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Delattre, Pierre. Studies in French and Comparative Phonetics – T05

La fréquence des liaisons facultatives en français *1

Les liaisons dites “facultatives” sont celles que le sujet parlant choisit de faire ou de
ne pas faire selon le ton qu'il veut donner à son discours. Vous ave(z) attendu est aussi
correct que Vous avez zattendu (la première forme correspond simplement à des
conditions de plus grande familiarité que la seconde); tandis que la phrase Ils attendaient
n'offre plus de choix: on y fait toujours la liaison (elle est classée “obligatoire”),
et la phrase Le baron attendait n'en offre pas non plus: on n'y fait jamais la liaison
(elle est classée “interdite”).

Par définition, donc, les liaisons facultatives comportent un choix. De plus, leur
intérêt linguistique vient des variations considérables qu'on trouve dans la fréquence
avec laquelle elles se font. Telle liaison facultative se fait souvent: Il est arrivé, Jamais
aimable
; telle autre rarement: Mes parents arriveront, Cependant ils refusent. Dans un
article précédent (FR, XXIX, 1, October, 1955), pour servir d'introduction à celui-ci,
nous avons étudié les raisons pour lesquelles la fréquence variait ainsi d'une liaison
facultative à l'autre et nous avons trouvé qu'il existait cinq facteurs principaux pour
ces variations: le style, la syntaxe, la prosodie, la phonétique descriptive et la phonétique
historique. Ici, notre but est pratique. Nous nous proposons d'évaluer la fréquence
de liaison pour la plupart des séquences de mots qui intéressent la liaison
facultative. Nous présentons ces séquences en cinq groupes. D'abord les trois grandes
catégories de liaisons facultatives: A. Après le nom pluriel: Des enfant(s) intelligents
ou Des enfants zintelligents. B. Après le verbe: Nous partiron(s) ensemble ou Nous
partirons zensemble
. (Il faut excepter ici le cas où le verbe est suivi du pronom personnel,
cas de liaison obligatoire: Allez-y, Parlent-elles.) C. Après les invariables:
Pendan(t) un jour ou Pendant tun jour. Puis deux catégories particulières: D. Après
les adjectifs numéraux dans la date: Le troi(s) avril ou Le trois zavril. E. Après certains
noms singuliers: Un repo(s) agréable ou Un repos zagréable. Dans chaque catégorie,
nous classerons les possibilités de liaison des divers sous-groupements de séquences
au moyen de termes tels que: très fréquent, assez fréquent, mi-fréquent, peu fréquent
rare, très rare, etc. Ces termes subjectifs conviennent à une évaluation qui ne peut
être qu'approximative.

Sauf indication particulière, tout ce que nous dirons s'appliquera au ton de conversation
49naturelle de la classe cultivée. (Même dans un style aussi défini, il reste une
marge de variations sensible; le ton se nuance selon l'interlocuteur, le complet qu'il
porte, l'heure du jour et même le temps qu'il fait, et la liaison se plie à chacune de ces
nuances.) Nous tiendrons rarement compte des facteurs décrits dans notre article
précédent, mais il sera toujours sous-entendu qu'ils peuvent encore réduire ou augmenter
les possibilités de liaison de toute séquence. Ainsi, entre le nom pluriel et le
verbe, la liaison sera classée comme rare (dans la conversation la plus naturelle des
gens les plus cultivés) en admettant que le facteur syntaxique joue seul, sans entrave
des autres facteurs: Les premiers soldat(s) ont hésité. Mais si ces mêmes mots se
trouvent dans un vers, la liaison se fera toujours (facteur stylistique): Les premiers
soldats zont hésité
; si une consonne précède phonétiquement la consonne de liaison,
la possibilité de liaison sera moindre (facteur phonétique): Les premiers apache(s)
ont hésité
; si la phrase devient interrogative, la fréquence diminue aussi (facteur
prosodique): Les premiers soldat(s) ont-ils hésité? et si le verbe commence par un h
aspiré
, la possibilité de liaison devient nulle (facteur historique): Les premiers soldat (s)
hâtaient le pas
.

Ceci dit, nous sommes prêts à examiner la fréquence de liaison des principales
séquences de mots dans chacune des cinq catégories sus-nommées.

A. Après le nom pluriel

Dans la conversation, cette liaison va de peu fréquente à rare.

1. Le nom pluriel suivi de l'adjectif. La liaison est peu fréquente dans la conversation
naturelle. Mais elle est vite affectée par le style: dans la conversation soignée,
elle devient assez fréquente, et dans la lecture, elle est très fréquente: Des enfants
intelligents
, Des gens aimables, Des rochers énormes, Des monuments historiques.

