans les cas où le fait de
parole est commandé directement par un fait de langue. Les
ensembles synthétiques de la langue sont désignés généralement
sous le nom de locutions. La locution est dans l'ensemble des
phénomènes grammaticaux un fait d'une importance considérable,
mais il n'est pas nécessaire de l'étudier ici sous tous ses
aspects, et nous pouvons nous contenter d'en parler brièvement.

On a rencontré plus haut à propos de compléments de relation
les ensembles composés d'un substantif et de son cas
(exemples : latin jūre ou grātīs) ou d'un substantif et de la préposition
qui l'introduit (exemples : sur le champ, par exemple,
à propos), qui sont devenus dans l'usage les équivalents de
simples adverbes (ainsi grātīs = « gratuitement », sur le champ
= « immédiatement », etc.) Voilà la locution, et on devine en
quoi elle nous intéresse ici. En vertu d'une synthèse usuelle
un ensemble qui contenait un substantif est devenu un adverbe ;
il est donc évident que son emploi n'a pratiquement plus rien
à faire avec la catégorie du nom et qu'il n'évoque pas même
implicitement l'idée d'une entité, comme le feraient le mot latin
jūs ou le substantif français champ quand ils sont pris pour eux-mêmes
en dehors de ces ensembles (exemples : jūs gentium, le
champ de blé
). Il n'y a plus qu'à généraliser cette observation.
Il existe dans la langue des locutions de toutes sortes et se rattachant
à toutes les catégories : prendre la mouche ou être quitte
sont des verbes, sain et sauf, ou comme il faut (dans : un homme
comme il faut
) sont des adjectifs, et la plupart de nos « composés »
français ne sont que des locutions substantives : le pourboire,
le rendez-vous, l'arc-en-ciel, un à-coup, etc.

Or il est évident que, si ces expressions se rattachent dans
leur total à ces diverses classes de mots par leur valeur, sinon
par leur forme, leurs parties constitutives perdent du même coup
dans la mesure où la synthèse est complète leur propre caractère
de classe : rendez n'est plus un verbe dans rendez-vous, pas plus
que il faut dans comme il faut ou boire dans pourboire ; les mots
mouche ou coup ne représentent plus des idées substantives
dans les ensembles prendre la mouche ou un à-coup, et si l'arc-en-ciel
96est une entité, c'est en vertu de sa signification totale et
non à cause du mot arc dont il est composé.

Ce que nous venons de constater dans la langue se produit
d'abord dans la parole, et les locutions nous intéressent ici
surtout parce qu'elles prouvent l'existence d'autres faits de
synthèse analogues, beaucoup plus nombreux. En effet, si
l'institution linguistique consacre tant d'ensembles synthétiques,
c'est que la pratique des sujets parlants lui en fournit constamment,
parmi lesquels un certain nombre s'imposent à l'usage
général. Sans cesse est devenu quelque chose qui nous paraît
l'équivalent d'un adverbe, parce que tout groupe semblable, par
exemple : sans peine, sans cœur, sans hésitation, peut être pris occasionnellement
de la même façon et désigner par conséquent
une manière plutôt qu'un rapport. Nous n'avons pas à dire ici
comment la synthèse admise par l'usage, après avoir été purement
virtuelle, reçoit avec le temps des caractères formels et
sémantiques qui la consacrent et la fixent définitivement (2)53.
Nous considérons pour le moment ces mille groupes usuels que
nous employons selon l'occasion d'une manière plus ou moins
synthétique, tantôt comme des agencements de parties significatives
dont les valeurs et les rapports nous intéressent (sans
peine
= « sans avoir de la peine »), tantôt comme des blocs, dont
nous ne voyons que la valeur totale et la forme traditionnelle
(sans peine = « facilement »). Nous oscillons sans cesse entre ces
deux conceptions, et dans la mesure où la conception globale
l'emporte sur la conception analytique, le caractère de classe des
mots composants s'efface pour faire place à la catégorie imaginative
auquel ressortit le sens total.

Il ne faut pas croire d'ailleurs que la synthèse ne se manifeste
que sur des groupes restreints dont le total est assimilable
à un mot de telle ou telle classe. Notre parole est en bonne
partie faite de redites, de membres de phrases, de phrases entières
97qui se déclenchent mécaniquement dans certaines circonstances
et dont nous ne retenons que l'intention générale.

Dans le chapitre suivant il sera question plus longuement
de l'automatisme grammatical. Nous dirons ce qu'il y a de routine
dans la genèse psychologique de notre parole souvent si
banale, et où le psittacisme se mêle plus ou moins aux efforts
conscients vers l'expression personnelle. Il est évident que ce
parler sans pensée ou avec un minimum de pensée supprime
ou réduit à fort peu de chose la valeur psychologique de chaque
terme employé. Ce n'est pas seulement l'absorption de la pensée
linguistique dans les signes qui libère l'imagination et la
laisse courir son chemin, c'est l'absorption de la pensée dans
des séries de signes et même l'absence de pensée dans un
réflexe de parole. Tout cela constitue une surabondante explication
du phénomène de dissociation signalé en commençant
ce chapitre.

Notons cependant en terminant qu'il reste toujours au
moins ceci de la valeur catégorielle de nos termes : aussi longtemps
qu'un mot est reconnaissable dans la phrase avec son
caractère de classe appuyé sur des caractères grammaticaux,
aussi longtemps il gardera au moins la propriété de suggérer
les valeurs dont il est dépositaire. Celui qui lit ou qui entend
peut retrouver ce que l'écrivain ou le parleur avait oublié. Ce
qui a été dit synthétiquement peut, dans certaines circonstances,
être compris analytiquement. La réciproque d'ailleurs n'est pas
moins vraie.

§ 4. De l'attribution arbitraire d'une idée à une
catégorie dans la langue.

Nos mots n'expriment donc la catégorie que d'une manière
implicite, et parfois, grâce au phénomène de synthèse dans la
langue ou dans la parole, ils ne l'expriment pas du tout. Avec
ces réserves la catégorie grammaticale subsiste cependant. Nous
sommes donc en droit d'examiner du mieux que nous pourrons
la réalité qu'elle recouvre. Les catégories de l'imagination ne
98sont pas, cela va sans dire, dans les choses elles-mêmes, mais
dans la vision que nous en avons, ou pour mieux dire, que
nous en prenons. Ici, comme on l'a fait à propos des rapports
logiques, il faut réserver la liberté de l'esprit qui impose une
forme à l'objet dont elle prend connaissance.

Cependant si nous nous plaçons devant le inonde tel que
nos sens nous le révèlent, et si nous essayons de le connaître
par une vue tout intellectuelle et scientifique, il nous apparaît
— mais peut-être est-ce une illusion ? — que certains objets
de pensée apportent avec eux leur détermination de catégorie :
une personne, un animal sera nécessairement une entité et
s'exprimera par un substantif ; la qualité et l'expression adjective
reviendront en propre aux couleurs, aux formes, aux impressions
sensorielles ; tous les phénomènes seront des procès
et correspondront à l'expression verbale. Nous pouvons nous
contenter de cette constatation sans chercher à creuser davantage
un problème qui n'est pas de notre ressort. Ce qui nous importe,
c'est de marquer que les idées de la langue sont très loin
de se classer ainsi naturellement en catégories. Ici, au contraire,
l'arbitraire semble à première vue régner en maître, et l'on
constate que les idées les plus diverses revêtent avec une égale
facilité la livrée de telle ou telle classe de mots sans que rien
soit changé en elles, sauf justement le caractère de catégorie.
On vient d'en voir quelques exemples dans un paragraphe
précédent : lumière, lumineux, briller, et on peut ajouter lumineusement,
sont des termes qui recouvrent exactement la même idée
et dont les valeurs ne diffèrent que de la différence entre les
classes de mots. Rien de plus facile que de multiplier les
preuves : valeur, valoir, valablement ; roi, régner, régnant ; la hâte,
hâtif, se hâter, hâtivement, etc. Même une idée de relation possède
cette faculté de revêtir successivement toutes les classes de la
grammaire et d'entrer dans toutes les catégories de l'imagination ;
à preuve : près, proche, proximité ou voisinage, avoisiner, etc.

Cette différence profonde entre les idées de la réflexion
objective et celle de la langue demande à être expliquée. Pour
cela deux faits nous semblent devoir être invoqués.99

Le premier, c'est que la langue ne se soucie pas, comme la
réflexion objective, de perfection logique. Elle ne recherche pas
des idées pures et soigneusement élaborées, elle s'attache naturellement
à dès idées pratiques. Or, ces idées pratiques sont
complexes et contiennent des éléments qui les apparentent à
diverses catégories. Ainsi dans l'idée du roi la langue ne voit
pas seulement la définition individuelle ou d'espèce ; elle y
attache la notion d'une certaine fonction, d'une activité, donc
d'un procès, l'idée du roi contient celle de « régner », et il
suffit de déplacer légèrement le point de vue pour passer de
l'un à l'autre. Si le substantif bête a donné en français un adjectif,
c'est que l'idée qu'il recouvre implique nettement une détermination
qualitative. Il est certain aussi que beaucoup d'idées
de relations ne sont pas pures et se mélangent de notions
moins abstraites : ce qui est ancien ou vieux ou antique n'occupe
pas seulement une certaine situation dans le temps par rapport
à nous, mais possède des caractères intrinsèques de vétusté ou
d'antiquité. Si c'est une statue, par exemple, elle est d'un style
qui marque sa date, et son état matériel fait voir aussi plus ou
moins les injures du temps. Tout cela facilite beaucoup la conception
adjective d'une idée de relation. On pourrait multiplier
les exemples de cette interpénétration, de cet enchevêtrement
des idées catégorielles dans les concepts de la langue. Mais ces
indications suffiront.

Le second fait à évoquer ici est encore plus important. Si la
langue ne s'occupe pas d'élaborer des idées pures et logiquement
distinctes les unes des autres, elle ne se préoccupe pas non
plus de les classer. Son rôle est avant tout de les lier les unes
aux autres. Il ne faut pas oublier en effet que, dans la langue,
la phrase, l'énoncé d'une pensée est un fait plus ancien et plus
essentiel que la dénomination des idées. Nos mots sont donc
faits pour la phrase ; de là leurs caractères morphologiques,
leurs propriétés syntagmatiques, mais de là aussi leur inaptitude
à fixer une idée dans une catégorie. Pour que les idées se
lient les unes aux autres il suffit qu'elles entrent dans les catégories
qui se lient selon les principes établis dans le chapitre
100précédent. Admettons qu'il y ait au point de vue de la pensée
objective une manière plus normale de rattacher les unes aux
autres certaines idées données ; admettons que cet enchaînement
normal soit réalisé par la phrase latine : amīcus graviter aegrōtat,
qui se sert d'un substantif, d'un verbe et d'un adverbe ; il
s'agit en effet bien là d'une personne, d'un procès et de sa
qualification. Mais les exigences d'une pensée objective ne sont
pas les seules qui agissent sur le discours et, parmi les facteurs
qui entrent en ligne de compte pour l'influencer, ce ne
sont pas ceux-là qui l'emportent le plus souvent. Le français
préfère dire : mon ami est dangereusement malade, en ayant recours
à un adjectif. Le progrès et le perfectionnement de la langue
consiste pour une part à créer pour une même pensée une
quantité d'expressions diverses infiniment nuancées au point de
vue psychologique. Qu'on compare encore :

La santé de mon ami est en danger

Il est atteint d'une maladie dangereuse

La santé de mon ami est dangereusement atteinte

Mon ami malade est très menacé, etc. (1)54.

Dans ces diverses phrases nous rencontrons les mêmes idées
qui apparaissent dans les catégories les plus diverses : dangereusement,
dangereux, le danger, menacer, ou : malade, maladie, être
atteint
, etc. Ce qui reste à travers toutes ces transformations,
en elles-mêmes indifférentes à l'expression de l'idée totale, c'est
la correction logique de l'agencement. Chaque idée y apparaît
dans la catégorie qui lui a été occasionnellement imposée, soit
directement, soit par rapport à la catégorie d'une autre idée.
C'est ainsi que tous les termes qui sont appelés à jouer le rôle
de sujet, mon ami et sa santé, entrent de ce fait dans la classe
du substantif. Sous réserve de ce qui sera dit plus loin sur
101les motifs et le jeu de l'attribution, on peut constater pour
le moment que le mécanisme de la langue semble parfaitement
libre à l'égard d'un classement objectif des idées selon leurs
catégories propres.

Ceci appelle naturellement une correction importante à la
définition que nous avons donnée des classes de mots. Quand
nous disions que le substantif représente des entités, l'adjectif
des qualités, le verbe des procès, etc., cela semblait vouloir
dire que chaque idée selon sa nature entre dans telle ou telle
classe grammaticale, qu'il s'opère dans ces cadres une distribution
naturelle des idées. Or en réalité il faut, le plus souvent du
moins, distinguer l'idée proprement dite de la classe qui lui est
attribuée, et il est plus juste de dire que le substantif représente
les idées
que l'esprit conçoit dans la catégorie de l'entité, et que
l'adjectif ou le verbe représentent celles que l'esprit conçoit dans la
catégorie de la qualité ou du procès
, et ainsi de suite. En fait, pour
nous en tenir à ce qui concerne le seul substantif, les mots de
cette classe expriment des êtres ou des choses comme : le roi,
le cheval, la maison, mais ils représentent aussi des idées plus
ou moins abstraites qui par leur nature sembleraient appartenir
plutôt à la catégorie de la qualité : la blancheur, la bonté,
l'harmonie, ou à celle du procès : la marche, la pitié, le gouvernement,
où encore à celles de la manière et de la relation : la
vitesse
, le voisinage, la durée, la cause, la condition, etc. Toutes
ces idées, si diverses qu'elles soient, sont assimilées à des
entités par un acte arbitraire de la pensée usant à cette fin des
procédés de la langue.

§ 5. Des trois règles de la transposition.

Cette liberté de l'esprit est-elle inconditionnée, et faut-il
parler ici d'un arbitraire absolu ? Ou bien n'y aurait-il pas
certaines conditions logiques et psychologiques qui règlent la
transposition d'un terme d'une catégorie dans une autre ? Si
ces attributions se faisaient au hasard, elles n'auraient qu'une
valeur formelle et les catégories risqueraient d'être vides de
102sens. Mais il n'en est pas ainsi ; nous pensons que ces conditions
existent, et que ces transpositions peuvent se ramener à
certains types fixes. Nous en voyons trois, et chacun d'eux
correspond à l'une des opérations fondamentales de l'esprit
utilisant la langue pour manier les idées.

A. Première règle de transposition

A. Première règle de transposition. — Toute idée, quelle que
soit sa catégorie naturelle au point de vue de la logique, peut être
ramenée à la catégorie de l'entité
. C'est ce qu'on vient de voir par
des exemples à la fin du paragraphe précédent, et cette universelle
matérialisation de nos idées dans le substantif est une des
fonctions les plus essentielles de la pensée et du langage. Remarquons
que le substantif, dans la fonction qui jusqu'ici a été
considérée comme lui appartenant en propre, concrétise et matérialise
déjà ce qui par sa nature est abstrait et n'a d'existence
qu'en idée. En effet, il représente non seulement des choses
déterminées ou des personnages individuels — ce qui réduirait
son rôle à celui du nom propre — mais aussi des idées
générales d'espèce et de genre. Grâce à la langue le cheval n'est
pas seulement un cheval déterminé, celui qui tire maintenant
ma voiture ou tel autre, mais c'est aussi l'espèce en général,
l'idée abstraite d'un certain animal en dehors des distinctions
individuelles de sexe, de couleur ou d'âge. Et ceci n'est pas une
insuffisance, une maladresse (1)55 de la langue, c'est au contraire
sa grande force et la source de son efficacité. Le substantif qui
fait rentrer des abstraits d'espèce dans le cadre de l'entité, y fait
rentrer de même des abstraits de qualité, de procès, de relation,
etc. Il s'opère ainsi en lui une sorte de concrétisation de nos idées,
qui deviennent comme autant de choses et de personnes fictives.
103Et ceci répond à la fois à nos besoins intellectuels et à ces
tendances poétiques et anthropomorphiques par lesquelles toutes
transforme
en drame. En effet, il y a un double avantage à dire,
par exemple : La distance nuit à l'amitié, exactement comme on
dit : Cet insecte nuit aux arbres ; d'une part, cela satisfait l'imagination
et, d'autre part, c'est un nouveau point d'appui pour
la pensée. Nous pouvons énumérer les conditions qui nuisent a
l'amitié ou lui sont avantageuses, comme le naturaliste dresse
la liste des ennemis et des amis de nos forêts. C'est tantôt l'un,
tantôt l'autre des deux motifs qui prédomine. Quand l'écrivain
sacré dit : Le salaire du péché, c'est la mort, il donne avant tout
une expression plastique et frappante à une vérité morale.
Quand un physicien formule une loi en ces termes : Le degré
de saturation varie avec la température du liquide
, il obéit à un
besoin de la pensée ; il concrétise dans des notions d'entités
fictives certaines abstractions de sa science. On voit facilement
l'intérêt qu'il a à le faire. Toute idée considérée comme entité
reçoit des déterminations de qualité, de procès et de relations ;
par là elle se compare avec d'autres abstractions du même degré
également substantifiées. On s'élève donc ainsi facilement à
d'autres abstractions plus hautes. Nous prenons possession du
monde de l'abstrait en le matérialisant ; nous reproduisons à
son sujet les mêmes processus intellectuels par lesquels l'esprit
s'est élevé au-dessus des premières représentations sensibles.

La transposition de l'idée adjective, adverbiale ou verbale en
substantif ne se fait d'ailleurs pas sans dégager souvent dans
la trame de la phrase, sous une forme.ou sous une autre, quelque
idée de relation. Ce qui s'est perdu avec l'idée de qualité ou de
procès intrinsèque se retrouve ainsi entre le terme principal et
l'idée substantive qui lui est désormais extérieure. Un homme
courageux
devient un homme plein de courage ou simplement un
homme
de courage. Au lieu de l'homme se hâte on dira l'homme va
en hâte, au lieu de il travaille, il fait un travail ; il est courageux
devient il a du courage. Dans certaines langues l'adjectif est très
peu employé et est remplacé par un substantif complément ;
on s'exprimera en disant : une source de fraîcheur, pour « une
104source fraîche », comme nous disons : un homme de courage ;
ailleurs on préfère à l'expression adverbiale ou au substantif
prédicat un terme de relation ; le français dit : Il meurt chrétiennement,
ou : chrétien ou encore : en chrétien ; le russe fait un large
emploi de cette dernière tournure, il exprime la même idée en
usant de l'instrumental : Umiráetj christiánkom ; il dit aussi : On
byl soldátom
, « il a été soldat », c'est-à-dire « comme soldat, en
soldat » et : Kazálsja pjánym, « il semblait ivre, en homme ivre ».
Dans le grec du N. T. on connaît le substantif et l'adjectif prédicatif
avec eis, « en »; exemple : ho kópos gígnetai eis kenón, « le
travail est vain », ou comme nous disons « est en vain » (1)56. On
voit comment ici les cas, les prépositions et tous les éléments
transitifs de la langue entrent en jeu.

Cette transformation des idées de toutes catégories en
substantifs nous invite à examiner le cas inverse et à nous
demander jusqu'à quel point les substantifs peuvent être transposés
dans les autres catégories. Si, comme on vient de le voir,
tout peut se substantifier, la réciproque n'est pas également
vraie ; la transposition d'un substantif en adjectif ou en verbe
ne peut se faire que conditionnellement. Nous avons là affaire à
un obstacle logique. L'entité, c'est l'idée en soi sans autre détermination
qu'elle-même ; tout donc peut être considéré comme
entité. Mais la qualité ou le procès supposent certaines conditions
spéciales de leur aperception : le procès se déroule dans
le temps, la qualité est située dans quelque entité, et toutes les
idées substantives ne sont pas également aptes à endosser ces
caractères. On peut dire qu'un substantif pour être transformé
en adjectif, par exemple, doit être ou bien déjà un adjectif
substantifié (la blancheur = blanc) ou bien contenir implicitement
quelque idée dominante de qualité (la bête = bête) ; la même
chose pouvant être dite, mutatis mutandis, en ce qui concerne
la transposition du substantif en verbe, en adverbe, en préposition,
etc. Nous nous référons simplement à ce qui a été dit
plus haut des idées de natures diverses qui sont impliquées dans
105l'ensemble très complexe de nos notions verbales. Il est évident
qu'une idée purement substantive, considérée dans son entité
nue, un nom propre, par exemple, comme celui de la planète
Mars, n'offre aucune prise à la transposition. Mais étant donné
la richesse de contenu de la plupart de nos idées, cet obstacle
logique laisse en pratique une marge assez large à des transpositions
effectives ou seulement possibles. Il est évident qu'on
ne saurait penser au mont Blanc, pour considérer d'abord un nom
propre, sans songer du même coup à sa hauteur ou à. sa masse
imposante. Les noms communs ne sont pas moins chargés
d'idées non substantives ; tout nom usuel de substance, de
chose, d'être, etc. évoque des qualités et des procès qui leur
sont particuliers. C'est ainsi que de sel on fait saler, de fleur,
fleurir, d'enfant, enfantin, etc.

Le phénomène n'est pas nécessairement tout à fait différent
quand un substantif donne lieu à la création d'un adjectif ou
d'un verbe en faisant appel à quelque idée auxiliaire de qualité
ou de procès. Il s'agit en général d'une idée qui, sans compter
parmi les éléments essentiels de la notion substantive, a déjà
avec cette notion un lien d'association ; on ne sort donc pas
absolument de ce qui est donné avec le mot en question. Ici
tous les degrés sont possibles. Quand l'anglais hand, « main », se
double d'un to hand, « manier », nous sentons à peine l'enrichissement
du sens ; « manier », c'est bien le procès par excellence de
la main. La distance est déjà plus grande quand de singe on fait
singer, « imiter comme un singe », ou de tigre, tigré, « rayé comme
un tigre ». Il y a là une spécialisation un peu arbitraire. Comparez
encore couronne, couronner « ceindre d'une couronne »; sang
et sanglant, « couvert de sang », sanguinaire, « cruel, qui aime
le sang ». Dans ce dernier exemple les différentes formes de la
dérivation servent moins à ajouter une idée spéciale à celle du
mot sang qu'à indiquer auquel des éléments composants de cette
idée la pensée doit s'arrêter. Il est néanmoins certain que tous
ces cas sont du ressort de la dérivation et de l'évolution sémantique,
et qu'il ne s'agit plus de pures transpositions d'une
catégorie dans une autre.106

B. Deuxième règle de transposition

B. Deuxième règle de transposition. — Toute idée de
relation et toute idée de procès peut être exprimée adjectivement
.
Parlons d'abord des relations pures. Il a déjà été fait allusion
ailleurs à leur adjectivation (p. 100) ; on a vu que certaines
qualités naturellement associées aux relations dans le temps
ou l'espace ont pu favoriser cette transposition, mais ici il faut
insister sur le fait que, même en dehors de toute influence de
cette sorte, cette transposition est possible par un acte de
pensée pure. La relation d'une entité avec d'autres entités est
assimilée à quelque chose qui lui serait propre ; par une fiction
on considère comme intrinsèque ce qui n'existe que dans le groupement
où l'entité est perçue. Une maison voisine n'est ni plus
grande ni plus belle qu'une maison éloignée, mais on énonce la
relation qu'elle a dans l'espace avec autre chose en la transposant
dans la catégorie de la qualité. Qu'une ligne A B soit
perpendiculaire ou parallèle à une autre, c'est toujours A B, et
pourtant je distingue ces deux cas par des adjectifs comme on
distingue ce qui est blanc de ce qui est noir et ce qui est chaud de
ce qui est froid. Isolé, futur, différent, etc., sont également des
adjectifs exprimant non des qualités mais des relations assimilées
à des qualités.

Une application ultérieure et très importante de ce même
principe, c'est que nous pouvons représenter par un adjectif la
relation qui unit une idée substantive avec une autre idée substantive.
C'est ainsi qu'on parle d'une boucherie chevaline, c'est-à-dire
« où l'on vend de la viande de cheval ». De même, l'étoile
qui marque le pôle devient l'étoile polaire, et une victoire remportée
par les Romains s'appelle une victoire romaine. On lisait dans
les journaux pendant la guerre : la riposte alliée, c'est-à-dire : « la
riposte des alliés ». Il est vrai que, dans certains cas, ces différences
de relations comportent des qualités différentes aussi.
Par exemple une victoire romaine évoque d'autres images qu'une
victoire américaine ou turque ; mais il est bien évident quand
même que ces différences, quand elles existent, sont secondaires,
et que souvent elles n'existent pas : il suffit, de penser à
l'exemple étoile polaire. L'adjectif est donc ici essentiellement
107l'expression d'un complément de relation transposé en qualité.

Il n'en est pas tout à fait de même lorsque l'adjectif créé au
moyen d'un substantif comporte en outre un élément de dérivation
ou de composition qui implique une idée de procès :
lutte antituberculeuse, « contre la tuberculose », poudre insecticide,
« qui tue les insectes ». Ces transpositions appartiennent pour
une part sans doute à la catégorie que nous venons d'étudier,
mais pour une autre part aussi — celle qui concerne l'idée de
procès — elles ressortissent à une troisième catégorie d'adjectivation.
Cette troisième catégorie est celle à laquelle nous devons
les adjectifs comme hâtif, rapide, emporté, ému, actif, moribond,
assassin, etc. et tous les participes et adjectifs verbaux. Rien
n'est plus fréquent en effet ni plus naturel que la transposition
du domaine du procès dans celui de la qualité. Il suffit de faire
abstraction de l'élément de devenir pour considérer comme
statique, ce qui est en réalité dynamique. L'image immobile de
Niobé est le symbole d'une douleur vivante. Comme cette
statue beaucoup de nos adjectifs nous présentent un événement
ou une succession d'événements sous les espèces d'une
représentation d'état. Il est inutile sans doute de faire remarquer
que la limite entre la qualité et le procès s'efface dans une
quantité de conceptions intermédiaires : une action qui dure,
une habitude, le résultat acquis et le prolongement d'un événement
passé constituent autant de choses qui tiennent à la fois
du procès et de la qualité. Mais cette constatation n'ôte rien
d'essentiel à notre thèse. Une idée de pur procès peut être
conçue sous l'aspect statique de la qualité.

Jusqu'ici nous nous sommes contenté, en ce qui concerne
cette seconde règle de transposition, de constater les faits.
Mais qu'y a-t-il de commun entre ces divers procédés d'expression
par lesquels la relation et le procès sont ramenés à
l'adjectif ? Il semble qu'ils répondent les uns et les autres à une
même tendance, une tendance proprement intellectuelle qui
pousse l'esprit à contempler les idées dans la seule intention de
les différencier et de les classer. La concrétisation dans le substantif
est un premier pas vers l'intellectualisation, nous l'avons
108dit, mais c'est aussi une démarche de l'imagination : le monde
objectif des entités nous enveloppe de ses puissances favorables
ou hostiles, et il y a dans la seule notion de l'être extérieur à
notre propre être quelque chose qui nous affecte personnellement.
Mais l'intelligence pure demande une contemplation
entièrement désintéressée et purement spéculative des idées.
L'esprit, dans ce point de vue, ne s'attache qu'aux apparences
et aux comparaisons qu'on peut établir entre elles ; d'une part
il ne voit plus la substance mystérieuse des êtres ou des choses
problématiques qui servent de support aux phénomènes, et
d'autre part il ramène les phénomènes eux-mêmes et les
événements, autant que faire se peut, à des conceptions statiques.
Comme en observant la nature il nous est facile de
distinguer un ours blanc d'un ours brun, un fruit rond d'un fruit
allongé
, nous pouvons, procédant de même à l'égard des idées
de tout ordre et de tout degré d'abstraction, comparer et
opposer un progrès lent à un progrès rapide, une promesse absolue
à une promesse conditionnelle ou une victoire romaine à une victoire
grecque
. En un mot, la catégorie de la qualité est celle de la
ressemblance en soi. C'est dans cette catégorie que se pensent
et c'est par l'adjectif que s'expriment tous ces traits par
lesquels les idées s'opposent les unes aux autres, s'ordonnent
dans notre connaissance et se classent.

C. Troisième règle de transposition

C. Troisième règle de transposition. — Toute idée de
qualité peut être transposée dans la catégorie de procès
. C'est, on le
voit, un procédé exactement opposé à celui dont il vient d'être
question. Dans l'adjectivation des procès et des relations, la matérialisation
du monde extérieur s'achève en classement spéculatif
des idées. Dans la « verbalisation » des qualités, cette même
matérialisation aboutit, dans une direction contraire, au drame.
D'un côté nous allons à la pure contemplation des idées par
l'intelligence, de l'autre nous tendons à tout animer de notre
propre vie. Ce sont là les deux tendances que les transpositions
de la première espèce réunissent et que les autres se partagent.

Il suffit de rappeler ici ce que nous avons dit à propos de la
109catégorie du procès et de sa signification psychologique. Sans
doute, le soleil est lumineux, mais nous aimons mieux dire qu'il
brille
, qu'il répand sa lumière (1)57, qu'il nous en inonde. Une mer
tranquille
est une mer qui s'apaise, qui dort.

Ces exemples, comme d'autres qui ont été cités ailleurs
(p. 50) représentent nettement des figures. Ils en ont tout le
relief et la vie. Mais la langue a beaucoup d'expressions imagées,
qui, devenues les signes usuels d'une idée, ont perdu ce qu'elles
ont pu contenir d'images suggestives à l'origine. Ainsi briller
déjà ne veut pas dire beaucoup plus que « être lumineux », peser
équivaut à « être lourd », sentir est le terme usuel pour « être
odorant ». Même ces deux verbes peser et sentir sont ordinairement
transitifs, ce qui suppose une expressivité affaiblie.
Cependant il reste toujours le fait que l'expression par le verbe
nous entraîne, comme malgré nous, en dehors du domaine de
la qualité pure, dans celui des choses dont il émane une sorte
de vie.

L'importance de la transposition de la qualité en procès
apparaît, en dehors de l'usage qu'on peut en faire pour animer
le style, dans ce fait que certaines langues en font un très large
emploi grammatical, et que parfois même le verbe se substitue
presque à l'adjectif. On y trouve des mots pour dire : être doux,
être fort, être long, être dur. Le latin avec ses verbes valēre, « être
bien portant »,virēre, « être vert », patēre, « être étendu »,
pendēre « être suspendu », rubēre, « être rouge », pallēre, « être
pâle », nous montre ce moyen d'expression largement mis en
œuvre.

On dit volontiers qu'un nuage rougit ou pâlit, parce qu'on
confond un peu à dessein l'état stable avec le devenir. Quand
nous lisons dans une description que les blés jaunissent dans la
plaine
, qu'un arbre verdoie au bord du chemin, nous pensons malgré
nous au travail intérieur qui se poursuit dans la plante. Ce qui
110est chaud brûle parce que nous en sentons bien vivement
l'action au toucher. Mais comment dire par un verbe qu'une
maison est grande, vide, voisine, etc ? Cela semble à première vue
impossible. Et pourtant nous devons constater que ni la parole,
ni la langue ne reculent devant la logique paradoxale de telles
expressions. Le latin ne dit-il pas : domus vacat, le français :
la maison avoisine, et nous comprenons un auteur qui parle
d'un palais qui s'étale, d'une tour qui se hausse, etc.

Il y a cependant une réserve à faire, sauf erreur, les adjectifs
qui représentent essentiellement une relation avec un substantif
doivent échapper à la verbalisation. Nous ne voyons pas comment
on traduirait en verbe l'idée qu'une boucherie est chevaline,
ou qu'une victoire est romaine. Ce que nous avons dit sur le
caractère essentiellement intellectuel de ces adjectifs fait comprendre
peut-être cette impossibilité, qu'elle soit totale ou
relative.

§ 6. L'Attribution des catégories dans la parole.

Jusqu'ici il a été question de la langue seulement, et on a vu
qu'elle nous fournit avec une liberté très grande, sinon absolue,
des termes substantifs, adjectifs, verbaux, etc. pour exprimer
la même idée. Il reste à voir comment, dans la parole, dans la
genèse de chaque phrase particulière, se fait le choix entre ces
divers procédés d'expression. C'est une question très délicate à
laquelle nous ne répondrons que d'une manière partielle.
Naturellement nous ne pouvons considérer que des phrases
simples comportant les éléments déjà traités, et nous faisons
abstraction d'autres éléments et de procédés plus compliqués
dont il sera question plus tard. Il y a d'ailleurs avantage à
ramener le problème à ses termes essentiels et à s'en tenir aux
phrases qui, conçues par un seul acte synthétique de pensée,
doivent leur genèse à une simple opération d'analyse subséquente.

