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Delattre, Pierre. Studies in French and Comparative Phonetics – T27

La leçon de phonétique de Farrebique *1

La presse américaine a fort élogieusement accueilli Farrebique. Rendons-lui cette
justice. Mais elle en a parlé comme s'il s'agissait d'un film muet. Tout l'intérêt résiderait,
semble-t-il, dans la photographie de la vie paysanne au jour le jour. La diction
des acteurs n'a pas attiré le moindre commentaire. Or c'est un film parlant dont les
dialogues présentent un intérêt au moins égal à celui de la photographie. Sans doute
les journalistes ont-ils cru — de même que les étudiants que l'on questionnait au sortir
d'une représentation — que “le dialogue était en patois”. Erreur. Le dialogue est en
français — entièrement — même dans le cas des grands-parents. Seulement c'est le
français de gens qui ont parlé leur patois avant de parler français — ce qu'on appellerait
en linguistique: du français à substrat de patois. Pour le comprendre, il est utile
d'étudier ses principaux traits phonétiques.

Un mot d'abord sur le moyen qui nous a permis d'écouter les dialogues à loisir et
d'en faire la transcription phonétique: nous avons simplement enregistré la totalité
du film sur fil magnétique pendant une des représentations de Middlebury, été 1948.

Farrebique, on le sait, est un hameau de l'Aveyron dans le midi de la France. La
prononciation de ses habitants correspond donc dans l'ensemble à celle du français
méridional qu'on a coutume d'entendre chez Raimu, Fernandel et autres. Mais il est
très important de distinguer des degrés dans le méridionalisme des acteurs de Farrebique.
Le narrateur parle autrement que le notaire, le notaire autrement que les
paysans, et les paysans diffèrent entre eux selon qu'ils appartiennent à l'une ou l'autre
des générations présentes dans le film.

Commençons par le narrateur. On l'a très judicieusement choisi méridional afin
de ne pas introduire d'élément disparate dans la bande sonore du film. C'est un
Méridional, mais un Méridional cultivé qui a “corrigé” son accent dans le nord. Il
s'est débarrassé des caractéristiques les plus frappantes; d'autres, qu'il ne soupçonne
pas, sont trop fermement implantées pour qu'il puisse s'en défaire. Ce sont: la
prononciation des e caducs, quelques ouvertures de voyelles, des nasalisations vocaliques
devant consonne nasale suivie de voyelle, et surtout ce rythme d'un saccadé
doux et tranquille qui vous donne envie d'aller flâner au soleil ou de lire du Daudet.

Voici une transcription de la présentation des personnages par le narrateur. Ici
les r sont, comme à Paris pour la jeune génération, de douces frictions dans la région
218du fond de la langue, sans trace de battements, ni de la pointe de la langue, ni de la
luette (r dorsal). Nous noterons ces r par le symbole [ʁ], les r du fond de la langue
avec battements de la luette (r uvulaires) par le symbole [ʀ], et les r de la pointe de la
langue (r apical) par le symbole [r].

Le narrateur: səfilm
dɔ̃lepʁizədəvy ɔ̃dyʁetutynɑ̃ne
aetetuʁne dəlapʁəmjɛʁaladɛʁnjɛʁimaʒə
dɑ̃lɛ̃timitedynəfamijəpeizanədyʁʁg
vwasi ləgʁɑ̃pɛʁ
lagʁɑ̃mɛʁ
ʁɔʃələfisene
ʁt safam
ʁzɑ̃fɑ̃ maʁija simɔnə ʁemɔ̃du eivətu
ɑ̃ʁi ləfiskade
latɑ̃təmaʁi sœʁdygʁɑ̃pɛʁ
ləpɛʁəfabʁə ləvwazɛ̃
lafabʁɛtə safij
elafɛʁmədəfaʁəbik

Plus tard, vers le milieu du film, on l'entend longuement décrire la nature au printemps.
En voici un extrait.

Le narrateur:latɛʁəsəʁeʃɔfə
selasezɔ̃dezamuʁ
lagʁɑ̃dəlwadəlanatyʁə vadɔ̃minelezɛspɛsə
eləʒajisəmɑ̃dypʁɛ̃tɑ̃kɔ̃tiny

Après le narrateur, c'est le notaire du village que l'on comprend le mieux. Chez lui,
le gros méridionalisme des intercalations de consonnes nasales [m], [n], [ŋ], est
souvent perceptible devant consonne occlusive, mais pas au même degré qu'il le sera
chez les paysans. Ses r sont roulés de la pointe de la langue, mais d'un seul battement
et très doux par comparaison avec ceux des paysans. Voici quelques phrases de lui
au cours de la réunion de famille qui se tient à l'occasion d'une succession.