2. Le nom pluriel, ou l'adjectif pluriel, suivi du verbe. La liaison est rare dans
la conversation. Elle n'est même pas fréquente dans la lecture. Il faut aller jusqu'au
style de la récitation des vers pour la trouver régulièrement: Le tour des enfants
arrivera bientôt
, Les plus obéissants auront des récompenses.

3. Le nom pluriel suivi d'une conjonction. La liaison est rare, mais légèrement
moins que lorsqu'il est suivi du verbe: Des enfants et des grandes personnes, Les lilas
et les roses
.

4. Le nom pluriel suivi d'une préposition ou d'un adverbe. Cette liaison est
encore un peu moins rare que la précédente: Ce sont des gens assez aimables, J'ai des
enfants à examiner
.

5. L'adjectif pluriel suivi d'une conjonction. La liaison est assez rare: Ils
étaient grands et forts
, Des messieurs élégants et simples.

6. Après le pronom pluriel. La liaison est généralement rare: Les uns aimables,
les autres arrogants
, Les uns assez aimables, les autres encore arrogants, J'ai les miens
à finir
, Les uns et les autres, Les miens allaient à l'école, Plusieurs allaient à l'école,
50D'autres allaient à l'école, Toutes allaient à l'école. Notons que les trois derniers
exemples offrent des conditions phonétiques qui réduisent la fréquence: le [z] de
liaison est précédé d'une ou deux consonnes. Ce n'est donc pas au type: Les enfants
allaient
qu'il faut les comparer, mais au type: Les hommes allaient.

7. Après le pronom personnel postposé au verbe. La liaison varie beaucoup et les
variations dépendent surtout des facteurs phonétiques et historiques. (a) Après les
sujets nous et vous postposés, la liaison est peu fréquente: Avez-vous un bon livre?
Allons-nous entrer? Vous êtes-vous assis? (b) Après les compléments nous et vous
postposés, la liaison est assez rare: Laissez-nous entrer, Préparez-vous à partir, (c)
Après les postposé, la liaison est rare: Faites-les approcher, Donnez-les à Jean, (d)
Après ils et elles postposés, la liaison est très rare: Ont-ils appris? Veulent-elles un
livre
? Note: c'est le facteur phonétique qui réduit la possibilité de liaison (voir FR,
XXIX, 1, 46). (e) Après en et on postposés, la liaison ne se fait jamais: Donnez-en aux
enfants
, Avait-on essayé? Note: ici, c'est le facteur historique qui intervient pour
éliminer toute liaison (voir FR, XXIX, 1, 48).

B. Après le verbe

Cette catégorie de liaisons facultatives couvre toute la gamme des fréquences, d'un
C'est impossible, qui lie presque toujours, à un Il a dit un mot, qui ne lie presque
jamais, en passant par un Il allait à l'école, qui lie près de la moitié du temps.

A l'inverse du nom, qui lie plus facilement avec ce qui précède qu'avec ce qui suit,
le verbe lie plus facilement avec son complément qu'avec son sujet. Dans: Les enfants
allaient à l'école
, il est fort naturel de prononcer le t et d'omettre l's: Les enfant(s)
allaient tà l'école
, l'inverse serait ridicule: Les enfants zallaien(t) à l'école.

1. Après les formes impersonnelles du verbe être. La liaison est pour le moins
très fréquente. (Dans l'enseignement on peut la compter comme obligatoire.) C'est
impossible à comprendre
, Il est important de le comprendre, Il était évident qu'il devait
échouer
.

2. Entre le verbe et le participe passé ou l'adjectif. La liaison est assez fréquente:
Nous avons attendu, Il avait attendu, Il était absent, Comme je suis habile.

3. Entre le verbe et l'adverbe. La liaison est également assez fréquente: Il
travaillait inlassablement
, Nous avons enfin compris.

4. Entre le verbe et son complément. La liaison est mi-fréquente: Il m'apportait
un livre
, Nous écrirons à Jean, Ils offriront à manger.

5. Après le participe passé pluriel. La liaison est rare: Nous les avions conduits
à la ville
, Les avez-vous faits ensemble?

6. Après le participe passé singulier. La liaison est très rare: Nous l'avions
conduit à la ville
, L'avez-vous fait ensemble? On lui a dit un mot, Il m'a promis un livre.

7. Après l'infinitif. La liaison est très rare: Je vais vous prêter un parapluie. Il veut
lui donner un rendez-vous
.51

C. Après les invariables

Les invariables ont un caractère commun: ils lient d'autant plus qu'ils sont plus
courts. Ils se divisent en deux groupes: les adverbes et prépositions, dont les principales
liaisons vont de très fréquentes à mi-fréquentes, et les conjonctions, qui vont de
peu fréquentes à très rares.