Surtout ce qui va être dit devra s'entendre sous réserve de
ce qui sera exposé dans le chapitre suivant à propos de la dissociation
111des deux activités de l'expression : l'une proprement
grammaticale et qui se déroule le plus souvent dans un plan
intellectuel, l'autre plus naturelle, qui se plie aux mouvements
affectifs de la vie et de l'imagination consciente. Nous avons
déjà dit que celui qui manie des signes n'a pas besoin de manier
des représentations ; or il est question ici du maniement des
signes, et le choix de leurs catégories dépend d'une certaine
imagination grammaticale, plus ou moins indépendante des
phénomènes conscients dont l'acte de parole s'accompagne.

Des psychologues ont admis qu'avant d'émettre une phrase
le sujet parlant a une vue obscure de son ensemble et en perçoit
le « schéma dynamique », qui en trace le cadre et en fournit
la forme vide ; ce cadre se remplit en même temps d'idées
précises et de mots (1)58. Il est évident qu'étant donné la rapidité
avec laquelle se déroule le processus de la parole, l'esprit ne
peut pas avoir la conscience claire de ce qu'il veut faire avant le
moment même où il le fait en réalité ; mais ce sentiment du
schéma dynamique marque l'obscure conscience de l'acte intellectuel
et volitionnel qui nécessairement précède l'action. C'est
cet acte qu'il faut essayer d'analyser.

Deux opérations nous paraissent dégager ce qu'on nous
permettra d'appeler les « éléments cardinaux » de la phrase,
ceux qui lui fourniront son architecture grammaticale. Ces deux
opérations : sont la conception du prédicat et la vision des éléments
substantifs sur lesquels s'appuiera la pensée.

La conception du prédicat est l'âme de la phrase ; le prédicat
vient du dedans ; il émane de l'activité du sujet. La vision
des éléments substantifs manifeste au contraire ce qui dans la
pensée est considéré comme objectif ; ces entités réelles ou fictives
sont des éléments donnés sur lesquels s'appuie la pensée.
112En réalité ce sont là deux opérations de natures très différentes
mais corrélatives et qui s'accomplissent en même temps en se
conditionnant l'une l'autre. La conception de l'idée prédicative,
facteur actif de la pensée, commande naturellement au choix
des idées substantives qui entreront en jeu et, en particulier,
détermine le choix du sujet qui sert de point de départ. Mais
il faut reconnaître aussi que ce sont les éléments donnés dans la
situation ou dans l'esprit à un certain moment qui déclenchent
la pensée et l'expression. Il y a donc action et réaction, et c'est
sans doute l'une ou l'autre de ces deux opérations corrélatives
qui joue le rôle prépondérant selon que l'attitude du sujet parlant
penche vers la subjectivité ou vers l'objectivité.

Remarquons que cette théorie des données cardinales
confirme mais complète aussi une doctrine très répandue selon
laquelle il n'y aurait pas de différence essentielle entre le substantif
sujet et n'importe quel substantif complément pris dans la
phrase. Il est vrai que, si l'on fait abstraction du facteur prédicatif
pour ne garder que la conception des idées substantives,
toute la phrase paraît reposer sur un ensemble d'entités reliées
entre elles par des relations qui sont réciproques, de sorte qu'on
pourrait parcourir le développement logique de la pensée en
partant de n'importe laquelle de ces idées de base. Soit, pour
prendre un exemple quelconque, une phrase comme : (1)59 Le fils
du jardinier construit une petite maison très commode pour les lapins
.
Nous avons affaire à un fils (1), un jardinier (2), une maison (3),
des lapins (4), et ces quatre représentations d'êtres ou de
choses sont dans l'imagination les éléments constitutifs d'un
tout. L'expression de la pensée repose donc sur ces quatre
substantifs et consiste à marquer les rapports qui les unissent.
Or, dans l'ensemble ainsi constitué il n'y a pas de raison pour
donner à l'un de ces substantifs une primauté logique. Ils sont
tous quatre également importants, et si la pensée était purement
113contemplative et sans mouvement, on pourrait considérer
ces quatre idées comme étant collectivement le sujet, c'est-à-dire
la donnée qui préexiste au jugement. Mais la communication
et la pensée active sont autre chose, et il nous faut ajouter
à ce schéma équilibré et immobile justement cet élément prédicatif
dont il a été fait abstraction. C'est lui qui confère à un
substantif particulier le rôle de sujet, c'est lui surtout qui en
concevant l'idée prédicative détermine du même coup la place
de chaque substantif dans l'enchaînement général. Les relations
ont beau être réciproques, elles ne sont pas pour cela réversibles.
Celle qui conduit de (1) à (2) n'est pas la même que celle qui
conduit de (2) à (1) ; si Jean est le fils du jardinier, le jardinier est
le père de Jean, et il importe beaucoup de distinguer le procès
actif dont le fils du jardinier est le sujet, du procès passif dont
une maison serait le sujet. Les relations réversibles comme a = b,
et b = a ou comme « Jean est le frère de Paul » et « Paul est
le frère de Jean » sont exceptionnelles. La conception du prédicat,
qui commande à l'enchaînement général, est donc dans la genèse
de la phrase aussi essentielle que celle des idées d'entités. Non
seulement elle détermine le sujet de la phrase, mais elle en fixe
le développement et donne à chaque substantif sa place.

On pourrait peut-être faire une objection à cette idée que
les rapports entre les idées substantives sont donnés avec la
conception du prédicat. On remarquera que parfois on renverse
l'ordre de détermination entre deux substantifs sans que le
sens, de l'ensemble en soit affecté ; exemple : J'admire ses actes
d'héroïsme
J'admire l'héroïsme de ses actes. Ceci arrive avec des
entités fictives qui impliquent sous une forme substantive des
idées de procès, de manières et de qualités, lesquelles entretiennent
entre elles en réalité des rapports d'inhérence ; de là vient
que, de quelque côté qu'on aborde l'expression de l'idée totale,
on ne sort pas réellement d'une notion générale donnée d'avance :
agir héroïquement ou être héroïque en agissant, (voir p. 36), c'est
toujours la même chose. Il n'en est pas de même quand on a
affaire à des entités qui correspondent à des représentations
distinctes, réellement extérieures les unes aux autres. Or, il
114faut se souvenir que lorsque la pensée, pour devenir consciente
et s'exprimer, conçoit une idée abstraite sous les espèces de
l'entité, elle l'assimile justement à quelque entité réelle. Elle
oublie les relations d'inhérence que cette idée peut comporter
pour procéder à son égard comme elle le fait à l'égard de
n'importe quelle autre idée substantive. C'est une réelle
transposition par les cadres de la grammaire dans ceux de
l'imagination, et, quelle que soit la raison qui ait fait paraître
dans la phrase un substantif, ce substantif, en même temps
qu'il est conçu, est vu dans certaines relations déterminées avec
les autres substantifs de la phrase.

Cette théorie de la genèse des éléments cardinaux de la
phrase étant admise, resterait à savoir quelles conditions
président au choix des catégories mises en œuvre. On dit
tantôt verbalement : il souffre, tantôt adjectivement : il est malade,
tantôt substantivement : il a une maladie. Nous avons vu ailleurs
qu'à la place de maladie de cou, avec deux substantifs, on dira
aussi cou malade, avec un seul, et éventuellement même, en
substantifiant l'autre élément, maladie collaire. Et ces quelques
exemples si simples représentent, comme le lecteur s'en rend
compte sans peine, un nombre incalculable de faits infiniment
variés. A propos de toute phrase la question du pourquoi peut
donc se poser.

Quelque délicate que soit l'analyse de chaque cas particulier,
les principes de cette analyse.ont été posés quand les classes
de mots ont été définies, et quand les règles de transposition
ont été fixées. Il est inutile de répéter ici que la pensée abstraite
se contente de l'expression adjective ou adverbiale, qu'une
tendance à fixer les idées pour les contempler en elles-mêmes
sous une forme plus ou moins plastique aboutit à l'expression
substantive, et que le verbe — quand il n'est pas un simple
auxiliaire de relation — exprime la dramatisation de l'idée. Ce
sont là les bases d'une psychologie de la parole que nous
n'avons pas à pousser plus loin. Les divers tempéraments, les
diverses attitudes mentales se traduisent par divers styles, et
l'emploi des classes de mots est un des traits caractéristiques
115de chaque forme d'expression. Or, ce qui est vrai des styles
considérés en général est vrai aussi du style que nous adoptons
en parlant à chaque moment suivant nos dispositions et les
circonstances.

Faut-il rappeler ici, pour ne citer qu'un fait de cet ordre,
le cas bien connu du style impressionniste et de l'emploi
parfois un peu bizarre qu'il fait du substantif ? Pourquoi dans
ce qu'on appelle « l'écriture artiste » dit-on des blancheurs
de colonnes
(voir p. 36), au lieu de « des colonnes blanches »
comme on le fait d'habitude ? L'expression courante repose
sur cette constatation pratique que, dans l'idée totale, c'est bien
la notion de « colonne », cette masse de pierre supportant le
poids d'un édifice, qui paraît substantive : la couleur n'en est
qu'une qualité sans matérialité propre. Mais si l'on veut rendre
avec une naïveté plus ou moins affectée l'impression immédiate
des sens, l'éblouissement d'un objet blanc qui précède la
détermination de la nature de cet objet, alors l'expression citée
plus haut pourra paraître appropriée. L'idée de « blanc » s'élève
au rang d'entité : des blancheurs, et précède dans l'enchaînement
de la pensée celle d'un autre substantif déterminant : de colonnes.
Il pourra même arriver que le premier substantif absorbe le
second et l'abaisse au rang d'un complément intrinsèque, d'un
adjectif. Cela arrive facilement quand cette seconde idée n'est
pas très nettement substantive devant l'imagination ; on dira
une fraîcheur verte, pour une fraîche verdure ; Virgile parle du
frīgus opācum pour dire umbra frīgida, « la fraîcheur ombreuse »
pour « l'ombre fraîche ». Mais la langue française ne nous
offre point d'adjectif pour dire « de colonne ».

Un autre fait mérite d'être mis en lumière. C'est le conflit
qui peut s'élever entre la conception usuelle des idées et la
logique de la phrase. Ce conflit, si on y regarde de près, met
aux prises les deux principes générateurs des éléments cardinaux :
la conception usuelle des idées, en ce qui concerne le choix
des entités, et la logique de la phrase, en ce qui concerne le choix
du prédicat et le mouvement qu'il implique. Or — malgré la
priorité de la phrase sur le mot et malgré l'axiome généralement
116admis d'après lequel les mots représentent plutôt des fragments
de jugements que des idées (1)60 — on constatera que constamment
c'est la conception des idées qui l'emporte sur la logique de leur
enchaînement.

On sait que le latin a conservé longtemps une incapacité
relative à exprimer l'abstraction. On le voit par ces tournures
qui lui sont si familières comme : urbs condita, pour « la fondation
de la ville », bellum perfectum, « la fin de la guerre », Sicilia
āmissa
, « la perte de la Sicile », Christus, nātus « la naissance de
Jésus-Christ », etc. On voit assez comment l'idée substantive de
personne et de chose a attiré à elle le rôle de principal dans
l'ensemble corrélatif et n'a laissé à l'idée relativement abstraite
que le rôle d'un complément d'inhérence qui lui est subordonné.
D'ailleurs, c'est pour la même raison que le latin préfère cupidus
urbis videndae
à cupidus videndī urbem, aptus ad rem perficiendam à
aptus ad perficiendum rem, etc. Que dans ces cas la logique de la
phrase soit sacrifiée aux exigences de l'imagination, cela est
assez évident. Si nous disons : annō quadringentēsimō post urbem
conditam
, la préposition post ne se rapporte pas directement à
urbem, « la ville », qui ne saurait être une détermination de
temps, mais cette détermination est dans l'idée de procès que
renferme le participe condita. Il est donc plus correct de dire
comme nous le faisons : quatre cents ans après la fondation de la
ville
, en prenant l'idée par l'autre bout.

Mais cette supériorité de nos langues modernes ne doit pas
nous faire illusion. Nous avons entendu citer par plaisanterie la
phrase suivante : Les réverbères, qui n'avaient pas encore été inventés,
rendaient les rues très obscures
. La logique naïve de cette phrase
peut nous faire rire ; mais chacun reconnaîtra qu'elle est très
naturelle, et que le parler du peuple et des enfants en offre des
exemples constants. En regardant de plus près on verra que nous
suivons sans nous en apercevoir les mêmes voies dans le meilleur
langage. Ne disons-nous pas sans broncher : Son front bas
fait voir son intelligence médiocre
, pour « la médiocrité de son
117intelligence » ? Enfin, il ne sera pas difficile de démontrer — il
y aura à revenir sur ce point — que beaucoup d'institutions
grammaticales n'ont pas d'autre principe logique, et parmi elles,
celles-là justement qui sont les meilleurs instruments de la
pensée, la proposition subordonnée par exemple. Lorsqu'il
s'agit d'exprimer des enchaînements compliqués, comme lorsqu'il
s'agit d'exprimer des idées abstraites, la langue n'arrive
à ses fins qu'en faisant tout entrer dans des formes et des cadres
qui ont leur point d'appui dans les habitudes de l'imagination.

Pour finir de traiter le grand sujet abordé dans ce paragraphe
il resterait à dire comment la phrase fondée sur ces données
cardinales s'achève. Mais nous nous contenterons de quelques
mots. Les entités substantives, quand il y a lieu, s'analysent en
principal et en complément déterminatif ; certains adjectifs se
dégagent ainsi ; nous avons vu plus haut : une petite maison, la
fraîcheur verte
, Sicilia āmissa. Le verbe peut de même s'accompagner
d'un adverbe. Quelques-uns de ces compléments auront
un rôle transitif et contribueront à marquer les relations. Celles-ci
aussi se dégagent et trouvent leur expression propre quand elles
paraissent avec assez de netteté sur le plan de la conscience.
C'est ce que nous avons vu par exemple dans le groupe : une
petite maison commode pour les lapins
, où l'adjectif commode et la
préposition pour lient le substantif déterminé à son complément
déterminatif. Quant à la forme grammaticale correcte avec toutes
les déterminations et les caractères morphologiques qu'elle
comporte, c'est là le résultat d'un travail plus inconscient encore
et plus automatisé ; d'ailleurs il concerne l'élément plutôt
formel et mécanique de la parole organisée.118

Chapitre VI
Les rapports fondamentaux
de la grammaire
dans la langue et dans la parole

§ 1. Généralités.

Ce que nous pensons avoir établi à propos des catégories
de mots, pouvons-nous le démontrer aussi à propos des
rapports fondamentaux de la grammaire et de leur expression
grammaticale ? S'il est vrai qu'un substantif ou un verbe restent
malgré certaines réserves l'expression propre de l'entité ou du
procès dans la langue et dans la parole, est-il vrai également
qu'un sujet ou un prédicat, un principal ou un complément
selon l'analyse grammaticale soient toujours aussi un sujet, un
prédicat, un principal ou un complément selon la psychologie ?

A première vue il paraît difficile de répondre ici par un oui,
et bien des faits nous conduisent à douter qu'il y ait une
correspondance effective sur ce point entre les formes grammaticales
et les pensées qu'elles servent à revêtir. Quand on
pose la question : Qui est malade ? on attribue au pronom le
rôle de sujet grammatical ; or en fait cette phrase revient à
dire : Le malade est qui ? et l'idée sur laquelle porte l'interrogation
ne peut être que prédicative. On le voit bien par la
réponse : C'est Jean ; et si je dis : Jean est malade, « Jean »
est dans mon énoncé sujet grammatical, il est vrai, mais en
réalité prédicat psychologique. Ceci est un simple échantillon
pris parmi une foule de faits semblables, et depuis longtemps
on s'est habitué à opposer, aussi bien dans la langue que dans
119la parole les distinctions formelles de la grammaire aux réalités
psychologiques qu'elles recouvrent. En effet, ces désaccords ne
sont pas seulement des produits occasionnels de la liberté dont un
sujet parlant use à l'égard des normes grammaticales (exemple :
Jean est malade pour : C'est Jean), mais ils se trouvent parfois
consacrés par l'usage et par l'institution linguistique elle-même
(exemple : la formule interrogative : Qui est malade ?).

Les contradictions que la grammaire peut présenter avec
elle-même ne sont pas à priori bien troublantes. De tout temps
et partout la règle de langue comporte des exceptions. Ce sujet
sera traité plus tard. Mais c'est l'opposition de la grammaire et
de la parole qui nous gêne. Si elle était irréductible, il faudrait
se demander jusqu'à quel point une psychologie de la grammaire
serait légitime. Quand les formes ne recouvrent pas la
pensée, il est absolument vain de chercher à établir une psychologie
des formes. Ce terme même de « psychologie des
formes » est vide de sens et ne représente plus qu'un rapprochement
absurde de notions contradictoires. Mais alors, si la
grammaire n'est pas psychologie, qu'est-elle ? En réalité une
institution de langue n'a jamais existé que par la parole et n'a
jamais vécu que dans la parole, c'est là qu'elle a ses sources et
sa consécration. Ce que la parole néglige ou infirme d'une façon
absolue ne peut être qu'inexistant et illusoire. Un fait de grammaire
contredit par la parole n'existe que si cette contradiction
est limitée, conditionnée et plus apparente que réelle ; il faut
qu'elle dissimule en réalité, sous tous les écarts et toutes les
exceptions, une confirmation foncière, une adhésion générale
de l'esprit aux normes des formes employées.

Tel est le cas, croyons-nous, en ce qui concerne les trois
rapports fondamentaux de la coordination, de la subordination
et de la prédication. C'est ce que nous allons nous efforcer
d'établir ; mais les faits qui entrent ici en ligne de compte sont
de natures assez diverses : il convient de les grouper sous
quatre chefs, qui sont quatre aspects de la question ici posée.120

§ 2. Emploi de formes inférieures aux virtualités
logiques de la pensée.

Il faut mentionner d'abord tous les cas où le moyen
d'expression peut paraître inadéquat parce qu'il est psychologiquement
inférieur à ce que l'analyse logique trouve dans la
pensée exprimée. Cela peut provenir soit d'une infériorité
générale des moyens linguistiques dont dispose le sujet parlant,
soit d'une sorte de régression occasionnelle : tout en possédant
les moyens appropriés à l'expression d'une pensée logiquement
construite, on préfère s'en tenir à des conceptions moins intellectualisées
et donner à sa pensée un tour plus fruste, plus
voisin de la simple représentation.

Nous nous sommes laissé raconter qu'un enfant priait le
bon Dieu pour sa tante Julie, son chapeau, ce qui apparemment
devait signifier sa « tante Julie, qui a un si beau chapeau », ou
« tante Julie au beau chapeau ». Cette expression est curieuse
à deux points de vue : d'abord parce qu'on y voit comment un
trait frappant fait corps dans l'imagination avec l'idée même
d'une chose ou d'une personne — c'est là l'origine de toutes
les épithètes — , et ensuite parce que l'enfant, incapable d'exprimer
la subordination logique du terme épithétique, s'est contenté
de le coordonner au terme principal. Peu importe qu'il ait eu,
ou n'ait pas eu dans son for intérieur quelque vague sentiment
de cette subordination inexprimable et inexprimée - nous sommes
en présence d'un exemple tout primitif de la figure que la
rhétorique a désigné du terme grec de hendiadyn, ce qui veut
dire « un par deux, expression de ce qui est un par une dualité ».
Toutes les fois que l'esprit se place dans l'attitude de la contemplation
qui énumère les parties d'un tout plutôt que de la
réflexion qui les agence, que ce soit négligence et paresse ou
parti pris, il aboutit à cette même figure dont les poètes nous
offrent d'innombrables exemples : ferrō et compāgibus artīs,
« par le fer et par d'étroits assemblages », dit Virgile, et nous
entendons « par d'étroits assemblages de fer, par une grille de
121fer aux barreaux serrés ». C'est ainsi que nous lisons dans le
Roman de la Rose :

La douçor et la mélodie
Me mist au cuer grant reverdie
,

« la douceur et la mélodie, etc. ». Un énoncé comme : Il
pleut
, je ne sors pas, pour : Je ne sors pas puisqu'il pleut, n'est pas
autre chose qu'un hendiadyn de propositions mis pour une
principale et sa conjonctionnelle. C'est le même phénomène à
un autre degré de complication grammaticale.

Il y a infériorité de l'expression vis-à-vis de la pensée quand
on emploie la forme d'une phrase-idée (voir pp. 24, 29), c'est-à-dire
un principal et son complément, là où il faudrait en bonne
logique une phrase-pensée, la combinaison d'un sujet et d'un
prédicat. On connaît la tournure du langage enfantin et populaire
qui dit : Ma poupée qui est cassée, pour « ma poupée
est cassée » ou, comme nous l'avons entendu dans la bouche
d'un employé de tram obligeant : Madame, vot' broche qui s' décroche
pour « votre broche se décroche ». Cette construction, qui
fait appel au pronom relatif et au verbe subordonné, se rattache
à des faits de syntaxe dont l'étude sera abordée plus loin.
C'est donc par anticipation qu'elle est citée ici ; mais elle est
caractéristique d'une tournure d'esprit qui répugne à l'expression
de la pensée objective et autonome avec sa distinction des
deux moments de la phrase. Tout est conçu prédicativement.
Ce caractère prédicatif du substantif principal apparaît plus
nettement quand il s'introduit par un il y a ; par exemple :
Il y a ma poupée qui est casséeIl y a votre broche qui se décroche.

Il va sans dire que ces cas où un certain désaccord entre la
pensée et l'expression repose sur une ignorance ou sur une négligence
plus ou moins volontaire de la forme propre ne sauraient
faire tort à la valeur normative des procédés en question. L'ignorance
se corrige, la négligence est occasionnelle, elle cesse avec
les causes qui l'ont provoquée. L'édifice de la grammaire n'est
pas ébranlé par de tels accidents.122

§ 2. Effets de l'automatisme grammatical.

Parler une langue, c'est, comme on le sait, faire appel à des
habitudes acquises, et l'institution linguistique n'existe en nous
que comme le faisceau bien organisé de ces habitudes. Or, qui
dit habitude, dit souvent aussi réflexe et action automatiquement
déclenchée par la circonstance excitatrice. La parole organisée n'est
pas en elle-même un acte automatique : la réflexion, la volonté,
le choix conscient y jouent leur rôle ; mais elle l'est souvent et
dans beaucoup de ses parties. A l'automatisme de l'expression
naturelle s'ajoute l'automatisme acquis de la grammaire. Sans
ce dernier l'expression rapide et correcte serait impossible, et
en matière de langage, comme dans tous nos actes usuels, nous
sommes au bénéfice de ces habitudes profondément ancrées et
spontanément agissantes qui nous dispensent de réfléchir au
détail ordinaire de nos actions. Grâce à elles nous pouvons
porter toute notre attention sur les points qui la requièrent.

Les conséquences de ce fait, qui fait corps avec la langue,
sont sans doute partout constatables et extrêmement multiples.
Nous n'en considérons ici qu'une seule. De même que l'emploi
d'un signe de langue pour une idée libère l'imagination du
sujet parlant (voir p. 94), l'emploi d'une forme grammaticale
usuelle pour l'expression d'une pensée libère l'activité psychique
consciente qui peut s'attacher à cette pensée. Cela permet la
dissociation de deux phénomènes, celui de langue qui fonctionne
en vertu de l'intelligence et celui de la parole spontanée
qui est plus affectif. Ces deux automatismes se dissocient justement
parce qu'ils sont des automatismes et qu'ils n'engagent
pas les mêmes parties de notre activité psychique.

Faisons ici un rapprochement. En parlant des phrases à un
seul terme, nous avons déjà signalé une première forme de
cette dissociation. Nous avons dit que, lorsque le monorème
entre dans le trésor linguistique d'un enfant, il devient mot et
signe d'idée, de telle sorte que, dans le simple énoncé du terme
bobo servant de phrase, nous pouvons distinguer deux choses :
123premièrement le terme nu, ces deux syllables empruntées au
lexique restreint de l'enfant et représentant à ce titre seulement
un concept plus ou moins nettement défini, secondement le
mode d'émission du terme, son intonation, son accent plus
ou moins énergique et les accompagnements de mimique ou
de pantomime qui lui donnent toute sa signification occasionnelle.
Il y a donc là le mot, qui est de la langue, et la
phrase, qui est de la parole. Le phénomène dont nous parlons
maintenant n'est que le prolongement de celui-là. Ce qui
appartient à la langue n'est plus ici un mot, mais un agencement
de termes ; un certain nombre de mots rangés selon une
certaine formule syntagmatique représentent le signe d'un
agencement logique d'idées. La phrase ainsi construite répond
donc sans effort à une certaine pensée, elle est pour ainsi dire
l'expression réflexe d'une opération intellectuelle. Mais cette
opération intellectuelle ne se produit qu'à l'occasion d'un
phénomène plus complexe comprenant des mouvements de
l'imagination, de l'émotivité et de la volonté. Et cette réalité
vivante de la pensée ne trouve dans le réflexe grammatical
qu'une expression éteinte, incomplète, indirecte. Elle ne reste
cependant pas inexprimée pour cela ; la phrase grammaticale,
comme le monorème de tout à l'heure, est émise d'une façon qui
lui sert de commentaire ; ses accents, ses inflexions et le reste
indiquent clairement l'intention réelle du sujet parlant. En un
mot, nous avons affaire à deux actes de parole simultanés ;
l'un qui se sert des sons arbitraires de la langue pour communiquer
des idées, l'autre qui use des éléments symboliques et
naturels de l'expression pour traduire la vie.

On voit assez ce qui dès l'origine devait favoriser ces habitudes
de langage dissocié. C'est par la loi du moindre effort que
l'expression des idées se développe indépendamment de
l'expression des mouvements affectifs. Supposons, pour
raisonner par l'absurde, que cela n'ait pas lieu, que la phrase
grammaticale ait à se mouler toujours sur le mouvement réel
de la pensée et à en épouser, autant que ses cadres le permettent,
toutes les inflexions et toutes les nuances, il y faudrait un
124effort constant pour transposer le psychologique en logique
grammaticale ; cela rendrait le travail de la parole trop pénible
et nuirait à la spontanéité de la pensée elle-même. A moins que,
au contraire, le fond l'emportant sur la forme, le mouvement de
la pensée brise et détruise les cadres de la grammaire, et cela
au détriment de la clarté intellectuelle. Entre ces deux écueils le
sujet parlant choisit tout naturellement une voie moyenne
infiniment plus commode et plus avantageuse. En combinant
ces deux procédés d'expression également aisés, il obtient tout
ce que l'on peut obtenir de chacun d'eux : une communication
d'idées claires par les moyens grammaticaux et un commentaire
psychologique suffisant par les moyens naturels de l'expression
affective. Cependant la langue qui se prête à cette dissociation
ne perd pas pour cela sa capacité d'exprimer les mouvements de
la pensée. Il ne s'agit pas d'une abdication, mais d'une simple
accommodation à certaines fins pratiques. Les rapports qu'entretiennent
nos deux automatismes ne sont pas immuables. Ils
varient suivant les cas. Selon l'état des forces en présence il y
aura harmonie, conflit ou compromis. C'est ce qu'on va essayer
de montrer par l'examen de quelques faits empruntés naturellement
au français.

A. Enoncés courts et objectifs. — Harmonie

A. Enoncés courts et objectifs. — Harmonie. — Supposons
d'abord que nous ayons affaire à des phrases ou à des membres
de phrases aussi simples que possible, de deux termes seulement,
et qui représentent un énoncé d'idée ou de pensée sans aucune
intervention appréciable des facteurs affectifs de la parole ; soit :
Le chat dortl'enfant du jardinierL'hiver est froidle printemps
et l'automne
, etc.

L'examen de tels énoncés montreront dans la règle que les
agencements grammaticaux mis en œuvre : prédication, subordination
logique ou coordination, sont employés d'une façon
toute normale. La grammaire recouvre ici la psychologie d'un
vêtement fait pour elle, et les sujets, les prédicats, les termes
principaux, les compléments, les termes coordonnés jouent un
rôle qui répond effectivement à leurs définitions.125

Cependant il faut se souvenir de ce qui a été dit quand les
premières définitions ont été posées. La grammaire ne peut être
que la normalisation de certains cas qui s'opposent dans leurs
réalisations typiques, mais qui d'ordinaire se mélangent dans
des phénomènes intermédiaires. L'expression grammaticale ne
peut pas tenir compte de ces nuances : elle n'indique pas si une
coordination est plus ou moins voisine de la subordination
logique, ou si une phrase-pensée avec sujet et prédicat ne pourrait
pas avec une très légère modification de sa conception devenir
une phrase-idée avec principal et complément (exemple : Le cou
me fait mal
J'ai mal au cou). Ce sont là des distinctions psychologiques
subtiles pour lesquelles la grammaire n'a point de
cadres, mais que le débit et l'intonation peuvent parfois trahir.

Il y a un domaine où cette intervention des moyens spontanés
de la parole dans l'expression est particulièrement sensible.
Il s'agit du sujet et du prédicat et de leurs nuances d'accent
psychologique. Le sujet, on l'a vu, peut avoir plus ou moins
d'importance : il peut être un simple rappel (exemple : Que fait
Jean ?
réponse : Jean travaille, ce qui équivaut à : Il travaille),
comme il peut être tout à fait autonome, étranger aux circonstances
et aussi essentiel dans son rôle que le prédicat dans le
sien (exemple : Jean travaille, s'opposant à l'idée de : Paul ne fait
rien
). Entre ces deux cas extrêmes il y en a de tous les degrés, et
le prédicat lui-même peut être aussi plus ou moins énergique
selon l'importance que celui qui parle attache à sa communication.
Nous voyons donc nettement, dans le simple agencement
d'un sujet et d'un prédicat, comment la parole supplée aux
insuffisances de la grammaire et y ajoute quelque chose qui en
est indépendant. Que ces nuances d'intonation puissent à force
d'être usuelles devenir elles aussi jusqu'à un certain point
conventionnelles et grammaticales à leur tour, c'est ce que nous
ne voulons pas examiner (1)61 ; il nous suffit que ce soit un
126système d'expression indépendant de celui qui use des classes
de mots et de leurs propriétés syntagmatiques.

B. Enoncés plus longs : phrases périodiques animées. —
Dissociation

B. Enoncés plus longs : phrases périodiques animées. —
dissociation. — Supposons maintenant que nous ayons affaire
à des ensembles plus considérables. A l'intérieur d'un prédicat
complexe il y aura presque toujours un mot plus important,
donc plus prédicatif, et qui du même coup rejettera les autres
dans un rôle subordonné analogue à celui du sujet tel que nous
l'avons défini. La simple phrase : Je n'ai jamais dit cela à
personne
, peut appuyer sur jamais, sur cela, sur personne ou
même sur le verbe dire selon que la protestation porte plus
spécialement sur tel ou tel point. Il en sera de même pour un
sujet qui s'analyse en plusieurs termes ; un mot peut y concentrer
sur lui toute l'énergie de l'expression et, représentant l'idée
principale du sujet, ne laisser aux autres mots relativement à
lui que les fonctions de simples introducteurs : Un écrivain
suisse ne devrait pas écrire de telles choses.

Or, cette importance qu'un terme prend relativement aux
autres dans le prédicat ou dans le sujet peut aller jusqu'à
troubler le rapport psychologique qui devrait exister selon les
normes de la grammaire entre les deux parties de la phrase.
Soit l'énoncé : Jamais je ne l'avais vu si en colère, avec un fort
accent prédicatif sur jamais. Nous avons là un élément qui,
détaché de son agencement logique, se place devant l'ensemble,
et, devenant le vrai prédicat, ne laisse plus au reste que la
qualité d'un sujet postposé dans lequel le sujet grammatical est
127impliqué et comme perdu. Au contraire dans : Avec cet argent
j'ai acheté une chaîne de montre
, les premiers mots, détachés eux
aussi de leur ensemble logique, peuvent avoir une valeur
purement introductive et jouer vis-à-vis du reste le rôle d'un
véritable sujet. Ce cas est des plus fréquents, et l'on analysera
de même : A partir de ce moment, il ne m'a plus dit un mot
Au fond du parc, se dressait une tour, etc.

