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Delattre, Pierre. Studies in French and Comparative Phonetics – T17

Durée vocalique et consonnes subséquentes *1

Dans un article intitulé “Remarques sur l'enseignement de la durée des voyelles
françaises”, qui a paru dans le Maître Phonétique d'octobre-décembre 1938, nous
avons tâché de mettre le professeur de prononciation en garde contre l'emploi des
marques de durée pour différencier les voyelles de mots comme sec et serre, croyant
qu'il pouvait en résulter une exagération de la durée de l'ɛ chez l'élève. Nous rappelions
que “pour un Français, les efforts articulatoires des ɛ de sec et serre sont absolument
les mêmes” et que “la différence de durée vient de l'influence mécanique et
inconsciente de la consonne qui suit”, toutes autres conditions étant égales, bien
entendu.

Daniel Jones, n'acceptant pas nos conclusions, a ajouté à l'article quelques remarques
qui reviennent à nier, semble-t-il, l'influence de la nature d'une consonne sur la
durée de la voyelle qui précède. Et il avance une raison à l'appui de son opinion:
“Le fait que l'allongement n'est pas une conséquence de la nature de l'r même est mis
en évidence par l'existence de mots tels que orge, herbe, Corse, dans lesquels la voyelle
n'est pas allongée.”

Remarquons d'abord que dans les mots orge, herbe, Corse, la voyelle est sous
l'influence subséquente, non d'un r, mais d'un groupe de consonnes dont la première
est un r, ce qui est très différent.

Faisons maintenant deux constatations parallèles: d'une part les groupes “r + consonne”
abrègent tous la voyelle qui précède considérablement plus que r seul ne le
fait; d'autre part, l'articulation des groupes “r + consonne” demandent une plus
grande dépense d'énergie que l'articulation d'un r seul.

Le rapprochement de ces deux faits et d'autres rapprochements semblables, nous
ont amenés à expliquer en partie les différences de durée des voyelles par la loi d'anticipation
dont le rôle est si important en phonétique historique: la voyelle s'abrège par
anticipation de l'effort articulatoire subséquent; toutes autres conditions étant égales,
la voyelle est d'autant plus courte que l'effort d'articulation subséquent est plus fort.
Nous en donnerons quelques exemples: toutes autres conditions étant égales,

ɛ accentué devant ʒ (neige, 37) est plus long que devant g (bègue, 24)

ɛ accentué devant g (bègue, 24) est plus long que devant k (sec, 15)

ɛ accentué devant k (sec, 15) est plus long que devant kt (secte, 12)130

On ne peut pas manquer de s'apercevoir que dans ces exemples, les diminutions de
durée correspondent toujours à des augmentations de force d'articulation consonantique
subséquente. On l'observe de même par les comparaisons suivantes entre
sonores et sourdes, entre continues et occlusives:

ɛ accentué est plus long devant v (sève, 37) que devant f (nef, 19)

ɛ accentué est plus long devant z (aise, 40) que devant s (espèce, 24)

ɛ accentué est plus long devant ʒ (neige, 37) que devant ʃ (lèche, 29)

ɛ accentué est plus long devant d (vélocipède, 27) que devant t (cette, 15)

ɛ accentué est plus long devant b (plèbe, 24) que devant p (cep, 14)

ɛ accentué est plus long devant f (nef, 19) que devant p (cep, 14)

ɛ accentué est plus long devant v (sève, 37) que devant b (plèbe, 24)

Une comparaison de la durée des ɛ devant consonnes simples et devant groupes de
consonnes dont la première est un r mettra encore mieux en évidence l'application
de la loi d'anticipation mentionnée plus haut. Les chiffres indiquent la durée des ɛ
devant les consonnes qui suivent.

tableau ʒ | v | rʒ | rv | b | d | g | rb | rd | rg | ɲ | n | m | rɲ | rn | rm | f | s | ʃ | rf | rs | rʃ | p | t | k | rp | rt | rk

On voit que la deuxième consonne des groupes n'a pas une influence négligeable
puisque l'ordre de diminution des durées montre un parallèle entre les consonnes
simples et la deuxième consonne des groupes. L'anticipation atteint nettement la
deuxième consonne. L'influence de la première consonne est aussi évidente puisque
les groupes sont toujours plus abrégeants que les consonnes simples correspondantes.
Ce n'est donc ni uniquement la première, ni uniquement la deuxième consonne, ni
même l'une et l'autre indépendamment, qui influe sur la durée de la voyelle précédante;
c'est le groupe combiné de la liquide et de l'autre consonne. Ainsi le facteur
“combinaison” entre en jeu; on en a la preuve dans le fait que les deux liquides r et l
forment un groupe moins abrégeant que l seul: ɛ devant l, 21; ɛ devant rl, 27.131

Ajoutons que les mesures de durée faites par R-M. S. Heffner et publiées dans
American Speech (avril 1937), semblent indiquer qu'en anglais aussi, la durée de la
voyelle est inverse de la force d'articulation consonantique subséquente. Les voyelles
étudiées ont de 5 à 7 centièmes de seconde de moins devant t que devant d. Il ne faut
pas comparer ces chiffres avec ceux que nous avons donné plus haut, les conditions
des travaux étant très différentes. Cependant il serait naturel que l'influence consonantique
sur la durée des voyelles qui précèdent soit plus marquée en français qu'en
anglais, étant donné la tension qui caractérise l'articulation des consonnes dans cette
première langue, tension qui doit accentuer la douceur des douces aussi bien que la
force des fortes.

Revenons maintenant aux autres objections formulées: “Dans certaines circonstances,
un Français allongera automatiquement la voyelle qui précède r précisément
parce que c'est là une de ses habitudes linguistiques; mais un étranger, apprenant le
français, dont l'r est parfait en soi, n'en fera autant que si les voyelles précédant l'r
sont allongées dans sa langue maternelle. Si elles ne le sont pas, il lui faut acquérir
consciemment la nouvelle habitude.”

Au problème pédagogique qui se pose là, la longue expérience de Daniel Jones
apporte une solution avant tout pratique. Nous ne la réfutons pas. Mais nous croyons
que notre propre solution, bien que plus théorique, a aussi son application pratique.
Qu'on nous permette de la reprendre.

Elle est basée sur l'influence des consonnes subséquentes exposées dans la première
partie de cet article.

Il faut voir en français deux sortes de durée vocalique: la durée normale qui est
celle de sec, sève, belle, mettre, herbe; et la durée exceptionnelle, qui comprend un
effort supplémentaire portant sur la durée de la voyelle même, et qui est celle de
maître, bêle. Nous ne parlerons ici que de la durée normale. Elle répond à des intentions
de durée qui sont égales pour une même voyelle; mais ces intentions égales
produisent des durées vocaliques très inégales sous les diverses influences consonantiques
subséquentes, toutes autres conditions étant égales.

Ainsi pour une même voyelle dans les mêmes circonstances, l'intention de durée
étant la même devant toutes les consonnes, il suffit, pour un étranger apprenant le
français, de savoir donner la durée vocalique voulue devant une seule consonne pour
le savoir devant toute. Celui qui aura appris à prononcer correctement sec prononcera
correctement serre si son r est parfait en soi, comme son k. Si la durée de son ɛ dans
serre n'est pas correcte, c'est que son r n'est pas parfait en soi: si l'ɛ est trop bref,
c'est que l'articulation de l'r est trop forte; et inversement.132

1* Déjà publié dans Le Maître Phonétique, London, 3e Série, No. 67 (July-September, 1939).