1. Après les prépositions et adverbes monosyllabiques. En gros, on peut considérer
cette liaison comme obligatoire, et c'est ainsi qu'il faut la donner dans l'enseignement
pratique. Mais si l'on regarde de plus près, on y découvre des tendances
facultatives. Les seuls cas d'adverbes et de prépositions monosyllabiques qui fassent
toujours entendre la liaison sont les suivants. En lie partout, même devant un nom
déterminé: En Afrique, En elle-même, En or, En un jour, En arrivant. Les autres
monosyllabes lient toujours devant un pronom, un nom sans déterminatif, un adjectif,
ou un adverbe: Chez eux, Sans elle, Sans argent, Sous escorte, Très utile, Bien aimable,
Plus élégant (more élégant), Très utilement, Bien aimablement. Il reste deux cas
généraux à tendances facultatives dans un langage tant soit peu négligé (a, b), et deux
cas particuliers (c, d). (a) Devant un nom déterminé, la liaison du monosyllabe s'entend
très fréquemment, mais pas toujours: Dans un an, Chez un ami, Sous un arbre,
Sans un sou. (b) Devant un participe passé, la liaison s'entend fréquemment, mais pas
toujours: Il s'est trop amusé, On l'a mieux appris, (c) Les adverbes de négation, pas
et plus lient mi-fréquemment: Pas important, Pas un sou, Pas arrivé, Plus un sou, Il
n'y est plus allé
. Notons que si l'on omet familièrement le ne de ne … plus, la liaison
devient interdite: C'est plu(s) élégant. On a ainsi l'opposition possible: Cest plu(s)
élégant
(it is no longer elegant) et C'est plus zélégant (it is more elegant). Devant le
participe passé, la réalisation phonétique de cette opposition est un peu différente.
L's peut rester sourd, comme un s d'enchaînement. On a alors: [il a ply etydje], he
has studied no more; et [il a plys etydje], he has studied more, (d) Vers lie rarement.
La cause est évidemment phonétique: le [z] de liaison est précédé d'un enchaînement
possible avec l'r: vers elle [vɛrɛl], rarement [vɛrzɛl].

2. Après les prépositions et adverbes polysyllabiques. Cette liaison est généralement
assez fréquente: Devant un mur, Avant un mois, Après avoir fini, Pendant un
mois
, Depuis un an, Souvent absent, Jamais à l'heure, Assez aimable, Beaucoup à faire,
Il n'a jamais appris, Extrêmement habile, Horriblement embarrassé.

Notons que lorsque les adverbes sont suivis d'un infinitif, les principes qui précèdent
s'appliquent dans la mesure où l'adverbe se rattache logiquement à l'infinitif:
Vous devriez / mieux étudier, Il m'a fait / complètement oublier. Mais lorsque l'adverbe
se rattache plus au verbe précédent qu'à l'infinitif, la liaison est peu fréquente:
J'aimerais mieux / étudier, Il pourrait bien / oublier. C'est une forme de plus du facteur
prosodique (voir ER, XXIX, 1, 46).

3. Après les conjonctions. On lie peu. (a) Après les conjonctions monosyllabiques
autres que et, la liaison est peu fréquente: Mais on n'en finira jamais, Puis il l'a vite
terminé
. Notons que si l'on ne fait jamais la liaison dans: Mais oui, cela tient à oui et
52non à mais (voir FR, XXI, 2, 155, milieu de la troisième colonne), (b) Après les conjonctions
polysyllabiques, la liaison est rare: Pourtant on l'avait invité, Cependant ils
l'accusaient
, Néanmoins elle resta, (c) Si la consonne de liaison est précédée d'une
autre consonne (facteur phonétique) la liaison est très rare (interdite dans l'enseignement
pratique): D'ailleurs il le sait déjà, Alors on le lui a répété. (Au degré suivant,
nous entrons dans les liaisons complètement interdites: après et et après les conjonctions
terminées par l'n d'une voyelle nasale, la liaison ne se fait jamias: Il est venu et
on l'a renvoyé
, On parlera sinon ils l'accuseront.)

D. Après un nom singulier en s ou t

On sait qu'après un nom terminé par l'n d'une voyelle nasale, la liaison ne se fait
absolument jamais: Un plan admirable, Une maison immense, mais quand le nom est
terminé par s ou t, bien qu'il soit bon de donner cette liaison comme interdite dans
l'enseignement pratique, il faut admettre que l'interdiction n'est pas aussi catégorique
que pour l'n des mots en voyelle nasale. Objectivement, donc, le type Un repos
agréable
, Un profit énorme, Son dos est étroit, Ce mot arrive à temps, est à classer
comme liaison très rare, tandis que seul le type: Un vin exquis, Un roman obscur est
vraiment à classer comme liaison interdite. Jouvet, dans le rôle d'Arnolphe (L'Ecole
des Femmes) fait la liaison dans: Un écrit timportant, Je n'ai qu'un mot tà dire, mais
pas dans: Qu'à ma suppression il s'est ancré chez elle.