C'est le lieu de rappeler ce qui a été dit à propos du substantif
sujet grammatical (voir p. 45). Nous avons dû remarquer
que la langue, en donnant au substantif, à l'exclusion des autres
classes de mots, des caractères propres à ce rôle, avait restreint
la notion de sujet, et que le sujet grammatical ne recouvre pas
un domaine aussi vaste que le sujet psychologique. Ce dernier
est loin d'être toujours une notion de personne, de chose, ou
d'entité abstraite. Les déterminations de lieu et de temps ont
une affinité particulière à cette fonction. Ne sont-elles pas par
définition les cadres des faits et des événements ? Il est d'ailleurs
facile de remarquer qu'elles tiennent de près au démonstratif
(« dans tel lieu », « dans tel temps »), que nous avons vu en
fonction de sujet psychologique. Elles ont d'autre part aussi
certaine ressemblance avec le substantif. Il arrive en effet qu'on
les emploie après préposition. Ne disons-nous pas : des projets
pour après Noël
passer devant chez lui, comme nous dirions :
des projets pour l'hiverpasser devant sa maison ? Qu'on songe
aussi à des phrases elliptiques comme : Après moi, le déluge
In vīnō, vēritās, où à la construction russe : pod stolóm, sobáka,
« sous la table, il y a un chien », où le substantif est nettement
prédicat psychologique du terme initial. Il ne faut donc pas
s'étonner que parmi les termes qui peuvent jouer un rôle plus
ou moins évident de sujet psychologique il faille faire une place
spéciale — mais non point exclusive — à ces sortes de
compléments. En français ce phénomène a une expression
grammaticale particulière dans certaines inversions (exemple :
Ici naquit un poète), et en général l'antéposition en est le
symptôme. L'énoncé du théorème de Pythagore qui dit : Dans un
triangle rectangle, le carré de l'hypoténuse est égal…
etc., commence
128en réalité par deux sujets. L'orientation qui précède l'idée
prédicative se fait en deux mouvements, et cela équivaut
virtuellement à l'énoncé d'une idée complexe avec subordination
logique (« le carré de l'hypoténuse d'un triangle rectangle… »).

Ce phénomène de dissociation et d'interversion des rapports
grammaticaux et psychologiques joue un rôle considérable et
constant dans l'architecture de toute phrase un peu longue.
Cette complexité, cette longueur sont déjà en elles-mêmes un
obstacle à l'harmonisation des deux activités mentales : celle
qui traduit le mouvement spontané de la vie et celle qui traduit
les idées en établissant des rapports corrects entre les mots.
Nous avons essayé de montrer dans le chapitre précédent
comment l'intelligence s'attache à certaines idées substantives
et agence leurs rapports grammaticaux en passant de l'une à
l'autre par l'intermédiaire des idées transitives qui les relient.
Cette activité poursuit son cours selon les voies les plus commodes
sans se soucier d'un autre mouvement de l'imagination,
plus conscient, lequel s'attache au mouvement naturel des idées
et à leurs valeurs respectives pour la communication. Cependant
les rapports qui s'établissent dans ce second plan ne sont
pas foncièrement différents de ceux qui servent de base aux
institutions de la grammaire. La vie qui coule librement d'un
côté est la même qui, de l'autre côté, s'est fixée dans des formes.
Nous pouvons donc parler de sujets et de prédicats psychologiques (1)62
. Seulement ces sujets et ces prédicats-là n'ont pas la
rigidité de ceux que connaît l'analyse grammaticale. Il s'agit de
relations très diverses, très nuancées qui comportent des degrés,
et qu'il n'est pas toujours facile de saisir et de déterminer.
Chaque terme dans l'enchaînement du débit est dans un certain
rapport avec ce qui précède et avec ce qui suit. Si l'idée paraît
énoncée pour elle-même, nous l'appellerons prédicative ; ce qui
précède ou ce qui suit sera pour elle une sorte de sujet. Si au
129contraire sa principale raison d'être est d'éclairer ce qui va être
dit ou ce qui l'a été, nous lui reconnaîtrons les caractères du
sujet. Tel terme, prédicatif relativement à un sujet, sera d'ailleurs
lui-même sujet dans la suite de la phrase relativement à
un nouveau prédicat. Entre des termes de même rôle ou à l'intérieur
des termes plus ou moins larges auxquels une fonction
est attribuable, l'esprit peut pressentir des rapports de coordination
ou de subordination logique, et tout cela indépendamment
de la forme grammaticale dont ces termes sont revêtus.

Une phrase prise au hasard se prêtera à cette analyse psychologique :

Tous les jours, de trois à quatre, chez l'armurier Costecalde (trois
sujets coordonnés grammaticalement, les deux premiers faisant
logiquement un groupe formé d'un principal et d'un complément),
on voyait un gros homme (prédicat de ces sujets ; on voyait,
verbe transitif à sujet indéterminé et surtout terme de relation ;
son complément direct est divisé en complément et principal,
il y a un accent prédicatif particulier sur gros), grave et la pipe aux
dents
(prédicats de gros homme ; étant donné l'accent prédicatif
sur gros, ces termes peuvent aussi être considérés comme
lui étant psychologiquement coordonnés, ce qui est d'ailleurs
en harmonie avec la forme grammaticale), assis sur un fauteuil
de cuir vert
(prédicat de ce qui précède ; ce terme offre un
emboîtement logique d'idées auquel correspond l'agencement
grammatical des mots : léger accent prédicatif sur vert), au
milieu de la boutique
(terme plus faiblement accentué et jusqu'à
un certain point sujet de ce qui précède — comparez : « assis,
au milieu de la boutique, sur un fauteuil de cuir vert » — ,
mais c'est en même temps le sujet des nouveaux termes descriptifs
qui suivent (1)63 :pleine de chasseurs et de casquettes (prédicat
130comprenant deux termes coordonnés reliés par un principal
commun, ici encore l'expression grammaticale est conforme),
tous (reprend le terme chasseurs pour en faire le sujet de ce qui
suit) debouts et chamaillants (deux termes prédicatifs coordonnés
mais qui équivalent jusquà un certain point à une subordination
« ils chamaillaient debout »). C'était Tartarin de Tarascon
(phrase prédicative, forme grammaticale adéquate), Nemrod
doublé de Salomon
(prédicat sous la forme d'un ensemble logique,
mais avec deux accents prédicatifs et valant une coordination :
« c'était Nemrod, mais c'était aussi Salomon : un chasseur et
un juge »).

On voit comment cette analyse psychologique suit la construction
grammaticale pour s'en écarter et la rejoindre tour à
tour. Les langues qui offrent un agencement rigoureux des
formes grammaticales joint à une grande liberté d'ordonnance
présentent d'une manière bien plus évidente la dissociation des
deux mouvements de la parole, surtout lorsqu'elles se complaisent
dans de longues constructions périodiques, comme le
latin des auteurs classiques. La phrase, avec les puissantes
attaches de son analyse logique marquées par l'ajustement
précis des accords, des rections et des constructions conjonctionnelles,
traduit par la succession des mots un mouvement
indépendant de la pensée ; c'est ce mouvement que soulignent
dans le débit les inflexions et les arrêts de la voix.

On observe fréquemment dans certains textes un cas curieux
et symptomatique de dissociation. Nous voulons parler des
contradictions entre les procédés grammaticaux employés et la
ponctuation. Ce serait tout un chapitre de théorie du style à
développer. Soit un seul exemple : Il partit. De sorte que le lendemain
je dus avouer ma défaite
. La subordonnée grammaticale
est séparée de sa principale par un point, mais c'est qu'en
réalité, psychologiquement, c'est une coordonnée.

Reste la question de savoir comment les formes grammaticales
peuvent s'accommoder du rôle qu'on leur fait jouer sans
que leur valeur en soit atteinte. C'est une règle que tout signe
arbitraire finit par signifier ce qu'on lui fait représenter, et que
131tout fait de parole, quand il se répète, finit par avoir son
contre-coup dans la langue.

Pour bien juger de la situation créée par cette dissociation
de la grammaire et du mouvement psychologique des idées et
pour comprendre qu'elle ne porte pas réellement atteinte à leur
valeur foncière, il faut se souvenir de trois choses.

D'abord que ces faits de parole ne consistent pas à'attribuer
à certaines formes de grammaire une valeur nouvelle, mais
seulement à faire servir toutes les formes de la grammaire
indifféremment à l'expression de rapports variés ; de là ne
résulte aucun état déterminé à l'égard de ce que ces formes
peuvent représenter sur le plan de la psychologie de la parole.
Ce désordre pourrait donc détruire ; il ne pourrait rien fonder à
la place.

Ensuite il faut rappeler que dans tous les énoncés brefs et
objectifs les expressions grammaticales de la prédication, de la
subordination et de la coordination gardent leur entière expressivité,
que d'ailleurs elles la conservent aussi souvent — comme
la phrase analysée ci-dessus le fait voir — dans beaucoup de
parties des phrases plus longues ou plus animées. Il en résulte
un sens linguistique très vivant et très net des valeurs propres
à chacune de ces constructions essentielles. Il en est de ces
valeurs linguistiques comme de toutes les autres : on peut les
négliger et les oublier partout où il n'y a pas d'inconvénient à
le faire ; mais aussitôt que l'intelligence de la communication
est fondée sur leur emploi, elles se retrouvent tout entières et
toutes vivantes au service de celui qui parle comme au service
de ceux qui écoutent.

En troisième lieu, et c'est le point essentiel, il est évident
que, si la parole néglige les valeurs proprement psychologiques
des constructions, elle en utilise toujours les valeurs logiques.
Les groupes grammaticaux Sujet : Prédicat, Principal complément.
restent le procédé indispensable d'intercompréhension ; elles
ne représentent plus le mouvement de la pensée, mais bien les
rapports que les diverses idées entretiennent dans l'ensemble de
la phrase. Les formes grammaticales conservent donc toujours,
132au moins une partie de leur fonction : leur rôle logique ; or ce
rôle logique est dérivé de leur rôle psychologique originel et
fondamental. C'est par la conscience linguistique des rapports
qui unissent normalement les termes grammaticaux que la
langue donne un substrat solide aux éléments constructifs de
ses périodes.

C. Enoncés plus affectifs. — Compromis, puis rupture

C. Enoncés plus affectifs. — Compromis, puis rupture. —
Jusqu'ici nous nous sommes placés devant des phrases à contenu
objectif ou du moins devant des phrases dont les idées n'entraînent
qu'une affectivité modérée. Dans la trame d'une description
comme celle de Tartarin discutant au milieu des chasseurs, il
y a des traits pittoresques, des mots saillants qui appellent un
débit expressif, mais rien de tout cela ne provoque une émotion
véritable. Il n'y a là aucun mouvement énergique du sentiment
ou de la volonté.

Plaçons-nous maintenant dans de nouvelles conditions et
considérons ces phrases d'une affectivité plus intense par lesquelles
nous exprimons tout ce qui émeut la passion. Dans la
conception de telles phrases le facteur intellectuel sera plus ou
moins tenu en échec par des impulsions émotives.

On sait qu'une émotion intense détruit l'expression grammaticale.
Quand la passion domine, elle n'a que faire d'arranger
des formes et des particules, elle exprime les idées toutes nues
et les jette au hasard dans l'ordre où elles se présentent sans
aucun souci de la syntagmatique : Moi, mentir ! menteur toi-même !
Si l'émotion est plus forte encore, c'est la capacité de concevoir
les idées claires, et par conséquent de trouver des mots, qui est
atteinte ; l'homme n'émet plus rien que des interjections inarticulées.
Au delà il y a le cri de la nature. En un mot l'émotion
nous ramène en arrière par degrés jusqu'au langage inorganisé ;
elle renonce successivement, au fur et à mesure que son intensité
va croissant, à toutes les acquisitions de la langue, instrument
de communication intellectuelle.

Tout cela est assez connu, mais il vaudrait la peine de voir par
quelles étapes on passe, de degré en degré, du langage organisé
133à la désorganisation du langage. L'émotion produit deux effets
distincts. Le premier, c'est d'abréger la phrase, de nous ramener
du style périodique au discours haché, où chaque pensée
s'exprime pour elle-même en laissant sous-entendus les rapports
qui peuvent les relier entre elles. Nous disons par exemple :
Sois prudent, ne te laisse pas prendre, là où avec moins d'émotion
nous dirions : « Fais bien attention de ne pas te faire prendre »,
ou bien : Dénoncer mon frère ! Vous ne ferez pas cela, je vous le
défends
, ce qui plus froidement exprimé en une seule phrase
revient à : « Je vous défends de dénoncer mon frère, car c'est
indigne de vous ».

Cet abandon du style périodique pour un style qui ne
comporte que de courtes phrases souvent incomplètes a pour
conséquence de ramener le sujet parlant aux conditions où les
valeurs psychologiques des agencements grammaticaux sont le
plus sensibles. En fait des énoncés comme : sois prudent, je vous
le défends
présentent une parfaite harmonie de la forme et du
fond.

Mais l'émotion produit un autre effet encore : elle veut,
même dans la phrase la plus courte, une ordonnance des termes
qui réponde exactement au mouvement spontané des idées.
C'est pour obtenir cette ordonnance, autant que pour obéir à la
succession rapide et violente des idées qu'elle brise et supprime
les rapports syntagmatiques.

Ceci étant donné, il n'est pas sans intérêt de remarquer que
la langue a créé pour ce style exclamatif des formes grammaticales
particulières qui sont de mise dans tous les cas où l'émotion
n'est pas encore trop intense, et qui conservent sous des
formes appropriées quelque chose de ces distinctions de fonctions
que l'abandon du style objectif tend à faire tomber. Il s'agit
surtout de marquer le prédicat et quelquefois aussi de le faire
contraster avec un terme sujet postposé ; et cela se fait par
adaptation de certains procédés syntagmatiques empruntés
à la grammaire normative. Nous pouvons nous contenter de
signaler ici quelques faits français ; ce serait une étude spéciale
de chercher ceux qui dans d'autres langues y correspondent
134sous des formes appropriées au caractère de chaque idiome.
Pensons aux exclamations : C'est une blague !C'est insensé !
dont la forme est essentiellement prédicative et peut être
employée soit isolément, soit avec un sujet antéposé ou postposé :
Ce projet, c'est insenséC'est insensé, ce projet. On connaît
aussi ces constructions affectives où l'adjectif est placé devant,
ce qui implique l'inversion du sujet ou d'autres modifications
syntagmatiques : Inébranlable était sa résolutionHeureux, il l'était
Imbécile que tu es ! Dans toutes ces phrases le premier terme
représente l'élément important du prédicat et le terme suivant
contient, sous une forme plus ou moins explicite, le sujet avec
la copule, c'est-à-dire avec l'élément tout formel du prédicat.
Notons aussi la formule syntagmatique qui permet d'unir un
prédicatif substantif avec un sujet postposé : C'est une blague
que cette histoire
. Il faut également faire une place importante à
l'emploi du substantif logiquement complémentaire qu'on isole
de son contexte en le postposant ou en l'antéposant, mais
qu'on reprend à la place voulue sous la forme d'un pronom
conjoint : Jean, il est maladeElle est écrite, ma lettreJe ne
le lis pas, ce roman
ou : Ce roman, je ne le lis pas. Dans tous ces
cas le substantif, qui peut avoir lui-même un accent prédicatif
plus ou moins fort, s'oppose cependant au reste comme son
sujet.

Ces faits que nous venons de mentionner appartiennent à
vrai dire à des degrés divers du langage émotif, mais tous ils
nous montrent une certaine adaptation des formes grammaticales
aux besoins d'une expression énergique par le moyen de
phrases brèves et d'une ordonnance significative. Cette adaptation
ne se fait pas par interversion des rôles, mais par une ingénieuse
utilisation de formes appropriées, avec l'aide de certains
indices supplémentaires et l'appoint de quelques licences
particulières. Cette accommodation de la grammaire et de la parole
expressive nous paraît très importante pour notre thèse. Dans
le style périodique, il y a dissociation ; ici au contraire la dissociation
cesse et la grammaire revient à sa double fonction normale
qui est à la fois psychologique et logique. Les distinctions
135fondamentales et en particulier celle du sujet et du prédicat
retrouvent leur valeur. La dissociation était donc en elle-même
un fait passager et sans conséquence. L'élément vital du
discours n'est pas lui-même étranger ou hostile aux formes
grammaticales. Dans certaines conditions il peut en abandonner
l'usage à la seule intelligence, dans d'autres conditions — dans
son paroxysme affectif — il en rend l'emploi impossible ; mais
quand il cherche des formes pour s'exprimer, c'est à elles qu'il
a recours, consacrant ainsi les données fondamentales psychologiques
et logiques de l'institution grammaticale.

§ 3. Automatisme grammatical par figure.

Nous venons de voir les effets de l'automatisme grammatical
dans le discours modérément affectif, et nous avons vu
aussi comment une affectivité plus forte écarte cet automatisme
pour revenir à la grammaire expressive. Il y aurait quelque
chose à dire du cas où l'automatisme est voulu et consenti, où
le discours prend par une sorte de figure une forme plus intellectuelle,
plus objective que ne le voudrait l'émotion du sujet
parlant. Dans le premier paragraphe de ce chapitre nous avons
fait allusion aux cas où le sujet parlant affecte un langage d'un
agencement logique inférieur à celui de sa pensée, où il se
place volontairement dans un plan plus voisin de la sensation
pure. Maintenant nous avons affaire à une autre figure de style
qui est d'un caractère opposé : l'émotion, la volition, la vive
représentation qui s'expriment, se contraignent, pour une raison
ou pour une autre, à prendre la forme d'un simple énoncé
objectif.

Les cas de cet ordre sont difficiles à analyser, et on ne saurait
tracer de limite exacte entre eux et ceux qui ressortissent
à l'automatisme pur.

Si je donne un ordre d'une manière naturelle, je dirai :
C'est Jean qui fera ce travail. Mais si je veux affecter plus de
dignité, j'énonce d'un air un peu compassé : Jean fera ce travail,
et je prends pour sujet de ma phrase Jean, qui en réalité en est le
136prédicat. Le gouvernement français au cours de la guerre crut
devoir avertir les personnes qui parlaient trop dans les lieux
publics et fit afficher partout un écriteau où l'on lisait : Taisez-vous,
méfiez-vous, des oreilles ennemies vous écoutent, ce qui voulait
dire : « car il y a des oreilles ennemies qui vous écoutent ».
Sous la forme d'un sujet et d'un prédicat on énonçait une idée
prédicative composée d'un principal et de son complément.
Ces transpositions de rôle supposent toujours quelque chose
de recherché, d'adapté à une fin. Ici on a voulu être concis et
concret. Une des causes les plus fréquentes de cette figure de
style, c'est sans doute la contrainte sociale. L'homme en société
joue toujours un rôle et n'est jamais pleinement lui-même. Si
par exemple j'appelle quelqu'un à dîner en lui disant : Le dîner
est prêt
, j'emploie un tour poli pour dire « venez dîner ». Mon
ordre sous cette forme indirecte équivaut à « voulez-vous venir
dîner, s'il vous plaît ? ».

Les raisons d'ordre moral et social ne sont cependant pas
les seules qui puissent entrer en ligne de compte. Par exemple
Minuit sonne, veut dire : « c'est exactement minuit ». Cette
figure est de l'ordre de l'imagination, elle consiste à faire appel
à la perception acoustique des douze coups de minuit. Son
expression plus exacte serait : Il sonne minuit, en utilisant le
tour impersonnel dont nous parlerons plus loin ; mais le français
n'emploie pas cette forme aussi volontiers que d'autres langues
et l'automatisme grammatical amène tout naturellement
la forme plus courante et plus concrète.

§ 4. Grammaticalisation de certaines formes en dehors
de leur rôle étymologique.

Tous ces faits que nous avons mentionnés jusqu'ici et
d'autres probablement encore, différents de nature mais semblables
dans leurs effets, ont pour théâtre la parole. Par eux des
formes grammaticales sortent occasionnellement des cadres
psychologiques pour lesquels elles ont été faites. Mais ce qui
est dans la parole peut devenir usuel et passer de là dans la
137langue. Il est donc tout naturel que ces désaccords entre la
forme et le fond se reflètent dans certaines parties de la grammaire.
C'est ce qui a été dit en commençant ce chapitre.

Donnons quelques exemples de ces faits de grammaire
dans lesquels on voit des formes et des tours employés en
dehors de leur fonction étymologique. On a déjà signalé le
pronom interrogatif, qui en est un des cas les plus caractéristiques.
Les langues indo-européennes nous montrent qu'il
s'agit d'un indéfini spécialisé dans ce rôle à la faveur de certaines
constructions ou d'une accentuation particulière. Sa forme
grammaticale, c'est-à-dire son cas, correspond, comme partout
où l'automatisme grammatical est en jeu, exactement aux relations
logiques qu'il entretient avec les autres parties de la phrase ;
mais elle ne marque en rien sa fonction psychologique propre,
qui est d'être le prédicat de l'interrogation. Ceci répond d'ailleurs
tout naturellement au rôle particulier du pronom interrogatif,
et dans toutes les langues il doit présenter quelque traitement
spécial analogue.

En français beaucoup d'autres cas peuvent être signalés.
Ainsi les compléments de temps, de lieu, de manière quelquefois,
quand ils sont antéposés jouent nettement le rôle de sujet
psychologique, et c'est un fait grammatical bien caractérisé spécialement
quand il en résulte un déplacement du sujet grammatical.
Ici naquit un poèteAinsi s'achève cette aventure, etc.
Dans la même ligne on peut citer les expressions comme pour
moi
, pour ma part, quant à moi, qui jouent aussi le rôle de sujet.
Etymologiquement ce sont des compléments. Antéposés à l'ensemble
de la phrase ils sont d'abord des sujets emphatiques
qui s'opposent au prédicat dans un rapport de réciprocité
(voir pp. 30-31). Mais cette valeur peut s'affaiblir et devenir équivalente
à celle d'un sujet ordinaire. Avec certains verbes et dans
certaine phraséologie on introduit un sujet grammatical qui
est en réalité un prédicat psychologique : Entre don Carlos
Survient un troisième larronSuit la liste des candidats, etc.
Dans tous ces cas on a affaire à des constructions qui n'offraient
rien de particulier quand l'ordre des mots était plus libre et se
138conformait naturellement au mouvement de la pensée, mais
qui, conservées dans certaines conditions spéciales, tranchent
sur l'usage général aujourd'hui régnant et prennent par là un
caractère grammatical.

Voici maintenant un fait qui concerne le renversement du
rapport de principal à complément. Quand nous disons : ce diable
d'aubergiste
, un coquin d'enfant, ou toute autre chose analogue,
nous donnons aux mots diable ou coquin, qui sont des épithètes,
le rôle de principal. C'est un trait de syntaxe affective qui
marque bien que ces idées epithetiques ont dans la conscience
un relief particulier, plus de relief que les idées proprement
substantives, lesquelles passent au rôle de compléments. Cependant
cette tournure est devenue usuelle avec les substantifs
epithetiques drôle et bête, bien qu'ils équivalent à de simples
adjectifs ; une drôle d'aventure, une bête d'histoire, c'est à peu près
la même chose que : une aventure drôle, une histoire bête, en tous
cas ces formes sont les substituts obligés des tournures inusitées :
une drôle aventure, une bête histoire. Nous avons donc affaire
là à de simples compléments en dépit de la construction. Mentionnons
enfin en terminant d'autres cas où le complément
prépositionnel a pu passer au rôle de sujet, mais sans que le
langage affectif ni l'automatisme grammatical y entrent pour
rien ; tel est celui du partitif français ou de l'indéfini pluriel :
Du pain et du lait constituaient tout notre menuDes voitures
passaient sans cesse
. On en rapprocherait le cas du latin : Ad
decem mīlia cecidērunt
, en français « près de dix mille tombèrent ».

La question est de savoir jusqu'à quel point ces anomalies
peuvent porter atteinte à la valeur normative des institutions
grammaticales qu'ils contredisent. Pour y répondre, il faut
remarquer d'abord qu'il s'agit là de faits disparates et relativement
peu nombreux. En face de la masse des faits normatifs
bien coordonnés en un ensemble systématique, ces exceptions
font petite figure. En outre et surtout il faut rappeler le principe
général de sémantique que toute évolution de valeur est fondée
sur la rupture des associations d'idées antérieures à l'évolution.
Un mot comme panier par exemple ne peut signifier une sorte
139de corbeille en général que parce qu'on a oublié qu'il s'agissait
à l'origine d'une « corbeille à pain ». Les valeurs établies
aujourd'hui dans une langue sont indépendantes de l'étymologie ;
elles existent par elles-mêmes. On le voit bien par les
exemples que nous venons de citer, et en particulier par ceux
qui offrent la grammaticalisation la plus complète. Ainsi le
pronom interrogatif est une institution autonome, qui présente
dans sa forme comme dans sa valeur des caractères particuliers,
sans qu'il y ait pour le sujet parlant aucune tentation de
procéder à des comparaisons avec d'autres faits grammaticaux.
Si l'association des idées et l'analogie jouent un grand rôle
dans la vie du langage, les dissociations et les ruptures de
contact n'en jouent pas un moins grand. C'est ainsi également
que notre partitif français du, de la, des n'a pratiquement rien
de commun avec la particule de là ou elle est vraiment
prépositionnelle. Si ailleurs la grammaticalisation est moins
parfaite, si, tout en représentant quelque chose d'autre, la construction
grammaticale permet encore certains rapprochements
étymologiques, il en résulte une nuance, quelque chose de
figuré et généralement d'affectif dans l'expression du nouveau
rapport ; ainsi une bête d'histoire se distingue d'une histoire bête,
et quant à moi n'équivaut pas tout à fait à un moi sujet. C'est
ici que trouvent leur application les critères que M. Bally,
l'auteur du Traité de Stylistique française (1)64, a si heureusement
appliqués à l'étude des valeurs des mots et des tournures de
phrase. Le tout est de savoir autour de quelle notion logique
objective, autour de quel « terme d'identification » vient
s'organiser tout ce qu'un élément de langue comporte d'idées.
Or, s'il y a grammaticalisation d'une forme de syntaxe dans un
rôle nouveau, cela veut dire que le terme d'identification n'est
plus le même, que malgré certains liens qui subsistent du
passé, il y a rupture et création d'une unité indépendante.
D'ailleurs parmi toutes les associations que peut provoquer une
unité syntagmatique détournée de sa fonction originelle, à
140côté de celles qui regardent en arrière et la rattachent à son
étymologie, il peut y en avoir d'autres qui établissent d'autres
liens et témoignent ainsi de l'orientation nouvelle C'est ainsi
que : Survint un troisième larron nous fait moins penser à :
Un troisième larron survint (avec son substantif sujet) qu'à la
tournure impersonnelle : Il survint un troisième larron, dont on
verra bientôt là valeur particulière (pp. 144 sv.).

§ 5. Conclusions.

Avant de conclure il n'est peut-être pas inutile de rappeler
que les faits que nous venons d'étudier séparément se présentent
dans la trame du langage inextricablement mélangés et
combinés selon des doses infiniment délicates. Notre opération
d'analyse, indispensable pour ramener autant que possible
chaque fait à son principe, a nécessairement quelque chose de
brutal, qui fait tort à l'infinie variété et à la complexité des
phénomènes. Quand Lamartine s'écrie dans un discours célèbre :
Citoyens, pour ma part, le drapeau rouge, je ne l'adopterai jamais.
il donne dans une seule phrase des échantillons variés des faits
qu'on vient d'étudier dans ce chapitre.Cette phrase commence par
trois sujets psychologiques. Le premier est un vocatif, or nous
savons que le vocatif est un sujet psychologique par définition ;
pour ma part, tient, nous l'avons dit, de l'automatisme grammatical,
si l'on ne veut pas y voir déjà une forme grammaticalisée
dans ce rôle de sujet ; le drapeau rouge, substantif jeté sans
rapports grammaticaux à la tête de la phrase, est une construction
propre au langage affectif ; je ne l'adopterai jamais est
une phrase complète qui sert de prédicat à tout ce qui précède,
avec un accent particulier sur jamais ; il y a là à la fois une
construction corrélative à celle qui a fait de le drapeau rouge un
sujet et une application de l'automatisme grammatical.

Tous ces faits et les autres que nous avons mentionnés ne
nuisent pas à la valeur normative des formes grammaticales par
lesquelles la langue représente essentiellement les rapports
fondamentaux. Cela est évident en ce qui concerne l'emploi des
141formes inférieures aux virtualités logiques, les emplois figurés
d'une forme de pensée trop logique et trop objective et les
formes grammaticalisées en dehors de leur rôle étymologique.
Seule la dissociation par automatisme a vraiment une certaine
portée. Il est certain que par elle le sujet n'est pas toujours sujet,
le complément pas toujours complément, etc. ; la valeur des
formes grammaticales qui expriment ces rapports en est diminuée,
cela est indubitable. Nous avons essayé de dire comment,
tout en étant atteinte au point de vue pratique, elle n'en subsiste
pas moins dans son rôle normatif et général.

D'ailleurs, en ce qui concerne les rapports fondamentaux,
comme en ce qui concerne les catégories de l'imagination, si on
voulait une preuve de plus pour établir leurs valeurs, on
pourrait faire appel à la preuve empirique a posteriori de l'histoire.

Les instruments grammaticaux dont nous nous servons pour
coordonner, opposer un sujet à un prédicat, un complément
à un principal, comme pour exprimer une idée de chose, de
personne, de procès ou de qualité, sont restés les mêmes ;
depuis l'antique indo-européen l'identité n'a pas été brisée par
l'évolution, et sous toutes les modifications d'aspect extérieur
qu'ils ont subies, on a affaire là à une tradition continue.
Qu'est-ce à dire, sinon que ces procédés de grammaire, créés
pour représenter certaines valeurs psychologiques et logiques,
ont continué fidèlement à travers tous les temps à jouer un
rôle qui leur était dévolu, et que ce rôle, quel qu'il soit, a
toujours été sanctionné par la conscience des sujets parlants ?
Jamais la parole ne s'en est écartée assez et d'une manière
assez suivie, pour renverser les bases de l'institution. Ce sont
ces bases que nous avons essayé de définir sans nous laisser
égarer par des faits secondaires qui pourraient en obscurcir ou
en fausser l'image.142

Chapitre VII
Les propositions simples
à logique implicite

§ 1. Généralités.

Après avoir dit dans quel sens et avec quelles réserves les
définitions posées dans nos premiers chapitres doivent être
acceptées, nous pouvons reprendre la suite de cet exposé. Il
faut maintenant considérer certaines formes de phrases dont
les unes sont d'une logique un peu différente et moins rigoureuse
que celles qui ont été examinées plus haut, et dont les
autres utilisent de nouveaux principes d'agencement par lesquels
elles s'élèvent au-dessus de toutes les combinaisons jusqu'ici
prévues, ce qui ne va d'ailleurs pas non plus sans quelque
violence faite à la logique. Dans le premier cas nous pouvons
parler de propositions à logique implicite parce que, pour en
développer tout le contenu selon les normes d'une exacte
logique, il faut les interpréter et les compléter. Dans le second
cas le terme de propositions du second degré ne serait pas déplacé.

Partant de ce qui se rapproche le plus des propositions
simples étudiées jusqu'ici, nous nous élèverons par degrés vers
des combinaisons de plus en plus riches, c'est-à-dire que nous
suivrons dans ses grandes lignes la méthode usuelle. La proposition
indépendante et simple fournit le point de départ, d'où l'on
passe aux coordinations puis aux subordinations de propositions.
Mais cette classification, si on s'en tient là, est formelle
et extérieure ; nous tâcherons de pénétrer plus avant dans la
143vraie nature des rapports mis en jeu. Dans ce premier chapitre
il sera question des propositions simples à logique implicite.

Les types grammaticaux qui rentrent sous cette rubrique
sont très nombreux et très variés. Leur étude ouvre au grammairien
un champ illimité. Nous devons nous contenter de
caractériser brièvement certains aspects essentiels et d'ailleurs
bien connus de la syntaxe de nos langues. Ces aspects serviront
d'échantillon pour ce que d'autres idiomes peuvent.offrir dans
le même ordre.

Par leur nature ces faits ne comportent pas de classification
rigoureuse. L'ordre adopté dans les pages suivantes n'est cependant
pas tout à fait arbitraire. Commençant par une forme de
phrase qui semble opposer sa logique à celle du Sujet : Prédicat,
nous terminerons par des constructions qui nous acheminent
aux propositions de second degré.