Le notaire: ebjɛ̃ ʒəvuzekut

Un vieux: ebjɛ̃ŋ vwajɔ̃ŋ
kɛsəkəvuditə

Le notaire: me ʒənəsepa

Un vieux: məsjølənɔtɛr
akɔ̃mbjɛ̃nɛstimevulafɛrm

Le notaire: dapre mezɛstimasjɔ̃
ynəfɛrmədəsɛtɛ̃mportɑ̃s
ilfɔdrekɔ̃nte ɑ̃virɔ̃

Les paysans de Farrebique ont tous en commun les grands traits de l'accent du Midi:
a) ils intercalent (ou conservent — du point de vue historique) des consonnes nasales
entre voyelles nasales et consonnes orales: [tɔ̃mbe] pour [tɔ̃be], [grɑ̃ndi] pour [grɑ̃di],
[mɑ̃ŋke] pour [mɑ̃ke]; b) ils font suivre les voyelles nasales finales d'un soupçon
219d'appendice consonantique (que l'on notera seulement quand il sera net): [ebjɛ̃ŋ]
[ebjɛ̃], [vwajɔ̃ŋ] pour [vwajɔ̃]; c) ils ouvrent les voyelles qui font exception à la loi de
position: [reʃɔf] pour [reʃof], [fɔt] pour [fot]; d) ils conservent presque tous les e
caducs: [mɛ̃ntənɑ̃] pour [mɛ̃tnɑ̃], [sɛtəmezɔ̃] pour [sɛtmezɔ̃]; e) ils conservent parfois —
mais incomplètement — la nasalisation vocalique devant consonne nasale suivie de
voyelle: [ɑ̃ne] pour [ane], [dɔ̃mine] pour [dɔmine]; f) ils font fréquemment la liaison
après les voyelles nasales — mais alors ils ne nasalisent qu'incomplètement la voyelle
nasale: [lətɑ̃napase] pour [lətɑ̃apase], [ebjɛ̃nɑ̃ri] pour [ebjɛ̃ɑ̃ri] [tytəmariərabjɛ̃nynəfwa]
pour [tytmarirabjɛ̃ynfwa].

Ce qui les distingue les uns des autres, c'est a) la prononciation des r; b) le degré
de ressemblance au patois dans leur articulation. La génération de la grand-mère, du
grand-père et de sa sœur, la tante Marie, roule tous les r de la pointe de la langue.
C'est plus souvent un battement simple qu'un battement multiple, mais c'est toujours
un r lourd et fort. D'autre part l'accent du patois domine chez cette génération et cela
nuit fort à la perceptiblité des mots. Ici et là, le grand-père est même presque incompréhensible.
Mais ce qu'il dit n'est pas du patois, c'est du français articulé avec un
fort accent de patois. (Une particulité du grand-père est d'antérioriser les [ʃ]: [lasəmine]
pour [laʃmine], [lasɑ̃mbr] pour [laʃɑ̃br], mais ce n'est pas là un méridionalisme
général).

Voici un dialogue entre le grand-père et la tante Marie, sa sœur.

Grand-père: esɛtəmezɔ̃

Tante Marie: kɛsəkija

Grand-père: tysebjɛ̃ŋkɔmile alɔr

Tante Marie: ilegɛrədeside ɛ̃ŋ
iltəfolərəmyeœmpø
ɔ̃finireparkrwar kileləplybɛtədətu

Grand-père: ewi ʒəlelesetrɔfɛr

Et voilà en quels termes il va “remuer” Roche, son fils aîné.

Grand-père: jalɔ̃ntɑ̃ŋkəʒipɑ̃nsatusa
ekutə mɛ̃ntənɑ̃ kəvunavepatrɔdətravaj
preparətapjɛrə tɔ̃sablə tɔ̃mbwa
eɑ̃ritɛdərabjɛ̃

Plus loin, dans le film, en parlant sérieusement à son petit-fils Raymondou, qui en
rougit de fierté, il nous fournit un cas de conservation du e caduc après voyelle:

Grand-père: kɑ̃lefijəsəmariərɔ̃
setwa remɔ̃ndu kirəprɑ̃ndraiafɛrm

Roche et Berthe, les parents des quatre enfants, sont les aînés de la seconde génération
mais ils se rattachent à la première génération, celle des vieux, par leurs r. Ils
les font tous roulés de la pointe de la langue, mais le plus souvent avec un seul battement
et plus doux que les grands-parents. Ils se distinguent cependant nettement par
une perceptibilité plus grande que celle des grands-parents.220

Ici, ils s'adressent à Yvetou, le dernier des enfants. (Le rythme de Berthe est plus
saccadé que celui de son mari.)