Cette liaison après un nom singulier en s ou t s'entend même dans la conversation.
Tel recteur d'université, ayant, nous supposons, le sentiment de son importance, nous
disait (en conversation intime) il y a quelques mois: C'est un droit tindéniable! De
même, l'expression Prisunic (prix unique) pour “Ten cent store”, n'aurait pas pu se
créer si la liaison avait été complètement impossible. Enfin, nos jeunes neveux français
n'auraient pas pu imaginer le calembour: Allons causer de l'Italie (de lit tà lit) pour
dire “Allons faire la sieste” en langage secret, si la liaison lit à avait été impossible en
français. Notons que cette liaison est d'ailleurs moins rare après s qu'après t, grâce
sans doute à l'analogie des [z] du pluriel: Un repos zagréable, Un repas zénorme, Un
tapis zépais
choquent moins que: Un répit tagréable, Un banquet ténorme, Un fagot
tépais
.

E. La liaison dans la date

On se souvient que les adjectifs font toujours la liaison avec le nom qui suit. Il y a
pourtant une exception apparente à cette règle: dans la date, les mots: premier, deux,
et trois hésitent entre jouer le rôle de nom ou celui d'adjectif. On peut dire: Le deu(x)
avril
ou Le deux zavril, Le troi(s) août ou Le trois zaoût, Le premie(r) avril ou Le
premier ravril
. Voici notre évaluation des fréquences: Le premier avril, liaison très
fréquente, Le premier août, liaison très fréquente, Le deux avril, liaison peu fréquente,
Le deux août, liaison mi-fréquente, Le trois avril, liaison peu fréquente, Le
trois août
, liaison mi-fréquente.53

Les chiffres six, dix, et neuf hésitent d'une autre manière. Notons-la ici, bien que
ce soit un peu en marge de notre sujet. Ce n'est plus entre faire la liaison ou ne pas la
faire qu'il y a hésitation, c'est entre faire la liaison ou faire l'enchaînement. (Rappelons
que dans la liaison la consonne fricative devient sonore: Le six août [ləsizu] et que
dans l'enchaînement elle reste comme elle le serait dans le mot isolé: [ləsisu].) Le six
avril
, Le dix avril, et Le neuf avril penchent nettement pour l'enchaînement: [lə sis
avril], [lə dis avril], [lə nœf avril]; Le six août, Le dix août, et Le neuf août préfèrent
également l'enchaînement, mais moins nettement et laissent entendre la liaison une
partie du temps: [lə sis u] ou [lə si zu], [lə dis u] ou [lə di zu], [lə nœf u] ou [lə nœ vu].

Résumé

Les points saillants des pages qui précèdent sur les variations de fréquence des liaisons
facultatives peuvent se grouper comme ci-dessous. L'évaluation des fréquences
correspond au style de la conversation la plus naturelle des gens les plus cultivés.

Liaisons facultatives très fréquentes:

Entre être employé impersonnellement et adjectif: C'était impossible. Entre préposition
ou adverbe monosyllabiques et nom déterminé: Chez un ami.

Liaisons facultatives assez fréquentes:

Entre verbe et participe passé ou adjectif: Il avait attendu. Entre verbe et adverbe:
Il travaillait encore. Après préposition ou adverbe polysyllabiques: Souvent absent.

Liaisons facultatives mi-fréquentes:

Entre verbe et complément: Il m'apportait un cadeau. Après adverbe de négation:
Pas important, Plus ici.

Liaisons facultatives peu fréquentes:

Entre nom pluriel et adjectif: Des enfants intelligents. Après pronom personnel
postposé au verbe: Avez-vous un livre? Après conjonction monosyllabique: Mais il
ne comprend pas
.

Liaisons facultatives rares:

Entre nom ou adjectif pluriels et verbe: Les enfants arrivent. Entre nom ou adjectif
pluriels et conjonction: Les enfants et les hommes. Après participe passé pluriel: Nous
les avons conduits en ville
. Après conjonction polysyllabique: Cependant on l'accusait.
Après les postposé au verbe: Donnez-les à Jean.

Liaisons facultatives très rares

Après nom singulier en s ou t: Son dos est énorme, Un mot aimable. Après participe
passé singulier: Nous l'avons conduit en ville. Après ils ou elles postposé au verbe:
Ont-ils appris? Vont-elles entrer?54

1* Déjà publié dans The French Review, XXX, 1 (October, 1956), pp. 48-54.