Est-il besoin de répéter que nous ne considérons pas les
formes de phrases qui vont être examinées et dont la formule
logique n'est pas rigoureuse comme dérivées de celles dont on
s'est occupé dans les chapitres précédents.

En tout temps la grammaire a présenté dans son institution
des parties logiques et des parties illogiques ; en passant
des unes aux autres, nous ne remontons ni ne descendons le
cours de l'évolution linguistique. Nous restons dans la simultanéité.
Un exposé qui va du plus simple au plus complexe
se conforme uniquement aux exigences d'une analyse bien
conduite.

§ 2. Le sujet logique du verbe impersonnel.

Quand il s'agit d'exprimer un procès dont le sujet, l'agent
substantif, reste tout à fait indéterminé, la phrase se ramène
nécessairement à un seul terme prédicatif. Les phénomènes
météorologiques, qui sont des états généraux de la nature,
donnent lieu à de telles phrases, et, vu le caractère constant de
ces phénomènes, les expressions qui leur correspondent se sont
fixées dans la langue sous la forme de verbes dits impersonnels :
144en latin pluit ou tonat, etc. Ce sont là des verbes qui marquent
ce qui se passe dans l'ambiance atmosphérique, et on ne
saurait leur inventer un sujet que par un effort d'imagination
poétique et mythologique.

Cependant une idée impersonnelle comme celles-là peut
aussi se présenter sous un aspect plus complexe ; il lui arrive
quelquefois de contenir un élément capable de s'en dissocier
sous forme d'une idée substantive. Pluit contient implicitement
l'idée des gouttes de pluie, et cette idée apparaît nettement quand
cette expression est appliquée par figure à un autre procès
analogue où le rôle des gouttes de pluie échoit à quelque
autre chose : des pierres qui tombent, du sang qui dégoutte.
Cependant, aussi longtemps qu'il s'agit d'un phénomène perçu
dans son unité et que l'expression garde dans sa totalité son
caractère prédicatif, nous restons dans la phrase-idée, et l'idée
substantive ne peut être qu'un complément de relation du verbe
principal. Quelle sorte de relation l'esprit établira-t-il entre ce
verbe et son complément ? Selon la tournure de son imagination
il hésitera entre une conception plutôt passive, qui paraît représentée
par le latin : Pluit lapidēs (accusatif) et par l'allemand :
Es regnet SteineEs regnet einen fürchterlichen Regen, et
une conception plutôt active ou instrumentale que le latin
connaît : Pluit lapidibus, et le russe aussi : Grozój udárilo, « il
frappa par la foudre, la foudre tomba ».

Ces expressions météorologiques peuvent nous servir de
types pour tous les cas où l'homme conçoit et exprime l'impression
que lui font les choses plutôt que les choses considérées
en elles-mêmes (1)65. Vue sous l'angle de l'impressionnisme,
la réalité est spectacle, phénomène affectant nos sens et notre
sensibilité, avant d'être un jeu de pièces agencées ou un drame.
C'est sans doute cette manière de saisir les choses qui est à la
base de la grammaire syntagmatique dans les langues qui ne
145connaissent point de nominatif ni de sujet proprement dit, et
où ce qui ferait pour nous figure de sujet est un déterminant
du verbe (1)66. Il est d'ailleurs à remarquer que l'on passe facilement
des expressions de ce type à la phrase composée d'un
substantif prédicatif. Il suffit pour cela que le terme verbal
devienne transitif, perde peu à peu sa signification pleine et
finisse par être un simple introducteur du substantif complément.
C'est ce que l'on voit par des exemples comme celui de l'allemand :
Es gibt (es hat) Steine, ou le français : Il y a des pierres,
où le substantif prédicatif est, à l'origine du moins, le complément
direct d'un verbe à sujet indéterminé et à sens extrêmement
vague. On peut citer aussi, pour en revenir à l'expression d'une
idée météorologique : Il fait du ventIl fait des éclairs, etc.

A côté de ces expressions de caractère impressionniste, qui
mettent le substantif dans le prédicat, on peut en trouver
d'autres qui en font un sujet ; la phrase-idée peut devenir
phrase-pensée, et nos langues, habituées au moule du sujet et
du prédicat, ne se font pas faute d'opérer cette substitution.
A raisonner dans l'abstrait la conception passive représentée
par : Pluit lapidēs, avec son complément à l'accusatif, pourrait
donner lieu à un : Lapidēs pluuntur avec un substantif sujet et
un verbe au passif. Nous ne savons pas si quelque idiome
offre l'équivalent de cette construction que le latin ne connaît
pas. Mais la transposition de la conception active : Pluit lapidibus
en une expression où le complément d'agent devient sujet est
bien connue du latin et d'autres langues : Lapidēs pluunt, en
français : Les pierres pleuvent. A côté de : Es gibt Steine auf dem
Wege
, l'allemand dira : Steine sind auf dem Wege, et : Il fait
du vent
, a à côté de lui : Le vent souffle. Cependant, que ces
formes aient la valeur d'une figure d'expression plus ou moins
146consciente, ou qu'elles soient le produit automatique d'habitudes
grammaticales, elles ne répondent pas entièrement à la pensée
qu'elles recouvrent et n'en font pas oublier la nature profonde.
Les termes sujets : le vent ou Steine, y sont, au point de vue
psychologique, nettement prédicatifs, et la phrase : Les pierres
pleuvent
, ne veut pas dire autre chose que : « il y a une pluie de
pierres ».

En résumé une langue qui ne connaît que le groupe Sujet :
Prédicat
ou le groupe Principal Complément n'a point d'expression
adéquate pour marquer ce rapport ambigu et complexe.
Quand il s'agit d'exprimer un phénomène ou un état de choses
qui implique dans une unité d'idéation son sujet possible, cette
langue choisira tantôt l'un, tantôt l'autre des deux moules de
la pensée dont sa grammaire dispose sans parvenir à oublier
en employant l'un des deux que l'autre pourrait être à certains
égards mieux approprié.

Or nos langues analytiques, dont les constructions plus
souples offrent plus de ressources pour des combinaisons
variées, ont su, dans bien des cas, créer des formes grammaticales
adaptées dans leur illogisme même à l'expression de ce
rapport pour lequel il n'y a pas de place dans les cadres généraux
de la syntagmatique. Ce que la grammaire avait désappris de
faire le jour où elle s'est organisée sur la base de la distinction
entre le sujet et le prédicat, elle le refera comme en marge de
son propre système et par des procédés de fortune.

Voici un cas particulier qui vaut par son résultat final et
qui, à ce titre, peut servir d'exemple pour tous les autres. Le
vieux français usant d'une certaine liberté d'ordonnance disait,
non pas indifféremment, mais également : Un homme vient et :
Vient un homme. La première ordonnance étant devenue normale,
et le sujet s'étant pour ainsi dire fixé dans cette première place,
la seconde ordonnance n'a pas disparu ; au contraire, elle a
subsisté pour marquer que le terme substantif était le véritable
prédicat de l'énoncé. Vient un homme représente justement un
fait conçu sous l'angle de l'impressionnisme et équivaut à peu
près à la phrase-idée : arrivée d'un homme. Cependant, le verbe,
147dépouillé de l'appui normal d'un sujet précédent et devenu
support psychologique de ce qui suit, cherche et trouve une
sorte d'état grammatical en se faisant précéder d'un il tout
formel emprunté à l'analogie des verbes vraiment impersonnels.
Désormais cette forme : Il vient un homme, a été l'expression
propre de ce rapport nouveau où un homme n'est que le sujet
possible d'un verbe qui psychologiquement n'a pas besoin de
sujet. Nous l'appellerons « sujet de l'impersonnel ». Que le rôle
de ce substantif postposé soit quelque chose d'incertain, c'est
ce que montrent les faits. Nous le voyons ballotté entre
diverses analogies. L'allemand, qui s'est créé une construction
analogue, nous rappelle sans cesse que le substantif
qui suit le verbe est son sujet en faisant l'accord en nombre :
Es kommt ein Mann. — Es kommen Männer. Le vieux français,
lui, donne à ce substantif tantôt la forme du cas sujet, tantôt
celle du cas complément (1)67, mais il renonce à marquer le
rapport avec le verbe par l'accord. En français moderne le verbe
reste toujours au singulier, et cet usage paraît même avoir
précédé l'apparition du pronom impersonnel il (2)68. D'autre,
part nous voyons que des substantifs postposés à un verbe
impersonnel, et qui à l'origine ont été de véritables compléments
directs, ne sont plus pour nous ce qu'ils étaient sans
être devenus à proprement parler des sujets. Tandis que
l'allemand dit encore en employant l'accusatif : Es gibt (es hat)
einen Baum auf der Wiese
, le français ne sent plus dans : Il y a
un arbre
, ou : Il fait beau temps, que arbre ou temps soient des
compléments du verbe. Nous n'aurons point l'idée d'accorder
et d'écrire par exemple : les difficultés qu'il y a eues, ou la bise
qu'il a faite
. Ces substantifs ne sauraient non plus se remplacer
par des conjoints accusatifs : il les y ail l'a fait. C'est ainsi
que ce qui était sujet cesse de l'être sans devenir complément,
et que ce qui était complément ne l'est plus sans devenir pour
148cela un sujet véritable. Ces deux termes, venus l'un de la
phrase-pensée et l'autre de la phrase-idée se rencontrent dans
une fonction nouvelle, difficile à définir et que les cadres logiques
de la grammaire ne prévoient pas.

On peut y venir d'ailleurs par d'autres chemins que ceux
que nous avons indiqués, et il est évident que dans une phrase
anglaise comme : There is a book on the table, la particule there.
quoique adverbe de lieu, joue le rôle d'un véritable sujet impersonnel,
et que le substantif book confond son rôle avec celui
qu'aurait le mot livre dans notre expression : « il y a un livre
sur la table ».

§ 3. Le complément prédicatif.

Le complément tel que nous l'avons envisagé jusqu'ici est
déterminatif de son principal. Il se dégage par analyse d'une
idée globale et il est indispensable à l'expression de la pensée
et à l'enchaînement de ses parties. Un certain garçon est pour
moi le fils du jardinier, et je ne puis pas dire : Le fils est malade
quand mes auditeurs ne savent pas de quel fils j'entends parler.
Il me faut donc, sous peine de n'exprimer qu'une pensée
mutilée, ajouter au mot fils son déterminatif. Quand un sujet
ou un prédicat est vraiment un au point de vue logique, quand
il n'embrasse que les éléments d'une idée synthétique analysée
par la réflexion, il peut offrir dans l'expression un ou plusieurs
compléments de ce genre, mais il ne saurait en contenir d'une
autre nature. Seulement la parole n'est pas liée au mécanisme
d'une logique rigoureuse : la pensée vivante est création continuelle ;
la phrase qui l'exprime.s'avance d'une allure souple et
pleine de spontanéité. A côté des opérations purement logiques
d'analyse, il y a place pour un mouvement qui procède par
associations et qui se traduit par un jaillissement d'idées adventices
et de surcharges. Nos phrases contiendront donc, à côté
des éléments dus à l'analyse d'une pensée originelle censée une,
d'autres éléments qui correspondent a des actes de pensée
additionnels survenus en cours de route.149

Supposons qu'une personne raconte : J'ai été me promener
ce matin
, et que, pendant qu'elle prononce ces mots, l'idée
connexe mais pourtant distincte de « j'ai été me promener dans
la forêt » surgisse dans son esprit et demande à être communiquée,
cette personne dira : J'ai été me promener ce matin, dans la
forêt
. Une légère pause après le premier complément, pause que
l'écriture marque par une virgule, trahira seule l'addition et
distinguera cet énoncé de l'expression purement analytique
d'une idée donnée d'avance avec tout son contenu : J'ai été me
promener ce matin dans la forêt. Soit encore une phrase comme :
J'ai rencontré N., tout pâle ; ce qui équivaut psychologiquement
à : J'ai rencontré N. ; il était tout pâle.

Ces termes : dans la forêt ou : tout pâle, sont donc de réels
prédicats de ce qui précède ; ce sont des choses dites au sujet
de l'idée qui vient d'être présentée. Cette idée précédente est
naturellement psychologiquement le sujet de ce prédicat et,
comme tout sujet, il représente une idée achevée, indépendante,
qui peut se passer de la détermination prédicative pour être
conçue par l'esprit. Entre ces deux éléments ainsi rapprochés
nous observons la même pause, la même suspension de débit
qui marque le passage du sujet au prédicat.

Ce complément prédicatif, tel que nous venons de le définir,
entre donc dans la catégorie des faits que nous avons étudiés
en parlant de l'automatisme grammatical. Nous rappelons tel
passage du texte analysé à cette occasion, par exemple :
On voyait un gros homme, grave et la pipe aux dents. C'est même
le cas le plus ordinaire et le plus typique. Ici nous avons à
l'étudier dans ses caractères et dans ses effets grammaticaux.

La différence entre un prédicat grammatical en forme :
N. était tout pâle, et un complément prédicatif : N., tout pâle,
consiste en deux choses. D'abord le terme sujet n'a pas nécessairement
la forme d'un substantif ; on se contente de l'idée
substantive que toute idée quelle qu'elle soit peut impliquer
(par exemple : j'ai été me promener — « promenade » : qu'on se
rappelle à ce propos ce qui a été dit pp. 103 sv.) En second lieu
le terme prédicat revêt la forme d'un complément déterminatif :
150c'est un effet tout naturel de brachyologie. Le rapport prédicatif
est implicite et se greffe comme un parasite sur la phrase ; il y
a donc une sorte de régression sur l'échelle de l'évolution
grammaticale et une tendance à se rapprocher de la simple
juxtaposition ; les formes du groupe Principal Complément sont
choisies comme plus simples et sont favorisées d'ailleurs par
l'automatisme grammatical.

La question se pose de savoir si toutes les langues se
comportent de la même façon, et si on ne voit pas paraître ici
et là une certaine différenciation entre les compléments prédicatifs
et les déterminatifs. Nous ne pouvons donner que de très
incomplètes indications sur ces deux points. Si nous nous en
tenons au témoignage du français, où nous voyons le complément
prédicatif très abondamment utilisé, il semble qu'il ne
diffère du determinatif que par la pause plus ou moins sensible
dans le débit et par une plus grande liberté d'ordonnance.
Deux exemples donneront une idée de la manière dont le
français jette ces éléments en incidentes entre des mots d'ailleurs
étroitement unis ou les surajoute à la phrase : L'emploi à
outrance des anesthésiques supprime la sensibilité consciente, puis
celle, inconsciente, des intestins et des glandes
(Ribot, Psychologie des
sentiments
) — Madame d'A… prête une silhouette, mélancolique à
Madame Solness, et pitoyable
(Journal) (1)69.

En dehors de ces faits nous ne saurions mentionner qu'un
seul cas et d'ailleurs d'importance tout à fait secondaire, où le
français fait une différence grammaticale entre le complément
determinatif et le prédicatif. Si j'ajoute un complément à un
substantif accompagné d'un ci ou d'un démonstratif, j'obtiens
d'un côté avec inclusion du complément : cette étoffe rouge là, et
de l'autre côté avec exclusion : cette étoffe-là, rouge : cela vient
151de ce que les deux parties de la locution démonstrative ne
sauraient enfermer rien de plus que ce qui est nécessaire pour
définir une idée.

Mais toutes les langues ne ressemblent pas sur ce point
au français. En allemand la phrase n'admet pas le complément
prédicatif avec la même facilité. L'agencement beaucoup plus
synthétique et rigoureux de la phrase ne s'accommode guère
de ces éléments de surcroît ; on ne les admet que s'ils peuvent
se confondre avec les autres et ne trahir leur valeur spéciale
que par quelque nuance de débit. On dira sans doute : Ich
machte einen Spaziergang heute morgen… in dem Walde
, et même,
bien qu'on intervertisse l'ordre usuel des compléments : Ich
machte einen Spaziergang in dem Walde… heute morgen
. Mais
déjà : Ich habe einen Spaziergang in dem Walde gemacht… heute
morgen
, frise l'incorrection, et l'on ne saurait dire en tout cas :
Ich traf N., ganz blass. Cette sorte d'incompatibilité de la langue
avec le complément prédicatif se réfléchit partout, et l'on sait
que l'allemand, si l'on nous permet ici une anticipation, ne
pratique pas volontiers la relative non determinative. Il dira très
bien : Er öffnete die Türe, die vor ihm war, mais non à la manière
française : Er öffnete die Türe, die er hinter sich zuschlug. Il faut :
Er öffnete die Türe, und schlug sie hinter sich zu. Et puisqu'il
est question ici incidemment des relatives, mentionnons que
l'anglais fait une distinction grammaticale très nette entre les
déterminatives, introduites par that, et les explicatives ou
prédicatives, qui demandent les pronoms who et which. Le
pronom français lequel joue d'ailleurs partiellement le même
rôle. Il y a des cas où il ne peut pas être déterminatif. On dit :
Je possède le dictionnaire N., lequel est très bon, mais on ne dit pas :
Je possède un dictionnaire lequel est très bon pour : qui est très bon.
Ces quelques observations visent seulement à montrer que
l'expression du complément prédicatif peut poser un problème
grammatical.

Il reste à dire quelques mots des valeurs particulières que
peuvent prendre les compléments prédicatifs par évolution
sémantique.152

Cette évolution peut se produire dans deux sens : tantôt
elle accentue des idées de relation et le complément prédicatif
devient l'équivalent d'une proposition circonstantielle, tantôt,
au contraire, elle tend à une sorte d'idéation synthétique et
produit en fin de compte quelque chose de très analogue à un
mot composé.

Le premier cas n'est qu'une application de ce fait reconnu
que tout rapprochement d'idées peut implicitement exprimer la
relation que l'esprit voit entre elles. Il pleut, je ne sors pas, vaut,
on l'a déjà dit : « je ne sors pas, puisqu'il pleut » ; de même
les deux pensées qui sont réunies dans Le maître, généreux,
pardonna
, ou dans la phrase latine : Catō senex litterās graecās
didicit
, nous apparaissent spontanément dans leur relation
logique : « le maître pardonna parce qu'il était généreux » ;
« Caton apprit les lettres grecques quand il était un vieillard » ou
avec une idée adversative : « alors qu'il était déjà un vieillard,
bien que déjà vieux ». Il est inutile d'insister sur l'importance
de la ressource que le complément prédicatif apporte ainsi à
l'expression des agencements de pensée un peu compliqués,
spécialement sous la forme d'appositions explicatives et de
propositions participiales ou relatives. De telles propositions prendront
par exemple un sens causatif : N., voulant revoir son ami
(qui voulait revoir son ami)
, se rendit à Paris.

Dans le second cas, le complément prédicatif se met au
contraire au service de l'idéation. Il apporte à l'expression des
idées un supplément de relief et de couleur en devenant
épithète (1)70. Qu'est-ce que l'épithète, en effet, sinon un complément
inutile à l'enchaînement logique des idées, donc
surajouté et virtuellement du moins prédicatif ? Il y a des
épithètes descriptives, qu'on pense à la phraséologie homérique :
l'Aurore, aux doigts de rose, Héra aux bras blancs, etc. ;
des épithètes affectives : le pauvre Lélian, la libre Helvétie, des
153épithètes de politesse surtout : l'honorable préopinant, en
allemand : Herr Professor Doktor N., etc.

Constater que l'épithète est une précision superflue au
point de vue de la logique et une sorte de prédicat, ce n'est pas
avancer beaucoup dans la connaissance de sa nature. Il est
loisible aussi de critiquer l'abus qui s'en fait dans un certain
style. Mais du fait que beaucoup d'épithètes sont banales et
creuses il ne résulte pas que l'épithète n'ait en soi aucune
raison d'être ; au contraire elle a une valeur stylistique indiscutable,
et l'épithète littéraire n'est qu'une manifestation
spéciale d'une forme de pensée toute naturelle.

A propos d'autre chose nous avons déjà dit en passant
(voir p. 121) comment certaines idées étaient nécessairement
accompagnées dans notre imagination de représentations et
d'impressions affectives. Ces idées logiquement accessoires sont
au point de vue vital essentielles. Dans l'épithète, ce qui pourrait
être prédicat s'incorpore à l'expression de l'idée pour
traduire une incorporation psychologique, c'est un des aspects
de l'idéation. D'ailleurs aussi longtemps que l'épithète est
vivante, c'est-à-dire qu'elle émane directement de la pensée, elle
n'est pas sans offrir souvent une certaine ressemblance avec le
complément prédicatif circonstantiel. Ainsi quand Roland
s'écrie : Que dolce France par nos ne seit honie, l'épithète dont il
accompagne le nom de sa patrie exprime un sentiment qui
correspond bien à l'idée de sa phrase. On pourrait, en forçant le
caractère logique de ce rapport, paraphraser cela en disant :
« Ne déshonorons pas la France, puisque nous l'aimons tant ».
Sans doute, dans beaucoup d'autres cas — quand l'épithète ne
correspond qu'à un mouvement de l'imagination ou à une
contrainte sociale — , le rapport logique devient beaucoup plus
lâche et disparaît souvent tout à fait ; mais sa valeur stylistique
n'en est pas diminuée ; elle exprime toujours les éléments plus
ou moins hétéroclites dont toute pensée vivante est nécessairement
pénétrée.

L'épithète perd sa valeur de deux manières, soit par banalisation,
quand elle devient un pur cliché, un faux ornement de
154style, soit par synthèse lexicologique dans la locution ; ainsi il
y a une épithète dans le nom latin Jupiter, c'est le grec Zeû páter
— « Zeus père ». La synthèse en a fait un seul mot. Ces deux
phénomènes d'ailleurs se ressemblent et se combinent :
exemple : la belle Hélène.

§ 4. Le prédicat indirect et la copule verbale.

Il y a une sorte de complément prédicatit qui donne
lieu à des phénomènes de transitivité et qui s'achemine ainsi
par des transitions insensibles vers le substantif ou l'adjectif
prédicatif qu'introduit un verbe copule. Cette sorte de terme
mérite d'être considéré à part.

Soit une phrase comme : Les enfants courent dans le jardin,
heureux d'être libres ; nous avons dans ce dernier terme un complément
prédicatif qui, au point de vue psychologique se
rapporte au sujet au même titre que le verbe (= « les enfants
courent — les enfants sont heureux »). Mais la pensée peut se
condenser, surtout si les termes sont plus simples, et dans le
double prédicat le verbe paraît alors introduire le terme suivant.
On dira : Les enfants courent heureux, ce qui équivaudra à peu
près à « les enfants courent avec bonheur — sont heureux de
courir ». Cependant ces diverses expressions ne sont pas équivalentes ;
l'adjectif heureux a beau devenir une sorte de détermination
du verbe, il ne perd pas pour cela tout à fait son caractère
premier, il reste avec ce verbe et pour ainsi dire à travers lui un
prédicat de les enfants. C'est ce qu'on pourrait appeler un
« prédicat indirect ».

Pour le français l'emploi de cette forme avec les verbes
intransitifs est un fait de style occasionnel. Le latin et le grec en
usent plus fréquemment. Illī haud timidī resistunt (Salluste),
« ceux-ci résistent courageux » — Equitēs parent citī (Plaute),
« les cavaliers obéissent rapides ». On connaît les adjectifs
comme latin : invītus, « qui agit contre son gré », grec : hekón
« qui agit de plein gré » etc., dont le rôle spécial est justement
de remplacer des adverbes.155

Cette construction existant, elle a provoqué l'apparition de
verbes transitifs dont le propre sera d'avoir besoin d'être complétés
par un prédicat indirect de ce genre. Ces verbes représenteront
naturellement quelque nuance ou quelque aspect
particulier des notions d'état et de devenir. On dit en français :
Ces gens vivent heureux, paraissent heureux, restent immobiles,
deviennent riches, etc., et naturellement plus le sens, du verbe
transitif perd en autonomie, en signification concrète, plus
l'accent prédicatif, distribué à l'origine sur les deux termes, se
condense sur le second. Dans : Ces gens restent immobiles, le verbe
restent n'est guère qu'un auxiliaire, un introducteur, non pas
dépourvu de sens, mais dépourvu d'accent psychologique ; pour
le lui rendre il faut modifier l'expression, l'amplifier, la rendre
plus pleine : Ces gens demeurent, restent toujours, continuent à rester
immobiles
.

Citons comme exemple de transivité extrêmement forte
l'auxiliaire allemand du passif : er wird geschlagen, auquel on peut
comparer l'expression italienne : egli venne accolto bene.

Que ce verbe auxiliaire réduise son rôle au minimum, qu'il
ne représente plus que l'idée pure de l'état, du rapport de la
substance à sa qualité, et nous avons alors une copule. Un verbe
qui ne garde qu'une fonction grammaticale et logique devient
négligeable dans le compte des idées concrètes de la phrase, et
par là le rapport direct du sujet au prédicat est rétabli. Notre
copule n'est pas née autrement (1)71.

§ 5. Le terme complexe à prédication implicite.

A. Les constructions absolues

A. Les constructions absolues. — Nos constructions absolues,
comme en français par exemple : Son travail fini, il se leva
Il approchait la tête baissée. — Dieu aidant tout ira bien, font le
156plus souvent appel au participe. Il peut donc sembler prématuré
d'en parler ici. Cependant, s'il y a des raisons pour que le participe
soit souvent mis à contribution, il n'est pas seul à être
utilisé. Nous disons : Mon ami absent, je n'avais plus rien à faire à
Paris
Il se promène les mains dans les poches ; — le latin dit
Cæsare consule, Līvius nātus est. Nous voyons donc des adjectifs,
des substantifs appositionnels ou compléments de relation jouer
le même rôle que le participe, et cela nous permet de considérer
ces constructions absolues en dehors de leur rapport avec
l'idée verbale adjectivée.

Il n'y a pas lieu de douter que nos tournures françaises,
dont nous venons de donner quelques exemples, ne se rattachent
historiquement aux constructions analogues du latin, c'est-à-dire
à l'ablatif absolu.

On admet généralement que cet ablatif est dérivé de constructions
où ce cas fonctionnait dans un de ses rôles propres :
Annō fīniente discessit, « il partit à l'époque de l'année finissante »
(ablatif temporel) — Strictō gladiō dimicābat « il combattait de
son épée dégaînée » (ablatif instrumental) etc. Ce serait en partant
de telles constructions que le sens de l'ablatif absolu marquant
la circonstance en général (« comme l'année tirait à sa fin »
« après avoir dégainé son épée ») se serait développé, et qu'on
en serait venu à l'employer dans des cas où il n'est point fait
appel à l'une ou l'autre des relations que l'ablatif représente :
Strictō gladiō exclāmāvit… « ayant dégainé son épée, il s'écria… ».

Ces explications, en ce qui concerne le latin, ont leur raison
d'être, parce qu'elles expliquent comment l'ablatif a pu devenir
le cas propre de ces constructions. On en donnera d'autres pour
expliquer le génétif absolu du grec ou le locatif du sanscrit.
Mais il est évident qu'elles n'atteignent pas le fond de la question,
qui est ailleurs. Il ne s'agit pas tant de savoir pourquoi Cæsare
consule
est à l'ablatif que de savoir comment le rapprochement de
ces deux mots « César » et « consul » peut représenter une
détermination de circonstance.

On a vu dans un chapitre précédent (pp. 116 sv.) que des
constructions comme : Sicilia āmissa ou : post urbem conditam
157étaient le résultat d'un conflit entre la logique de la pensée totale
et l'imagination qui préside à la logique interne d'un terme complexe.
Dans ce terme le facteur le plus concret a pris — malgré
la logique, mais par nécessité psychologique — le rôle principal.
C'est le lieu d'ajouter que ces idées ainsi présentées ne peuvent
logiquement se ramener qu'à une proposition où le substantif
est sujet et le complément prédicat. Sicila āmissa, c'est « la
perte de la Sicile » exprimée sous une forme qui implicitement
revient à dire : « la Sicile est perdue », « le fait que la Sicile est
perdue ». Or nous verrons ailleurs, à propos des subordonnées,
que toute proposition complète peut être assimilée à un substantif
parce que, achevée en soi, elle n'admet que des rapports
extrinsèques. Il en est de même de ces groupes qui se laissent
interpréter par des substantifs abstraits (« la perte de la Sicile »)
et qui jouent dans la proposition où ils paraissent tous les rôles
qu'un substantif pourrait jouer. Ici Sicila āmissa est sujet ;
ailleurs le même terme sera complément direct (Carthāginiensēs
lūgēbant Siciliam āmissam
, — « les Carthaginois déploraient
la perte de la Sicile »), complément prépositionnel (post Siciliam
āmissam
), ailleurs encore complément ablatif de temps ou de
cause (Siciliā amissā, dēfēcerunt Carthāginiensēs animō, (= « par
la perte de la Sicile, la Sicile étant perdue, les Carthaginois perdirent
courage »), et nous voilà arrivés à ce qui est devenu l'ablatif
absolu. Dans cette construction l'effet illogique d'une expression
un peu embarrassée s'élève au rang d'une institution grammaticale
et devient une ressource. On peut appeler cela un
terme complexe à prédication implicite.

Ce qu'il y a de spécifique dans l'ablatif absolu, ce n'est donc
pas l'emploi de l'ablatif (aussi bien d'autres langues, comme le
français, n'emploient-elles aucun cas) ; ce n'est pas non plus
qu'il s'agit d'un complément exprimant la circonstance ; c'est
simplement ce fait qu'un substantif suivi d'un terme prédicatif
peut représenter dans une proposition l'idée qui résulte de leur
rapprochement. Il y a là une possibilité générale très intéressante.
Elle rend compte de nos constructions absolues sur le terrain
psychologique et statique, abstraction faite de leur origine
158historique. Elle fait comprendre que si l'ablatif absolu du latin
n'avait pas existé, nos langues auraient pu, par n'importe
quelle autre voie, créer des constructions absolues analogues à
celles qu'elles possèdent. Cela ne veut pas dire que toute langue
doit en avoir. On voit que l'allemand pratique peu cette construction (1)72
. Mais la possibilité générale suffit pour rendre
compte d'un état statique.

Le caractère prédicatif du terme complémentaire dans la
construction absolue est assez évident. Il résulte en particulier
du fait que ce terme est si souvent participial, donc verbal ; par
là la construction absolue s'apparente avec la proposition et
exprime comme elle un procès. Il a aussi son expression grammaticale ;
en particulier on voit en français que, si ce terme complémentaire
est un adjectif, il ne peut pas être antéposé comme
un déterminatif. On ne dit pas : Il entra la haute tête ; l'adjectif
haute, reste toujours en dehors du groupe substantif la tête ; il
faut dire : Il entra la tête haute. La construction : Il entra haute
la tête
, quoique inusitée serait parfaitement concevable.

Ceci ne veut pas dire que dans le complément absolu et
dans le terme complexe en général le rapport de sujet à prédicat
soit en tout point assimilable à celui qui existe entre les deux
termes d'une proposition indépendante. Dans celle-ci, les deux
termes rapprochés sont à la fois solidaires et distincts comme
les deux moments de la communication. Ici, le rapport prédicatif
reste implicite et enveloppé, car il ne doit servir qu'à
créer une idée qui sera — dans sa totalité — un terme à l'intérieur
d'un ensemble propositionnel. Ce qui domine ce rapport
prédicatif implicite, ce qui l'empêche de se développer, c'est
l'unité d'idéation dans lequel il est compris. Il faut noter ici
cette première rencontre avec l'idéation d'une idée propositionnelle,
159dont nous venons tant d'exemples et dont le jeu des propositions
subordonnées est la réalisation la plus importante et la
plus nette. Il faut la noter pour signaler la contradiction qu'impliquent
ces deux termes réunis d'ideation et de prédication, et
pour bien dire qu'en principe (sous réserve des libertés de la
parole et du mouvement spontané de la pensée) ce qui est
terme dans un ensemble est avant tout au point de vue psychologique
principal et complément. Le rapport prédicatif ne
peut donc pas y avoir sa pleine valeur psychologique propre.
Il est comme virtuel, refoulé au second plan, il est utilisé
comme un procédé de pensée et d'expression commode à cause
des rapports logiques qu'il permet de construire. Mais il faut
maintenir l'antinomie des deux types de constructions qui ont
été définis dans notre deuxième chapitre. Nous avons affaire à
un phénomène à deux faces, à une sorte de dédoublement de
fonction, qui donne à toutes les constructions de même ordre
un caractère foncièrement illogique.