Berthe: tjɛ̃mɔ̃ŋgro

Yvetou: mɛʀsimamɑ̃

Berthe: atɑ̃sjɔ̃ tyvatɔ̃mbe
(il tombe)

Berthe: ʒəledikəsaarivəre

Roche: tytefemal

Yvetou: nɔ̃

Roche: e ifofɛratɑ̃nsjɔ̃

Quand les deux frères discutent de la succession avec le notaire, on remarque brusquement
que le cadet ne roule généralement pas les r de la pointe de la langue, mais de la
luette (la languette qui pend à l'extrémité du palais), il fait l'r uvulaire.

Henri: mewi məsjølənɔtɛʀ
mesetuʒuʀlenekietavɑ̃ntaʒe

Roche: sənepadəmafɔtəsisemwalene

Fabrette, la fiancée d'Henri, fait, elle aussi, la plupart du temps, l'r uvulaire, mais
plus vibré et moins rude qu'Henri. Cependant tous deux emploient aussi de temps à
autre l'r apical. Ainsi, Henri dans toute la dernière réplique ci-dessous.

Henri: siʒetelene ʒəsebjɛ̃nsəkəʒəfəʀe

Fabrette: sœləmɑ̃ vwala tynepalene

ɔ̃mpuʀealeatrɔpɛz
uapaʀi

Henri: wi ɔ̃nigaɲəbokudarʒɑ̃
me ɔ̃lədepɑ̃nsəvit
nɔ̃ ekutə
ɔ̃mprɑ̃ndretœmpətikɔmɛrs

Voici leurs premiers aveux, assez embarrassés.

Henri: uty va

Fabrette: ʒəvealustʀɛn

Henri: a
etɔ̃mpɛʀiletuʒuʀpadeside
afɛʀəmɛtʀəlelɛktʀsite avɛknu

Fabrette: mwa ʒənmɔkyppadəsa

Et voici leurs derniers, beaucoup moins embarrassés.

Henri: oʀəvwaʀ

Fabrette: oʀəvwaʀ

Henri: mɛ̃ntənɑ̃kətɔmpɛʀedakɔʀ
ɔ̃mpuʀesəmarijebjɛ̃nto
opʀɛntɑ̃221

Fabrette: esiləpʀɛ̃ntɑ̃nəvəneʒame

Henri: kətyebɛtə
ləpʀɛ̃ntɑ̃ saʀəvjɛ̃ntuʒur

Enfin les enfants (troisième génération), roulent uniformément et sans exception l'r
de la luette, avec multiples battements. Voici les trois aînés, Maria, Simone et Raymondou,
qui travaillent leur table de multiplication.

Raymondou: ɥifwaœ̃ ɥi
ɥifwadø sɛj
ɥifwatʀwa vɛ̃ntəkatʀ
ɥifwakatʀə tʀɑ̃ntədø
ɥifwasɛ kaʀɑ̃ntəsɛ̃ŋk

Maria: e tylasepa

Raymondou: si kəʒəlase

Maria: sɛ̃fwaɥi fɔ̃pakaʀɑ̃ntasɛ̃ŋk

Simone: nɔ̃ tylasepaase

Mais l'honneur des battements uvulaires les plus impressionnants revient au tout petit
Yvetou qui court trouver son père, aux champs, pour lui crier la grande nouvelle:

Yvetou: papa
nɔtʀəfʀɛʀetaʀive

Si nous revenons maintenant sur les différences de prononciation entre les personnages
de Farrebique, nous découvrons que ce film est d'un intérêt linguistique réel.
Dans ses différentes classes sociales, et dans les différentes générations d'une même
classe sociale, il nous offre une image sonore des principales étapes par lesquelles l'r
français a pu passer au cours de son évolution, du moyen âge à nos jours
.

L'étape initiale est celle de l'r dit apical (r roulé de la pointe de la langue) tel que le
prononcent, dans Farrebique, les grands-parents (à l'état lourd) et le notaire (à l'état
plus raffiné). Cette étape s'entend encore chez Roche et Berthe, les aînés de la seconde
génération.

La deuxième étape est celle d'Henri et Fabrette, les cadets de la seconde génération.
Ils mélangent l'r apical avec l'r dit uvulaire (battements de la luette contre le fond de
la langue), et leur r uvulaire, encore rude, fait sentir l'effort, surtout chez Henri.

La troisième étape est représentée par les quatre enfants de Berthe et Roche, c'est-à-dire
par la troisième génération. Ils ne prononcent plus que l'r uvulaire, qu'on sent
facile chez eux bien que fort généreusement vibré.

La quatrième étape s'entend dans le discours du narrateur, citadin et de classe
cultivée. Son r a perdu toute trace de battements de la luette; ce n'est plus qu'une
douce consonne fricative, dite r dorsal parce qu'il s'articule dans la région du dos ou
du fond de la langue. C'est l'r français moderne.222

1* Déjà publié dans The French Review, XXII, 4 (February, 1949), pp. 323-328.