B. Le terme complexe complément direct

B. Le terme complexe complément direct. — La construction
absolue n'est donc qu'un cas particulier de l'emploi du
terme complexe à prédication implicite. Ce groupe peut
jouer, on l'a vu, tous les rôles du substantif. Il y aurait lieu de
s'arrêter spécialement aux combinaisons où il est complément
de verbe. Nous avons vu plus haut : Carthāginiensēs
lūgēbant Siciliam āmissam
. Le français s'exprime de même quand, par
la plume de Maupassant, il dit  : Mécontent à cause de la
jeune veuve qu'il craignait blessée
, ce qui revient à : « il craignait
la veuve blessée » pour « que la veuve ne fût blessée ».

Ce qui confère à ce cas un intérêt particulier, c'est qu'il est
un de ceux où la transitivité du verbe peut se manifester et
d'une façon très particulière, puisque le verbe qui est affecté
spécialement à l'introduction d'un complément de ce genre
devient jusqu'à un certain point le porteur du rapport prédicatif
entre les deux éléments du terme complexe. Nous faisons allusion
à la construction de verbes comme le sont en français :
rendre, trouver, croire, estimer, élire, etc. : Il a rendu ses enfants
160malheureux
Vous trouverez la porte fermée, etc. Si on tourne ces
verbes par le passif, on obtient un prédicat indirect dont le sujet
du groupe est le sujet : Ces enfants ont été rendus malheureux
La porte sera trouvée fermée.

On dit généralement dans les grammaires scolaires que
l'adjectif ou le participe sont les prédicats du complément
direct. Comme on le voit, et comme il a déjà été reconnu (1)73,
il faut parler d'un prédicat à l'intérieur d'un groupe qui est
complément direct dans son entier.

Il est inutile, pour confirmer le caractère de ce groupe complément
direct, de répéter à son sujet ce que nous avons dit à
propos du complément absolu. Nous ferons seulement remarquer
que le sujet du terme complexe peut — ce qui est caractéristique
— devenir en français un complément conjoint :
Il l'a rendu malheureux ; tout rapport de principal à complément
entre ce terme et l'adjectif qui s'y rapporte est donc exclu. Nous
pourrions dire aussi, pour le rapprocher du groupe à prédication
implicite en général, qu'il donne lieu aux mêmes bizarreries
logiques signalées à propos de l'exemple : Les réverbères
qui n'étaient pas encore inventés
… (voir p. 117). Quand nous
nous servons d'une expression, pourtant bien courante et en
somme correcte, comme : Il a trouvé son ami absent (2)74,
c'est là un tour de phrase qui peut prêter à raillerie.

C. Rapports du terme complexe avec d'autres combinaisons
logiques

C. Rapports du terme complexe avec d'autres combinaisons
logiques
. — Un commentaire psychologique ne peut être
vraiment valable — et encore en faisant abstraction des libertés
de la parole — que pour un type grammatical bien déterminé. Si
161chaque forme grammaticale a sa valeur normative, tout en
dehors de cela n'est qu'interprétation occasionnelle et tout flotte
dans l'indétermination entre diverses possibilités psychologiques.
Un ablatif absolu du latin, certaines constructions absolues en
français d'un type consacré (comme par exemple les compléments
descriptifs : la taille ceinte d'une étoffe bleue, la pipe à la
bouche
, etc.) ; sont des entités grammaticales auxquelles une
théorie peut s'appliquer exactement. Il en est de même du
complément direct complexe des verbes cités plus haut :
rendre, trouver, croire, etc. Mais, à côté de ces faits, combien
d'autres qui prêtent à la même explication psychologique,
mais qui peuvent aussi se comprendre autrement et qui, tant
au point de vue de la forme grammaticale qu'à celui des
rapports entre leurs termes, se rapprochent ou se confondent
avec d'autres types de construction.

Si nous nous en tenons aux phénomènes purement logiques,
nous voyons notre construction confiner à deux autres systèmes
de rapports. Le rapport prédicatif possible entre les deux
termes du complément complexe s'efface au profit du rapport
déterminatif qui relie l'un d'eux avec le terme principal ou avec
l'ensemble des deux autres. Ainsi dans : Je vois ce livre sur la
table
, nous avons certainement une certaine prédication implicite
entre ce livre et sur la table, mais nous sentons surtout le rapport
du complément direct entre je vois et ce livre, et en conséquence
sur la table nous paraît un complément de lieu de
l'ensemble, bien que l'idée isolée de « voir sur la table » puisse
nous choquer à la réflexion. A plus forte raison cette conception
s'imposera-t-elle à nous dans : Je mets ce livre sur la table, ou :
Je conserve mes fruits à la cave, vu que ces verbes s'associent
beaucoup plus naturellement à une détermination de lieu.
Nous sentons bien la différence qu'il y a entre ces expressions
et trouver le pain bon ou rendre les hommes heureux. Dans ces
dernières expressions, le verbe n'existe avec ce sens et cette
construction que pour le rapprochement du substantif complément
et de son prédicat. Cela vient de ce que trouver le pain ou
rendre les hommes considérés à part représentent autre chose ou
162ne représentent rien. Dans beaucoup de cas le terme prédicatif
peut aussi se rattacher au verbe et former avec lui une idée
composée dont le terme sujet paraîtra être le complément
direct : rendre heureux… les gensnommer roi (= « mettre
sur le trône »)… un général victorieux, etc. Il peut arriver par
évolution sémantique que ces deux termes se synthétisent ;
dans ce cas la prédication implicite disparaît tout naturellement,
puisque le complément direct dépend désormais d'une unité
idéelle ; mettre dix mille francs de côté, cela veut dire : mettre de
côté
, économiser dix mille francs. On nous enseigne à distinguer
par la construction et par l'orthographe : hacher la viande menue,
et hacher menu la viande. Ce sont deux systèmes de rapports
entre les mêmes termes.

Quand le terme substantif se rattache directement et pour
lui-même au superordonné, il se peut que le terme prédicatif
qui l'accompagne suive une autre voie et qu'il s'abaisse au
rôle de simple complément déterminatif. Nous touchons ici de
nouveau à la question délicate de la différence entre la prédication
et la qualification par un complément. Il est certain que
toute détermination implique une prédication possible (voir
pp. 37, 38). L'esprit peut donc parcourir l'échelle qui sépare la
pleine conscience de l'inconscience de cette prédication. Il va
de la pensée à l'idée et de l'idée à la pensée. Nous avons
signalé plus haut le cas de : Ce front bas montre son intelligence
médiocre
, c'est-à-dire « que son intelligence est médiocre »,
« la médiocrité de son intelligence ». Mais si je disais :
Ce front bas montre sa bêtise, j'aurais pour complément direct un
seul terme et, par conséquent, une seule idée. Or, l'idée de
bêtise peut être représentée par les termes de intelligence médiocre
où « médiocre » est déterminatif. Il s'agit au fond de savoir si
nous rattachons « médiocre » à l'idée actualisée de « son intelligence »
ou à l'idée abstraite d' « intelligence » tout court. Il
suffit de dire : Ce front bas montre une intelligence médiocre pour
que nous nous rapprochions sensiblement de la perfection logique.
Soit, pour prendre encore un exemple dans le domaine
des constructions absolues, le latin : ōrant, manibus porrectīs,
163« ils prient en étendant les mains »; il suffit d'admettre qu'on
peut « prier de la main » (comme on dit « implorer du geste »)
et que cet ablatif est en fonction d'instrumental pour que,
manibus se rattachant à ōrant, porrectīs devienne son pur déterminatif :
« ils prient de leurs mains étendues ». Ceci montre
qu'en dehors des valeurs normatives qu'on peut reconnaître
à certaines constructions grammaticales, tout est dans la parole
affaire d'interprétation, et que cette interprétation dépend des
idées en présence et de leurs combinaisons possibles. Le
domaine des termes complexes à prédication implicite est donc
très étendu, mais il est indéfini. C'est ce qu'on peut dire de
toutes les combinaisons psychologiques aussitôt que l'on quitte
le domaine positif des faits de grammaire.

§ 6. Les « compléments et adverbes de proposition »,
la conjonction.

En parlant des effets de l'automatisme grammatical, on a
vu qu'un élément qui, en principe, est agencé grammaticalement
dans la proposition comme un de ses termes complémentaires,
peut s'en détacher psychologiquement et prendre vis-à-vis du
reste une valeur de prédicat ou de sujet : Jamais je ne l'avais vu
si en colère
Avec cet argent, j'ai acheté une chaîne de montre
(v. p. 127). Au même endroit on a signalé le fait que les compléments
de temps et de lieu étaient particulièrement propres à
devenir une sorte de sujet, et qu'en cette qualité le français les
place volontiers en tête de la phrase : Au fond du parc, se dressait
une tour
. Il y a toutes sortes de termes qui se prêtent à cela ;
ils sont très divers tant au point de vue du sens qu'au point de
vue grammatical. Nous avons vu jusqu'ici des compléments
ou adverbes de temps et de lieu et un complément prépositionnel ;
voici un adverbe qualificatif : Malheureusement, la porte
était fermée
. Il faut faire aussi une place spéciale aux constructions
absolues : Réflexions faites, je partirai, et aux compléments
d'inhérence du sujet : Fatigué, le voyageur s'assit. Un complément
direct joue le même, rôle dans une construction comme :
164Ce livre, je ne veux pas le lire, et le sujet, dans des phrases
comme : Moi (quant à moi), je ne le lirai pas.

Faute de mieux, pour réunir tous ces termes sous une
désignation commune, qu'on nous permette de les appeler ici
assez improprement « compléments de proposition ». Nous voulons
marquer par là qu'ils apportent une idée qui peut s'agencer
logiquement avec celle qu'exprime le reste de la phrase,
et que ce reste de la phrase représente en général l'équivalent
d'une proposition complète et se suffisant à elle-même : Je l'ai
vu en colère
J'ai acheté une montreUne tour se dressait
La porte était fermée, etc. Cependant le rapport psychologique qui
s'établit entre ces deux termes n'est pas celui d'un principal à
son complément ; ce sont deux énoncés successifs dont l'un
introduit ou complète l'autre ; il s'agit d'un énoncé en deux
mouvements ; nous avons donc affaire à un sujet et à son
prédicat. Quant à savoir lequel des deux termes sera sujet ou
prédicat dans la parole, cela dépend naturellement des
circonstances ; néanmoins il y a ici comme ailleurs des types
d'énoncés qui se fixent, et l'on voit apparaître des formes grammaticales
qui se classeront aussi parmi les constructions à logique
implicite. Ainsi, pour prendre un seul exemple, la forme de
phrase : Ce livre, je ne le lirai pas, qui est l'expression nécessaire
d'un certain mouvement de pensée, représente, sous forme
d'une proposition entière avec son sujet propre, une idée qui
est prédicative à ce livre, véritable sujet de l'énoncé.

Parmi les types grammaticalisés qui rentrent dans cette
catégorie, nous mentionnerons ces termes et locutions auxquelles
on pourrait réserver le nom d'« adverbes de propositions » et
dont le rôle est d'introduire une proposition par une notion tantôt
subjective tantôt logique. Les « adverbes » subjectifs indiquent
une attitude ou un sentiment du sujet parlant relativement à
ce qu'il dit, soit l'affirmation : certes, naturellement, soit le
doute : peut-être, soit la satisfaction ou son contraire ou encore
la surprise : heureusement, par malheur, même, etc. Parmi ceux qui
ont une valeur logique et qui se rapportent à l'enchaînement
des idées on comptera des expressions comme : surtout, en
165outre
(adjonction), au contraire (opposition), plutôt, du moins
(correction), bref, en somme (pour résumer), par conséquent,
cependant (la conséquence et son contraire), alors (la suite dans
le temps et par extension le rapport causal), etc., etc.

Ces termes, qui s'abaissent parfois au rôle de particule
(même, donc, or), peuvent prendre dans la phrase une place tout
à fait subordonnée ; elles n'y apportent pas moins une idée
propre relativement à ce qui est dit ; et pour développer ce
qu'elles signifient comme en passant, il faut toute une paraphrase ;
par exemple : Même ses enfants le croyaient coupable, se
traduira par : Ses enfants le croyaient coupable, (ce qui est une)
chose difficile à croire
. Une telle paraphrase montre ce qu'il y a
de logique implicite dans l'emploi de ces adverbes de phrase.

Ceux de ces « adverbes » qui expriment l'enchaînement
logique des idées méritent, pour autant qu'ils sont bien spécialisés
dans ce rôle, le nom de conjonctions. Les conjonctions de
coordination ne sont pas autre chose. Généralement on réserve
ce nom à des termes d'un caractère tout à fait particulier et qui
lient des propositions intimement unies dans une même phrase.
En français, par exemple, on met généralement sous cette
rubrique les particules et, ou, ni, mais, donc, or et car. Les
termes que nous avons énumérés plus haut : surtout, en outre,
etc., quoique marquant une liaison moins étroite, ne peuvent
pas en être séparés. Mais ceci nous introduit dans un nouveau
domaine, et avant d'y entrer, il faut épuiser ce qu'il y a à dire
sur la proposition isolée.166

Chapitre VIII
Formes substantives et adjectives
du verbe

Toutes les complications de la proposition simple dont nous
avons eu à parler jusqu'ici ont ceci de commun qu'elles bravent
la logique du strict emboîtement de sujet à prédicat et de
principal à complément. Leur logique plus libre a une certaine
hardiesse psychologique, d'ailleurs toute naturelle, mais l'expression
grammaticale reste imparfaite. Des formes qui répondent
avant tout à des emboîtements réguliers s'adaptent tant
bien que mal à des combinaisons toujours intelligibles mais
plus difficiles à analyser. Maintenant, tout en restant dans le
cadre de la proposition simple, nous avons à voir une combinaison
nouvelle et ingénieuse de ses éléments qui permet
l'expression très exacte de rapports logiques beaucoup plus
complexes.

Il s'agit des formes substantives et adjectives du verbe,
dans lesquelles un seul et même terme, réunissant des propriétés
grammaticales différentes, devient capable d'entrer
simultanément dans deux sortes de rapports avec une égale
perfection logique et grammaticale. La grammaire, par ce moyen,
superpose et combine des rapports qui devraient s'exclure. Sa
logique se déploie pour ainsi dire dans deux dimensions à la
fois. C'est donc avec raison qu'on peut appeler les propositions
construites sur de tels principes des propositions du second
degré.

Dans le participe le verbe se fait adjectif ; dans l'infinitif il
revêt les fonctions d'un substantif. Il s'agit ici non de modes,
167comme on le dit bien à tort dans l'usage scolaire, mais de
formes substantives et adjectives ajoutées à la flexion verbale.
Le verbe entre avec elles dans des catégories mixtes de l'imagination
et, sans cesser d'être procès, il se fait aussi qualité ou
entité. Nous avons dit ailleurs (chapitre V, § 5) ce qui rend
ce cumul intelligible et par conséquent possible.

Avant que l'organisation grammaticale ait consacré l'existence
de ces formes, la parole a dû présenter sans cesse des
phénomènes qui en étaient comme l'amorce et l'anticipation.
S'ils sont rares chez nous, c'est que l'existence même de l'infinitif
et du participe les rend inutiles. Cependant on en surprend
dans le latin : ōrātor justa : « un homme qui dit ces choses
justes », tactiō me « le fait de me toucher », etc. ; ces substantifs
ōrātor, tactiō ont des compléments accusatifs comme des
verbes. Dans les langues qui n'ont pas développé la flexion
personnelle du verbe — et ce sont de beaucoup les plus nombreuses
— le verbe apparaît sous les aspects d'un participe
ou d'un substantif verbal. Ces langues, si elles pratiquent
la phrase périodique, ne connaissent donc pas comme nous
l'enchevêtrement des subordonnées, mais des combinaisons
souvent très complexes de propositions substantives ou participiales.
C'est ainsi que nous disons : après la rencontre de N,
ou : après avoir rencontré N, pour « après que j'eus rencontré N »
ou encore : Il posa la bouteille vide ou vidée, pour « après qu'il l'eut
vidée
 ».

L'indo-européen offre un trait à première vue un peu surprenant ;
tandis que les formes du participe sont communes
aux divers idiomes et témoignent par là qu'elles remontent à
l'époque de la communauté originelle, l'infinitif semble y être
dans beaucoup de ses formes une création plus tardive, née
séparément dans les langues déjà dissociées.

Il faut remarquer, pour rendre compte jusqu'à un certain
point de cette différence, que l'infinitif est vis-à-vis du substantif
dont il dérive dans une tout autre situation que le participe vis-à-vis
de l'adjectif. Le participe en effet, verbe par son thème et
par d'autres caractères que nous allons spécifier, reste, du moins
168dans ses plus anciennes formes, un pur adjectif par sa flexion.
Un participe grec comme paideuómenos, « étant élevé », se décline
comme mónos, « seul », le latin legens « lisant », comme ingens,
« énorme ». Pour créer le participe il suffit donc d'attribuer
à certaines classes d'adjectifs verbaux certaines propriétés
nouvelles et de les faire entrer ainsi dans la conjugaison.
Il en est tout autrement en ce qui concerne l'infinitif. Celui-ci
est à l'origine un substantif qui, sous une forme casuelle déterminée
(locatif, datif, accusatif), représente l'idée verbale dans
certaines fonctions. On peut quelquefois surprendre encore très
nettement le processus initial ; soit en sanscrit : á Indra yâhi
pitayê madhu
, « viens, Indra, boire (c'est-à-dire « à la boisson »,
pitayê étant le datif du substantif pitis) l'hydromel ». Qu'on compare
avec cela les exemples de substantifs verbaux employés
verbalement qui ont été signalés au début de ce paragraphe :
orātor justa et tactiō mē. Quand une forme casuelle est bien spécialisée
dans son rôle d'infinitif et qu'elle est annexée au système
verbal pour représenter l'idée substantive du verbe dans des cas
plus ou moins nombreux, il arrive nécessairement qu'elle se
détache de la flexion substantive ; on ne sent plus sa valeur
casuelle primitive, elle évolue pour son compte, tant au point de
vue de la forme qu'au point de vue de la valeur, et bientôt elle
se différencie absolument de sa catégorie originelle. L'infinitif
tel que nous le rencontrons dans le grec et le latin, dans nos
langues romanes ou germaniques, n'est plus substantif que par
une certaine parenté logique qui apparaît à la réflexion ; c'est
une véritable innovation, une forme propre au verbe et présentant
dans tout son habitus grammatical un caractère spécifique parfaitement
net. Il est donc beaucoup moins substantif que le
participe n'est adjectif. Il s'agit là d'une création plus originale,
qui suppose de plus longues étapes et des tâtonnements plus
nombreux.

Est-il nécessaire d'avertir le lecteur que parmi les infinitifs
il faut compter aussi les supins et les gérondifs du latin, ainsi
que les formes des langues romanes qui en dérivent et celles
qui ailleurs peuvent leur être assimilées ? Le gérondif et le supin
169latin sont intéressants en cela qu'ils présentent encore une
flexion plus ou moins développée. D'autre part on sait qu'en
français le participe présent devenu invariable dans certaines
conditions tend à se confondre avec le gérondif continué dans
une forme unique et qui lui est homonyme (louant = laudantem
et louant = laudandō). Le participe invariable, et dissocié par
là de l'adjectif, est en effet une chose ambiguë qui se prête aux
interprétations diverses et aux confusions. La même ambiguïté
se produira dans les langues où toute flexion a disparu, et où le
principe même de différenciation est effacé. C'est ce qu'on peut
voir en anglais, où l'ancien participe s'est confondu à la faveur
d'une substitution de suffixe avec le gérondif en -ing d'origine
substantive. Cette confusion a eu lieu parce que le participe
n'était plus fléchi, et elle est si bien établie dans la conscience
des sujets parlants qu'ils n'ont aucun sentiment net du double
rôle que cette forme joue dans deux constructions comme :
I was writing et : He left off writing, preuve en soient les nombreuses
grammaires où ces diverses constructions sont traitées
pêle-mêle.

Considérons cependant les infinitifs et les participes dans leur
différenciation pour en définir plus exactement le rôle. Le principe
général de leur fonctionnement est fort simple : l'infinitif
est un substantif et le participe un adjectif quand il s'agit d'être
le complément de quelque chose ; ils se retrouvent verbes quand
il s'agit de ce qui dépend d'eux. Ainsi l'idée du verbe je ris, tu
ris
, etc. devient riant, un qualificatif comme rieur à cette différence
près — laquelle tient à la nature même du verbe —
qu'il exprime plutôt le procès, donc l'état passager, que la
qualité durable. On dira : un enfant riant, comme : un enfant
rieur
. Mais étant donné que le verbe rire peut avoir divers compléments
et qu'on dit par exemple : Cet enfant rit sans pitié d'un
pauvre idiot
, on pourra attribuer ces mêmes compléments au
participe et on dira en faisant entrer ce groupe enfant riant avec
tout ce qui en dépend dans une proposition : J'ai vu cet enfant
riant sans pitié d'un pauvre idiot
. La même démonstration pourra
se faire pour le participe passé ou pour l'infinitif. Ce dernier
170cependant étant plus différencié que le substantif n'offre pas
toujours avec lui un parallélisme aussi évident. Mais au point de
vue des rapports abstraits, et si l'on ne tient pas compte des
questions de forme, le parallélisme existe : sans parler, par
exemple, signifie sans parole ; mais comme on dit : Il parle de ses
malheurs
, on dira également : sans parler de ses malheurs. Le
participe remplira donc les rôles de l'adjectif (complément de
substantif, prédicat), l'infinitif, ceux du substantif (sujet, apposition,
complément extrinsèque, etc.), et, dans tous ces rôles,
participes et infinitifs admettront à leur suite tous les mêmes
compléments que le verbe. Il est inutile d'insister et de montrer
ce que ce procédé apporte d'enrichissement et de commodité à
l'expression des rapports les plus variés. Pour s'en rendre
compte il suffit d'examiner une page de texte quelconque où
les formes adjectives et substantives du verbe sont constamment
mises en réquisition. Il est plus exact de dire : Je veux achever ce
travail
, que d'avoir recours au substantif proprement dit : Je veux
l'achèvement de ce travail
ou au complément direct contenant un
rapport prédicatif : Je veux ce travail achevé.

Il faut dire ici quelque chose de la proposition infinitive,
bien qu'on ne doive pas la compter parmi les constructions qui
dérivent nécessairement de l'usage de l'infinitif. La plupart de
nos langues ne font de la proposition infinitive qu'un emploi
très restreint ou l'ignorent complètement, comme le russe.
L'anglais cependant en use assez largement. C'est le grec et
surtout le latin qui la pratiquent le plus couramment. Pour ce
qui concerne cette dernière langue, il n'y a pas à s'en étonner,
car le principe de la proposition infinitive est identique à celui
de toutes les constructions à prédication implicite dont il a été
question dans le chapitre précédent et dont le latin fait un si
grand usage. C'est le même rapport de sujet à prédicat contenu
dans un ensemble fonctionnant comme terme de proposition, et
c'est le même illogisme de la construction, qui attribue à un
substantif un rapport grammatical qui n'appartient qu'au groupe
dont il est le sujet. Dans dīco patrem aegrōtāre, « je dis que mon
père est malade », il y a un dīco patrem, « je dis mon père » tout
171anologue à Carthaginiensēs dolēbant Siciliam (āmissam) ou à
cupidus urbis (videndae) « les Carthaginois s'affligeaient de la
Sicile (perdue) », « désireux de la ville (vue) ». En fait l'origine
de la proposition infinitive se confond avec celle de l'infinitif
lui-même pour autant qu'il a pu être employé dans des constructions
à logique implicite de ce type. Il ne se distingue des
prédications implicites en général que par une consécration
particulière que lui a conféré un usage bien déterminé et très
fréquent. A cet égard on peut le mettre sur le même pied que
l'ablatif absolu du latin, le génitif absolu du grec, etc. Il faut
remarquer en outre que, si l'on parle de proposition infinitive,
il n'y a point de raison pour ne pas parler de proposition participiale
à propos de tous les groupes analogues (tels que ceux
que nous venons de citer) où le terme prédicatif est un participe (1)75
.

Nos langues modernes, qui ont plus de goût pour les constructions
explicites et qui, grâce à leur caractère analytique, sont
mieux armées pour faire des emboîtements corrects, ont le plus
souvent renoncé à la proposition infinitive ou l'on réduite à la
portion congrue. Celle que nous employons après les verbes de
perception quand nous disons par exemple : Je vois Jean partir,
est à peine une proposition infinitive, car Jean nous fait l'effet
d'y être le complément direct du verbe voir ou mieux de voir
partir
(« Je vois partir Jean »). Ce cas rappelle celui de : Je vois
ce livre sur la table
, et de : Je mets dix mille francs de côté, dont
il a été question ailleurs.172

Chapitre IX
Propositions coordonnées proprement
dites et prédicatives

Des propositions sont coordonnées quand elles forment
dans leur ensemble une unité relative, mais sans avoir d'autre
rapport grammatical qu'un rapport de succession.

Quand deux propositions se suivent, qu'elles soient coordonnées
en une seule phrase ou qu'elles forment deux phrases
distinctes, cette succession peut donner lieu à l'ellipse d'un ou
plusieurs termes communs dans la seconde proposition. L'ellipse
rend naturellement la proposition abrégée dépendante
pour le sens de la proposition plus complète ; mais cette sorte
de dépendance ne crée pas un rapport grammatical réel ; elle
ne change rien à la structure intime de la proposition plus ou
moins tronquée et dont les termes absents peuvent toujours
être rétablis. On nous permettra donc de faire abstraction de
tous les faits de cet ordre.

Dans la parole les propositions se coordonnent tout naturellement
par juxtaposition : Il pleut, je reste. Cet exemple déjà
maintes fois cité contient deux propositions coordonnées. Il en
est de même de l'aphorisme latin : Ars longa, vīta brevis, « l'art
est long, la vie est courte », et de phrases descriptives ou narratives
comme les suivantes : La nuit était noire, le vent soufflait,
il faisait un froid terrible, ou : Le rideau tomba, on applaudit, tout
était fini
. Ce qui fait l'unité de ces groupes, c'est naturellement
un certain lien logique entre leurs parties. Comme les entités
isolées que nous distinguons dans le monde extérieur appartiennent
à une même réalité et se reflètent dans une même
173conscience (voir p. 67), ainsi nos pensées successives sont les
chaînons d'une même pensée. Si donc il arrive qu'après avoir
isolé des notions de choses et de personnes par l'analyse, nous
devons constater les rapports qui existent entre elles, il nous
faudra souvent aussi rattacher après coup des pensées distinctes
mais qui sont les parties intégrantes d'un tout. Ce tout, cette idée
supérieure qui les embrasse est exprimée implicitement par
leur ensemble. Les deux dernières phrases que nous avons
citées représentent, l'une un tableau, l'autre un événement ;
chaque proposition exprime un trait caractéristique de l'ensemble,
et ces traits sont aussi bien liés dans cette unité plus générale
que peuvent l'être des yeux, un nez et une bouche dans
l'idée d'un visage. C'est là un rapport de pure coordination ;
dans les autres cas il s'agit d'un rapport logique plus étroit : Il
pleut, je reste
, nous offre un fait et sa conséquence ; Ars longa,
vīta brevis représente l'opposition de deux faits dont se déduit
implicitement une pensée supérieure, à savoir que dans une
vie si courte, il est difficile d'atteindre à la perfection de l'art.

Ces rapports divers — et nous nous contentons ici de
quelques échantillons pris à peu près au hasard parmi une
masse de faits qui demanderaient à être classés — ces rapports
divers, disons-nous, sont souvent exprimés dans la langue par
le moyen des conjonctions : Ars longa, vīta autem brevis
Il pleut, donc je reste (ou en conséquence je reste) — Le rideau tombe,
on applaudit et (ou et puis) tout est fini, etc. Nous n'avons qu'à
rappeler ici ce qui a été dit en terminant un chapitre précédent
à propos des « adverbes » de phrases et de leur rôle conjonctionnel.
Ceux parmi ces termes qui ont pris un caractère
assez net de particule — par exemple les « conjonctions »
du français comme et, ou, donc, mais, etc. — marquent entre
les propositions qu'elles lient une coordination plus étroite ; ce
seront elles aussi qui favoriseront le plus les ellipses de termes
communs ; qu'on compare : Il tira son portefeuille de sa poche et
l'ouvrit
et : Il tira son portefeuille, puis (ou ensuite, ou après quoi)
il l'ouvrit. Mais ce sont là questions de nuances et de degrés et
tous ces termes sont également conjonctionnels.174

Nous disons que des propositions ainsi groupées sont
coordonnées entre elles quel que soit le lien logique qui les
unisse et même malgré la conjonction qui exprime l'idée de ce
lien.

Cela ne fait pas de difficulté quand la conjonction marque
un rapport de coordination logique : addition, alternative,
opposition. La nuit est noire, et le vent souffle équivaut, traduit
en mots simples, à dire « l'obscurité et le vent » (formule A-A).
Il en sera de même d'un groupe comme : Ars longa, vīta autem
brevis
, malgré le rapport logique très évident, parce que l'idée
qui unit ces deux termes est pour ainsi dire en dehors d'eux
et ne résulte que d'une intuition fondée sur leur rapprochement.
La langue les exprime chacun pour lui-même et sans
égard à ce qui est en dehors. C'est ainsi que les deux compléments
directs sont coordonnés dans : Il a une tâche longue et
(ou mais) peu de temps pour la faire. C'est toujours le rapport
que nous avons représenté par A-A.

La question devient plus délicate quand nous avons affaire
à deux propositions qui, avec ou sans conjonction, sont entre
elles dans un rapport très évident de subordination logique,
quand l'une marque la condition, la cause ou conséquence de
l'autre. C'est ce qui se présente dans l'exemple : Il pleut, (donc)
je reste. Il faut soumettre ce cas à une discussion attentive.

Deux faits paraissent devoir ici entrer en ligne de compte.
Le premier est que tout groupe A-A de termes coordonnés
peut passer par d'insensibles transitions à un agencement
logique soit sous la forme Principal Complément, soit sous la
forme Sujet : Prédicat. Ce qui a été dit à propos des mots peut
se répéter à propos des propositions ; car ces rapports généraux
ne dépendent pas de la nature des termes logiques mis
en présence, mais de leur rapprochement dans l'esprit. La base
théorique des combinaisons de propositions est donc identique
à celle des combinaisons de mots. Mais il y a un second fait
non moins important. Bien que la base théorique reste identique
en ce qui concerne la logique, les données n'étant pas les mêmes
selon qu'il s'agit de mots ou de propositions, il ne faut pas
s'attendre à ce que la grammaire organise nécessairement deux
175systèmes d'expression parallèles dans les deux cas. Tandis
qu'aux trois rapports fondamentaux : A-A, Principal Complément,
Sujet : Prédicat, correspondent, quand il s'agit de mots,
diverses institutions grammaticales bien distinctes et parfaitement
adaptées à leur fin, un de ces trois rapports ne trouve
pas son expression spécifique quand il s'agit de propositions.
En effet, nous venons de voir que la coordination logique de
propositions répond bien comme celle des mots à la formule
A-A. Nous verrons que la subordination des propositions
se ramène en principe au type Principal Complément. Mais le
rapport Sujet : Prédicat n'a rien qui le représente en propre.
Il n'a à sa disposition que des moyens de fortune, et l'un de
ces moyens consiste à entrer dans les cadres de la coordination.

Deux propositions qui se suivent et qui restent distinctes
et détachées dans l'expression d'une pensée supérieure en
viennent tout naturellement à se trouver dans le rapport psychologique
de sujet à prédicat, ou inversement, dès le moment
que l'on n'a plus affaire à une pure coordination logique.
Dans la pensée totale qui les unit, l'une peut être préparatoire
ou explicative relativement à l'autre qui est psychologiquement
dominante. Déjà quand nous avons affaire à
un récit, il est évident que les faits, se succédant dans
l'ordre chronologique, s'enchaînent naturellement, et qu'une
proposition quelconque de la série est à la fois supportée par
celle qui précède et le support de celle qui suit. Dans : Le
rideau tomba, on applaudit, tout était fini
, on aura le droit de dire
par exemple que le terme moyen on applaudit est à la fois
prédicat du premier et sujet du second. Ce rapport de sujet à
prédicat paraît beaucoup plus net dans d'autres cas, en particulier
lorsque l'une des propositions marque une conséquence,
une déduction, que l'autre au contraire est une explication, une
circonstance déterminante, une condition, etc. Tel est le cas
dans notre exemple : Il pleut, (donc) je reste, ou encore dans :
Il ne veut pas changer de méthode, alors il est perduVous ne
l'avez pas trouvé ; il sera parti hier
, ou inversement : Vous ne le
trouverez pas, il est parti hier
.176

Ce rapport psychologique et logique n'est pas marqué
grammaticalement. Le terme conjonctionnel quand il y en a
un, indique bien l'idée de rapport logique, mais il appartient
tout entier à la proposition qu'il introduit et il ne la lie pas plus
intimement à la proposition précédente que ne le ferait une
conjonction de valeur purement coordinative ou un « adverbe
de phrase » à valeur subjective (voir p. 165). Il faut donc considérer
les coordinations de propositions qui équivalent à un
groupe Sujet : Prédicat comme rentrant dans la vaste catégorie
des constructions grammaticales à logique implicite ; on pourrait
parler ici de « coordinations prédicatives » par opposition
aux coordinations proprement dites.

Si nous parlons de coordinations prédicatives, il convient de
comprendre sous cette dénomination encore d'autres groupements
tout semblables, mais où un caractère grammatical spécial
— qui affecte généralement la proposition sujet — permet
de reconnaître un tour particulier. Ce caractère distinctif crée,
si l'on veut, une expression grammaticale du rapport Sujet : Prédicat
entre deux propositions ; mais comme ces tours sont
variés, et que de l'un à l'autre le caractère distinctif change, on
ne peut pas parler à propos de ces phénomènes dans leur
ensemble d'institution grammaticale. Les quelques exemples
suivants empruntés au français montreront de quoi nous entendons
parler.

Dans la plupart des cas la première proposition, qui est
sujet, a un caractère modal ; elle exprime, sous une forme
parfois archaïque et affectée spécialement à ce cas, une supposition
ou une concession : Je le verrais de mes yeux, je ne le croirais
pas
Fait-il beau temps, je sorsQue le temps soit beau ou
non, le temps fût-il le plus beau du monde, je ne sortirai pas
. Comparez
en allemand : Ist das Wetter schön, so gehe ich gern aus. En
anglais on s'exprime de même. Le latin connaît la tournure :
Sit sacrilegus, at est bonus imperātor, « admettons qu'il soit sacrilège,
il est du moins un bon général ».

A citer ici également les phrases temporelles avec à peine :
À peine il était entré (était-il entré), le spectacle commença et, dans
177un tout autre ordre d'idées, les constructions qui expriment une
proportion : Plus on le connaît, plus on l'aime. Dans tous ces
cas la question étymologique ne fait aucune difficulté, et nous
avons bien affaire à des coordinations, à des juxtapositions de
phrases. Ainsi, dans le dernier exemple cité, il est aisé de
reconnaître sous une forme fixée par la tradition la succession
de deux affirmations impliquant un parallélisme : On le connaît
plus
on l'aime plus. Cependant il ne faut pas confondre ce
rapport grammatical des deux propositions en présence avec la
subordination qui est toute différente, comme nous aurons
l'occasion de le voir. Sans doute ces phrases peuvent être remplacées
par d'autres qui contiennent de véritables subordonnées :
Je ne le croirais pas, quand même je le verrais de mes yeuxLe
spectacle commença aussitôt qu'il fut arrivé
On l'aime d'autant
plus qu'on le connaît davantage
. Mais des substitutions ne prouvent
rien ; la même pensée peut en effet entrer dans des cadres
psychologiques et grammaticaux divers. Regardées de près,
elles servent plutôt à bien faire voir la différence des cas. Nous
préférons donc nous en tenir à la notion de « coordinations
prédicatives ». Ces coordinations prédicatives ne constituent
pas une institution grammaticale spéciale, mais seulement des
cas divers de construction à logique implicite, et ce qui le
prouve, c'est que nous verrons à côté d'elles des subordinations
prédicatives d'un caractère tout analogue.178

Chapitre X
Propositions subordonnées

§ 1. Généralités

Deux propositions qui forment entre elles un tout logique
peuvent être unies par un lien grammatical beaucoup plus
étroit que celui de la simple coordination. Elles ne se succèdent
pas seulement, elles s'agencent C'est alors qu'on parlera de
proposition principale et de proposition subordonnée. Cependant
il est plus difficile de définir cette sorte de lien qu'il pourrait le
paraître au premier abord. Il y a lieu de procéder par étapes et
de distinguer ici comme ailleurs, plus qu'ailleurs, entre la
valeur fondamentale, la forme typique et normative d'une part,
et, d'autre part, les valeurs accessoires qui, par extension,
entrent dans cette forme.

Il faut partir du cas où une proposition apparaît comme
terme déterminant ajouté à un autre terme : substantif, adjectif
ou verbe ; exemple : le livre que mon ami m'a prêtécroire que
Dieu existe
ignorant comme on l'est à cet âgetrop égoïste pour
qu'on l'aime
, etc. Dans tous ces cas le rapport de la proposition
subordonnée au terme dont elle dépend est naturellement celui
d'un complément à son principal, et, puisque le principal fait
lui-même partie d'une proposition, la subordonnée est agencée
à cette proposition aussi intimement que pourrait l'être un terme
déterminant quelconque. Ainsi, pour prendre un seul exemple,
l'ensemble : J'ai lu le livre que mon ami m'a prêté, forme un tout
aussi compact que le ferait la proposition simple : J'ai lu le livre
de mon ami
.179

La proposition subordonnée serait donc, selon cette première
définition, une proposition fonctionnant comme terme complémentaire
dans une autre proposition. Il faut tout de suite
remarquer qu'on connaît cependant des subordonnées qui sont
sujets et termes prédicatifs ou sujets de l'impersonnel : Qui
vivra, verra
Il est heureux qu'il vienne (en allemand : Dass er
kommt, ist ein Glück
) — Le fait est qu'il se croit persécuté, etc.
Devant tous ces cas il est facile de faire remarquer que la
subordonnée n'a pu entrer dans ce rôle que parce qu'elle est
complément determinatif de quelque terme substantif sous-entendu :
Celui qui vivra verraDie Tatsache, dass er kommt, ist
ein Glück
, etc. La subordonnée ainsi utilisée ne perd pas plus
son caractère de complément determinatif que l'adjectif ne perd
sa nature propre parce qu'il est souvent substantifié, c'est-à-dire
rapporté à quelque idée substantive sous-entendue. D'ailleurs,
même si l'on admet qu'une subordonnée n'est pas toujours
complémentaire et déterminative, elle reste toujours, dans les
cas que nous venons de voir, terme intégrant d'une autre proposition
plus large qui la contient. Jusqu'ici donc, rien que
de très simple.

Mais dès que nous nous éloignons de ce cas central cela
devient plus compliqué. D'abord nous savons que tout complément
determinatif peut être employé predicativement. Il y a
des propositions relatives qui déterminent : la ville où je suis né ;
mais il y en a d'autres qui ajoutent une idée adventice : Rome,
où j'ai été l'année passée. Il en est de même des autres subordonnées.
Après avoir dit d'un enfant qu'il est ignorant, je puis
ajouter, par manière d'excuse : comme on l'est à son âge ; quel
que soit le rapport psychologique de cette nouvelle pensée avec
la précédente, elle ne constitue pas un complément nécessaire
de l'idée que la première phrase voulait exprimer. Nous avons
signalé ailleurs des disjonctions plus énergiques encore et
marquées par un point : Il sortit. De sorte que le lendemain je
dus avouer ma défaite
(voir p. 131). Ces propositions ne sont
donc point agencées à un terme et à la proposition dont dépend
ce terme comme le sont les propositions précédentes.180

D'ailleurs une proposition subordonnée peut très bien ne
pas se rattacher à un seul terme, mais avoir un rapport avec la
proposition entière à laquelle elle est liée, il y aurait à faire ici
une observation à laquelle les compléments infinitifs et participaux
qui ont eux-mêmes des compléments auraient déjà pu
donner lieu. De tels ensembles, qui sont assez complexes,
peuvent par leur contenu se trouver dans certains rapports
d'idées avec le reste de la phrase, et ces rapports rendent
l'analyse plus compliquée. Si, pour prendre un seul exemple
qui vaudra pour la subordonnée et pour l'infinitif, nous avons
cette phrase : le bébé pleure pour que sa maman vienne le chercher
ou pour faire venir sa maman, on peut, si l'on veut, considérer
la subordonnée ou l'infinitif comme complément de pleurer,
mais ces compléments, qui contiennent l'idée de « sa maman »
et éventuellement celle de « le chercher », n'ont de raison
d'être que dans une phrase dont bébé est le sujet. C'est un
rapport psychologique dont on ne peut pas ne pas tenir
compte et l'analyse qu'il nous impose est la suivante : Le bébé
pleure
(terme principal) — pour faire venir sa maman ou pour que
sa maman vienne le chercher
(terme complémentaire). Ce rapport
des idées concrètes peut exister d'une façon tout implicite :
la même phrase : Jean ne sort pas parce qu'il pleut peut signifier
deux choses assez distinctes : ou bien on veut dire simplement
à propos de Jean qu'il ne sort pas pour telle ou telle raison,
parce qu'il pleut détermine sortir, et nous avons alors devant
nous une subordonnée du type que nous considérons comme
fondamental ; ou bien on veut dire que Jean, qui est délicat, ne
sortira pas par un temps pareil, qu'un autre sortirait, mais pas
lui ; la phrase s'analyse alors : Jean ne sort pasparce qu'il pleut.
D'ailleurs tout ceci n'est qu'une application du principe énoncé
dès le début (p. 41) que tout ensemble logique complexe
peut avoir un complément qui se rapporte à sa totalité. Un
complément quelconque peut se détacher d'une proposition et
jouer vis-à-vis du reste un rôle de sujet ou de prédicat psychologique.
Les « compléments de proposition » n'ont pas d'autre
raison, d'être. Si : malheureusement, la porte était fermée, oppose
181l'adverbe antéposé à tout le reste de la phrase, c'est que l'idée
qu'il exprime ne détermine pas seulement l'idée de « fermer » :
la porte était fermée malheureusement, d'une manière malheureuse,
mais à l'idée totale de « la porte fermée ».

Donc il arrive qu'une proposition subordonnée se détache
psychologiquement du reste de la phrase et du terme auquel
elle pourrait se rapporter, soit qu'elle représente un complément
non nécessaire, soit qu'elle s'oppose dans son ensemble à
sa principale. Les rapports psychologiques qui s'établissent entre
des propositions ainsi détachées sont ceux que nous avons
constatés entre les membres successifs d'une phrase plus ou
moins longue. Nous en avons parlé dans notre chapitre sur les
effets de l'automatisme grammatical, et il est inutile de chercher
à fixer et à classer ce qui est par nature infiniment varié et
toujours occasionnel. Souvent, le plus souvent peut-être,
et en tous cas dans un énoncé tout objectif, une subordonnée
venant après sa principale en sera le prédicat psychologique.
Jean ne sort pas (sujet) — parce qu'il pleut (prédicat) ; ceci n'offre
pas de difficulté en soi. Mais voici le point qui nous arrête. Quelle
différence y a-t-il entre une telle phrase et une autre où deux
propositions coordonnées se suivent avec le même rapport
psychologique et avec une conjonction qui marque l'idée de
relation : Jean ne sort pas, car il pleut. A moins qu'on ne cantonne
la coordination et la subordination des propositions dans
leurs cas fondamentaux, il semble qu'on voie s'évanouir la
distinction entre ces deux sortes de liens grammaticaux.

Il ne faut pas nier qu'il n'y ait là une limite difficile à tracer.
En grammaire, si l'on regarde les faits dans toute leur diversité,
la plupart des distinctions s'estompent ; elles ne sont
rigoureuses que dans les définitions. Cependant il est intéressant
de remarquer, justement à l'occasion de parce que et de car, que
la grammaire tend à marquer la distinction. Certains faits nous
révèlent une différence dont nous sommes peu conscients, mais
qui n'en est pas moins très réelle. Pour établir cette différence
en français il n'est pas nécessaire d'avoir recours à l'analogie de
l'allemand, qui classe les deux conjonctions de même sens weil
182et denn dans deux catégories distinctes en les associant a deux
ordonnances caractéristiques : Er kommt nicht, denn er ist krank
(ordonnance de la coordination) — weil er krank ist (ordonnance
de la subordination) ; le français lui-même nous fournit des
indices très nets. On dit : Parce qu'il est malade, il ne viendra pas,
en renversant les termes, et rien n'est plus naturel si ces deux
termes sont les parties corrélatives d'un tout. Mais on ne dit
pas : Car il est malade, il ne viendra pas. et cela est tout à fait
caractéristique de la coordination ; car est fait pour introduire
une nouvelle idée. On dit : Il n'est pas venu parce qu'il est malade
et (parce) qu'il fait mauvais temps
 ; dira-t-on : Il n'est pas venu, car
il est malade et car il fait mauvais temps
 ? Non, sans doute, et cette
impossibilité a la même cause ; il ne peut pas y avoir de rapport
par le moyen de car entre deux propositions qui ne se suivent
pas immédiatement. Pour la même raison il est faux de dire :
S'il n'est pas venu, c'est car il fait mauvais temps, au lieu de c'est
parce que…

Ces constatations — et l'on pourrait sans doute en faire
d'autres identiques à propos d'autres conjonctions — nous
semblent établir l'importance des types fondamentaux. Nous
avons vu ailleurs que les entités grammaticales par lesquelles
les rapports fondamentaux s'expriment dans la proposition
simple gardent leur valeur normative malgré l'emploi fort libre
qui en est fait dans la parole. Ce sont des cadres dans lesquels
on fait entrer toutes sortes de choses, mais qui ne perdent point
pour cela leur valeur propre. Il en est de même de la coordination
et de la subordination. Ici le cas se complique du fait que
la grammaire n'ayant aucun procédé général pour marquer le
rapport de sujet à prédicat entre les propositions, les deux
formes de la coordination et de la subordination sont appelées
sans cesse à y suppléer. Néanmoins l'une reste en principe
un rapport de succession qui a pour base le groupe A-A, et
l'autre un rapport d'agencement fait sur le type Principal
Complément
.

La proposition subordonnée étant ainsi définie, il se pose à
son sujet des questions de terminologie.183

On a pu critiquer ce terme de proposition subordonnée
en faisant valoir que ce qui peut être sujet ne peut pas être
subordonné. Pour le remplacer on pourrait songer au nom de
« proposition-terme » opposé à « proposition-phrase ».Tout
bien considéré, la subordonnée étant en principe un complément
comme il a été dit plus haut, on peut conserver sa désignation
usuelle.

Avec plus de raison on s'est élevé contre le terme de proposition
principale (1)76. En effet, si une subordonnée est terme
d'une proposition, ce qui reste quand on la supprime n'est
point la proposition principale, mais un tronçon de proposition
privé d'une de ses parties intégrantes. Cela est particulièrement
sensible quand la subordonnée est sujet ou terme prédicatif
ou encore complément d'un verbe transitif. Le fait est qu'il
se croit persécuté
Il croit qu'on le persécute, sont des phrases qui
auraient pour principale le fait est ou il croit, toutes choses
incomplètes. Il en est de même avec les relatives determinatives :
J'ai lu le livre, ne dit rien, il faut ajouter : que vous
m'avez prêté
, etc.

Cette objection serait parfaitement valable si la principale
ainsi définie était toujours un fragment, une proposition
inachevée. On vient de voir qu'il n'en est pas ainsi. Il est
d'ailleurs difficile d'aller contre un usage bien établi et très commode
dans bien des cas. Il semble qu'il serait possible de
l'adapter à toutes les exigences de la théorie moyennant une
très légère modification. Dans tous les cas où la subordonnée est
indispensable à l'agencement d'une proposition complète, on
pourrait l'appeler subordonnée complétive, en ayant recours à ce
terme de « complétif », qui est déjà très usité dans ce sens précisément.
La proposition sujet, apposition, terme prédicatif,
complément direct, sujet de l'impersonnel et toutes les relatives
determinatives seraient donc complétives. Il serait alors entendu
que la principale d'une subordonnée complétive, c'est l'ensemble propositionnel
184qui la contient
, ainsi dans : Il croit qu'on le persécute,
la subordonnée complétive est complément direct dans l'ensemble,
qui est la principale. Dans tous les autres cas, il n'y
aura pas d'inconvénient à se servir des termes de principale et
de subordonnée comme on l'a toujours fait.

La proposition subordonnée constitue à côté des formes
nominales du verbe une forme nouvelle et combien supérieure
de combinaison grammaticale du second degré. C'est par des
combinaisons variées de subordination que naît la phrase périodique,
et que l'esprit embrasse dans un seul énoncé les idées
les plus complexes.

Il est certain que le développement et le perfectionnement
des procédés de subordination est un trait propre aux langues
plus évoluées vers l'expression d'une pensée correctement et
solidement déduite. Le langage populaire et spontané de
l'émotion et de la passion préférera toujours les coordinations
proprement dites ou prédicatives. Les langues classiques, telles
que nous les trouvons dans la littérature grecque et latine, sont
éminemment périodiques. Les langues romanes issues du latin
ont perdu ce caractère à travers une barbarie relative et l'ont
retrouvé sous l'influence des progrès de la pensée et en s'inspirant
du modèle latin. Entre le vieux haut-allemand et l'allemand
moderne on observe a cet égard une différence analogue et
encore plus marquée peut-être qu'entre le vieux français et
notre français moderne (1)77.

La subordination exacte, l'agencement logique d'une proposition
dans une autre proposition est donc le produit d'une
évolution dont la cause est nettement intellectuelle.

Complément d'un terme isolé ou d'une proposition entière,
la proposition subordonnée est l'équivalent des constructions
absolues, des propositions infinitives et de tous les groupes
a prédication implicite dont il a été longuement question plus
haut. Comme toutes ces constructions elle exprime, pour en
185faire un terme unique, l'idée qui résulte du rapprochement
d'un sujet et d'un prédicat. Soit : On m'annonce que Jean est
parti
 ; les mots Jean est parti représentent une idée qu'on
pourrait traduire aussi par « le départ effectué de Jean », et c'est
cette idée qui est dans le cas particulier le complément direct de
on m'annonce. La seule différence entre la proposition subordonnée
et les termes à prédicat implicite, c'est qu'ici justement
la prédication est explicite et se fait par les procédés ordinaires
et normaux de la prédication grammaticale. Mais il faut répéter
au sujet de la subordonnée ce qui a déjà été dit ailleurs (voir
p. 159). Psychologiquement, cette prédication, qui est enfermée
dans l'intérieur d'une idée-terme, ne peut pas avoir la valeur
d'une prédication indépendante. Elle est détournée de sa
fonction pour devenir un procédé commode à l'expression
d'une idée ; pour mieux dire, nous avons affaire à une entité à
deux faces, susceptible d'une double interprétation : la proposition
subordonnée qui est l'expression d'une idée (donc identique
à Principal Complément) quand on la voit dans la logique de
la pensée totale, est toute prête à redevenir expression de
pensée (Sujet : Prédicat) dès qu'on la considère à part.

A ces considérations générales sur les subordonnées, il faut
ajouter qu'elles se présentent sous deux types parfaitement
distincts : la proposition relative et la proposition qu'on serait
tenté d'appeler « conjonctionnelle ». Cependant ce dernier terme
n'est pas assez général. Beaucoup de propositions qu'il faut
mettre avec les « conjonctionnelles » n'ont aucune conjonction
ou sont introduites par autre chose (par exemple par un
pronom interrogatif). Nous préférons donc les nommer
propositions adjectives et propositions substantives.

Les paragraphes suivants expliqueront ces désignations.

§ 2. Propositions subordonnées du type adjectif.

On connaît le fonctionnement de la proposition relative : un
terme substantif de la proposition principale, dit antécédent, est
repris dans une proposition subordonnée sous forme de pronom
186pour y jouer un rôle ; l'idée qu'exprime cette proposition subordonnée
sert de complément à l'antécédent.

Ainsi, en latin, dans : Litteræ, quās scripsistī, mihi jūcundæ
fuērunt
, « la lettre que tu m'as écrite m'a été agréable », le
pronom relatif quās reprend l'idée de litteræ son antécédent, qui
est sujet dans la proposition principale, mais pour en faire un
complément direct de scripsisti. Ce pronom emprunte son genre
et son nombre à l'antécédent qu'il représente, mais il en est
indépendant en ce qui concerne le cas : litteræ comme sujet est
au nominatif, quās comme complément direct est à l'accusatif,
et cette proposition totale : quās scripsistī apporte une idée complémentaire
à litteræ ; c'est la lettre à propos de laquelle je
dis : « tu l'as écrite ».

Pourquoi appelons-nous une telle proposition adjective ?
Cette désignation — qui est usuelle — ne doit pas être prise,
disons-le tout de suite, au pied de la lettre. Une telle proposition
n'est pas vraiment l'équivalent d'un adjectif, mais elle lui
ressemble, elle a certains traits qui font penser à lui. Lesquels ?
D'abord elle est le complément d'un substantif, son antécédent
litteræ ; ensuite, si on la considère comme un tout, on peut
dire qu'elle est intimement unie à ce substantif ; elle se rattache
à lui par une de ses parties intégrantes, le pronom, quās
et ce lien constitue une sorte d'inhérence analogue à celle de
la substance et de la qualité. Au point de vue formel on peut
même dire que la proposition relative avec son pronom, qui
reprend l'idée de l'antécédent et en reproduit certains caractères
grammaticaux, s'accorde avec lui. Le jeu primitif et foncier de
l'accord n'est pas autre chose, comme il a été indiqué en son
temps (pp. 54, 55). Mais tout cela ne constitue qu'une analogie
qui peut justifier une appellation commode et d'ailleurs admise
dans l'usage ; il ne faut pas la serrer de trop près. La proposition
relative n'exprime pas nécessairement une qualité, et en
dehors du rapport de l'antécédent au pronom relatif elle
n'implique pas nécessairement des rapports d'inhérence. Beaucoup
de relatives peuvent se transposer en expressions adjectives
ou participiales ; l'homme que j'ai vu = « vu par moi » —
187la partie qui est devant = « antérieure » ; mais d'autres appellent
de tout autres transcriptions : la fontaine qui est devant la maison = « la fontaine devant la maison ». Et d'ailleurs, étant donné
la grande liberté que nous avons de faire passer les idées d'une
catégorie à l'autre et de voir leurs rapports sous des angles
variés, cette méthode de transpositions ne prouve pas
grand'chose. En réalité chaque relative implique un jeu de
rapports successifs, et, pour juger de la nature de ces rapports, il
n'y a pas d'autres critères que ceux qui ont déjà été établis. Le
mécanisme grammatical et le rapport logique qui unissent la
relative à l'antécédent font penser au lien qui unit l'adjectif à
son substantif ; mais, les propositions n'entrant pas dans les
catégories de l'imagination, il serait absurde de pousser l'assimilation
plus loin.

Il y a cependant une objection qu'il ne faudrait pas faire
à ce rapprochement. Il arrive quelquefois qu'une relative joue
le rôle d'un substantif indépendant et soit sujet ou complément
direct. Soit en latin : Qui boni sunt, amantur, « ceux qui sont bons
sont aimés », ou en français : Invite qui tu voudras. Mais, comme
cela a déjà été dit, ces relatives n'ont pris ce rôle qu'en absorbant
l'idée de leur antécédent. Il suffit de dégager cet élément
logique et de lui restituer le rôle qui lui revient de droit dans la
proposition principale pour que la proposition relative revienne
à son rôle normal de complément attaché à un nom. Comparez :
Hominēs quī bonī sunt, amanturInvite les gens que tu voudras.

Le pronom relatif logiquement organisé, c'est-à-dire qui
marque par l'accord et la rection tous les rapports impliqués
dans la pensée, est assez souvent un démonstratif adapté à cette
fin. Ainsi l'allemand confond dans une même forme un relatif
et l'article défini qui était à l'origine un démonstratif. Quand il
dit : der Mann, den ich sehe, cette forme a été l'équivalent de :
der Mann, ich sehe den, « l'homme, je vois cet (homme) ». C'est
de là qu'on a passé au sens de « l'homme que je vois ». Ce
procédé et cette évolution sont tout naturels ; nous les retrouvons
dans les formes moins grammaticalisées, où l'on a l'impression
de surprendre le relatif à l'état naissant : Warum starrte
188ich nach den Fenstern, dahinter wildfremde Menschen schliefen ?

(P. llg). Mais le démonstratif n'est pas seul à fournir des pronoms
relatifs. Beaucoup de langues indo-européennes font appel à une
forme de pronom qui sert en même temps d'interrogatif et
d'indéfini. Le latin par exemple dit : Quis venit, « quelqu'un
vient », quis venit ? « qui vient ? », homō quī venit « l'homme
qui vient ». Ce rapprochement est en effet tout indiqué. Le
pronom interrogatif est nécessairement l'équivalent d'un indéfini.
La définition étant attendue de la réponse, l'idée sur
laquelle elle porte ne peut être qu'indéfinie dans la question.
Il en est de même du relatif, car la définition qu'il introduit
n'est pas fournie par lui, mais par ce qui le suit. Dire comme
nous l'avons fait plus haut : « l'homme, je vois cet homme »,
c'est peut-être user d'une manière naturelle de s'exprimer, mais
c'est faire un pléonasme et employer une démonstration logiquement
superflue. Il suffit pour la logique de dire : « l'homme,
je vois un homme ». Nous ne procédons pas autrement quand,
dans un récit, nous disons, en renversant les termes, d'abord :
« je vois un homme », puis, parlant du personnage vu, nous
l'appelons « cet homme » ou « l'homme ». Ce terme en effet est
défini relativement à la première mention que nous en avons
faite sous forme indéfinie.

Cependant un pronom relatif logiquement organisé n'est
pas toujours nécessaire. Le rapport relatif n'est pas essentiellement
logique, il est surtout psychologique : il consiste dans
le sentiment de la double appartenance d'un terme qui est
incorporé à la fois dans une proposition principale et dans la
proposition subordonnée. Quand le sentiment, l'intuition de ce
double rapport existe, on peut se contenter de l'indiquer d'une
façon sommaire et laisser implicite tout ou partie des relations
précises qu'il suppose. On sait qu'en passant du latin
au roman la déclinaison du relatif s'est notablement réduite,
qu'un qui français par exemple peut être masculin ou féminin,
singulier ou pluriel, qu'il n'indique plus donc le genre et le
nombre de l'antécédent. C'est le rapport avec la proposition
principale qui a perdu en netteté dans l'expression. Quand il se
189produit un cas d'attraction, comme cela est fréquent en grec,
et que le relatif adopte mécaniquement le cas de l'antécédent,
c'est au contraire le rapport avec la proposition subordonnée
qui est imparfaitement exprimé ; exemple : axioi ésesthe tés
eleutherías hês kéktēsthe
, mot à mot, « vous serez dignes de la
liberté dont vous avez acquise » pour « que vous avez acquise ».
Mais voici ce qui est beaucoup plus caractéristique encore. On
observe dans les langues romanes et dans les langues germaniques,
qui ont possédé et qui possèdent encore un véritable
relatif, une tendance à le remplacer par une seule forme choisie
arbitrairement et qui n'est plus qu'une particule marquant
l'agencement relatif sans autre. Elle se rapporte à n'importe
quel antécédent jouant n'importe quel rôle dans la subordonnée.
Tel est, ou à peu près, notre français que dans un
certain langage populaire et trivial : le pont que j'ai passé dessus
l'enfant que j'y ai dit de venir (1)78. On voit que la relation qui
n'est plus marquée par le relatif se retrouve, si cela est nécessaire,
dans la proposition qu'il introduit sous la forme casuelle
(y). L'emploi de la préposition et du possessif peuvent entrer
aussi en ligne de compte : un type que je travaille pour lui
que je connais son frère. Ces constructions ne sont triviales et
populaires que par convention. Le provençal se sert d'une
tournure analogue en disant par exemple avec Mistral : Dieu
me counvido a comparèisse au tribunau que si arrest soun eternau
. De
même dans les langues germaniques nous avons d'une part les
formes dialectales : der Mann, was da warder Mann, wo ich
mitging
, et d'autre part les tournures bien connues et bien correctes
de l'anglais : the book that you spoke about. Le relatif danois som
se construit de même. S'il en est ainsi, il ne faut pas s'étonner
qu'on puisse rencontrer des relatives introduites par une particule
qui n'a rien de pronominal en elle-même, étymologiquement
parlant, comme l'allemand so dans : das Dutzend Bücher,
so der alte Herr besass (G. Keller), ou même qu'on puisse marquer
190quelquefois ce rapport tout implicitement par pure juxtaposition
de l'antécédent et de la subordonnée. C'est ce que l'anglais
fait aussi couramment : the man I saw, « l'homme j'ai vu »
= « l'homme que j'ai vu » — the book I spoke about « le livre,
j'en ai parlé ». Inutile d'ajouter que cette relative par juxtaposition
pure représente la manière la plus primitive d'exprimer ce
rapport. Nous aurions pu, en suivant un ordre d'exposition
adopté dans d'autres chapitres, partir de lui.

Nous pouvons reprendre ici un point déjà touché par
anticipation (p. 152). Lorsqu'une langue possède des moyens
divers d'exprimer le rapport relatif, elle tend à réserver les
plus implicites à l'expression des relatives déterminatives et
les plus explicites à celle des relatives explicatives (ou prédicatives
comme nous le dirions). Cette tendance se manifeste en
anglais, où la relative that et la pure juxtaposition ne sont de
mise que lorsqu'il s'agit d'une proposition apportant une précision
nécessaire. Nous en connaissons aussi quelque chose en
français. Notre pronom lequel, laquelle, etc., qui est plus explicite,
plus accentué que qui et que, ne peut introduire dans
certains cas qu'un complément prédicatif ; on dit : Je possède le
dictionnaire N…, lequel est très complet
, mais on ne saurait dire :
procure-moi un dictionnaire lequel soit très complet pour qui soit
très complet
.

Pour revenir à la psychologie du rapport relatif, il y a un
autre fait qui manifeste à sa manière la force de ce lien en
dehors d'une expression logiquement claire. Il peut arriver que
l'idée mise dans la proposition relative soit très complexe, et
que la position du terme commun, dans sa double relation
avec des termes distants, soit, au point de vue logique, fort
hasardeuse. Le lien est alors dans la pensée distendu à l'excès.
Mais peu importe, pourvu qu'il soit senti : l'intuition franchit
sans rien apercevoir les complications de la logique. Nous
disons : le bateau que je crois qu'il a pris, comme si on pouvait
« croire un bateau ». La Rochefoucauld écrit de même : des
accidents d'où il faut être un peu fou pour se bien tirer
. Cela ne
porte pas encore beaucoup à conséquence. Mais que dire de
191cette phrase célèbre de Faguet : cet ouvrage que je prie qu'on
croie que je ne calomnie pas en l'appelant
… ou de cette autre d'un
journaliste anonyme : Un ouvrage dont il n'est pas inutile de rappeler
que le gouvernement a bien voulu s'intéresser à la diffusion
dans les pays neutres
 ? Quelques lourdes que soient de pareilles
tournures au point de vue grammatical, elles n'ont rien d'absolument
illogique, et elles montrent combien est puissant dans
l'imagination l'agencement de deux ensembles ayant un terme
commun, puisqu'il résiste à de pareils tiraillements.

§ 3. Les propositions subordonnées substantives.

Dans la phrase : On m'annonce que Jean est parti, la proposition
subordonnée dépouillée de sa conjonction est une proposition
complète à laquelle rien ne manque et qui ne se confond
par aucun de ses termes avec le reste de la phrase. Ceci permet
de l'assimiler à un substantif. Elle a du substantif l'autonomie
dans l'imagination : comme celui-ci représente une entité qui
existe par elle-même, la proposition que Jean est parti exprime
l'idée d'un fait qu'on peut considérer avec tout son contenu
comme une réalité isolée et finie ; rien n'est d'ailleurs plus facile
que d'exprimer cette idée par un substantif et de dire : On
m'annonce le départ de Jean
.

Nous avons à examiner les propositions de ce type, que l'on
a le droit de nommer substantives. Elles jouent normalement
les divers rôles que peut jouer un substantif complément.
Celle que nous venons de citer est complément direct du verbe
on m'annonce ; telle autre pourra être assimilée à un complément
prépositionnel, ce sera en général une proposition introduite
par quelque conjonction : Je n'ai rien à faire ici puisque Jean
est parti
— « à cause du départ de Jean ». Mais il faut bien
remarquer que la proposition substantive n'est pas nécessairement
un complément extrinsèque et que le rôle d'apposition lui
échoit également : le fait qu'il est parti — « le fait de son départ »
ou plus logiquement « ce fait : son départ ». Il faut donc se garder
d'assimiler respectivement la connexion de la relative au complément
192intrinsèque, et la non connexion de la proposition
substantive au complément extrinsèque. Pas plus que la relative
n'est spécialement affectée à exprimer le rapport d'inhérence,
la substantive n'appartient en propre au domaine de la
relation. Cette distinction psychologique, qui joue un rôle
quand il s'agit de combiner des mots de diverses classes,
n'entre pas en ligne de compte ici. Nous avons affaire seulement
à deux manières dont une proposition dépendante se
rattache à sa superordonnée. Par l'une, elle se soude étroitement
à un antécédent dont elle ne peut se passer, par l'autre,
elle demeure un tout ayant un sens complet en dehors de son
rapport avec la proposition principale. La proposition substantive
étant appositionnelle peut devenir, par ellipse du terme
qu'elle détermine et par extension de son rôle, une proposition
prédicat. C'est ce que nous avons exposé déjà ailleurs.

Comment une proposition exprimant une idée indépendante
et complète a-t-elle pu s'attacher à une autre pour entrer dans
son agencement ? Quelle est la nature de ce lien ? Voilà la question
à laquelle nous allons essayer de répondre en rapprochant
cette construction d'autres constructions que nous connaissons
déjà et qui ont avec elle des rapports étymologiques. Dans la
plupart de ces cas on verra, comme on doit s'y attendre, la
subordonnée sortir par différenciation d'une coordination ou
d'une simple juxtaposition de propositions.

Un cas particulièrement simple est celui du discours directement
rapporté qui est introduit par un verbe. Si ce verbe est
intransitif, nous avons affaire à deux coordonnées ou si l'on
aime mieux à un sujet et à son prédicat : Il parla : « je suis
malade
 ». Que le verbe devienne transitif et le rapport sera
celui d'un principal verbal à son complément direct : Il dit : je
suis malade
. Substituons maintenant, par une sorte de contamination,
aux personnes et aux temps exigés par le discours,
les personnes et les temps que demande le point de vue du
contexte. Nous obtenons ainsi le style indirect, et cette
proposition, complément du verbe ainsi que la précédente,
pourra comme elle se contenter de la simple juxtaposition.
193Le français moderne ne nous en fournit pas d'exemple, mais le
vieux français connaissait cette construction : Je cuit plus sot de
ti n'i a
(Jeu de la Feuillée, 341), « je pense qu'il n'y a pas plus
sot que toi » ; l'anglais dit fort bien sans conjonction : He
said he was ill
. L'allemand dit de même, à cette différence près
qu'un mode spécial du verbe subordonné, le subjonctif, vient
avertir l'auditeur qu'il s'agit d'une chose qui est affirmée indirectement
et par la bouche d'autrui : Er sagte, er wäre krank.

Ce mode est très intéressant ; il concourt avec le sens du
verbe principal — mais en fonction du terme complémentaire
— à marquer la relation qui lie la proposition subordonnée à la
principale. On peut donc, autant que le permet la différence des
objets en présence, comparer ce mode au cas d'un complément
de relation substantif. Le mode jouera ce même rôle dans
d'autres occasions, par exemple quand il s'agit de l'expression
d'une volonté. Le latin : Vōlo venias, équivaut à : « je (le) veux,
que tu viennes » ; énoncé qui, comme on le voit, a lui aussi une
coordination comme point de départ. Dans un autre exemple on
constatera la même transposition qui fait le style indirect : Cæsar
Labiēnō scripsit, cum legiōne venīret
, « César écrivit à Labienus
(qu') il vînt avec la légion ».

Il faut se souvenir de tous les cas de coordination prédicative
ayant une proposition sujet modale qui ont été mentionnés
dans le chapitre précédent (p. 178). Des éléments analogues
sont en présence : d'une part un énoncé objectif (ou conditionné) :
je sors — je ne le croirais pas, etc., et d'autre part une
proposition modale marquant la supposition fait-il beau temps
je le verrais de mes yeux
, etc. Il est vrai que la combinaison des
deux idées ne se fait pas dans le même cadre psychologique.
Comment saura-t-on si on a affaire à une coordination prédicative
ou à une subordination ? Ici, comme toujours, c'est la
conception occasionnelle qui en décide dans la parole ; dans la
grammaire ce sont certains usages attachés à des critères
formels. Il semble en particulier que pour nous ces deux types
de phrases correspondent à deux ordonnances. La proposition
modale qui précède paraît sujet ; quand elle suit, elle fait
194figure de complément. Nous aurons d'ailleurs à revenir sur
ce point. (Chapitre XI.)

Si le mode avec la juxtaposition suffit à marquer dans certains
cas un rapport de subordination, une particule modale, un adverbe
de phrase, avec ou sans mode, jouera parfois le même rôle. Dans
cet ordre d'idées nous pouvons signaler toutes les interrogations
directes et indirectes avec leurs particules, pronoms, adverbes
interrogatifs : Rogō : ægrotatne ne pater ?ubi habitat ? « Je
demande : le père est-il malade ? — où habite-t-il ? » et au style
indirect avec l'appoint d'un mode spécial : Rogō, ægrôtet ne pater
ubi habitet. On peut naturellement faire abstraction des différentiations
qui se produisent ultérieurement entre l'interrogation
directe et indirecte en ce qui concerne le choix des mots
et particules interrogatives, l'ordonnance ou la construction des
termes. Voici un autre cas assez différent, mais qui fait appel
au même procédé : adverbe modal et juxtaposition. Le latin Miser
est, quamvis dīves sit
, « il est malheureux quoiqu'il soit riche »,
peut se ramener étymologiquement à deux propositions dont
l'une est modale : « il est malheureux — qu'il soit riche tant que
tu le voudras (je le suppose ou je le concède) ». Comparez en
français : On ne voyait rien tellement le brouillard était épais.

Cependant toutes les conjonctions ne sont pas-des particules
modales. Il faut aussi rapprocher les termes qui introduisent les
propositions substantives des prépositions avec lesquelles ils
ont une analogie de fonction évidente. Dans beaucoup de cas
une proposition substantive se subordonne directement à une
particule prépositionnelle comme pourrait le faire un substantif.
L'anglais, qui établit entre les classes de mots des barrières moins
rigides que d'autres langues, nous en fournit des exemples. For
signifie « pour » et « parce que », since, « depuis » et « depuis
que », etc. I do it for my brotherI do it for my brother wants
it
They have lived happily since their marriage. — since they were
married
. M. Jespersen. qui donne ce dernier exemple (1)79, cite au
195même lieu une phrase de Thackeray où le même after est
employé successivement comme préposition « après » et conjonction
« après que » : after the business… and he had… Il y a
d'ailleurs un rapport évident entre ces constructions et celle que
nous avons vue plus haut, où une proposition sans particule
conjonctionnelle joue le rôle de complément direct : He said he
was ill.

Le cas où il y a une préposition servant de lien soulève
une question que nous ne chercherons pas à résoudre. Avons-nous
affaire avec une construction qui serait née directement
en subordonnant une proposition à la particule prépositionnelle,
ou bien faut-il penser qu'il y a là deux évolutions
parallèles, par lesquelles un adverbe ou un autre élément serait
devenu d'une part préposition et d'autre part conjonction ?
Cette dernière supposition correspond sans doute dans bien
des cas à la réalité.

Mais voici de nouvelles considérations qui feront pénétrer
peut-être plus profondément dans la nature intime de la conjonction
en faisant voir que lorsque deux propositions se subordonnent
l'une à l'autre, c'est qu'elles ont par quelque endroit
un élément commun. Beaucoup de conjonctions ont des rapports
avec le pronom relatif. En latin par exemple : quod, quia,
quīn, ubi, sont identiques à des relatifs ou ont le même radical
que ces pronoms. D'autres ont un caractère comparatif tel que
ut, sans parler de priusquam, postquam ; or la comparaison est
congénère à la construction relative, puisque, comme elle, elle
suppose un terme commun aux deux propositions. Souvent
aussi nous voyons apparaître l'antécédent ou le premier terme
de la comparaison : idcircō… quia, proptereā quod, tum… cum, ita
ut
, etc. Le tableau des conjonctions du grec présenterait un
caractère général analogue.

Que la conjonction dérive d'un pronom relatif ou que pronom
relatif et conjonction dérivent d'une même source, il est
toujours intéressant de se demander quel peut être le rapport
logique entre la relative et la conjonction de subordination, entre
les propositions subordonnées adjectives et substantives. Certains
196faits permettent de répondre à cette question en montrant, dans
une réalisation concrète facilement analysable, le passage du premier
de ces agencements au second. Un élément relatif devient
conjonction introduisant une proposition substantive quand il
absorbe — implicitement, en idée ou par synthèse matérielle —
son antécédent, et que l'antécédent comme le relatif cessent de
jouer un rôle de substantif tant dans la proposition principale
que dans la subordonnée. Le rapport relatif n'est donc plus
conscient, ce qui subsiste n'est plus qu'un terme de liaison, et
la proposition secondaire peut en être dépouillée sans cesser
d'être une proposition complète. On le voit par notre français
alors que, qui par ses éléments étymologiques signifie quelque
chose comme « dans le temps où — au moment que ». On fera
la même démonstration avec comme qui est originairement une
conjonction de comparaison, en latin quō modō, soit schématiquement :
Loquitur quō modō (ou modō quō) loquor, « il parle
de la manière dont je parle ». La différence entre les deux
sortes d'agencement se ramène donc à ceci : avec le relatif
on prend conscience d'un rapport qui s'établit à travers une
idée d'entité ; avec la conjonction ce rapport reste abstrait,
intuitif et tout intellectuel. A ce propos il est très remarquable
de constater que, dans le champ de notre observation du
moins, la relation dans le temps s'exprime très facilement au
moyen d'une conjonction, tandis que la relation dans l'espace
résiste à cette forme d'expression et fait appel à la relative.
Comparez les deux ubi du latin : Habitat (ibi) ubi nātus sum,
« il habite (là) où, dans le lieu où je suis né », mais : Ubi vēnit,
vīcit, « dès que (étymologiquement : dans le moment où) il
fut venu, il vainquit ». Cette différence tient sans doute au
caractère abstrait des relations dans le temps, qui s'oppose
au caractère concret et visuel des relations dans l'espace.

Cette relation logique qui unit la conjonction au pronom
relatif servira peut-être à éclairer certains faits d'évolution et à
faire voir comment deux adverbes qui s'appellent l'un l'autre
dans deux propositions juxtaposées peuvent, en évoquant deux
déterminations de même ordre, devenir corrélatives et créer un
197rapport conjonctionnel. Voici un exemple allemand qui nous
offre la formule de ce procédé : Ehe wigs, dann wags (1)80,
« pèse d'abord, puis ose » ou, en développant l'idée contenue
dans l'adverbe : « pèse avant un temps, ose alors », c'est-à-dire
« dans ce temps » ou « après ce temps ». Nous avons affaire
a une coordination prédicative, mais nous sommes tout près de
« pèse avant ce temps où (dans lequel) tu oses ». Du second
adverbe il faut retenir moins la valeur de relation propre que la
notion de temps qu'il apporte avec lui et qui relie sa proposition
avec la précédente. Par cette voie ehe dann prend le sens de avant
que
 ; lequel par concentration a pu passer tout entier sur ehe.
Nous lisons dans la traduction de la Bible : Ehe denn die Berge
worden
Ehe sie sich legten, kamen die Leute. On fera la même
démonstration avec la répétition d'une particule démonstrative
de manière : So ihr nicht glaubet… so werdet ihr sterben (ibid.), ce
qu'on pourrait traduire par « aussi vrai que vous ne croyez
pas… aussi vrai vous mourrez » ou « si vous ne croyez pas,
vous mourrez ». Comparez encore la construction du vieux
français : Si l'orrat Carles, si retornera l'oz (Ch. de Roland), « ainsi
Charles l'entendra, ainsi (et) l'armée reviendra en arrière ». Une
fois que l'une des deux particules a pris un sens relatif ou
conionctionnel, l'autre peut tomber ; le latin qui étymologiquement
est identique à sīc, « ainsi », ne doit pas avoir une
autre origine.

Remarquons encore en finissant que les langues romanes et
les langues germaniques ont développé des particules conjonctionnelles
vides de sens propre : le que du français, le dass de
l'allemand, le that de l'anglais, qui ne sont pas autre chose que
le pronom relatif neutre, car dass est identique à das, that conjonontionnel
à that pronom relatif, et le que du français, malgré
certaines substitutions, se rattache par sa fonction au quod latin.
Ces particules, qui caractérisent la proposition qu'elles introduisent
comme substantive, se sont combinées sans peine avec
des prépositions et des locutions prépositionnelles ; cela a été en
198allemand, en français et dans d'autres langues romanes l'origine
d'une quantité de locutions conjonctionnelles de subordination :
auf dass, ohne dass, nachdem, seitdem, damit, après que, pour que,
afin que, parce que, dopo chè, fino chè, perchè, etc.199

Chapitre XI
Les subordinations prédicatives

De la coordination simple on passe à la coordination predicative
et de celle-ci, en obéissant à une tendance intellectuelle
et logique, à la subordination, qui substitue à la simple addition
de deux propositions leur agencement. Si cette filière n'est
pas la seule possible, elle est en tous cas très normale. Or il
peut arriver que la subordination, une fois existante et caractérisée
grammaticalement, soit ramenée par une sorte de
régression au type dont elle est issue. C'est ainsi qu'apparaît
la subordination prédicative.

Dans la parole d'abord ; et pour le montrer en français il
suffit en général de renverser l'ordre des propositions. Si l'on
met la subordonnée en tête, on obtient quelque chose qui
psychologiquement se ramène au rapport Sujet : Prédicat. Soit :
S'il ne veut pas venir, qu'il reste. — Puisqu'il ne veut pas de mes
cadeaux, je les garde
. — Quand même le temps est beau, je resterai
à la maison
. — Qu'il n'ait pas fait son devoir, c'est certain, etc.
Grammaticalement ce sont des subordinations comme celles des
phrases où l'ordre des propositions serait inverse ; mais le
mouvement de la pensée est tout différent.

Quelques-unes de ces formes peuvent naturellement, par
évolution sémantique ou autre, se spécialiser dans l'expression
de ce rapport particulier. On pourrait citer ici le français si
employé, non pour exprimer une condition, mais pour opposer
à un premier fait donné un second fait contrastant avec lui :
201S'il nest pas très fort, il est plein de bonne volonté. Des constructions
toutes pareilles et de valeur assez analogue existent en
latin. Nous voulons parler de l'emploi de ut… ita (sic), cum…
tum
 : Ut errāre potuistī, sīc decīpī non potes, « tu as pu te tromper,
mais tu ne peux pas être trompé » — Cum te semper amāvī, tum
meī amantissum cognōvī
, « si je t'ai toujours aimé, j'ai reconnu
aussi que tu m'aimes beaucoup ».

Une autre caractéristique grammaticale de cette construction
nous est fournie par certaines particules : so en allemand, si en
vieux français, qui introduisent la proposition prédicative :
Wenn er nicht kommen will, so mag er bleibenQuand j'oi un poi
avant alé, si vi un vergier
(Roman de la Rose).

Dans tous ces cas, c'est la proposition subordonnée, c'est-à-dire
complémentaire, qui devient sujet. Mais une proposition
principale peut aussi devenir une proposition sujet. C'est ce
qui se voit par exemple dans le cas des incidentes : Quelle
farce, dit-il, vont jouer ces gens-là ?
c'est-à-dire : Il dit : Quelle
farce
, etc. La principale, d'abord sous-entendue, est introduite
après les premiers mots ou à la fin de la proposition qui serait
son complément direct ; ainsi placée elle prend la valeur
psychologique d'un sujet postposé. Il n'est pas besoin de
remarquer que les incidentes ont souvent des formes particulières
et qu'elles constituent par conséquent un fait grammatical
caractérisé.

Mais voici un autre cas. On connaît ce que la grammaire
latine appelle le « cum inversum » et qui a son parallèle en
français dans ce que nous désignerions volontiers sous le nom
de « quand ou lorsque de péripétie ». La subordonnée de temps,
au lieu de marquer une détermination de date situant un
événement ou un fait, introduit l'énoncé de l'événement lui-même,
tandis que la date est marquée par la principale qui
précède ; soit en latin, selon l'exemple classique : Jam ver appetēbat,
cum Hannibal castra mōvit, « déjà le printemps approchait,
quand Annibal changea de camp ». Pour se rendre compte de
l'évolution de sens qui a produit cette combinaison nouvelle, il
suffit de comparer les deux sens possibles d'une seule et même
202phrase ou rien n'est changé que justement le rapport psychologique :
J'avais treize ans (fait donné) quand ma mère mourut
(événement qui en fixe la date), et : J'avais treize ans (époque
marquée par un fait), quand ma mère mourut (événement qui eut
lieu à cette époque). Il s'agit au fond d'une simultanéité et d'un
rapport réciproque à la faveur duquel se produit un renversement
du mouvement des idées. Bien qu'ayant gardé la forme
d'une principale suivie de sa subordonnée, la phrase représente
exactement le même agencement psychologique que si
l'ordre de subordination était inverse, c'est-à-dire que si nous
avions affaire à une subordination predicative du type que nous
avons étudié en commençant ce chapitre : Quand j'avais treize
ans, ma mère mourut
.

Faut-il faire remonter à ce cum inversum ou à quelque chose
d'analogue le que qui introduit une proposition prédicat précédée
d'une autre avec à peine ? L'adverbe à peine appelle tout naturellement
une coordination de propositions dont la seconde est
predicative de la première : Il était à peine entré, le spectacle
commença
, voilà la juxtaposition toute brute. L'usage donne
volontiers à la première proposition une ordonnance spéciale
propre déjà à caractériser son rôle de sujet : A peine était-il entré,
le spectacle commença ; mais il y ajoute encore un que qui souligne
le rôle prédicatif de la seconde proposition et qui ressemble
beaucoup à un lorsque de péripétie : A peine était-il entré (on
dit aussi : il n'était pas entré), que le spectacle, commença. Comparez
l'allemand : Kaum war er eingetreten, als die Vorstellung
anfing
.

Mais peut-être faut-il chercher à l'emploi de ce que une
autre explication plus générale. Le rapprochement avec le cum
inversum
n'éclaire pas beaucoup un autre emploi tout semblable
de la même particule. Nous voulons parler de ces coordinations
prédicatives à premier terme modal exprimant une concession
et une condition, et dont le second terme peut aussi être
précédé de que : Il ferait le plus beau temps du monde, le temps
fût-il le plus beau du monde, que je ne sortirais pas
. J'aurais un
secret, que je vous le confierais sans hésiter
.203

D'ailleurs, quelle que soit son origine, cette particule est
dans le champ de notre observation, avec les si du vieux français
et le so de l'allemand mentionnés plus haut, ce que la
grammaire a créé de plus spécifique pour marquer le caractère
prédicatif d'une proposition.204

Chapitre XII
Remarques générales sur les
conjonctions

Les conjonctions qui introduisent une subordonnée circonstantielle
sont de véritables « prépositions de proposition ».
On peut en effet assimiler complètement la classe des conjonctions
de subordination aux prépositions. Pour cela il suffit de
remarquer que, si parmi les conjonctions de subordination on
trouve des particules comme notre français que à côté des
conjonctions à sens plus défini, on trouve aussi parmi les
prépositions des particules prépositionnelles comme notre de.
La correspondance est exacte. Un de n'introduit pas nécessairement
un complément de relation ; il marque l'apposition
dans : la ville de Paris, le prédicat dans : Son erreur est de croire…
le sujet de l'impersonnel dans : Il est impossible de croire… etc.
Dans tous ces cas il sert à caractériser, d'après certaines règles,
le rôle du substantif ou de l'infinitif. Or une conjonction faible
comme que ne sert qu'à introduire la proposition subordonnée
substantive et elle en fait également, suivant les cas, une apposition,
un prédicat, un sujet d'impersonnel, un complément
direct, etc.

Tout le désaccord entre le cas de la préposition et celui de
la conjonction provient de la terminologie et des définitions
usuelles. Si nous définissons la préposition par le complément
de relation, les particules prépositionnelles comme de ne sont
pas des prépositions, ou alors, pour les faire entrer dans cette
205catégorie, il faut en élargir le cadre. Au contraire, si nous définissons
la conjonction de subordination par la subordonnée
substantive qu'elle introduit, les particules conjonctionnelles
comme que y sont tout naturellement comprises.

Cette similitude de la préposition et de la conjonction subordinative
étant posée, on peut se demander quel est le rapport de
ces deux choses considérées dans leur ensemble avec la conjonction
de coordination. Ce terme de conjonction, désigne-t-il
une chose unique ayant deux aspects distincts et comme deux
variétés, ou réunit-il sous l'accolade d'un vocable deux classes
de mots essentiellement distinctes ? Et puis, à supposer que
nous constations l'homogénéité de ces deux sortes de conjonctions,
comment se fait-il que la préposition, qui paraîtrait donc
devoir être englobée dans l'ensemble, porte un nom spécial et
fasse pour ainsi dire bande à part ? On embrasse sous ces deux
noms de préposition et de conjonction des éléments de caractères
variés et qui entretiennent entre eux des rapports plus
complexes qu'il ne le paraît au premier abord. Il n'est pas hors
de propos d'essayer de tirer cela au clair.

A première vue on est tenté d'établir un classement en quatre
catégories dues à l'intersection de deux principes de distinction.
Nous avons des conjonctions qui coordonnent, d'autres
qui subordonnent des propositions. Il semblerait donc naturel
de rapprocher de la même façon les conjonctions qui coordonnent
des mots et les particules qui subordonnent des mots,
c'est-à-dire les prépositions (1)81.

Cependant le parallélisme ne se soutient pas, et il vaut la
peine de noter en quoi il pèche. Tandis que la préposition
n'introduit que des substantifs ou leurs équivalents, la conjonction
coordinative peut précéder un terme de n'importe quelle
catégorie. Nous disons : un chien et un chatun chien blanc et
noir
travailler lentement et paisiblementil fait cela pour, moi et
avec moi
partout et toujours, etc. etc. Cette différence décèle des
206conditions de fonctionnement tout à fait dissemblables. A cette
différence si complète entre la conjonction de coordination et la
préposition on peut opposer une affinité beaucoup plus grande
entre les conjonctions qui coordonnent et celles qui subordonnent
les propositions. L'opposition naturelle entre les deux
fonctions semble ramenée ici au minimum, et il arrive même
parfois qu'on glisse insensiblement de l'une à l'autre sans s'en
apercevoir. On l'a constaté ailleurs à propos de car et de parce
que
(pp. 182, 183).

Est-il possible de rendre compte par un classement du système
à première vue compliqué et un peu incohérent qui
embrasse les diverses sortes de conjonctions, la préposition y
comprise ? Nous allons essayer de le faire. Pour cela il faut
partir non de l'agencement des mots, mais de celui des propositions.
Nous rencontrons donc d'abord les conjonctions de
coordination et de subordination avec leur distinction théorique
bien nette quoique parfois douteuse en pratique. De là on
peut passer aux conjonctions qui introduisent une proposition
elliptique ramenée à un seul terme, tous les autres termes
étant sous-entendus ou déjà présents à l'esprit. Toutes les
conjonctions de coordination ne se prêtent pas à cette construction-là ;
en français on ne saurait citer que et, ni, ou, mais,
donc qui soient d'un emploi régulier. Une phrase comme : J'aime
mon père et ma mère
, n'équivaut-elle pas à : « j'aime mon père
et j'aime ma mère  » ? Il est nouveau venu, donc ignorant des usages,
peut s'interpréter par : « donc il est ignorant des usages ».
Du côté des conjonctions de subordination on en rencontrera
quelques-unes qui autorisent des ellipses semblables ; telles
sont puisque, parce que, bien que, quelquefois si : Il est ignorant
des usages, parce que nouveau venu
Ces dames portaient des fichus à
fleurs, de courts jupons de soie, le jupon vert si protestantes, rouge si
catholiques : car la vieille distinction se maintient
(Vittoz. Journalistes
et Vocabulaire
, p. 165). Nous mettrons là aussi l'importante
série des conjonctions de comparaison : Il est blanc comme un
linge
(est blanc) — Je me plais plus à la ville qu'à la campagne
(= que je ne me plais à la campagne), etc.207

Si nous passons maintenant aux termes qui unissent des
mots, nous constatons que, s'il s'agit de coordination, le cas est
identique à celui que nous venons de rencontrer. Deux mots
coordonnés comme mon père et ma mère peuvent aussi bien l'être
en eux-mêmes, directement comme idées, qu'en tant que parties
de deux pensées parallèles. La coordination, qui est un rapport
tout extérieur et de simple rapprochement ne connaît pas ici de
cas distincts. Il n'en est pas de même si, après l'agencement
d'une proposition subordonnée et d'une principale, on considère
l'agencement de deux mots dans la phrase. Cet agencement se
fait par les procédés que nous avons étudiés dans notre quatrième
chapitre. C'est donc ici que nous rencontrons la préposition,
qui (dans sa définition élargie) se met tout naturellement
en parallèle avec la conjonction introduisant une subordonnée
substantive : Je lirai ce livre pendant mes loisirsJe lirai ce livre
quand j'aurai le temps
.

On voit ainsi que sous le terme de conjonction l'usage
reunit des choses assez disparates et mal classées. Le grand
défaut de la terminologie traditionnelle est de ne pas tenir compte
de la différence entre la coordination et la subordination. Différence
trop profonde pour qu'on puisse la négliger sans provoquer
des confusions troublantes. De quelque nom que l'on désigne les
choses, on devrait en avoir un pour désigner tout ce qui
coordonne — admettons pour un instant le terme de « coordonnant »
— et deux pour désigner les particules d'agencement.
L'un d'eux s'appliquant à l'agencement du substantif — ce
serait la préposition — et l'autre à l'agencement de la proposition
substantive complète ou elliptique — ce sera, si l'on veut,
le « subordonnant ».

Terminons en rappelant ce fait que le rapport de comparaison
s'exprime tantôt par une subordination elliptique en utilisant
un « subordonnant », tantôt par un complément de relation en
faisant appel à la préposition ou à la flexion casuelle. En français :
Cet événement est antérieur à cet autre, ou plus ancien que cet
autre
. ; en latin : Paulus est mājor quam Petrus, ou mājor Petro.
Il y a d'autres cas qui prêtent au même double traitement ; par
208exemple le latin dit : Nēmō sciēbat praeter mē, « personne ne savait
sauf moi », où praeter est une préposition régissant l'accusatif.
Nous disons de même en français : Je ne l'ai dit à personne sauf
toi
ou excepté toi ; mais nous employons aussi volontiers une
autre construction : Je ne l'ai dit à personne sauf (ou excepté) à toi.
Si nous mettons la préposition à devant toi comme elle est
devant personne, c'est que nous faisons de ce terme un complément
du verbe dire ; nous pensons donc à une proposition elliptique
parallèle à la première ; sauf ou excepté ont quitté leur rôle
de préposition pour se rapprocher du rôle de « subordonnant »,
et cette conception logique pleinement développée donnerait lieu
à la phrase : Je ne l'ai dit à personne sauf (que je l'ai dit) à toi, si ce
n'est à toi
. Dans ce sens, le latin emploie la conjonction nisi,
c'est-à-dire un « subordonnant ».209

Conclusions

Si nous nous arrêtons ici, ce n'est pas que nous ayons
épuisé un sujet qui par définition est illimité. Dans le champ
restreint qui est à notre disposition nous avons négligé ou
traité superficiellement bien des choses, même des plus importantes.
Il n'a été question qu'en passant de la comparaison et de
l'interrogation indirecte. Nous n'avons rien dit des concessives
de généralisation ou du pronom relatif employé adjectivement,
qui est un cas bien typique de logique implicite ou d'illogisme
puisqu'il tient à la fois du relatif et du démonstratif. Qui voudrait
chercher dans les langues utilisées par nous d'autres
cas dignes de remarque et pourtant passés sous silence ne
manquerait pas de faire la plus abondante des récoltes. Surtout
nous n'avons rien dit de toutes les formes grammaticales et des
constructions de phrases qui expriment les mouvements de la
vie : l'ordre, l'exclamation, l'interrogation, le souhait. Nous
nous en sommes tenu rigoureusement à l'expression des pensées
objectives avec les diverses déterminations qu'elles comportent.
Nous n'ignorons pas l'intérêt qui s'attache à cette
autre partie de la grammaire. A un certain point de vue tout
ce qui dans la langue touche à la vie affective et aux mouvements
de l'âme est d'un intérêt primordial et l'emporte sur tout
le reste. S'il s'était agi de l'origine du langage ou des causes
des évolutions linguistiques, si on avait voulu faire la
psychologie de la parole et surprendre les secrets de l'expressivité
et du style, ç'aurait été une grande erreur de négliger les
divers modes du verbe et tout ce qui dans la grammaire est
teinté de subjectivité. Mais notre programme était tout différent.
211Nous avons voulu mettre en lumière, s'il est permis de
s'exprimer ainsi, l'ossature psychologique de la phrase considérée
dans son expression grammaticale. Or, c'est la communication
des idées, et non l'expression des sentiments, qui a
fourni à la grammaire les éléments essentiels de ses constructions.
Les bases de l'édifice syntagmatique ont été posées par
l'intelligence qui pense, qui essaie de se faire comprendre et
qui réagit par la logique devant les difficultés de l'entreprise.
Elle crée ainsi la langue, dont la fin propre est, dans ce sens,
l'expression de la pensée objective. Si, dans son contact permanent
avec la parole et la vie, la langue, création de l'intelligence,
est restée mêlée et comme toute pénétrée d'éléments
affectifs, cela n'a pas influencé le développement général de
ses institutions grammaticales, et c'est sur le canevas d'une
grammaire faite pour exprimer une pensée logiquement déduite
que l'on a brodé et surajouté sans système, un peu au hasard,
les créations de la grammaire affective. Nous n'en voulons
pour preuve que nos grammaires et le fait que, dans ces
exposés systématiques, quel qu'en soit le plan, ce sont les
données de la grammaire objective qui fournissent les têtes de
chapitres et les principes de classement : distinction du sujet
et du prédicat, distinction du substantif et du verbe, distinction
de la proposition indépendante et de la subordonnée, etc. Les
chapitres qui traitent de la manière de poser une question, de
donner un ordre, d'exprimer une émotion ne sont que des
hors-d'œuvre ; la grammaire affective se dissout dans une
multitude de faits particuliers, les uns assez larges, les autres
très étroitement délimités, et qui tous empruntent la plupart de
leurs éléments à la grammaire objective en leur faisant subir
telle ou telle modification spécifique. Qu'on songe par exemple
à nos constructions interrogatives en français ou aux ellipses de
l'exclamation. Tous ces faits sont en eux-mêmes d'un haut
intérêt, mais, dans le point de vue qui est le nôtre, ils
s'effacent entièrement derrière ceux dont il a été parlé.

On nous reprochera peut-être aussi d'avoir parlé trop
brièvement de ce que nous appellerons d'un terme général les
212« déterminations » : idées de nombre, de genre, de classe, de
cas, les personnes, les modes, etc. Nous nous sommes contenté
à leur sujet d'indications sommaires. Il ne faut pas méconnaître
l'intérêt de cette étude. Wundt, dans sa grande enquête sur la
psychologie de la langue, devait y consacrer des chapitres
entiers, et ainsi ont fait bien d'autres théoriciens du langage.
L'énumération des déterminations possibles et constatées, la
comparaison des diverses langues et familles de langue à ce
point de vue est une des tâches importantes de la grammaire
générale et de la grammaire comparée. Mais ce problème est
secondaire relativement à celui que nous avons voulu aborder.
Qu'une langue ait un duel ou non, qu'elle exprime les aspects
de l'idée verbale et ceux-ci plutôt que ceux-là, que le pronom
réfléchi se rapporte également aux trois personnes ou seulement
à la troisième, cela ne change évidemment rien d'essentiel à la
structure logique et psychologique de sa phrase, pas plus
d'ailleurs qu'à sa structure morphologique. Ces déterminations
ont ceci de très particulier qu'elles expriment toutes sortes
d'idées, les unes sont de vraies idées quoique relativement
générales et abstraites, tels sont le nombre et le genre ; d'autres
encore ont une valeur subjective comme les modes, les démonstratifs,
etc., mais, par leur absorption dans la structure
morphologique du mot ou de la phrase, elles sont toutes mises
au service de l'expression des idées catégorielles et des grands
rapports fondamentaux. Les genres, les nombres, les cas
servent à marquer le substantif, ses rapports et son rôle : les
temps, les modes, les personnes servent à reconnaître un verbe
et sa fonction. Tout en faisant cela, ces déterminations apportent
d'ailleurs à l'expression des idées une contribution souvent
utile, mais parfois aussi parfaitement superflue. Si l'on me
donne des livres (latin : librōs), j'ai intérêt à savoir qu'il y en a
plusieurs et non un seul, mais il peut m'être indifférent que la
grammaire les fasse du genre masculin. Les déterminations sont
donc des idées qui occupent une situation intermédiaire entre
le domaine des idées de rapport qu'elles servent à exprimer et
auxquelles elles ne sont pas toujours empruntées, et le domaine
213des formes dans la constitution desquelles elles entrent. Mais,
ni d'un côté ni de l'autre, leur choix n'a une importance de
premier plan. Dans cette étude il pouvait donc suffire de rappeler
leur existence et leur rôle. Il en serait de même dans un travail
concernant les principes généraux de la morphologie et les
formes typiques de la structure grammaticale.

Au moment d'achever ces pages, nous sentons bien qu'en
suivant le détail des faits que nous cherchions à expliquer,
nous n'avons pas toujours pu les présenter avec cette clarté qui
fait voir d'emblée les grands principes simplificateurs. Nous
craignons d'avoir fatigué le lecteur qui aura bien voulu nous
suivre pour lui offrir trop rarement en échange de ses peines
une vue d'ensemble sur un large horizon. Il nous semble
cependant qu'au cours de ces recherches portant strictement
sur l'organisation grammaticale et sur sa signification psychologique,
nous avons acquis une vue assez précise sur les
rapports de la langue et de la pensée. On sait sans doute d'une
manière générale que la langue pour s'organiser soumet à la
logique la matière vivante de la parole, mais qu'elle rencontre
des résistances et n'y réussit que partiellement. Il n'est pas
inutile de regarder les choses de plus près, d'assister aux
péripéties de ce conflit entre la logique et la vie et, si l'on
nous permet cette expression sportive, de marquer les points.
Voici d'ailleurs un résumé des vues que nous avons développées
dans les pages de ce volume.

L'expression grammaticale, comme la pensée qui essaye de
se formuler à elle-même, n'est jamais qu'une interprétation du
donné (perceptions venant du monde extérieur et sensations du
monde subjectif) dans les cadres que fournit naturellement
l'activité intellectuelle et imaginative du sujet parlant. Nous
laissons aux psychologues et aux philosophes le soin de dire
exactement ce que sont ces cadres et ce que nous devons en
penser, mais pour notre part nous croyons qu'ils sont pour le
moins autant congénères à l'être spirituel qui s'en sert qu'au
monde matériel et objectif qui s'y reflète. Ce sont ces cadres
que nous avons essayé de tracer. Ils sont d'ailleurs bien
214connus. Dans l'ordre logique nous distinguons des coordinations
et des subordinations et, parmi ces dernières, le rapport purement
intellectuel de Principal Complément, qui sert à la détermination
des idées, et le rapport volitionnel Sujet : Prédicat, qui
entre en ligne de compte dans l'expression des pensées sous
forme de jugements. A côté de ces rapports logiques on a vu
qu'il y a des rapports dans l'ordre de l'imagination ; ceux-ci
naissent de la vision des idées sous la forme concrète d'un
spectacle ; psychologiquement ils précèdent les rapports logiques
qui s'inscrivent pour ainsi dire dans les formes de l'imagination.
Ces formes : entités, procès, qualité, manière, relation,
nous paraissent donc être, avec les données logiques indiquées
plus haut, les facteurs constants de l'expression grammaticale.
De là les classes de mots : substantif, verbe, etc., et le jeu de
relations qu'elles entretiennent entre elles et dont l'essentiel se
ramène à deux faits : le caractère substantif du sujet grammatical
et la distinction entre la subordination intrinsèque ou d'inhérence
(avec l'accord) et la subordination extrinsèque ou de relation
(avec la rection), toutes les deux donnant lieu à des phénomènes
de transitivité. Sous ce revêtement grammatical que la langue
donne à la pensée, elle opère une transposition nécessaire de
toute chose sous une sorte de vision plastique. C'est dans ce sens
qu'on peut dire avec Delacroix : « La langue est au niveau de
l'intuition sensible » (1)82. Cependant, quand il s'agit d'organiser
grammaticalement les rapports entre propositions dans une
même phrase, cet agencement des classes de mots ne trouve
pas de correspondant dans ce domaine. La langue ne représente
alors que des rapports logiques : celui de coordination et celui
de principal à complément, subsidiairement aussi le rapport
volitionnel de sujet à prédicat. La différence entre la proposition
relative, dite adjective, et la proposition conjonctionnelle, dite
substantive, n'est pas psychologique comme celle qui règne
entre l'adjectif et le substantif, mais elle représente simplement
deux agencements logiques divers.215

Rien de tout cela n'est bien nouveau. Sans y avoir mis
aucun parti pris, nous nous trouvons même être très conservateur.
Mais nous avons essayé de sonder les bases de principes
déjà reconnus et de leur donner une systématisation solide.
Nous avons poursuivi le jeu des facteurs constants de l'expression
grammaticale depuis leurs premières manifestations dans
la genèse des formes simples de la phrase jusque dans les
constructions plus complexes d'une grammaire propre aux
agencements périodiques. Ce sont eux encore que nous avons
retrouvés derrière les formes de syntaxe moins logiquement
élaborées qui occupent et ont occupé de tout temps dans la
langue une place considérable. Pour s'inspirer de conceptions
plus intuitives ces constructions n'en contiennent pas moins
implicitement les mêmes éléments de pensée. On ne peut
du reste tracer aucune limite exacte entre ce qui est tout à fait
logique et ce qui l'est moins. L'institution essentielle en
grammaire du substantif sujet est pour le moins aussi intuitive
que logique, et l'admirable instrument des propositions subordonnées
repose sur le même mécanisme psychologique que
les termes complexes à prédicat implicite.

Cependant la grammaire syntagmatique, comme la langue
en général, est une institution qui vise perpétuellement à se
constituer sans pouvoir y arriver jamais d'une manière stable.
Incapable de s'adapter définitivement aux exigences de la vie
qui évolue et se renouvelle sans cesse, elle reste toujours en
conflit avec la psychologie spontanée de la parole et elle est
toujours en voie de remaniement dans quelques-unes de ses
parties. Or la parole, qui s'oppose à la langue tout en composant
avec elle, n'a pas d'autres principes psychologiques et
logiques que ceux qui ont pu présider à la création ou à l'évolution
de celle-ci. C'est donc selon les mêmes normes, en
opérant avec les mêmes facteurs qu'il faudra juger des deux
forces en présence. La psychologie de l'expression linguistique
apparaît d'un côté enfermée dans des formes traditionnelles,
dont le fonctionnement prend quelque chose d'automatique et
qui, de leur valeur originelle, conservent plus exactement le
216caractère logique ; de l'autre côté, elle se manifeste dans son
énergie et sa liberté native. Tous les désaccords occasionnels
ou consacrés par l'usage que l'on peut constater entre les formes
grammaticales et ces valeurs sont dus à ce conflit. Bien loin
donc d'infirmer la valeur des facteurs de l'expression, elles les
confirment, puisque ce sont eux-mêmes qui luttent avec eux-mêmes.

Ces facteurs généraux sont donc — pour autant que cette
étude nous permet de tirer des conclusions définitives — les
cadres nécessaires et les lois de l'expression linguistique. Sans
confondre notre discipline avec la psychologie ou la logique,
nous voyons par ces cadres et ces lois comment les principes de
ces deux sciences s'appliquent dans un domaine spécial. Nous
avons là à la fois ce qui fait l'unité de tous les faits de la grammaire
syntagmatique, puisqu'ils sont tous justiciables des
mêmes principes d'explication, et d'autre part ce qui fait leur
diversité, puisque l'infinie variété des faits résulte des combinaisons
multiples de quelques facteurs en eux-mêmes simples
et constants.217

1(1) 1re éd., Paris, Lausanne 1916 ; 2me éd., Paris 1922.

2(1) The Philosophy of Grammar, London 1924.

3(2) Programme et Méthodes de la Linguistique théorique,
Paris, Genève, Leipzig 1908.

4(1) Comme nous n'avons pas cherché à épuiser la littérature
de notre sujet, nous nous contentons d'indiquer en note les
ouvrages auxquels nous nous référons. Parmi toutes les sources
d'information et d'enrichissement dont notre pensée a pu bénéficier,
nous devons mentionner les rapports très suivis que
nous avons le privilège d'entretenir avec notre collègue et ami
M. Ch. Bally. Collaborateurs pour la publication du Cours de
Linguistique générale
de notre maître F. de Saussure, nous
avons eu alors et depuis l'occasion de discuter ensemble maintes
questions et cela pour le plus grand bénéfice de celui qui écrit
ces lignes. Ceci ne veut pas dire bien entendu que M. Bally
soit responsable de ce que nous avançons, ni qu'il soit toujours
d'accord avec nous. Nous devons aussi dire tout ce que nous
devons à M. A. Meillet, dont les encouragements et les avis,
donnés avec la serviabilité inépuisable qu'on lui connaît, nous
ont été extrêmement précieux.

Puisque nous avons ouvert le chapitre de la reconnaissance,
nous ne le clorons pas sans exprimer notre grtatitude à la
Société auxiliaire des Sciences et des Arts, de Genève, qui a
bien voulu accorder à la publication de cet ouvrage une importante
subvention.

5(1) Cette parité entre le développement du langage enfantin
et l'origine du langage en général n'est qu'une hypothèse probable.
Il faut naturellement faire soigneusement abstraction de
ce que l'enfant reçoit du milieu linguistique où il grandit.
M. Jespersen, dans Progress in Language, 2me éd., Londres 1909,
p. 275, a proposé une théorie toute différente selon laquelle
les premiers énoncés des hommes auraient été des cliquetis de
syllabes sans signification précise et exprimant une émotion
plutôt qu'autre chose : il en trouve l'analogue dans certains
refrains de chansons. M. Schuchardt, qui, suivant une même idée,
avait d'abord comparé le parler de nos plus lointains ancêtres
au chant des oiseaux, a depuis formellement répudié cette manière
de voir (V. Schuchardt, Brevier, Halle 1922, p. 221).

6(1) Meumann, Die Sprache des Kindes, Zurich 1903, p. 60.

7(2) O. Bloch, Les premiers stades du langage des enfants.
Journal de Psychologie, 1921, XVIII, p. 712.

8(1) C'est l'idée que nous avons émise nous-même dans
Programme et Méthodes. On trouvera une thèse analogue dans
Noreen, Einführung in die wissenschaftliche Betrachtung der
Sprache
, Trad. Pollak, Halle 1923, p. 234.

9(2) Voir note page 9.

10(1) Schuchardt, Brevier, pp. 209 et 232.

11(2) Cet exemple et plusieurs des suivants sont empruntés
à Idelberger, Hauptprobleme der kindlichen Sprachentwickelung,
thèse de Zurich 1904. Ils se rapportent à un enfant de langue
allemande. Nous accompagnons chaque exemple de l'indication
de l'âge, en jours, entre parenthèses.

12(1) Cet exemple et quelques autres sont empruntés à
Cramausel, Le premier éveil de l'intellect de l'enfant, 2me édit.,
Paris 1911. On les distinguera des autres par le fait que la
langue de base est le français et parce que l'âge est indiqué en
années, mois et jours.

13(1) Nous ne pensons pas ici à des expressions locutionnelles
telles que nos termes français : sain et sauf, poivre et sel, etc ;
il y a eu là une synthèse et les mots ainsi réunis ont perdu
dans l'ensemble sémantique tout ou partie de leur valeur individuelle ;
ce sont des équivalents de mots simples. Par contre
les groupes comme : parents et enfants, jeunes et vieux, etc.,
rentreraient dans la catégorie des composés coordinatifs.

14(1) Les deux types de la phrase. Mélanges offerts à
M. Bernard Bouvier, Genève 1920, p. 215.

15(1) Ces termes paraissent préférables à ceux de « déterminé »
et « déterminant » parce que l'emploi qu'on est obligé
de faire du mot détermination quand il s'agit de la structure
formelle de la phrase et du mot pourrait provoquer des confusions
et des malentendus. Par exemple on dira que, dans la série
verbale  : je marche, tu marches, il marche, le pronom personnel
ajoute une détermination à l'idée du verbe, celle de la personne,
exactement comme les désinences de ambulo, ambulas, ambulat,
en latin., Or, il est évident que le rapport du verbe à son sujet
conjoint ou du thème de flexion à sa désinence n'ont, rien à
faire avec le rapport logique et grammatical dont nous parlons
ici.

16(1) Pierre Bovet, L'Etude expérimentale du jugement, extrait
des Archives de Psychologie, tome VIII.

17(1) Von der Gabelenz, die Sprachwissenschaft, 2me éd., p. 369,
écrit  : « Das Gehörte verhält sich zu dem je weiter Erwarteten, wie
ein Subject zu seinem Prädicate ». En énonçant ce principe, il se
place au point de vue de celui qui entend, point de vue qui ici
ne devrait pas entrer en ligne de compte. Il admet dans la suite
que le mouvement de la pensée de celui qui parle est tout parallèle
et que l'on nomme toujours dans une phrase en premier lieu
l'idée qui provoque la pensée « le sujet psychologique ». Autant
d'affirmations dont on peut mettre en doute le bien-fondé.

C'est encore au point de vue de l'auditeur que se place
Mauthner quand il écrit (Beiträge zu einer Kritik der Sprache,
2. Aufl.) : « Ist Subject das Selbstverständliche, Prädikat das
Aussagenswerte, so ist jede nähere Bestimmung, jeder Satzteil,
jede Erweiterung des Sinnes, jeder Nebensatz immer wieder das
Prädicat zu dem Vorausgehenden, das in dem Augenblick zum
Subject geworden ist, wo wir es wissen » (III, p. 215). Et
Schuchardt de même : « Das Folgende ist immer Prädicat dans
Vorausgehende Subject » (Brevier, p. 228).

18(1) Copenhague 1913. Voir sur le même sujet Philosophy of
Grammar
du même auteur, pp. 150 sv.

19(1) Voir Ch. Bally, Impressionnisme et grammaire. Mélanges
Bouvier, Genève 1920.

20(1) On trouvera dans Noreen, Einführung, pp. 239 sv. toute
une série de définitions de la phrase (Ausspruch) aboutissant
dans leur ensemble à ce résultat que la phrase est un acte de pensée
par opposition au groupe déterminé + déterminant qui est
un résultat de pensée : der Mann ist gutder gute Mann. De
même dans Schuchardt, Preuss. Akad. der Wissensch. 1922, XXIV,
p. 205 (Sprachliche Beziehungen) : « Das welke Blatt » beruht
auf : « das Blatt ist welk ».

21(1) Pas plus sur ce point que sur beaucoup d'autres nous ne
prétendons rien dire de nouveau. Les philosophes connaissent
bien l'origine subjective de ces catégories, et l'on trouvera des
thèses toutes semblables par exemple dans Mauthner, Zur
Kritik der Sprache
.

22(1) Il est bon de rappeler ici qu'il n'y a pas en grammaire
de forme implicite (innere Form) au sens absolu du terme.
Toute détermination en matière de langue se rattache en dernière
analyse à quelque chose de matériel. En dehors de cela,
il n'y a que des virtualités flottantes, mais rien de réellement
établi (de Saussure, Cours de Linguistique 2, pp. 99, 144, 190)

23(1) Voir Bulletin de la Société de Linguistique de Paris,
XXIII, p. 118, note.

24(1) Le Dictionnaire de l'Académie et le Dictionnaire Général
ne connaissent le mot procès que dans son acception juridique.
Littré connaît en outre un sens plus abstrait, propre au langage
de la science et de la philosophie, celui de « développement » : le
procès d'une opération intellectuelle
 ; c'est un latinisme. Son
emploi en linguistique est moins une imitation de ce latinisme
qu'un emprunt fait à des linguistes étrangers. Svedelius, dans
sa thèse d'Upsala, 1897, Analyse du langage appliqué au français,
se sert du mot procédé, mais il entend le suédois Process.

25(1) Die Sprache, 3me éd., vol. II, p. 9, Die Ursprünglichkeit
des Nomens
.

26(2) Meillet, Linguistique historique et linguistique générale,
Paris 1921, p. 178.

27(1) Voir en particulier : Brevier, p. 232.

28(2) Brevier, p. 200.

29(3) Un auteur américain, M. R. J. Kellog, a prétendu, non
sans raison, que la première conversation a été engagée par les
deux premiers êtres unicellulaires qui se sont rapprochés pour
se féconder (Studies on Linguistic Psychology, March. 1912,
Decatur).

30(1) Linguistique historique et Linguistique générale, p. 180.

31(2) « Pour tous nos enfants main, mama, a d'abord signifié :
à manger, mais bientôt : mère. J. pour qui pepain signifiait
d'abord : donne-moi du pain, du biscuit, du raisin, de tout ce
qui se mange, dira pepain (I. 8. II) en voyant dans une vigne
du raisin qu'elle ne pense ni à cueillir ni à demander, ou encore
(ce qui est un retour à la conception verbale. A. S.) en voyant
la petite sœur au sein de sa mère » (Cramausel, p. 114). Meumann
(die Sprache des Kindes, p. 60) parle d'un enfant qui a nommé
Kuak un canard qu'il a vu nager. De là ce nom passe à tout ce
qui vole : les oiseaux, les mouches, etc., puis à tout ce qui est
liquide : l'eau, le vin. Cette évolution sémantique s'explique
par la conception verbale de l'idée. Mais le même enfant, ayant
désigné de ce nom une pièce de monnaie portant la figure d'un
aigle, en vient à nommer ainsi encore toutes les monnaies. Ne
faut-il pas ici que la conception substantive soit entrée en jeu  ?

32(3) Prever d'après Meumann, op. c., p. 67.

33(1) Schuchardt. Sprachliche Beziehungen. Sitzungsb. Preuss.
Akad. der Wissenschaften, XXIV, p. 203, et Das Baskische und
die Sprachwissenschaft
. Sitzungsb. Akad. der Wissensch. Wien,
202, 4, p. 11 sv.

34(1) Sans remonter au grec et au latin il faut constater que
le passif français n'a pas une forme qui soit vraiment à lui :
il est vendu peut signifier « on le vend » ou « il n'est plus à
vendre » ; dans le premier sens, qui est celui du passif, on peut
le remplacer par il se vend, forme empruntée au verbe réfléchi.

35(1) Fink, Die Haupttypen des Sprachbaues (Aus Natur und
Geistes Welt
, Leipzig 1910), p. 50.

36(1) Le Chinook (Nord de l'Amérique) a un adjectif qui a
deux genres : I° un genre propre comme tout substantif ; 2° un
genre qu'il emprunte par accord à son principal (Sapir, Language,
p. 122).

37(1) La catégorie du genre et les conceptions indo-européennes
dans Linguistique historique et Linguistique générale, Paris,
1921, pp. 211, sv.

38(1) Naturellement la valeur de ces classements dépend du
développement intellectuel des sujets parlants et surtout des
besoins auxquels la langue doit servir dans une communauté.
On a été frappé, en étudiant le vocabulaire de langues dites
non civilisées, de voir la multiplicité des termes par lesquels
elles expriment des notions variées, là où nous saisissons et
nommons facilement l'idée commune qui les réunit. Ainsi en
tamoul on aurait trois mots pour désigner « le riz vert », « le
riz décortiqué cru » et « le riz cuit », mais rien pour dire
« le riz » tout court (Vinson, Manuel de langue tamoule, d'après
Planert, dans Annalen der Naturphilosophie, IX, p. 318). Ceci
est tout naturel ; les langues sont faites en première ligne
pour désigner les idées qui pratiquement intéressent et non des
abstractions théoriques. Nous disons frère et sœur et n'avons
pas de terme commun pour les deux idées. Nous parlons d'un sac,
d'un paquet, d'une bourriche, d'un panier, d'une hotte, mais
non de l'objet qui contient et sert à porter en général. C'est
pour ses besoins que la poste s'est emparée du terme de colis
et en a fait un générique. C'est ainsi que le nom de genre se
développe au fur et à mesure des nouveaux besoins et aussi
avec les exigences d'une pensée plus réfléchie et qui tend à la
classification des idées.

39(1) Ce dernier dans l'opposition de ho basileùs ho mégas,
« le grand roi » à ho basileùs mégas estín, « le roi est grand ».

40(1) Pour la commodité de notre exposé nous employons le
mot de relation dans le sens restreint qui va être défini (rapport
entre deux entités extérieures l'une à l'autre). Le terme de
rapport garde son sens général, et nous parlerons éventuellement
du « rapport de relation ».

41(1) Ce premier cas est particulièrement important. On peut
constater historiquement que les premières prépositions qui ont
paru dans les langues indo-européennes sont des particules adverbiales
détachées du verbe. Si au lieu d'un verbe comme premier
terme nous avions choisi un nom, le terme intermédiaire serait
naturellement un adjectif selon le schéma : la maison intérieure /
la forêt.

42(1) « …Nous pouvons conjecturer que le m latin des mots
comme feminam, dominum, civem ne servait pas à l'origine à
marquer que la « femme », « le maître » et « le citoyen » étaient
compléments directs du verbe de la proposition, mais qu'il
signifiait quelque chose de beaucoup plus concret (en note : peut-être
était-il un indice de classification), et que la relation du verbe
à complément était simplement impliqué dans la position et dans
l'accent du mot — ou plutôt du radical — qui précédait ce m ;
ce n'est que peu à peu, quand la signification concrète de cet
élément se fut effacée, qu'il acquit une valeur syntaxique qu'il
n'avait pas à l'origine. »Sapir, Language pp. 119, 120.

43(1) Il peut y avoir et il y a effectivement des « postpositions »,
c'est-à-dire des particules de même valeur qui se placent après
le complément qu'elles accompagnent. Mais cette différence de
position concerne la forme. Nous pouvons en faire abstraction
pour considérer le seul aspect logique du phénomène. Si une
postposition s'agglutine au mot qui précède, ce qui donne quelque
chose de très analogue à une forme casuelle, nous avons affaire
à un type de procédé intermédiaire. Or dans notre exposé il
convient avant tout de définir des types caractéristiques.

44(1) Voir Boyeu et Speranski, Manuel de langue russe, p. 108,
note 9 : « De façon générale les rapports marqués par les prépositions
sont plus concrets, plus imagés en russe qu'ils ne le sont
en français. Aucune des prépositions russes n'a atteint le degré
d'abstraction auquel sont parvenues en français les prépositions
« de » et « à » ».

45(1) Le verbe d'action ayant un complément direct, c'est-à-dire
sans préposition et à l'accusatif comme en latin ou sans forme
casuelle comme en français, est le type du verbe qui peut être
tourné au passif. Ce fait n'est pas infirmé par les cas ou des
verbes d'action autrement construits admettent un passif, car
s'ils l'admettent, c'est toujours à la faveur de quelque confusion
avec ce type. On voit assez que si en anglais on peut dire : The
girl was promised an apple
et an apple was promised the girl,
c'est que rien ne distingue plus le complément direct du complément
indirect, l'accusatif du datif, dans I promised the girl
an apple
 ; de même : Everybody laughed at me, devient I was
laughed at by everybody
, parce que dans cette construction la
préposition se détache du substantif pour devenir particule adverbiale ;
comparez une autre construction toute semblable : the man
(that) we laughed at.

46(1) Dans le groupe il ne s'arrête (jamais), les trois éléments
il, ne, se, sont morphologiquement subordonnés au mot arrête ;
ce sont des particules ou des auxiliaires, des termes frappés
d'incomplétude psychologique, puisqu'ils n'ont pas d'existence à
l'état isolé. Or le premier est logiquement et étymologiquement
un sujet, le second un adverbe qui détermine le verbe, le troisième
un complément direct. Tout élément quel qu'il soit, peut
se subordonner de cette manière à un mot qu'il accompagne. La
subordination morphologique d'un intermédiaire logique n'est donc
qu'un cas particulier d'un fait plus général. Mais, il faut le
répéter, ce n'est pas le fait général que nous avons en vue.

47(1) Et la postposition, une particule enclitique (voir la note
76).

48(1) La transitivité très marquée de cet adjectif tient probablement
pour une bonne part au fait que son emploi isolé pourrait
prêter à une fâcheuse confusion de sens.

49(2) Peut-on parler de substantifs transitifs, c'est-à-dire de
substantifs dont l'idée doit s'achever dans un complément  ? Il y
en a dont l'idée est logiquement transitive. On est toujours frère
ou ami de quelqu'un. C'est là un fait étranger à la syntagmatique.
D'autres substantifs sont devenus transitifs en devenant des déterminatifs.
Ils expriment par exemple des idées de quantité :
beaucoup de gens (en latin : magna vīs hominum), force moutons,
un tas d'histoires ; comparez encore toutes sortes de gens, une
espèce de couloir
, etc. Ceci intéresse plutôt la morphologie grammaticale
que la structure logique de la phrase.

50(1) Nous entendons par là ce que nous avons appelé ailleurs
la synthèse pure par opposition à la synthèse constructive. Voir
notre article Locutions et composés dans le Journal de Psychologie
XVIII, p. 654.

51(1) Binet, Etude expérimentale de l'intelligence, v. pp. 93-95
et tout le chapitre VI, où il est plutôt question des images suggérées
par l'audition ou la lecture.

52(1) Voir la note p. 47.

53(1) Voir notre article Locutions et composés, Journal de Psychologie,
XVIII, pp. 654 sv.

54(1) Voir dans Jespersen, Philosophy of Grammar, p. 91, dix
manières d'exprimer cette simple idée : He moved astonishingly
fast
.

55(1) Voir Noreen-Pollak, Einführung, p. 264 : « Trotzdem also
unsere Sprache ein spezifisches Ausdrucksmittel für die allgemeine
Spezies besitzt (l'auteur entend parler du substantif sans
article dans des cas comme : Dreieck heisst eine dreiseitige, geradlinige
Figur, Pferde sind schnellfüssige Tiere
), sind wir doch so
unpraktisch, als Ausdrucksmittel für diese Spezies nahezu ebenso
oft die bestimmte oder die unbestimmte Form neben der allgemeinen
zu verwenden. »

56(1) Sur ce sujet : G. Cuendet, Mélanges Vendryes, p. 129 sv.

57(1) On remarquera que cet exemple implique du même coup
une substantivation de la qualité. Comparez ce qui a été dit
p. 104. Ici nous insistons sur le verbe.

58(1) Voir à ce propos dans le Journal de Psychologie, XVIIIe
année, les citations de Bergson faites par M. Roudet (p. 687), et
celles de Wundt, de Pick, de Bühler et de Jackson faites par
M. Van Voerkom (pp. 741-742). — Voir aussi Delacroix, Le Langage
et la Pensée
, Paris 1924, pp. 400 sv.

59(1) « Jedes Objekt ist ein in den Schatten gerücktes Subjekt »,
Schuchardt, Brevier, p. 235. Voir aussi Jespersen, Philosophy
of Grammar
, p. 160.

60(1) Voir Noreen-Pollak, Einführung, pp. 231-232.

61(1) Chaque langue faisant entrer dans son système arbitraire
certains éléments du débit sous forme de quantité et d'accent
tonique ou d'énergie, il en résulte que les conditions du débit,
libre varient d'une langue à l'autre. Dans chacune en effet, il
doit se mouvoir dans le champ que le système phonique lui laisse.
Ainsi, en français, nous avons un accent affectif qui porte sur la
première consonne  : C'est inconcevable ! Cette manière de parler
serait impossible en allemand où tout déplacement d'énergie dans
l'émission d'un mot fait effet d'une déformation. Nous avons certaine
manière d'infléchir la voix sur un non interrogatif : Vous
ne voulez pas venir, non ?
Cette inflexion est sans doute impossible
dans les langues qui imposent à chaque syllabe une mélodie
déterminée. Voilà sans doute la principale raison pour laquelle
les règles du débit expressif varient d'une langue à l'autre.

62(1) Nous ne dirons pas logiques. Si les termes de « sujet » et
« prédicat logiques » ont un sens, ce sera uniquement pour le
logicien en dehors de toute expression. « Sujet » et « prédicat »
deviennent alors des notions étrangères à la langue.

63(1) Un terme qui est déjà dans la phrase et qui devient le
sujet psychologique d'un terme suivant est assimilable au sujet
donné, à la circonstance ; il est purement contexte. Mais celui
qui est introduit pour servir de sujet psychologique à quelque
chose qui est déjà énoncé ou qui va suivre a un autre caractère ;
il est congénère au sujet grammatical.

64(1) Paris et Heidelberg, 1908.

65(1) Voir à ce sujet : Ch. Bally : Impressionnisme et grammaire,
dans les Mélanges Bernard Bouvier, 1920.

66(1) En Groenlandais la phrase : Le chien vit (la femme),
s'exprime par quelque chose qu'on peut interpréter par : Au
chien son voir
(la femme), exactement comme la viande du chien
s'exprime par au chien sa viande (Fink, Die Haupttypen des
Sprachbaues
).

67(1) Chr. Gebhardt. Zur subjektlosen Konstruktion im
Altfranzösischen
, Thèse de Halle, 1895.

68(2) Snyders de Vogel, Syntaxe historique du français, § 186.

69(1) Le complément déplacé et jeté en incidente peut naturellement
aussi jouer un rôle de sujet plutôt que de prédicat psychologique.
Un portrait de femme avec, comme fond, un paysage
C'est le même mécanisme, et la position entre la préposition et
le substantif nous paraît très caractéristique.

70(1) Nous prenons ce terme dans le sens spécial de epitheton
ornans
 ; c'est bien celui qu'il a pris en rhétorique (voir Littré).

71(1) Bien entendu le rôle grammatical et logique de la copule
est indépendant de cette étymologie. On peut y arriver par
d'autres voies. Jespersen cite le cas du verbe faire suivi d'un
complément direct qui incline vers ce rôle : Elle fait une bonne
ménagère
(Philosophy of Grammar, p. 159). Donner a un emploi
analogue. Il y a des copules qui n'ont rien de verbal.

72(1) On peut citer en fait de constructions absolues en allemand
les expressions au génitif comme unverrichteter Sache,
gesenkten Hauptes, qui ont toutes un caractère locutionnel, et
une construction à l'accusatif dont l'emploi tend à se généraliser :
Auf den Mauern erschienen, den Saugling im Arme, die
Mütter
.

73(1) Jespersen : Sprojets Logik, p. 88. M. A. Meillet exprime
la même idée en considérant que dans des phrases comme Cicero
factus est consul
ou fēcit Cicerōnem consulem une phrase nominale :
Cicerō consul, joue le rôle du sujet ou du complément
direct. M. S. L., XIV, p. 24.

74(2) « J'ai éprouvé la même mortification au sujet d'autres
plantes que j'ai trouvées disparues des lieux où auparavant on
les rencontrait abondamment ». J.-J. Rousseau.

75(1) On sait que le latin supprime couramment la copule dans
les propositions infinitives dont le verbe a une formule périphrastique ;
il dit par exemple : Spērābat te ventūrum. Nous supposons
que pour expliquer ce fait il ne faut pas penser seulement
à tous les autres cas où le latin laisse de côté cet indice de la
prédication ; il faut aussi faire valoir qu'en supprimant le esse
le latin retombe ici sur une « proposition participiale » conforme
à un type d'expression qui lui est familier.

76(1) Jespersen, Sprogets Logik, p. 38 et Philosophy of Grammar,
p. 105.

77(1) Voir Sutterlin, Die Deutsche Sprache der Gegenwart,
p. 404.

78(1) Stapfer, Récréations grammaticales et littéraires, Paris,
1909, p. 198, voir aussi p. 219.

79(1) Philosophy of Grammar, p. 89.

80(1) Texte du VIIe siècle, emprunté à Heyne, Deutsches Wörterbuch.

81(1) Une classification de ce genre avec terminologie appropriée
est proposée par Noreen-Pollak, Einführung, pp. 313, 314.

82(1) Le Langage et la Pensée, p. 585.